Voir : Saint Vorles
Isolée sur son promontoire, dominant Châtillon-sur-Seine
depuis la limite orientale de l’agglomération, l’église Saint‑Vorles se dresse
comme un vaisseau immobile depuis plus de mille ans. Sa silhouette trapue, ses
volumes étagés, ses deux clochers — l’un occidental, l’autre sur la croisée —
composent une architecture qui ne ressemble à aucune autre dans la région.
Saint‑Vorles est un édifice préroman du tournant de l’an mil, l’un des plus
anciens monuments romans de Bourgogne, et l’un des plus singuliers du
Châtillonnais.
L’histoire de l’église commence dans l’enceinte du castrum
épiscopal. Dès le Haut Moyen Âge, une église dédiée à Notre‑Dame puis à
Saint‑Martin se dressait dans le château des évêques de Langres. En 868,
l’évêque Isaac y transfère les reliques de Saint Vorles, prêtre du VIᵉ siècle,
pour les protéger des incursions normandes. Ce geste fonde la vocation
spirituelle du lieu. Lorsque Brun de Roucy devient évêque de Langres
(980‑1016), il entreprend la construction d’une nouvelle collégiale, plus
vaste, plus ambitieuse, placée sous le triple patronage de Notre‑Dame,
Saint‑Martin et Saint‑Vorles. C’est dans ces années, entre environ 1000 et
1020, que naît l’édifice que nous voyons aujourd’hui.
Saint‑Vorles appartient à la première génération de l’art
roman bourguignon. Son plan est d’une rare originalité : un westbau occidental,
véritable transept antérieur à deux étages, une nef de quatre travées flanquée
de bas‑côtés, un transept saillant surmonté d’une haute coupole‑lanterne, et un
chœur terminé par une abside. L’édifice était couronné de deux clochers, l’un
sur le westbau, l’autre sur la croisée. Les bandes lombardes qui décorent les
pignons et les murs extérieurs témoignent d’une influence méridionale, tandis
que le westbau évoque les grandes églises rhénanes, révélant une étonnante
synthèse entre traditions carolingiennes, ottoniennes et bourguignonnes.
L’extérieur frappe par son aspect massif, presque militaire.
Le westbau, avec son pignon nord intact, montre encore ses deux étages de baies
romanes et ses bandes lombardes sur trois faces. Le pignon sud, remanié au XVIIᵉ
siècle, a perdu son caractère primitif, mais la structure générale demeure
lisible. La nef, épaulée de contreforts ajoutés au XVIIᵉ siècle, conserve au
nord deux travées d’origine avec leurs lésènes, témoins de bandes lombardes
disparues lors du rehaussement des bas‑côtés. Le transept, avec ses pignons
décorés de triples bandes lombardes, est l’un des plus beaux ensembles romans
de la région. La coupole‑lanterne, posée sur une souche carrée, est surmontée
d’un clocher du XIIᵉ ou du XIIIᵉ siècle, dont les baies géminées et la corniche
rythment la silhouette du monument. Le chevet, avec sa travée de chœur et son
abside, est également animé par des bandes lombardes. Les toitures en lave
complètent cette impression d’austérité archaïque.
L’intérieur est tout aussi remarquable. Le westbau,
profondément remanié entre 1601 et 1619, laisse deviner son organisation
primitive à deux étages. La partie basse, avec son vestibule en berceau,
s’ouvre sur la nef par un arc outrepassé d’une rare originalité. Les bas‑côtés
du westbau, plus bas que ceux de la nef, conservent leurs arcades romanes, même
si l’arcade sud a été murée pour former la chapelle du Sépulcre. À l’étage, la
grande tribune centrale, voûtée d’arêtes au XVIIᵉ siècle, servit longtemps de
tribune d’orgue. La salle haute nord, intacte, conserve sa voûte en berceau et
ses arcs de décharge, offrant un précieux témoignage de l’architecture de l’an
mil.
La nef est l’un des joyaux de Saint‑Vorles. Ses piliers
quadrilobés, formés de colonnes engagées maçonnées, soutiennent les grandes
arcades en plein cintre. Les colonnes aplaties se prolongent en pilastres
montant vers la voûte sans chapiteaux ni impostes, créant une verticalité
continue, presque graphique. Les voûtes d’arêtes actuelles datent de 1619, mais
les bas‑côtés conservent des voûtes d’arêtes probablement d’origine. Les murs
latéraux, cantonnés de colonnes engagées, renforcent l’impression d’un espace
roman très structuré. Deux chapelles du XVIIᵉ siècle flanquent les dernières
travées : la chapelle Sainte‑Croix au sud (1610) et l’oratoire
Notre‑Dame‑de‑Toutes‑Grâces au nord.
Le transept est l’un des premiers ensembles voûtés de
Bourgogne. La croisée, sous une haute coupole‑lanterne, repose sur quatre arcs
en plein cintre. Les croisillons, voûtés en berceau, conservent leurs fenêtres
hautes romanes, leurs arcades primitives donnant autrefois sur les absidioles,
et leurs arcs murés. Dans le croisillon nord se trouve la chapelle du Sépulcre,
où est conservée la Mise au Tombeau du début du XVIᵉ siècle, provenant du
couvent des Cordeliers. Cette œuvre, d’influence champenoise, est d’une
intensité rare : les personnages, resserrés autour du corps du Christ,
expriment une douleur contenue, presque silencieuse. Dans la lumière basse, la
scène prend une force émotionnelle que les visiteurs n’oublient pas.
Le chœur, voûté en berceau, conserve ses baies romanes, même
si les trois fenêtres de l’abside ont été agrandies tardivement. Les chapelles
du XIVᵉ et du XVᵉ siècle — Sainte‑Thérèse, le Carmel, le Rosaire — ajoutent une
touche gothique à l’ensemble. La chapelle Sainte‑Thérèse conserve des peintures
médiévales de l’Ancien et du Nouveau Testament. Les boiseries du chœur datent
du XVIIᵉ siècle.
Sous le transept nord, la chapelle Saint‑Bernard, longtemps
considérée comme une crypte primitive, révèle en réalité les fondations du XIᵉ
siècle, destinées à compenser la déclivité du terrain. On y trouve un autel
roman décoré de pilastres et de chapiteaux, ainsi qu’une statue de la Vierge.
Les ossuaires anciens témoignent de la fonction funéraire du lieu.
Les restaurations du XXᵉ siècle ont profondément marqué
l’édifice. Entre 1959 et 1974, on détruit la sacristie de 1854, le faux cul‑de‑four
de la chapelle Saint‑Bernard et les tourelles du porche. On refait l’enduit
intérieur, on rouvre des fenêtres, on rétablit la couverture du clocher
occidental en bardeau, on consolide le transept et on restaure le chœur. Ces
travaux redonnent à Saint‑Vorles son caractère roman, débarrassé des ajouts du
XIXᵉ siècle. Dans les années 1990 puis 2000, de nouvelles interventions
complètent l’ensemble. L’église, non paroissiale depuis 1807, n’accueille plus
de cérémonies régulières, mais elle demeure ouverte pour les baptêmes, les
mariages et les grandes célébrations liées à Saint Vorles. Lors du millénaire
du saint, des fêtes médiévales ont animé le site.
Enfin, un détail architectural précieux mérite d’être
mentionné : les marques de tâcheron. Gravées sur l’empattement du massif
antérieur, sur les bas‑côtés, sur la chapelle Sainte‑Croix, sur les contreforts
et sur les murs latéraux du porche, elles témoignent du travail des bâtisseurs
de l’an mil et des siècles suivants. Ces signes discrets, souvent ignorés, sont
pourtant l’une des signatures les plus émouvantes de l’édifice.
Saint‑Vorles n’est pas seulement une église : c’est un
palimpseste architectural, un monument où se superposent les influences
lombardes, rhénanes, bourguignonnes, gothiques et modernes. C’est un lieu où
l’on sent encore la présence du Moyen Âge, un lieu où l’on descend pour écouter
le silence, un lieu où chaque pierre porte la mémoire des siècles.
Derrière le chevet de Saint‑Vorles, le cimetière actuel
occupe un lieu qui fut autrefois l’un des points les plus stratégiques du
Châtillonnais : l’emplacement du château‑fort des évêques de Langres et des
ducs de Bourgogne. Avant même le Xe siècle, la colline servait déjà de castrum,
dominant la vallée de la Seine. Une église s’y trouvait, abritant dès 868 les
reliques de Saint Vorles. Lorsque l’église primitive fut remplacée par la
collégiale de l’an mil, le castrum continua d’être partagé entre les évêques de
Langres et, à partir de 973, les ducs de Bourgogne.
Au XIIᵉ siècle, le duc de Bourgogne fit construire un
véritable château fort, occupant une partie de l’ancien castrum. Le château du
duc et la résidence de l’évêque étaient réunis dans la même enceinte, formant
un ensemble défensif avancé du duché face au comté de Champagne et au royaume
de France. Cette forteresse fut endommagée par les Anglais en 1359, puis
probablement reconstruite en partie au XIVᵉ siècle, comme en témoignent les
reprises visibles dans les maçonneries.
Les habitants, lassés des troupes militaires et des troubles
qu’elles entraînaient, obtinrent du roi Henri IV l’autorisation de démanteler
le château. Les lettres patentes du 30 janvier 1598 scellèrent sa destruction.
Au XVIIᵉ siècle, ce qu’il en restait fut réutilisé : en 1608, le
rez‑de‑chaussée de la tour Sainte‑Anne servit de corps de garde, puis devint un
four à pain, probablement au XIXᵉ siècle.
Du château ne subsistent aujourd’hui que des tours et des
murs, consolidés entre 1979 et 1982. Au nord, la tour de Gissey, avec ses
crénelures du XIVᵉ siècle, domine la falaise et offre un point de vue sur la
ville. Au sud, deux autres tours subsistent : la tour Sainte‑Anne, dont seul le
rez‑de‑chaussée est conservé, et la tour de la Guette, dont la partie haute est
très endommagée. Le donjon, réduit mais toujours debout, comprend une tour
ronde percée d’une baie romane archaïque, flanquée de deux meurtrières et d’une
porte murée en arc brisé. Ce sont là les derniers témoins d’une forteresse qui
fut, pendant des siècles, un élément majeur de la défense bourguignonne.
Ce lieu chargé d’histoire a continué de jouer un rôle dans
les grandes heures nationales. En février 1814, Châtillon‑sur‑Seine accueillit
un congrès entre les puissances alliées — Autriche, Russie, Angleterre, Prusse
— et les représentants de Napoléon. Le général refuse les conditions jugées
intenables. Un siècle plus tard, en septembre 1914, le maréchal Joffre installe
son quartier général dans la ville et y prononce sa phrase célèbre : « au
moment où s’engage une bataille dont dépend le salut du pays, il importe de
rappeler à tous que le moment n’est plus de regarder en arrière ».
Aujourd’hui, le cimetière occupe le cœur des ruines. On y
trouve notamment la tombe du maréchal Marmont et plusieurs chapelles
funéraires. Ce voisinage entre l’église et le château n’est pas anodin : il
explique la position dominante de Saint‑Vorles, son rôle spirituel mais aussi
symbolique, et la manière dont son architecture s’est développée dans un espace
contraint, partagé entre le sacré et le militaire. Les volumes trapus, les murs
épais, les pignons massifs, les bandes lombardes qui rythment les façades, tout
cela dialogue avec les vestiges du château. On comprend mieux, en observant ces
ruines, pourquoi Saint‑Vorles possède cette allure de forteresse sacrée, ce
caractère presque martial qui la distingue des autres églises romanes de la
région.
La nef romane très haute et ses deux bas-côtés
comportent trois travées débouchant sur un double transept également de trois
travées, le transept nord étant en partie dévolu à la descente à la crypte.
L'ensemble se termine sur un chœur profond avec abside entouré de deux petites
chapelles, la chapelle Sainte Thérèse et la chapelle du Carmel, qui datent du
XIVe siècle et du XVe siècle.
Ensemble de 2 tableaux : translation des reliques de
saint Vorles de Marcenay à l'église Saint-Vorles de Châtillon-sur-Seine. XVIe
La scène de la translation est antérieure à 1599,
date du démantèlement du château de Châtillon-sur-Seine, qui y est représenté ;
les 4 Evangélistes au revers ont été ajoutés postérieurement, au début du 17e
siècle, époque de la pose des écus armoriés, non identifiées précisément.
Inscription en bordure : CY GIST HONORABLE H/OME ME ANTHOINE JOLY EN SON VIVANT P/RCOCVREVR ET NOTAIRE ROYAL AV BAILLIE DE LA MONTAIGNE QVI TRESPASSA/LE QVATORZIESME AVRIL 1697/PRIEZ DIEV POVR LVY ; lettres et chiffres modifiés
1577 ; 1697
A l'origine, la dalle funéraire fût exécutée pour
Philibert de Frettes, notaire au bailliage de la Montagne (dont le siège était
à Châtillon), mort en 1577 ; puis elle fût réutilisée, par substitution,
visible, des chiffres 6 à 5 et 9 à 7, en gardant le portrait en pied, pour
Antoine Joly, également procureur et notaire au bailliage de la Montagne, mort
en 1697
Emplacement 2ème chapelle Nord : Ste Thérèse
Restauré pour la 2e exposition d'art Sacre en bourgogne,
Dijon, 1958, puis déplacé de la 1ère chapelle sud au bras nord du transept, en
1991, non sans dégâts ; manques et parties abîmées ; traces de polychromie, les
chairs ayant été badigeonnées en noir et beige entre 1832 et 1958.
voir l'article :
La tour de la Guette
à gauche — massive, éventrée, avec ses ouvertures romanes — et la tour
Sainte‑Anne à droite, reconnaissable à son plan circulaire et à son toit en
lave couvert de mousse. Ces deux tours formaient autrefois le flanc sud du
château, dans l’enceinte même où se trouvait l’église Saint‑Vorles. On voit
bien que tout était imbriqué : le sacré et le militaire partageaient le même
espace, les mêmes murs, la même pierre.
La tour Sainte‑Anne à
droite, devenue corps de garde puis four à pain, garde encore cette allure
domestique, presque paisible, tandis que la tour de la Guette, plus haute et
plus austère, rappelle la fonction défensive du lieu. Ensemble, elles racontent
la vie du castrum à travers les siècles — un château fortifié, une collégiale,
puis un cimetière, tout dans un même enclos suspendu au-dessus de la ville.
Compléments sur le fort
Les archives les plus anciennes mentionnent le château dès
le IXᵉ siècle, alors résidence des comtes de Lassois. En 868, l’évêque Isaac le
Bon y transfère les reliques de Saint Vorles, confirmant que l’église se
trouvait déjà dans l’enceinte du castrum. En 973, l’évêque de Langres partage
le château avec le duc de Bourgogne, ce qui marque le début d’une longue
co‑gestion entre pouvoir religieux et pouvoir ducal.
Au fil des siècles, le château est régulièrement cité dans
les actes : hommages féodaux, traités entre ducs et évêques, ventes de revenus,
nominations de capitaines. On y rattache aussi la figure de Técelin le Sore,
père de saint Bernard, chevalier réputé pour sa bravoure et sa piété, né à
Châtillon.
Le site subit plusieurs épisodes militaires : siège du roi
de France en 1186, renforcements au XIVᵉ siècle pour résister aux routiers,
mobilisation d’écuyers et d’arbalétriers au début du XVe siècle. Les guerres de
Religion achèvent de ruiner la ville : en 1594, plusieurs églises sont
détruites, et en 1597 les habitants commencent à démanteler le château,
destruction confirmée par Henri IV en 1598.
Les vestiges actuels — tour de Gissey au nord, tours de la
Guette et Sainte‑Anne au sud, courtines et bases de murailles — permettent
encore de lire le tracé de l’ancienne enceinte. L’église Saint‑Vorles elle‑même
porte des traces de fortification : les chapelles gothiques du transept nord
sont surmontées d’un étage défensif percé de jours‑en‑archère et de
canonnières.
Annexes :
La première trace écrite date de 840 : le château fut habité
par les comtes de Lassois, il se forma peu à peu à l'entour des habitations qui
furent à l'origine de la ville. Isaac le Bon, 37e évêque de Langres, durant les
ravages des normands, y transféra en 868 les reliques de Saint Vorles. En 973,
l'évêque de Langres Widric donne en précaire au duc Henri, en échange de biens
en Atuyer, le château de Châtillon et ses dépendances, 30 meix et le village de
Crépan, à charge de payer annuellement une livre d'argent à la Saint-Mammez et
de fournir des hommes d'armes pour défendre le bourg. Il est fait mention qu'en
1090 dans le territoire de Langres se trouve un château, jadis fameux et
remarquable, nommé Châtillon, dont les seigneurs se sont fort distingués dans
le métier des armes et plus encore par leur respect pour les lois. Un des plus
remarquables de tous, fut Técelin, surnommé le Sore, ce qui veut dire en langue
vulgaire, le roux. Cet homme était d'une noble extraction, riche en domaines,
doux de moeurs, grand ami des pauvres, d'une piété fort grande, et d'un zèle
incroyable pour la justice. C'était un chevalier plein de bravoure, il ne
recourut jamais aux armes que pour la défense de ses domaines ou pour marcher sous
la bannière de son seigneur, le duc de Bourgogne, avec qui il était lié d'une
étroite amitié. Il était né à Châtillon, mais il était seigneur d'un château
moins important, nommé Fontaines, qui domine le fameux château-fort de Dijon et
se trouve placé au haut d'un rocher. Il eut pour femme une fille du duc de
Montbar, nommée Elizabeth; sa famille était une des meilleures de Bourgogne.