mercredi 17 juin 2026

Marie Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles,

 

Mme de Lénoncourt par Nicolas de Largillières
Huile sur toile – 65x81 cm

Il est des destins qui, même ensevelis sous les siècles, continuent de vibrer avec une intensité presque douloureuse. Celui de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, appartient à cette catégorie rare : une vie brève, flamboyante, tourmentée, où se mêlent la beauté, la violence, la passion, l’injustice, l’audace et la tragédie. Elle fut l’une des plus belles femmes de son temps, l’une des plus courtisées, l’une des plus commentées — et l’une des plus persécutées. Elle fut aussi l’une des très rares femmes du XVIIᵉ siècle à laisser des mémoires, non pour flatter sa postérité, mais pour se défendre, pour témoigner, pour survivre à l’oubli.

À travers ces pages, c’est une voix singulière qui se relève : celle d’une femme née dans la haute noblesse, arrachée à son enfance, jetée dans la cour du Roi‑Soleil, mariée de force, humiliée, empoisonnée, emprisonnée, traquée, mais toujours insoumise. Une femme qui a aimé, qui a fui, qui a lutté, qui a séduit, qui a souffert — et qui a écrit.

Ce texte retrace son histoire, telle qu’elle apparaît dans ses propres écrits, dans les archives judiciaires, dans les correspondances contemporaines, et dans les témoignages de ceux qui l’ont connue. Il ne s’agit pas d’un roman : tout est vrai, tout est documenté, tout est issu des sources du temps.

Voici donc la vie de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, Dame de Marolles, marquise de Courcelles. Une vie trop courte, trop intense, trop belle et trop terrible pour ne pas être racontée.

Marie-Sidonia de Lenoncourt, Dame de Marolles, aussi connue sous le nom de marquise de Courcelles, était une aristocrate et mémorialiste française de la maison de Lenoncourt. Elle fut considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe, née en 1650, elle décéda en 1685, à 35 ans.

Elle a laissé ses mémoires, véritable plaidoyer, dans lesquels elle conte ses déboires.

Ces Mémoires débutent avec un autoportrait, ce qui était assez rare à cette époque.

« …, je serai fort aise que l’on sache, pour votre honneur et pour le mien, que je suis d’une des meilleures maisons du royaume ; qu’il ne faut qu’avoir lu l’histoire et savoir le nom que je porte pour être convaincu qu’il n’y a point de dignité qui ne soit entrée dans ma famille ; que, du côté de ma mère, je suis plus d’une fois alliée à l’Empire, et que je tiens aux plus grands princes de l’Allemagne.

Pour mon portrait, je voudrais bien le faire sur l’idée que vous en avez conçue, et qu’on voulût s’en rapporter à vos descriptions ; mais il faut dire naïvement ce qui en est : j’avouerai que, sans être une grande beauté, je suis pourtant une des plus aimables créatures qui se voient ; que je n’ai rien dans le visage ni dans les manières qui ne plaise, ni qui ne touche ; que, jusqu’au son de ma voix, tout en moi donne l’amour, et que les gens du monde les plus opposés d’inclination et de tempérament sont d’un même avis là-dessus, et conviennent qu’on ne peut me voir sans me vouloir du bien.

Je suis grande, j’ai la taille admirable et le meilleur air que l’on puisse avoir ; j’ai de beaux cheveux, faits comme ils doivent être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde, quoiqu’il soit marqué de petite vérole en beaucoup d’endroits ; j’ai les yeux assez grands ; je ne les ai ni bleus ni bruns, mais entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière ; je ne les ouvre jamais tout entiers, et, quoique dans cette manière de les tenir un peu fermés il n’y ait aucune affectation, il est pourtant vrai que ce m’est un charme qui me rend le regard le plus doux et le plus tendre du monde ; j’ai le nez d’une régularité parfaite ; je n’ai point la bouche la plus petite du monde, je ne l‘ai point aussi fort grande.

Quelques censeurs ont voulu dire que dans les justes proportions de la beauté, on pouvait me trouver la lèvre du dessous un peu trop avancée ; mais je crois que c’est un défaut qu’on m’impute pour ne m’en avoir pu trouver d’autres, et que je dois pardonner à ceux qui disent que je n’ai point la bouche tout à fait régulière, quand ils conviennent en même temps que ce défaut est d’un agrément infini, et me donne un air très-spirituel dans le rire et dans tous les mouvements de mon visage. J’ai enfin, la bouche bien taillée, les lèvres admirables, les dents de couleur perle, le font, les joues, le tour du visage beaux, la gorge bien taillée, les mains divines, les bras passables, c’est-à-dire un peu maigres, mais je trouve de la consolation à ce malheur par le plaisir d’avoir les plus belles jambes du monde. Je chante bien sans beaucoup de méthode, j’ai même assez de musique pour me tirer d’affaire avec les connaisseurs. Mais le plus grand charme de ma voix est dans a douceur et la tendresse qu’elle inspire ; et j’ai enfin des armes de toutes espèce pour plaire, et jusques ici je ne m’en suis jamais servie sans succès. Pour l’esprit, j’en ai plus que personne, naturel, plaisant, badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m’y appliquer. »

Elle naquit au château édifié par son grand‑père, à Marolles‑les‑Bailly (Aube). 

[Le fief relevait de Vendeuvre depuis 1387. Dulon et Gualon de Marolles, connus en 1100 et 1103, bien que portant le nom de Marolles, n’étaient pas assurément seigneurs du dit lieu. Le premier seigneur identifié est Ansery II de Chaceney, cité pour son don de ce qu’il possédait à Marolles et à Poligny à l’abbaye de Montiéramey. Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, les seigneurs de Marolles sont issus de la famille de Lenoncourt.

L’état des émigrés de l’Aube cite Bertrand Bady de Mormond comme possesseur du château, de moulins, de quatre fermes, de plus de deux arpents de vignes… en qualité de seigneur. En 1789, Marolles relevait de l’intendance et de la généralité de Châlons, de l’élection de Bar‑sur‑Aube et du bailliage de Troyes.]

Son père, Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles et bailli de Bar‑sur‑Seine, appartenait à une branche cadette de l’une des plus illustres maisons de Lorraine, l’une des quatre plus anciennes maisons de chevalerie, qui avait donné des archevêques et des cardinaux. Joachim était une fine lame, prompt à provoquer en duel, en ces temps où le roi Louis XIII et son ministre Richelieu l’avaient interdit sous peine de mort. Il dut s’enfuir au Luxembourg ; en juillet 1633, la justice du roi le condamna par contumace à la décapitation.

Au cours de son exil, il épousa Isabella Klara von Kronberg, issue d’une non moins illustre maison d’Empire. Ils eurent un fils, Louis‑Anne, et une fille, Henriette, décédée jeune.

Joachim rentra en grâce : le roi avait besoin d’hommes de valeur pour mener la guerre. Il devint lieutenant‑général et gouverneur de Thionville en 1643. Marie‑Sidonia n’avait que quatre ans lorsqu’en 1654 la tête de son père fut emportée par un boulet de canon au château de Mussy, en Lorraine.

Sa mère, Isabelle‑Eugénie, sombra dans une vie dissolue et convola en noces morganatiques avec un certain Bunel. La rumeur faisait de lui « Saint‑Ange », l’un des chefs des brigands de la Cour des Miracles… qui finit sur la roue.

Afin d’épargner cette déchéance à Marie‑Sidonia, son tuteur, le puissant duc de Villars, l’enleva à sa mère et la plaça à l’abbaye Saint‑Loup d’Orléans, dont l’abbesse était sa tante, Marie de Lenoncourt. Elle y passa dix années, jusqu’au décès de son frère, en 1664, qui bouleversa son destin.

Marie‑Sidonia devenait une jeune et belle riche héritière, vite convoitée par de nombreux prétendants, dont Colbert. Ce dernier, ayant l’oreille du roi Louis XIV, obtint qu’on enlève la jeune fille de son couvent pour favoriser les intérêts de son propre frère.

 « Le roi, voulant me mettre en état de choisir moi-même, me fit l’honneur de m’envoyer prendre par un exempt et douze gardes. Je crois que ma tante eut comme un pressentiment que ma sortie de son cloître devait être le commencement de mes infortunes. Elle reçut l’ordre qui m’arrachait de ses bras avec des torrents de larmes ; et ne pouvant se résoudre à m’abandonner à une vie si différente de celle que j’avais commencé de mener, elle prit un carrosse et me suivit de loin, n’ayant pu obtenir de celui qui me conduisait la permission d’entrer dans celui où j’étais, ni de me parler, non plus qu’aux femmes que le roi avait envoyées pour m’accompagner. Pour moi, je fus si étourdie de cette aventure, ou plutôt si charmée de me voir passer du cloître dans la plus belle cour du monde, que je ne prenais nulle part à sa douleur (…) en descendant du carrosse, je fus présentée au roi en habit de pensionnaire, aux pieds duquel je me jetai, et qui me reçut avec toute la bonté imaginable, me promettant sa protection… »

Marie‑Sidonia, malgré ses quatorze ans, avait déjà montré un caractère impétueux et farouche, bien décidée à se refuser au frère du puissant ministre. Une demoiselle d’une telle lignée pouvait‑elle épouser un homme dont les pères et grands‑pères avaient été banquiers et marchands‑drapiers ? Aussi riche fût‑il, une telle mésalliance était pour elle d’une « répugnance effroyable ».

En attendant le mariage, le roi lui donna le choix de demeurer auprès de la reine ou auprès d’une princesse du sang de son choix ; elle opta pour Marie de Bourbon‑Condé, princesse de Carignan. Là, nombre de galants vinrent lui faire la cour, dont le frère de Colbert, qui n’avait pas renoncé et se voyait encore marié avec elle.

« Je fus inspirée très assurément par mon mauvais ange de demander d’être mise auprès de madame la princesse de Carignan », écrira‑t‑elle plus tard.

Le beau‑frère du ministre tomba lui aussi éperdument amoureux d’elle. L’affaire prit de telles proportions que la jeune beauté trouva enfin le prétexte pour rompre définitivement avec les prétendants de la famille Colbert.

  « Depuis que je fus hors de mesure avec la maison de M. de Colbert, la réputation que j’avais d’avoir du bien m’attira la recherche de tous les jeunes gens qui étaient à marier dans ce temps-là. Mais comme ce n’était des amants que pour le mariage, et qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans le soin qu’ils m’ont rendus pour cela, je ne saurais prendre la peine d’en prononcer ni d’en rien dire ».

La belle aurait‑elle souhaité s’amuser un peu avec quelques galants avant de consentir au mariage ? 

La question se pose, tant les témoignages de l’époque la montrent entourée, courtisée, flattée, et parfaitement consciente de l’effet qu’elle produisait. Mais rien n’indique qu’elle ait voulu autre chose que gagner du temps, observer, éprouver sa liberté et, peut‑être, se venger à sa manière de la pression qu’on exerçait sur elle. À quatorze ans, elle n’était encore qu’une enfant projetée dans un monde d’adultes, où la galanterie servait autant de paravent que d’arme. Si elle se laissa approcher, ce fut davantage par stratégie que par légèreté : chaque galant épris devenait un obstacle de plus entre elle et le mariage qu’on voulait lui imposer.

Hôtel de Soissons XVIIe Paris
Détruit en 1748


L’Hôtel de Soissons, résidence de la princesse, était l’un des plus brillants centres de la galanterie parisienne, où l’on rencontrait les plus beaux esprits et les plus belles dames de la cour. Marie‑Sidonia y côtoya notamment Olympe Mancini et la duchesse de Chevreuse. C’était l’un des lieux où se fourbissaient les plus grandes intrigues du royaume, dont celle qui entraîna la perte de Fouquet.

Marie‑Sidonia était devenue un jouet entre les mains de ses protectrices, la princesse de Carignan et sa fille, la princesse de Bade. Voyant s’évanouir l’espoir d’attirer les faveurs du roi par l’intermédiaire de son ministre, elles forgèrent un nouveau dessein : l’offrir au duc de Villeroy, autre grand du royaume, capable d’obtenir les bienfaits du roi pour son neveu, Charles de Champlais, marquis désargenté de Courcelles, et neveu par ailleurs de Louvois.

 Le mariage fut rapidement arrangé, avec le consentement du roi, sollicité par Villeroy. Marie‑Sidonia se laissa convaincre, à condition qu’on ne l’obligeât jamais à quitter Paris. Le mariage eut lieu le 19 février 1666, en privé, dans la chapelle de l’Hôtel de Soissons, sans que sa famille ni ses tuteurs en fussent avertis. Le roi fit même l’honneur d’en signer le contrat, et la reine d’assister au souper et de lui donner sa chemise pour la nuit de noces.

Terrible nuit de noces…

Rustre, violent, autoritaire, l’homme n’était guère fait pour plaire à la jeune fille. Bien qu’il eût dix ans de plus qu’elle, il ne parvint pas à la contraindre à consommer le mariage, laissant au matin la belle toujours vierge. Cependant, le couple fit bonne figure et dissimula le courroux de la mariée envers son grossier époux durant les huit jours de fêtes que celui‑ci offrit pour célébrer son si beau mariage, fort heureux d’avoir trouvé une fortune capable de rembourser ses dettes et de payer les pompeuses réjouissances.

Marie‑Sidonia avait, dès les premiers jours, découvert la tromperie. Les créanciers du marquis se ruaient auprès d’elle, tandis que son mari la pressait de signer des emprunts. Mais, tout comme pour sa virginité, il ne put la contraindre à délier les cordons de sa bourse. L’aversion qu’elle éprouvait pour son mari devint de notoriété publique un mois plus tard…

« Je ne savais pas encore que haïr son mari et pouvoir en aimer un autre est presque la même chose… »

Son tuteur, le duc de Villars, que l’on n’avait ni prévenu ni consulté, avait bien porté plainte, mais celle‑ci demeura sans effet : le Parlement de Paris ne pouvait défaire un mariage dont le contrat avait été signé par le roi.

Malgré les déboires du couple – sinon à l’avantage qu’elle tirait de ces déboires –, la belle‑mère nourrissait d’autres desseins, au détriment de l’honneur de son fils.

Dès les premiers jours du mariage, elle vint instruire Marie‑Sidonia des devoirs qu’elle aurait à remplir, lui recommandant de bien faire sa cour à M. de Louvois, dans l’espoir d’obtenir de lui faveurs et avancement pour son fils. Celui‑ci avait obtenu sa charge de commandant d’artillerie par les faveurs ; habitant à l’Arsenal de Paris, Marie‑Sidonia allait être amenée à rencontrer régulièrement Louvois.

De leur côté, les princesses de Carignan et de Bade avaient remarqué l’intérêt que Louvois semblait porter à notre belle marquise, et elles étaient décidées à utiliser la jeune femme pour renforcer leur alliance avec lui, quitte à sacrifier l’honneur du mari de la marquise…

François Michel Le Tellier Marquis de Louvois
par le troyen Pierre Mignard – musée des Beaux-Arts de Reims


Alors en Flandre lors du mariage, Louvois vint faire son compliment à Marie-Sidonia dès son retour à Paris.

« Il était onze heures du soir, les bougies étaient éloignées, j’étais sur mon lit, il ne vit point, et ne fut avec moi qu’un instant, mais je le vis assez pour concevoir pour lui des sentiments qui ont paru, dans la suite, et dont les plus grands malheurs de ma vie ont été la punition. »

Pour Louvois, une passion était née. Bien qu’il ne se fût rien passé entre lui et Marie‑Sidonia, la princesse de Bade faisait déjà courir à la cour des bruits sur les visites qu’il lui rendait. M. de Louvois profita de ces rumeurs pour déclarer sa flamme à l’oreille de Marie‑Sidonia, pendant une messe du roi. Sa belle‑mère, alors à ses côtés, entendit tout et s’en réjouit.

Cependant, Marie‑Sidonia s’était éprise du fils du duc de Villeroy, cousin de son mari, qui semblait éprouver les mêmes sentiments, bien qu’il fût alors l’amant de la princesse de Monaco. Villeroy découvrait en lui une jalousie nouvelle. Lorsque la jeune femme se rendit dans son château de Marolles pour la saison de la chasse, Louvois prit le parti d’aller l’y courtiser. Jaloux, Villeroy en informa le mari : le marquis de Courcelles partit aussitôt rejoindre son épouse pour la conspuer, lui reprochant qu’elle ferait mieux de se consacrer à sa fortune.

L’épouse de Villeroy vivait retirée dans son château, laissant à son mari toute liberté. Le premier rendez‑vous entre Villeroy et la marquise eut lieu chez l’abbé d’Effiat, à l’Arsenal, l’un des premiers à avoir fait la cour à Marie‑Sidonia et qui en était resté amoureux. Afin de ne pas être découverts et de détourner les soupçons, il fut convenu que Villeroy continuerait de faire la cour à la princesse de Monaco, qui l’aimait, tandis que Marie‑Sidonia entretiendrait son amitié avec Louvois, qui espérait beaucoup d’elle.

Cependant, l’intrigue fut découverte. La correspondance de Marie‑Sidonia fut dévoilée. Se voyant trompée et humiliée, la princesse de Monaco obtint de la reine que Marie‑Sidonia se retire de la cour. De son côté, Louvois se sentit également trahi, mais Marie‑Sidonia sut user de son charme pour se faire pardonner, lui promettant de ne plus revoir Villeroy, alors parti à la guerre.

Louvois, pour avoir le champ libre, éloigna habilement le marquis de Courcelles : il l’envoya loin de Paris et obtint même du roi qu’on lui confie le commandement de l’artillerie en Flandre, avec ordre de s’établir à Tournai, trouvant avec l’aide de Turenne tous les moyens pour l’empêcher de revenir à Paris.

Cependant, lorsque le retour de Villeroy à Paris fut annoncé, Marie‑Sidonia ne résista pas à la tentation de revoir cet amant, malgré la promesse qu’ils avaient faite à Louvois de ne plus se rencontrer. L’ayant croisé en carrosse, Villeroy la suivit jusqu’à son hôtel. Elle le conduisit dans sa chambre et, tandis qu’ils se réconciliaient — elle assise sur son lit, lui à genoux devant elle — Louvois entra. Villeroy quitta la chambre sans un mot, se soumettant à Louvois, sacrifiant ainsi son amour à sa carrière.

 Louvois obtint du roi que Marie‑Sidonia fût placée au couvent, sous prétexte de sauver l’honneur du mari, mais surtout par esprit de vengeance. Elle s’y retrouva avec l’épouse du duc de Mazarin, Hortense Mancini, qui avait refusé de suivre son mari en Alsace et préférait le couvent. D’un âge proche — dix‑sept ans pour la marquise, vingt‑trois pour la duchesse — et de même tempérament, elles se lièrent d’amitié.


Portrait d'Hortense Mancini (1646-1699), Duchesse de Mazarin,
à la manière d'Aphrodite, d'après Jacob Ferdinand Voet


Après quelques mois d’enfermement, durant lesquels les deux jeunes filles espiègles rendirent la vie difficile aux religieuses, la duchesse de Mazarin obtint l’autorisation de retourner séjourner dans son hôtel parisien, et emmena avec elle Marie‑Sidonia.

Cette duchesse était Hortense Mancini, nièce du cardinal de Mazarin, de quatre ans l’aînée de Marie‑Sidonia. À deux souverains — le roi Charles II d’Angleterre et le duc de Savoie — le cardinal préféra la marier à un homme plus modeste, le duc de La Meilleraye. Il avait convenu de céder à sa nièce toute sa fortune, ses titres et ses biens, à condition que le duc renonce à son nom et prenne celui de Mazarin. À Paris, elle résidait au Palais Mazarin, qui deviendra plus tard le « Palais‑Royal » (aujourd’hui siège du ministère de la Culture et de la Comédie‑Française). Comme Marie‑Sidonia, elle avait beaucoup d’esprit, aimait la vie, la fête, Paris et la cour ; comme elle, elle avait un mari jaloux, avare et ennemi des mondanités. Comme elle encore, elle était considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe. Et comme elle enfin, elle dut connaître l’exil pour échapper à son mari, ainsi que nous le verrons plus tard…

Le marquis de Courcelles, de retour à Paris, profita de l’absence de la dame de Mazarin pour s’introduire dans son palais et convaincre son épouse de rentrer avec lui ; ce qu’elle accepta, on ne sait pourquoi ni à quelles promesses. Mais, une fois rentrée, il l’accabla de mauvais traitements, lui interdisant parties de chasse et sorties dans le monde. Il décida de se venger de ses infidélités et de prévenir définitivement tout risque de récidive. Un soir qu’elle rentrait, une servante lui prépara l’eau pour sa toilette. Elle y plongea les mains et les porta à son visage : une brûlure cuisante la saisit. Furieuse, elle interrogea la servante, qui refusa de parler ; alors, à l’aide de deux de ses laquais, elle lui fit boire de force l’eau de la vasque. La servante se tordit de douleur et s’effondra. Le mari avait fait empoisonner l’eau de la toilette de Marie‑Sidonia, afin de flétrir sa beauté coupable et la défigurer.

Elle resta alitée plus de six semaines, six semaines de souffrances avant de sombrer dans une fièvre qui la tint encore plus de quarante jours. On la crut mourante ; on lui administra l’extrême‑onction. Pendant tout ce temps, l’époux se montra d’une prévenance exemplaire, prodiguant les meilleurs soins.

Il est vrai que la belle, âgée de dix‑sept ans, n’avait pas fait de testament… Louvois ne manquait pas de s’informer de son état, la visitant régulièrement.

Pour sa convalescence, elle partit s’isoler un mois dans le couvent tenu par sa tante. Revenue à Paris, elle s’ingénia à renouer avec Louvois : « j’avais pris tant de goût au plaisir de le tromper que je ne pouvais plus m’en passer. » Avec son amie la duchesse de Mazarin, elle courut les bals masqués qui animaient Paris l’hiver, organisés la nuit dans les plus grandes maisons, continuant à se jouer de Louvois. Les deux amies s’étaient éprises — et se disputaient — le cœur d’un des plus beaux galants de Paris, un certain Oder de Cavoye…

Découvrant que Cavoye allait rendre secrètement visite à Marie‑Sidonia, prise d’une soudaine jalousie, la duchesse de Mazarin révéla tout à son mari, qui provoqua le galant en duel malgré l’interdit royal. Tandis qu’ils croisaient le fer, les deux hommes s’entendirent sur une issue heureuse pour eux, mais qui devait plonger la duchesse de Mazarin dans le déshonneur et entraîner son enfermement au château de Mayenne. De son côté, en mai 1668, le marquis Charles décida de placer Marie‑Sidonia en résidence surveillée dans son château de Courcelles, dans le Maine, sous la bonne garde de sa mère. Le mois suivant, la duchesse de Mazarin s’évadait pour s’enfuir auprès de sa sœur à Rome.

 Les rumeurs du duel parvenant aux oreilles du roi, les deux hommes furent appelés en Parlement de Paris et une enquête fut menée. L'arrêt condamna le marquis à deux ans d'internement en la Conciergerie, la prison royale sur l'île de la Cité où les deux duellistes furent enfermés deux années, jusqu'en juillet 1670.

 

Conciergerie - Paris

Éloignés l'un de l'autre, Marie-Sidonia tomba enceinte, grossesse qui fut révélée en janvier 1669. Pour son plus grand malheur...

Comment cela fut-il possible ? Comment la belle, placée sous la surveillance de sa belle-mère, avait-elle pu commettre un tel affront et déshonneur à son époux emprisonné ?

Dès qu’il apprit la nouvelle de sa grossesse, le marquis fit envoyer plusieurs soldats garder de près Marie-Sidonia, la plaçant sous étroite surveillance sans qu'elle puisse communiquer avec qui que ce soit.

Qui pouvait donc être le séducteur ? 

Les soupçons se portèrent sur un jeune page de 23 ans qui avait libre accès au château.

Le 3 avril 1668, le marquis porta plainte au Parlement de Paris contre son épouse pour sa vie dissolue dont elle était devenue grosse. Le Lieutenant Criminel de Château-du-Loir fut désigné pour mener l’instruction. Elle fut visitée par deux médecins du roi et une sage-femme pour constater de son état. Le constat fait, il fut conclu que Marie-Sidonia soit transférée à Château-du-Loir, ne pouvant rester dans la maison de celui qu'elle avait déshonoré, et son présumé séducteur emprisonné.

Le 18 juin le juge accompagné d’une bonne garde alla chercher la marquise au château de son époux. Jugée intransportable par les médecins, sur le point d’accoucher, le juge lui fit subir l’interrogatoire dans le château même au cours duquel elle avoua que cet enfant n’était pas du fait de son époux mais d’un autre homme dont elle ne voulait pas déclarer le nom. Alors que le juge décida, au vu de l’état de la marquise, de tenir le procès au château, le marquis protesta depuis sa prison et exigea que ce procès se fasse en l’auditoire de Château-du-Loir.

Le 1er juillet, bien que les médecins la déclaraient intransportable, Marie-Sidonia fut emmenée dans un carrosse. Cependant, se trouvant mal, ils durent rebrousser chemin, la transporter dans une chaise pour la remettre dans son lit. Le juge trouva un lieu proche, hors du château, pour tenir tribunal, estimant que Marie-Sidonia avait toutefois assez de forces pour y être transportée et y accoucher étant donné que l’enfant bâtard ne devait pas venir au monde dans le château du marquis.

Le 4 juillet, elle y fut transportée et accoucha d’une fille le 9 juillet. L’enfant fut aussitôt baptisée, inscrite sous le nom de sa mère et de père inconnu ; elle fut mis en nourrice chez un habitant du village où elle mourut 5 semaines plus tard.

Le 11 août, après que la marquise se soit reposée, elle fut transportée à Château-du-Loir, où elle serait gardée chez un maître chirurgien en attendant son procès.

Son présumé séducteur avait réussi à fuir et ne s’était pas présenté au procès.

C’est le 19 août que la marquise donna sa version dans une requête au Parlement, déclarant son époux être le père. Selon elle, son mari avait soudoyé son geôlier pour qu'il puisse aller voir sa femme dans son château, et constater si elle était sous la bonne garde de sa mère. Venu secrètement au château, il l’aurait prise de force et s’était retourné à la Conciergerie lorsqu’il s’était assuré qu’elle fut tombée enceinte. Le complot avait pour but d’accuser la marquise d’adultère et de s’emparer de ses biens et de sa fortune. Elle avoua avoir déclaré qu’il n’était pas le père sous la menace et les contraintes dont elle avait fait l’objet. De fait, l’instruction avait été bien expéditive, partiale et surtout sans aucun respect du droit et de la justice, et de son état. Ainsi, elle protesta de nullité tous les actes qu’elle avait pu signer, signature obtenue sous la contrainte.

Le 7 septembre, Marie‑Sidonia subit un nouvel interrogatoire, au terme duquel elle fut déclarée coupable d’adultère. Le séducteur fut condamné par contumace à être pendu à une potence dressée sur la place du marché de Château‑du‑Loir ; la sentence fut exécutée en effigie, puisqu’il avait pris la fuite, et ses biens confisqués. Marie‑Sidonia fut condamnée à deux ans d’enfermement dans un couvent royal près de Château‑du‑Loir ; si, au terme de ces deux années, son époux refusait de la reprendre, elle devrait y finir ses jours. Elle fut privée de sa dot et de tous les biens qu’elle avait apportés en mariage, remis à son mari. Elle disposerait cependant, pour payer les frais de sa retraite, le train d’une dame de son rang, sa pension à l’abbaye et les gages des filles attachées à son service, d’une somme de 3 600 livres par an.

Les deux époux firent appel de cette sentence. Le Parlement ordonna le transfert de Marie‑Sidonia à la Conciergerie le 13 septembre, puis son déplacement, le 16, au Petit‑Châtelet, ne pouvant être enfermée à la Conciergerie du fait que son époux y était détenu.

Le transfert au Petit‑Châtelet n’eut jamais lieu.

Dans la nuit du 16 au 17 septembre, aidée de ses amis — dont le chevalier de Rohan, qui avait déjà organisé deux ans plus tôt l’évasion de la duchesse de Mazarin — elle s’évada, déguisée en abbé.

Le marquis, profitant de cette évasion, obtint le 19 mai 1670 une sentence du Parlement en sa faveur. La pension accordée à sa femme fut réduite à 2 000 livres ; par ailleurs, elle devrait être rasée, voilée et vêtue comme les autres religieuses pour le reste de ses jours. Cependant, même prononcé par contumace, l’appel de son épouse le privait de l’exécution de la sentence et des biens qu’il convoitait. Le marquis devint la risée des salons, sujet de quolibets rapportés par de nombreuses personnes de lettres, dont la marquise de Sévigné.

Marie‑Sidonia ne resta pas longtemps éloignée de Paris. Elle y revint, hébergée par une amie, menant une vie joyeuse en compagnie de Saint‑Rémy, de Rohan, et prenant plaisir avec quelque amant, dont François Brûlard du Boulay. « Je veux jouir de la perte de ma réputation », disait‑elle. La rumeur de son retour parvint à son époux, qui la fit arrêter. Elle fut conduite de nouveau à la Conciergerie le 28 avril 1672 et mise au cachot — le même où avait été enfermé le régicide Ravaillac — n’ayant pour couche que de la paille. Deux jours plus tard, on lui attribua une cellule plus digne de son rang.

Le marquis relança aussitôt la procédure engagée contre elle. Mais Marie‑Sidonia apprit que son présumé séducteur vivait tranquillement à l’Arsenal : il était devenu, sans être inquiété, capitaine aide‑major dans un régiment. Cette découverte accréditait sa thèse du complot. Elle le fit arrêter le 14 mars. Après interrogatoire, ils furent confrontés trois fois, les 29, 30 et 31 mars. Bien que ces confrontations révélassent plutôt une complicité entre le marquis et le prétendu séducteur, les hommes de justice se montraient plus enclins à donner raison au mari. Sentant son affaire tourner mal, elle envisagea une nouvelle évasion, aidée par quelques amis — dont du Boulay — et des membres de sa famille.

La marquise recevait dans sa prison, y donnait des soupers et disposait d’un laquais et d’une femme de chambre. Au terme d’un de ces soupers, le samedi 4 mars 1673, non sans avoir fait porter à son geôlier quelques bons plats et bouteilles, dans la confusion créée par la sortie de ces dames et gentilshommes qui devaient quitter les lieux à 10 h 00, Marie-Sidonia suivit la petite troupe, déguisée en laquais et tenant la traîne de la robe d’une dame ; sa servante prit sa place dans son lit. Ils trompèrent la vigilance de ses gardiens et, arrivés dans la cour, elle fut emportée dans le carrosse d’une parente, la duchesse de Villars. On alla la cacher dans une carrière de pierre souterraine abandonnée, à quelques lieues de Paris, habitée par un couple qui semblait habitué à de telles choses. D’ailleurs, lors de la 3e nuit qu’elle y passa, il y eut l’accouchement secret d’une dame de haut rang.

Ce n’est que le lendemain, à une heure de l’après-midi, que l’évasion fut découverte. La servante avait feint de dormir toute la matinée. Le geôlier, venu lui apporter le déjeuner, tirant les rideaux de sa chambre, constata avec effarement la substitution. Il mit aux fers la servante. Elle fut enfermée deux mois en prison puis elle fut relâchée. Fidèle à sa maîtresse, elle alla la rejoindre dans son exil.

Cette évasion alimenta toutes les conversations parisiennes, et le marquis en fut de nouveau la risée. Le procès fut suspendu et face à ce cas inédit, il fut décidé d’en référer directement au roi afin de savoir quel jugement adopter. Un nouvel arrêt fut prononcé le 17 juin 1673, plus favorable à Marie-Sidonia : elle était condamnée à 100.000 livres de dommages et intérêts, abandonnant sa condamnation à la réclusion à vie dans une abbaye. Une nouvelle condamnation par contumace plus favorable à la précédente était un fait rarissime dans les annales de la justice… Sans doute la sympathie qu’avait l’opinion publique pour la jeune marquise n’y était pas pour rien. Le séducteur vit aussi sa précédente condamnation révisée ; il n’était plus condamné à mort mais au bannissement pour trois ans des provinces d’Anjou et du Maine, et de Paris, et son amende fut considérablement réduite.

La marquise Marie-Sidonia avait passé 8 jours cachée dans les profondeurs de la carrière souterraine. On vint la chercher pour l’emmener dans une demeure du duc de Villars, où elle resta 48 h, avant de partir pour une nouvelle destinée, la Franche Comté. Elle fit le voyage déguisée en homme, portant une belle perruque blonde, dans le carrosse de la duchesse de Mercœur. Elle fut accueillie quelques jours par une parente au château d’Athée avant d’entrer dans un couvent à Gray.

La reprise de la guerre entre le roi de France et le roi d’Espagne, en mai 1674, obligea Marie-Sidonia à quitter le convent pour revenir au château d’Athée, château qui, de par sa position frontalière, fut rapidement visité par les officiers espagnols et en devint même un lieu de réunion, pour ne pas dire de rendez-vous. Ainsi, Marie-Sidonia put entendre l’exposition de quelques plans des Espagnols qu’elle s’empressa de révéler secrètement aux généraux français, faisant avorter ces plans de l’ennemi ; le roi informé des services rendus par Marie-Sidonia la fit complimenter par Louvois qui fut chargé de lui transmettre 10.000 écus de récompense.

La guerre faisant rage, les deux jeunes femmes furent contraintes de quitter Athée pour se rendre à Dijon, et y revenir la guerre achevée, avec la conquête de la Franche-Comté.

Cependant devenue française, la Franche-Comté entrait sous la juridiction du roi de France ; Marie-Sidonia ne pouvait plus y échapper aux poursuites engagées à son encontre.

Elle en prit conscience lorsque deux cavaliers se dirigèrent vers le château pour se saisir d’elle. La marquise et sa cousine eurent tout juste le temps de prendre quelques affaires avant de s’enfuir par une porte arrière du château à travers les champs et les bois. Bloquée par un ruisseau en crue, elles trouvèrent un colporteur qui se proposa de les porter pour le leur faire traverser. Ayant la marquise sur ses épaules, il trébucha et tous deux tombèrent dans l’eau ; le colporteur parvint tant bien que mal à achever la traversée avec la marquise. Sa compagne de voyage, refusant de tenter la même expérience, décida de rebrousser chemin et de retourner à son château, abandonnant la marquise sur l’autre rive. L’homme la conduisit dans une ferme proche, afin qu’elle y trouva asile.

La marquise avait fui sans prendre le temps de se changer, portant une robe légère de taffetas complètement trempée, la robe lui collait au corps, vision provoquant l’hilarité ou la curiosité ; insistante de ceux qui la virent, arrivée à la ferme. Ils s’imaginèrent que c’était une jeune none défroquée fuyant son couvent.

Après un souper très frugal, on lui donna un lit dans le grenier. Trois jours plus tard, le fermier partit aux nouvelles, qu’il rapporta à Marie-Sidonia. Les deux cavaliers étaient encore à sa recherche ; ils appartenaient au régiment de son mari, qui était devenu colonel de cavalerie. Ils avaient fouillé de fond en comble le château d’Athée et poursuivaient leurs recherches dans la région. Le fermier proposa à la marquise de la conduire en un asile où elle serait en sécurité, une fonderie toute proche où le maître pourrait l’accueillir. Elle y fut bien reçue, en attendant que les cavaliers à sa recherche quittent la région. Alors deux gentilshommes et sa demoiselle de compagnie revinrent la chercher pour la ramener au château d’Athée.

Alors qu’elle était revenue secrètement à Paris, avant sa deuxième incarcération, Marie-Sidonia avait noué une nouvelle intrigue amoureuse avec François Brûlard du Boulay ; à cette époque, il se remettait d’une passion amoureuse qu’il avait eue avec Armande Béjard, la veuve de Molière. Du château d’Athée, elle lui écrivit, l’informant de son désir de se rendre en Savoie, lui demandant qu’avec ses amis il plaide sa cause auprès de la duchesse de Savoie pour avoir son agrément. Elle décida d’attendre cet agrément à Genève. Elle s’y rendit avec deux femmes de service et un laquais.

Marie-Sidonia arriva à Genève le 5 novembre 1675, après quatre jours de voyage éprouvant. Se rendant à l’hôtellerie des « Trois-Rois », elle fit demander l’homme de lettre et historien Gregorio Leti qu’on lui avait recommandé. Ce dernier se rendit rapidement auprès d’elle. Il rapporta dans une lettre au duc de Giovinazzo, ambassadeur d’Espagne à la cour de Turin son entrevue :

« J'avoue à votre excellence qu'en voyant une si grande beauté je restai tout ébloui, d'autant plus qu'avec une gracieuse politesse elle s'avança vers moi pour me saluer en m'embrassant suivant l'usage français et me dit : Ne croyez pas, monsieur Leti, que je sois ici pour quelque mauvaise affaire ; la raison est que mon mari me veut et que je ne veux pas de lui. Alors je répondis en plaisantant : Certes, madame, il y en a bien d'autres qui vous voudraient, parce que votre beauté est trop grande pour être le partage d'un seul. »

Voici le portrait qu’il fit d’elle :

« Ses yeux sont deux étoiles qui semblent prouver que son visage a été fait dans les cieux plutôt que sur la terre ; il n'y a point de cœur, tel glacé qu'il puisse être, qui ne se glorifie de se soumettre à ces yeux, qui frappent doucement, mais qui font des plaies plus profondes que n'en firent jamais les plus cruels tyrans ; ce sont des dards qui blessent, des rayons qui éblouissent, des flammes qui brûlent, des bêtes féroces qui déchirent, des lances qui tuent. Certes, ils sont beaux ; à leur première vue, j'ai vu rajeunir des Xénocrates, s'agenouiller des Momus, chanter les Aristarques, s'attendrir les Gâtons, et les Solons pousser du fond du cœur des soupirs redoublés.

Que dirai-je maintenant de ces doux entretiens dans les réunions, de ce trésor de toutes les grâces, de ces lèvres de corail, de ces dents plus belles que les perles, de ce délicieux sourire, enfin de la plus belle bouche que la nature ait jamais formée ! II faudrait être amant comme Myrtil, pour pouvoir décrire suffisamment bien la bouche d'une autre Amarillys. Celui qui va la visiter ne redoute que son

Silence ; chacune de ses paroles forme une nouvelle âme dans le sein de celui qui l'écoute ; la douceur du nectar coule de cette adorable bouche ; elle distille la saveur de la manne, surpasse le goût de la datte, la suavité du miel et la salutaire substance du sucre. Cicéron, qui savait par expérience tout ce que valait la bouche d'Aristote, écrivait : que de cette bouche découlait un fleuve d'or à chaque parole.

Eh bien ! je ne crains pas de dire que chaque parole qui tombe de la bouche de cette dame produit une mer de pierres précieuses. Que ceux qui veulent oublier leurs peines aillent l'écouter, car elle est semblable au temple du dieu des Lydiens, dont on disait que, lorsqu'il s'ouvrait, il ôtait à tous les chaînes des soucis et des plus grands chagrins. Il semble qu'autour de cette pèche de perles on recueille les grâces les plus remarquables ; chacune de ses paroles étant une grâce, il n'est donc pas étonnant que tous les cœurs se groupent autour d'elle, et que les pensées de ceux qui l'écoutent ne puissent plus la quitter. Je dirai de plus qu'il s'échappe de sa bouche des chaînes d'or comme il en sortait de celle de Mercure pour enchaîner ses auditeurs ; et ce qui le prouve, c'est que personne ne pourrait la quitter si on ne s'y trouvait nécessairement forcé par la crainte de se rendre importun. Oh ! Mon Dieu, quels frais sourires ! Quelles fleurs agréables ! Quelles paroles embaumées ! Quel paradis terrestre ! On voit semé sur son visage quelques petits grains de petite vérole qui semblent l'émail de pierres précieuses sur une figure d'albâtre ; je crois que la nature laissa ces signes gracieux pour prouver qu'elle avait contribué à la formation de cette rare beauté ; sans eux, il y en aurait eu beaucoup certainement qui l'auraient encensée comme une œuvre plus céleste qu'humaine.

Mais que dirais-je de la voie lactée de cette dame qui conduit au cœur? Comment en parler, de quelles expressions me servir ? Je suis déjà trop âgé, trop endurci au travail pour décrire avec mon encre la blancheur d'un sein mou comme du coton enfermé dans une boîte ; je parle de ce sein né sur cette Seine qui donne la vie à tant de ruisseaux bordés de lys. Oh ! Quelle poitrine ! Quelle gorge ! Oh! Quelle porte d'or et doit-on s'étonner que pour l'enlever il se soit trouvé tant de Jasons qui se soient risqués à combattre contre le dragon de la jalousie et contre la vengeance d'un mari ? En disant que, des pieds à la tête de cette dame, ce ne sont que merveilles de la nature, je dirais peu et peut-être ne serais-je pas cru ; et pourtant il est certain que sa beauté, qui est un miracle du siècle, ne forme que la moindre partie de ses mérites (…). »

 

Leti trouva à la marquise un logement le temps de son séjour à Genève. Il lui apprit l’italien ; aimait se promener dans la ville en sa compagnie et être vu ainsi à ses côtés aux yeux des passants qui se pressaient pour la voir et l’admirer. Bientôt, une petite cour se forma autour d’elle, venant la visiter, et se faisant adopter par la société genevoise. Elle partageait son temps à la chasse, à sa correspondance, en particulier avec du Boulay, qui vint la voir plusieurs fois à Genève. Cependant, ses obligations militaires l’empêchaient de rester près d’elle et l’obligeait à s’en éloigner. Tandis qu’il compromettait sa fortune par les dépenses qu’entraînaient les services rendues à la marquise, sa carrière militaire, renonçant à l’avancement, et se refusait à de riches mariages, le temps de ces longues absences, Marie-Sidonia se laissait aller à quelques nouvelles intrigues amoureuses.

Las de ses infidélités, du Boulay rompit et envoya des lettres diffamantes à toutes la société genevoise qu’elle fréquentait. Elle dut quitter Genève pour se rendre à Annecy, où elle se retira dans un monastère, attendant toujours l’agrément de la duchesse de Savoie. Ne voulant rester trop longtemps à la charge des religieuses, elle se rendit dans un couvent à Avignon où elle était sous la protection du vice-légat, sur la recommandation de son oncle, le duc de Villars.

Apprenant que la duchesse de Mazarin avait obtenu une pension du roi d’Angleterre, après être passée par Munich, elle décida de s’y rendre, incognito, espérant les mêmes faveurs. Elle alla d’abord en Bretagne, puis à La Rochelle et de là gagna Jersey. Le 17 juillet elle était à Londres. Munie d’une lettre de recommandation pour l’ambassadeur de France auprès du roi Charles II, M. Courtin, ce dernier s’empressa d’aller lui rendre visite et en informa de ci-tôt Louvois.

Rapidement, sa beauté provoqua la jalousie des femmes de la cour. La duchesse de Mazarin, qui fut autrefois son amie avant qu’elle ne se brouille pour le beau marquis de Cavoy fit tout pour l’éviter et refusa même de la recevoir. Faute de ressources, elle dut quitter Londres pour retourner début septembre au couvent d’Avignon qu’elle avait quitté.

Elle y apprit le décès de son mari d’une pleurésie le 26 août 1678.

A la nouvelle du décès de son époux, Marie-Sidonia décida de se rapprocher de Paris, afin de mettre un terme aux procédures judiciaires qui avaient été engagées contre elles et pour réclamer la restitution de ses biens dont les héritiers du marquis s’étaient emparés.

Sa présence à Paris était indésirable pour quelques puissants et elle ne put, comme elle l’aurait souhaiter, se rendre dans un couvent parisien, l’archevêque de Paris, à la demande de son neveu, le maréchal de Villeroy, ayant interdit tout couvent de la recevoir.

Persuadée, malgré les avertissements qu’elle ait pu recevoir, qu’elle n’avait plus rien à craindre pour sa liberté, Marie-Sidonia s’établit dans un hôtel et y monta une maison digne de son rang, avec équipage, domestiques, dans une maison louée près de la rue Saint-Antoine. Elle fit rapidement connaissance des dames de qualité de son voisinage et devint même assidue de la maison des Jésuites qui était dans la même rue en véritable pénitente.

Cependant, les héritiers de son mari ne perdaient pas espoir de pouvoir mettre à exécution la condamnation par contumace qui pesait encore sur elle. Le 21 décembre 1678, tandis qu’elle montait en carrosse pour aller entendre la messe chez les Jésuites, des soldats firent irruption dans la cour de son hôtel. L’intendant de sa maison fit tout pour les retarder, le temps qu’elle aille se cacher. Elle se réfugia sur le toit entre deux cheminées où, après deux heures de fouille de la maison, elle fut découverte et menée sans ménagement à la Conciergerie. La marquise était cette fois-ci particulièrement bien gardée, ne pouvant communiquer avec l’extérieur. Elle trouva moyen, grâce à l’intendant de sa maison qui avait pu la visiter, de faire avertir les membres de sa famille dont son oncle le duc de Villars, cependant absent de Paris, ou encore sa tante abbesse du couvent où elle avait passé son enfance.

Le frère du défunt marquis s’estimait avoir hérité des jugements prononcés au profit de ce dernier et reprit les poursuites à l’encontre de sa belle-sœur. Il présenta une requête le 9 janvier 1679. Il n’entendait pas perdre le bénéfice d’une grosse fortune dont il avait profité jusqu’alors, tandis que la marquise était en exil.

Après trois semaines de détention des plus strictes, elle put enfin voir librement ses avocats et conseils. Amis et famille s’engagèrent aussi dans des démarches auprès du Parlement de Paris. Son sort, alors s’assouplit et elle put quitter sa cellule pour louer et occuper un appartement de deux chambres plus spacieuses et salubres. Elle reprit avec elle sa fidèle servante et son laquais, et put recevoir. Les geôliers et gardiens étaient gratifiées de menus présents et « étrennes », sans que ces derniers relâchent leur vigilance, n’ayant pas oublié son évasion.

Pour occuper son temps, elle se mit à la tapisserie et à la broderie, faisant venir quelques habiles ouvrières de Paris pour l’aider. Avec la compagnie qui venait la visiter, elle composait des vers ou de la prose, énigmes et charades. Ils consacraient aussi beaucoup de temps à la lecture. Elle écrivait : correspondance, avec ses amis et sa famille, courriers pour son procès ou encore rédigeait ses mémoires, contant ses aventures, ou plutôt ses mésaventures. Elle fit carnaval, et carême. À cette occasion, elle obtint l’autorisation d’aller visiter les prisonniers dans leurs cachots comme il était de coutume de faire pour une grande dame. Elle allait encore presque tous les jours à la messe.

Elle reçut la visite de Gregorio Leti, alors de passage à Paris.

Son séjour à la conciergerie dura un an.

Le 20 décembre 1679 débutait son jugement. À son audition, elle fit grande impression.

L’arrêt du jugement tomba le 5 janvier 1680, condamnant la marquise à payer soixante mille livres à titre de dommages et intérêts au frère de son défunt époux, somme d’autant plus considérable qu’on n’avait pas compté ce que le marquis et sa famille avaient dépensé sur la fortune et les biens de la marquise. Cependant, la marquise en fut très heureuse car par ce sacrifice considérable elle allait retrouver sa liberté et mettre un terme à ce procès qui n’en finissait pas. Il lui fallut s’engager à vendre une bonne partie de ses terres et biens mais deux jours plus tard, le 7 janvier 1680, elle sortait libre de la Conciergerie.

Elle reloua un hôtel, remonta une maison et un train.

Elle reparut cet hiver-là dans quelques bals masqués.

On ne sait que peu de choses sur les mois qui suivirent.

Elle alla souvent, semble-t-il, séjourner dans le château de ses ancêtres, à Marolles.

En 1685, elle fit, comme sa mère, un mariage morganatique, épousant un capitaine de dragons. Elle décéda la même année, à 35 ans. Les mauvaises langues diront de la vérole…

     La vie de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, apparaît aujourd’hui comme l’un des destins féminins les plus singuliers du XVIIᵉ siècle. Née dans une grande lignée, élevée dans un couvent, projetée trop tôt dans les intrigues de la cour, elle fut tour à tour convoitée, manipulée, trahie, persécutée, admirée, puis finalement brisée par un monde où la beauté d’une femme était un pouvoir… mais aussi une menace.

Rien ne lui fut épargné : les mariages arrangés, la violence conjugale, l’empoisonnement, les procès iniques, les enfermements arbitraires, les évasions rocambolesques, les exils successifs, les amours contrariées, les jalousies de cour, les cabales politiques, les humiliations publiques. Et pourtant, jamais elle ne renonça à vivre, à aimer, à se défendre, à écrire, à exister.

À travers ses propres mots, ses lettres, ses aveux, ses colères, ses éclats de lucidité, ses ironies, ses désespoirs, transparaît une femme d’une intelligence rare, d’un courage farouche, d’une liberté intérieure que rien n’a pu réduire. Elle fut victime, certes, mais jamais soumise. Elle fut traquée, mais jamais silencieuse. Elle fut condamnée, mais jamais vaincue.

Son histoire, longtemps oubliée, retrouve aujourd’hui sa place : celle d’un témoignage précieux sur la condition des femmes de son rang, sur les violences légales dont elles pouvaient être l’objet, sur les abus de pouvoir, mais aussi sur la force de caractère d’une jeune femme qui, malgré tout, refusa de disparaître.

Elle mourut jeune, à trente‑cinq ans, comme tant d’êtres trop intensément vivants. Mais elle laissa derrière elle une trace que ni les procès, ni les prisons, ni les calomnies n’ont pu effacer : celle d’une femme qui voulut choisir sa vie dans un siècle où les femmes n’avaient pas le droit de choisir.

Marie‑Sidonia n’a pas eu la destinée qu’elle méritait. Mais elle a eu celle qu’elle s’est forgée, au prix de tout. Et c’est peut‑être là, finalement, la plus grande des victoires.


Note historique : la mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt

La mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, survenue en 1685 à l’âge de trente‑cinq ans, demeure entourée d’incertitudes. Les sources contemporaines sont extrêmement lacunaires : aucun acte médical, aucun témoignage direct, aucune correspondance familiale ne décrit les circonstances exactes de son décès. Les registres paroissiaux eux‑mêmes ne mentionnent pas la cause.

Dès le XVIIIᵉ siècle, certains chroniqueurs tardifs avancèrent qu’elle serait morte « de la vérole ». Cette affirmation, souvent répétée, ne repose toutefois sur aucune preuve. Il s’agit d’un lieu commun de l’époque : les femmes belles, indépendantes, compromises dans des affaires galantes ou judiciaires étaient fréquemment accusées, après leur mort, d’avoir succombé à une maladie vénérienne. Cette rumeur relève davantage de la malveillance sociale que de l’histoire.

En l’absence de documents médicaux, les historiens modernes considèrent que la cause réelle de sa mort demeure inconnue. Les maladies aiguës (fièvres, infections, typhoïde, dysenterie), les affections pulmonaires (tuberculose), ou un affaiblissement général après des années de stress, d’empoisonnement, de captivité et d’errance, sont des hypothèses plausibles, mais aucune ne peut être confirmée.

Ainsi, la version « vérole » doit être tenue pour ce qu’elle est : une rumeur hostile, non un fait historique. La mort de Marie‑Sidonia reste, à ce jour, un point d’ombre dans un destin déjà marqué par les silences et les zones d’ombre laissées par son époque.

 



BELLE CROIX

 BELLE CROIX DE TROYES (10)




"Au nombre des ouvrages remarquables qui sont la gloire de l’art troyen, se dresse, sans conteste, la Belle-Croix de Troyes, en métal doré. La matière qui la composait, la multiplicité des figures de ronde bosse qui l’enrichissaient, sa grande dimension, en font un monument hors ligne, capable de fixer le regard le plus mobile et de frapper l’esprit le plus indifférent ".

Le feu de 1188 violent et terrible dévore la moitié de la cité. Une première croix est édifiée non loin où il s’arrête, en action de grâces " pour la préservation céleste d’une portion de la ville ". Elle est construite en pierre dure, et garnie d’images. Elle tombe un jour en ruine et est démolie.

En 1474, il est question de sa reconstruction. En 1484 le conseil décide la réédification, et c’est en 1495 qu’elle est dressée sur l’esplanade de la maison commune, notre place de l’Hôtel de Ville.

"C’est incontestablement l’un des plus grands et des plus beaux morceaux que la sculpture ait exécutés en bronze. Plusieurs statues de grandeur naturelle, peintes de couleurs brillantes et comme sur le vif, concouraient à son ornementation dans un système général de colonnettes, de pinacles, d’arabesques, de guirlandes de fruits, de rinceaux de feuillages, qui se détachaient des pièces principales à l’aide d’une fonte légère ". Au bas de la croix, on voit une figure de femme agenouillée et tenant le piédestal embrasé, c’est celle de Madeleine. Au-dessous, 2 branches courbes terminées par un chapiteau portent chacun une statue, celles de la Sainte-Vierge et de saint Jean. Les autres statues qui décorent le monument sont celles des 9 prophètes, de saint Pierre avec ses clefs, de saint Loup avec sa crosse et son épée, de saint Louis et même celle de Mahomet…". Le monument a une hauteur de 36 pieds.

A peine achevée, la Belle-Croix acquiert une réputation de miracles qui se répand au loin. Les pèlerins accourent de tous côtés pour avoir santé et guérison. L’affluence est si grande qu’il faut modérer cet entraînement. Le 9 juin 1500, le gouverneur de Champagne croit devoir intervenir : " depuis 3 semaines surtout, la nuit comme le jour, il est impossible de passer et de circuler sur la place. L’assistance fait là ses ordures et immondices, tellement qu’il s’y engendre si grand punaise et infection qu’on n’y peut plus durer ". La sécurité n’y est même pas entière, à cause des mauvais garçons qui, nuitamment, hantent et fréquentent la place de la Belle-Croix. Des vols aussi sont commis, pour comble, la morale est compromise car " les filles et femmes sont en danger d’y être déflorées, perdues et gâtées ".

L’échevinage décide qu’il sera défendu, par cri public, à tous, pèlerins, malades, mendiants et autres personnes venant à la Belle-Croix, d’y rester plus d’une demi-heure à faire leurs dévotions. En outre tous doivent quitter la place à 10 h du soir et aller loger dans leurs maisons ou dans les hôpitaux. Personne ne peut y revenir avant 3 h du matin. Les contrevenants sont menacés d’amende arbitraire et de prison.

Mais cela n’empêche pas l’élan qui porte les populations vers la Belle-Croix. Comme avant, c’est le rendez-vous de tous ceux qui ont quelque grande grâce à solliciter. Les rues et les allours (espèces de galeries) qui bordent la place ne désemplissent pas des malades qui sont amenés de tous côtés sur des charrettes, et qui recouvrent la santé " par la vertu que Dieu a mis ès saintes reliques " contenues en la Belle Croix. Les boiteux, les aveugles, les paralytiques viennent faire une neuvaine au pied de cette croix. Ils y sont nuit et jour, récitant prières et oraisons. La neuvaine terminée la guérison s’effectue : les aveugles voient et les boiteux ou paralytiques, jettent loin leurs béquilles, s’éloignent d’un pas ferme en chantant des Alleluia. Les prodiges s’accomplissent sous les yeux des solliciteurs et contribuent ainsi à inspirer une entière confiance à tous, même à ceux qui ne reçoivent pas la faveur espérée. Et tous s’en vont en colportant avec enthousiasme les merveilles dont ils ont été témoins.   

Vers 1530,1540, des restaurations sont nécessaires : " il devient urgent de raccoutrer et redorer la Belle-Croix, à moyen qu’elle ne montre piètre et n’est à présent en état tel qu’il appartient ".

En 1560, la Belle-Croix retrouve " son pouvoir merveilleux, son antique splendeur. Le peuple des villages y arrive chaque jour en procession et en grande abondance ". Le 2 juin 1561 et les jours suivants, il y a au moins 12 miracles : impotents, aveugles, paralytiques, manchots, tous sont guéris, jusqu’à un enfant " mort né qui eut vie et fut baptisé ". Fin août, " plus de 4.000 personnes, étrangers et forains non résidents à Troyes, tant huguenots que catholiques affluent pour les miracles faits par la vertu de Dieu… tantôt, la Belle-Croix est rouge comme le feu, tantôt elle devient blanche comme la neige, ou bien inde ou perse… soudain on entend le pilier soutenant l’édicule claquer comme s’ils eussent été dans le feu… d’autres fois, ils rendent l’eau de toute part à grosses gouttes…". La population, à la vue de cette merveille fait des processions et il y a beaucoup de guérisons : " tels malades et impotents de leurs membres s’en retournent sans bâton et à leur aise… des muets et aveugles recouvrent l’usage de parler et de voir clair…". A la vue de ces miracles, plusieurs huguenots reviennent à l’église catholique.

Le 21 juillet 1562, 3 orfèvres qui chantaient des psaumes catholiques au pied de la Belle-Croix, furent injuriés par un huguenot. Ils le tuèrent !

Ce monument est endommagé par l’ouragan du 5 décembre 1584 : " il n’en resta que la hauteur d’un homme ". Après cette chute, " les images, crucifix, et l’image de la vierge sont mis au trésor et archives de la ville en attendant le rétablissement en 1585 ". L’aumônier de Henri III offre à cette occasion, plusieurs reliques, données par le roi lui-même.

Ce monument est la première œuvre d‘art qui, à Troyes, est emportée par la tempête révolutionnaire, par arrêté du 26 septembre 1792 : " la Belle-Croix doit être déconstruite. Ces monuments élevés dans des temps reculés présenteraient des objets de plus grande utilité par leur fonte et conversion en canons ". Les 8.142 livres de métal étaient impropres à la fabrication des armes. Le 20 novembre on vend au plus offrant et dernier enchérisseur les débris de ce qui avait été l’un des plus riches joyaux de Troyes.

Sur l’emplacement de la Belle-Croix, on planta un arbre de la liberté, qui ne tarda pas à périr.


gravure par Fichot

BELLE CROIX DE CHÂTILLON-SUR-SEINE (21)


À l’emplacement de l’actuelle croix de Châtillon‑sur‑Seine s’élevait autrefois une croix dite la Belle Croix, détruite en 1756. Un demi‑siècle plus tard, l’endroit retrouva un monument : une nouvelle croix fut érigée le 12 juin 1806 pour commémorer deux passages exceptionnels, ceux de Napoléon Ier et de l’impératrice Joséphine, puis du pape Pie VII.

Le 5 avril 1805, Napoléon et Joséphine traversèrent Châtillon‑sur‑Seine en route vers Milan, où ils devaient être couronnés roi et reine d’Italie par le pape Pie VII. Celui‑ci passa à son tour par Châtillon le 8 avril 1805 et, à l’emplacement de la croix, accorda sa bénédiction aux habitants rassemblés.

Le monument commémoratif fut exécuté par N. Berthelemot et J.-B. Mary Verniquet, sous la direction de l’architecte P. Bourceret. Il prit la forme d’un obélisque en pierre, surmonté d’une croix en fer forgé, posé sur un piédestal carré lui‑même établi sur un large emmarchement à six degrés, cantonné de grosses bornes. Les quatre faces du piédestal portent de longues inscriptions latines rappelant les événements, les dates et les autorités civiles impliquées.

Napoléon entretenait une profonde amitié pour Auguste Viesse de Marmont, dont il avait fréquenté le château tout proche. Dans le tome IV du Mémorial de Sainte‑Hélène, Las Cases rapporte les propos de l’Empereur lorsqu’il évoque les généraux de l’armée d’Italie. Il s’arrête longuement sur Marmont, « l’un de ceux qu’il avait le plus aimés ».

Napoléon expliquait l’avoir élevé « comme un père eût pu le faire de son fils ». Marmont n’avait pu entrer dans le corps royal de l’artillerie et avait dû s’attacher à un régiment provincial. Il était le neveu d’un camarade de Brienne et du régiment de La Fère, qui le recommanda à Bonaparte avant de partir pour l’émigration. Cette circonstance plaça Napoléon dans la position de lui servir « d’oncle et de père », rôle qu’il assuma pleinement, prenant un véritable intérêt à sa carrière et lui faisant très tôt sa fortune.

Le père de Marmont, chevalier de Saint‑Louis, propriétaire de forges en Bourgogne, jouissait d’une fortune considérable. Napoléon racontait qu’en 1794 (lire 1795), revenant de l’armée de Nice à Paris, il passa par le château du père, situé près de sa route. Il y fut reçu avec magnificence, déjà auréolé d’une certaine réputation. Ce père, que son fils décrivait comme un avare, voulut néanmoins honorer son hôte avec faste. Napoléon rapporte qu’il ordonna « qu’on jetât tout par les fenêtres » et fit allumer, en plein juillet‑août, des feux étouffants dans toutes les chambres. « Ce trait, concluait Napoléon, eût été recueilli par Molière. »

Napoléon Bonaparte séjourna au château de Marmont à plusieurs reprises :

du 18 au 22 mai 1795,

du 12 au 13 mars 1796, alors qu’il partait, tout juste marié à Joséphine de Beauharnais, prendre le commandement de l’armée d’Italie.

 Le 15 germinal an XIII (5 avril 1805), devenu Empereur, il repassa par Châtillon‑sur‑Seine, accompagné de l’Impératrice Joséphine, en route vers Milan. Il ne fait aucun doute que Marmont les accueillit une nouvelle fois somptueusement dans son château.

Le 8 avril 1805, le pape Pie VII traversa Châtillon pour retourner à Rome après son séjour à Paris, séjour qui avait suivi le couronnement de l’Empereur. La ville connut alors deux jours de liesse et de festivités, tant pour le passage impérial que pour celui du souverain pontife.

En souvenir de ces événements, un monument fut élevé route de Chaumont (actuelle rue Docteur‑Robert). Il porte les inscriptions suivantes, réparties sur les quatre faces du piédestal :

Côté droit


AD MEMORIAM / NAPOLEONIS IMPER. / IMPERAT. JOSEPHINAE / NEC NON / PIE VII SUM. PONT. / J. B. PERSONNE MAJORE / N. MARTIN SUBPRAEF. / PIETATIS ET GRATITUD. / HOC MONUMENTUM / UNANIMES HUJ. URB. / INCOLAE P. C.

Traduction : À la mémoire de l’empereur Napoléon, de l’impératrice Joséphine, ainsi que du souverain pontife Pie VII. J.-B. Personne, maire, et N. Martin, sous‑préfet, ont élevé ce monument, par piété et gratitude, au nom des habitants unanimes de cette ville.

Face postérieure


DIE V APRIL. / AN. M. DCCCV / ET IMPERII I / HANC URB. / IMPER. INCLITUS / RELIG. RESTAURATOR / EJUSQ. AUG. CONJUX / PERAGRAVERUNT

Traduction : Le 5 avril de l’an 1805, première année de l’Empire, l’illustre Empereur, restaurateur de la religion, et son auguste épouse traversèrent cette ville.

Face antérieure


DIE VIII APRIL. AN M. DCCC. V / VENERAND. PONTIFEX / BENED. APOSTOLICAM / INNUMERIS / IN HAC PLATEA / CIVIBUS / IMPERTIVIT

Traduction : Le 8 avril de l’an 1805, le vénérable Pontife accorda sa bénédiction apostolique à une foule innombrable de citoyens rassemblés sur cette place.

côté gauche (signature)


 P. BOURCERET ARCHIT. / AN. LXXIV. NATO / EXEQUENTIB. / N. BERTHELEMOT / ET J. B. MARY. VERNIQUET / PERACTUM / DIE XII JUN. / M. DCCC. VI.

Traduction : P. Bourceret, architecte, âgé de 74 ans. Exécuté par N. Berthelemot et J.-B. Mary Verniquet. Achevé le 12 juin 1806.

Croix située rue Docteur-Robert

calcaire ; fer ; dimensions normalisées des édicules h = 800 ; la = 115 ; pr = 115


BELLE CROIX DE BOUZONVILLE (57)


La restitution de la relique, volée en 1597, eut lieu le mercredi 11 mai 1616, veille de la fête de l'Ascension, au lieu-dit "Stockholz". La duchesse de Crouï venue là en carrosse depuis Metz avec une suite nombreuse, remit la relique aux religieux qui s'y étaient rendus en procession.

En souvenir de cette restitution, une première croix de pierre fut érigée à cet endroit. Détruite par les guerres, elle fut réparée en 1719 et on lui donna le nom de "BELLE-CROIX" peut-être parce que plus belle que celle qui existait auparavant... ou bien pour la distinguer de celle adossée à un mur d'enceinte d'un jardin près de la Belle-Croix, édifiée au XVIIIème siècle et portant l’inscription :"Meine Liebe ist gekreuzigt worden".

Chaque année, pour célébrer l'anniversaire de la restitution de la relique, les religieux et la population se rendirent en procession à la Belle-Croix du Stockholz le jour de l'Ascension. Aux grands rassemblements de fidèles qui se faisaient jadis uniquement en l'église abbatiale et autour de l'abbaye, aux trois grandes fêtes de la Croix : l'Invention de la Sainte Croix le 3 mai, le Vendredi-Saint et l'Exaltation de la Sainte Croix le 14 septembre, se rajoutèrent bientôt d'imposantes processions de l'église vers la Belle-Croix, où était célébrée la grand-messe.

Vint la Révolution et avec elle la destruction des croix, des calvaires et autres monuments religieux ainsi que l'arrêt des pèlerinages. La relique de la Croix, conservée depuis plus de sept siècles dans l'église abbatiale, n'échappa pas à la destruction : elle fut brûlée dans un poêle de l'Hôtel de Ville. Cette première relique a été remplacée depuis par une nouvelle toujours vénérée à l'occasion de la fête patronale de la paroisse, le 14 septembre.

Après les épreuves de la Révolution, l'heure de la restauration sonna. Une nouvelle croix fut érigée au Stockholz en 1803 par le vicaire de la paroisse, André DANIEL et sa famille. Elle n'était que provisoire.

En effet, le dévoué vicaire souhaitait un sanctuaire au lieu dit Stockholz, à l'emplacement de la Belle-Croix. La municipalité lui accorda l'autorisation de le réaliser. A ce propos, nous lisons dans les archives de la ville: "Le terrain sur lequel est construit la Belle-Croix, appartient à la commune. Le Conseil municipal, séance du 12 mai 1844, a permis à Monsieur l'abbé DANIEL d'élever sur ce terrain un oratoire formé de six colonnes de près de 3,5 mètres de hauteur, ayant un diamètre de 6 mètres. Cet oratoire doit être entretenu par le fondateur ou le produit du tronc ".

A l'intérieur de l'oratoire, Monsieur DANIEL fait élever un calvaire qui s'y trouve encore de nos jours: un majestueux Christ en croix, accosté des statues de la Vierge et de Saint Jean. L'ensemble est abrité sous une toiture ardoisée à six pans en pointe sur laquelle se dresse une croix en fer forgé.

En 1877, à la suite des intempéries, la réparation de ce calvaire s'impose. A cette occasion, on mura les trois faces arrières de l'oratoire hexagonal; le reste fut fermé par une grille en fer forgé.

Les processions vers la Belle-Croix reprirent et de nombreux offices y étaient célébrés, processions et messes souvent présidés par l'évêque de Metz ou par quelque prélat. Les anciens Bouzonvillois ont encore tous en mémoire la grandiose cérémonie d'action de grâce célébrée à la fin de la guerre 1939-1945.

En 1999, l'association Autour de l'Abbatiale finance, aidée par une subvention du S.I.V.U.T., la restauration de l'intérieur de l'oratoire : décapage de l'autel, habillage des sols en grès des Vosges, réfection des enduits à la chaux, rénovation de l'ensemble des parties peintes et des statues.


Cette restauration a été effectuée par des entreprises locales et l'équipe des ouvriers communaux qui, dans la foulée a réalisé l'éclairage artistique de l'oratoire.

Ce beau site bouzonvillois, chargé d'histoire, devrait conduire les chrétiens d'aujourd'hui vers de nouveaux pèlerinages.

En 2003, les équipes d'animation pastorale et liturgiques, le Conseil de Fabrique et le chorale Sainte Croix ont décidé de remettre en route le Chemin de Croix du Vendredi Saint. En raison du trafic très important ce jour de "grande foire" à Bouzonville, il se déroule le matin.

D'année en année le nombre des participants, bouzonvillois ou des villages environnants, augmente et montre ainsi que cette célébration est restée chère aux fidèles

Le retour de la relique de la croix du Christ est à l'origine du pèlerinage qui conduisit chaque année, au jour anniversaire de la restitution et aux fêtes de la Ste Croix, nombre de fidèles de l'église au Stockholz.

Sur la route menant à la Belle Croix fut bientôt érigé un chemin de croix dont on ne sait pas grand chose sinon qu'il fut rasé sur ordre de la Convention qui avait décidé la destruction de toutes les croix des champs et des carrefours, des calvaires et autres monuments religieux.

Après les épreuves de la Révolution, l'heure de la restauration sonna. Celui qui a le plus contribué à cette oeuvre est le vicaire "perpétuel" de la paroisse André DANIEL et sa famille. (Voir encadré en fin de texte) Il fit planter une nouvelle croix au Stockholz (1803) et envisagea également la reconstitution du chemin de la Croix. Ce projet sera réalisé en 1821.

Les nouvelles stations furent construites en pierre de taille avec des tableaux de la passion incrusté et peints à l'huile sur plaques de fonte. C'est le 2 septembre 1821 que ce nouveau chemin de croix fut solennellement béni. Neuf stations longent la route et quatre encadrent l'oratoire. La 12ème station qui constitue la Belle-Croix porte encore de nos jours sur le socle l'inscription commémorative suivante :


O.A.M.D.G. (1)

L'AN MDCCCXXI (2)

Monseigneur G.J.A.J. JAUFFRET (3)

Notre vénérable évêque a daigné établir

le chemin de la Croix de Bouzonville.

Mrs G. JACQUES étant maire,

C. WEBER Juge de Paix,

P. PELTIER adjoint

et F. FLOSSE, curé.

 (1) à la plus grande gloire de Dieu

(2) 1821

(3) Gaspard - Jean - André - Joseph

1879 : M. LAROCHE, sculpteur à Kédange, remplaça les anciennes stations du chemin de la Croix érigées en 1821 par des nouvelles plus belles qui existent encore à l'heure actuelle.

1928 : Toutes les stations furent redressées et restaurées.

En dépit de leurs inscriptions en langue française, la double occupation allemande a respecté l'oratoire du Stockholz et son chemin de la croix. Tous deux ont traversé les temps indemnes de tout fait de guerre, providentiellement protégés, en particulier lors des combats meurtriers de la libération en 1944.

1968 : Un artisan local remit en peinture les plaques en fonte incrustées dans la pierre de taille ainsi que les grilles qui entourent chaque station.

1985 : Une vingtaine de volontaires rénovent le patrimoine religieux légué par nos ancêtres.

1999 : Une équipe d'entretien des espaces naturels, mise à disposition par le Comité départemental du tourisme, et, la ville de Bouzonville, redonnent une nouvelle fraîcheur au chemin de la Croix, mettant certaines stations en valeur par la confection de chemins d'accès ou d'escaliers.

2003 : Des travaux de restauration de pierre sont effectués par un sculpteur professionnel.

[André DANIEL est né à Bouzonville le 5 octobre 1767 de Jean DANIEL, maire royal nommé de 1772 à 1790, et de Catherine HEGAY. Il venait de faire profession chez les Prémontrés de WADGASSEN quand éclata la Révolution de 1789. Avec son frère, vicaire à Hellimer, il partit en migration à la suite de la loi du 26.08.1792.

Il ne revint à Bouzonville qu'au moment du Concordat. Il demeure dans la maison paternelle le restant de ses jours, aidant d'abord les premiers curés dans l'exercice de leur ministère. Lorsque le poste de vicaire fut officiellement créé en 1808, il en sera le premier titulaire. Il devait le rester jusqu'à sa mort survenue le 4 juin 1853.

La tombe d'André DANIEL est conservée sur l'actuel cimetière de la ville. Le monument funéraire est d'une beauté et d'une finesse extraordinaires.]



BELLE CROIX D’ENNERY (57)


Edifice dit Belle-Croix d'Ennery, à l'angle de la route de Maizières-lès-Metz à Ennery et de la route de Metz à Thionville : classement par arrêté du 3 septembre 1921

La Belle-Croix d'Ennery est un édifice religieux de type croix couverte, érigé au 3e quart du XVe siècle (vers 1462) dans la commune d’Ennery, en Moselle. Classé aux monuments historiques depuis 1921, il se distingue par sa voûte en croisée d’ogives soutenue par quatre contreforts angulaires, et ses quatre larges ogives ouvertes sur trois côtés. Deux rosaces ornent ses faces opposées, tandis que les contreforts, à deux étages, portent l’écusson de la famille de Heu et la date gravée de 1462, suggérant une origine liée à Jean de Heu, en hommage à son père Nicolle II, grand aumônier mort cette année-là.

L’édifice a subi plusieurs vicissitudes : renversé pendant la Révolution française, il fut rétabli au début du XXe siècle, mais sa croix disparut définitivement pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir été mise à l’abri. En 1976, des jeunes du village redécouvrirent deux statuettes en pierre de Jaumont (datant d’avant 1789) lors de fouilles, et financèrent une nouvelle croix en bronze, bénie le 12 décembre 1976. L’année 1978 marqua son déplacement de 48 mètres, nécessaire au doublement de la route départementale, avec une reconstruction pierre par pierre sous la supervision des Beaux-Arts.

Architecturalement, la Belle-Croix allie élégance et symbolisme : ses nervures gothiques, ses contreforts ornés de crochets, et ses niches (autrefois abritant les statuettes) reflètent le style du XVe siècle. L’écusson des de Heu et la date 1462, gravés sur les contreforts, attestent de son origine nobiliaire et de sa fonction mémorielle. Malgré la perte de sa croix originale, le monument reste un témoignage rare des croix couvertes lorraine, typiques de la piété médiévale et de l’art funéraire de l’époque.

Aujourd’hui, la Belle-Croix se dresse à l’angle des routes de Maizières-lès-Metz et de Metz à Thionville, comme un vestige du patrimoine religieux et architectural de la Lorraine. Sa restauration et son déplacement illustrent l’attachement local à ce monument, symbole à la fois de foi, d’histoire familiale (les de Heu), et de résilience face aux bouleversements historiques.


BELLE CROIX DE NEUVY-SAUTOUR (89)

Église Saint-Symphorien

La Belle Croix avant 1905 – hauteur 8,50 m

Inscription : L'an 1514, Jean de Chauvigny, prêtre, curé de Neuvy, a donné par dévotion ceste croix en l'honneur de la Passion (gravée sur le socle)

Ci-dessus, fragment de la croix dite 'La Belle croix' (elle-même classée les 18/07/1904 et 05/04/1911), ornée d'une coquille saint-Jacques. Croix s'élevant sur un autel à l'entablement Renaissance, qui porte sur les pilastres de côté deux statues de saint Claude et de sainte Anne et deux anges en retour. 

La croix est divisée en 4 parties dans le sens de la hauteur : au pied, est le Christ couronné d'épines ; sur un couronnement sont la Vierge et saint Jean et au-dessus sont peintes des fleurs de lys et des banderoles sur lesquelles sont gravées des sentences prophétiques ; 4 personnages, saints et évêques, tenant des phylactères, sont debout et soutiennent la 4e partie ; le Christ crucifié, les bras de la Croix sont épanouis et au sommet le pélican nourrissant ses petits.

La Belle Croix aujourd'hui




Christ crucifié
haut de la croix, le Pélican nourissant ses petits de son sang. 
Symbole de l’eucharistie et de l’amour du Christ acté dans le sacrifice


dos de la croix, Vierge à l'Enfant 



Le Pape



Les quatre statues sont des squelettes revêtus des attributs symboliques de chacune des quatre classes, ou castes, sociales qui composent la société médiévale. Au devant, le Pape, reconnaissable par son port de la tiare pontificale ; il tient également la férule papale qui est surmontée curieusement de la croix à deux branches des cardinaux. À sa gauche — et à notre droite — se trouve un roi, à la belle et longue chevelure, identifiable au port de la couronne ; il tient dans sa main gauche la main de justice et dans sa main droite ce qui semble être le sceptre royal lacunaire est brisé. Dans la niche à sa gauche, que nous peinons à observer car étant proche du pilier de la croisée du transept, est logé un avocat avec son bonnet carré, son écharpe et sa robe et il tient de sa main droite un livre ou bien un parchemin. À sa gauche, et à la droite du squelette pontifical, se dresse dans la niche un paysan en tunique courte.

Tous les squelettes tiennent dans leur main, alternativement la droite — dos à dos le pape et l’avocat — et la gauche — le roi et le paysan — un phylactère sur lequel est gravé un message indiquant le rôle du personnage dans la société. Les messages sont les suivants : le pape dit « je prie pour les trois autres » ; le roi dit « je défends les trois autres » ; l’avocat dit « je conseille les trois autres » ; et le paysan dit « je nourris les trois autres ».

Les quatre squelettes sont la figure de l’humanité mortelle ; ils rappellent aux grands comme aux petits que la même fin sur terre les attend et partant qu’ils sont égaux devant la mort et, surtout, devant l’Éternel. Mais le message qui se veut être ici transmis va plus loin que le simple commentaire sur la vanité des distinctions sociales que le motif artistique de la Danse Macabre narre. Nous pouvons le penser, en effet, parce que le motif du squelette, c’est-à-dire de l’égalité, est accompagné de la notion de complémentarité entre les différentes classes sociales dont chacune œuvre pour le bien des autres à sa manière ; par là elles sont aussi égales dans leur complémentarité en cela que chaque classe est indispensable aux autres et par voie de conséquence égales dans leur place sociale.

Ainsi donc, ce niveau de la composition qui constitue un aparté dans la narration de la Passion, est l’élément le plus intéressant de l’œuvre de part son originalité stylistique et narratif. C’est un véritable commentaire social d’un âpre réalisme qu’il partage avec les motifs de la Danse Macabre et du Dict des Trois Morts, mais il est également emprunt d’un certain idéalisme — bien qu’en principe véritable dans les faits — eu égard de la symbiose symbolisée ici entre les différentes classes qui composent la société médiévale.




Vierge Marie mère de Jésus et l'apôtre saint Jean 

Christ aux liens à la couronne d'épines

le fut autour du Christ aux liens


Le fût polychrome, orné d’angelots et de coquilles, porte une inscription latine gravée en lettres gothiques, témoignage de la dévotion de son donateur.

« L’an 1514, Johannes de Chauvigny, presbyter, curatus de Neuvy, dedit hanc crucem devotione in honorem Passionis. »

Traduction :  L’an 1514, Jean de Chauvigny, prêtre, curé de Neuvy, a donné par dévotion cette croix en l’honneur de la Passion.

Sur les faces du fût, on lit une prière latine adressée à la Vierge, dont la transcription partielle est encore visible :

« Bonte Iesu et merum virginis nitorem prece devota tua virgina preia erit, ita ut peractis annis virginitatis ad hunc equum do convistis ».

Traduction : Ô bonté de Jésus et pureté de la Vierge ! Par ta prière dévouée, ô Vierge, que ta récompense soit éternelle, et qu’après les années de ta virginité tu sois unie à ton Fils sur cette croix.

Cette invocation, typique des croix de la Passion, exprime la fusion mystique entre le Christ et la Vierge, thème central de la spiritualité du XVIᵉ siècle.


Anges sur le fût

Les Seigneurs de Sautour :

Guy de Sautour (1180-1249) qui fut l’homme lige de Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, qu’il accompagna en Espagne, puis à la Croisade.

L’autre personnage célèbre fut François des Essarts, un des chefs royalistes en Champagne. Son château qui se trouvait à la Vallée, fût assiégé par les ligueurs en 1589. Sa fille, Charlotte des Essarts (1585-1651) était aussi un personnage connu. Elle fut une des nombreuses maîtresses d’Henry IV, dont elle eut deux filles. Après la mort du roi, elle fut la maîtresse du Cardinal de Lorraine, puis épousa François de l’Hospital, évêque de Meaux qui jeta son froc aux orties, elle devint la duchesse de Romorantin. Ses filles devinrent abbesses, l’une de Frontevaux, l’autre de Chelles.

Le dernier seigneur de Sautour est le Comte Patrice de Wall, né en 17-18... Il se maria en 1748 avec Catherine de Vaudrey, héritière de Sautour née en 1729. Depuis fort longtemps déjà le Comte de Wall, ne résidait plus dans son château. Il appartenait à la noblesse d’épée et poursuivait une carrière militaire. Après avoir émigrer dès la révolution, on perd sa trace dans l’histoire.

Ses biens seront mis sous séquestre et vendus en 1794, comme biens nationaux. Son château qui n’est déjà plus qu’une ruine sera détruit complètement des années plus tard. Ils ne demeurent que deux seules traces connues : deux médaillons en pierre que l’on peut voir sur une façade de maison d’Ervy-le-Châtel et une des grilles en fer forgé sur Champgiron.

 L’église de Neuvy-Sautour a été bâtie au début du 16ème siècle sur les ruines d’une ancienne église fortifiée ou il existe encore des souterrains qui, partant de l’église, permettaient de rejoindre la Vallée en cas de siège.

Elle a pour patron Saint Symphorien, jeune martyr d’Autun vers 257, et qui était l’un des premiers martyrs bien connus de France. Comme il n’y avait pas de statue de Saint Symphorien dans l’église, l’évêque d’Autun donna à la paroisse de Neuvy des reliques de son saint Patron.

Elle fut bâtie en deux fois :

La nef, que l’on appelle encore « la vieille église » a été construite vers 1500. La seconde partie : « l’abside et le transept » la plus belle partie de l’église, le fut en 1539 par Claude des Essarts Seigneur de Neuvy et Sormery, qui avait épousé vers 1530, Gabrielle de Gouffier, fille de Claude de Chauvigny seigneur de Sautour.

Le 27 septembre 1793, un incendie accidentel brûla 54 maisons dans la partie nord de Neuvy et sans toucher à la nef de 1500, anéantit presque complètement l’église de 1539. La chute de la toiture et des charpentes entraîna celle des voûtes. Le feu détruisit aussi la grande flèche qui surmontait l’abside. Cette flèche, assise sur le grand comble et appuyée sur les quatre piliers centraux du transept dominait de sa pointe élancée tous les pays d’alentour. Elle ne fut pas reconstruite.

Cette partie de l’église ne fut reconstruite qu’entre 1876 et 1880. Le 20 juin 1880 elle fut consacrée par Mgr Bernadou archevêque de SENS.

Elle fut classée au nombre des Monuments historiques le 14 avril 1911.

L’origine de cet incendie aurait été rapporté en 1939, à Louis Regnault (qui deviendra maire de la commune), par Mme Marcelline Arnault, alors âgée de 94 ans.

« Le feu a commencé à l’extrémité Est de de la rue du Pressoir. La maison où a commencé l’incendie n’existe plus. Elle appartenait à un vigneron sûrement avare. Malgré la défense de son mari, la femme alluma du feu dans la cheminée car la matinée fut fraîche. En rentrant le mari jeta dehors le bois qui brûlait. Une bûche qui n’était pas éteinte se ralluma et le feu se propagea au toit de chaume et le vent d’Est qui était très fort fit le reste.

Le plus bel ornement de l’église est certainement la « Belle Croix ». Elle a été donnée par un de ses curé, l’Abbé de Chauvigny en 1514.

A l’origine cette croix placée sur une sorte de retable précédé d’un autel renaissance posé sur un marchepied. Elle était enfermée dans une chapelle de Bois sur la route de Boulay, face au cimetière actuel. C’était une sorte de tourelle à 5 pans, soutenue à sa base par quatre petites chapelles en bois.

En 1836, d’importantes réparations sont faites à la toiture de cette chapelle. En 1858, elle menace ruine, elle fut démolie et reconstruite en pierres. Elle est bénite le 14 septembre 1861 par l’Abbé Joseph Lemoine curé de Neuvy.

 Malheureusement, elle ne restera pas longtemps debout. Vers 1890, cédant sous la poussée d’une tempête, les cloisons de briques s’abattent sur la croix. Pendant plusieurs années ce ne fut qu’un tas de ruines. Puis on eut tout de même l’idée de récupérer les fragments de la croix qui furent déposés dans la chapelle des fonds baptismaux de l’église.

En 1901, les ruines attirèrent l’attention d’un inspecteur des Beaux-Arts qui la signala à la Commission des Monuments Historiques. La croix fut classée et sera relever à l’intérieur de l’église.

Il est bien sur regrettable qu’un soubassement très quelconque et très peu artistique ait été mis à la place du bel autel renaissance qui existait auparavant. Il existe encore, il ne manque que l’un des montants. Il est à espérer qu’il sera un jour restauré.

L’église de Neuvy a été bien des fois visitées par Mr Edouard Herriot né le 5 juillet 1872 à Troyes et successivement sénateur puis député du Rhône, avant d'accéder par trois fois aux fonctions de Président du Conseil des Ministres (entre 1924 et 1925, en 1926 puis en 1932) sous la IIIe République et Maire de Lyon pendant 52 ans.

«  la route de St Florentin à Troyes, écrit-il, demeure pour moi comme une voie sacrée : Neuvy-Sautour, Chaource, Bouilly…..ce ne sont pas des modèles byzantins ou romans qui ont inspiré les ouvriers qui ont construit ces églises : ils ont saisis sur le vif quelques vieux laboureurs usés de travail et de souffrances…..les saints et les saintes de Neuvy, ce sont des paysans et des paysannes que je rencontrais à l’aube vers le temps des premières aubépines fleuries : les saints se mêlent au peuple »


BELLE CROIX

Réplique du puits de Moïse de la chartreuse de Champmol (21)


La copie du Puits de Moïse sur le site de l'ancien hôpital général de Dijon, ancien hospice du Saint-Esprit. Située à l'angle sud-est du parc, au croisement des rues de l'Hôpital et de la rue du Faubourg Raines. C’est en 1508, que Guillaume Sacquenier, 18e commandeur de l'Hôpital du Saint-Esprit, fit ériger cette croix dans le cimetière de la chapelle Sainte-Croix-de-Jérusalem. Elle a été déplacée une première fois en 1703 puis en 1968 pour être établie à son emplacement actuel.

La pierre de cette copie n'a jamais été peinte.
Calcaire : h = 1100, la = 230.
Précision sur l'état de conservation : Corne de Moïse cassée et conservée.
Construction : 1459 ; 1508
Auteur de l'édifice : Dubois Jean (maître de l'œuvre) ; Catelier (maître de l'œuvre)

L'hôpital a été fondé par le duc de Bourgogne en 1204, à l'époque à l'extérieur de la ville. Il accueille malades, pauvres, enfants abandonnés et pèlerins. En 1504, une grande salle des malades est édifiée, puis l'hôpital Notre-Dame de la Charité en 1640 et l'hôtel Sainte-Anne pour les orphelines. En 1669, l'ensemble prend le nom d'hôpital général. D'autres bâtiments sont construits au cours du 18e siècle, dont les communs. En 1782, l'hôpital du Saint-Esprit est démoli pour raison de salubrité. Au milieu du 19e siècle, l'architecte Pierre-Paul Petit réaménage l'ancienne grande salle des hommes en chapelle et surélève la façade par un clocher-arcade. Il construit le dépositoire en 1857. L'hôpital est réaménagé intérieurement en fonction des besoins médicaux, mais les façades ne subissent pas de modifications majeures. Au 20e siècle, extension des bâtiments à l'emplacement du jardin et de l'ancien cimetière. L'hôpital a été construit selon un plan en grille, dont l'axe principal est formé par la grande salle des malades, actuelle grande chapelle. Les bâtiments sont construits de façon identique autour de quatre cours.

La chapelle dite Sainte-Croix-de-Jérusalem, à l'intérieur de l'hôpital : classement par arrêté du 20 juillet 1908 - La façade de la chapelle : inscription par arrêté du 8 mai 1930 - La grande statue en pierre de 2, 20 mètres représentant la Vierge à l'Enfant, la statue de religieux en pierre, la statue du diacre en pierre, la copie ancienne du Puits de Moïse sises dans le jardin : inscription par arrêté du 10 septembre 1937 - Les façades et toitures des bâtiments de l'hôpital général, l'autel majeur et la clôture du chœur de la grande chapelle, la pharmacie en totalité, les façades et la grille de la cour Henry Grangier, les façades et toitures des anciens communs du 18e siècle et du dépositoire du 19e siècle, la margelle et la superstructure du puits du 17e siècle dans la cour Berrier, les deux murs de soutènement, les parapets bordant les rives de l'ancien cours de l'Ouche et la terrasse sud, dite du Président Berbisey, les deux piliers du portail fermant le pont sur l'ancien cours de l'Ouche et ledit pont (ne feront pas l'objet d'une mesure de protection au titre des monuments historiques : le bâtiment entre la cour Morelet et la rue de l'Hôpital, le murs longeant la rue du l'Hôpital, les chambres mortuaires et la salle d'autopsie, l'ancienne école de médecine et les bâtiments et adjonctions du 20e siècle, cf plan annexé à l'arrêté) (cad. ES 13) : inscription par arrêté du 11 avril 2007 ; La copie du puits de Moïse, en totalité, située à l'hôpital général de Dijon sur la parcelle n° 13, figurant au cadastre de la commune, section ES, telle qu'elle est figurée sur le plan annexé à l'arrêté : classement par arrêté du 3 mars 2015

Le Puits de Moïse, classé monument historique en 1840, constitue la base d'un calvaire polychrome qui se dressait au centre d'un puits situé au milieu du cloître de la chartreuse, cloître aujourd'hui disparu et dont le tracé est évoqué par des pelouses autour de l'édicule qui protège le monument depuis le XVIIe siècle. En l'état, le monument conserve les portraits en pied et en ronde-bosse de six prophètes de l'Ancien Testament, surmontés d'anges représentés dans une attitude de tristesse ou de lamentation. Chaque prophète est fortement individualisé, et tient un phylactère comprenant un texte tiré des Écritures. C'est l'atelier de sculpture des ducs, et principalement Claus Sluter et Claus de Werve qui en sont les auteurs. Les sculptures portent encore quelques traces de leurs couleurs d'origine, réalisées par Jean Malouel et ravivées par une restauration qui s'est déroulée entre 2001 et 2003.

Le pavillon du puits de Moïse

Le puits de Moïse, base de la Belle Croix

Détail du puits de Moïse : le prophète Zacharie entouré de deux anges.


BELLE CROIX D’UCHON (71)

La Belle Croix consiste en un petit oratoire du XVIe siècle


À l’entrée du village d’Uchon, dans ce paysage de landes et de chaos granitiques qui fait la singularité du « balcon du Morvan », se dresse un petit édifice du XVIᵉ siècle que l’on nomme depuis toujours la Belle Croix. Modeste en apparence, il fut pourtant l’un des lieux de dévotion les plus fréquentés de la région lorsque la peste ravageait régulièrement l’Autunois.

Depuis le XIIᵉ siècle, les seigneurs d’Uchon conservaient dans leur chapelle des reliques de saint Sébastien, rapportées de croisade. Or, saint Sébastien était l’un des saints les plus invoqués contre les épidémies. Aux XVe et XVIe siècles, alors que la peste menaçait de devenir endémique, les pèlerinages vers Uchon se multiplièrent. Autun, souvent frappée, envoyait des foules entières : en 1637, une chronique rapporte que 4 500 pèlerins, conduits par l’évêque Claude de La Magdelaine, franchirent la planche de Mesvres pour monter prier le saint. D’autres paroisses suivaient : Saint-Nizier, Montcenis, Luzy, Blanzy, Saint-Bérain, Charmoy, Arnay-le-Duc… Certaines, comme Montcenis, offrirent même longtemps un pain bénit en reconnaissance.

Face à cet afflux, l’église d’Uchon devint trop petite. On décida alors d’ériger, au XVIᵉ siècle, un oratoire extérieur permettant de célébrer la messe en plein air. C’est ainsi que naquit la Belle Croix : un petit édifice ouvert à l’est, posé directement sur un énorme bloc de granite, accessible par quelques marches taillées dans la roche.

L’oratoire est entièrement construit en granite, avec une maçonnerie de blocs assisés qui pourraient provenir des ruines du château voisin, déjà délabré à l’époque. Sa toiture élancée est surmontée d’une croix métallique. À l’intérieur, un fût de calvaire octogonal se dresse sous un petit dais flamboyant. L’autel primitif a disparu, remplacé par ce calvaire, lui-même surmonté d’une Vierge à l’Enfant en grès, ajoutée seulement entre 1920 et 1950. On remarque aussi une pierre traversante sculptée sur la façade ouest, vestige probable d’un remploi.

L’ensemble formé par l’oratoire, l’église et les ruines du château a été classé en 1940, tandis que la Belle Croix elle-même a été inscrite aux Monuments historiques le 9 décembre 1929. Propriété de la commune, elle a bénéficié d’une restauration complète en 2023, retrouvant son allure originelle après des décennies d’usure.

Aujourd’hui, la Belle Croix n’est plus le théâtre des grandes processions d’autrefois, mais elle demeure un repère essentiel du paysage uchonnais : un témoin de pierre de ces temps où la peur de la peste, la foi populaire et la géographie rude du Morvan se rencontraient au pied du granite.

Le folklore d’Uchon : fées, grottes et pierres vivantes

Autour de la Belle Croix, le paysage d’Uchon n’a jamais été seulement géologique : il est habité de récits. Les blocs granitiques, aux formes étranges, ont nourri l’imaginaire local pendant des siècles.

Les habitants parlaient de la Celle aux Fas, une grotte où vivait autrefois une vieille femme que l’on disait proche des fées — « fas » en patois. Plus loin, la chambre du loup de la Gravelière gardait un mauvais renom. Les pâtres, eux, affirmaient que les écuelles et sièges de pierre disséminés sur les rochers servaient la nuit aux farfadets et aux lutins. Tant que le soleil brillait, on jouait sur les blocs ; mais dès la tombée du jour, on s’en éloignait.

On disait que les pierres bougeaient, que des ombres s’y asseyaient, que des voix chuchotaient dans les anfractuosités. Ces croyances ne sont pas des contes ajoutés après coup : elles font partie intégrante de l’identité d’Uchon et du Morvan, où le sacré chrétien et les traditions populaires ont longtemps coexisté.

L'oratoire de la Belle Croix aujourd'hui après restaurations.



Belle Croix de Fontainebleau


DEUX CENTS ANS A QUE DANS CE LIEU

PIERRE TAPEREAU FIT POSER

UNE CROIX EN L'HONNEUR DE DIEU,

POUR LA VOIR A TOUS EXPOSEE

PUIS NAGUERES A FAIT APPOSER

SIMON TAPEREAU CETTE CY

PRIEZ DIEU QUE REPOSER

PUISSENT LEURS AMES SANS NUL SOUCY

LE MOIS D'AOUT MDIIII.

 La Belle‑Croix se trouve au cœur de la forêt de Fontainebleau, à la jonction de la route Ronde et de la route forestière de Luxembourg, un carrefour qui compte parmi les plus anciens repères du massif. Aujourd’hui encore, le lieu conserve une atmosphère singulière, comme si les siècles s’y étaient superposés sans jamais s’effacer. Son histoire remonte au début du XIVᵉ siècle, lorsque Pierre Tapereau, issu d’une famille solidement implantée dans la région, fit ériger vers 1304 une première croix destinée à guider les voyageurs et à marquer symboliquement le lieu. Cette croix primitive, probablement en bois ou en grès, servait à la fois de repère dans la forêt, de point de rassemblement et de signe de dévotion. Un plan dressé en 1624 par Hugues Picart mentionne encore le monument sous le nom de Croix Tapereau, preuve de la persistance du souvenir familial plus de trois siècles après son installation, et de l’importance que cette famille avait acquise dans la région.

Au début du XVIᵉ siècle, l’ouvrage d’origine était en ruine. En 1504, Simon Tapereau, descendant direct du fondateur, fit dresser une nouvelle croix taillée dans un seul bloc de grès d’environ douze pieds de haut. La qualité remarquable de cette sculpture, d’une finesse inhabituelle pour un monument forestier, frappa suffisamment les contemporains pour que l’on abandonne l’ancien nom au profit de Belle‑Croix, appellation qui s’imposa durablement. Le socle portait une inscription gothique rappelant la fondation par Pierre Tapereau, la reconstruction par Simon, et la date d’achèvement, août 1504, accompagnée d’une prière pour le repos de leurs âmes. Cette inscription, aujourd’hui disparue, constitue l’un des témoignages les plus anciens de la toponymie de la forêt. La famille Tapereau, qui détenait le fief de Brolles depuis le règne de Saint Louis, vendit finalement ses terres en 1643 à Philippe Maniquet, seigneur des Bergeries à Chartrettes, mettant fin à plusieurs siècles de présence familiale dans la région.

Le chemin qui relie Belle‑Croix au Carrefour de Paris porte le nom de route des Ligueurs, en souvenir d’un épisode marquant de la Première guerre de Religion. Le 23 mars 1562, à l’aube, un cortège quitte le château de Fontainebleau : plusieurs coches lourds escortés de cavaliers s’enfoncent dans la forêt encore sombre. L’un d’eux, noir, porte un monogramme formé de deux C entrelacés surmontés d’une couronne ; il transporte Catherine de Médicis et son fils Charles IX, alors âgé de onze ans. Leur escorte est composée des trois chefs catholiques les plus influents du royaume : François de Guise, Jacques d’Albon de Saint‑André et Anne de Montmorency. Ces trois hommes, unis depuis le sacre du jeune roi, formaient une ligue farouchement opposée aux concessions faites aux protestants. Ils voyaient dans la politique de conciliation menée par la reine mère une menace pour l’unité religieuse du royaume. Craignant que Catherine ne cherche à leur échapper ou à rallier les protestants, ils décident de ramener le roi à Paris, où ils pourront mieux contrôler la cour. Le cortège emprunte la route longeant la futaie du Gros Fouteau, passe par Belle‑Croix, puis gagne le nord de la forêt. Cet épisode, qui fit grand bruit à l’époque, donna son nom à la route, encore utilisé aujourd’hui.

Belle‑Croix fut également le témoin d’un épisode diplomatique majeur au XVIIᵉ siècle. Le 3 juillet 1664, le cardinal Flavio Chigi, neveu du pape Alexandre VII et gouverneur de Rome, traverse le carrefour en se rendant à Fontainebleau. Il vient présenter à Louis XIV les excuses officielles du Saint‑Siège après l’affaire de la garde corse, survenue en 1663, lorsque des soldats pontificaux avaient tiré sur l’ambassade de France à Rome, tuant et blessant plusieurs pages. L’incident avait provoqué un scandale international et mis en péril les relations entre la France et le Saint‑Siège. Chigi, arrivé à Melun par la Seine, rejoint Fontainebleau en traversant la forêt et attendra plus de trois semaines avant d’être reçu par le roi, le 29 juillet. L’épisode inspira une tapisserie des Gobelins, d’après un carton de Charles Le Brun, célébrant l’humiliation du Saint‑Siège devant la monarchie française. Quelques jours plus tard, le cardinal assiste à la première représentation d’Othon, tragédie de Pierre Corneille, donnée à Fontainebleau, comme pour sceller symboliquement la réconciliation.

Au milieu du XVIIIᵉ siècle, un personnage singulier vivait non loin du carrefour : un carrier nommé Lallemant, installé dans une grotte naturelle avec sa femme et ses deux fils. L’un devint soldat, l’autre mourut noyé dans la Seine ; sa femme décéda peu après, laissant Lallemant seul. Il mena une existence solitaire jusqu’à sa mort, vers 1805, à l’âge de 82 ans. Il cultivait un potager, élevait quelques animaux et fuyait les visiteurs, refusant presque toujours les dons. Sa vie indépendante attira l’attention de la police, mais Louis XVI, amusé par ce personnage farouche, lui accorda le droit de demeurer dans la forêt royale. L’ermite devint une curiosité locale, souvent mentionnée par les promeneurs et les voyageurs, qui voyaient en lui une figure presque légendaire, survivance d’un autre temps.

Le plateau de Belle‑Croix, situé à l’ouest du carrefour, fut l’un des lieux favoris du peintre Théodore Rousseau, figure majeure de l’École de Barbizon. Dans ses lettres à Alfred Sensier, il décrit ce site comme un observatoire privilégié où le silence lui révélait la vie secrète de la forêt. Il y observait les jeux de lumière, les mouvements des arbres, les passages furtifs des animaux. Jean‑François Millet évoque Rousseau immobile sur un rocher, « comme un capitaine sur sa dunette », absorbé par la contemplation des arbres et des lumières du plateau. Ce lieu, aujourd’hui encore, conserve quelque chose de cette atmosphère de retraite silencieuse qui séduisait les artistes du XIXᵉ siècle, et l’on comprend aisément pourquoi tant de peintres venaient y chercher l’inspiration.

En 1873, le plateau fut le théâtre d’un duel retentissant. Le prince Constantin Soutzo affronta Nicolas Ghika, jeune amant de sa femme. Soutzo, tireur redouté, blessa mortellement Ghika, âgé de 24 ans. Il fut condamné à quatre ans de prison. L’affaire fit les gros titres de la presse de l’époque et contribua à la réputation romanesque du site, ajoutant une touche dramatique à un lieu déjà chargé d’histoire.

La route forestière de Luxembourg, qui croise la D142 à Belle‑Croix, rend hommage à François‑Henri de Montmorency‑Bouteville, duc de Piney‑Luxembourg (1628‑1695), l’un des plus brillants chefs militaires du règne de Louis XIV. Surnommé le « tapissier de Notre‑Dame » pour les nombreux drapeaux ennemis pris à l’ennemi et suspendus dans la cathédrale de Paris, il fut l’un des grands artisans des victoires françaises de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle. Sa renommée était telle que son nom fut donné à cette route forestière, rappel discret mais durable de son rôle dans l’histoire militaire du royaume.

La croix elle‑même connut plusieurs vies. Détruite en 1793 pendant la Révolution, elle fut reconstruite en 1827, mais sans l’inscription Tapereau. Abattue par une tempête en 1911, elle fut réédifiée en 1913 par les Amis de la Forêt de Fontainebleau, association encore active aujourd’hui dans la préservation du patrimoine forestier. Chaque reconstruction témoigne de l’attachement des habitants et des promeneurs à ce monument modeste mais profondément symbolique.

À une centaine de mètres de Belle‑Croix, sur le sentier Denecourt n°4, se trouve la Fontaine Maria, creusée en 1891 par Charles Colinet. Elle porte le prénom de sa femme, Maria Colinet (1851‑1933), qui poursuivit l’œuvre de Denecourt et de son mari : entretien des sentiers, publication des guides, gestion du réseau jusqu’en 1921. La paroi de grès présente de petites vasques en forme de nids d’oiseaux, destinées à recueillir l’eau suintante, détail charmant qui témoigne du soin apporté à l’aménagement des lieux.

Proche de la Fontaine Maria se trouve la grotte aux Cristaux, curiosité naturelle découverte en 1771 par un carrier nommé Laroche. Louis XVI aurait fait le déplacement pour la voir. Redécouverte en 1850 par un ouvrier nommé Benoît, elle devint rapidement un lieu très fréquenté. Face au vandalisme, l’administration la combla. Elle fut dégagée en 1891 par Colinet, qui fit poser la grille actuelle. À l’emplacement de l’ancienne buvette voisine subsiste une roche portant l’inscription « Germaine et Léon Édelé 1950 », derniers gérants du lieu, disparus en 1978 et 1982, ultime trace d’une petite activité aujourd’hui disparue.

Ainsi, la Belle‑Croix n’est pas seulement un carrefour forestier : c’est un lieu de mémoire où se croisent histoire religieuse, épisodes politiques, diplomatie royale, vies singulières, inspirations artistiques et curiosités naturelles. Elle incarne, mieux que tout autre site de la forêt, la profondeur historique de Fontainebleau et la richesse des récits qui s’y sont accumulés au fil des siècles. Chaque époque y a laissé une empreinte, parfois discrète, parfois spectaculaire, mais toujours significative, faisant de ce simple carrefour un véritable palimpseste où se lisent sept cents ans d’histoire.

Face à la recrudescence du vandalisme, l'administration combla la grotte. Elle fut rouverte et dégagée par Colinet en 1891 qui décida la pose de l'actuelle grille.

Autrefois, se trouvait près de la grotte aux Cristaux, une buvette du même nom. À l'emplacement de la buvette disparue, on trouve une roche de grès portant l'inscription gravée : « Germaine et Léon Édelé 1950. » Ce couple furent les derniers gérants de la buvette de la Roche aux Cristaux, Germaine est décédée en 1978 et Léon en 1982.

Histoire des Croix de la forêt de Fontainebleau

La Belle Croix est la plus ancienne croix de la forêt, la première fut érigée vers 1304.

Conférence de l'ordonnance de Louis XIV du mois d'août 1669, sur le fait des eaux et forêts.

La tradition d’ériger des croix dans la forêt de Fontainebleau remonte à une époque si ancienne qu’elle se confond presque avec les premiers usages de la forêt elle‑même. Du Moyen Âge jusqu’au siècle des Lumières, ces croix étaient nombreuses à jalonner les carrefours, et leur présence répondait à des besoins à la fois pratiques, symboliques et spirituels. Dans l’imaginaire des hommes et des femmes d’autrefois, le croisement de chemins était un lieu redouté : on pouvait s’y tromper de direction, s’enfoncer par mégarde vers les profondeurs de la forêt, s’éloigner du village et pénétrer dans un espace perçu comme dangereux, où rôdaient les puissances de l’ombre. Plus on avançait dans les bois inconnus, plus on s’exposait à l’inattendu, et souvent au pire. Les croix servaient donc de repères, mais aussi de signes protecteurs, comme si leur simple présence pouvait tenir à distance les forces malveillantes. En 1095, le pape Urbain II étendit même le droit d’asile — jusque‑là réservé aux églises — aux calvaires et aux croix dressées le long des routes : quiconque s’y réfugiait échappait à ses ennemis, qui risquaient l’excommunication s’ils violaient ce sanctuaire improvisé.

Ces croix avaient également une fonction administrative. Elles désignaient autrefois une « garde », c’est‑à‑dire une zone précise de la forêt. Elles servaient de points de rassemblement pour les équipages des chasses royales : on s’y retrouvait, on y formait le cortège, on y changeait de monture ou de meute, parfois plusieurs fois dans la même journée, car il était courant de chasser successivement plusieurs animaux. L’ordonnance royale de 1669, rédigée sous l’impulsion de Colbert par Paul Barillon d’Amoncourt, prescrivait qu’à chaque carrefour devait s’élever une croix, un poteau ou une pyramide de pierre indiquant les directions des chemins. Chaque croix donnait son nom à une garde, elle‑même divisée en « triages », terme issu du verbe trier, qui désignait dans le vocabulaire des Eaux et Forêts le choix d’un secteur où pratiquer une coupe de bois. Sous la monarchie de Juillet, entre 1830 et 1848, la forêt de Fontainebleau comptait ainsi cent soixante‑quinze triages. En 1903, Félix Herbet, dans son Dictionnaire historique et artistique de la forêt de Fontainebleau, recensa plus de quarante anciennes croix, en incluant celles encore visibles. Beaucoup avaient déjà disparu au XVIIIᵉ siècle : en 1731, l’abbé Guilbert n’en dénombrait plus que treize dans sa Description historique des château bourg et forest de Fontainebleau. Aujourd’hui, il en subsiste douze, si l’on inclut la Pyramide de la Croix de Toulouse et l’Obélisque qui remplaça en 1785 l’ancienne Croix Saint‑Jacques.

La Révolution française porta un coup sévère à ce patrimoine. Dans l’élan iconoclaste de l’an II, les croix de la forêt furent officiellement condamnées comme « signes de fanatisme et d’esclavage ». Le 9 brumaire an II (30 octobre 1793), la municipalité ordonna leur destruction. La Société populaire de Fontainebleau, club jacobin fondé en 1791, se félicitait de « fouler aux pieds tous les anciens préjugés qui tiennent de loin ou de près au despotisme théologique ». Sous le Premier Empire, on envisagea de rétablir ces croix « pour le service des chasses et la décoration des forêts impériales » : un projet fut présenté à Napoléon en 1809, mais il resta sans suite. Il fallut attendre 1826, sous la Restauration, pour que le baron Édouard Mounier, intendant général des bâtiments de la Couronne, donne instruction de les rétablir. L’architecte du palais de Fontainebleau, Jean‑Baptiste Lepère, fut chargé de superviser le projet et son financement.

Les croix étaient traditionnellement placées au centre des carrefours. Cette implantation, qui ne posait aucun problème tant que la circulation se faisait à cheval ou en voiture attelée, devint dangereuse avec l’essor de l’automobile dans les années 1920. Les accidents se multiplièrent, parfois mortels, et certaines croix furent renversées, comme la Croix de Montmorin, détruite par un camion en 1919. En 1925, le conseil d’arrondissement de Fontainebleau envisagea même de supprimer toutes les croix de la forêt, au motif qu’elles gênaient la circulation. Le projet suscita une vive émotion : des tribunes furent publiées dans la presse locale, des sociétés savantes protestèrent, et l’on proposa même d’éclairer les carrefours pour éviter les collisions, mais le coût fut jugé prohibitif. Eugène Plouchart, de la Société historique et archéologique du Gâtinais, suggéra de limiter la vitesse des automobiles à douze kilomètres à l’heure dans la forêt.

Finalement, le Conseil général de Seine‑et‑Marne s’opposa à la suppression des croix. L’argument retenu fut inattendu : loin d’être un danger, les croix et leurs terre‑pleins formaient au contraire des refuges pour les piétons, des îlots protecteurs face aux conducteurs imprudents, surnommés alors les « avaleurs de lieues ». On proposa néanmoins de déplacer certaines croix sur le bas‑côté pour éviter leur détérioration, reconnaissant que la vitesse excessive des automobilistes constituait « un mal endémique et incurable ». Lors de la création des ronds‑points, au début des années 2000, plusieurs croix furent replacées sur les terre‑pleins centraux, retrouvant ainsi leur position traditionnelle au cœur des carrefours.

Plan de Fontainebleau par Nicolas de Fer, dressé en 1697. 
On y voit la Croix Saint-Jacques remplacée par l'Obélisque et la Croix Lanterne, 
tombée de vétusté en 1728.

La Croix de Montmorin avant qu'elle ne soit brisée en 1919.

La Croix de Montmorin après l'accident de 1919. Elle n'existe plus aujourd'hui.

Les Croix de la forêt de Fontainebleau


1 : Croix de Vitry ; 2 : Pyramide de la Croix de Toulouse ; 3 : Croix d'Augas

                      4 : Croix du Calvaire ; 5 : Croix de Guise ; 6 : Croix du Grand-Maître

                     7 : Croix de Saint-Hérem ; 8 : Croix de Souvray ; 9 : Croix de Franchard

                   10 : Croix du Grand-Veneur ; 11 : Belle-Croix ; 12 : Obélisque

Quand on s’éloigne de Belle‑Croix et qu’on s’enfonce dans la forêt, le silence devient plus dense, presque habité. Les chemins se croisent, se séparent, se rejoignent à nouveau, comme les lignes d’un vieux parchemin où chaque carrefour serait une phrase oubliée. C’est là que surgissent les autres croix, discrètes ou majestueuses, chacune gardienne d’un fragment d’histoire. Elles ne sont pas de simples bornes de pierre : elles sont les témoins d’un monde où la foi, la peur et la beauté se mêlaient dans le même souffle.

La forêt de Fontainebleau, depuis des siècles, est ponctuée de ces croix qui forment une constellation terrestre. Du Moyen Âge au siècle des Lumières, elles étaient innombrables, dressées aux carrefours pour guider les voyageurs et protéger les âmes égarées. Dans l’imaginaire ancien, le croisement des chemins était un lieu d’incertitude, parfois de danger : on pouvait s’y perdre, s’y tromper de voie, s’enfoncer vers les profondeurs où rôdaient les puissances invisibles. Les croix, alors, servaient de repères et de talismans. En 1095, le pape Urbain II étendit même le droit d’asile aux calvaires et aux croix des routes : celui qui s’y réfugiait échappait à ses ennemis, sous peine d’excommunication pour quiconque violait ce sanctuaire de pierre.

Elles avaient aussi une fonction plus terrestre : marquer les « gardes » de la forêt, ces zones précises où s’organisaient les chasses royales. Les équipages s’y formaient, s’y retrouvaient, changeaient de monture ou de meute. L’ordonnance royale de 1669, rédigée sous Colbert, imposa qu’à chaque carrefour s’élève une croix, un poteau ou une pyramide indiquant les directions des chemins. Chaque croix donna son nom à une garde, elle‑même divisée en « triages », ces secteurs choisis pour les coupes de bois. Sous la monarchie de Juillet, la forêt comptait cent soixante‑quinze triages ; au début du XXᵉ siècle, Félix Herbet en recensa plus de quarante dans son Dictionnaire historique et artistique de la forêt de Fontainebleau.

La Révolution française, en 1793, balaya ces symboles jugés « fanatiques ». La municipalité ordonna leur destruction, et la Société populaire de Fontainebleau se félicita de « fouler aux pieds les préjugés du despotisme théologique ». Pourtant, sous l’Empire, puis la Restauration, on songea à les relever : en 1826, le baron Édouard Mounier confia à l’architecte Jean‑Baptiste Lepère la mission de restaurer les croix de la forêt.

Le temps passa, et les croix restèrent au centre des carrefours, jusqu’à ce que l’automobile vienne bouleverser leur tranquillité. Dans les années 1920, les accidents se multiplièrent ; certaines furent renversées, comme la Croix de Montmorin en 1919. En 1925, on proposa même de les supprimer toutes, au nom de la sécurité. Mais les défenseurs du patrimoine s’élevèrent contre cette idée : les croix, disaient‑ils, formaient des refuges pour les piétons, des îlots protecteurs au milieu des routes. Le Conseil général de Seine‑et‑Marne finit par trancher : les croix resteraient, déplacées parfois sur le bas‑côté, mais préservées. Et lorsque les ronds‑points furent créés, au début des années 2000, plusieurs retrouvèrent leur place au centre, comme autrefois, là où les chemins se croisent et où le regard s’arrête.

Aujourd’hui, douze croix principales subsistent : la Croix de Vitry, la Pyramide de la Croix de Toulouse, la Croix d’Augas, la Croix du Calvaire, la Croix de Guise, la Croix du Grand‑Maître, la Croix de Saint‑Hérem, la Croix de Souvray, la Croix de Franchard, la Croix du Grand‑Veneur, la Belle‑Croix et l’Obélisque. Elles forment une carte secrète, une constellation de pierre au cœur du royaume des arbres. Marcher de croix en croix, c’est suivre le fil d’une mémoire : celle des rois et des ermites, des peintres et des forestiers, des croyants et des rêveurs. C’est comprendre que la forêt n’est pas seulement un espace naturel, mais un livre ouvert où chaque croix est une phrase gravée dans le grès.

Au terme de cette traversée, on comprend que la forêt de Fontainebleau n’est pas seulement un ensemble de chemins, de rochers et de futaies, mais un territoire façonné par des siècles d’histoires humaines. Les croix qui jalonnent ses carrefours, qu’elles soient anciennes ou restaurées, modestes ou imposantes, forment un fil invisible reliant les époques entre elles. Elles rappellent les peurs médiévales et les croyances populaires, les chasses royales et les ordonnances de Colbert, les violences de la Révolution, les hésitations de l’Empire, les restaurations successives, les accidents de la modernité et les débats passionnés du XXᵉ siècle. Elles sont les témoins immobiles d’un monde qui change, mais qui n’oublie pas.

Les Belle Croix : un patrimoine oublié

des villes et villages de France


Elles se dressaient autrefois au détour d’une rue, à l’entrée d’un bourg, au croisement de deux chemins. On les appelait Belle Croix, Bonne Croix, Croix Belle ou encore Croix Haute. Ces monuments, aujourd’hui presque tous disparus, faisaient pourtant partie du paysage quotidien des villes et villages médiévaux. Leur nom, répété de Troyes à Chaource, de Châtillon‑sur‑Seine à Dijon, n’est pas un hasard : il témoigne d’un phénomène ancien, massif, mais étonnamment peu étudié. Les Belle Croix étaient à la fois des repères, des lieux de mémoire et des objets de dévotion populaire. Leur disparition progressive a laissé un vide silencieux, et avec lui l’oubli d’un pan entier de la culture urbaine et religieuse de nos régions.

Dans la France médiévale, les croix monumentales étaient omniprésentes. Certaines étaient simples, d’autres richement sculptées, parfois ornées de statues, de pinacles ou d’inscriptions. Elles n’avaient pas toutes le même nom, mais beaucoup étaient qualifiées de “belles”, non pas au sens esthétique moderne, mais au sens ancien : une croix “belle” était une croix précieuse, honorée, digne d’attention. On en trouvait dans les grandes villes comme dans les plus modestes villages, en Champagne, en Bourgogne, en Île‑de‑France, en Lorraine ou en Alsace. Leur présence était si courante que les érudits du XIXᵉ siècle, pourtant prolixes, les ont souvent ignorées, les jugeant trop ordinaires pour mériter une étude approfondie. C’est précisément cette banalité apparente qui explique aujourd’hui le manque cruel d’informations.

La première fonction des Belle Croix était de marquer un lieu sauvé d’un malheur. L’exemple le plus célèbre est celui de Troyes : en 1188, un incendie dévastateur ravage la ville mais s’arrête brusquement à un endroit précis. Les habitants y voient un signe providentiel et y dressent une croix pour remercier Dieu. Ce scénario se répète partout au Moyen Âge. On érige une croix pour célébrer la fin d’une épidémie, la protection d’un quartier, l’accomplissement d’un vœu collectif. Ces croix commémoratives étaient souvent particulièrement soignées, car elles symbolisaient la gratitude d’une communauté entière.

Elles jouaient aussi un rôle très concret dans l’organisation de l’espace. Dans les villes médiévales, elles marquaient les carrefours importants, les limites de paroisses, les lieux de marché ou les points de rassemblement. Elles servaient de repères dans un monde où les rues n’avaient pas toujours de noms et où les plans n’existaient pas. À Chaource, la Belle Croix de la grande rue correspond probablement à un ancien repère urbain, peut‑être lié à un événement aujourd’hui oublié. Dans les campagnes, elles guidaient les voyageurs, signalaient un embranchement ou rappelaient un lieu de prière.

Certaines Belle Croix devinrent de véritables centres de dévotion. Celle de Troyes, réputée miraculeuse, attirait processions, neuvaines et pèlerinages improvisés. On retrouve des phénomènes similaires à Reims, Langres, Auxerre, Dijon, Sens et dans de nombreux villages champenois et bourguignons. La Champagne, souvent frappée par les incendies et les épidémies, en a connu un grand nombre. Ces croix étaient des lieux où l’on venait prier, demander une guérison, remercier pour une protection. Elles faisaient partie de la vie spirituelle quotidienne, bien plus que les grands sanctuaires.

La plupart des Belle Croix ont disparu entre la Révolution et le XXᵉ siècle. Les premières furent abattues comme symboles religieux ; d’autres furent détruites lors de travaux urbains, d’élargissements de rues ou de modernisations routières. Beaucoup étaient en bois ou en pierre tendre, donc fragiles. Et comme elles n’étaient pas considérées comme des œuvres majeures, elles n’ont presque jamais été protégées. Leur disparition s’est faite dans une indifférence totale, laissant derrière elle un vide documentaire : peu d’archives, peu de dessins, presque aucune photographie ancienne.

Les Belle Croix sont l’un de ces patrimoines discrets qui ont façonné nos villes et nos villages sans jamais entrer dans les grands livres d’histoire. Elles racontent pourtant la peur des incendies, les épidémies, les vœux collectifs, la foi populaire, l’organisation des rues et des chemins. Elles étaient des repères, des mémoriaux, des lieux de prière, des symboles de protection. Aujourd’hui, il n’en reste que quelques‑unes, isolées, souvent méconnues, parfois même ignorées de leurs propres habitants. Redonner vie à leur histoire, c’est rendre justice à ces monuments modestes mais essentiels, et rappeler qu’un patrimoine n’a pas besoin d’être monumental pour être profondément significatif.

 



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Marie Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles,

  Mme de Lénoncourt par Nicolas de Largillières Huile sur toile – 65x81 cm Il est des destins qui, même ensevelis sous les siècles, continue...