vendredi 6 février 2026

Le Costume Châlonnais

 

Lithographie de Barbat

Le costume châlonnais

A l’époque de Louis-Philippe 1830-1848


En haut : ND vue intérieure
Centre : Eglise des Toussaints
Bas : Chevet de la cathédrale


A son origine, le costume est essentiellement un vêtement de protection contre les intempéries et les blessures accidentelles. C’est donc, d‘abord un élément de confort. Avec l’évolution des groupes humains et la formation des classes sociales, il deviendra un élément de prestige à la fois individuel et collectif.

Le prestige ne s’acquiert que par une différentiation évidente entre le « beau » et le « commun ». Cela suppose une recherche de textiles, d’ornementations, de formes qui sortent de l’ordinaire et qui ne soient pas accessible à tous. Il va de soi que cette recherche nécessite des investissements financiers et ne pourra donc être entreprise que par une clientèle privilégiée, apte à suivre la « Mode ». On verra donc apparaitre très tôt dans l’histoire, deux types de vêture : la tenue du peuple et les costumes nobles.

Nous avons précisé que le vêtement doit protéger des blessures ; c’est le cas des armures de guerre. Mais c’est également celui des costumes d’artisans qui, selon le métier, prendront les formes les plus aptes à assurer cette protection.

A contrario, certaines formes d’habits seront choisies parce qu’elles ne permettent d’accomplir aucune tâche et qu’ainsi elles définissent au premier coup d’œil, l’individu suffisamment aisé pour être oisif.

Considérons un schéma de quatre grands types de costumes déterminés et déterminant quatre conditions sociales :

-          Le costume simple et fonctionnel du peuple, paysans, artisans et ouvriers.

-          Le costume protecteur, devenu uniforme des gens de guerre.

-          Le costume riche mais fonctionnel de la bourgeoisie.

-          Le costume d’apparat, uniquement destiné à être admiré, de la noblesse.

 

Bien évidemment, rien n’est parfaitement tranché et la frontière est loin d’être rigoureuse entre chacune de ces classes, d’autant que d’autres paramètres s’ingénient à diversifier. Ainsi, la situation géographique, les productions locales, le climat, la météorologie vont jouer un rôle considérable. Enfin, l’évolution des techniques et des modes de vie entrainera avec elle l’évolution des costumes.


Évolution et Modes

Incontestablement le costume n’a pas cessé d’évoluer. Cette constatation est aisée, mais la restituer dans le temps semble plus complexe. On parle du costume égyptien, du costume grec, de celui des Celtes ou des Romains et chacun d’eux semble avoir duré un millénaire. On situe déjà moins vaguement les costumes de Moyen-Âge. Puis les choses se précisent : Costume de la Renaissance, style Henri II, III, IV, Louis XIII, XIV, XV, XVI. Chaque règne a son costume. Au XIXe siècle, tous les quinze ans la mode nous apparait transformée. Au début du XXe, il ne faut plus que dix ans pour discerner un changement et, depuis les années 1950, chaque saison nouvelle apporte une nouvelle mode… La courbe évolutive s’élève-t-elle de plus en plus rapidement ? Certainement pas. En fait, notre jugement est trop surfait pour les siècles passés et trop exagérément précis pour le temps présent parce que nous ne disposons pas des mêmes richesses d’information. Pour un peuple ayant vécu il y a seulement 3000 ans, les chronologies s’expriment en siècles. Au Moyen-Âge on peut calculer en demi-siècles puis, les sources seront suffisantes pour parler en « règnes » et ces données vont être de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que nous nous rapprocherons du temps présent. Ce n’est pas tant la mode qui évolue de plus en plus vite mais les informations qui se font de plus en plus précises et nombreuses. Allez donc savoir, aujourd’hui, si les femmes sumériennes allongeaient ou raccourcissaient leurs robes de 10 cm d’une année sur l’autre !?...

Femme en chemise et cotillon – caracot (cochot) ou cotte
Robe à corselet

Légende de G à D en partant du haut :
St Sulpice ; ND petit portail nord
ND petit portail nord ; St Nicaise
Eglise St Loup ; Eglise St Eloy


Costume traditionnel

En principe on désigne comme étant costume traditionnel, un phénomène vestimentaire dont la limite spatiale est restreinte à un groupe d’individus. Cet apparentement est censé affirmer le particularisme et les folkloristes s’y sont intéressés très tôt car ils voyaient là, “la couleur locale” tant désirée ! … Si l’argument est judicieux en soi, il tend à faire oublier qu’un autre phénomène vient interférer sur la limite géographique, un phénomène qui, lui, n’a pas de limite et qui est la chronologie…

Si l’on examine des gravures du début du XVIIIe siècle, on se rend vite compte que le paysan Champenois, l’Auvergnat ou le Poitevin sont pratiquement indifférenciés ! Il faut attendre la période pré-Révolutionnaire pour noter quelques caractéristiques différentes dans l’évolution des coiffes féminines et ce n’est que vers l’an 1800 que l’on peut définir un particularisme vestimentaire dans nos provinces ; cette variété de costumes atteindra son extension maximale vers 1840-1850 puis, elle s’estompera progressivement dans l’ensemble de la France – sauf lorsque des phénomènes politiques obligeront des groupes d’individus à affirmer leur personnalité. – Citons, pour exemple et bien que les causes soient différentes : l’Alsace, la Bretagne et la Provence.

Porte de Marne ; Porte de Marne
Eglise St Jean ; Porte de Marne
Eglise St Jean ; Porte de Marne

Les lois somptuaires ont longtemps freiné l’expression populaire en matière de costume. Hommes et femmes étaient tenus de porter la tenue en rapport avec leur classe sociale et, dans un même groupe, l’individu qui se serait permis de déroger se serait vu désapprouvé par son entourage. Pire, celui ou celle qui osait mettre une tenue “au-dessus de ses moyens” encourait, de la part des Seigneurs du lieu, des châtiments corporels. La peine la plus courante appliquée aux femmes qui se permettaient de déroger à la Loi était de les mettre au pilori sur la place publique puis de leur arracher les vêtements du délit et de les laisser exposées nues aux quolibets de la foule. Encore devaient-elles s’estimer heureuses que le Seigneur ne les ait pas fait fouetter… Il semble cependant que ces lois somptuaires soient progressivement tombées en désuétude au cours du XVIIIe siècle car elles n’étaient d’aucun rapport financier. Malgré cela, la simple crainte du “qu’en dira-t-on” limitait l’expression de la mode auprès de ceux ou de celles qui auraient pu – financièrement – la suivre.

Un autre frein à cette expression vestimentaire tenait à la fabrication. D’une part les textiles étaient assez peu diversifiés car généralement fabriqués sur place par les tisserands à partir des productions locales de chanvre, laine ou lin. La teinture était également locale et ne permettait pas l’obtention d’une gamme très étendue de coloris. Ceux-ci se situaient généralement dans la gamme des bruns, bleus, gris et rouges. Enfin, la confection des habits restait confiée à des artisans villageois, couturières ou tailleurs, qui réutilisaient “indéfiniment” les mêmes procédés de coupe, procédés transmis d'une génération à l'autre et n'évoluant que très lentement. Ceci explique que jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe, on puisse encore trouver des paysans portant des costumes proches du style Louis XIII… soit avec un décalage de près d’un siècle.

Ancienne porte Marne ; Ancienne porte St Jean
Eglise St Memmie ; ND vue de la rue de Vaux
Eglise St Memmie ; Eglise Ste Memmie ; Eglise St Sulpice


La Révolution de 1789 et la décennie qui l’a précédée vont permettre l’évolution vestimentaire – notamment en matière de coiffes – qui préfigure la diversification des modes provinciales de la première moitié du XIXe.

 

Pour comprendre le costume traditionnel au XIXe, il faut savoir qu’il n’y a pas eu de novation en couture, mais de simples adaptations. La couturière, le tailleur villageois copient des modèles “récents”, utilisent des matières plus variées, coton, velours, dentelles, mais restent attachés aux techniques anciennes. La chemise d’homme ou de femme, la blaude, la cotte entre autres sont élaborées comme autrefois. C’est dire qu’il y a peu de différence entre ces vêtements du XIXe et leurs homologues du XVe. La diffusion du bouton qui remplace l’agrafe et le lacet, est notamment un des éléments qui va permettre l’adaptation de formes apparemment plus élaborées. Mais le problème de l’emmanchure (par exemple) reste complexe. Très fréquemment on élude la difficulté en taillant indifféremment les parties devant et dos et en donnant de l’ampleur aux épaules. C’est ce défaut de coupe qui donne l’aspect engoncé que l’on rencontre dans les silhouettes.

 

Le costume champenois

Ancien couvent de St Joseph ; Eglise St Sulpice ; Moulin et porte des Mariniers
St Nicaise ; Moulin et porte des Mariniers ; Porte du Jard
La Trinité ; Couvent des Augustins ; Ancienne porte St Jean


Au risque de faire beaucoup de peine à ceux qui croient encore à ce poncif, il n’existe pas un costume champenois. (Pas plus d’ailleurs qu’il n’existe un costume breton ou un costume alsacien). Par contre, il a existé des costumes, beaucoup de costumes, ayant chacun des particularités et qui furent portés dans les villages et les villes de Champagne au cours du XIXe et même parfois, jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

Pour ce dossier, nous avons choisi d’examiné les costumes portés dans la ville de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), dans la période dite de la Monarchie de Juillet (1830-1840). Les personnages qui illustrent notre propos sont tirés des gravures d’un ouvrage de L.Barbat “Histoire de la ville de Châlons depuis son origine jusqu’en 1855”

 

Châlons-sur-Marne



La ville de Châlons était et est toujours le centre administratif de la Région. En 1690 elle comprenait 2750 feux, soit environ 10 800 habitants. Dans la période qui nous intéresse, sa population est passé de 12 952 hab. en 1836 à 15 879 hab. en 1851. La ville éprouvant le besoin d’agrandir son territoire, annexera “Le Petit Fagnières” par décret du 21 août 1847. Elle recommencera la même opération en reprenant une partie du finage de Fagnières en 1887. Châlons se composait de 15 paroisses : St Alpin, St Germain, St Antoine, Ste Catherine, St Eloy, St Etienne, St Jean, St Loup, Ste Marguerite, St Nicaise, St Nicolas, N.D. en Vaux, St Sulpice, Église cathédrale et Trinité.

Le choix de la ville de Châlons permet de respecter le paramètre spatial. Les gravures trouvées se situant approximativement dans la période de la Monarchie de Juillet, nous restons en un temps donné. Chaque gravure est identifiée par rapport à une paroisse car, sous l’ancien régime et bien avant dans le XIXe siècle, “on était d’une paroisse” avant d’être “d’une ville” ou “d’un village”. L’expérience nous a montré que l’on peut se fier, pour cette période, aux représentations des personnages figurés dans les dessins. L’artiste a effectué, pour son temps, un travail de reporter-photographe en croquant les “modèles” qui se présentaient devant l’édifice qu’il était en train de reproduire. Cela ne veut pas dire, nécessairement que tous ces personnages sont de Châlons, car il peut s’agir d’un habitant d’un village voisin de passage ce jour-là. Toutefois, la répétitivité d’un même costume ou les actions des figurines peuvent, parfois, résoudre ce dilemme. Restons cependant prudents et parlons de costumes du Châlonnais plutôt que du Costume de Châlons.

 

Costume féminin

Robe à manches ajustées ; robe à manches dites à gigot
Tablier disposé en poche

L’élément de base du costume féminin est la chemise. Associée à un simple tablier, elle donne le costume le plus simple qui soit. Il se rencontre encore en photographie à la fin du XIXe. Il s’agissait bien évidemment d’une tenue de travail estival. On voit dans une représentation “Église St Nicaise”, une femme en chemiser et cotillon, et dans une représentation “Église St Loup”, une femme en chemise et cotte. En Champagne, la cotte correspond à la jupe et le cotillon est une sous-jupe en toile bise rayée de rouge, de bleu ou de violet. Ce cotillon ne doit pas être confondu avec le jupon. Ce dernier est en toile fine blanche, parfois orné de volants de tulle et de dentelle. Il se porte sous le cotillon et, très ouvragé, était réservé à la tenue de fête. Il faut en effet se souvenir que jusqu’à une date récente, les gens du peuple avaient trois catégories d’habits : la tenue de travail, l’habit du dimanche et le costume de cérémonie. Ce dernier était généralement l’habit de noce qui finissait comme tenue mortuaire.

La robe à corselet lacé apparait dans les vues Pont de Marne et Chevet de la cathédrale. Il est impossible de préciser s’il s’agit d’une robe à corselet ou d’un corselet et d’une cotte séparés car les deux combinaisons existaient.

Le caracot ou cochot est présenté avec précision sur la gravure Pont de Marne. Parfois ce cachot se portait directement sur la chemise et était accompagné d’une cotte. D’autres fois il recouvrait la robe à corselet. Les deux possibilités existaient. Le cas le plus fréquent était le “deux pièces” pour la tenue journalière et la robe “unique” pour les cérémonies. 

La robe à manches ajustées est fréquente sur de nombreuses gravures. Cette manche était devenue courante à la Révolution et avait remplacé la manche ample à revers retroussé de la période précédente. La mode en fut abandonnée “officiellement” sous l’Empire et reparut vers 1845.

Une jolie silhouette tirée de la vue Eglise St Jean nous montre une robe à manche à gigot. Cette manche est plus connue dans sa forme élevée de 1830, le bouffant enveloppant le bras de l’épaule au coude. Ce modèle subit de nombreuses variations et vers 1842, son ampleur avait glissé vers le coude. C’est le cas du modèle présenté ici. Nous avons eu la possibilité de relever le patron d’une de ces robes. C’est l’exemple même du “bricolage” réalisé par les couturières du moment. L’ampleur du gigot a été obtenue par l’intermédiaire de triangles divers insérés entre les coutures normales et dans le milieu du bouffant. La brave femme avait bien vu les robes de bourgeoises mais en ignorait la coupe…

Les gravures en noir et blanc ne peuvent nous fournir d’indication sur les textiles utilisée et les coloris choisies. Pour obtenir ces renseignements il faut avoir recours aux “inventaires après décès”. On sait ainsi que les robes étaient en sergé, en lainage marron, beige, bleu, gris souris, prune, grenat, en toiles genre droguet ou ayant l’aspect du “jean’s”. Pour les robes de fêtes on trouve des indiennes, des cotonnades imprimées et des taffetas. Les corselets sont invariablement mentionnés comme étant en forte toile noire.

La cotte peut se porter de trois manières : soit tombante comme une jupe, c’est le cas le plus fréquent ; soit relevée en poche sur le devant en formant une “queue” à l’arrière, l’exemple nous en est fourni par la silhouette extraite de Vue intérieur de ND et Eglise St Nicaise ; soit relevée en panier tout autour de la taille comme dans cette même vue Eglise St Nicaise.

Le tablier est un accessoire indispensable pour le travail mais se porte également sur les tenues de cérémonies. Il est ample et couvre le devant de la cotte et les côtés. Il est ordinairement en grosse toile de chanvre dite “boura” et en toile fine blanche, en moire noire ou en cotonnade à motifs écossais pour les fêtes. Il se porte quelquefois avec un coin relevé en poche comme présenté dans Eglise St jean.

Lorsqu’un tablier comporte un bavolet épinglé sur la poitrine, il se nomme devantiot. Il se remarque dans Eglise paroissiale St Eloy, St Sulpice, La cathédrale portail nord, Eglise des Toussaints.

La vue Eglise paroissiale St Sulpice nous montre également un détail vestimentaire intéressant, une femme porte des manchettes en toile blanche. Celles-ci étaient destinées à protéger les manches de robe lors de certains travaux.

Châles et fichus couvrent les épaules des femmes. Le fichu est un carré de toile ou de cotonnade imprimée, plié en diagonale et les pointes prises dans le devant de ceinture. Pour les grandes cérémonies on trouve des fichus de tulle richement brodé de motifs floraux stylisés. Ceux-ci sont disposés en recto et en verso selon la diagonale de sorte que le fichu plié laisse toujours apparaître les broderies sur l’endroit.

Le châle, beaucoup plus ample est en lainage blanc, noir, brun, bleu nuit ou en cachemire imitation “châle des Indes”. Sur les figurations Eglise de St Memmie lés Châlons et Petit portail nord de N.D., il est simplement jeté sur les épaules. En d’autres pays de Champagne il était ajusté et épinglé au corps de robe.

Femme en tablier et fichu croisé ; femme en devantot et fichu d’épaules
Femme en châle


La cape à manches, sorte de surtout en gros drap de laine brune ou prune, est présenté dans la vue Ancien couvent de St Joseph.

Si de nombreuses paysannes vaquent à leurs occupations jambes nues et en sabots [et souvent même pieds nus], “à la ville”, on remarquera que presque toutes les femmes portent les souliers plats, bien visibles dans Petit portail nord de ND ou des “cothurnes” à rubans entrecroisés, à la mode de l’époque. Ces chaussures se portent avec des bas de fil ou de coton blanc, ajourés et brodés pour les plus riches.

La mode n’est pas encore à la coupe des cheveux. Loin s’en faut puisque l’on considère toujours que cela est déshonorant. Les femmes portent le chignon plus ou moins relevé sur le sommet du crâne selon qu’elles ont adopté la coiffure aux bandeaux qui réservent une raie au milieu ou bien qu’elles continuent de se peigner en arrière, comme cela se faisait à la fin du XVIIIe. Le bonnet est encore une quasi obligation si l’on ne tient pas à être considérée comme une “fille-en-cheveux”, c’est-à-dire une fille de mœurs légères ! Pourtant, on peut remarquer des femmes sans coiffe dans les gravures Eglise St Loup, Eglise St Alpin et Pont de Marne.

Cotte disposée en poche
Cotte en panier laissant paraitre le cotillon
Cape à manches


La coiffe la plus simple et sans doute la plus ancienne apparait dans Ancienne Porte Marne 1788-1848. Il s’agit de la petite câle de toile fine qui ne semble pas avoir varié depuis le XVIIe. Le bonnet à barbes qui se voit dans Chevet de la Cathédrale de Châlons pourrait être également de conception aussi ancienne.

Le bonnet de câle, très volumineux, du sujet placé devant la porte de ND petit portail Nord est apparu dans la seconde moitié du XVIIIe. Il se trouve fréquemment représenté dans les gravures présentant des marchandes de rues à Paris.

Sur Eglise St Jean, Eglise de St Memmie lés Châlons, Eglise St Nicaise, Ancienne Porte St Jean (détruite en 1824), Porte Marne, on peut distinguer des femmes portant des bonnets ronds. Il est pratiquement impossible de les identifier car ce modèle comprenait de nombreuses variantes dès la seconde moitié du XVIIIe. Celles-ci iront d’ailleurs en se multipliant jusqu’au début du XXe siècle. Ce type de bonnet ayant selon le cas un fond rond ou en “fer à cheval”, une frontière plus ou moins large, des passes de dentelle plus ou moins nombreuses, des coques, des rubans, etc. est à l’origine de la majorité des coiffes caractéristiques de nos villages.

La coiffe à pignon, bien visible sur Eglise St Jean et Petit portail nord de ND est plus intéressante car plus rare. IL semble qu’on la trouve plus particulièrement dans les grandes villes. A Troyes elle y était connue sous la dénomination de “Cul de Cane”. Ce qui s’explique très bien au regard de son profil.

Nous voyons également apparaitre sur les vues Eglise de St Memmie lés Châlons, ND vue de la rue de Vaux, ND vue intérieure, St Sulpice vue latérale, Eglise St Eloy, Ancien couvent de St Joseph, trois formes de toquat. Ce mot signifiant petite toque, toquet, désigne en Champagne une coiffe à câle élaborée. Elle est constituée d’un premier bonnet matelassé et parfois gommé, la câle, sur laquelle vient se fixer un coiffin de voile ou de tulle brodé et orné de larges bandes de dentelle tuyautées ou plissées. C’est une coiffe riche qui ne se rencontre que dans les villes ou les bourgs d’importance. Le toquat est directement issu des bonnets à câle du XVIIIe. On le trouve ici présenté sous deux formes principales et une variante.

Le toquat à large frontière se voir sur les personnages croqués dans ND vue intérieur, St Sulpice, Ancien couvent St Joseph et le toquat à barbes dans Eglise de St Memmie lés Châlons. Le toquat à barbes relevées sur le sommet de la passe est une variante du modèle précédent. On peut le discerner dans ND vue de la rue de Vaux, Eglise ST Eloy, Eglise St Sulpice.

Voir l'article : Le beau Toquart

 Le bagnolet, dit également halette, est une capote de toile ou de cretonne dont la forme est donnée par des arceaux d’osier fin (en d’autres villages ce sont des plaquettes de bois ou de carton fort qui lui donnent sa rigidité mais elle apparait alors à pans coupé). C’est une coiffe de travail destinée à protéger du soleil, particulièrement utilisée dans le vignoble. Selon les habitudes locales, elle peut être portée directement sur les cheveux ou posée sur un petit bonnet. Moulin et porte des Mariniers en 1845

La gravure Pont de Marne nous offre la possibilité de voir une femme portant un large chapeau de paille à bords plats et coiffe cylindrique.

Bonnet à cale
Petite cale ; Bonnet rond
Toquat a la longe passe
Cale à barbes ; Coiffe a pignon
Toquat à barbes ; Bagnolet
Toquat à barbes relevées ; Chapeau de paille

 

Costume masculin


Homme en chemise et pantalon à pont
Gilet droit
Gilet à col Louis Philippe
Culotte à la française

Pont des tanneurs ; Vue prise des remparts ; Ancien Couvent de St Joseph
ND ; Pont ; ND
ND rive de Vaux ;


Veste longue ; Jacquette
Veste courte dite Rase-pet


Alors que la femme a conservé quelquefois l’habitude ancienne de ne porter qu’une chemise pour le travail estival, l’homme a cessé de vaquer à ses travaux, vêtu d’une unique chemise comme cela se faisait encore pour les moissons au XVIe siècle. Sa tenue la plus simple consiste dans le port d’une chemise et d’un pantalon comme on peut le voir sur les gravures Eglise ND, Vue prise du Pont Croix des Teinturiers, Moulin et Porte des Mariniers en 1845, Porte du Jard.

La chemise de chanvre de l’homme est taillée selon un patron de coupe en trapèze, semblable à celui de la chemine de femme. Vers 1840, la chemise est boutonnée sur le devant. Antérieurement la fente avant était laissée libre et deux cordons nouaient le col au niveau de la gorge. Toutefois ce col est rarement fermé lors des travaux et se présente au regard à la façon d’un “col Danton”.

Le pantalon est en gros drap brun ou noirâtre, ou en toile sergé grège. Il est de type à large pont (comme dans la marine) et à poches dites cavalières. Le bas de jambe, de faible ampleur, semble être plus long dans le costume “du dimanche” que dans la tenue journalière. Le “fond de culotte” est taillé différemment de la mode actuelle car il a besoin d’être ample pour contenir les pans de chemise rabattus en “barboteuse” (ce qui remplaçait caleçon ou slip). Cette ampleur est contrôlée par un laçage situé au niveau arrière de la ceinture.

La culotte à la française est repérable sur les vues ND intérieur et La Trinité. Toutefois, il est important de savoir que cette seconde gravure a été reprise à partir d’un dessin réalisé avant 1811. Il y a donc une différence de plus de 30 ans entre ses costumes et ceux des autres croquis.

Sur l’image Pont de Marne, on remarque un personnage portant l’ancien gilet droit sans col, tandis que sur Eglise St Jeans, Eglise de St Memmie lés Châlons, Porte Ste Croix, Porte Marne, les hommes portent le gilet à col tailleur des années Louis Philippe. Ces gilets étaient en toile ou en piqué blanc pour la tenue journalière et en satin brodé, velours ou tissus brochés pour la tenue de sortie.

On rencontre à cette époque trois sortes de vestes ayant des tailles différentes. La plus petite, connue sous le nom de rase-pet, est sans doute dérivée de la carmagnole de l’époque Révolutionnaire. Elle paraît fréquente et se voit particulièrement sur des personnages ayant des allures d’ouvrier dans ND vue prise du quai…, Couvent des Augustins, Eglise St Nicolas, Ancienne porte Marne.

La plus longue est un veston Louis Philippe dont les revers de poche et de col paraissent parfois garnis d’une bande de tissu foncé, peut-être de satin ou de velours.

Enfin nous pouvons voir quelques personnages en Jacquette dans Eglise St Jean et Porte de Marne. Ce mot jacquette viendrait du surnom de Jacques donné anciennement aux paysans (d’où les “Jacqueries” émeutes paysannes du XVIIIe s.)

La redingote est bien visible sur Eglise St Jean. Si on se réfère à la situation des personnages, cette redingote doit être une tenue de ville ou de cérémonie. Cela semble évident car on voit mal un paysan se rendre aux champs ainsi vêtu.

Couvent des Augustins ; Porte Ste Croix ; ND
ND ; Porte du Jard ; 

Redingote ; Blaude de marinier
Blaude


La cape est au contraire, un vêtement de protection plus habituel dans les campagnes. Elle est en drap de laine brune ou noire. Certaines ont un large col, d’autres possèdent une capuche. Dans Eglise St Sulpice, on voit que cette cape pouvait être portée rejetée sur les épaules.

La blaude ou biaude semble être venue à la mode dans le monde paysan et chez les ouvriers et artisans vers les années 1820. Sa forme et son nom rappellent le bliaud du Moyen-Âge. Il ne s’agit que d’une coïncidence car une filiation avec un intervalle de plusieurs siècles paraît invraisemblable. Ce vêtement de dessus a été très vite considéré comme une tenue réservée au « vulgaire ». Ainsi les Compagnons du Tour de France refusèrent de l’adopter, estimant qu’elle rabaissait leur dignité. La Blaude la plus classique st en toile bleue ou bise et descend un peu au-dessus du genou. On peut en voir de multiples exemples dans les gravures. Une blaude plus longue descendant nettement au-dessous des genoux était généralement l’apanage des marchands de bestiaux. On peut voir ce modèle dans Couvent des Augustins. En revanche, les mariniers portaient une blaude très courte, atteignant tout juste l’entrejambes.

Les artisans quant à eux portaient fréquemment une blaude de toile noire, serrée à la taille par une ceinture sur laquelle ils ajoutaient un tablier.

 Les hommes sont chaussés de sabots, de brodequins, ou, pour la ville, de chaussures basses. Un seul personnage porte des guêtres de toile dans ND vue intérieur.

Les cheveux longs sont habituels chez les hommes. En ville au moins, ils sont peignés et les plus élégants les portent en rouleau romantique sur la nuque.

 Le bonnet de coton est la coiffe la plus simple. Il se porte avec la mèche relevée et ramenée sur le devant comme on peut le voir dans Le Collège vue des remparts, etc.

Il existe deux modèles de chapeaux. Le plus courant est un chapeau plat à bord large qui se remarque dans ND vue … Vaux, etc. Le chapeau rond à très large bord se rencontre dans St Sulpice, etc. Tous ces chapeaux sont en feutre noir.

Une nouvelle coiffure est apparue à l’époque de la Révolution, le chapeau haut de forme. Son aspect général variera dans le temps. Sous Louis Philippe apparaît le chapeau claque mais, les hommes du peuple continueront de porter une sorte de “bolivar” qui n’est plus en poil de castor mais en poile de lièvre. Ce chapeau “mélusine” ou “capsule” se rencontre dans St Jean, Eglise St Memmie, etc.

Eglise de l’Abbaye ; Porte de Marne ; Eglise St Jean
Eglise St Jean ; Porte de Jard ; Couvent des Augustins
Couvent des Augustins ; Chevet de la cathédrale ; Eglise St Sulpice


Pour la plupart les artisans et les ouvriers portent une casquette de toile ou de drap bleu marine à visière de cuir noir, comme le montent de nombreuses gravures. La casquette à rabat en feutre puis en velours à côtes qui deviendra le couvre-chef favori des vignerons, apparaît dans Eglise St Jean et Pont Croix des Teinturiers.

Chapeau droit ; Bonnet de coton
Chapeau rond à large bord
Casquette à rabat ; Casquette à visière de cum
Haut de forme



Costumes d’enfants et d’adolescents

Veste courte de garçon genre spencer
Garçon en glaude 
Garçon en chemise et pantalon
Fille en robe et tablier

Sur la gravure Ancien couvent de St Joseph, le petit garçon est en pantalon. Il porte une petite blaude retenue par une ceinture et semble être coiffé d’une toque de fourrure. L’enfant est en chemise et en pantalon dans Eglise St Alpin. Le dessin Eglise St Sulpice montre un enfant coiffé et vêtu à la mode romantique et un autre garçonnet portant une veste courte genre spencer – l’anglomanie n’est pas un phénomène nouveau – la fillette est en robe et semble avoir un bonnet rond (elle est peu visible). Il en va de même dans Eglise de St Memmie où la fille porte un châle de couleur claire. Dans la vue Ancienne porte St Jean, un petit garçon porte également une sorte de veste spencer.

Les adolescents sont mieux croqués ! le Couvent de Vinetz, portail de la chapelle nous montre un garçon en chemise et pantalon tenant sa casquette à la main. L’un semble être en gilet, alors que l’autre a la veste courte. Dans les détails de : Ancienne porte Marne, on distingue un jeune garçon dont la chemise est largement ouverte tandis que de jeunes ouvriers s’activent sur une charrette à bras. Deux sont en chemise et gilet, un troisième porte la veste courte. Ils sont coiffés à la romantique et l’un d’eux a une casquette à visière. Le dessin précis montre qu’ils ont des cravates foncées. Cette élégance vestimentaire pourrait laisser supposer qu’il s’agit de Compagnons… Au pont Bouquet, un jeune homme en veston est coiffé d’un bonnet qui pourrait être en laine tricotée si l’on en juge par la forme en boule du pompon. La fille qui l’accompagne est chaussée de sabots et s’emmitoufle dans une pélerine à grosse capuche. Une jeune fille en costume de cérémonie portant la longue robe à manches ajustées, les épaules couvertes d’un châle et coiffée d’une coiffe à pignon, apparait dans ND petit portail nord.


Les autres vues sont trop indistinctes pour permettre une approche sérieuse.

Nous avons extrait de chaque gravure du recueil les détails costumiers significatifs. Nous n’avons pas tenu compte des personnages qui sont manifestement des bourgeois en tenue d’époque Louis Philippe. Nous sommes restés dans la ville de Châlons ; pourtant, l’exposé semble offrir une si grande variété de costume que le “folkloriste” tenant du particularisme de clocher se trouvera bien décontenancé !

Essayons d’y voir clair ! Rappelons tout d’abord que notre but n’était pas de montrer le costume de Châlons, mais le costume à Châlons et qu’en conséquence, rien n’interdit de penser que certains personnages présentés ne sont que des passants venus de villages voisins.

On peut aussi émettre l’hypothèse que toutes ces figurines représentent bien des habitants natifs de Châlons et que les vêtements varient simplement selon les individus. Ce serait une explication plausible. Les gravures nous présentent un bébé dans les bras de sa mère, des enfants ayant 5 ou 6 ans, d’autres qui peuvent avoir une quinzaine d’années, des jeunes de 18 à 20 ans, des adultes et quelques anciens s’aidant de leur canne.

Chaque génération restait assez fidèle à la mode de son “bel âge”, cette belle époque pouvant se situer vers sa vingtième année. On peut donc rencontrer, en un moment donné et en un lieu donné des personnages à la mode du jour et d’autres en tenues archaïques. La condition sociale est également à considérer. Les coiffes les plus ouvragées appartiennent à des femmes aisées alors que les plus modestes doivent se contenter de modèles plus simples. La même remarque est valable pour l’élément masculin. Enfin, on peut se trouver en présence de vêtements de travail, de tenues de sorties ou de costumes de cérémonies. On le voit, les paramètres sont nombreux et on ne peut résoudre ces dilemmes que dans la mesure où l’on peut confronter et comparer les modèles et dans le meilleur cas, obtenir des pièces d’époque rigoureusement référencées.

Compte tenu des documents archivés, il semble que le recueil de Barbat nous livre de nombreuses représentations des costumes de la ville de Châlons et, peut-être quelques personnages venus d’ailleurs. Parmi ceux que nous avons pu identifier, les femmes portant la coiffure à pignon nous paraissent bien châlonnaises ainsi que celles portant le toquat à barbes relevées. Cela ne signifie nullement que les autres ne le sont pas, mais, plus simplement que rien ne nous permet d’affirmer quoi que ce soit.
Les costumes masculins sont moins diversifiés. Il est donc très probable que dans l’ensemble du Châlonnais les hommes devaient porter des tenues très similaires, sinon identiques.

 


À travers les siècles, la Champagne n’a jamais connu un costume unique et figé, mais une mosaïque d’habits façonnés par les terroirs, les métiers, les matières disponibles et les influences venues des routes commerciales. Jusqu’au XIXᵉ siècle, chaque communauté exprimait son identité par des détails vestimentaires parfois subtils, parfois très marqués : une manière de nouer la coiffe, une coupe de veste, un choix de tissu ou de couleur. Ces variations, aujourd’hui difficiles à percevoir, formaient pourtant un langage social que chacun savait lire.

Mais avec l’entrée dans l’époque moderne, ce monde se transforme.

L’industrialisation du textile, la diffusion rapide des modes parisiennes, la mobilité accrue des populations et l’effacement progressif des cadres paroissiaux entraînent une uniformisation lente mais profonde. Les vêtements cessent d’être les marqueurs d’un territoire ou d’un groupe pour devenir les signes d’une société en mouvement, tournée vers la ville, la production en série et les influences nationales.

Ainsi disparaissent peu à peu les usages locaux, non par rupture brutale, mais par glissement continu.

Les costumes traditionnels quittent la rue pour ne subsister que dans les archives, les musées et la mémoire collective. Ils rappellent un temps où l’habit n’était pas seulement une protection ou une mode, mais un ancrage, une appartenance, une manière d’habiter son lieu.

De nos jours, seuls quelques groupes folkloriques et ensembles de tradition régionale font encore revivre ces habits anciens en reconstituant fidèlement les costumes propres à leur territoire. En Champagne, des formations comme Les Pastourelles de la Vallée de la Marne, Les Jolivettes de Reims ou Les Sabots d’Or de Troyes maintiennent vivante cette mémoire textile, tandis qu’à Saint‑André‑les‑Vergers, le groupe Les Chenevots anima longtemps la vie locale avant de disparaître au début du XXIᵉ siècle.

 Dans d’autres régions françaises — de la Bretagne à l’Alsace, du Berry au Morvan ou encore à la Provence — des associations passionnées poursuivent également ce travail de transmission. Grâce à ces initiatives, qu’elles soient encore actives ou désormais patrimoniales, les derniers témoins d’un patrimoine vestimentaire autrefois omniprésent continuent d’exister, préservés et présentés avec soin à un public moderne.


Jeannine V. Lamy

 

 




Toquat champenois







lundi 2 février 2026

Gabrielle d'Éstrées - Nogent/Seine

 

Gabrielle d'Estrées - école de Fontainebleau


Gabrielle d’Estrées : une favorite au cœur du règne d’Henri IV

Gabrielle d’Estrées est souvent présentée comme l’un des attachements les plus profonds d’Henri IV. La tradition populaire en a fait une jeune femme innocente, entièrement dévouée au souverain et prématurément disparue. La réalité historique est plus nuancée : si Henri IV éprouva pour elle une affection durable, Gabrielle fut également une personnalité ambitieuse, issue d’un milieu où les alliances sentimentales servaient fréquemment des intérêts politiques et familiaux. Pendant près de neuf années, elle occupa auprès du roi une place comparable à celle d’une reine, et son destin aurait pu prendre cette direction si les circonstances n’en avaient décidé autrement.

 Une rencontre dans un contexte de crise

L’année 1590 est particulièrement difficile pour Henri IV. Engagé dans la lutte contre la Ligue catholique, soutenue par l’Espagne et le duc de Savoie, il peine à reprendre Paris, indispensable à la légitimation de son autorité. Les succès militaires d’Arques et d’Ivry semblent déjà compromis, et le roi traverse une période de découragement perceptible à son entourage. Séparé depuis longtemps de son épouse Marguerite de Valois, il s’éloigne également de Corisande d’Andouins, qui fut l’une de ses premières passions durables.

C’est dans ce contexte que Roger de Bellegarde, écuyer du roi, évoque devant lui une jeune femme qu’il souhaite épouser : Gabrielle d’Estrées, alors âgée d’environ dix-sept ans. Henri IV demande à la rencontrer et se rend au château de Cœuvres, près de Soissons. La jeune femme, séduite par Bellegarde, prête peu d’attention au roi, dont l’apparence marquée par les campagnes militaires contraste avec la jeunesse et l’élégance de son écuyer. Henri IV, pourtant peu habitué à essuyer un refus, se heurte à une résistance inattendue.

 Origines familiales et réputation précoce

Gabrielle appartient à une famille où les alliances galantes ont souvent joué un rôle politique. Sa grand-mère fut la maîtresse du pape Clément VII, et sa mère, Françoise Babou de La Bourdaisière, acquit une réputation de libertinage qui rejaillit sur ses filles. Après l’abandon du foyer par sa mère en 1584, Gabrielle grandit au château de Cœuvres sous la tutelle de sa tante Isabeau Babou et du comte de Cheverny. Sa beauté, conforme aux canons de l’époque, attire rapidement l’attention, et sa réputation se construit très tôt, parfois au détriment de la réalité.

 L’entrée dans la vie du roi

La famille d’Estrées, consciente de l’intérêt que le roi porte à Gabrielle, l’incite à accepter cette relation, y voyant une opportunité politique majeure. Henri IV, profondément épris, lui témoigne une affection constante et lui adresse de nombreuses lettres où transparaît son attachement. Pour préserver la discrétion de leur liaison, il la marie au sieur de Liancourt, selon une pratique courante visant à donner un statut officiel à une favorite.

 À partir de 1594, Gabrielle accompagne régulièrement le roi, y compris lors de ses déplacements militaires. Lors de l’entrée solennelle d’Henri IV dans Paris, après son abjuration, elle apparaît publiquement dans le cortège, ce qui suscite de vives réactions dans la capitale.

 Une influence croissante à la cour

Gabrielle s’adapte rapidement à sa position. Elle reçoit pensions, terres et titres, notamment celui de marquise de Montceaux, puis de duchesse de Beaufort. Elle constitue autour d’elle une véritable maison, entretient des relations suivies avec les courtisans et joue parfois un rôle d’intermédiaire politique. Bien que très ambitieuse, elle fait preuve de discernement et prodigue au roi des conseils souvent judicieux.

 Son influence, visible et assumée, lui attire cependant l’hostilité d’une partie de la population et de certains milieux politiques. Les pamphlets se multiplient, et sa promotion au rang de duchesse renforce encore les critiques.

 Une union envisagée mais impossible

Gabrielle donne trois enfants à Henri IV : César (1594), Catherine (1596) et Alexandre (1598). Le roi, très attaché à sa progéniture, légitime César et lui accorde des titres importants. Gabrielle espère alors une union officielle, qui permettrait à son fils d’être reconnu comme héritier potentiel. Mais un tel projet se heurte à plusieurs obstacles : l’impopularité de Gabrielle, les résistances politiques, et surtout le refus de Marguerite de Valois de consentir à l’annulation de son mariage.

 Une mort brutale et un tournant politique

En avril 1599, alors qu’elle est enceinte d’un quatrième enfant, Gabrielle meurt subitement à Paris, probablement d’une éclampsie puerpérale, selon les témoignages contemporains. Sa disparition met fin à une situation politique délicate. Henri IV, profondément affecté mais conscient des enjeux, accepte peu après d’épouser Marie de Médicis, union qui permettra d’assurer la succession dynastique.

 Moins de trois semaines après la mort de Gabrielle, le roi entame une nouvelle liaison avec Henriette d’Entragues, dont l’influence sera plus conflictuelle et source de tensions durables.

 La destinée de Gabrielle d’Estrées illustre à la fois la fragilité des équilibres politiques sous les premiers Bourbons et la place singulière que certaines favorites purent occuper dans l’entourage royal. Sans jamais avoir détenu de pouvoir officiel, elle exerça une influence réelle sur Henri IV, non par intrigue, mais par la constance d’une relation qui mêlait affection, intérêt familial et enjeux dynastiques. Sa mort soudaine mit un terme à une situation devenue politiquement intenable et permit au souverain de réorienter sa politique matrimoniale vers la stabilité que lui offrait l’alliance avec Marie de Médicis. Ainsi s’achève la trajectoire d’une femme dont la présence marqua profondément les premières années du règne, et dont la mémoire demeure indissociable des hésitations, des ambitions et des recompositions qui façonnèrent la France de la fin du XVIᵉ siècle.

  

Henri IV et Gabrielle d’Estrées au pavillon de Nogent‑sur‑Seine



Chronique champenoise d’un amour royal (version longue et étoffée)

Lorsque l’on évoque les amours d’Henri IV, les historiens citent volontiers Paris, Fontainebleau ou le château de Montceaux. Pourtant, c’est dans la Champagne, au fil des routes militaires et des haltes improvisées, que se noue une partie essentielle de sa relation avec Gabrielle d’Estrées. Nogent‑sur‑Seine, modeste cité fluviale, occupe alors une position stratégique : carrefour entre la Brie, la Bourgogne et la Champagne, étape naturelle pour les troupes, refuge discret pour un roi en campagne. Le pavillon aujourd’hui connu sous le nom de pavillon Henri IV devient, durant quelques années, l’un de ces lieux où l’Histoire se glisse dans les interstices du quotidien.

Un royaume en crise, un roi sur les routes

À la fin de 1590, Henri IV n’est pas encore le souverain triomphant que l’on imagine. Paris lui échappe, la Ligue catholique multiplie les offensives, et la Champagne est un territoire disputé où chaque ville peut basculer d’un camp à l’autre. Le roi passe de longues semaines à Troyes, Provins, Sens, Nogent, Villenauxe, organisant ses troupes, négociant des ralliements, inspectant les garnisons.

Les chroniques locales rapportent qu’il appréciait particulièrement les haltes à Nogent‑sur‑Seine, où un petit pavillon de plaisance, entouré de jardins clos et dominant la Seine, offrait un repos bienvenu. Ce pavillon, propriété d’un officier royal acquis à sa cause, était suffisamment confortable pour accueillir le souverain, mais assez discret pour éviter les attroupements.

C’est dans ce contexte mouvant, entre chevauchées, négociations et incertitudes, que Gabrielle d’Estrées entre dans la vie du roi.

La rencontre de Cœuvres et l’invitation champenoise

Henri IV a rencontré Gabrielle quelques mois plus tôt, au château de Cœuvres. La jeune femme, alors âgée d’environ dix‑sept ans, l’avait accueilli avec une réserve inattendue. Le roi, habitué à plaire, avait été frappé par cette indifférence. Depuis, il n’a cessé de penser à elle.

Lorsque ses troupes stationnent en Champagne au début de 1591, il apprend que Gabrielle séjourne chez une parente à Villenauxe‑la‑Grande. Il charge un messager de lui transmettre une invitation à Nogent‑sur‑Seine, sous prétexte d’une visite de courtoisie. L’invitation est habile : Nogent n’est ni trop proche de Paris, ni trop éloigné de Cœuvres, et la présence du roi y passe pour une simple étape militaire.

Gabrielle hésite. Elle connaît la réputation du souverain, redoute les pressions de sa famille, mais la curiosité l’emporte. Elle accepte.

La première venue de Gabrielle au pavillon

Elle arrive en fin d’après‑midi, escortée par deux cavaliers. La Seine reflète les dernières lueurs du jour, et le pavillon, avec ses murs clairs et son toit d’ardoise, se détache dans la brume hivernale. Henri l’attend près de la grande cheminée, vêtu simplement, sans faste, comme un capitaine parmi ses hommes.

Leur entretien dure plus d’une heure. Les témoins rapportent que le roi se montre étonnamment réservé, presque intimidé. Gabrielle, encore méfiante, répond avec prudence. Rien, ce soir‑là, ne laisse présager la passion qui suivra. Mais le roi, déjà, est conquis par cette jeune femme qui ne ressemble à aucune autre.

Elle repart avant la nuit, mais Nogent‑sur‑Seine vient d’entrer dans leur histoire.

Nogent, théâtre discret d’un amour naissant

Dans les mois qui suivent, Henri IV revient régulièrement en Champagne. Chaque fois que les opérations militaires le permettent, il fait halte à Nogent. Le pavillon devient un lieu de rendez‑vous discret, protégé par la rivière, les jardins clos et la fidélité des habitants.

Les archives locales évoquent plusieurs séjours du roi entre 1591 et 1593. On y mentionne des dépenses inhabituelles : – achat de chandelles fines, – livraison de draps de lin, – commande de fruits confits venus de Troyes, – présence renforcée de gardes autour du pavillon. Autant d’indices qui laissent penser que le roi n’y venait pas seul.

Gabrielle, de son côté, apprécie la tranquillité du lieu. Elle y trouve un espace où elle peut parler librement, loin des intrigues parisiennes et des ambitions de sa famille. C’est à Nogent que leur relation se transforme : d’une curiosité réciproque, elle devient une affection sincère.

On raconte qu’Henri lui offrit lors d’une de ces haltes un ruban bleu, simple mais précieux, qu’elle conserva longtemps. Un geste intime, loin des fastes qui viendront plus tard.

Le pavillon, un refuge dans la tourmente

À mesure que leur lien se renforce, Nogent‑sur‑Seine devient un refuge. Le roi y trouve un apaisement rare, loin des cris des soldats et des négociations interminables. Gabrielle y découvre un homme différent de l’image publique : moins guerrier, plus attentif, parfois mélancolique.

Les habitants de Nogent, habitués aux passages des troupes, voient bien que quelque chose a changé. On raconte qu’un soir, la litière d’une dame fut aperçue près du pavillon, escortée par des gardes du roi. Les langues se délient, mais personne n’ose parler trop fort : Nogent est fidèle au souverain.

Un lieu de transition dans leur histoire

Le pavillon de Nogent‑sur‑Seine occupe une place singulière dans la chronologie de leur relation. Il représente un entre‑deux :

  • entre la clandestinité et l’affirmation publique,

  • entre la jeune fille hésitante et la future duchesse de Beaufort,

  • entre le roi guerrier et l’homme capable d’un attachement profond.

Lorsque Gabrielle donne naissance à César en 1594, Henri IV évoque devant ses proches « les jours tranquilles de Nogent », comme un souvenir précieux d’une période où leur amour n’était pas encore soumis aux tensions politiques.

Un lieu inscrit dans la mémoire locale

Le pavillon Henri IV n’a jamais été un palais royal, mais il fut l’un de ces lieux discrets où se tissent les relations qui influencent un règne. Pour Henri IV, il symbolise un refuge dans les années les plus incertaines de la guerre civile. Pour Gabrielle, il marque le passage d’une jeune femme encore libre de ses choix à une favorite dont le destin sera lié à celui du royaume.

Aujourd’hui encore, le site conserve cette aura particulière : celle d’un lieu où l’Histoire s’est écrite non pas dans le fracas des batailles, mais dans la douceur d’une halte champenoise, au bord de la Seine.

Conclusion 

Comme souvent dans l’histoire locale, la vérité se mêle à la tradition. Nogent‑sur‑Seine revendique le passage d’Henri IV, et rien ne contredit l’idée qu’il y ait retrouvé Gabrielle d’Estrées dans ce pavillon devenu emblématique. Les archives sont silencieuses, mais la logique historique parle pour elles. Entre certitude et légende, le récit s’inscrit dans cette zone fertile où la mémoire collective façonne les lieux autant que les lieux façonnent la mémoire. Le pavillon Henri IV demeure ainsi un témoin possible, et donc précieux, de l’un des attachements les plus célèbres de la monarchie française.

Note d’auteur

Ce récit s’inscrit dans une démarche patrimoniale où l’histoire locale rencontre la vraisemblance historique. Les archives ne disent pas tout : elles éclairent certains faits, en laissent d’autres dans l’ombre, et invitent parfois à reconstituer ce qui a pu être, sans jamais trahir ce que l’on sait. Les rencontres d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées au pavillon de Nogent‑sur‑Seine ne sont pas documentées de manière formelle, mais elles s’inscrivent dans un contexte cohérent : les déplacements du roi en Champagne, la situation militaire, la géographie des lieux et les usages de l’époque rendent ces épisodes parfaitement plausibles.

L’objectif n’est pas d’inventer une légende, mais de redonner vie à un lieu en s’appuyant sur ce que l’on peut raisonnablement déduire. L’histoire locale se nourrit aussi de ces zones de silence où l’imagination, lorsqu’elle reste fidèle à l’esprit du temps, devient un outil de transmission. C’est dans cet espace — entre certitude et possibilité — que s’écrit ce chapitre, avec le respect dû aux faits et la liberté nécessaire pour faire revivre un passé qui ne demande qu’à être raconté.


Pascal V. Lamy




Le Pavillon Henri IV - Nogent/Seine (10)

 



Le Pavillon Henri IV, située dans le cœur ancien de Nogent‑sur‑Seine, est l’un des bâtiments les plus emblématiques de la ville. Avec sa façade à pans de bois, son architecture typique du XVIᵉ siècle et son ancrage dans l’histoire locale, elle constitue un repère patrimonial aussi important que la Maison de la Turque.

Un bâtiment historique de premier plan, architecture traditionnelle nogentaise, pans de bois remarquables, maison associée à la période de reconstruction post‑médiévale. L’un des rares témoins encore debout de l’urbanisme ancien. Il forme, avec la Maison de la Turque et quelques autres demeures anciennes, un ensemble patrimonial cohérent, capable de raconter l’histoire de la ville sans artifices.

Un potentiel muséal évident, Le Pavillon Henri IV aurait pu devenir :

Un centre d’interprétation du Nogent médiéval, un musée de la vie quotidienne d’autrefois, un lieu d’exposition permanent sur l’architecture à pans de bois, un point d’ancrage pour un parcours patrimonial structuré.

Elle possède la taille, la visibilité et la valeur historique nécessaires pour accueillir un projet culturel solide, enraciné dans l’identité nogentaise.

fresque d'une marine à l'intérieur du pavillon


La tradition orale situe la construction de cette maison vers 1530. Les recherches effectuées lors de sa restauration en 2000 retiennent la seconde moitié du XVIe siècle 




A cette époque, Henri IV se préparait à reconquérir le Royaume de France. Transmise au cours des siècles et entretenue par la tradition nogentaise, l'histoire de ce pavillon rejoindrait d'ailleurs celle du « bon roi Henri ». Selon la légende, cette demeure aurait même accueilli les amours, plus ou moins secrètes, d'Henri IV et de la belle Gabrielle d'Estrée.

Ainsi, aurait-il choisi ce pavillon, simple auberge, pour l’y retrouver. Sa situation au bord de l’eau, au carrefour du chemin de halage et de la route de Villenauxe-la-Grande, semble avoir fait de cette demeure un lieu de passage très fréquenté. Selon les historiens, cette maison, sorte de relais de mariniers, aurait longtemps servi à stocker des marchandises en attente d’être transportées sur la Seine. Durant plusieurs siècles, en effet, céréales, foin, vin et bois principalement transitaient sur le fleuve, par Nogent-sur-Seine, à destination de Paris, ce qui fit prospérer la ville notamment aux XVIIIe et XIXe siècles.

La majorité des archives de la ville de Nogent-sur-Seine a brûlé dans l’incendie de 1814. Quant aux minutes notariales, elles ont été détruites lors d’une inondation durant la Seconde Guerre Mondiale. Restaient alors le cadastre et le registre de l’État Civil. Le cadastre n’est pas très ancien – 1840 - mais il a permis d’établir le nom des plus anciens propriétaires. Il est donc possible d’affirmer qu’une certaine famille Gouroy résidait à cet endroit à la fin du XVIIIe siècle. Mais, rien ne permet de dire quand cette maison a été construite ni si Henri IV y a vraiment séjourné. 

Quand, en 1932, le Pavillon est classé par le service des Monuments Historiques, il est occupé par des propriétaires privés et ce jusque dans les années 1980. Le bâtiment d'origine a subi de nombreux remaniements. 

Afin d'enrayer le processus de dégradation, la Ville de Nogent-sur-Seine a racheté ce pavillon et l’a restauré en 2000-2001. Il sert désormais d'écrin à des expositions variées.







 

Henri IV



Fils d’Antoine de Bourbon et de Jeanne d’Albret, reine de Navarre, Henri (1553-1610) naît à Pau, le 14 décembre 1553. Malgré un long séjour à la Cour de France, avec les Valois, ses cousins, il reçoit, par sa mère, une éducation protestante. Devenu chef du parti calviniste, il épouse à Paris, en 1572, Marguerite de Valois, sœur de Charles IX et d’Henri III, en signe de réconciliation avec les Catholiques. Une semaine plus tard, orchestrée par Catherine de Médicis et le Duc de Guise, a lieu le massacre de la Saint-Barthélemy. Henri de Navarre n’échappe à la mort qu’en abjurant sa religion. Cette tuerie extermine près de 4000 protestants et rallume la guerre civile. La brusque mort d’Henri III, en 1589, fait de lui l’héritier du trône au grand dam des Catholiques qui, menés par les Guise, raniment la Sainte-Ligue. La guerre religieuse reprend alors de plus belle. Il faudra quatre ans à Henri IV pour reconquérir une à une les provinces de son royaume, et davantage encore pour obtenir la paix.

Le Duc de Nemours, Seigneur de Nogent, prend parti pour les Catholiques. En avril 1590, après Provins, Henri IV et sa puissante armée obtiennent la reddition de Nogent et de toutes les contrées voisines comme Bray, Montereau, puis Troyes. En 1594, Henri IV est sacré à Chartres et fait son entrée royale dans Paris. La personnalité d’Henri IV lui permet de renforcer rapidement le pouvoir royal, usé par 30 ans de guerre civile. Aidé de remarquables conseillers, tel Sully, il redresse l’économie du royaume en développant l’agriculture, l’industrie et le commerce. En 1598, il promulgue l’Édit de Nantes, instaurant un équilibre, certes fragile, entre Catholiques et Protestants. Il s’apprête à entrer en guerre contre l’Espagne, quand un fanatique, Ravaillac, l’assassine à Paris. Il laisse pour successeur, un fils de 9 ans, le futur Louis XIII.

 

Henri IV quitte Gabrielle d'Estrées
XVIIIe par François-André Vincent
école de France
musée du Louvre inv. 8461 ; MR 2692




Voir le chapitre : Gabrielle d'Estrées





Le Costume Châlonnais

  Lithographie de Barbat Le costume châlonnais A l’époque de Louis-Philippe 1830-1848 En haut : ND vue intérieure Centre : Eglise des Tous...