mercredi 11 février 2026

DANTON

 

Danton vers 1790 – Musée Carnavalet – Paris


 Le nom de Danton est encore commun dans la région d’Arcis-sur-Aube, particulièrement dans les vallées de l’Aube et de son affluent la Barbuise. « Les DANTON étaient d’honorable bourgeoisie », de ce Tiers-État dont le tribun défendra les droits avec l’impétuosité que l’on connait. Ils se faisaient remarquer par leur stature et leur corpulence, par leur aplomb et leur âpreté aux gains.

Georges Jacques Danton est né le 26 octobre 1759 à Arcis-sur-Aube, et baptisé le même jour en l'église Saint-Etienne d'Arcis-sur-Aube : son parrain est Georges Camus, charpentier, et sa marraine est Marie Papillion, fille du chirurgien Charles Papillion.

Ses parents sont Jacques Danton (de Plancy où son père est agriculteur), procureur, et Marie-Madeleine Camut, fille d'un entrepreneur commissionné pour l'entretien des ponts et chaussées.

Danton a un an lorsqu’un taureau, se jette sur une vache qui l’allaite et le blesse d’un coup de corne, lui laissant une difformité à la lèvre supérieure gauche. Plus tard, comme il est doué d'une grande force, il veut se mesurer à un taureau qui lui écrase le nez d’un coup de sabot. Enfin, il contracte dans sa jeunesse la petite vérole, dont il conserve des traces sur son visage grêlé.

Danton fut un enfant terrible, rebelle à toute discipline, préférant l’école buissonnière à la classe, et courant les prés et les bois le long de l’Aube, pêchant à la ligne, se baignant et livrant bataille aux troupeaux d’où il sortait souvent vaincu. Il en conservait d’horribles cicatrices qui, ajoutées aux traces de la petite vérole donnaient à son visage le “mufle léonin” que l’histoire nous a laissé. A huit ans, une institution accueille le turbulent garçon, sans arriver à captiver davantage son attention, mais, il s’initie toutefois au latin et, chose rare à l’époque, il apprend l’anglais. Il se passionne aussi pour la lecture.

En 1772, il est admis au petit séminaire de Troyes, mais son esprit d’indépendance fait qu’il supporte mal la sévérité de l’internat et il ne cache pas sa façon de penser. Il va donc au collège de l’Oratoire de Troyes, il est classé parmi « les bons », en seconde et en rhétorique, de 1773 à 1775. Il obtient le prix de fable et des accessits de discours latin, d’amplification française et de vers latins.

Le 11 juin 1775, le jeune Louis XVI doit être couronné à Reims, ce qui fait l’objet de dissertations littéraires à l’école. Curieux de voir comment “on fait un roi”, Danton déjà un fort gaillard, s’échappe et se rend à Reims, à pied, où il trouve le moyen d’assister au spectacle. A son retour, il plaide si bien sa cause et son devoir, narrant les faits, qu’il est pardonné.

Jusqu’en 1780, il poursuit ses études à Troyes, apprend l’italien puis, après un rapide passage à l’université de Reims, il décide d’embrasser la carrière de robe. Toutefois, il revient souvent à Arcis qui garde pour lui un attrait grandissant. Puis c’est le contact avec la capitale où le jeune homme veut parfaire sa formation judiciaire. Là, va commencer sa carrière professionnelle puis politique d’où il tirera sa célébrité.

Il se marie le 14 juin 1787 en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris avec Antoinette-Gabrielle Charpentier dont il fit la connaissance à Paris, puis, devenu veuf, avec une toute jeune fille, Sophie Gely. Le seul héritier direct fut Louis-Antoine Menuel, né à Santiago du Chili le 15 septembre 1901.

Après ses humanités, il étudie le droit et devient avocat au Conseil. Mais, les causes ne lui arrivent pas et, son caractère s’aigrit, et il se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire.

Ami de Mirabeau, dont il a l’éloquence, il se met à la tête de tous les mouvements et de tous les complots dirigés contre la monarchie. Secondé par l’ardent Camille Desmoulins, il établit le Club des Cordeliers, et en est l’orateur le plus distingué.

Il préside le rassemblement du Champ de Mars, en 1791, et la même année, est nommé substitut du Procureur de la Commune de Paris. Il est accusé d’avoir conçu et inauguré le régime de la Terreur, et d’avoir été un des organisateurs des journées du 20 juin et du 10 août 1792. Membre du Conseil exécutif provisoire, et ministre de la justice, il fait faire des visites domiciliaires, le 2 septembre de la même année.

Nommé député de Paris à la Convention, il vote la mort de Louis XVI.

Peu de temps après, il est envoyé en Belgique pour la convertir à la révolution. On l’accuse, sans preuves, de s’être approprié 4 millions qu’on lui a remis. Il revient à Paris en mars 1793 pour se replacer à la tête du mouvement. Membre du Comité de salut public, il fait décréter la formation du Tribunal révolutionnaire.

Pour vaincre, dit-il, « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! ».

Il n'hésite pas, par pragmatisme, à entamer des négociations secrètes avec les monarques coalisés pour négocier une paix rapide.

Quoique président de la Convention, il est accusé de tiédeur par ses collègues et surtout par Robespierre. Arrêté par ordre de celui-ci le 31 mars 1794, il est condamné à mort en qualité de contre-révolutionnaire. Sur le point de recevoir le coup fatal, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ».

Il périt sur l’échafaud à 35 ans, le 16 germinal an II (5 avril 1794).

Ennemi juré des institutions monarchiques et de tout ce qui peut faire échec à la Révolution, il n’avait aucune haine pour les personnes, et il arracha plus d’une victime au poignard et à l’échafaud. Il chercha à sauver les Girondins, après avoir été leur antagoniste le plus acharné.

Danton n’oubliera jamais son pays natal. Il s’y installera par l’acquisition d’une élégante gentilhommière entoure d’un beau parc, où il aimait à venir se reposer et se replonger dans ses racines. Cette maison a été détruite lors de la guerre de 1940, mais les dépendances et le parc subsistent, faisant l’attention de la municipalité.


Maison de Danton, acquise par le Conventionnel en 1791

et habitée par sa famille jusqu’en 1887


La ville d’Arcis-sur-Aube, fière de lui avoir donné naissance, lui élève par souscription en 1882, une statue sur la grande place. L’œuvre de Longepied fut érigée en 1888 sur la place de la République et perpétue le souvenir du célèbre conventionnel.


statue de Danton à Arcis-sur-Aube


Le 12 mai 1883, le conseil municipal de Troyes donne le nom de Danton au boulevard qui aboutit à l'Avenue Chomedey de Maisonneuve.



Le Cadran solaire de l'Hôtel-Dieu de Troyes

 

Le Cadran solaire Hôtel-Dieu le Comte à Troyes

 

« Au temps des cadrans solaires il n’y avait pas l’ombre d’une exactitude ! »

Albert Willemetz

 

 Il nous faut vite oublier cette boutade d’Albert Willemetz et continuer d’admirer, installés sur l’un des pans de mur de la Chapelle de l’Hôtel-Dieu le Comte de Troyes, les deux magnifiques cadrans solaires, pièces maitresses du patrimoine artistique et intellectuel de la ville.

La chapelle fut construite en 1760, l’année même de la pose de la grille monumentale exécutée par le serrurier parisien Pierre Delphin. Elle fut consacrée en1762 et, aussitôt on fit appel à Jean Baptiste Ludot pour dessiner les cadrans solaires et en assurer l’installation en 1764, date gravée au bas du mur.

Qui était Ludot ?

Pierre-Jean Groley (1718-1786), auteur des mémoires historiques des hommes célèbres de Troyes nous dit :

« J.B. Ludot, savant et littérateur, naquit à Troyes le 22 mai 1704 et mourut également à Troyes le 11 janvier 1771.


Littérateur, il publia les “Recherches sur les lieux où le consul Semprorius fut mis en déroute par Annibal dans la seconde guerre punique”, ainsi que le plan de la ville de Plaisance (qu’il n’a d’ailleurs jamais vue) !

Il publia aussi en 1762 la “Lettre critique de M. Hugot, maître serrurier” à l’auteur des “Éphémérides” troyennes (Troyes 1762), qui lui valut de nombreux démêlés avec Grosley.

Savant, il concourut pur le prix proposé par l’Académie des Sciences sur le sujet “la meilleure construction du Cabestan”.

Il était en correspondance suivie avec les plus grands scientifiques de l’époque : d’Alembert, Jussieu, Réaumur, etc. ; qui le tenaient en grande estime, puisqu’ils lui proposèrent de se fixer à Paris et, y être nommé membre de l’Institut.

Il ne put se décider à quitter sa ville natale et, il ne pouvait être question pour lui, d’aller régulièrement à Paris assister aux nombreuses séances de l’Académie, les voyages étant en ce temps fort longs et onéreux.

Au siècle des Lumières, pendant lequel se développaient les sciences expérimentales, disciple de Descartes, Pascal, Newton, il se livrait sur lui-même à maintes expériences. Ce qui dénotait surtout son courage.

Expériences sur l’alimentation : il préparait lui-même sa cuisine pour plusieurs jours.                      Expériences sur l’habitat, on l’appelait le Diogène de Troyes.                                                                      Expériences sur la résistance du corps humain à la chaleur, il n’hésitait pas à se mettre dans un four chauffé à différentes températures, thermomètre et montre en mains.                                       Expériences sur la résistance du corps humain au froid : stoïquement il se jetait dans la Seine gelée, toujours armé de son thermomètre et de sa montre.

Il mourut relativement jeune, succombant probablement de la tuberculose, “la phtisie” si fréquente à cette époque, victime de son courage et de son dévouement à la science ».

 Donc, en l’an de grâce 1764, lorsqu’on fit appel à lui pour installer un cadran solaire sur l’un des murs de la chapelle nouvellement construite, Jean-Baptiste Ludot, fidèle à lui-même décida de ne point copier les nombreux modèles existant autour de lui à l’époque. Il refit tous les calculs astronomiques et, fit exécuter son projet selon ses conceptions personnelles. Résolution courageuse qu’on ne peut qu’admirer car, si les formules sont bien connues, les calculs en sont longs et fastidieux.

Le travail terminé, il fit peindre sur le mur, trois inscriptions, lisibles encore au siècle dernier avec une lunette d’approche mais, actuellement effacées.

Première inscription empruntée au Psaume XVIII, 1er Verset (version de la Vulgate) :

LES CIEUX PUBLIENT LA GLOIRE DU CREATEUR

Ou extraites du 2ème Verset du Psaume XIX du Roi David (version hébraïque), dont voici le texte entier :

“Les Cieux racontent la Gloire du Créateur et l’étendue manifeste l’œuvre de ses mains”


Seconde inscription, dont l’auteur est Jean-Baptiste Ludot, lui-même :

TU ES L’OUVRAGE DU TRES-HAUT, SOLEIL ADMIRABLE


 Enfin, troisième inscription, un vers de Virgile :

FUGIT IRREPARABILE TEMPUS


Réminiscence, sans doute, de la part de Ludot, d’un vers de Racine et allusion à l’impossibilité de réparer “des ans l’irréparable outrage”, sur le crops et l’esprit des malades de l’Hôtel-Dieu tout proche.





Description et lecture des cadrans solaires

 

Le cadran solaire est un instrument de mesure du temps ; il nous indique les heures de la journée, mais, quelle est la définition de l’heure.

Supposons que nous regardions le ciel, la nuit, et cherchons une étoile “fixe” Orion, par exemple. Comme la terre tourne autour d’elle-même sur son axe, à un moment donné, Orion passera juste en face de nous, puis, nous dépassera. Si nous avons la patience de rester à la même place et dans la même position, la nuit suivante, nous verrons l’étoile repasser à nouveau devant nous.

Le temps qui sépare ces deux passages est exactement le temps que met la terre pour effectuer une rotation complète autour d’elle-même, soit un jour – un jour sidéral – dont la durée est exactement de 23 heures 56 minutes 4 secondes. Si nous divisons la durée du jour en 24 intervalles égaux, la durée de chacun d’eux équivaut à une heure – une heure sidérale.

Mais, nous n’avons pas de relation privilégiée avec l’étoile Orion. Nous pouvons tout aussi bien choisir une autre étoile et pourquoi pas, le soleil qui nous apporte lumière et chaleur ; en nous rappelant toutefois que cet astre n’est pas réellement fixe, pour nous, puisque nous tournons autour.

Nous allons renouvelet, avec le soleil, la même expérience que nous avions effectuée avec Orion, à la même place et dans la même position.

La durée de l’intervalle entre deux passages successifs du soleil sur le même “méridien” mesure la durée du jour solaire. Le moment précis du passage du soleil au-dessus de notre méridien indique MIDI, midi solaire ou encore midi vrai. Mais ce n’est qu’un “midi local” puisque le soleil passera bientôt au-dessus d’un autre méridien où il sera encore midi

Ainsi, le jour sidéral a une durée constante alors que le jour solaire varie d’une façon appréciable du fait de la double rotation de la terre : rotation autour du soleil et rotation sur elle-même. Ces variations seront expliquées un peu plus loin.

L’heure que nous donne le cadran solaire doit également subir quelques corrections pour être en concordance avec l’heure de notre montre.

 

Première correction :

Le cadran solaire ne donnant qu’une heure locale, variable uniquement pour une région étroitement délimitée, son utilisation n’était valable qu’à une époque où les moyens de transport et de communication étaient très lents, ce qui n’est plus le cas de nos jours. Aussi eut-on idée d’élargir cet espace en créant des fuseaux horaires mesurant 15° de longitude où l’heure reste celle d’un point fixe choisi par convention. Ainsi, pour tout la France, d’Est en Ouest, a-t-on adopté l’heure du méridien de Greenwich, un observatoire situé dans les faubourgs de Londres, comme heure commune ou heure universelle.

Troyes, qui se trouve à 4 degrés de longitude, à l’Est de Greenwich, voit le soleil arriver 16 minutes avant cette ville. Pour se conformer au temps universel, Troyes doit donc retrancher 16 minutes à son heure locale, donc :

Temps Universel T.U. = Temps vrai T.V. + ou – la correction due à la longitude.

 

Deuxième correction :

La terre, sujette comme toutes les planètes aux lois de l’astronomie, tourne autour du soleil sur une orbite non pas circulaire mais, elliptique et avec une vitesse variable. Ainsi, la durée du jour change régulièrement. Elle s’allonge ou se raccourcit et nous dévons tenir compte de ces variations pour obtenir le temps dit- civil. Ces variations journalières sont appelées équation du temps, donc :

Temps civil T.C. = Temps universel T.U. + ou – équation du temps.

 

Troisième correction :

D’après les dispositions légales en vigueur, nous devons ajouter une heure en hiver te deux heures en été pour avoir le temps dit “légal”, ou temps de nos montres, donc :

Temps légal T.L. = Temps civil T.C. + ou – une ou deux heures.

La construction d’un cadran solaire doit tenir compte de ces corrections, surtout celles due à l’équation du temps, les autres ayants des valeurs constantes.

Généralement il est extrêmement facile de lire un cadran solaire simple (église St Remy de Troyes). En revanche, il faut reconnaitre que la lecture des cadrans solaires de l’Hôtel-Dieu est malaisée pour le profane. Leur constructeur Jean-Baptiste Ludot, désireur de dessiner un outil de mesure du temps aussi précis que possible s’est vu contraint de jongler avec l’exiguïté de l’emplacement qui lui avait été attribué. Il eu l’idée très ingénieuse de construire deux cadrans, l’un au-dessus de l’autre, chacun ayant une fonction distincte et privilégiée.

 Pour avoir une approche de lecture de ces cadrans, il nous faut comprendre les principes directeurs de la construction de ces merveilleux instruments.


Principes de construction :

La terre tournant sur elle-même en 24 heures, le mesure du temps est basée sur le déplacement de l’ombre projetée par une tige ou “style” éclairée par le soleil, sur une surface plane servant de cadran.
Le cadran le plus facile à imaginer serait celui placé juste au pôle nord et dont le plan serait parallèle à la surface de l’équateur tandis que son style coïnciderait avec l’axe de la terre. Ce cadran tournant au même rythme que la terre, l’ombre du style va balayer toute sa surface en l’espace de 24 heures.

Notre planète étant divisée en 360 méridiens (ou degrés), le secteur balayé en une heure sera de 360° : 24 = 15° de longitude, la longitude servant de mesure angulaire à la distance entre deux méridiens. Pour cette raison, un secteur de 15° est désigné sous le nom de “fuseau horaire”, comme nous l’avons précédemment expliqué.

Un tel cadran, parce que sa surface est parallèle au plan de l’équateur est appelé :

CADRAN EQUITORIAL 

Malheureusement nous ne sommes pas au pôle nord, nous sommes à Troyes, une ville située à la latitude de 48°12’21” dans l’hémisphère Nord.

Rien ne nous empêche de transporter le cadran que nous venons de construire au pôle, jusqu’à Troyes, pour l’utiliser. Mais deux conditions s’imposent au cours de ce transfert pour que le cadran reste valable : le style doit rester parallèle à l’axe de la terre et sa surface doit aussi rester parallèle au plan de l’équateur.

De tels cadrans existent dans le commerce. Posés sur deux socles semblables à deux des globes terrestres de nos écoles, ils sont dotés d’un axe à inclinaison variable. Mais nous pouvons aussi, à parti de ce cadran, dessiner des cadrans solaires à même le sol, sur une surface horizontale, comme à Voiron (Isère) ou encore sur un plan vertical, à même le mur, comme à l’Hôtel-Dieu de Troyes.


Construction d’un cadran solaire horizontal

Le Schéma (fig.II) nous permet aisément d’imaginer le transfert de notre cadran équatorial polaire du Pôle à Troyes.

On commence à niveler le sol bien horizontalement pour y déposer une plaque de ciment ou de marbre. On n’a plus qu’à fixer la tige du cadran de sorte qu’elle fasse, avec le méridien et dans son plan, un angle égal à la latitude de Troyes, soit 48°13’31”, d’après le théorème de

Géométrie qui postule que deux angles dont les côtés sont perpendiculaires l’un à l’autre sont égaux.

Nous pouvons lire les heures directement sur notre cadran, ainsi transféré. Nous pouvons l’utiliser pour tracer un cadran horizontal et nous en débarrasser ensuite – en conservant cependant le style. Il nous suffit de prolonger les tracés horaires du cadran équatorial jusqu’à l’intersection avec le sol aux points XII, XI, X, IX, etc. puis de joindre ces points au pied du style en A, et voilà notre cadran horizontal achevé (fig. IV)

Une telle installation est d’autant plus aisée que ce mur est orienté plein sud (ou presque) et c’est ce petit détail qui a entrainé Ludot dans des calculs supplémentaires et fastidieux.

 Fixons sur le mur notre cadran Equatorial en ayant soin de faire en sorte que sa tige, son style, fasse avec le méridien du lieu un angle b égal à 90° - a ; “a“ étant la latitude du lieu, 48°13’31”.

Si, de nouveau on veut supprimer notre équatorial, bien encombrant et tracer les ligne horaires sur le plan même du mur, on va procéder comme précédemment en faisant attention toutefois à ce que la ligne horaire de midi soit sur la verticale passant par le pied du style.

 


Fig. IV




Variation de l’heure dite équation du temps

Nous avons vu que la durée du jour solaire subit des variations quotidiennes, ces irrégularités sont dues à plusieurs paramètres mais, la cause principale en est que la terre, comme toutes les planètes, obéit aux trois lois de Kepler, en particulier aux deux premières :

Première loi :

Chaque planète décrit de l’occident à l’orient une ellipse d’ont le soleil occupe l’un des foyers, l’ellipse étant ovale, symétrique et ayant deux foyers également symétriques

Deuxième loi :

Les surfaces balayées par le rayon vecteur (dans notre cas, la ligne droite terre-soleil) sont proportionnelles au temps mis à les parcourir. Plus simplement énonçons qu’à des temps égaux correspondent des surfaces égales.

Sur le schéma (fig.V), les deux surfaces (A et B) balayées par le rayon soleil-terre, en un même temps, sont égales entre elles. Nous remarquons sans peine que, plus le rayon sera court, plus la base située sur l’ellipse – c’est-à-dire la distance à parcourir – sera longue et inversement.

En conséquence et comme on le voit sur ce schéma, la terre étant plus proche du soleil en hiver qu’en été, elle doit, en un même temps parcourir une distance plus longue pendant la période hivernale et plus courte pendant la saison estivale. Ainsi sa vitesse diminue en été et s’accélère en hiver.

Etant donné que :

1 – la rotation de la terre sur elle-même est régulière

2 – le jour vrai ou temps vrai est défini comme étant la durée entre deux passages consécutifs du même méridien devant le soleil

3 – le parcours de la terre sur l’écliptique est variable suivant les saisons

Il est donc forcément probable que le même méridien se présente devant le soleil soit avant la fin du parcours, en hiver, soit après la fin du parcours, en été. Ce qui veut dire que le jour vrai est tout à fait variable selon les mois. C’est-à-dire suivant la place que la terre occupe sur l’écliptique.

Ces décalages du temps solaire vis-à-vis du temps civil (celui de nos montres) sont consignés dans des éphémérides, soit sous forme de tableaux – avec de longues colonnes de chiffres – soit sous forme de courbes donnant les variations horaires suivant les dates (fig.VIII).

Les variations du temps solaire étant mensuelles et même quotidiennes, les corrections nécessaires ne pourront être faites que si l’on connait précisément la date du jour de lecture de l’heure sur le cadran. Autrement dit, un cadran solaire n’est réellement complet que s’il comporte également un calendrier.


Construction du Calendrier solaire


Voici le principe sur lequel repose un tel calendrier :

La terre tourne autour du soleil en gardant constamment son axe dirigé vers le Nord, c’est-à-dire l’étoile polaire. Cet axe fait un angle dont la valeur est de 23°27” (fig.IX)

C’est en raison de cette inclinaison que l’on voit le soleil, tantôt au-dessus du Tropique du Cancer, on dit alors que le soleil est haut sur l’horizon et c’est l’époque du solstice d’été ; tantôt au-dessus du Tropique du Capricorne on dit alors qu’il est bas sur l’horizon et c’est l’époque du solstice d’hiver ; tantôt encore il et à l’horizon de l’équateur et c’est l’époque de l’équinoxe de printemps ou d’automne (fig.X)

Ces changements de positions du soleil se traduisent sur le cardan par des variations de la longueur de l’ombre projetée par le style (fig. XI). Très courte au solstice d’été, très longue au solstice d’hier, cette ombre varie régulièrement d’une saison à l’autre, d’un mois à l’autre et même d’un jour à l’autre. La mesure de cette ombre permet d’établir un calendrier.

L’ombre ne reste pas immobile puisque le soleil change de position tout au long de la journée. L’extrémité du style va dessiner une courbe à concavité très ouverte, une hyperbole, de forme et de position différente chaque jour.

Chaque courbe, appelée “arc diurne”, nous indique une date et le cadran, avec son réseau d’arcs diurnes, devient un calendrier solaire.

Sur ce calendrier, notre point de repère est l’arc diurne des équinoxes (21 mars et 23 septembre) qui est en fait une droite, horizontale si le calendrier est tourné plein Sud, ce qui est presque le cas de celui de l’Hôtel-Dieu de Troyes. Le cadran est alors appelé non-déclinant.


Fig XI

Construction et description des cadrans solaires de l’Hôtel-Dieu de Troyes

Nous avons donné les principes théoriques de base pour la construction des cadrans solaires. Reste à savoir comment J.-B. Ludot, en parlant de ces principes a conçu et dessiné son chef-d’œuvre gnomonique.

Il avait à surmonter d’énormes difficultés dues à l’étroitesse du pan de mur qui lui avait été attribué et à sa volonté de dessiner un cadran doté d’une précision aussi grande que possible.

Il résolut le problème avec élégance en construisant deux cadrans, l’un au-dessus de l’autre, l’un de petites dimensions, tout en haut, l’autre nettement plus important en bas.

 Dans les deux cas, au lieu d’utiliser comme styles, des tiges de fer très longues et rigides, difficiles à planter et à maintenir en place, il a préféré des plaques métalliques retenues par un solide système d’entretoises. Ces plaques sont percées d’une fente dans le sens du méridien, encadrée par deux trous ovales. La fente remplace le corps du style et les deux trous soulignent les extrémités de ce style. La lumière du soleil passant au travers de ces orifices, indique bien mieux la ligne horaire, peinte en noir, que l’ombre d’un style qui, souvent, se confond avec la grisaille de la muraille (aujourd’hui restaurée).

 

Le petit cadran

Le petit cadran est divisé en heures et demi-heures, et grâce à la brièveté de son style, il permet malgré ses faibles dimensions, de couvrir le temps de la journée de 7h30 du matin à 6h de l’après-midi avec un précision de l’ordre de 10 minutes.

L’heure est indiquée vers le bas, par des chiffres romains et au milieu, par des chiffres arabes beaucoup plus fins.


Petit cadran


Le grand cadran

Sur le grand cadran, en raison de la longueur du style, les lignes horaires s’étirant vers le bas en s’écartant progressivement, couvent très vite toute la partie inférieure du mur. De ce fait et à cause de l’exiguïté du panneau, la graduation se limite à deux heures, de 10h40 du matin à 13h30 de l’après-midi.

Nous devons remarquer, et c’est important, que de 11h30 à 12h30, les graduations sont très serrées et vont de cinq en cinq minutes, ceci pour donner plus de précision à la méridienne du temps, ce 8 vertical, dissymétrique, axé sur le trait horaire de midi.

Entre 10h40 et 11h30 et entre 12h30 et 13h40, les graduations s’écartent et ne s’échelonnent plus que de 10 en 10 minutes.

Il faut donc rectifier les erreurs sans doute dues au graveur et lire 11h20 au lieu de 11h25 marqué sur le cadran et 11h10 au lieu de 11h20.

Signalons encore une troisième erreur, erreur de calcul de la part de Ludot. Celle-ci, qui se traduit par la déformation de la méridienne dont l’extrémité inférieure devrait être arrondie au lieu d’être aigue comme sur le cadran.

J.-B. Ludot a mis beaucoup de soin dans le tracé de ses arcs diurnes. Evidemment, on pourrait toujours dessiner un réseau d’arcs diurnes quotidiens. Le calendrier serait plus complet, mais le cadran, embrouillé, serait de lecture difficile – pour ne pas dire impossible. J.-B. Lucot s’est donc contenté de graduer de dix jours en dis jours, soit les 1, 10 et 20 de chaque mois. La précision ainsi obtenue est largement suffisante.

Comme point de départ des arcs diurnes, Ludot a pris l’arc commun aux dates du 20 avril et du 20 août, sur lequel il a dessiné, d’un côté le signe de la Vierge et de l’autre celui du Taureau.

Pourquoi direz-vous, le même arc diurne est-il valable pour deux dates différentes ?

Reportons-nous au schéma “inclinaison du plan de l’équateur sur le plan de l’écliptique” (fig.IX). Les dates qui se trouvent sur le même arc diurne correspondent à deux positions de la terre sur son orbite, positions opposées mais parfaitement symétriques par rapport au grand axe de l’ellipse. Ainsi les ombres projetées par le soleil sur l’extrémité du style décrivent deux arcs superposables. La seule différence est que l’une débute à droite alors que l’autre part de la gauche suivant la position de la terre à la date correspondante.

 

Grand cadran


Petit cadran


Lecture des cadrans

Premier cas : L’heure est lisible sur le grand cadran
1er exemple :

Supposons que la fente éclaire le point A qui se trouve à l’intersection de la ligne horaire 11h50 et l’arc diurne du 1er novembre. L’équation du temps moyen est mesurée par la distance séparant la ligne horaire de midi et le point d’intersection de la méridienne avec le méridien de midi. Dans notre cas, nous pouvons compter trois intervalles de 5 minutes et environ 2 minutes dans le 4ème intervalle, soit 17 minutes.

Pour avoir le temps moyen, il nous faut retrancher du temps solaire indiqué sur le cadran la valeur de 17’ soit :

T.M. = 11h50’ – 17’ = 11h33’

Pour obtenir le temps universel, il nous faut, pour Troyes, retrancher encore 16 minutes, soit :

T.U. = 11h33’ – 16’ = 11h17’

Enfin pour avoir le temps légal marqué par nos montres, on se doit d’ajouter 1 heure en été, soit :

T.L. Hiver = 11h17’ + 1h = 12h17’

Ou d’ajouter 2 heures en été, soit :

T.L. Été = 11h17’ + 2h = 13h17’

 

Règle générale :

Quand la ligne horaire se situe à droite de la ligne horaire de midi, il faut retrancher la valeur de l’équation du temps, de l’heure solaire indiquée, pour obtenir le temps moyen.

2ème exemple :

Supposons maintenant que l’heure indiquée se trouve à l’intersection de la ligne horaire de 11h20 et de l’arc diurne du 1er avril ; pour avoir le temps moyen il faut, dans ce cas, ajouter la valeur de l’équation du temps soit 4 minutes, ce qui nous donne :

T.M. = 11h20’ + 4’ = 11h24’

Le calcul du temps universel et du temps légal reste identique au cas précédent.

 

Règle générale :

Quand la ligne horaire se situe à gauche de la ligne horaire de midi, il faut ajouter la valeur de l’équation du temps, à l’heure solaire indiquée, pour obtenir le temps moyen.

Deuxième cas :

L’ombre du style dépasse les limites du grand cadran. Pour connaitre l’heure solaire il nous faut interroger le petit cadran qui est lui, très facile à lire.

Supposons que le petit cadran indique 3h00, heure solaire. Pour avoir le temps moyen, nous devons consulter un calendrier afin de connaitre la date du jour. Mettons, comme précédemment le 1er avril.

L’équation du temps étant la même pour toutes les heures de la journée, nous consultons celle de la ligne horaire de midi au grand cadran.  Nous cherchons l’arc diurne du 1er avril et nous trouvons ce qu’il faut ajouter en minutes, valeur de l’équation du temps pour cette date, soit :

T.M. = 3h00’ + 4’ = 3h04’

A la fin de ce long commentaire sur les cadrans solaires de l’Hôtel-Dieu de Troyes, il nous faut bien admettre que leur lecture est longue et malaisée et que malgré les efforts de Jean-Baptiste Ludot, la précision n’est pas leur qualité dominante !

Ce qui nous renvoie à la boutade d’Albert Willemetz qui sert d’épitaphe à cette étude :

« Au temps des cadrans solaires ; il n’y avait pas l’ombre d’une exactitude »

 

Grand cadran

D'après des recherches et écrits de l'Abbé Jean D. Bonnard


Les cadrans solaires de l’Hôtel-Dieu le Comte de Troyes après restauration










 Pascal V. Lamy




mardi 10 février 2026

L'Aube et la Révolution

 

Pour un département, quel plus beau nom que celui de l’AUBE, synonyme à lui seul d’espoir sans cesse renaissant ?

Nous le devons à la Révolution Française. Faisant table rase des anciennes divisions administratives, elle a donné à la nouvelle circonscription le nom, issu du fond des âges, de ce modeste affluent de la Seine.

En 1789, 220 000 personnes habitent à peu près 450 paroisses, sur le territoire de l’actuel département de l’Aube. Nous sommes 310 500 en 2025, autant dire pas beaucoup plus 236 ans plus tard, moins nombreux dans les campagnes mais, beaucoup plus concentrés en ville. Ils sont pour la plupart Champenois, puisque vivant dans la province de Champagne et de Brie. Quelques-uns, dans la région de Bar-sur-Seine, sont Bourguignons.

L’agriculture domine la vie de la majorité de la population. Elle nourrit difficilement les hommes, surtout dans la Champagne pouilleuse au sol si pauvre qu’on l’abandonne le plus souvent aux moutons, d’où l’adage bien connu « 99 moutons et un Champenois font 100 bêtes ». Les grandes vallées accueillent les plus gros villages. Le vignoble est très important, retenant une main-d’œuvre nombreuse. La seconde agglomération est, alors, celle des Riceys. Partout se trouvent des artisans nombreux : maréchaux-ferrants, sabotiers, tailleurs… A Troyes et ses environs, au Pays d’Othe, à Arcis-sur-Aube, disséminés dans des milliers de foyers, la bonneterie au métier est, depuis le XVIIIe siècle, une activité prospère et caractéristique. Elle fournir à bien des ruraux, un complément de revenus.

Troyes est alors la seizième ville de France avec 30 000 habitants, loin devant Reims ! Elle dirige avec Arcis-sur-Aube, l’activité textile. Mais elle ressent durement les conséquences du traité de commerce de 1786, qui ouvre librement le marché français à la concurrence du textile anglais. Le chômage frappe des milliers d’ouvriers en ville et à la campagne.

Si l’on ajoute que deux mauvaises récoltes frappent successivement la région en 1788 et 1789, rendant le grain plus rare et plus cher, on comprend que tout est réuni pour développer de fortes tensions. L’exil à Troyes du Parlement de Paris, en 1788, pour le punir de son opposition au pouvoir royal, ne peut que favoriser l’agitation par contagion. 

hôtel de ville de Troyes

Pourtant on élit, comme partout en France, des délégués aux Etats Généraux, dans un climat de grandes espérances dont témoignent les centaines de cahiers de doléances conservés aux archives départementales. Mais, dès le 15 juillet, on apprend la prise de la Bastille : des émeutes éclatent spontanément à Troyes ; elles sont durement réprimées. Dans les campagnes également, se propage la Grande Peur.  Les paysans s’arment contre les seigneurs.

C’est dans ce climat qu’éclate l’évènement le plus célèbre, le lynchage du maire de Troyes, Claude HUEZ. L’hostilité à son égard grandit avec la disette et les troubles. On le dit responsable de la pénurie des grains, on l’accuse de les “accaparer” pour les revendre plus cher. Il fait venir des farines d’Angleterre, mais certaines sont avariées. Ces dernières sont saisies. Un procès s’ensuit. C’est alors que le 9 septembre, Claude Huez est arraché au Tribunal par les émeutiers, lynché à mort et trainé dans les rues. Sa maison et quelques autres sont pillées. De nombreux bourgeois effrayés quittent, momentanément la ville.

Les autorités réagissent, utilisent la loi martiale pour contrôler la situation. Outre les émeutiers abattus dans les troubles, deux Troyens sont condamnés à être roués vifs et cinq autres à être pendus. Le calme revient peu à peu à l’automne 1789.

fronton de l'hôtel de ville de Troyes

Le département de l’Aube, appelé d’abord « département de Troyes », naît officiellement le 29 janvier 1790. Il est un des plus homogènes que crée la Révolution. Bien centré autour de Troyes, chef-lieu incontesté, il se tient en entier dans les limites de la Champagne méridionale. Il réunit autour du noyau du diocèse et du baillage de Troyes, bon nombre de paroisses du diocèse de Langres et du baillage de Chaumont, dont Bar-sur-Aube. Les institutions nouvelles s’installent dans le calme en 1790-1791, favorisés par de bonnes récoltes. Les Aubois élisent leurs représentants : conseillers municipaux, maires, conseillers généraux, juges et curés, également… On voit un ancien ministre de Louis XVI retiré sur ses terres, Loménie de Brienne, se faire élire maire de Brienne-le-Château, tandis que le jeune Arcisien Danton entame une carrière politique à Paris.

Des tensions demeurent encore très fortes dans les villes et entre villes et campagnes, à propos des droits seigneuriaux, des réquisitions, de la place de l’église. Elles éclateront dans les années suivante…

Organisation politique… avant 1789 :

Le département de l’Aube était formé le la Basse-Champagne : capitale Troyes, villes Arcis-sur-Aube, Méry, Aix, Vendeuvre, Piney, d’une partie du Vallage où se trouvaient Bar-sur-Aube et Piney, du comté de Bar-sur-Seine, en Bourgogne, de quelques paroisses du Tonnerois, comme Channes, Bragelognes… Sous le rapport administratif et financier, le département dépendait : de la généralité de Châlons pour Bar-sur-Aube et Troyes, de la généralité de Dijon pour le comté de Bar-sur-Seine, de la généralité de Paris pour Nogent-sur-Seine Quelques communes se trouvaient comprises dans celle de Saint-Florentin, comme Auxon et Ervy et d’autres dans celle de Sens, comme Trainel. Sous le rapport judiciaire, on y comptait : le grand bailliage et présidial de Troyes, qui comprenait dans sa juridiction un grand nombre de mairies royales et châteaux, le bailliage de Bar-sur-Aube, ceux d’Ervy, de Nogent, de Pont et de Bar-sur-Seine qui ressortissaient au parlement de Paris.

Situation politique depuis 1789 :

Le département de l’Aube n’éprouva pas, dans sa formation, de grands changements, il n’y fut réuni que le petit comté de Bar-sur-Seine. Il fut divisé en 6 districts : Troyes, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Arcis, Nogent et Ervy. Cet état de choses, remplacé par les administrations cantonales en l’an IV, fut rétabli en l’an VIII, sous le titre de préfecture et d’arrondissements, au nombre seulement de 5, celui d’Ervy ayant été supprimé.

  

DANTON

Danton vers 1790 – Musée Carnavalet – Paris


J’ai déjà parlé de Danton dans un autre article, mais puisque le sujet d’aujourd’hui est sur la Révolution dans l’Aube, il me parait normal de re-présenter Notre célèbre Danton.

Le nom de Danton est encore commun dans la région d’Arcis-sur-Aube, particulièrement dans les vallées de l’Aube et de son affluent la Barbuise. « Les DANTON étaient d’honorable bourgeoisie », de ce Tiers-État dont le tribun défendra les droits avec l’impétuosité que l’on connait. Ils se faisaient remarquer par leur stature et leur corpulence, par leur aplomb et leur âpreté aux gains.

Georges Jacques Danton est né le 26 octobre 1759 à Arcis-sur-Aube, et baptisé le même jour en l'église Saint-Etienne d'Arcis-sur-Aube : son parrain est Georges Camus, charpentier, et sa marraine est Marie Papillion, fille du chirurgien Charles Papillion.

Ses parents sont Jacques Danton (de Plancy où son père est agriculteur), procureur, et Marie-Madeleine Camut, fille d'un entrepreneur commissionné pour l'entretien des ponts et chaussées.

Danton a un an lorsqu’un taureau, se jette sur une vache qui l’allaite et le blesse d’un coup de corne, lui laissant une difformité à la lèvre supérieure gauche. Plus tard, comme il est doué d'une grande force, il veut se mesurer à un taureau qui lui écrase le nez d’un coup de sabot. Enfin, il contracte dans sa jeunesse la petite vérole, dont il conserve des traces sur son visage grêlé.

Danton fut un enfant terrible, rebelle à toute discipline, préférant l’école buissonnière à la classe, et courant les prés et les bois le long de l’Aube, pêchant à la ligne, se baignant et livrant bataille aux troupeaux d’où il sortait souvent vaincu. Il en conservait d’horribles cicatrices qui, ajoutées aux traces de la petite vérole donnaient à son visage le “mufle léonin” que l’histoire nous a laissé. A huit ans, une institution accueille le turbulent garçon, sans arriver à captiver davantage son attention, mais, il s’initie toutefois au latin et, chose rare à l’époque, il apprend l’anglais. Il se passionne aussi pour la lecture.

En 1772, il est admis au petit séminaire de Troyes, mais son esprit d’indépendance fait qu’il supporte mal la sévérité de l’internat et il ne cache pas sa façon de penser. Il va donc au collège de l’Oratoire de Troyes, il est classé parmi « les bons », en seconde et en rhétorique, de 1773 à 1775. Il obtient le prix de fable et des accessits de discours latin, d’amplification française et de vers latins.

Le 11 juin 1775, le jeune Louis XVI doit être couronné à Reims, ce qui fait l’objet de dissertations littéraires à l’école. Curieux de voir comment “on fait un roi”, Danton déjà un fort gaillard, s’échappe et se rend à Reims, à pied, où il trouve le moyen d’assister au spectacle. A son retour, il plaide si bien sa cause et son devoir, narrant les faits, qu’il est pardonné.

Jusqu’en 1780, il poursuit ses études à Troyes, apprend l’italien puis, après un rapide passage à l’université de Reims, il décide d’embrasser la carrière de robe. Toutefois, il revient souvent à Arcis qui garde pour lui un attrait grandissant. Puis c’est le contact avec la capitale où le jeune homme veut parfaire sa formation judiciaire. Là, va commencer sa carrière professionnelle puis politique d’où il tirera sa célébrité.

Il se marie le 14 juin 1787 en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris avec Antoinette-Gabrielle Charpentier dont il fit la connaissance à Paris, puis, devenu veuf, avec une toute jeune fille, Sophie Gely. Le seul héritier direct fut Louis-Antoine Menuel, né à Santiago du Chili le 15 septembre 1901.

Après ses humanités, il étudie le droit et devient avocat au Conseil. Mais, les causes ne lui arrivent pas et, son caractère s’aigrit, et il se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire.

Ami de Mirabeau, dont il a l’éloquence, il se met à la tête de tous les mouvements et de tous les complots dirigés contre la monarchie. Secondé par l’ardent Camille Desmoulins, il établit le Club des Cordeliers, et en est l’orateur le plus distingué.

Il préside le rassemblement du Champ de Mars, en 1791, et la même année, est nommé substitut du Procureur de la Commune de Paris. Il est accusé d’avoir conçu et inauguré le régime de la Terreur, et d’avoir été un des organisateurs des journées du 20 juin et du 10 août 1792. Membre du Conseil exécutif provisoire, et ministre de la justice, il fait faire des visites domiciliaires, le 2 septembre de la même année.

Nommé député de Paris à la Convention, il vote la mort de Louis XVI.

Peu de temps après, il est envoyé en Belgique pour la convertir à la révolution. On l’accuse, sans preuves, de s’être approprié 4 millions qu’on lui a remis. Il revient à Paris en mars 1793 pour se replacer à la tête du mouvement. Membre du Comité de salut public, il fait décréter la formation du Tribunal révolutionnaire.

Pour vaincre, dit-il, « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! ».

Il n'hésite pas, par pragmatisme, à entamer des négociations secrètes avec les monarques coalisés pour négocier une paix rapide.

Quoique président de la Convention, il est accusé de tiédeur par ses collègues et surtout par Robespierre. Arrêté par ordre de celui-ci le 31 mars 1794, il est condamné à mort en qualité de contre-révolutionnaire. Sur le point de recevoir le coup fatal, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ».

Il périt sur l’échafaud à 35 ans, le 16 germinal an II (5 avril 1794).

Ennemi juré des institutions monarchiques et de tout ce qui peut faire échec à la Révolution, il n’avait aucune haine pour les personnes, et il arracha plus d’une victime au poignard et à l’échafaud. Il chercha à sauver les Girondins, après avoir été leur antagoniste le plus acharné.

Danton n’oubliera jamais son pays natal. Il s’y installera par l’acquisition d’une élégante gentilhommière entoure d’un beau parc, où il aimait à venir se reposer et se replonger dans ses racines. Cette maison a été détruite lors de la guerre de 1940, mais les dépendances et le parc subsistent, faisant l’attention de la municipalité.

Maison de Danton, acquise par le Conventionnel en 1791
et habitée par sa famille jusqu’en 1887

La ville d’Arcis-sur-Aube, fière de lui avoir donné naissance, lui élève par souscription en 1882, une statue sur la grande place. L’œuvre de Longepied fut érigée en 1888 sur la place de la République et perpétue le souvenir du célèbre conventionnel.

 
Danton sur la place d'Arcis-sur-Aube

Le 12 mai 1883, le conseil municipal de Troyes donne le nom de Danton au boulevard qui aboutit à l'Avenue Chomedey de Maisonneuve.


Bar-sur-Aube

Église St Pierre XIIe-XVIe siècle

Le destin révolutionnaire de Bar-sur-Aube est banal, représentatif de ce que fut la Révolution dans bien des communes françaises, une période de modifications en profondeur des rapports sociaux et des mentalités, sans que des événements spectaculaires s’y soient déroulés.

A la fin de l’Ancien Régime, la ville compte de 3 00 à 3 500 habitants. Ce qui ne serait qu’un gros bourg dans la France méridionale devient ici une ville car aucune agglomération équivalente n’existe dans un rayon de 50 kilomètres. C’est un centre administratif, politique et commercial. Chef-lieu d’élection, Bar-sur-Aube tend à devenir au point de vue judiciaire baillage secondaire de Chaumont. Au niveau religieux, Bar dépendait de l’évêché de Langres et, après 1790, de celui de Troyes. Rattachée au département de l’Aube, elle devient le second pôle urbain du sud-est de ce département et faute de concurrence crédible, se voit attribuer un district. Bar-sur-Aube conserve ainsi sa stature administrative, voit son rôle politique enforcé et est désormais dotée d’un tribunal. La décentralisation menée par l’Assemblée Nationale n’aura pas été, ici, un vain mot.

La composition sociale des élites d’Ancien Régime reflète l’activité de la ville : une aristocratie peu présente, mais des avocats au Parlement des notaires, peu d’entrepreneurs. En février 1789, ces personnages accaparent la rédaction du cahier de doléances, malheureusement disparu aujourd’hui. Bar-sur-Aube ne connaîtra pas la Révolution municipale de l’été 89 ; les mêmes hommes dirigent la ville, puis le district de 1787 à 1793. La période de gouvernement montagnard entraine une démocratisation des dirigeants locaux : des artisans, des commerçants, quelques agriculteurs arrivent aux fonctions importantes. Le renouvellement sera plus complet après la réaction “thermidorienne”. Se mettent alors en place les hommes qui deviendront les cadres de l’administration impériale. Sous le Consulat, Bar-sur-Aube deviendra la sous-préfecture que nous connaissons.

Au point de vue économique, Bar est au cœur d’une région de vignobles et vit largement du commerce du vin. Le droit de gourmettage* supprimé par la Révolution, en est le signe certain. La région, peu productrice en céréales, n’assurera jamais son autosuffisance alimentaire et connaîtra les difficultés des réquisitions et les troubles frumentaires. Dans l’ensemble les administrateurs concilieront les nécessités de la défense nationale et les exigences locales, quitte à envoyer les gendarmes pour protéger les convois de blé.

La population paysanne, très présente dans Bar-sur-Aube et traversée de conflits internes est active au début de la Révolution : participation massive aux votes des premières assemblées sous la Convention montagnarde. La réaction thermidorienne assure la reprise en main par une bourgeoisie conquérante et provoque éviction et désintérêt. Le consulat ramènera cultivateurs et laboureurs politisés aux fonctions très subalternes d’administrateurs de village. On notera également que la satisfaction des agriculteurs assez fortunés et indépendants, enfin véritablement propriétaires de leurs biens, contribue à calmer les campagnes. Les premiers biens nationaux profiteront surtout à la bourgeoisie d’Ancien Régime. La seconde vague des ventes attirera les petits paysans. Dans le district de Bar-sur-Aube, le partage des biens communaux s’imposera, au détriment des membres les plus modestes de la communauté villageoise. La divergence des intérêts des paysans explique la faiblesse de leur rôle dans la seconde partie de la Révolution.

Trois évènements structurent les mentalités et le champ politique pour les deux siècles à venir : la Grande Peur, la fuite du toi et la proclamation de la République, la déchristianisation.

La Grande Peur, rumeur qui se transforme en révolte paysanne contre les symboles de la féodalité, traverse Bar en juillet 89 et l’inquiétude persiste jusqu’à la fin d’août. Mais, aux alentours immédiats, les châteaux ne flambent pas comme dans certaines régions françaises. Le contentieux entre seigneurs – nobles et roturiers – et paysans, n’a pas trop d’ampleur car le prélèvement des différents droits n’atteint pas des proportions insupportables. En ville même, les quartiers populaires et les marchés sont zone d’effervescence. La paysannerie locale a fait le premier pas vers la prise de conscience politique.

On se mobilise encore lors de la fuite du Roi. L’évènement est vécu comme un traumatisme et les rumeurs circulent à nouveau. On ne craint plus les rassemblements de brisants, mais ceux d’aristocrates. On reçoit plus tôt qu’ailleurs, les messages venus de Varennes et la ville expédie des messagers un peu partout. L’agitation ne dure que quatre jours, le temps de collecter et vérifier les informations reçues, de démentir les rumeurs et d’accepter la culpabilité du Roi. Face à une Contre-Révolution révélée, la population reste relativement calme.

En revanche, la déchristianisation ne fera pas recette. Certes, la Constitution Civile du clergé a semé la discorde à Bar et un parti “messier” s’oppose aux catholiques de gauche. Les incidents sont rares et, à vrai dire, les autorités locales penchent nettement du côté des conservateurs, au point qu’elles sont sévèrement rappelées à l’ordre en 1792, par les représentants en mission, Turreau et Garnier. En 1793-94, la mission de Rousselin échoue à Troyes et ne produit gère d’effet à Bar. Manifestement, la population paysanne ne suit pas le mouvement et les Sociétés populaires se révèlent inefficaces. Cependant, parmi les prêtres du district qui abdiquent, volontairement ou non, 60% ne reprendront pas de fonctions ultérieurement. A cette époque, le Directoire du district de Bar, s’opposant à la municipalité, résiste à l’application des lois antireligieuses, et la population participe peu aux fêtes civiques et au nouveau culte. Remarquons que le département de l’Aube infirme le modèle national de la déchristianisation manqué (quoiqu’en aient écrit les historiens ultra-mondains et peu amateurs de statistiques). L’Aube actuelle est un département de faible pratique religieuse, mais le phénomène ne trouve pas son explication dans la période révolutionnaire.

La Révolution à Bar-sur-Aube aura véritablement bouleversé les rapports sociaux traditionnels et ouvert la voie à une économie libérale. Les anciennes élites intellectuelles ont pris le pouvoir, se transformant en élite dirigeante et financière. La part la plus dynamique de la paysannerie a obtenu son indépendance. Ce qui paraissait intangible dans tous les esprits de 1789 (royauté et religion) a été atteint et malgré la reprise en main napoléonienne, puis monarchique, la ville suivra au XIXe siècle, l’évolution générale vers le républicanisme et l’indifférence religieuse.

 

*Le gourmettage (ou gourmetage, gourmettage seigneurial) était un droit féodal perçu sur le vin.

Plus précisément : C’était un droit de contrôle et de dégustation obligatoire exercé par l’autorité locale (seigneur, prévôt, officiers municipaux selon les régions).

Il permettait à ces autorités de goûter les vins mis en vente pour vérifier leur qualité… mais surtout de prélever une taxe sur chaque tonneau ou chaque lot de vin entrant ou sortant de la ville.

Autrement dit : un impôt sur le commerce du vin, déguisé en contrôle de qualité.

 

BAR-sur-SEINE

Tour de l'horloge sur les remparts

Bar-sur-Seine, printemps 1789, au sortir de l’hiver qui avait été particulièrement rude !

« Le Comté de Bar-sur-Seine rassemblait 25 bourgs et villages situés aux confins de la Généralité de Paris, de la Province de Champagne et de celle de la Bourgogne. En ce “pays de montagnes rempli de vignes”, les prés et les emblavures occupaient une superficie très réduite ; le comté d’après les états de la subdélégation, parvenait à peine à assurer la subsistance de sa population pour deux mois.

Comme dans tous les pays de vignoble, la population y était dense : 63 habitants au km². Parallèlement, on relève une forte densité seigneuriale : 23 hauts seigneurs laïcs ou ecclésiastiques pour les 25 bourgs et villages…

Le vignoble était un vignoble de masse, comportant quelques petits crus… La production, comme la commercialisation des vins étaient très diversifiées et socialement différenciées : plus on s’élevait dans l’échelle sociale, plus les cépages étaient fins, meilleurs les vins, et mieux ils supportaient les frais d’une longue expédition. La hiérarchie des appellations s’établissait ainsi. En tête, les vins « bourgeois » et les vins « bons vignerons », produits à partir de cépages de pinot et vinifiés en rouge, blanc, rosé ou en vin gris, l’ancêtre du champagne. Les vins « petit vigneron » et « verdillon » étaient obtenus à partir de cépages plus communs, gamet ou gouais noir, plus résistants à la gelée, qui donnaient des vins épais et colorés qui vieillissaient assez mal…
Les vignerons formaient la majeure partie de la population : entre 50 et 80% des habitants taillables étaient déclarés vignerons, « vignerons-propriétaires », « vignerons pour autrui », ou « manouvriers ». Ils étaient, pour la plupart, propriétaires parcellaires… par contre la bourgeoisie locale… possédait un quart des vignes, part qui la situait loin devant les privilégiés. Composée de propriétaires fonciers, de membres des professions libérales, gens de justice notamment et de marchands, la bourgeoisie occupait donc dans l’économie du vignoble une position dominante ». (1)

Quant à Bar-sur-Seine, elle n’est plus la ville dont Froissard disait :

« Que la grand’ville de Bar sur Seine a fait trembler Troies en Champagne »

« Encore entourée de fortifications, « elle est située dans une plaine au couchant, au pied d’une montagne fort élevée, où était autrefois une forteresse et au levant les murs sont arrosés par la Seine ».

(1) Au Nord elle est limitée par la Porte de Troyes (au niveau des allées de la porte de Troyes) et au Sud par la Porte de Châtillon (Châtillon-sur-Seine). La plupart des maisons sont construites en bois et torchis, malgré les risques d’incendies. La construction de l’Hôtel de ville vient de se terminer. De nombreux puits alimentent la ville en eau. Les maisons ne sont pas numérotées mais certaines portent des enseignes. C’est notamment le cas des hôtels de voyageurs et des boutiques des maîtres couteliers.

Cette petite ville compte environ 400 feux, soit 2 298 habitants parmi lesquels 734 jeunes de moins de 15 ans et 179 personnes âgées de plus de 60 ans (d’après le dénombrement du Duché de Bourgogne en 1790).

Les activités sont multiples si l’on en juge par les professions des quelque 508 contribuables figurant sur les rôles de tailles de 1787 : 6 avocats, 2 notaires, 4 procureurs, 5 huissiers royaux, 4 chirurgiens, 13 bourgeois, 27 marchands, 11 laboureurs et voituriers, 6 tanneurs et chamoiseurs, 27 tisserands, 17 couteliers, 21 cordonniers, 5 jardiniers, 11 boulangers et pâtissiers, 6 tailleurs de pierre et maçons, 10 charpentiers et charrons, 10 maréchaux et serruriers, 12 menuisiers et tourneurs, 6 selliers et bourreliers, 9 aubergistes et cabaretiers, 21 tonneliers, 7 tailleurs d’habits, 6 perruquiers, 17 couvreurs, 2 chapeliers, 1 meunier, 2 huiliers, 7 vignerons propriétaires, 53 vignerons pour eux et autrui, 26 manouvriers, 43 femmes veuves, 28 femmes célibataires, 4 sergents de ville, 1 tambour. Quelle animation dans les rues et ruelles pavées et étroites ! On s’active, le labeur est rude, la vie chère – le prix du pain a augmenté – les impôts très lourds… trop lourds !

C’est donc dans la fièvre et dans l’espoir que l’on va rédiger les Cahiers de Doléances et désigner les députés aux États-Généraux.

Et puis c’est l’attente des nouvelles qui cheminent lentement, apportées qu’elles sont par les colporteurs ou les voyageurs. Le vent de la Révolution va souffler à Bar-sur-Seine !

 

  

BRIENNE

devient

BRIENNE-LE-CHÂTEAU

Construit de 1770 à 1778 sur l’emplacement de l’ancien, par l’architecte JL Fontaine, 
d’après les données du Cardinal Loménie de Brienne.


En 1788, l’arrondissement de Brienne comptait 31 paroisses pour une population de 10 788 habitants. Le territoire est fertile et c’est dans la petite ville de Brienne que s’élevait le château tout neuf du plus puissant personnage de la région : Louis Marie Athanase de Loménie, Comte de Brienne, frère de l’Archevêque de Toulouse, lieutenant général des armées du Roi et gouverneur de Guyenne. Il allait être appelé au Ministère de la Guerre, Le Comte s’était marié en 1757 à la fille d’un fermier général qui avait une immense fortune.

L’opulence de ce grand seigneur allait lui permettre de satisfaire son penchant pour la splendeur et la bienfaisance. Brienne, pendant les années qui précédèrent la Révolution était transformé en un vaste chantier dont les artisans et les bourgeois tirèrent un bon profit. Acquis aux idées modernes, le comte était l’ami des philosophes. Grand homme d’affaires, il n’était pas sans reproche et, en 1788, à l’Assemblée d’élection, les procureurs-syndics lui avaient reproché d’employer les fonds des ateliers de charité pour faire percer de « superbes et inutiles avenues autour de son parc et de son château » alors que c’était aux chemins vicinaux des Communes que ces fonds devaient être affectés.

Cependant voici, d’après une délibération de la municipalité du 4 décembre, l’état du bourg :

“Depuis plus de 4 ans, il règne des fièvres qui ont attaqué pour ainsi dire tous les habitants ; il y en a qui durent depuis un an, d’autres qui ont continué pendant un an, d’autres qui ont continué pendant plusieurs mois, qui ont ôté toutes ressources à ceux qui ne vivent que de leur travail…

On pourrait peut-être attribuer ces maladies au mauvais air qui répandent les exhalaisons :

1 des fossés que l’on vide puisqu’on souffre que la gadoue soit répandue sur les terres qui avoisinent le bourg

2 des animaux de toutes espèces qui périssent et que l’on laisse impunément dans les rues ou à peu de distance du bourg

3 du chanvre que l’on laisse rouir dans les fosses ou fossés qui se trouvent soit dans le bourg, soit aux environs et que l’on souffre qu’il soit étendu dans les rues pour le sécher lorsqu’il sort de ces fosses infectées, ou même de la rivière quoique M. le Président ait conformément à la lettre de MM. les Députés composant le Bureau intermédiaire du 19 avril dernier, sollicité inutilement le zèle de M. le Procureur fiscal à cet égard…

Si l’état sanitaire est mauvais, la situation économique est aggravée par l’état des chemins :

Les communications avec les villages sont assez ouvertes si ce n’est du côté d’Epagne et de Blaincourt, où on ne peut arriver que par les voies des vignes ravinées par les inondations du 19 juin 1786 et rendues impraticables…

Les vignes ne peuvent être exploitées qu’au prix de frais considérables en raison du mauvais état des chemins alors que le vin est le seul produit dont les habitants pourraient tirer profit...

Le ravitaillement ne semble pas fameux :

Il y a deux marchés par semaine :

Le dimanche pour les légumes, œufs, beurre, fromages et fruits et souvent on n’y trouve pas les provisions nécessaires parce que les aubergistes, cabaretiers et autres vont au-devant des marchands et achètent leurs marchandises avant qu’ils soient arrivés à la Halle.

Et le jeudi pour le grain, mais il arrive souvent qu’il y en ait peu, et jamais assez pour satisfaire les besoins du public.

 C’est dans ce contexte que furent vécues les différentes phases de la Révolution. Grâce aux cahiers des délibérations du Conseil Municipal, nous avons pu mettre en relief quelques événements qui ne doivent pas faire oublier les préoccupations courantes telles que : nomination d’un berger, numérotage des maisons, coupes de bois, vol de foire, réparations à la gendarmerie, etc.

1789

23 août

 Transcription sur les registres des décrets de l’Assemblée Nationale relatifs à l’abolition de tous les privilèges.

2 novembre

Les biens du clergé sont mis à la disposition de la Nation

14 novembre

Adjudication du bail de gourmettage. Le droit de gourmettage consiste seulement à « conduire les marchands dans les caves des habitants de la paroisse et à charger à l’exclusion de tous autres vins et eaux-de-vie vendus aux-dits marchands »

21 novembre

Publication à la porte de l’église des différents décrets concernant la vaisselle et l’argenterie à porter et à monnayer pour le supplément des tailles des privilèges. Il faut se faire inscrire sur une liste mais le 28 novembre « aucune personne n’a demandé à y être inscrite ». Cette contribution patriotique ne semble pas soulever l’enthousiasme.

24 décembre

« Il a été rendu compte des bruits qui se répandaient dans le bourg que M. le comte de Brienne résidant actuellement dans son château avait reçu des voitures d’armes à feu, y avoir retiré différentes personnes suspectes et avoir fait des approvisionnements considérables de vivres, qu’il y avait des troupes étrangères cachées, que ces bruits avaient alarmé et inquiété différentes villes et bourgs voisins au point que l’on annonçait que l’on devait venir en force pour attaquer, brûler le château et même le bourg de Bienne ».

 Le conseil municipal sous la présidence de Claude Janny, syndic municipal, se rend immédiatement au château : « Nous avons trouvé M. le comte de Brienne auquel nous avons fait part du sujet de notre transport, ce qu’il a reçu avec bonté et sensibilité et a donné l’ordre à ses domestiques de nous conduire partout où nous le jugerions à propos ; il nous a même introduit dans le salon de compagnie où nous avons trouvé Mme la comtesse, son épouse, avec quatre dames formant la compagnie ordinaire et trois messieurs tant du bourg de Brienne que des environs, de là nous nous sommes rendus dans différents appartements où nous n’avons trouvé que les femmes de chambre et d’autres gens de la maison, après avoir parcouru successivement tous les étages et visité toutes les pièces les unes après les autres, nous somme montés aux combles et greniers. Nous sommes ensuite descendus dans la cuisine et office : nous n’y avons vu que des provisions ordinaires ; nous avons même visité toutes les caves et souterrains. Ensuite les pavillons dont l’un est occupé ordinairement par Mgr l’Archevêque de Sens, dans lequel nous n’avons trouvé que ballots et caisses de livres… » Mais ils n’ont rien découvert de suspect. Voilà l’évènement le plus important de 1789.

1790

Le comte fut réélu Maire quelques jours après la perquisition. Cette même année commença la reconstruction de la tour de l’église. L’ordre des Minimes est supprimé et l’école militaire fermée.

14 juillet

Le comte de Brienne, chef de la municipalité offre un banquet de 150couverts pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la Bastille.

1791

13 janvier

Le curé Geoffroy et ses vicaires refusent le serment constitutionnel.

Juillet

Est instituée la Société des Amis de la Constitution dont les réunions avaient lieu à l’Hôtel de ville, les lundi, jeudi et samedi à 5 heures du soir. Quelques temps après elle prit le nom de Société Populaire. On s’y réunissait pour voter les motions, pour y commenter les événements, pour y faire la lecture des journaux de Paris. De temps en temps, les membres du club organisaient des banquets fraternels où l’on buvait à la Nation et au triomphe de la Liberté. L’ex-comte de Brienne y assistait.

2 octobre

« Le Conseil Général de la Commune s’étant assemblé s’est transporté en corps à l’église à l’effet d’y entendre les vêpres pour après assister à la lecture de la Constitution Française acceptée par le Roi. Les vêpres terminées, MM. les officiers municipaux ont fait à haute et intelligible voix lecture de la Constitution Française après laquelle M. Louis-Marie-Athanase de Loménie, Maire de Brienne a fait un discours rempli de patriotisme et ensuite il a chanté un Te Deum ».

1792

31 janvier

Janny, député de l’Assemblée Nationale, syndic de la Commune écrivait à un de ses amis : « Nous avons eu à Brienne du mouvement par rapport à du grain qu’on a arrêté. On ne veut point de seigle… Les impôts produisent aussi du mouvement car sur 1 franc de revenu on fait payer 12 sols 9 deniers ; je ne sais ce qui arrivera mais je crains bien l’effet de tous ces mouvements. Il est temps que l’on s’entende et que la paix se rétablisse. Toutes les denrées augmentent considérablement. Il n’y aura bientôt plus moyen de vivre ».

11 février

Janny écrivait : « Nous sommes tranquilles depuis qu’on a arrêté le grain et que la municipalité l’a fait vendre à 1 franc 2 sols au-dessous du prix courant ».

Ces lignes résument bien la situation dominée par les problèmes économiques.

Octobre

Il est fait injonction aux boulangers de faire du pain. La municipalité va siéger en permanence à l’Hôtel de ville.

1793

Des ordres parviennent à Brienne pour le resserrement de la surveillance des gens pouvant être suspectés de froideur à l’égard du gouvernement révolutionnaire. La société Populaire tient alors ses séances à l’église. On peut encore lire au-dessus du portail « Société Populaire ». Le comité de surveillance s’installe dans la sacristie.

5 mai

Il a été dit qu’il était nécessaire que l’on fît faire des piques pour armer les citoyens de la commune qui n’avaient point de fusils.

2 juin

Les membres du Comité de Sûreté dénoncent le citoyen Jean-Baptiste Blanchot, architecte hydraulique au service du citoyen Loménie « de dire que ce que faisait la Convention Nationale n’était pas propre à essuyer son derrière ». Après délibération, Blanchot est censuré avec injonction d’être, à l’avenir, plus circonspect.

4 août

On élève un autel à la Patrie sur la place de la réunion (ancien champ de foire) et sur lequel sera gravée la Déclaration des Droits avec l’inscription : « Le Citoyen naît, vit et meurt pour la Patrie ».

2 octobre

On arrête une voiture de grain et on vend ces grains.

20 octobre

La municipalité, le Comité Populaire, le Comité de Surveillance, se réunissent devant l’autel de la Patrie pour une grande fête civique qui a pour but, non seulement de fraterniser et de renouveler le serment de fidélité à la République une et indivisible, mais aussi et surtout de déclarer que la commune ne connaissait aucun citoyen suspect en sein. Elle recommandait au Comité de Surveillance de surveiller avec le même zèle et la même exactitude tous les citoyens.

Il est vraisemblable – plusieurs auteurs le pensent – que ce discours ait été fait pour rassurer et éviter l’ingérence du district et du département afin de protéger le citoyen Loménie.

Ce dernier est inquiet, en novembre Danton qui était venu se reposer un peu à Arcis-sur-Aube vient rendre visite au comte de Brienne. Il lui témoigne la plus grande estime et l’assure de son appui en toutes circonstances. Rencontrant quelques jours plus tard l’intendant du château, il lui dit : « Comment se porte le brave Loménie ? » « Il se porte bien au physique mais il n’en est pas de même pour le moral » répondit l’intendant. Danton dit alors « Fais en sorte de le rassurer et dis-lui que tant que j’existerai on ne portera aucune atteinte ni à sa liberté ni à sa vie ».

Ce même mois, le frère du comte, l’ex-cardinal de Loménie, évêque constitutionnel de l’Yonne, était mis en état d’arrestation. Il restera trois mois à la prison d’Auxerre, puis, reconduit chez lui à Sens où vient l’ordre de le transférer à Paris et d’arrêter les autres membres de sa famille. Pour son malheur, le comte, inquiet de la santé de son frère, était allé le voir et fut arrêté avec ses trois fils adoptifs. Ces trois derniers furent conduits directement à Paris alors que le comte est conduit sous escorte à Brienne.

Le comte reste quelques temps au château où la surveillance se relâche. Ses amis lui conseillent de fuir à l’étranger mais, confiant, il s’y refuse.

Les habitants de Brienne et ceux des 32 communes voisines envoient une délégation à Paris pour réclamer sa liberté. Une pétition est remise à Danton qui alla trouver Robespierre. Danton devait être exécuté le 5 avril 1794. Quelques jours plus tard, l’ordre fut donné d’amener le comte à Paris…

1794

Janvier

L’École militaire est transformée en ateliers après avoir été pendant quelques mois convertie en prison. Le Comité du Salut Public, le 20 ventôse de l’An II, ordonne l’approvisionnement pour 1 500 ouvriers, 100 charretiers et 400 chevaux. Six jours après, on réquisitionne dans les forêts du pays le bois nécessaire à la construction de 3 000 voitures et caissons.

7 ventôse An II

Le Conseil Général de la commune considérant que le citoyen Loménie avait été constamment attaché à la Révolution, qu’il avait, dans toutes les circonstances, donné des preuves manifestes du plus pur civisme et patriotisme, aucun motif ne paraît s’opposer à ce qu’il lui fut délivré un certificat de civisme.

12 ventôse An II

Le citoyen Loménie mis en état d’arrestation présente un mémoire détaillé de la conduite qu’il avait tenu depuis le 1er mai 1789. Les membres du conseil attestent que tous les faits contenus dans le mémoire sont conformes à la vérité.

19 avril 1794

A Brienne on espère le retour du comte et de ses fils et on célèbre la fête des “Martyrs de la Liberté”. La comtesse et ses brus sont invitées. Elles ne peuvent refuser et arborent la cocarde tricolore pour assister à la procession des bustes de Marat et des conducteurs de la Révolution. La procession était conduite par l’officier municipal, un épicier de Brienne. Après la prestation solennelle du serment de fidélité à la Liberté, un banquet clôtura les cérémonies. Le chœur de l’église avait été transformé en salle à manger, le vin coulait à flots. Ils portèrent des toasts à Robespierre auquel ils associèrent le nom de Loménie.

23 Floréal An II (10 mai 94)

Le comte et quatre membres de sa famille étaient décapités.  Cet épisode tragique n’avait pas été voulu par les Briennois.

En 1794 et 1795, la vie continue, vie dure aggravée par les réquisitions de l’armée. Il y avait pénurie de tout, des chandelles comme du cuir. On pourrait à travers les délibérations des assemblées communales, citer encore de nombreuses anecdotes intéressantes mais, l’essentiel a été de montrer comment à Brienne comme dans toute la France, les habitants qui n’étaient que des sujets sont devenus progressivement des citoyens. Cette mutation n’était pas évidente, elle fut progressive et incomplète car si chaque citoyen est devenu livre, le pauvre est resté pauvre…

 

CHAOURCE

Rue des fontaines et l'église St Jean-Baptiste

Il faisait froid en ce mercredi 11 mars, l’hiver avait été d’une rigueur exceptionnelle, atteignant des températures durables de -20° et n’en finissait pas de mourir. Pourtant les habitants s’étaient rassemblés nombreux en l’Auditoire du bailliage et baronnie de Chaource, à l’appel du brave curé Jobard qui veillait sur ses ouailles avec bonté et sollicitude, aidé par son dévoué vicaire, l’abbé Martinot. Le prêtre, au prône du dimanche précédent avait donné lecture des lettres royales et de l’ordonnance du grand bailli de Troyes, relatives à la réunion des Etats-Généraux. Mais à huit heures, le sol était couvert de neige et la froide bise d’Est pénétrait dans l’auditoire en mauvais état et ouvert de toutes parts. Considérant que la rédaction des cahiers de remontrances devait exiger un travail de plusieurs heures, les habitants avaient demandé de se transporter dans un endroit plus commode. Les autorités locales représentées par Edme Le Cors, avocat en Parlement, bailli de Chaource, Président de l’Assemblée, Charles Poinsot, greffier, Jacques-Edme Regnault de Beaucaron, avocat en parlement, procureur fiscal, avait aussitôt acquiescé et l’annonce avait été faite immédiatement au son du tambour aux carrefours accoutumés, de se rendre dans une salle basse de l’hôpital.

Il y avait là tous les bourgeois de la ville : hommes de loi, médecins, marchands… dont beaucoup faisaient partie du corps municipal. Les artisans y étaient largement représentés, les laboureurs n’avaient pas hésité à se déplacer de leurs fermes isolées, pour défendre leurs intérêts. Ils étaient là, quelque 500, qui se pressaient dans une salle exigüe, conscients que l’enjeu était capital. Maître Poinsot lisait les premières propositions déjà élaborées par l’assemblé municipale. Le public, attentif, écoutait. Puis, la tension montait brusquement pour une discussion animée, apaisée parfois par les conseils de Regnault de Beaucaron qui avait troqué sa plume de fin poète déjà renommé, pour celle de jurisconsulte éclairé.

On parlait beaucoup, on écrivait de même : sur le vote par tête des députés aux Etats-Généraux, de la nécessité d’une Constitution qui assure les droits du trône et du peuple, de la répartition équitable des impôts entre tous les citoyens, de la suppression des aides, de la réforme de la gabelle, du rachat des droits seigneuriaux, de la liberté de la presse, de la réforme du code criminel, du développement de l’instruction publique dans les campagnes… On en profita pour demander que les impôts sur les corvées soient employés à la construction de la route Troyes-Tonnerre par Chaource, cette requête ayant fait auparavant l’objet d’un dossier adressé au Roi et signé conjointement par les différents seigneurs des lieux, par le clergé local et par les représentants des 14 villages traversés.

Cent trois personnes signèrent le procès-verbal qui devait être transmis par les soins de quatre délégués à l’Assemblée du baillage de Troyes.

Le 6 avril, Le Cors, premier échevin de la ville, de retour de l’Assemblée du baillage, annonçait que Nicolas Parent, natif de Chaource où il résidait en son domaine de la Cordelière, avait été désigné pour siéger comme député suppléant du Tiers-État aux États-Généraux. Connu pour sa sagesse et sa modération, Nicolas Parent faisait partie d’une lignée de juriste établie à Chaource depuis le XVIe siècle et occupait la charge d’avocat du roi à Troyes. Il ignorait alors que cette ascension dans le monde politique devait se terminer cinq ans plus tard sous le couperet de la guillotine.

En juillet 1789, on apprenait par le messager royal qui assurait le service régulier Troyes-Chaource, que Jean Parisot dit « St Jean », avait été condamné par la Cour du Parlement de Paris à être roué vif sur la place de Chaource. Emporté par la colère et ne pouvant faire face aux impositions réclamées par le fisc, il avait assassiné, un soir d’avril 1788, dans une ruelle de Chaource, un receveur des aides trop zélé. On plaignit ce pauvre St Jean en espérant que le Roi ferait grâce.

La nouvelle de la prise de la Bastille était parvenue dans la province. Dans les quatre cabarets de la ville, sur la place du marché, des groupes commentaient l’événement. On redoutait et on espérait à la fois, pressentant que des moments difficiles étaient à craindre.

Le 26 juillet, des bruits insidieux se propageaient : des brigands venant de la capitale, se répandaient dans les campagnes, pillant et brûlant tout sur leur passage.

Les autorités ordonnèrent des mesures de sécurité. Des cavaliers partirent aux renseignements, les miliciens montèrent la garde jour et nuit, même les paysans s’armèrent et patrouillèrent dans les environs. Mais, les brigands restant toujours invisibles, la rumeur cessa d’elle-même.

Quoiqu’il n’y eût pas d’hostilité profonde entre les différentes classes sociales, Chaource apprit avec satisfaction que les privilèges avaient été abolis dans la nuit du 4 août. Cette décision touchait les deux possesseurs de la baronnie :

-Marie-Claude Alexandre de Pons, marquis de Praslin, représentant de la famille de Praslin qui avait acheté la baronnie en 1601 à Henriette de Clèves, duchesse de Nevers.

-L’abbé de Montiéramey, Charles Joseph Marie Rafaelis de Saint Sauveur, évêque de Tulles, qui la tenait en vertu d’un don en faveur de l’abbaye, effectué entre 879 et 889 par Robert, Comte de Champagne.

Il y eut toutefois quelques irréductibles aux réformes, témoin cette information parue dans l’Observateur du 5 septembre 1789 :

« EMPRISONNEMENT D’UN GENTILHOMME CHAMPENOIS qui excitait ses concitoyens à piller la maison d’un commandant de la Milice Bourgeoise.

Dans la petite ville de Chaource en Champagne, M. Bxx gentilhomme et Chevalier de St Louis, se distinguait depuis longtemps par ses opinions antipatriotiques. Il fit dernièrement un voyage à Paris. A son retour, il a tenu des propos tendant à semer la division. Il disait qu’il connaissait beaucoup d’accapareurs et il nommait ou désignait quelques citoyens. Il disait que le pain serait bientôt à 87 sous la livre et le blé à 12 francs le boisseau. Il exhortait à ne plus payer de subsides, etc… Des citoyens se sont assemblés extraordinairement. Les officiers de la Milice Bourgeoise ayant demandé dans l’assemblée si les auteurs des bruits sur les accaparements étaient connus, M. Bxx se leva répondit que les bruits étaient fondés et refusa de donner des preuves ou seulement des indices. Les citoyens lui reprochèrent cette conduite malhonnête. M. Bxx entra en fureur et osa frapper le juge. Le fils de M. Bxx, citoyen estimable, poussé par l’amour filial, fend la presse et s’efforce d’emmener son père. Celui-ci arrache l’épée de son fils et veut lui plonger dans le sein et a le bonheur de porter le coup à faux. L’assemblé se sépare. M. Bxx reste avec un petit nombre de citoyens et leur dit « Allons mes amis, que craignez-vous, il n’y a plus de loi, on peut se faire justice soi-même. Courez chez le commandant de la Milice, c’est un accapareur. Pillez, saccagez tout chez lui, vous pouvez le faire impunément ». Des détachements de la Milice virent dissiper l’auditoire de M. Bxx et se saisirent de sa personne. Le 31 août, il a été conduit garroter dans les prisons de Troyes ».

L’évènement a peut-être été exploité par la presse parisienne. Néanmoins, Barbuat de Maison Rouge que l’on identifie sans peine, avait eu maintes fois des démêlés avec les représentants de la justice et ne jouissait pas de l’estime des habitants. Son incarcération fut de courte durée car on le signale de nouveau à Chaource en 1790.

L’année 1789 se terminait ; le 14 décembre fut votée la loi qui organisait les communes et leur conseil. Le premier Maire élu de Chaource fut donc Edmée Regnault, médecin, âgé de 61 ans, assisté de J.B. Claude Berthelin, procureur de la Commune.

 

MARIGNY LE CHATEL

l'ancien moulin

Bien qu’ayant connu une certaine prospérité et une certaine puissance, puisque chef-lieu de Baronnie jusque vers le XVe siècle, époque où sa forteresse fut détruite, Marigny compte encore en 1788, 114 feux (572 habitants).

La population est répartie n laboureurs et manouvriers, mais l’introduction vers 1780 de filatures de coton a changé quelque peut l’aspect général de la vie du village. On trouve en même temps que des manufactures de coton, des métiers à faire la toile et deux métiers à bas. Aussi, la main-d’œuvre manque au moment des travaux agricoles puisque les enfants – même en dessous de 12 ans – sont employés aux filatures. Il arrive que le grain pourrisse dans les champs. Ce n’est pas le cas en 1788 puisque de gros orages de grêle ont en partie détruit les récoltes.

Dans la paroisse on trouve un établissement genre “Hôtel Dieu”, avec deux sœurs de la Congrégation de Nevers. L’une s’occupe de l’hôpital et des soins des pauvres, l’autre de l’école des filles. Un instituteur laïque, pour les garçons, est nommé par un conseil de notables, de 1780 à 1788. Il s’agit d’un certain Jean-Jacques Renvoyé, personnage assez cultivé pour son époque.

Le seigneur de Marigny est Jean-Nicolas de Bollogne (ou de Boullogne), comte de Nogent-sur-Seine, intendant des Finances. Son fils, Paul-Esprit-Charles de Bollogne héritera du château vers 1786 mais émigrera à la Révolution.

A Marigny la plupart des corps de métiers sont représentés et les rues pavées facilitent la circulation. Les habitants sont assez à leur aise ; il y a peu de pauvres, sauf dans les années stériles.

L’administration par contre est très complexe et les impôts qui en découlent très lourds. En effet, Marigny dépend de l’Intendance de Châlons (sur Marne (aujourd’hui en Champagne)), de l’Election de Troyes, du grenier à sel de Villemaur (sur Vanne), du Parlement de Paris, du Diocèse de Troyes, du Doyenné de Marigny (33 paroisses), du Gouvernement de Champagne et, avant tout, du Baillage de Sens. L’abbesse du Paraclet reçoit, de plus, la totalité des grosses dîmes dûes au Clergé.

On peut penser qu’en tête du Cahier des Doléances – malheureusement disparu – rédigé au nom de la population par Jean-Baptiste Villain, greffier et René-Joachim Meignan, chirurgien, devaient figurer les revendications à propos de l’administration et des impôts.

Signalons que parmi les 495 députés du Baillage de Sens, René-Joachim Meignan fut choisi pour participer à la Commission des vingt membres qui rédigea le Cahier de Doléances du Tiers-État du bailliage de Sens à partir du 13 mars 1789. Fait remarquable puisque trois Aubois seulement furent désignés.

On a retrouvé, dans les Cahiers de Doléances du canton, certains articles identiques ; on peut imaginer qu’ils étaient aussi écrits dans celui de Marigny :

« … respecter les lois fondamentales de la monarchie

… que tous les privilèges cessent puisque nous n’avons qu’un seul Roy, n’ayons qu’une seule Loi, ne faisons qu’un seul peuple

… que le Tiers-État soit relevé de l’état humiliant dans lequel il a paru aux États de 1614 ».

 

MERY SUR SEINE

Pont sur la Seine à Méry

Quoique peu peuplé, Méry-sur-Seine comptait 280 feux (1 180 habitants), était un échevinage et le siège d’un baillage principal de Troyes (1). Le bailli était Claude Thomas Guerrapain, un enfant du pays. Son père était notaire royal et sa famille possédait une grande propriété dans le Quartier Bas. Il étudia le droit à Reims et fut reçu avocat à Paris. Il était âgé de 35 ans en 1789.

La ville était administrée par trois échevin, l’un d’eux faisant fonction de maire. Les limites de la ville étaient constituées par les anciens remparts dont le tracé fut repris plus tard par le canal, depuis le Petit Mail jsuqu’à l’entrée du Bassin. Quant au Quartier Bas, il devait avoir à peu près la même emprise qu’aujourd’hui. On imagine la densité de la population sur un si faible espace. Les fossés de la ville avaient été vendus à des particuliers, mais il subsistait çà et là, quelques pans de murailles.

La place publique, témoin de tant d’événements au cours des siècles, occupait à peu près l’emplacement de la place Croala. C’est là que se dressait la halle, très utile pour la tenue du marché aux grains ; il y avait aussi un bâtiment servant d’auditoire royale et de prison. C’est dans cet édifice qu’était la “chambre commune”. Il appartenait aux chanoines de Vincennes qui étaient seigneurs de Méry, Châtres, Droupt St Marie, St Oulphe et Mesgrigny.

« Nulle terre sans seigneur » proclamait-on ! Celui de Droupt St Basle était Etienne Paul Guillaume de Chavaudon, dit le Chevalier de Ste Maure, ancien capitaine des dragons, issu d’une vieille famille noble. Résidant dans son château construit dans les années 1580, il était fort riche et ne paraît pas avoir toujours vécu en bonne intelligence avec les habitants qui engagèrent contre lui un procès relatif aux usages (de 1767 à 1772). Il était propriétaire, en autre, des moulins de Beauregard, sur la rivière du même nom, et du Moulinet, sur le ruisseau de Ruez, à Droupt Ste Marie, ainsi que de l’étang de Mesgrigny.

Claude Godard d’Aucour, par ailleurs Fermier Général, était seigneur de Plancy, Étrelles et St Just. Il était considéré comme un libéral. La comtesse Amélie d’Hautefort, d’origine allemande, résidait avec sa mère dans son château de Villacerf. Elle était Seigneur de cette paroisse, ainsi que de Chauchigny et de Fontaine-lès-Grès. Elle possédait de nombreuses terres dans les environs, ainsi que le moulin de St Mesmin. Tous ces bien avaient été obtenus par une donation de l’électeur Charles Albert de Bavière et faisaient partie de la dot de sa mère. Un noble, lui aussi très riche, Claude Morel de Villiers, résidait à Mesgrigny où il possédait un vaste bâtiment situé près de l’église et beaucoup de terre. Il n’était cependant pas seigneur du lieu.

Qu’en était-il des droits féodaux ? il semble que de nombreux étaient en désuétude. Ainsi, Godard d’Aucour écrit aux habitants de Plancy au début de la Révolution : « En achetant cette terre, j’ai acquis et payé les droits qui la décorait, au nombre d’une cinquantaine d’après les anciens titres. J’en ai si peu abusé que vous ne les connaissez même pas ». D’après cette lettre, il ne devait guère subsister que les corvées. Quant aux habitants du Bachot, ils étaient tenus d’entretenir le pont, moyennant le droit de pâture. Il devait y avoir encore, çà et là, des terres dites “censives” sur lesquelles les signeurs prélevaient une part de la récolte (2).

 Les péages existaient pour la navigation sur l’Aube. A Plancy, leur montant était d’environ 1 500 livres par an (3), somme perçue par Godard d’Aucour qui devait en contre partie entretenir et réparer les vannages.

A Méry, les chanoines de Vincennes louaient le droit de pêche sur des portions de rivière à des pêcheurs professionnels au nombre de sept. Madame d’Hautefort avait à son service un garde des chasses, pêches et bois de la seigneurie de St Mesmin. Elle louait aussi la pêche sur le Melda à Villacerf. En revanche, les habitants de Vallant avaient obtenu du bailli de Sens, dès 1666, le droit de pêche “dans la Seine et autres ruisseaux”.

Les habitants de Chauchigny dénoncent dans leur cahier de doléances, la noblesse qui « abusant de son autorité et de ses prérogatives, plonge les pauvres particuliers de la campagne dans la plus grande misère et consternation par différentes voies illégales ». Ainsi, les nobles « entretiennent des quantités considérables de lapins dans des remises ou garennes et ces rongeurs détruisent les récoltes en grain et broutent les vignes en hiver ». Une plainte identique est formulée à Savières. En outre « ils font revivre des servitudes de cens, rentes et autres, anéanties depuis 200 ans et solennellement proscrites ».

Méry possédait deux églises : l’église paroissiale et celle du Prieuré St Robert. Cette dernière était entourée d’un cimetière. Le Prieuré dépendait de l’abbaye de Molesme. Il lui était attaché deux chapelles, l’une sous l’invocation de St Louis et l’autre de St Éloi. Il y avait donc deux chapelains qui percevaient les revenus des fondations. Pierre Blampignon curé de St Lyé était titulaire de la chapelle St Éloi qui lui procurait un revenu de 135 livres, moyennant un service avec vêpres le jour de la fête de St Éloi. Le Prieuré possédait à Méry 72 arpents de terre et 14 arpents de prés. Il n’y avait plus de moine et le Prieur “commanditaire” qui percevait des sommes importantes, ne résidait pas à Méry. La situation du Prieuré St Georges (paroisse de Vallant St Georges) était la même. Il y avait une chapelle, une maison, ancienne demeure des moines, devenue une ferme avec de vastes dépendances, 117 arpents de terres et de prés. En plus de la location de tous ces biens, le Prieur était gros décimateur. Il est vrai qu’en contre-partie, il devait entretenir divers bâtiments, notamment l’église de Droupt Ste Marie. Il résidait à Paris.

La dîme rapportait beaucoup plus aux Prieurs qu’aux curés et ceux-ci s’en plaignaient. Christophe Le Choiselat, curé de St Oulph, écrit en 1781 que les gros décimateurs notamment les religieux de Molesme, accaparent la plus grosse partie des revenus. Il fait remarquer « qu’ils n’ont jamais donné un liard aux pauvres de la paroisse ». les curés percevaient surtout les dîmes novales, sur les terres récemment défrichées et les menues et vertes dîmes, sur les jardins. Leurs ressources étaient modestes et certains menaient la vie de paysans. Ainsi, Antoine Bonfils, curé de Droupt Ste Marie, élevait quelques vaches. D’autres étaient congruistes (4), comme Pierre Gouverne, curé de Chapelle-Vallon en 1788. La Commanderie du Temple était à la fois Seigneur et Décimateur de la paroisse. « Il n’a pas les moyens de soulager les pauvres, qui auraient pourtant bien besoin d’assistance, explique-t-il, et la Commanderie, quoique très riche, ne fait rien pour eux ».

Il y avait à Méry trois ecclésiastiques : le curé Antoine Munier, son vicaire Jean-Baptiste Souillard et le chapelain de l’Hôtel-Dieu, Pierre Guillemot qui était tenu de dire des messes et d’enseigner aux enfants les rudiments du latin.

Le clergé régulier n’était représenté que par deux chanoines du chapitre de Plancy et deux religieuses de la Congrégation de la Charité de Savières.

Les biens du clergé occupaient le tiers du finage. Ces propriétés qui échappaient à la taille appartenaient au Chapitre de Vincennes, à la chapelle de Vincennes, aux Chartreux de Troyes, au Chapitre de St Pierre de Troyes, aux Dames d’Argentolles, à l’abbaye de Montier-la-Celle de St André, au Prieuré St Robert, au curé de Méry, à la Fabrique de Méry et à la Fabrique de St Jean de Troyes.

Si l’agriculture constituait une ressource importante, la bonneterie s’était développée dans les villages environnants depuis 1750. On dénombrait à Méry 24 laboureurs. La plus grosse exploitation était celle de Louis Gay qui faisait valoir 97 arpents de terres labourables, 17 arpents de prés, 6,5 arpents de bois (y compris les 8 arpents de terres et prés dont il était propriétaire). 81 métiers de bonneterie occupaient 81 ouvriers et il y avait 89 fileuses (Les cahiers de doléances du baillage de Troyes).

Le développement de cette nouvelle activité était enlevé des bras à l’agriculture et les laboureurs s’en plaignaient. A Vallant, ils écrivent : « Les faiseurs de bas occupent tant de monde que les laboureurs ne pourront plus faire leur moisson. Les gens disent qu’ils sont plus tranquilles à leur coton que d’aller aux champs. » Dans le cahier de doléances de Rhèges, on lit « il faut réduire au nombre proportionné à la population les métiers et fabriques dans les campagnes, en obligeant les fabricants à interrompre leur fabrique dans les temps des moissons. » Nombre de villageois cherchaient à échapper aux durs travaux des champs. C’est ce que fit Charles Marinot, fils d’un laboureur de Droupt St Basle, qui était attaché comme domestique à la personne de Charles-Estienne de Chavaudon (fils d’Etienne-Paul) et le suivit lors de son émigration.

La taille et le vingtième étaient de lourds impôts directs. Le cahier de doléances de Châtres mentionne : « Le Roi sera très humblement supplié de prendre en considération que les tailles et vingtièmes sont des impôts d’autant plus onéreux qu’ils ne frappent que sur la classe la plus indigente. » Les impôts indirects étaient encore plus impopulaires. Pour la Gabelle, Méry dépendait du grenier à sel de Villacerf. La Champagne étant pays de Grande Gabelle, chaque famille était forcée à acheter 7 livres de sel à 14 sols la livre, alors qu’un manouvrier ne gagnait qu’une livre par jour. Après la suppression de cet impôt, le sel ne se vendra plus que 2 sols la livre ! Les cahiers de doléances de Droupt St Basle et Droupt Ste Marie traduisent bien cet état de fait : « Il faut demander une grande diminution dans le prix du sel qui est vraiment exorbitant » ainsi on préviendra « les contre-bandes et le délit qui les accompagne, d’où suivent la ruine et l’infamie des pauvres familles. »

Les aides étaient aussi un impôt très mal accepté, payé à la fois par les producteurs de vin – il y avait des vignes dans la plupart des villages – et par les cabaretiers et “détailleurs d’eau-de-vie”. Il donnait lieu à de nombreuses vérifications opérées à toutes heures. D’après un était du 10 décembre 1790 (dernière année ou cet impôt fut perçu), faisant figurer les paiements en retard dans le secteur de Méry, cette imposition apparait très lourde. On apprend ainsi que Victor Legras, cabaretier à Ste Syre, devait payer 162 livres et, parmi les “détailleurs d’eau-de-vie” on relève le nom de Pierre Croala de Méry qui avait un retard de 90 livres.

Lors de la création des districts, une lutte longue et douteuse eut lieu entre Arcis et Méry pour le siège du chef-lieu. Méry expliqua au Comité de Constitution :

-Qu’elle commandait le passage de la Seine au point où commence la navigation. (Les ponts étaient rares et, en amont, le lit ensablé ne permettait pas le passage des bateaux)

-Qu’elle était coupée de grandes routes qui facilitaient la circulation des grains, des vins de la Montagne et des bois de charpente et de chauffage de la Traconne.

-Qu’elle était environnée de riches paroisses de la vallée.

Mais, Méry était isolée l’hiver par les crues de la Seine et de l’Aube. Châtres était souvent coupé de Méry et, plus tard encore, on signalait que la prairie entre Étrelles et Granges était impraticable de 6 à 9 mois par an. C’est surtout grâce à ces derniers points qu’Arcis put triompher.

 

1 – Le baillage secondaire de Méry comprenait 9 paroisses : Méry, Bessy, Droupt St Basles, Droupt Ste Marie, Maizières, Mesgrigny, Pouan et St Oulph, alors que, curieusement Vallant appartenait au baillage de Sens et Étrelles à celui de Sézanne

2 – En effet, Jean-Benoist Peytel, contrôleur des actes de Méry, écrit en 1790 : « Je ne suis chargé d’aucun recouvrement des cens et rentes. » ce qui laisse supposer que ces droits féodaux n’étaient pas éteints.

3 – Une boutique à poissons payait 6 livres, un grand couplage (bateaux attachés latéralement) 4 livres 10 sols, un petit couplage 3 livres, un passage de brelle (bois flottant) 3 livres.

4 – Un prêtre congruiste percevait la “portion congrue”, somme fixée, versée par l’Ordre dont il dépendait, à l’exclusion de tout autre revenu.

 

NOGENT-SUR-SEINE

Quai du Pont au Charbon

A l’aube de la Révolution de 1789, la population nogentaise présente un reflet assez fidèle de l’état d’esprit des Français à cette époque charnière de notre histoire. La situation sociale n’y était pas brillante. L’activité du port s’y était considérablement ralentie ; les mariniers, les portefaix, les journaliers restaient, pour la plupart, inoccupés, le travail manquait, le pain aussi ! La rareté des grains se faisait sentir de façon alarmante. La disette menaçait, les prix augmentaient ! Les représentants du département aux Etat-Généraux s’en émurent et envoyèrent des subsides à la municipalité pour secourir les plus démunis ; quoi de plus étonnant si la révolte grondait, habilement stimulée par des meneurs.

Pourtant, en 1789, tous les Nogentais fêtèrent joyeusement ensemble la prise de la Bastille au cours d’un banquet mémorable sur la promenade du canal Terray. Mais, la belle entente ne dura pas. Les passions s’envenimèrent, le fanatisme déchaîna des violences : on s’en prit aux nobles, aux riches et aux prêtres ! La lie de la population envahie l’église Saint Laurent, brisa statues et mobilier, profana les vases sacrés, souilla le maître-autel.  Dans une chapelle latérale, l’arbre de l’Apparition à Marie-Madeleine, au-dessus de l’autel, fut sauvé de la destruction grâce à l’idée du notaire Lenoir qui le fit coiffer d’un bonnet phrygien pour le transformer en arbre de la liberté. Les capucins furent chassés du couvent qui devint le temple de la justice.

Le blé continuait d’être rare et cher… La population en réclamait au propriétaire des Grands Moulins, à prix réduit ; comme il refusait, elle faillit le lyncher ! L’émeute menaçait. L’intervention du député Robin calma les esprits. Il fit distribuer le blé à un prix acceptable et tout rentra dans l’ordre… pas pour longtemps !

Voici l’extraordinaire aventure vécue par Lazare Taupenot, Maître des postes. Il profita sans doute de sa fonction pour se livrer au commerce des grains et s’enrichit. Les Sans-Culottes l’apprirent, l’arrêtèrent, le traînèrent à travers la ville en le frappant et l’insultant puis le pendirent à un réverbère, près des ponts. Témoins de la scène, deux braves Nogentais, une fois les agresseurs partis, coupèrent la corde et aidèrent le malheureux Taupenot à s’échapper dans une barque. Le calme rétabli, le pendu dépendu revint chez lui. Pour témoigner de sa reconnaissance envers la providence, il fit ériger deux croix de fer, l’une sur le pont Saint Edme, l’autre au carrefour de l’avenir St Roch.

Les Nogentais vécurent bien d’autres événements pendant cette période. En 1792, ils assistèrent au passage du cortège triomphal qui transféra le corps de Voltaire de Romilly-sur-Seine au Panthéon. Ils ramenèrent au Paraclet, en procession solennelle, les restes d’Héloïse et Abélard qu’ils inhumèrent dans le caveau d’une chapelle de l’église St Laurent où ils resteront huis ans. Ils vécurent en 1793 le procès du vicomte Terray et de son épouse, ceux de leur garde-chasse Roussat et de l’ancien maire de la Motte-Tilly, Rolland, tous deux incarcérés dans la maison d’arrêt de leur ville. L’année suivante, ils virent vendre dans les rues durant plusieurs jours, le mobilier du château de la Motte-Tilly.

En 1793, la population avait adopté avec allégresse la nouvelle Constitution que lui présenta le député Robin. La Convention l’en félicita. Toujours en 1793, le même Robin présida à l’application du décret prescrivant la fonte des cloches en vue de leur transformation en pièces d’artillerie. Il ordonna la descente du cinq des cloches de l’église St Laurent qui furent brisées et embarquées sur la Seine à destination de Paris.

Sous la Terreur, un Comité du Salut Public fut formé et chargé de rechercher les individus susceptibles de se livrer à des menées hostiles à la République.  Tous les conspirateurs furent impitoyablement traqués, emprisonnés ou envoyés devant les tribunaux. Il fit ainsi arrêter de nombreux Nogentais, souvent victimes de dénonciations.

L’année 1794 connut un été très chaud. Dès la mi-juillet, les raisins étaient mûrs dans les vignes du Cardinal. De mémoire de Nogentais, jamais récolte n’avait été si précoce. Pour marque l’événement, le conseil municipal décida l’envoi d’un panier bien rempli, aux membres de la Convention Nationale. Les députés apprécièrent le geste et les raisins aussi. Ils exprimèrent leur satisfaction par leurs applaudissements et le vote d’une motion que publia le Moniteur Officiel. 

Il est intéressant de signaler qu’avant et pendant la Révolution, deux Loges rivales coexistèrent à Nogent ; l’une relevant de la Grande Loge de France, l’autre du Grand Orient. Certes, les sociétés de pensées s’étaient très développées en France dans le dernier quart du XVIIIe siècle, mais qu’une ville d’aussi modeste dimension ait constitué un aussi riche vivier pour la Franc-Maçonnerie a de quoi surprendre.

C’est en 1790 que la ville de Nogent devint le chef-lieu d’un des districts formés dans le département de l’Aube, puis, par la suite, celui du canton et de l’arrondissement. Le premier maire élu en 1791 fut Gaspard Dufour auquel succéda l’ancien député Robin. Quant à la paroisse St Laurent qui relevait du doyenné de Pont-sur-Seine, elle se vit ériger à son tour en doyenné indépendant.

Puis Bonaparte vint, de Brienne à Nogent, s’embarqua sur le coche d’eau et s’en alla ver Paris ouvrir une nouvelle période de notre Histoire Nationale.

 

Eglise st Laurent, Arbre de l’Apparition à Marie Madeleine fin XVe s., il fut coiffé d’un bonnet phrygien, ce qui le sauva de la ruine


[Nogent adopte rapidement la Révolution et la République. Certes, nos ancêtres commirent des excès : arrestations arbitraires, prêtres molestés, église St Laurent profanée, cloches fondues, il est vrai pour fabriquer les canons devant défendre le pays, mobilier du château de la Motte-Tilly vendu dans les rues…

Pourtant, on reste loin des massacres de la Terreur à Paris. Les Nogentais de tout temps ont su se contrôler et la ville passa cette époque de troubles sans trop de dommages.

L’un d’entre eux émergea plus particulièrement : Robin, maire de Nogent et député de la Convention vota aussi bien la mort du Roi Louis XVI que la mise en accusation de Robespierre, par fidélité à son ami Danton, exécuté peur de temps auparavant.

Pas plus que les guerres, les révolutions ne sont “fraiches et joyeuses”. Elles font certes bouger plus rapidement les choses, laissent beaucoup de ruines, entrainent des exactions, des profiteurs de toutes sortes.

Et, le plus souvent, le peuple lassé de tant de désordres, accepte un dictateur.

1789, 1848, la Révolution Russe en 1917, se sont terminées ainsi.

Le résultat le plus probant de 1789 fut la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.]

 

 La Révolution de 1789 dans l’Aube n’a pas été un théâtre d’événements spectaculaires, mais elle offre un observatoire précieux de la France provinciale face à un bouleversement national. 

Loin des violences parisiennes ou des foyers d’insurrection du Sud‑Est et de l’Ouest, l’Aube incarne une Révolution prudente, administrative, modérée, où les transformations se font davantage dans les institutions que dans la rue.

Les villes du département citées — Troyes, Bar‑sur‑Aube, Bar‑sur‑Seine, Brienne, Nogent, Méry, Marigny, Chaource — ont surtout vécu la Révolution comme une réorganisation du pouvoir local, une recomposition des élites, et une adaptation progressive aux nouvelles structures (districts, municipalités, garde nationale).

Même la figure de Danton, pourtant natif d’Arcis, n’a pas transformé le département en foyer révolutionnaire : son influence s’exerce ailleurs, à Paris.

L’Aube apparaît ainsi comme un territoire révélateur d’une réalité souvent oubliée : la majorité des départements français n’ont pas été des scènes d’épisodes dramatiques, mais des espaces où la Révolution s’est diffusée par l’administration, la loi, et les mutations sociales lentes. 

C’est cette normalité, presque silencieuse, qui permet de comprendre comment la Révolution a réellement pris racine dans le pays : non par des explosions successives, mais par une transformation profonde et durable du quotidien.

 

 VOIR AUSSI :


Consitution civile du Clergé

Maison de Brienne

Prêtres jureurs et non jureurs

Eglise St Pierre de Bar sur Aube

Eglise St Etienne de Bar sur Seine


 


La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, une des premières consécrations juridiques de droits fondamentaux.


DANTON

  Danton vers 1790 – Musée Carnavalet – Paris   Le nom de Danton est encore commun dans la région d’Arcis-sur-Aube, particulièrement dans le...