dimanche 2 août 2026

La Mise au tombeau 1ère partie

 

Crypte de l'Église Saint Jean-Baptiste de Chaource - XVIe siècle

La Mise au tombeau se situe à la fin de la Passion du Christ et est relatée dans les quatre Évangiles : Jean (19,38-42), Luc (23,50-56), Marc (15,43-49) et Matthieu (27,55-61) ainsi que dans certains textes apocryphes.

Il n’existe pas une Mise au tombeau, mais une constellation de Mises au tombeau. Une scène unique, née du récit évangélique, mais qui n’a cessé de se multiplier, de se transformer, de se réinventer au fil des siècles, des régions, des ateliers et des sensibilités spirituelles. À partir d’un épisode bref et presque silencieux — l’ensevelissement du Christ — l’art chrétien a déployé l’une de ses méditations les plus profondes, les plus émouvantes, les plus riches en variations. Chaque époque y a inscrit sa théologie, sa liturgie, son imaginaire, ses peurs, ses espérances. Chaque sculpteur, chaque peintre, chaque communauté a recomposé la scène à sa manière, ajoutant un geste, un personnage, une lumière, une douleur, une tendresse.

Ce que les Évangiles racontent en quelques lignes, l’art l’a développé en une véritable dramaturgie : un corps étendu, des porteurs attentifs, des femmes fidèles, une mère silencieuse, un disciple endeuillé, un tombeau ouvert ou fermé, une pierre roulée, un linceul tendu, une grotte, un sarcophage, une cuve, un enfeu. Et pourtant, derrière cette diversité foisonnante, demeure une même intuition : celle d’un moment suspendu, où la mort n’a pas encore été vaincue mais où l’espérance commence déjà à respirer.

Explorer les Mises au tombeau, c’est traverser l’histoire de l’art chrétien depuis ses premiers symboles jusqu’à ses réalisations les plus monumentales ; c’est suivre les artistes dans leur effort pour dire l’indicible ; c’est comprendre comment une scène absente des Écritures dans sa forme artistique est devenue l’un des motifs les plus puissants de la dévotion occidentale. C’est aussi, à travers les variations infinies de cette image, approcher la manière dont les croyants ont voulu accompagner le Christ dans ce passage vers l’aube.

Ce texte propose de parcourir cette longue histoire : celle d’une scène unique devenue multiple, d’un geste devenu tradition, d’un tombeau devenu image. Une histoire où la pierre, la couleur, la lumière et la foi se répondent pour donner à voir, à travers les siècles, la profondeur d’un mystère.

La Mise au Tombeau est l’une des représentations les plus fascinantes de l’art chrétien, précisément parce qu’elle n’existe pas comme telle dans les Écritures. Les Évangiles racontent l’ensevelissement de Jésus — Joseph d’Arimathie descend le corps, l’enveloppe dans un linceul immaculé et le dépose dans un sépulcre taillé dans le roc — mais ils ne décrivent jamais la scène composée que l’art occidental fixera plus tard. Aucun texte ne mentionne la présence simultanée de la Vierge, de saint Jean, de Marie-Madeleine, de Marie-Salomé, de Marie Jacobé, de Nicodème et de Joseph autour du corps étendu. Aucun récit ne décrit un sarcophage, un enfeu, un drap tendu, un groupe de sept personnages figés dans une attitude méditative. Entre le récit biblique et l’image, il y a un espace : celui de la dévotion, de la contemplation, de la théologie incarnée dans la pierre et la couleur. C’est dans cet espace que naît la Mise au Tombeau, dès le IVᵉ siècle, dans les premières communautés chrétiennes qui cherchent à donner forme visible aux grands mystères de la foi.

Les premières représentations ne sont pas littérales. Elles apparaissent dans l’art paléochrétien sous forme de typologies : Jonas avalé par la baleine, puis recraché par le monstre marin. Cette image symbolise la descente du Christ dans le tombeau et sa Résurrection. « Car Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits ; de même le Fils de l’homme restera au cœur de la terre trois jours et trois nuits. » Les artistes ne cherchent pas encore à représenter l’ensevelissement : ils en donnent une image symbolique, une allusion, un signe. Selon Duchet-Suchaux et Pastoureau, il ne reste aucun exemple de représentation littérale de la Mise au Tombeau avant le Xe siècle. L’art chrétien préfère les symboles, les typologies, les allusions. La scène n’est pas encore fixée : elle n’a pas de composition, pas de personnages définis, pas de cadre.

À partir du Xe siècle, la scène commence à apparaître dans les manuscrits. Elle est encore hésitante, influencée par les typologies bibliques. Les artistes montrent parfois Joseph d’Arimathie déposant le corps, mais sans groupe structuré, sans linceul tendu, sans sarcophage. Avec le retour des Croisades, l’Occident découvre le Saint-Sépulcre. Les pèlerins rapportent des descriptions du tombeau, de la pierre roulée, du lieu où le corps fut déposé. Les Franciscains, gardiens des lieux saints, encouragent la méditation sur la Passion. Dans l’Empire germanique, dès le XIᵉ siècle, on construit des répliques architecturales du tombeau de Jérusalem. On y célèbre des rites complexes : dépôt symbolique du Christ, ostension de l’hostie, processions nocturnes. Ces liturgies ne sont pas des images, mais elles créent un imaginaire. Elles donnent au tombeau une forme, une présence, une matérialité. Elles préparent le terrain pour la scène sculptée.

Au XIIIᵉ siècle, la Mise au Tombeau devient une scène. Les artistes rassemblent les personnages dispersés dans les Évangiles. Ils inventent une composition stable. Ils fixent des gestes. Ils codifient des attitudes. Ils créent une image qui n’existe nulle part dans les textes, mais qui devient l’une des plus puissantes de la dévotion chrétienne. Joseph d’Arimathie tient la tête du Christ. Nicodème soutient les pieds. La Vierge se tient à proximité, parfois soutenue par Jean. Marie-Madeleine, avec ses cheveux dénoués et son vase de parfum, se place du côté des pieds. Les deux autres saintes femmes portent les onguents. Le Christ est étendu sur un linceul. Le tombeau est une cuve, un sarcophage, une grotte. La scène est complète. Cette formule n’est pas encore figée, mais elle existe. Elle circule. Elle se répand. Elle devient un modèle.

À partir du milieu du XIVᵉ siècle, la scène quitte les manuscrits pour entrer dans la pierre. Les tympans gothiques accueillent des Mises au Tombeau monumentales. Les chapelles funéraires se dotent de sépulcres sculptés. Un nouveau type apparaît : le Saint Tombeau, qui synthétise trois épisodes — la Mise au Tombeau, la Résurrection (soldats endormis), les trois saintes femmes au tombeau (avec deux anges). Ce monument répond à plusieurs rituels : dépôt d’un Christ aux bras amovibles, dépôt de l’hostie consacrée, ostension liturgique. Les sculpteurs doivent résoudre des problèmes techniques : comment montrer le poids du corps ? comment tendre le linceul ? comment représenter l’effort des porteurs ? Beaucoup choisissent une solution conventionnelle : le Christ semble flotter légèrement, le tissu est tendu comme un voile, les gestes sont figés. Mais cette convention n’est pas un défaut : elle est un choix théologique. Elle dit que la scène n’est pas un moment historique, mais un instant de méditation. Elle dit que le Christ n’est pas un cadavre, mais un corps promis à la Résurrection.

Le XVe siècle est l’âge d’or des Mises au Tombeau. Elles se multiplient en Champagne, en Lorraine, en Allemagne, en Belgique, en Suisse. Certaines sont en grandeur réelle, comme l’impressionnante œuvre de Ligier Richier. D’autres sont plus modestes, mais toutes sont d’une grande intensité. Les Mystères de la Passion influencent la scène. On ajoute des personnages non bibliques : soldats, acolytes, un « sarrazain » à Tonnerre, des anges à Bayon. La scène devient théâtrale, presque dramatique. Les Mises au Tombeau sculptées du XVe siècle témoignent rarement de la typologie biblique. Elles deviennent des scènes autonomes, centrées sur la douleur, la dévotion, la méditation. Elles sont souvent placées dans des enfeus, sous des arcades qui évoquent la grotte du sépulcre. Elles oscillent entre reconstitution et symbole.

La Renaissance apporte de nouvelles variations. Les vêtements à l’antique apparaissent. Les draperies deviennent plus fluides. Les lignes se sinuent. Les artistes cherchent à donner du mouvement, de la vie, de la tension. Rogier van der Weyden, Raphaël, le Titien, Michel-Ange, Juan de Juni donnent à la scène une intensité dramatique nouvelle. Le Caravage, avec son clair-obscur, en fait un moment de tension presque physique, où le corps du Christ pèse de tout son poids. Rubens, Dirck van Baburen, José de Ribera, Simon Vouet prolongent cette veine baroque, donnant à la scène une force émotionnelle nouvelle. Malgré la Renaissance, la formule médiévale persiste. Forsyth le dit : « Avec sa retenue dans l’expression des sentiments, la Mise au Tombeau appartient essentiellement au gothique tardif. » La scène résiste. Elle ne se laisse pas absorber par les nouveautés stylistiques. Elle garde sa structure, ses gestes, ses attitudes.

La dissolution de la Compagnie de Jésus en 1764 marque un tournant. Les grands programmes iconographiques disparaissent. La Mise au Tombeau devient plus rare. Au XIXᵉ siècle, elle se fait plus modeste, intégrée dans les chemins de croix. Elle est partout : dans les églises, les chapelles, les missions. Dans les départements dévastés par la Grande Guerre, des artistes comme Maurice Dhomme créent des Mises au Tombeau nouvelles, souvent très expressives. Au XXᵉ siècle, elle inspire encore : Paul Delvaux, en 1951, en donne une version où tous les personnages sont des squelettes, mêlant iconographie médiévale et danse macabre. Dans la tradition orthodoxe, la scène prend une autre forme : l’épitaphios, une grande étoffe brodée représentant le Christ étendu, portée en procession le Vendredi saint. Les fidèles passent sous le tissu, comme pour entrer symboliquement dans le tombeau et en ressortir avec la promesse de la Résurrection.

Chaque personnage occupe une place précise. Joseph d’Arimathie, riche notable, tient la tête du Christ ; sa bourse sculptée rappelle son statut. Il incarne la dignité, la fidélité, la responsabilité. Nicodème, mentionné seulement dans Jean, porte les pieds. Il apporte la myrrhe et l’aloès. Il est une figure de la nuit, de la recherche, de la discrétion. Marie-Madeleine, avec ses cheveux dénoués et son vase de parfum, se tient presque toujours du côté des pieds. Elle incarne l’amour, la douleur, la fidélité. La Vierge, dont la place varie, incarne la douleur silencieuse. Jean, jeune, imberbe, vêtu de rouge, soutient la Vierge. Les trois saintes femmes portent les onguents. Elles préfigurent les myrophores du matin de Pâques. Le linceul, tendu, flottant, drapé, symbolise la transition entre la mort et la Résurrection. Le tombeau, grotte, cuve, sarcophage, enfeu, oscille entre reconstitution et symbole. La position du Christ — tête à gauche — expose la plaie du flanc droit. Les gestes sont figés, méditatifs, symboliques.

La Mise au Tombeau est une scène paradoxale : absente des Écritures dans sa forme artistique, mais omniprésente dans la tradition chrétienne. Elle est née d’un besoin profond : celui de voir, de toucher du regard, de contempler ce moment où le corps du Christ, encore marqué par la Passion, est confié à la terre. Les artistes ont rassemblé des personnages dispersés, inventé des gestes, fixé des attitudes, pour donner à la dévotion un lieu où s’arrêter, un instant où méditer. À travers les siècles, elle est devenue l’une des images les plus puissantes de l’art chrétien, un pont entre l’histoire et la foi, entre le récit et le symbole, entre la douleur et l’espérance. Elle continue de nous toucher parce qu’elle dit quelque chose de profondément humain : la tendresse des derniers gestes, la fidélité des proches, la dignité du corps, et cette attente silencieuse qui précède l’aube.

Dans l’Évangile selon Matthieu, la Mise au Tombeau n’est pas seulement la dernière scène de la Passion : elle est ce moment suspendu où le silence commence à parler, où les témoins demeurent, immobiles, entre la défaite apparente et l’aube encore invisible. Elles sont là depuis longtemps, ces femmes venues de Galilée. Matthieu les montre « observant de loin », comme si la distance imposée par les soldats n’avait pas pu briser leur fidélité. Marie Madeleine, l’autre Marie, et la mère des fils de Zébédée : trois présences discrètes, mais essentielles. Leur regard, même éloigné, fonde leur rôle de témoins. Elles ont suivi Jésus pour le servir ; elles le suivront jusqu’au tombeau, puis au matin du premier jour, lorsque la pierre aura été roulée par un ange.

La mère des fils de Zébédée porte une mémoire particulière. Elle avait demandé pour ses deux fils les places d’honneur dans le Royaume : l’un à droite, l’autre à gauche. Et voici que l’avènement du Règne se réalise, mais dans une ironie tragique : ceux qui « siègent » avec le roi des Juifs sont deux bandits crucifiés. La scène de la croix répond à sa demande, mais dans un renversement qui dit toute la logique du Royaume : la gloire passe par l’abaissement, et la royauté par le bois du supplice. Sa présence au pied de la croix n’est pas un détail : elle est un rappel, une leçon silencieuse, un témoin de la manière dont Dieu accomplit ses promesses.

Lorsque vient le soir, un autre personnage entre en scène : Joseph d’Arimathie. Matthieu le présente comme « devenu, lui aussi, disciple de Jésus ». Sa foi, née peut-être dans le secret, rejoint celle du centurion et de ses soldats qui ont confessé le Fils de Dieu au moment de sa mort. Joseph est riche, notable, propriétaire d’un tombeau neuf qu’il s’est fait creuser dans le roc. Cette nouveauté n’est pas anodine : elle répond à la nouveauté du Christ lui-même, dont le sang a scellé l’Alliance pour la multitude. Le linceul immaculé — katharos, pur — enveloppe un corps innocent, un corps livré mais non souillé, un corps dont la sainteté demeure intacte jusque dans la mort. Joseph accomplit les gestes de la piété juive : il enveloppe le corps, le dépose dans le sépulcre, roule une grande pierre à l’entrée. Puis il s’en va. Le récit ne dit rien de ses émotions, mais son acte suffit : il donne au Crucifié une sépulture digne, et inscrit son geste dans la longue chaîne des témoins.

Reste alors une image d’une grande douceur : Marie Madeleine et l’autre Marie, assises en face du sépulcre. Leur posture est celle de disciples à l’écoute, mais aussi celle de gardiennes silencieuses. Elles répondent, en miroir, aux gardes qui, un peu plus tôt, étaient « assis » devant la croix après le partage des vêtements. Les premiers veillaient sur un condamné qu’ils finiront par reconnaître comme Fils de Dieu ; les secondes veillent sur un corps enseveli qui attend la proclamation de sa Résurrection. Entre ces deux scènes, un fil se tisse : la veille humaine entoure le mystère divin. Ainsi se clôt le Vendredi. Non par le désespoir, mais par une fidélité obstinée. Les femmes, Joseph, les gardiens : chacun, à sa manière, demeure auprès du Crucifié. La Mise au tombeau n’est pas une fin ; c’est une halte. Une respiration. Le seuil où la mort, pour la première fois, commence à perdre son pouvoir.

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Ainsi, les Mises au tombeau traversent les siècles comme une longue méditation sculptée, un murmure persistant de l’art chrétien autour d’un instant que les Évangiles n’ont laissé qu’à demi‑voilé. Elles ne disent pas seulement l’ensevelissement du Christ : elles disent la manière dont les hommes, depuis les premiers symboles paléochrétiens jusqu’aux chefs‑d’œuvre de la Renaissance, ont voulu accompagner ce corps livré, le porter, le veiller, le confier à la pierre avec une tendresse grave. Elles disent la fidélité des femmes, la dignité de Joseph, la discrétion de Nicodème, la douleur silencieuse de Marie, la stupeur des soldats, la présence des disciples qui n’ont pas fui. Elles disent aussi la lente transformation d’un récit bref en une scène immense, où chaque époque a inscrit sa théologie, sa sensibilité, son imaginaire.

Dans ces sculptures, dans ces peintures, dans ces étoffes brodées, dans ces enfeus creusés au flanc des églises, le Christ n’est jamais seulement un cadavre : il est un corps promis à la lumière. Le linceul tendu, les gestes figés, les regards inclinés ne sont pas des signes de mort, mais des signes d’attente. La Mise au tombeau n’est jamais un terme ; elle est un seuil. Elle est ce moment où la nuit semble tenir le dernier mot, mais où déjà quelque chose se prépare, quelque chose qui échappe aux regards, quelque chose qui respire sous la pierre roulée.

À travers les siècles, les artistes ont compris que ce silence était plus éloquent que bien des discours. Ils ont donné à voir ce que les Évangiles laissent dans l’ombre : la dignité du corps confié à la terre, la fidélité des proches, la lenteur des gestes, la profondeur d’un deuil qui n’est pas désespéré. Ils ont fait de ce moment une scène où l’humanité se rassemble autour du mystère, où la douleur se mêle à l’espérance, où la pierre devient promesse.

Regarder une Mise au tombeau, c’est entrer dans cette attente. C’est sentir que la mort n’est pas encore vaincue, mais qu’elle commence déjà à perdre son pouvoir. C’est voir, dans la fixité des visages, dans la tension du linceul, dans la courbe du corps étendu, la première lueur de l’aube. C’est comprendre que la Résurrection ne surgit pas du néant : elle naît de ce silence, de cette fidélité, de cette veille obstinée.

Et peut‑être est‑ce pour cela que les Mises au tombeau nous touchent encore. Parce qu’elles ne montrent pas le miracle, mais le moment juste avant. Parce qu’elles ne disent pas la victoire, mais l’attente. Parce qu’elles nous placent, nous aussi, devant ce tombeau où tout semble fini et où pourtant tout commence. Elles nous rappellent que la foi, souvent, ressemble à cela : un corps confié à la terre, une pierre roulée, deux femmes assises, un silence qui respire, et l’aube qui approche.



Hôtel-Dieu Notre-Dame-des-Fontenilles de Tonnerre (89)

Fondé par Marguerite de Bourgogne

Mise au tombeau de Tonnerre (1454)  

La scène montre, de gauche à droite : Joseph d'Arimathie, la Vierge soutenue par Saint-Jean, Marie-Madeleine, Marie de Cléophas, Marie Salomé, Nicomède et enfin, le corps du Christ allongé sur un linceul.


Située aujourd’hui dans l’ancien Hôtel‑Dieu de Tonnerre, cette œuvre magistrale fut commandée par le marchand Lancelot de Buironfosse aux frères Georges et Jean‑Michel de La Sornette, imagiers issus de l’atelier de Claus Sluter. Elle se trouvait à l’origine dans l’hôpital Notre‑Dame des Fontenilles. L’ensemble, autrefois polychrome, se distingue par une rigueur de composition exemplaire et une homogénéité rare parmi les ensembles bourguignons : il incarne ce style nouveau qui s’affirme alors dans la région.

Les sculpteurs ont su ouvrir la scène en dissociant les attitudes : saint Jean tourne le dos aux saintes femmes, tandis que les personnages se répartissent en quatre groupes distincts – les ensevelisseurs, la Vierge et saint Jean, Marie‑Madeleine isolée, puis Marie Cléophas et Marie Salomé. Chaque groupe exprime une émotion propre : l’effort des hommes robustes, l’adieu d’une mère soutenue par l’apôtre, la compassion silencieuse des femmes, et la solitude méditative de Madeleine. Cette composition à la fois humaine et abstraite laisse place à la douleur, à la compassion et à la contemplation.

Ce chef‑d’œuvre présente une variante notable : la Vierge n’est plus au centre, mais décentrée, placée près de la tête de son Fils. Ce choix, repris par d’autres artistes, traduit une influence byzantine – celle d’une mère qui cherche à se rapprocher du visage de son enfant qu’elle ne reverra plus. La position de la Vierge, élément actif de la scène, détermine l’équilibre de la composition : son culte, en plein essor, inspire aux artistes une prééminence douce, jamais isolée du reste du groupe.

À Tonnerre, la Vierge, légèrement en retrait, offre une attitude d’une tendresse poignante : un dernier geste d’affection et d’affliction. Lorsqu’elle est placée au centre, comme à Semur‑en‑Auxois, elle coordonne les personnages et attire le regard du fidèle, formant avec saint Jean un bloc central autour du drame.

La Vierge au tombeau incarne à la fois la douleur indicible d’une mère et la consolation née de l’espérance : celle de la Résurrection et des retrouvailles célestes. Saint Bernard l’exprime ainsi : « Bien qu’elle espérât que son Fils allait ressusciter, Marie souffrait de le voir crucifié et mort. » Objet de toutes les attentions des sculpteurs, la Vierge, comme Marie‑Madeleine, est souvent la figure la plus réussie : les artistes cherchent à traduire une douleur digne et contenue, sans gestes excessifs ni désespoir.

Même dans les ensembles les plus tardifs, la France conservera cette gravité sans théâtralité : une douleur noble, intériorisée. Les saintes femmes, quant à elles, gardent une apparence naturelle ; l’une d’elles, surnommée « la Bourguignonne », attire le regard par son costume d’époque. Cette composition précoce, remarquable par la souplesse des gestes et le traitement des drapés, est typique des ateliers bourguignons.

Sur le plan esthétique, l’ensemble présente un léger déséquilibre ; mais la prudence s’impose : des remaniements ultérieurs ont pu modifier la disposition originale des personnages.

Joseph d'Arimathie, la Vierge Marie soutenue par Jean


Maire Salomé dite "La Bourguignonne" de part son costume



Dans la Mise au tombeau de Tonnerre, la présence des trois saintes femmes portant chacune un vase à onguents n’est pas une anomalie mais un signe très clair de la tradition iconographique du XVe siècle. À cette époque, la scène de l’ensevelissement du Christ se nourrit déjà de la mémoire liturgique des « Trois Marie » venues au tombeau au matin de Pâques. Les sculpteurs bourguignons, sensibles à la dimension communautaire du deuil, ont choisi de représenter non seulement Marie‑Madeleine, la pénitente ardente qui a oint le Christ de son vivant, mais aussi Marie de Cléophas et Marie Salomé, toutes deux associées aux rites funéraires. Le vase qu’elles portent n’est pas le signe d’un geste qu’elles auraient accompli, mais l’attribut de leur rôle spirituel : elles sont les femmes qui veillent, qui accompagnent, qui apportent les aromates destinés à honorer le corps du Seigneur.

Ainsi, dans l’œuvre de Tonnerre, les trois vases ne racontent pas trois onctions, mais une seule et même attitude de piété. Ils disent la continuité du soin, la fidélité des femmes, leur présence silencieuse au cœur de la Passion. Marie‑Madeleine incarne la ferveur et la repentance, Marie de Cléophas la fidélité familiale, Marie Salomé la douceur maternelle ; ensemble, elles forment une triade de compassion qui répond à la triade masculine formée par Joseph d’Arimathie, Nicodème et Saint‑Jean. Le sculpteur de 1454 a voulu une scène équilibrée, presque architecturée, où les gestes se répondent, où les attributs se font écho, où la douleur se dit par la retenue plutôt que par l’excès.

Les vases à onguents deviennent alors des symboles de la charité active : ils ne sont plus seulement des objets liturgiques, mais des signes de l’amour qui persiste au-delà de la mort. Dans la pénombre de la crypte, ces trois femmes, serrant leurs vases comme on serre une espérance, rappellent que l’ensevelissement n’est pas la fin, mais le seuil du mystère. Leur présence, humble et essentielle, donne à la Mise au tombeau de Tonnerre cette tonalité unique : une scène où la pierre semble respirer la compassion, où chaque personnage porte sa part du deuil, où les gestes les plus simples deviennent des actes de foi.


Collégiale Notre-Dame de Semur-en-Auxois (21)


Mise au tombeau de Semur‑en‑Auxois (vers 1490‑1491)  

L’ensemble conservé dans la collégiale Notre‑Dame de Semur‑en‑Auxois illustre parfaitement la disposition « à la bourguignonne », centrée sur la Vierge Marie. Réalisé vers 1490‑1491, il provient du couvent des Carmes de la ville et fut transféré dans la collégiale après la Révolution. Les donateurs, Jacotin Ogier, bedeau du prieur, et son épouse Pernette, ont offert une œuvre attribuée à l’atelier d’Antoine Le Moiturier, arrivé en Bourgogne en 1462 pour achever le tombeau de Jean sans Peur. Deux anges en deuil, aujourd’hui conservés au musée municipal, complétaient autrefois la composition.

L’horizontalité de la scène est soulignée par les plis du linceul qui accompagnent le corps du Christ. Au centre, la Vierge, soutenue par saint Jean et Marie‑Madeleine, domine la composition ; les autres saintes femmes se tiennent légèrement en retrait. Marie porte le manteau de deuil des veuves du XVe siècle, tandis que les saintes femmes, voilées et guimpées, présentent des visages aux lèvres charnues, empreints de douleur contenue. Leurs regards se détournent du corps du Christ. Joseph d’Arimathie, vêtu comme un riche marchand juif du Moyen Âge, encadre la scène avec Nicodème.

Cette œuvre monumentale compte parmi les plus belles réalisations de l’art bourguignon, aux côtés de la Mise au tombeau de Tonnerre. Si la conception générale rappelle celle de Tonnerre, la composition s’en distingue par la répartition des personnages : cinq figures à l’arrière‑plan, disposées symétriquement autour du groupe central formé par la Vierge, saint Jean et Marie‑Madeleine. Ce recentrement accentue le rôle prépondérant de la Mère du Christ, tandis que les deux saintes femmes, placées aux extrémités, sont séparées par un espace vide.

Un balancement harmonieux s’établit entre la scène de l’ensevelissement, unie par le linceul, et le groupe du fond. L’équilibre des volumes est atteint : l’immobilité apparente des figures contraste avec la diversité des émotions exprimées par leurs gestes. Les sculpteurs ont su faire converger le drame des extrémités vers le centre, dans une symétrie émotive qui concentre l’essentiel sur la douleur de la Vierge.

Les saintes femmes, Marie Salomé et Marie Cléophas, jouent ici le rôle des pleureuses antiques : modestes suivantes venues réconforter la mère éplorée. Leur effacement souligne la compassion silencieuse qui entoure la Vierge. Une hiérarchie subtile se devine : Marie Salomé, plus âgée, semble avoir préséance sur Marie Cléophas, de condition plus humble. Ces fidèles du Christ, dont l’histoire reste discrète, figurent la multitude des premiers convertis.

À Semur‑en‑Auxois, comme ailleurs, la diversité des attitudes et des tempéraments renforce la dramaturgie : chaque personnage, déjà hanté par la disparition de Celui qui les unit, participe à une méditation collective sur la mort et l’espérance.

La Vierge Marie est soutenue par Jean et Marie Madeleine
derrière Jean se trouve Marie Salomé

à gauche Marie Salomé porte la couronne d'épines
à droite, Marie Cléophas porte les clous de la Passion

Joseph d'Arimathie vêtu en riche marchand

Nicodème

 

Basilique Saint-Jean-Baptiste de Chaumont (52)




1198 : Alors contrôlée par les comtes de Champagne, on érige la première église de Chaumont pour faire face à la population grandissante. XIV – XV : Suppression du cimetière adjacent et travaux d’agrandissement (chapelles et sacristies) faisant de l’église une collégiale en 1474.

1517 – 1543 : Agrandissements des dimensions de l’église suite à un réaménagement urbain.

1849 – 1880 : Travaux de couverture puis ajout de peintures et clôtures dans les chapelles du déambulatoire.

24 Juin 1948 : La collégiale devient une basilique.

Ce groupe sculpté constitue le principal vestige de l’ancienne chapelle funéraire des donateurs, détruite à la Révolution. Sa construction aurait été engagée vers 1471 par Marguerite de Baudricourt, veuve du bailli Geoffroy de Saint‑Belin, conseiller et chambellan du roi Louis XI, avec ses enfants, avant d’être achevée par Jean IV d’Amboise bailli de Chaumont et de son épouse Catherine de Saint-Belin.. L’ensemble mêle la représentation des donateurs à deux épisodes de la Passion : l’onction et la mise au tombeau. On y reconnaît Joseph d’Arimathie, Nicodème et, au centre, Marie‑Madeleine. L’œuvre frappe par la puissance expressive de ses visages, la justesse des gestes et la richesse des drapés.

Le style du sépulcre intrigue depuis longtemps : le maître anonyme de Chaumont échappe à toute classification. Les érudits hésitent entre influences champenoises, bourguignonnes, germaniques ou italiennes. Cette hybridation confère à l’ensemble un caractère unique : à Chaumont, la sculpture se situe à la croisée des traditions, entre réalisme et mysticisme.

Ce qui saisit d’emblée l’observateur, c’est l’étroite association entre l’œuvre et son cadre architectural. Le groupe réunit onze personnages, répartis sur deux rangées – une disposition rare et audacieuse. Le Christ repose au fond du linceul, taillé dans le même bloc que son cercueil de pierre ; Joseph d’Arimathie et Nicodème s’apprêtent à l’embaumer. La scène évoque littéralement l’ensevelissement, mais elle intègre aussi l’onction : une fusion de deux moments distincts de la Passion, peut‑être issus de traditions apocryphes qui autorisaient une expression plus pathétique et humaine.

Joseph d’Arimathie, noble vieillard richement vêtu, occupe sa place d’élection à la tête du Christ. Un genou à terre, il tient son écharpe et présente le pot d’aromates. Nicodème, accroupi, porte une longue robe bleue et des bottes ; son visage, baigné de larmes, traduit une émotion poignante.

Marie‑Madeleine, vêtue d’un cilice tressé et d’un surcot de brocard, incarne la pénitente. Son attribut traditionnel repose à ses côtés ; les bras croisés sur la poitrine, elle prie dans une ferveur silencieuse. De toutes les figures féminines des mises au tombeau, elle est celle qui inspira le plus les imagiers : jeune, belle, élégante, elle symbolise la conversion et la tendresse rédemptrice. Les artistes lui confèrent un rôle essentiel – celui de la femme repentie, témoin de la fin terrestre du Christ.

Son apparence varie selon les régions : en Lorraine, elle évoque le milieu rural ; en Bourgogne et en Champagne, elle se tient dans le sillage discret de la Vierge ; dans le Val de Loire, elle devient une femme brisée par la douleur ; dans le Midi, elle incarne la grâce et la jeunesse. À Solesmes, chef‑d’œuvre non attribué, elle est la plus conforme aux Écritures, la plus intérieure, la plus religieuse.

À Chaumont, la Vierge s’affaisse sous le poids de la douleur dans les bras de saint Jean. Son visage se dérobe sous le manteau, refusant de contempler la dépouille de son Fils. Saint Jean, lui aussi baigné de larmes, rompt la hiératie du second rang. Certains personnages, plus en retrait, semblent mal à l’aise dans l’espace : il est probable que les donateurs soient ici représentés.

Beaucoup de larmes coulent dans cette mise au tombeau bouleversante : il est mort pour eux, il est mort pour nous.



Placée exactement au‑dessus de la Mise au tombeau, la clef de voûte présente une Vierge en Majesté, souveraine et immobile, assise sur un trône dont la polychromie rouge et or souligne la dignité royale. Couronnée, les mains ouvertes dans un geste d’intercession, elle domine toute la scène funéraire comme une présence tutélaire. Autour d’elle court une inscription latine formant un cercle de parole sacrée : cette ceinture textuelle, aujourd’hui partiellement effacée, enveloppe la Mère du Christ et rappelle sa fonction de Mater misericordiae, protectrice des vivants comme des défunts. La position de cette clef, suspendue au point le plus haut de la voûte, crée une véritable verticalité symbolique : en bas, le corps du Christ déposé dans la pierre ; au centre, la Vierge qui intercède ; au-dessus, la voûte étoilée qui ouvre vers le ciel. L’ensemble compose une architecture spirituelle où la Mère, placée entre la mort et la lumière, garantit l’espérance de salut.



Sous la voûte du sépulcre, les armes de Geoffroy de Saint‑Belin, conseiller et chambellan du roi Louis XI, s’imposent comme un manifeste de fidélité et de prestige. Le blason, d’or et de gueules à pales verticales alternées, exprime la loyauté et la bravoure chevaleresque ; il est entouré du collier de l’ordre de Saint‑Michel, distinction rare et prestigieuse que le souverain réservait à ses plus proches serviteurs. Au‑dessus, le heaume couronné d’un oiseau aux ailes déployées symbolise la vigilance et la noblesse du lignage. De part et d’autre, deux sauvages velus, figures mythiques de la force primitive, soutiennent l’écu : ils incarnent la puissance terrestre mise au service de la vertu et de la foi. La polychromie éclatante, le fond bleu et les lambrequins rouges et or traduisent la faveur royale et la richesse du commanditaire. Placées dans le décor du sépulcre, ces armes ne sont pas seulement un signe d’orgueil : elles affirment la piété du donateur, qui inscrit son nom et son blason dans la mémoire du salut, au pied du Christ mort et sous la protection de la Vierge en Majesté.

Blason de Catherine de St-Belin, d’Azur à trois têtes de bélier d’argent, accornées d’or  (Comte de Bielle et Seigneur de Vaudrémont)






Cathédrale Notre-Dame de Rodez (12)


 Chapelle du Saint Sépulcre 


La clôture présente la même structure sur les deux faces, six niches autour de la niche centrale. Les six statues intactes sont aujourd’hui regroupées sur la face interne, mais Gilbert Bou propose, avec raison, que cette face présentait, de part et d’autre de l’Ecce Homo, les sibylles ayant prédit les mystères douloureux (en rouge). De ce fait, la sibylle persique, qui avec sa lanterne sourde avait prédit en termes voilés la venue de Jésus, devait figurer sur la face externe, dédiée aux mystères joyeux (en bleu). La figure centrale de cette face aurait pu être un Christ triomphant mais, compte-tenu de la dédicace de la cathédrale à Notre Dame, il était plus logique que les sibylles heureuses se déploient, côté nef, autour d’une Vierge à l’Enfant.

La monumentale Mise au Tombeau de Rodez XVe-XVIe s.

Registre supérieur : la Résurrection (les étendards ont disparu)

2ème registre : Le Christ descend aux limbes ; Le Christ apparaît à Marie Madeleine ; L’incrédulité de Saint Thomas

3ème registre : Les anges portent les outils de la Passion

4ème registre : La mise au Tombeau avec ses personnages ; sur le tombeau, trois Sibylles

5ème registre : l’Autel avec l’Antependium aux armes du fondateur de la chapelle du Saint Sépulcre, Gaillard ROUX.

La Mise au tombeau de la cathédrale Notre‑Dame de Rodez est l’un des monuments les plus singuliers et les plus majestueux de la sculpture religieuse méridionale. Commandé par Gaillard Roux, chanoine du chapitre cathédral entre 1497 et 1534, ce retable monumental en calcaire polychrome porte à plus de vingt reprises ses armoiries, un rosier au naturel sous un chef d’étoiles, accompagnées de guirlandes et de ses initiales. La date de 1523, peinte sur le pilier dextre, confirme l’achèvement de l’ensemble. Il ne s’agit pas d’un simple groupe sculpté, mais d’une architecture théologique, d’une ascension spirituelle où chaque registre est un degré de l’échelle mystique.

La composition se déploie en hauteur selon une structure étagée unique au sud de la Loire. En bas, l’ensevelissement du Christ constitue le point de départ. Le Christ gisant repose sur son linceul, étendu dans un cercueil de pierre. Joseph d’Arimathie, vieillard noble et riche, incarne la fidélité des puissants ; Nicodème, plus jeune, représente la méditation intérieure. La Vierge, soutenue non par saint Jean mais par Marie‑Salomé et Marie‑Cléophas, porte la douleur silencieuse d’une mère. Saint Jean, placé à l’extrémité gauche, tient la couronne d’épines, signe de la Passion qu’il a contemplée. Marie‑Madeleine, reconnaissable à ses longues tresses, incarne la pénitence ardente. Ce premier registre est celui de l’humanité : la mort, la compassion, les gestes simples, les larmes. C’est le monde terrestre, celui où l’on touche le corps, où l’on porte le poids du deuil.

Au-dessus, trois anges portent les instruments de la Passion : l’éponge imbibée de vinaigre, la croix et la lance qui perça le flanc du Christ. Ils ne sont pas là pour rappeler la souffrance, mais pour signifier que cette souffrance est devenue glorieuse. Les anges ne pleurent pas, ils montrent. Ils sont les messagers de la transformation : ce qui fut supplice est désormais signe de salut. Ce registre est celui de la mémoire sacrée, de la liturgie, de la contemplation des mystères.

Plus haut encore, trois scènes se succèdent : la Descente aux limbes, l’Apparition à Marie‑Madeleine et l’Incrédulité de saint Thomas. Ce registre est celui du Christ vivant, agissant, parlant. Il libère les âmes captives, il console la pénitente, il convainc l’apôtre hésitant. C’est le registre de la rencontre. La mort est vaincue, mais la foi doit encore naître dans les cœurs. Le Christ ressuscité n’est pas encore monté vers le Père : il est parmi les hommes, il les relève, il les touche, il les instruit. Ce niveau est celui de la pédagogie divine.

Au sommet, le Christ surgit du tombeau sous les yeux de trois soldats terrifiés. Deux anges sonnent la trompette de la Résurrection. C’est le registre de la gloire. Plus de douleur, plus de doute, plus de gestes humains : seulement la lumière, la victoire, l’éclat. Le retable culmine dans une théophanie. Le Christ n’est plus un corps étendu, ni un maître qui enseigne : il est le Seigneur triomphant. La verticalité du retable est donc une montée vers la divinité. Le fidèle qui lève les yeux accomplit symboliquement la même ascension que l’âme qui passe de la mort à la vie.

Cette architecture spirituelle répond à l’intention du donateur. Gaillard Roux ne voulait pas seulement offrir une œuvre pieuse, il voulait affirmer sa magnificence, sa culture, son rôle dans la cité, et surtout sa foi. En commandant un retable aussi ambitieux, il se place dans la lignée des grands mécènes ecclésiastiques qui, à la fin du Moyen Âge, cherchent à unir la tradition gothique et les nouveautés de la Renaissance. Le retable de Rodez est son testament spirituel : un monument qui dit sa fidélité à l’Église, son goût pour la beauté, et sa conviction que l’art peut être un chemin vers Dieu.

La présence des sibylles, figures païennes intégrées à la clôture, révèle son ouverture à la culture humaniste. Les sibylles sont les prophétesses de l’Antiquité qui, selon la tradition chrétienne, avaient annoncé la venue du Christ. Leur présence dans un retable consacré à la Passion est un signe de dialogue entre les mondes : la sagesse antique rejoint la révélation chrétienne. Gaillard Roux, en les faisant représenter, affirme que la vérité divine se manifeste partout, même dans les voix païennes. C’est une manière de dire que la Renaissance n’est pas une rupture, mais une continuité.

La polychromie du retable, encore visible malgré les siècles, est elle aussi porteuse d’une théologie profonde. Les couleurs ne sont pas décoratives : elles sont symboliques. Le rouge du manteau du Christ ressuscité est la couleur du sang, mais aussi celle de la gloire. Le bleu des vêtements de la Vierge est la couleur du ciel, de la pureté, de la contemplation. L’or, omniprésent dans les caissons, les rinceaux, les pilastres, est la couleur de la lumière divine. Dans la théologie médiévale et renaissante, l’or n’est pas une couleur : c’est une présence. Il signifie que ce qui est représenté participe de la gloire céleste. La polychromie de Rodez est donc une liturgie de couleurs. Elle transforme la pierre en lumière, elle fait vibrer les drapés, elle donne aux visages une intensité qui dépasse le réalisme. La couleur est un langage : elle dit la douleur, la compassion, la victoire. Elle dit aussi la continuité entre le monde visible et le monde invisible.

Replacer Rodez dans l’histoire de la sculpture méridionale, c’est comprendre que cette œuvre est un sommet, un tournant, une synthèse. Le Midi de la France, au XVe et au XVIᵉ siècle, est un territoire où se rencontrent plusieurs influences : le gothique flamboyant venu du Nord, la tradition romane encore vivante dans les campagnes, et les nouveautés de la Renaissance italienne qui arrivent par Toulouse, Avignon, Montpellier. Rodez se situe au croisement de ces courants. Le retable de la Mise au tombeau est l’un des rares ensembles méridionaux à conjuguer une structure gothique, une narration médiévale et une décoration renaissante. Les pilastres à grotesques, les chapiteaux à oves, les rinceaux, les sibylles, les corniches à l’antique témoignent de l’influence italienne. Mais les attitudes des personnages, la douleur contenue de la Vierge, la ferveur de Marie‑Madeleine, la noblesse de Joseph d’Arimathie, la jeunesse de saint Jean, tout cela appartient encore à la tradition gothique. Rodez est une œuvre de transition : elle regarde vers l’Italie, mais elle parle encore le langage du Moyen Âge. Elle est le dernier grand souffle de la sculpture religieuse méridionale avant que la Renaissance ne transforme définitivement les formes et les visages.

La lecture spirituelle de l’ensemble est d’une beauté rare. Le fidèle qui contemple le retable ne voit pas seulement des scènes successives : il voit sa propre vie. En bas, la mort, la douleur, la compassion ; au-dessus, les instruments de la Passion, qui sont les épreuves de l’existence ; plus haut, les rencontres avec le Christ, qui sont les moments de grâce ; au sommet, la Résurrection, qui est la promesse finale. Le retable est une échelle mystique. Il dit que la vie chrétienne est une montée, une ascension, un passage de l’ombre à la lumière. Il dit que la mort n’est pas la fin, mais le début du chemin. Il dit que la douleur est transfigurée, que le doute est éclairé, que la foi est récompensée. Il dit que la beauté est un chemin vers Dieu.

Rodez n’est pas seulement un chef‑d’œuvre : c’est une théologie sculptée. Une catéchèse de pierre. Une montée vers la lumière. Une œuvre où chaque détail, chaque couleur, chaque figure, chaque sibylle, chaque drapé, chaque instrument de la Passion est un degré de l’ascension spirituelle.

Sur le tombeau, les trois sibylles douloureuses escortent le Christ 


Pour mieux comprendre les symboles religieux

Pour saisir pleinement la portée spirituelle et artistique de la Mise au tombeau de Rodez, il faut entrer dans le langage des symboles. Les retables de la Renaissance, et plus encore ceux du Midi, ne sont jamais de simples illustrations : ils sont des livres de pierre, des catéchèses sculptées où chaque détail porte un sens. Les instruments de la Passion, les sibylles, la polychromie, tout cela forme un ensemble cohérent qui éclaire la théologie du retable et révèle la profondeur de la foi qui l’a inspiré.

Les instruments de la Passion ne sont pas des accessoires : ils sont les témoins matériels du sacrifice. L’éponge imbibée de vinaigre, la lance qui perça le flanc du Christ, la croix elle‑même, sont les objets qui ont touché le corps du Sauveur. Dans la tradition chrétienne, ces instruments deviennent des reliques symboliques : ils rappellent la souffrance, mais ils annoncent aussi la victoire. Ce qui fut humiliation devient trophée. Les anges qui les portent ne sont pas des messagers de douleur, mais des proclamateurs de gloire. Ils montrent que la Passion n’est pas seulement un drame humain, mais un mystère divin où la souffrance est transfigurée. Dans un retable comme celui de Rodez, les instruments de la Passion sont les clés du salut : ils disent que la mort du Christ est une offrande, que son sang est lumière, que sa blessure est guérison.

Les sibylles, figures païennes intégrées à la clôture du retable, sont l’un des signes les plus fascinants de l’ouverture humaniste du XVIᵉ siècle. Ces prophétesses de l’Antiquité, qui selon la tradition chrétienne avaient annoncé la venue du Christ, incarnent la rencontre entre la sagesse antique et la révélation chrétienne. Leur présence dans un retable consacré à la Passion est une affirmation théologique : la vérité divine n’est pas confinée à un seul peuple, elle se manifeste partout, même dans les voix païennes. Les sibylles sont les ponts entre les mondes. Elles relient l’Antiquité à la Renaissance, la philosophie à la théologie, la culture humaine à la foi. Elles disent que le Christ est l’accomplissement non seulement des prophètes d’Israël, mais aussi des intuitions spirituelles de toute l’humanité. En les faisant représenter, Gaillard Roux affirme que la Renaissance n’est pas une rupture, mais une continuité, un dialogue entre les cultures, une ouverture de l’esprit.

La polychromie du retable est elle aussi porteuse d’une théologie profonde. Les couleurs ne sont pas décoratives : elles sont symboliques. Le rouge, couleur du manteau du Christ ressuscité, est la couleur du sang, mais aussi celle de la gloire. Il dit la Passion, mais il dit aussi la victoire. Le bleu, souvent réservé aux vêtements de la Vierge, est la couleur du ciel, de la pureté, de la contemplation. Il dit la douceur, la fidélité, la prière. L’or, omniprésent dans les caissons, les rinceaux, les pilastres, est la couleur de la lumière divine. Dans la théologie médiévale et renaissante, l’or n’est pas une couleur : c’est une présence. Il signifie que ce qui est représenté participe de la gloire céleste. La polychromie de Rodez est donc une liturgie de couleurs. Elle transforme la pierre en lumière, elle fait vibrer les drapés, elle donne aux visages une intensité qui dépasse le réalisme. La couleur est un langage : elle dit la douleur, la compassion, la victoire. Elle dit aussi la continuité entre le monde visible et le monde invisible. Dans un retable comme celui de Rodez, la polychromie est une théophanie silencieuse : elle révèle ce que la pierre seule ne peut dire.

Comprendre ces symboles, c’est entrer dans la profondeur du retable. C’est voir que chaque détail, chaque geste, chaque couleur, chaque figure, chaque instrument, chaque sibylle, est un degré de l’ascension spirituelle. C’est comprendre que la Mise au tombeau n’est pas seulement une scène de deuil, mais une architecture de salut. C’est voir que la mort du Christ est le début du chemin, que la douleur est transfigurée, que la foi est éclairée, que la beauté est un chemin vers Dieu.

Saint Jean portant la couronne d’épines

Vierge de douleur

Christ gothique (influences byzantines)

Les trois Marie : Marie Salomé, Marie Cléophas soutenant la Vierge, Marie-Madeleine

Joseph d’Arimathie et Nicodème tenant le linceul du Christ

Il arrive un moment, devant la Mise au tombeau de Rodez, où l’on cesse de regarder pour commencer à être regardé. La pierre, soudain, n’est plus un matériau : elle devient une voix. Les drapés, les visages, les couleurs, les gestes, tout cela se met à parler, non pas pour raconter une histoire, mais pour dire quelque chose de nous. On comprend alors que ce retable n’est pas seulement un monument, mais un passage. Il nous conduit de la terre à la lumière, de la douleur à la promesse, du visible à l’invisible.

Dans le silence de la cathédrale, la scène de l’ensevelissement n’est plus un épisode du passé : elle devient le miroir de toutes les douleurs humaines. La Vierge soutenue, Marie‑Madeleine penchée, Joseph attentif, Nicodème recueilli, saint Jean absorbé, chacun porte une part de nos propres gestes, de nos propres hésitations, de nos propres larmes. Le Christ étendu n’est pas seulement un corps : il est la fragilité de toute vie, la limite que chacun porte en soi, la nuit que chacun traverse. Et pourtant, au-dessus de cette nuit, les anges tiennent les instruments de la Passion comme des flambeaux. Ce qui fut souffrance devient lumière. Ce qui fut blessure devient signe. Ce qui fut humiliation devient victoire.

Plus haut, les scènes de la Descente aux limbes, de l’Apparition à Marie‑Madeleine et de l’Incrédulité de Thomas ne sont plus des récits : elles deviennent des rencontres. Le Christ qui libère, qui console, qui convainc, est celui qui vient à la rencontre de chaque âme. Il descend dans nos obscurités, il se tient devant nos doutes, il parle à nos solitudes. Il ne demande pas une foi parfaite : il offre une présence. Il ne demande pas une certitude : il donne une lumière. Il ne demande pas une force : il donne une main.

Et puis, tout en haut, le Christ ressuscité surgit dans une lumière qui ne ressemble à aucune autre. Les soldats terrifiés ne voient que l’éclat ; les anges ne sonnent que la victoire. Ce sommet n’est pas un triomphe extérieur : c’est la promesse intérieure. Il dit que la mort n’est pas la fin, que la douleur n’est pas le dernier mot, que la nuit n’est pas l’horizon. Il dit que la vie est plus grande que ce que l’on croit, que la lumière est plus forte que ce que l’on voit, que l’espérance est plus profonde que ce que l’on ose. Il dit que tout ce qui est humain peut être transfiguré.

Alors, devant Rodez, on comprend que la verticalité du retable est une prière. On monte avec les yeux, mais c’est l’âme qui s’élève. On traverse les registres comme on traverse les étapes d’une vie : la douleur, la mémoire, la rencontre, la lumière. On comprend que la beauté n’est pas un luxe : elle est une nécessité. Elle est ce qui permet à l’âme de respirer, ce qui permet au cœur de se tenir debout, ce qui permet à l’esprit de se souvenir que la lumière existe.

La polychromie, elle aussi, devient une méditation. Le rouge dit la vie donnée, le bleu dit la douceur, l’or dit la présence. Les couleurs ne décorent pas : elles révèlent. Elles montrent que la pierre n’est pas froide, que la scène n’est pas figée, que la foi n’est pas abstraite. Elles montrent que la lumière peut habiter la matière, que la grâce peut habiter le geste, que la beauté peut habiter le monde.

Et les sibylles, silencieuses, mystérieuses, posées là comme des sentinelles de l’Antiquité, disent que la vérité n’est jamais enfermée. Elles disent que Dieu parle partout, même dans les voix païennes, même dans les cultures anciennes, même dans les murmures du monde. Elles disent que la foi n’est pas une frontière, mais une ouverture. Elles disent que la lumière ne choisit pas ses chemins : elle se fraie un passage.

Alors, devant Rodez, on comprend que ce retable n’est pas seulement une œuvre d’art : c’est une ascension. Une montée lente, douce, profonde, qui conduit de la pierre à la lumière, de la douleur à la promesse, de l’humanité à la gloire. On comprend que la beauté est un chemin vers Dieu. On comprend que la foi est une lumière qui se déploie. On comprend que la vie est une montée.

Et dans ce silence, dans cette hauteur, dans cette lumière, on comprend que les mots eux-mêmes ne suffisent plus. Alors on se tait. Et on contemple.


 Toujours dans la cathédrale Notre Dame de Rodez


Haut relief – Déploration XVIe siècle – Atelier dit de Belcastel

Dans le chœur de la cathédrale de Rodez, contre le mur sud, se dresse un haut‑relief que l’on désigne souvent, à tort, comme une Mise au tombeau. Il s’agit en réalité de l’épisode qui précède immédiatement l’ensevelissement : la dépose du corps du Christ sur la pierre de l’onction, en vue de son embaumement. Cette scène, appelée aussi Lamentation ou Déploration, concentre toute la douleur du monde dans un geste d’une simplicité absolue. Marie se penche sur son Fils, son visage effleurant le sien : un geste d’une tendresse infinie, d’une humanité bouleversante, qui tranche avec la retenue habituelle du gothique tardif. Autour d’elle, les saintes femmes et saint Jean joignent les mains en prière ; Marie‑Madeleine, en arrière‑plan, lève les bras dans un élan de désespoir ; Joseph d’Arimathie soutient la tête du Christ, Nicodème ses pieds. Cinq anges, suspendus dans le ciel figuré au‑dessus, portent les instruments de la Passion : la croix, la lance, l’éponge, les clous, la couronne d’épines. Ils dominent la scène, comme pour rappeler que la douleur terrestre s’inscrit déjà dans la promesse céleste.

La pierre nue, sans polychromie, concentre toute la force du modelé. Les visages sont sobres, les drapés fluides, les gestes mesurés. On sent la main du maître de Belcastel, ce sculpteur anonyme dont le style associe la gravité du gothique finissant à une émotion presque moderne. Les traits de Joseph rappellent ceux du saint Christophe de Belcastel ; ceux de Nicodème, le saint Antoine du même atelier. Ce sont des visages d’hommes simples, graves, pénétrés de compassion. L’ensemble respire une vérité humaine rare : la douleur n’est pas théâtrale, elle est intériorisée, silencieuse, presque méditative.

Ce haut‑relief, probablement issu d’une église ruthénoise — peut‑être celle des Cordeliers — a connu un destin mouvementé. Inventorié au palais épiscopal en 1909, déposé auprès de la Société des Sciences, Lettres et Arts de l’Aveyron en 1912, il fut replacé avant 1937 contre le mur du chœur, où il demeure aujourd’hui. Il est l’un des rares témoignages conservés du travail du maître de Belcastel, auteur du gisant d’Alzias de Saunhac et d’autres sculptures de l’église paroissiale de Belcastel.

Mais au‑delà de son histoire matérielle, cette Déploration est une méditation sur la proximité humaine du divin. Elle ne cherche pas la grandeur, mais la vérité du geste : la main qui soutient, le visage qui se penche, la prière qui s’élève. C’est une œuvre de compassion pure, où la pierre devient chair, où la douleur devient tendresse. Dans la lumière tamisée du chœur, elle semble respirer encore, comme si le temps s’était arrêté au moment précis où Marie touche le visage de son Fils.

Cette scène, plus intime que la Mise au tombeau du grand retable, en est pourtant le prélude. Elle en annonce la profondeur spirituelle : ici, la mort n’est pas encore vaincue, mais elle est déjà transfigurée par l’amour. La pierre de l’onction devient le seuil du mystère : le lieu où la douleur humaine rencontre la promesse divine. Les anges suspendus au‑dessus ne sont pas des spectateurs : ils sont les gardiens du passage. Ils veillent sur le corps du Christ comme sur le monde entier, dans un silence qui contient toute la foi.

Ainsi, dans la cathédrale de Rodez, cette Déploration dialogue avec le grand retable du Saint‑Sépulcre. L’une est la plainte, l’autre la gloire ; l’une est la terre, l’autre le ciel ; l’une est le geste, l’autre la lumière. Ensemble, elles forment une théologie de la compassion : la certitude que la douleur, lorsqu’elle est habitée par l’amour, devient déjà résurrection.


 Église Saint-Jean-au-Marché de Troyes (10)


Dans l’église Saint‑Jean‑au‑Marché de Troyes, une Mise au tombeau en pierre, datée entre 1515 et 1530, s’offre au regard comme une méditation sur la douleur apaisée. Son origine exacte demeure incertaine : certains l’attribuent à Jacques Bachot, sculpteur troyen actif dans les premières décennies du XVIᵉ siècle, d’autres au Maître de Chaource, auteur de la célèbre Mise au tombeau du même nom. Quoi qu’il en soit, elle appartient à ce moment d’équilibre parfait où la sculpture champenoise, entre gothique finissant et Renaissance naissante, atteint une humanité d’une justesse bouleversante.

Le groupe se compose de quatre figures : le Christ mort, la Vierge, saint Jean et Marie‑Madeleine. Le corps du Christ repose sur le sol, étendu, abandonné, les traits apaisés ; la Vierge, penchée sur lui, soutient sa main avec une tendresse infinie ; son visage incliné semble retenir les larmes pour ne pas troubler le silence du Fils. À gauche, saint Jean, jeune et grave, pose une main sur l’épaule de Marie : geste de réconfort, de filiation spirituelle, de compassion partagée. À droite, Marie‑Madeleine, la pénitente, essuie ses larmes de son voile tout en tenant le vase de parfums destiné à l’embaumement. Ce simple détail — le voile et le vase — suffit à dire toute la profondeur du mystère : la douleur humaine et l’espérance du rite.

La composition est d’une sobriété exemplaire : trois personnages debout, un corps étendu, un espace vide autour d’eux. Rien de superflu, rien de théâtral. La pierre, légèrement teintée par les traces de polychromie révélées lors de la restauration de 2005, garde la mémoire d’une lumière disparue. Ces vestiges de couleur rappellent que la sculpture n’était pas pensée pour la grisaille : elle devait vibrer, respirer, vivre. Le rouge des lèvres, le bleu des voiles, l’or des auréoles — tout cela devait faire de cette scène un instant suspendu entre la terre et le ciel.

L’attribution reste incertaine : Jacques Bachot, sculpteur troyen, est connu pour ses figures pleines de douceur et de réalisme ; le Maître de Chaource, quant à lui, privilégie la tension dramatique et la profondeur psychologique. Ici, les visages sont calmes, les gestes mesurés : on y retrouve la tendresse de Bachot, mais aussi la gravité du Maître de Chaource. Peut‑être faut‑il y voir une œuvre d’atelier, née de ce climat artistique exceptionnel où les sculpteurs champenois savaient unir la rigueur gothique et la sensibilité renaissante.

Cette Mise au tombeau, ou plutôt cette Déploration, est une méditation sur la douleur apaisée. Elle ne montre pas la mort dans son effroi, mais dans sa paix. Le Christ n’est plus souffrant : il est offert. La Vierge ne crie pas : elle prie. Marie‑Madeleine ne s’effondre pas : elle se recueille. Tout est silence, tout est lumière, tout est compassion. La pierre parle bas, mais elle parle vrai. Elle dit que la foi n’est pas seulement un élan vers le ciel, mais aussi une fidélité à la douleur humaine. Elle dit que la beauté peut être prière, que la tendresse peut être théologie, que la pierre peut être amour.

Dans le geste de Marie tenant la main de son Fils, il y a tout le mystère chrétien : la mort touchée par la vie, la fin traversée par la promesse, la douleur transfigurée par la douceur. Cette œuvre, discrète et poignante, s’inscrit dans la grande tradition des mises au tombeau champenoises : elle en partage la retenue, la vérité humaine, la profondeur spirituelle. Elle est l’une de ces pierres qui ne racontent pas seulement la Passion, mais la compassion — celle qui relie la terre au ciel par le simple geste d’une mère tenant la main de son enfant.

Saint Jean soutient la tête du Christ tout en touchant l'épaule de la Vierge Marie

Marie-Madeleine oint les pieds du Christ


Toujours dans l’église St Jean au marché 

Mise au Tombeau en bas-relief de marbre blanc du XVIe 
h = 29 ; la = 59.



Église Saint Nizier de Troyes (10)


Joseph d'Arimathie, Marie-Salomé, Vierge Marie, St Jean, 
Marie Cléophas, Marie-Madeleine, Nicodème


Dans l’église Saint‑Nizier de Troyes, la Mise au tombeau datée autour de 1530 s’inscrit dans la grande tradition de l’école troyenne de sculpture, ce foyer d’art sacré où la pierre devient prière. Ce groupe, attribué à un atelier local, proviendrait de l’abbaye voisine de Saint‑Martin‑ès‑Aires. Restauré par Marcel Maimponte en 1954, puis par Joël et Didier Oliveres de l’atelier Arcams en 2002, il a retrouvé sa cohérence malgré les pertes : la partie inférieure du tombeau est une reconstitution moderne, mais les bustes des figures sont d’origine et conservent toute leur force expressive.

La scène réunit sept personnages autour du corps du Christ étendu sur la dalle funéraire. Joseph d’Arimathie et Nicodème, placés aux extrémités, accomplissent le geste du dépôt : l’un soutient la tête, l’autre les pieds. Entre eux, la Vierge, Marie‑Madeleine, Marie‑Salomé, Marie‑Cléophas et saint Jean forment un chœur de douleur. Tous sont penchés, inclinés, absorbés par la gravité du moment. Cette ligne descendante, presque ondulante, crée une unité visuelle et spirituelle : la douleur circule de visage en visage, de geste en geste, jusqu’à envelopper le corps du Christ dans une compassion collective.

La composition est d’une sobriété exemplaire. Les figures, disposées en demi‑cercle autour du tombeau, se rapprochent les unes des autres comme pour protéger le corps du Sauveur. Les drapés, souples et fluides, traduisent une observation fine du tissu et du mouvement ; les visages, graves et concentrés, expriment une douleur intériorisée. La Vierge, au centre, incarne la douleur silencieuse ; Marie‑Madeleine, à droite, porte le vase des aromates ; saint Jean, vêtu d’une toge romaine et coiffé de boucles, témoigne déjà de l’influence renaissante. L’artiste, anonyme, a su mêler la rigueur gothique à la douceur humaniste : la pierre respire, les gestes vivent, la douleur devient lumière.

La matière, laissée nue, accentue la pureté du groupe. On devine pourtant qu’il fut autrefois polychrome : les restaurations ont révélé des traces de couleur, témoignant d’une mise en scène lumineuse où les carnations, les voiles et les auréoles faisaient vibrer la pierre. Cette couleur disparue devait transformer la scène en une vision de passage : la mort du Christ inscrite dans la promesse de la Résurrection.

L’émotion naît ici de la convergence des regards : tous les personnages se penchent vers le Christ, comme si la douleur les attirait dans un même mouvement. Ce geste collectif, presque chorégraphique, fait de la composition une prière sculptée. La pierre devient souffle, la matière devient compassion. On sent que l’artiste a voulu traduire non pas la mort, mais le moment du passage : celui où la chair s’abandonne à la lumière.

Cette Mise au tombeau illustre la sensibilité particulière de la Champagne au début du XVIᵉ siècle. Ici, la foi se fait tendresse, la douleur se fait beauté, la pierre se fait chair. Elle dialogue avec les autres ensembles troyens — Saint‑Jean‑au‑Marché, Chaource, Mussy‑sur‑Seine — dans une même recherche de vérité humaine et spirituelle.

Devant cette œuvre, le silence s’impose. Les figures penchées ne pleurent pas seulement le Christ ; elles pleurent l’homme, la fragilité, la finitude. Et dans ce silence de pierre, on entend déjà la promesse de la lumière.

 

      Jean porte une toge romaine et des cheveux bouclés : l'artiste s'est déjà inspiré de la Renaissance


Église Saint Jean-Baptiste de Chaource (10)


Mise au tombeau, œuvre du Maître de Chaource, réalisée en 1515


voir l'article : Église Saint-Jean-Baptiste de Chaource


Le Christ est étendu au-dessus du sarcophage sur le linceul tenu à gauche par Joseph d’Arimathie et à droite par Nicodème. Le premier porte un turban, le second un chapeau de pèlerin, une grosse bourse à la ceinture. La Vierge se tient à la hauteur de la tête du Christ, saint Jean juste derrière elle, la soutenant discrètement. Les trois saintes femmes, Marie-Salomé, Marie-Madeleine et Marie-Cléophas, viennent ensuite côte à côte, légèrement en retrait.

Le regard de Jean, par-dessus l’épaule de la Vierge, semble dans le vide, projetant ses pensées dans l’avenir et la lourde tâche qu’il va devoir accomplir. Marie-Madeleine est au centre des trois saintes femmes, un peu en avant des deux autres ; elle tient le vase aux parfums avec lequel elle devait embaumer le corps du Christ. A droite, Marie-Cléophas porte la couronne d’épines qui vient d’être retirée de la tête du Christ.



Dans la Champagne du début du XVIᵉ siècle, la mise au tombeau n’est pas un simple épisode de la Passion : c’est un langage. Un souffle. Une manière de dire la douleur, la tendresse, la foi. Trois ensembles troyens — Saint‑Jean‑au‑Marché, Saint‑Nizier et Chaource — en sont les témoins les plus émouvants. Ils ne se ressemblent pas, mais ils se répondent. Ils ne racontent pas la même scène, mais ils portent la même vérité : celle d’une humanité bouleversée devant le corps du Christ.

À Saint‑Jean‑au‑Marché, la Déploration est intime, resserrée, presque domestique. Le Christ repose, allongé, les traits apaisés. La Vierge soutient sa main avec une douceur infinie, saint Jean pose une main sur son épaule, Marie‑Madeleine essuie ses larmes de son voile. Rien n’est théâtral : tout est murmure. La pierre, légèrement teintée par les traces de polychromie révélées en 2005, garde la mémoire d’une lumière disparue. Ici, la douleur n’est pas criée : elle est retenue, intériorisée, presque pudique. C’est une scène de compassion pure, où la tendresse devient théologie.

À Saint‑Nizier, la mise au tombeau est plus ample, plus chorale. Tous les personnages sont penchés, inclinés, comme happés par la gravité du moment. Cette ligne descendante, presque ondulante, crée une unité visuelle et spirituelle : la douleur circule de visage en visage, de geste en geste, jusqu’à envelopper le corps du Christ dans une compassion collective. Saint Jean, vêtu d’une toge romaine, porte déjà les signes de la Renaissance ; les femmes, inclinées, forment un chœur silencieux. La pierre nue, restaurée mais fidèle, respire encore. Ici, la douleur n’est pas seulement individuelle : elle est partagée, elle est communauté, elle est prière.

Et puis il y a Chaource, l’un des sommets de la sculpture champenoise. Là, la mise au tombeau devient drame sacré. Les personnages sont saisis dans l’instant, chacun avec son émotion propre : la Vierge effondrée, Marie‑Madeleine bouleversée, Nicodème concentré, Joseph grave, saint Jean attentif. Les drapés vibrent, les visages vivent, les gestes s’élèvent. La polychromie, encore visible, donne à la scène une intensité presque picturale. Ici, la douleur est profonde, incarnée, presque théâtrale, mais jamais excessive : elle est vérité humaine, vérité spirituelle, vérité de chair.

 Ces trois ensembles, si différents, forment pourtant une même constellation. Ils disent que la Champagne, au début du XVIᵉ siècle, a inventé une manière unique de représenter la mort du Christ : une manière où la pierre devient chair, où la douleur devient tendresse, où la foi devient regard. Ils montrent que la mise au tombeau n’est pas un épisode isolé, mais un espace de méditation. À Saint‑Jean‑au‑Marché, elle est silence. À Saint‑Nizier, elle est compassion collective. À Chaource, elle est drame sacré. Trois voix, trois respirations, trois manières de dire la même vérité : la mort du Christ est un passage, non une fin.

Dans ces œuvres, la Champagne révèle sa sensibilité particulière : une foi qui ne cherche pas la grandeur, mais la vérité humaine ; une sculpture qui ne cherche pas l’effet, mais l’émotion ; une pierre qui ne cherche pas la perfection, mais la présence. Les sculpteurs champenois — Bachot, le Maître de Chaource, les ateliers anonymes — ont su unir la rigueur gothique à la douceur renaissante. Ils ont donné à la mise au tombeau une profondeur que l’on ne trouve nulle part ailleurs : une profondeur où la douleur est lumière, où la tendresse est théologie, où la pierre est prière.

Ainsi, dans la Champagne, la mise au tombeau devient un langage spirituel. Elle n’est pas seulement la représentation d’un corps étendu : elle est la méditation sur la fragilité humaine, la fidélité des proches, la promesse de la lumière. Elle est le moment où la mort touche la vie, où la fin touche la promesse, où la douleur touche la douceur. Elle est le lieu où l’homme rencontre Dieu.

Et devant ces trois œuvres, on comprend que la Champagne n’a pas sculpté la mort : elle a sculpté l’amour.


Église Saint Martin de Cérilly (03)



Dans la chapelle nord de l’église Saint‑Martin de Cérilly, se trouve une Mise au tombeau datée de 1699, œuvre tardive dans la tradition des représentations de la Passion. Ce groupe sculpté en pierre, disposé sous une arcade en plein cintre, réunit les personnages habituels de la scène : le Christ étendu sur la dalle funéraire, entouré de Joseph d’Arimathie et Nicodème qui soutiennent le corps, de la Vierge, de Marie‑Madeleine, de Marie‑Salomé, de Marie‑Cléophas et de saint Jean.

La composition, classique, s’organise en demi‑cercle autour du tombeau. Les figures, grandeur nature, sont traitées avec une certaine solennité : les drapés sont amples, les attitudes mesurées, les visages empreints de gravité. On y perçoit encore l’influence du style baroque, sensible dans le mouvement des plis et la recherche d’expression, mais sans excès : la scène conserve une retenue propre à la fin du XVIIᵉ siècle.

Le Christ, au centre, repose dans une posture apaisée ; son corps, légèrement incliné, est soutenu par les deux hommes placés aux extrémités. La Vierge, debout, les mains jointes, exprime une douleur silencieuse ; Marie‑Madeleine, identifiable à son vase de parfums, se tient près du tombeau ; saint Jean, jeune et grave, accompagne la scène d’un geste de compassion. Les autres saintes femmes, voilées, forment un chœur recueilli.

L’ensemble, taillé dans une pierre claire, se distingue par la pureté de son modelé et la sobriété de son décor. La niche voûtée qui l’abrite, éclairée par une fenêtre haute, crée un effet de lumière douce qui accentue la blancheur des figures et renforce le caractère méditatif de la scène. Une grille protège le groupe, sans en rompre la proximité visuelle.

Cette Mise au tombeau, datée précisément de 1699, témoigne de la persistance du thème dans l’art religieux français bien après la période gothique et renaissante. Elle traduit une piété plus intériorisée, où la douleur se fait prière et la mort du Christ devient contemplation.


 

Cathédrale Notre-Dame de l’Annonciation de Moulins (03)


Nicodème, Marie-Cléophas, Marie-Madeleine, Saint Jean, la Vierge-Marie, Marie-Salomé et Joseph d'Arimathie.

La Mise au tombeau de la cathédrale de Moulins est l’un de ces ensembles sculptés qui portent en eux toute une époque, toute une atmosphère spirituelle, et même toute une identité princière. Aujourd’hui installée dans la chapelle de la verrière de la Crucifixion, elle remplace un monument primitif détruit en 1793. Les archives sont muettes sur son origine ; certains ont évoqué l’ancienne église des Carmes, mais aucune preuve n’est venue confirmer cette hypothèse. Ce silence documentaire, loin d’affaiblir l’œuvre, lui donne une présence presque mystérieuse : elle apparaît comme un fragment intact de la piété bourbonnaise, surgissant dans la cathédrale comme un témoin silencieux d’un duché disparu.

L’ensemble diffère sensiblement des Mise au tombeau habituelles. Ici, la scène n’est pas centrée sur le corps du Christ entouré de quelques figures statiques : c’est un cortège, une procession de douleur qui défile devant lui. Le Christ repose, la tête tournée vers la droite, et huit personnages l’accompagnent : la Vierge soutenue par saint Jean, Marie Salomé portant le livre des Évangiles, Marie Madeleine avec son vase de parfum, Marie Cléophas essuyant ses larmes, puis Nicodème. Les silhouettes sont enveloppées de draperies amples, parfois doublées de fourrure ; les costumes de deuil, lourds et raffinés, évoquent l’art bourguignon. Mais un détail trahit la main bourbonnaise : ce sillon délicat qui prolonge l’angle extérieur des yeux, marque stylistique propre au duché. Pierre et marbre, polychromie vibrante : tout concourt à donner à la scène une intensité grave, presque théâtrale, mais sans emphase. La douleur est retenue, noble, intérieure ; elle ne cherche pas l’effet, elle cherche la vérité.

Pour comprendre cette œuvre, il faut la replacer dans le contexte de Moulins à la fin du XVe siècle. La ville, mentionnée dès 990, n’était longtemps qu’un bourg établi sous la protection du château. Tout change avec l’ascension de Pierre II de Bourbon en 1488. Époux d’Anne de France, fille de Louis XI, il fait de Moulins la capitale du duché, reléguant Souvigny au second plan. Sous leur impulsion, la collégiale Notre‑Dame prend son essor : une première chapelle est remplacée par une église plus vaste, puis par la collégiale actuelle, dont les travaux se poursuivent jusqu’au milieu du XVIᵉ siècle. Ce chantier, mené par un couple princier cultivé, profondément attaché à la dévotion et aux arts, transforme Moulins en foyer artistique majeur. C’est dans ce climat que naît le célèbre triptyque du Maître de Moulins, attribué aujourd’hui à Jean Hey, et que s’épanouit une sculpture d’une grande finesse, nourrie à la fois de Bourgogne et du Bourbonnais.

La Mise au tombeau s’inscrit pleinement dans cette atmosphère. Elle porte la marque d’un duché où la piété est intense, mais toujours enveloppée d’une élégance courtoise. Les Bourbon, soucieux de leur image et de leur rôle spirituel, favorisent un art qui conjugue gravité et raffinement. La procession silencieuse qui accompagne le Christ reflète cette sensibilité : une douleur contenue, une noblesse de geste, une manière de regarder la mort avec une beauté grave. Rien d’excessif, rien de spectaculaire ; mais une densité émotionnelle qui traverse la pierre et la couleur.

L’œuvre, déplacée au fil des siècles, survivante des destructions révolutionnaires, muette sur son origine, parle pourtant avec force. Elle dit la foi profonde d’un duché, la dignité d’une capitale princière, et cette manière si particulière qu’avaient les Bourbon de faire de l’art un miroir de leur âme. Dans la cathédrale de Moulins, la Mise au tombeau n’est pas seulement un groupe sculpté du XVIᵉ siècle : c’est un fragment de mémoire, un éclat de spiritualité bourbonnaise, un témoignage de ce moment où Moulins devint un centre artistique majeur, façonné par Anne de France et Pierre II.

Elle demeure aujourd’hui l’une des œuvres les plus émouvantes du Bourbonnais : un cortège de pierre et de couleur, avançant dans le silence, portant le Christ avec une dignité qui traverse les siècles.

 

St Jean soutenant la Vierge Marie


Église Saint Pierre de Moulins (03)




L’église Saint‑Pierre de Moulins, ancien couvent des Carmes fondé en 1352 sous le patronage du duc Pierre Iᵉʳ de Bourbon, est l’un des plus anciens établissements religieux de la ville. Son histoire est marquée par les assauts répétés des guerres du XIVᵉ et XVᵉ siècles : pillée par les bandes anglaises et bourguignonnes, incendiée par les troupes du duc de Bourgogne, elle fut reconstruite lentement grâce aux dons de la duchesse Anne de Bourbon et à une bulle du pape Pie II. L’église, achevée à la fin du XVe siècle, conserve la simplicité des édifices conventuels : nef à cinq travées, voûtes d’ogives, chœur des religieux prolongé d’une salle du chapitre. Transformée en écurie pendant le siège des Huguenots, elle ne retrouva sa vocation spirituelle qu’au XVIIᵉ siècle, lorsque fut édifiée la chapelle Notre‑Dame de Pitié sur les ruines du cloître. Après la Révolution, les Carmes furent chassés ; l’église, dépouillée de son clocher, devint paroissiale sous le vocable de Saint‑Pierre, reprenant le titre de l’ancienne église des Ménestraux détruite en 1791. Le clocher fut reconstruit en 1809, puis à nouveau en 1900 par l’architecte Mitton. L’intérieur conserve des fragments de vitraux médiévaux et des verrières du Maréchal de Metz, maître verrier du Second Empire, ainsi qu’un mobilier varié : Vierge à l’Enfant du XVIIᵉ, Piéta en bois doré du XVIᵉ, et une mise au tombeau en stuc du XIXᵉ siècle.

Cette mise au tombeau, installée dans la chapelle Notre‑Dame de Pitié, est une œuvre de dévotion tardive, sans prétention monumentale. Le Christ repose sur un tombeau rectangulaire décoré de motifs géométriques ; autour de lui, cinq personnages se tiennent dans une attitude recueillie : Joseph d’Arimathie, Marie Cléophas, Saint Jean soutenant la Vierge Marie, puis Marie Madeleine. Marie Salomé, traditionnellement présente dans les mises au tombeau champenoises et bourguignonnes, ne figure pas ici ; elle a sans doute disparu ou n’a jamais été intégrée à cette composition réduite. Nicodème, habituellement associé à Joseph d’Arimathie dans la préparation du corps, manque lui aussi : sa présence, pourtant classique dans les ensembles anciens, n’a pas été retenue ou s’est perdue au fil du temps. Le modelé du stuc, adouci par une patine brun‑gris, traduit la retenue du sentiment religieux propre au XIXᵉ siècle : pas de pathos, mais une gravité silencieuse. L’ensemble, modeste, s’accorde à la vocation paroissiale de Saint‑Pierre : offrir aux fidèles une image simple de la Passion, lisible et méditative, en écho à la Piéta voisine. Par sa présence, cette œuvre prolonge la tradition spirituelle des Carmes — méditation sur la mort et la promesse de résurrection — dans un langage plastique renouvelé, témoin de la continuité de la foi à Moulins malgré les siècles et les ruines.

 

Marie Cléophas


 

Église de la Trinité de Brélévenez de Lannion (22)


Mise au Tombeau en tuffeau polychrome du XVIIIe siècle, atelier Guérin.
Joseph d'Arimathie, Marie Cléophas, la Vierge Marie, St Jean, Marie Madeleine, Nicodème

Dans la nef haute de Brélévenez, la Mise au tombeau se dresse comme un théâtre silencieux où la pierre polychrome devient chair et prière. Ce groupe du XVIIIᵉ siècle, attribué à l’atelier Guérin, témoigne de la vitalité d’une sculpture religieuse bretonne qui, loin des grands centres, conserve une ferveur populaire et une sincérité intacte. Réalisée en tuffeau — ce calcaire tendre que les sculpteurs du Trégor affectionnaient pour sa souplesse et sa capacité à recevoir la couleur —, l’œuvre a gardé sa polychromie d’origine, légèrement atténuée par le temps mais encore vibrante : rouges profonds, verts sombres, ocres et violets se mêlent dans une harmonie grave.

Le Christ repose sur la dalle funéraire, le corps étendu, dans une attitude d’abandon paisible. Autour de lui, six personnages forment un demi‑cercle : Nicodème et Joseph d’Arimathie agenouillés aux extrémités, la Vierge et les saintes femmes debout, saint Jean au centre, les mains ouvertes dans un geste d’offrande. Marie Madeleine tient le vase de parfum, symbole de son amour fidèle ; Marie Cléophas exprime la douleur contenue du témoin ; la Vierge, droite et recueillie, incarne la résignation et la foi. L’ensemble dégage une émotion simple, directe, sans pathos : la mort du Christ n’est pas ici un drame, mais un passage, une méditation sur la compassion humaine. Il semble que dans cette Mise au tombeau, Marie Salomé ait disparu…

Le style de l’atelier Guérin se reconnaît à la douceur des visages, à la fluidité des draperies et à la recherche d’équilibre dans la composition. Les figures, grandeur nature, sont traitées avec une attention particulière aux gestes : chaque main, chaque inclinaison de tête participe à la narration. La polychromie, appliquée en couches fines, accentue le réalisme sans tomber dans la surcharge ; elle donne à la pierre une chaleur presque organique. Cette approche, typique du XVIIIᵉ siècle breton, traduit une évolution du goût : on quitte les rigidités du baroque pour une sensibilité plus intime, plus humaine, où la foi se fait tendresse.

L’œuvre s’inscrit dans une tradition régionale très vivante. Depuis le XVe siècle, la Bretagne a multiplié les Mises au tombeau, souvent monumentales, comme celles de Saint‑Thégonnec, de Ploumilliau ou de Tréguier. Celle de Brélévenez, plus tardive, en est comme l’écho apaisé : elle conserve le thème, mais en simplifie la composition et en adoucit l’expression. On y sent le passage du grand art des enclos paroissiaux à une sculpture de dévotion locale, façonnée pour un public de fidèles, non pour une cour ou un chapitre. Le sculpteur, sans doute formé à Lannion ou dans les environs, a su unir la tradition et la sensibilité de son temps : un art de la compassion, humble et sincère.

L’église de la Trinité, perchée sur sa colline, ajoute à cette œuvre un cadre d’une beauté austère. Les murs blanchis, les voûtes romanes, la lumière filtrée par les petites baies créent une atmosphère propice à la méditation. La Mise au tombeau y trouve sa juste place : ni monument, ni relique, mais présence vivante. Elle rappelle que la foi bretonne, au XVIIIᵉ siècle, n’a jamais cessé de s’exprimer par la pierre et la couleur, dans une langue simple et profonde.

Aujourd’hui encore, malgré l’absence de mention dans les inventaires officiels, cette Mise au tombeau mérite d’être reconnue comme un jalon essentiel de la sculpture religieuse du Trégor. Elle relie la tradition des grands ensembles du XVIᵉ siècle à la piété populaire du siècle des Lumières ; elle témoigne d’un art qui, loin des académies, continue de parler au cœur. Dans le silence de Brélévenez, le Christ étendu et ses compagnons de deuil rappellent que la beauté peut naître de la simplicité, et que la pierre, lorsqu’elle est habitée par la foi, devient mémoire et prière.

 



Collégiale Notre-Dame de Les Andélys (27)



La collégiale Notre‑Dame des Andelys conserve, dans la chapelle du Sépulcre, un groupe sculpté d’une intensité rare représentant la mise au tombeau du Christ. Cette œuvre, taillée dans le marbre et grandeur nature, frappe immédiatement par la noblesse de sa matière et la gravité silencieuse qui émane de ses figures. Elle provient de la chartreuse d’Aubevoye, dite Bourbon‑lès‑Gaillon, fondée en 1563 par le cardinal Charles Iᵉʳ de Bourbon, dont le mécénat irrigua toute la vallée de la Seine. Le monastère, installé en bordure du fleuve et dominé par le château de Gaillon, était l’un des établissements les plus prestigieux de l’ordre cartusien. Son église, ses chapelles, son cloître aux trente‑trois cellules et ses jardins réputés formaient un ensemble d’une ampleur exceptionnelle, où les œuvres d’art occupaient une place centrale. La chapelle du Saint‑Sépulcre, où reposaient notamment les entrailles de François II de Harlay, abritait des sculptures et monuments funéraires liés aux familles Bourbon‑Soissons et Savoie‑Carignan, témoignant du rôle mémoriel du lieu. C’est dans ce contexte que fut créée la mise au tombeau aujourd’hui conservée aux Andelys, avant d’être transférée après la Révolution, lorsque l’église et le cloître furent détruits et les œuvres dispersées dans les paroisses voisines.

Joseph d'Arimathie, Marie Cléophas, la Vierge Marie, St Jean, Marie Madeleine, Nicodème

Le groupe réunit les personnages traditionnels de la scène : Joseph d’Arimathie et Nicodème, penchés pour déposer le corps du Christ dans le sépulcre ; la Vierge, affaissée dans une douleur muette ; saint Jean, qui la soutient avec une tendresse retenue ; Marie‑Madeleine, identifiable à son vase d’aromates posé au pied du Christ ; et Marie Cléophas, placée près de Joseph d’Arimathie, attentive et recueillie. Il semble que Marie Salomé, habituellement présente dans les mises au tombeau du XVIᵉ siècle, ait disparu ou n’ait jamais été intégrée à la composition, ce qui confère au groupe une sobriété particulière et renforce la concentration dramatique autour des figures essentielles. Le marbre, matériau rare pour une mise au tombeau provinciale, confère à l’ensemble une présence presque vivante. Les drapés, amples et fluides, témoignent d’une maîtrise remarquable du modelé ; les visages, empreints d’un pathos contenu, traduisent une recherche d’équilibre entre émotion et retenue, parfaitement accordée à la spiritualité cartusienne. L’œuvre est traditionnellement attribuée à l’école de Verneuil, foyer artistique actif dans l’Eure au XVIᵉ siècle. Les ateliers de Verneuil, nourris des influences italiennes passées par Gaillon et par les commandes prestigieuses des cardinaux d’Amboise et de Bourbon, se distinguent par la douceur des profils, la sobriété expressive et la qualité des drapés. Leur production, destinée aux chartreuses, collégiales et chapelles seigneuriales de la région, se caractérise par une sculpture solide, équilibrée, où la gravité religieuse s’allie à une élégance mesurée. La mise au tombeau des Andelys en porte la marque : une émotion contenue, une composition harmonieuse, une attention particulière aux gestes et aux regards.

La chapelle du Sépulcre de la collégiale, où l’œuvre est aujourd’hui installée, prolonge cette atmosphère de recueillement. Elle constitue un écrin propice à la méditation, rappelant la fonction originelle de la sculpture dans la chartreuse : inviter le visiteur à contempler le mystère de la mort et de la résurrection. Le marbre, la grandeur nature et la qualité de l’exécution indiquent une commande prestigieuse, probablement liée aux familles inhumées dans l’enclos monastique. Par son histoire, son style et sa provenance, cette mise au tombeau est l’un des témoignages les plus précieux de la sculpture religieuse normande du XVIᵉ siècle. Elle perpétue la mémoire disparue de la chartreuse d’Aubevoye et s’impose, au sein de la collégiale des Andelys, comme une œuvre majeure de la dévotion funéraire de la Renaissance.


Dans la mise au tombeau de la collégiale des Andelys, saint Jean se distingue par ses cheveux bouclés et par la toge à la romaine qui enveloppe son corps. Ce choix stylistique, hérité de la Renaissance, traduit l’influence humaniste qui touche alors les ateliers normands : en revêtant le disciple bien‑aimé d’un vêtement antique, le sculpteur lui confère une dignité morale et une beauté idéale inspirée des modèles gréco‑romains. Cette romanité volontaire inscrit Jean dans une tradition de vertu classique, faisant de lui non seulement le témoin de la Passion, mais aussi une figure exemplaire de douceur, de fidélité et d’élévation spirituelle.

Marie Madeleine un genou à terre, oint les pieds du Christ


Le Christ adopte une posture singulière : au lieu d’être étendu sur le dos, il repose à demi sur le flanc, les jambes légèrement pliées, le torse en torsion. Ce mouvement suspendu traduit le moment précis où Joseph d’Arimathie et Nicodème déposent le corps dans le sépulcre. Le sculpteur a choisi de figer l’instant du passage entre la descente de croix et le repos définitif, donnant à la scène une tension dramatique rare. Le corps, abandonné mais encore empreint d’une grâce humaine, semble glisser dans la pierre ; les drapés suivent cette diagonale expressive, accentuant la fluidité du geste et la profondeur émotionnelle du groupe. Cette composition, d’une grande originalité pour une œuvre normande du XVIᵉ siècle, illustre la recherche d’un réalisme spirituel : la mort du Christ n’est pas figée, elle est vécue comme un acte, un dernier mouvement vers la paix éternelle.


Basilique Notre-Dame de l'Épine (51)




Joseph d'Arimathie, Ange à la colonne, Marie Cléophas, la Vierge Marie Saint Jean dans son dos,
Marie Salomé, Ange à la Croix, Nicodème

La mise au tombeau conservée dans la basilique Notre‑Dame de L’Épine provient de l’ancien couvent des Cordeliers de Châlons‑en‑Champagne, d’où elle fut transférée au moment de la Révolution. Datée de la fin du XVe ou du début du XVIᵉ siècle, elle appartient à l’école troyenne, dont elle illustre magnifiquement la sensibilité : douceur des visages, drapés fluides, sobriété expressive et profondeur spirituelle. L’ensemble, grandeur nature, réunit les personnages traditionnels de la scène — le Christ étendu, la Vierge, saint Jean, Marie‑Madeleine, Marie Salomé, Marie Cléophas, Joseph d’Arimathie et Nicodème — disposés autour du corps avec une retenue douloureuse qui caractérise la sculpture champenoise de cette période.

Deux anges complètent le groupe et lui confèrent une dimension théologique singulière. Placés en retrait, ils ne participent pas directement à l’ensevelissement : leur rôle est symbolique. L’un porte la croix, l’autre la colonne de la flagellation, instruments de la Passion qu’ils présentent comme des insignes sacrés. Ils incarnent la mémoire des souffrances du Christ et introduisent une présence céleste, comme si le monde divin veillait silencieusement sur son corps. Leurs visages, empreints d’une gravité douce, traduisent une compassion retenue ; leurs gestes, mesurés et presque liturgiques, relient la douleur terrestre à la promesse du salut. Cette présence angélique, rare dans les mises au tombeau de Champagne, enrichit la composition en établissant un pont entre l’histoire et l’éternité, entre la souffrance humaine et la victoire spirituelle.

Le style, d’une grande homogénéité, révèle la main d’un sculpteur formé à Troyes, peut‑être le maître de Vignory, dont les œuvres se caractérisent par la douceur des visages, la fluidité des drapés et la rigueur architecturale du dispositif. Les figures, disposées en arc autour du Christ, se détachent sur un fond de niches gothiques flamboyantes, typiques de la première moitié du XVIᵉ siècle. La lumière, filtrée par les plis des vêtements et les gestes mesurés, crée une atmosphère de recueillement silencieux : chaque personnage semble suspendu entre la douleur humaine et la contemplation du mystère divin.

L’origine cordelière de l’œuvre ajoute une profondeur spirituelle supplémentaire. Les frères mineurs, installés à Châlons dès le XIIIᵉ siècle, leur couvent, bâti grâce aux dons du bourgeois Michel le Papelard, fut un centre actif de dévotion et d’art religieux jusqu’à la Révolution cultivaient une piété humble et méditative. La mise au tombeau reflète cette sensibilité franciscaine par la simplicité des attitudes et la retenue des émotions. Le Christ, au corps allongé et paisible, incarne la mort transfigurée ; les saints personnages, penchés vers lui, expriment une douleur intériorisée, presque contemplative. La pierre devient prière, et chaque figure semble retenir son souffle devant le mystère de la Passion.

Installée aujourd’hui dans la basilique gothique de L’Épine, chef‑d’œuvre flamboyant construit entre 1406 et 1527, la sculpture dialogue avec l’architecture environnante. Les arcs aigus, les pinacles et les jeux de lumière prolongent la tension spirituelle du groupe. L’ensemble s’inscrit dans la lignée des grandes mises au tombeau champenoises — Chaource, Saint‑Jean‑au‑Marché, Saint‑Nizier — tout en affirmant une identité propre : celle d’une œuvre cordelière, savante et profondément humaine, où la dévotion franciscaine rencontre la maîtrise sculpturale troyenne pour offrir l’une des plus belles méditations sur la mort du Christ en Champagne.

Entre Joseph d'Arimathie et Marie Cléophas : l'ange à la colonne


Saint Jean dans l'ombre de la Vierge Marie


Marie Cléophas et la Vierge Marie en pleurs


Marie Madeleine, l'ange à la Croix, Nicodème




Basilique Saint Remi de Reims (51)



La mise au tombeau conservée dans la basilique Saint‑Remi de Reims provient de l’ancienne commanderie du Temple, détruite en 1792. Elle fut donnée à la basilique en 1803 par François Sarradin, commandeur du lieu, dont l’inscription figure sur la bordure du tombeau : « Frère François Sarradin, commandeur de céans, a fait faire ce sépulcre en l’an mil cinq cens trente et ung, priez Dieu pour luy. » Cette mention situe l’œuvre en 1531, au cœur du XVIᵉ siècle, dans une Champagne encore marquée par la spiritualité médiévale mais déjà ouverte à la sensibilité renaissante. Le groupe sculpté, en pierre polychrome partiellement dorée, se distingue par la vigueur expressive des attitudes et la richesse du modelé. Les contours des vêtements et les larmes ont été rehaussés d’or, conférant à la scène une lumière presque mystique. L’ensemble, grandeur nature, est disposé selon la tradition iconographique : Joseph d’Arimathie à la tête du Christ, Nicodème aux pieds ; Marie Cléophas, la plus âgée, près de la Vierge Marie, toutes deux en pleurs ; saint Jean, derrière la Vierge, la soutient dans sa douleur ; Marie‑Madeleine, au centre, lève les bras dans un geste de désespoir ; Marie Salomé, tenant le flacon d’aromates, se tient à droite, près de la Madeleine. Cette disposition, fidèle à la tradition champenoise, restitue l’équilibre théologique et émotionnel du thème : la douleur humaine encadrée par la dignité du rite funéraire.

Le style, à la fois puissant et raffiné, témoigne d’une transition entre le gothique tardif et la Renaissance. Les drapés sont amples, les visages individualisés, les gestes d’une intensité dramatique rare. L’influence de l’école troyenne se devine dans la douceur des traits et la fluidité des plis, mais l’ensemble s’affirme par une expressivité plus libre, presque maniériste. La lumière des cierges et des vitraux, se reflétant sur les dorures, anime la pierre d’une vibration spirituelle : la mort du Christ devient ici une scène vivante, suspendue entre la douleur terrestre et la promesse de la Résurrection. Installée dans la pénombre de la basilique, à droite en entrant par la porte latérale sud, cette mise au tombeau frappe par son intensité et son équilibre. Elle incarne à la fois la piété des Templiers, la ferveur champenoise et le génie des sculpteurs du XVIᵉ siècle, capables de faire de la pierre un langage de compassion et de foi.

La basilique Saint‑Remi de Reims est l’un des plus grands sanctuaires médiévaux de France, un monument dont la puissance architecturale et la profondeur spirituelle traversent les siècles. Édifiée à partir du XIᵉ siècle sur l’emplacement d’une abbaye carolingienne, elle fut conçue pour abriter les reliques de saint Remi, l’évêque qui baptisa Clovis. Son immense nef romane, prolongée par un chœur gothique d’une rare élégance, forme un ensemble architectural unique, où se mêlent la solennité des premiers âges et la lumière du gothique champenois. L’édifice, long de plus de 120 mètres, impressionne par la sobriété de ses volumes, la hauteur de ses voûtes et la noblesse de ses proportions. Les chapiteaux romans, d’une finesse remarquable, dialoguent avec les grandes arcades gothiques, tandis que les vitraux modernes, signés Jacques Simon, apportent une lumière douce et méditative. La basilique fut longtemps le cœur spirituel de Reims, lieu de pèlerinage, de mémoire royale et de célébration liturgique.

Mais aujourd’hui, Saint‑Remi souffre. L’état actuel de l’édifice est déplorable, et il faut le dire sans détour. Les pierres se délitent, les voûtes présentent des faiblesses inquiétantes, les infiltrations rongent les parements, la charpente fatigue, et certains arcs‑boutants montrent des signes d’instabilité. La basilique, pourtant classée monument historique depuis 1840, attend depuis des années une restauration d’envergure qui tarde à venir. Le contraste entre la grandeur du monument et la fragilité de sa structure est saisissant : Saint‑Remi est un géant blessé, un chef‑d’œuvre en péril. Dans cette pénombre un peu triste, les œuvres qu’elle abrite prennent une intensité particulière. La mise au tombeau du XVIᵉ siècle, provenant de l’ancienne commanderie du Temple, semble presque veiller sur l’édifice qui l’accueille. Les chapelles latérales, les reliquaires, les tombeaux des abbés, tout respire une histoire immense, mais menacée. La basilique n’est pas seulement un monument : c’est un témoin de la France médiévale, un sanctuaire royal, un lieu de mémoire nationale. La laisser se dégrader est une faute patrimoniale. Saint‑Remi demeure pourtant un lieu d’une beauté saisissante. Malgré les blessures du temps, la nef conserve sa majesté, le chœur son élévation lumineuse, et les volumes leur puissance silencieuse. On y ressent cette impression rare d’être dans un espace où l’histoire, la foi et la pierre se répondent. Mais cette beauté demande à être protégée, restaurée, sauvée.

La commanderie du Temple de Reims, aujourd’hui disparue, fut l’un des établissements templiers les plus importants de la région champenoise. Fondée au cours du XIIᵉ siècle, elle s’inscrivait dans le vaste réseau des maisons du Temple qui quadrillaient l’Europe, chacune jouant un rôle à la fois spirituel, économique et militaire. À Reims, la commanderie se distinguait par sa proximité avec la cité des sacres et par son influence sur la vie religieuse locale. Les Templiers y administraient des terres, accueillaient des pèlerins, rendaient justice et entretenaient une vie liturgique régulière, centrée sur la méditation de la Passion du Christ. Après la suppression de l’ordre en 1312, la commanderie passa aux mains des Hospitaliers de Saint‑Jean de Jérusalem, devenus plus tard chevaliers de Malte. Le lieu conserva son rôle religieux et son prestige, mais son activité se transforma : moins militaire, davantage tournée vers la gestion des biens et la vie spirituelle. C’est dans ce contexte que fut commandée, en 1531, la mise au tombeau aujourd’hui conservée dans la basilique Saint‑Remi. L’inscription portée sur la bordure du sépulcre en témoigne : « Frère François Sarradin, commandeur de céans, a fait faire ce sépulcre en l’an mil cinq cens trente et ung, priez Dieu pour luy. » Ce texte, d’une rare précision, rattache directement l’œuvre à la commanderie et à la piété des chevaliers qui l’habitaient. 

La commanderie elle‑même fut détruite en 1792, au cours des bouleversements révolutionnaires. Ses bâtiments furent vendus comme biens nationaux, puis démantelés. C’est M. Lemoine, acquéreur des lieux, qui sauva la mise au tombeau en la donnant à la basilique Saint‑Remi en 1803. Sans ce geste, l’œuvre aurait probablement disparu avec le reste des bâtiments. La sculpture est donc l’un des très rares témoins matériels de la commanderie rémoise, un fragment de pierre qui porte encore la mémoire des Templiers et des Hospitaliers. Aujourd’hui, la commanderie n’existe plus que dans les archives, quelques plans anciens, et cette mise au tombeau qui en est l’héritage le plus précieux. Elle rappelle la présence des ordres militaires dans la Champagne, leur rôle dans la vie religieuse et leur attachement à la Passion du Christ. À travers elle, c’est tout un pan de l’histoire rémoise qui survit : celui des chevaliers, des prières nocturnes, des chapelles disparues et des œuvres de dévotion qui ont traversé les siècles malgré les destructions.

Marie Cléophas, la Vierge Marie et St Jean en pleurs devant le Christ mort

Marie Madeleine en plein désespoir


Marie éplorée devant le corps de son fils Jésus-Christ



Église Notre-Dame de l'Assomption de Saint Dizier (52)




Au‑dessus du vitrail de la chapelle sud‑ouest, un oculus apporte une lumière colorée qui joue un rôle essentiel dans l’atmosphère du lieu. Cet élément n’appartient pas à la construction médiévale : il relève des campagnes de reconstruction de la fin du XVIIIᵉ siècle, probablement celles menées par l’architecte Joyeuse entre 1788 et 1790, lorsque le chœur et les chapelles furent réaménagés après l’incendie de 1775.

L’oculus diffuse une lumière tamisée, traversée de teintes chaudes et froides, qui contraste avec la lumière plus vive des vitraux de 1861. Ce double éclairage crée une ambiance singulière : la verrière raconte la translation des reliques de saint Marcien dans une tonalité narrative et chaleureuse, tandis que l’oculus projette une clarté plus diffuse sur la Mise au tombeau du XVIᵉ siècle. Cette opposition de lumières renforce la dramaturgie de la chapelle : la scène sculptée, silencieuse et funèbre, reçoit une lumière venue d’en haut, tandis que le vitrail apporte la dimension historique et dévotionnelle du XIXᵉ siècle.

 


J'ai essayé de décrypter les inscriptions mais ce n'est pas très aisé : 

A gauche : Cette verrière a été offerte pour la chapelle de St Marcien par Mr Prospère Baudrecourt des forges de Marnaval qui en a donné la composition 1861

A droite : Cette relique du corps de St Marcien don de Grégoire XVI à Mgr Louis de Beaufort a été offerte par lui à l’église Notre Dame de Saint Dizier

En bas : Translation du corps de St Marcien Martyr à l’église Notre Dame de st Dizier 10 nov 1845


Marie Cléophas, la Vierge Marie et St Jean, Marie Salomé, Marie Madeleine

« Sur le revers de la robe de Marie‑Madeleine figure une inscription peinte : Ave Rabbi, spes meae salutis 1507. Cette formule, d’une rareté remarquable, associe la Madeleine à son rôle scripturaire de première témoin du Ressuscité. Le terme Rabbi, emprunté à l’hébreu, souligne la dimension enseignante du Christ et inscrit la scène dans une théologie de l’espérance. La date 1507 permet de situer l’œuvre dans la pleine Renaissance champenoise, contemporaine des ateliers de Chaumont et de Joinville. »

[« Ave Rabbi, spes meae salutis 1507 »

veut dire

« Salut Rabbi, espérance de mon salut,1507 »]




Dans la chapelle sud‑ouest de l’église Notre‑Dame‑de‑l’Assomption se conserve une Mise au tombeau en pierre calcaire, œuvre de la Renaissance champenoise, datée avec une rare précision par une inscription peinte sur le revers de la robe de Marie‑Madeleine : Ave Rabbi, spes meae salutis 1507. Cette formule, d’une grande singularité, associe la Madeleine à son rôle scripturaire de première témoin du Ressuscité. Le terme Rabbi, emprunté à l’hébreu, renvoie directement à l’épisode johannique du Rabboni et inscrit la scène dans une théologie de l’espérance : au cœur du tombeau, la Résurrection affleure déjà.

Le groupe, aujourd’hui incomplet, a perdu ses deux figures masculines majeures, Joseph d’Arimathie et Nicodème, traditionnellement placées aux extrémités et souvent les premières victimes des déplacements ou des restaurations. Subsistent six personnages : le Christ gisant, la Vierge effondrée dans une douleur et soutenue par Jean, Marie‑Madeleine penchée vers le corps, Marie de Cléophas à gauche et Marie Salomé. Malgré ces lacunes, l’ensemble conserve une forte cohésion expressive : les visages, d’un réalisme sobre, témoignent de la statuaire régionale du début du XVIᵉ siècle, proche des ateliers de Joinville et de Chaumont, où la piété se mêle à une observation fine des attitudes humaines.

Des traces de polychromie subsistent, confirmant que l’œuvre était entièrement peinte. L’inscription de 1507, appliquée sur le vêtement, montre que la couleur n’était pas un simple décor, mais un véritable support de dévotion. Le fidèle lisait la prière en même temps qu’il contemplait la scène, dans un dialogue intime entre texte et sculpture.

Le décor de la chapelle, remanié au XIXᵉ siècle, ajoute un contraste inattendu : un vitrail figurant la translation de saint Marcien, évêque de Tortone, éclaire la scène funéraire d’une lumière narrative sans lien direct avec la Passion. Ce voisinage crée une atmosphère singulière, où la Renaissance champenoise dialogue avec l’imaginaire néogothique du XIXᵉ siècle.

Cette Mise au tombeau, longtemps restée discrète dans l’histoire de l’édifice, apparaît aujourd’hui comme l’un de ses éléments les plus précieux : une œuvre datée, théologiquement raffinée, témoin de la sensibilité religieuse de 1507, et fragment d’un patrimoine sculpté dont la Haute‑Marne conserve plusieurs fleurons.


Église Saint Jean de Joigny (89)


Joseph d'Arimathie porte les instruments de la Passion, Marie Cléophas, St Jean soutenant Marie mère de Jésus-Christ, Marie Salomé, Marie Madeleine, Nicodème tenant l'éponge et le vase de parfum

La mise au tombeau de l’église Saint‑Jean de Joigny est l’une de ces œuvres silencieuses dont la présence seule suffit à imposer le respect. Tout en marbre blanc, elle frappe d’abord par sa matière, rare dans la région, presque incongrue dans une église reconstruite en pleine Renaissance. Le marbre, avec sa froideur lumineuse, donne à la scène une solennité particulière : le Christ repose sur un sarcophage décoré de putti, de guirlandes, de médaillons, un vocabulaire résolument italien qui tranche avec la facture plus française des personnages. Cette dualité stylistique n’est pas un hasard : elle raconte un voyage, une histoire de famille, un déplacement d’œuvre à travers les siècles.

Car cette mise au tombeau n’est pas née à Joigny. Elle vient de Folleville, dans la Somme, du château des Lannoy, où elle ornait la chapelle funéraire seigneuriale. On la décrit dès le XIXᵉ siècle comme une œuvre « rapportée », donnée à Joigny par un comte, et les archives confirment ce trajet. Le sépulcre était à Folleville avant 1520, dans un contexte où la Picardie, par l’entremise de Raoul de Lannoy, gouverneur de Gênes en 1507, voyait affluer les premiers modèles de la Renaissance italienne. C’est sans doute par ce biais que le sarcophage adopta cette allure transalpine : les angelots qui soutiennent la targe des instruments de la Passion, les profils en médaillon de Raoul de Lannoy et de son épouse, tout cela respire l’Italie, mais une Italie filtrée par un atelier français.

Les personnages, eux, sont plus sobres, plus statiques. L’historien Jean Vallery‑Radot y voyait la main de Mathieu Laignel, un sculpteur qui, selon lui, aurait suivi les conventions sans parvenir à insuffler une véritable émotion. Les visages des saintes femmes se ressemblent, la Vierge n’a pas cette profondeur de douleur qu’on trouve à Chaource ou à Tonnerre, et Joseph d’Arimathie, tenant les clous et la couronne d’épines, paraît presque maladroit, comme si la partie inférieure de son corps avait été coulée dans un moule. Nicodème, en revanche, montre un peu plus de recherche : un surplis, une jambe dégagée, un mouvement esquissé. On est dans un XVIᵉ siècle français qui regarde l’Italie sans encore la comprendre pleinement, un moment de transition où la sculpture religieuse hésite entre pathétique gothique et élégance renaissante.

Le destin de l’œuvre bascule en 1604, lorsque Philippe‑Emmanuel de Gondi épouse Françoise‑Marguerite de Silly, héritière des Lannoy. Le sépulcre, avec ses angelots portant les blasons maternels, devient un bien familial. En 1634, leur fils Pierre de Gondi vend Folleville, mais conserve la mise au tombeau. Elle quitte alors la Picardie pour rejoindre le château de Joigny, avant d’être donnée peu avant 1723 à l’église Saint‑Jean. Ainsi, cette sculpture, née dans une chapelle seigneuriale, devient un élément du patrimoine paroissial, un témoin discret de la circulation des œuvres entre lignages, châteaux et églises.

Saint‑Jean elle‑même est un édifice complexe, reconstruit, remanié, repris après des incendies et des projets avortés. L’église primitive, donnée en 1080 par Geoffroy de Joigny aux moines de La Charité‑sur‑Loire, a disparu. L’édifice actuel porte des traces du XIIIᵉ siècle dans les faisceaux de colonnes du chœur, mais sa véritable histoire commence avec la longue reconstruction Renaissance menée par Jean Chéreau père et fils entre 1548 et 1596. L’incendie de 1530 avait ravagé l’église, et l’on rebâtit sur les vestiges flamboyants, en adoptant un style nouveau, plus clair, plus ordonné. La nef, avec son unité remarquable, témoigne de cette lente gestation. L’église faillit même disparaître dans les années 1570, lorsque la reconstruction du château voisin, inspirée d’Ancy‑le‑Franc, menaçait de l’engloutir. Les décès successifs des propriétaires sauvèrent Saint‑Jean, qui poursuivit sa vie, frappée par la foudre en 1759, utilisée pour le culte de la Raison en 1793, agrandie en 1856.

Dans ce décor, la mise au tombeau de Folleville prend une dimension particulière. Elle n’est pas un élément organique de l’église : elle est un fragment d’histoire aristocratique, un morceau de Renaissance italienne transplanté dans une paroisse bourguignonne. Elle raconte les Gondi, les Lannoy, les guerres, les sermons de Vincent de Paul à Folleville, les ruines rachetées par les lazaristes, les lignages qui se croisent et se dispersent. Elle raconte aussi la manière dont une œuvre peut perdre son contexte, son lieu d’origine, sa chapelle funéraire, pour devenir un objet de dévotion locale, regardé par des générations qui ignorent tout de son voyage.

Et malgré les critiques de Vallery‑Radot, malgré la fadeur supposée des visages, malgré la rigidité des gestes, elle possède une beauté propre : une beauté de marbre, de silence, de retenue. Une beauté qui ne cherche pas l’émotion immédiate, mais qui impose une présence. Le Christ, étendu sur son sarcophage italien, entouré de figures françaises, est comme suspendu entre deux mondes. Et c’est précisément cette tension qui fait de la mise au tombeau de Saint‑Jean de Joigny une œuvre singulière, précieuse, et profondément attachante.

Dans la mise au tombeau de Saint‑Jean de Joigny, le regard est immédiatement attiré par le sarcophage de marbre, décoré de putti et de médaillons, un élément d’une élégance résolument italienne. Au centre du soubassement, les deux angelots tiennent une petite targe qui devait, à l’origine, porter un motif précis : les instruments de la Passion ou, plus vraisemblablement encore, les armes des Lannoy, la famille seigneuriale de Folleville à laquelle l’œuvre appartenait. Aujourd’hui, cette targe est parfaitement lisse, sans relief, sans trace, comme si le marbre avait été rasé. Cette absence totale de dessin ne peut pas être attribuée à la seule usure : le marbre, même frotté ou nettoyé, conserve toujours des ombres, des creux, des lignes fantômes. Ici, rien. Une surface nue, presque plate. Tout indique un bûchage ancien.

L’hypothèse du bûchage s’inscrit dans l’histoire mouvementée de l’œuvre. Le sépulcre, sculpté avant 1520, se trouvait à l’origine dans la chapelle funéraire des Lannoy, au château de Folleville, dans la Somme. Raoul de Lannoy, gouverneur de Gênes en 1507, avait introduit en Picardie les premiers modèles de la Renaissance italienne ; il est donc logique que le sarcophage porte ses armes, comme le font les médaillons latéraux où l’on distingue encore les profils de Raoul et de son épouse. Lorsque, en 1604, Françoise‑Marguerite de Silly, héritière des Lannoy, épouse Philippe‑Emmanuel de Gondi, l’œuvre entre dans le patrimoine des Gondi. Leur fils Pierre de Gondi vend Folleville en 1634 mais conserve le sépulcre, qu’il transporte au château de Joigny avant de le donner à l’église Saint‑Jean peu avant 1723. Ce déplacement, ce changement de contexte, cette translation d’une chapelle seigneuriale à une église paroissiale, suffisent déjà à expliquer que certaines marques nobiliaires aient pu être jugées encombrantes.

Mais c’est surtout la Révolution qui rend le bûchage hautement probable. Les armoiries, les blasons, les symboles féodaux ont été systématiquement martelés dans les églises, les tombeaux, les châteaux. À Saint‑Jean, même si l’édifice n’a pas été ravagé, les signes de noblesse étaient des cibles privilégiées. Un petit blason, accessible, visible, lié à une famille aristocratique, était exactement le genre de détail que l’on « corrigeait » d’un coup de burin. Le geste est simple : on frappe, on arrache le relief, on efface l’identité. Le marbre, sous le choc, devient cette surface lisse que l’on voit aujourd’hui.

 Il est également possible que le bûchage soit antérieur ou postérieur à la Révolution, lié à la volonté de neutraliser une œuvre devenue orpheline de son contexte. À Joigny, le sépulcre n’est plus un monument funéraire familial : il devient un objet de dévotion paroissiale. Les armes des Lannoy, trop spécifiques, trop étrangères, pouvaient sembler déplacées. Les angelots portant les blasons maternels des Gondi ont été conservés, mais la targe centrale, plus visible, plus frontale, a pu être volontairement « gommée » pour rendre l’œuvre plus universelle, moins marquée par son origine aristocratique.

Quoi qu’il en soit, la surface lisse que l’on observe aujourd’hui n’est pas un accident du temps : c’est un acte. Un geste de bûchage, discret mais décisif, qui a effacé un symbole et ajouté une couche d’histoire à l’œuvre. La mise au tombeau de Saint‑Jean n’est pas seulement un fragment de Renaissance italienne transplanté en Bourgogne : c’est aussi un témoin des tensions politiques, des déplacements patrimoniaux, des effacements volontaires qui ont marqué les monuments au fil des siècles. Le blason disparu raconte autant que les visages sculptés : il dit la fragilité des signes, la violence des ruptures, et la manière dont une œuvre peut être adaptée, corrigée, remodelée pour survivre dans un autre lieu, un autre temps, un autre monde.

 

Joseph d’Arimathie tient en effet les instruments de la Passion : la couronne d’épines et les clous, symboles de la crucifixion. Il est vêtu d’un ample manteau, avec ce rouleau sur l’épaule qui pourrait évoquer le linceul ou un drap funéraire. Son attitude est grave, mais un peu figée, comme le décrivait Vallery‑Radot : un personnage noble, mais sans véritable tension dramatique.

Nicodème, lui, est aux pieds du Christ ; il tient dans une main une éponge, dans l’autre un vase de parfum — probablement le mélange de myrrhe et d’aloès qu’il apporta pour l’ensevelissement selon l’Évangile de Jean (19, 39‑40). C’est un détail très cohérent iconographiquement : l’éponge renvoie à la Passion, le vase à la préparation du corps.

Ce duo fonctionne comme un miroir : Joseph, le notable qui obtient le corps de Jésus auprès de Pilate, porte les instruments du supplice ; Nicodème, le disciple secret, apporte les éléments du soin et de la piété. L’un incarne la fin du supplice, l’autre le début du repos. Et dans cette mise au tombeau de Joigny, même si les gestes sont un peu raides, la symbolique reste parfaitement lisible.


Cette “raideur”, cette fixité des personnages ne vient pas d’une maladresse italienne, mais plutôt du moment historique où l’œuvre a été conçue — le tout début du XVIᵉ siècle, à la charnière entre le gothique tardif et la Renaissance. On est dans une période où les sculpteurs français, influencés par les modèles venus d’Italie, commencent à adopter les drapés souples, les visages idéalisés, mais sans encore maîtriser le mouvement. Ils cherchent la beauté formelle, la symétrie, la pureté du marbre, et cela donne souvent cette impression de figures figées, presque hiératiques. L’art italien, lui, à la même époque, est déjà dans la dynamique du corps, dans la tension des gestes ; mais ici, à Joigny, on a une œuvre française qui emprunte le vocabulaire italien sans en avoir la respiration.

Les trois personnages sur ce cliché – Marie Cléophas, saint Jean et la Vierge — sont typiques de cette transition : les drapés sont étudiés, les visages doux, mais les attitudes sont retenues, presque paralysées par le souci de convenance. Le sculpteur, qu’on attribue à Mathieu Laignel, a voulu la noblesse du marbre et la clarté de la composition ; il n’a pas cherché la douleur ou le mouvement.

Donc oui, cette rigidité est le signe d’un art français du début du XVIᵉ, influencé par l’Italie mais encore attaché à la frontalité médiévale. C’est ce mélange — un peu maladroit, mais touchant — qui fait le charme de cette mise au tombeau : une œuvre de transition, entre la ferveur gothique et la sérénité renaissante.


 Toujours dans cette même église Saint Jean de Joigny




Dans la pénombre douce de l’église Saint‑Jean repose l’un des plus anciens témoins de la mémoire comtale : le tombeau d’Adélaïs de Champagne, morte en 1187, épouse du comte de Joigny et figure majeure de la première dynastie qui domina la ville du XIᵉ au début du XIIIᵉ siècle. Le monument, sculpté vers le milieu du XIIIᵉ siècle, n’est pas contemporain de sa mort : il appartient à cette génération d’œuvres funéraires gothiques qui, dans la Champagne et l’Yonne, ont cherché à fixer dans la pierre la dignité des lignages fondateurs.

Adélaïs appartenait à la haute aristocratie champenoise. Son nom, fréquent dans la maison de Blois‑Champagne, la rattache à un milieu où les alliances se faisaient entre familles comtales : les Joigny, les Tonnerre, les Nevers, les seigneurs de Dilo. Les comtes de Joigny, dès le XIᵉ siècle, avaient établi des liens étroits avec les Prémontrés de l’abbaye de Dilo, qui devint leur nécropole privilégiée. C’est là, dans l’église Notre‑Dame de l’abbaye, que fut déposé le tombeau d’Adélaïs, au milieu des sépultures de sa lignée. La destruction de l’abbaye en 1843 entraîna le transfert du monument : d’abord à la mairie de Joigny, puis à l’église Saint‑Jean, où il se trouve aujourd’hui, miraculeusement intact.

La gisante, sculptée dans un calcaire blond, est représentée selon les conventions funéraires du XIIIᵉ siècle : les mains jointes, la tête enveloppée d’une coiffe à mentonnière, vêtue d’une robe longue dont les plis tombent avec une sobriété élégante. À ses pieds, un petit chien veille, symbole de fidélité conjugale et de loyauté domestique, très fréquent dans les tombeaux féminins de cette époque. Ce détail, discret mais tendre, rappelle que la comtesse n’est pas seulement une figure politique : elle est aussi une épouse, une mère, une femme dont la mémoire familiale a voulu conserver l’image de vertu.

Le sarcophage, sur sa face antérieure, porte une frise de quatre personnages sculptés en bas‑relief sous des arcs trilobés : ce sont les enfants d’Adélaïs, représentés comme les garants de la continuité du lignage. Le sculpteur, tout en respectant la symétrie imposée par les niches, a su individualiser les figures. À droite, Guillaume, le fils, porte un faucon sur son poing : un attribut noble, signe de liberté, de chasse et de rang, qui évoque la formation chevaleresque des jeunes aristocrates. À sa gauche, Agnès, coiffée comme sa mère, pose la main sur sa poitrine dans un geste de piété. Les deux autres enfants, plus effacés, complètent cette frise familiale où la descendance devient une allégorie de la permanence du sang.

Le style du tombeau est typique des ateliers champenois du XIIIᵉ siècle : arcs trilobés, colonnettes fines, visages apaisés, drapés fluides. Rien de dramatique, rien d’excessif : la mort n’est pas ici une rupture, mais un passage. À la tête du sarcophage, une petite figure allégorique — l’insouciance — rappelle que la vie terrestre s’efface dans la paix du repos éternel. Ce mélange de gravité et de douceur est caractéristique de la sculpture funéraire de la région, où l’on cherche moins à représenter la douleur qu’à affirmer la sérénité de la foi.

Ce tombeau est plus qu’un monument : c’est une page de l’histoire de Joigny. Il rappelle la première dynastie comtale, ses alliances champenoises, son lien avec l’abbaye de Dilo, sa piété, sa puissance. Il rappelle aussi la fragilité des lieux de mémoire : déplacé, sauvé, réinstallé, il a traversé les siècles sans perdre son visage. Dans la lumière de Saint‑Jean, Adélaïs repose entourée de ses enfants, comme dans une prière silencieuse. Le sculpteur, en fixant ces figures dans la pierre, a saisi l’essentiel : la tendresse, la dignité, la permanence du lignage.

Ce tombeau n’est pas seulement une œuvre d’art ; c’est une mémoire fondatrice, un fragment de la Joigny médiévale, une présence qui continue de veiller sur l’église comme elle veillait autrefois sur l’abbaye de Dilo.

 À gauche, Agnès, coiffée comme sa mère, pose la main sur sa poitrine dans un geste de piété.
À droite, Guillaume, le fils, porte un faucon sur son poing 


 Une comtesse au cœur de la première dynastie de Joigny

Les comtes de Joigny forment une lignée ancienne, issue des Fromonides, la grande famille des comtes de Sens. Le comté apparaît au XIᵉ siècle, probablement comme un démembrement du comté de Sens confié à une branche cadette. La première comtesse attestée est Alix (Adélaïde) de Sens, fille de Fromond II, mariée vers 1015 à Geoffroy Ier de Joigny. Leur descendance fonde une dynastie stable, influente, qui s’implante durablement dans la région.

Adélaïs de Champagne appartient à cette première maison comtale, au moment où la lignée est à son apogée. Elle épouse un comte de Joigny issu de cette famille fondatrice, et ses enfants — Guillaume, Agnès et deux autres — sont représentés sur le sarcophage comme les garants de la continuité du sang. Elle incarne la phase centrale de la dynastie : après la fondation du comté, mais avant son extinction au début du XIIIᵉ siècle.

Les liens avec la maison de Champagne : Joigny dans l’orbite de Troyes

Le nom d’Adélaïs de Champagne n’est pas anodin. Il renvoie à la maison de Blois‑Champagne, la grande dynastie comtale qui règne sur Troyes, Meaux, Provins et la Champagne au XIIᵉ siècle. Les comtes de Champagne — Thibaud IV, Henri le Libéral, Marie de Champagne — sont alors parmi les princes les plus puissants du royaume. Leur influence politique, économique et militaire rayonne sur tout le diocèse de Troyes.

Les mariages entre les comtes de Joigny et la maison de Champagne sont fréquents : – ils renforcent les alliances féodales, – ils assurent la protection des petites seigneuries champenoises, – ils intègrent Joigny dans la sphère d’influence de Troyes.

Adélaïs, par son nom et son origine, incarne cette connexion directe entre Joigny et Troyes, entre une seigneurie comtale plus modeste et l’un des plus grands comtés du royaume. Son tombeau est donc aussi un témoignage de l’intégration de Joigny dans les réseaux politiques champenois du XIIᵉ siècle.

Dilo : la nécropole des comtes de Joigny

Le tombeau d’Adélaïs n’a pas été conçu pour Saint‑Jean. Il provient de l’abbaye Notre‑Dame de Dilo, fondée par les comtes de Joigny au XIIᵉ siècle. Les sources indiquent que les premiers comtes ont fondé deux abbayes majeures : Les Écharlis et Dilo, toutes deux liées à la réforme religieuse et à la piété aristocratique.

Dilo devient rapidement la nécropole officielle de la dynastie : – les comtes y sont enterrés, – les comtesses également, – les gisants y sont installés dans l’église abbatiale.

Située à quelques kilomètres au sud‑est de Joigny, dans l’actuelle commune de Dilo (Yonne), l’abbaye était un établissement de Prémontrés, réputé pour son rayonnement spirituel et son rôle dans la structuration du territoire. C’est là que fut déposé le tombeau d’Adélaïs, au milieu des sépultures de sa lignée.

La destruction de l’abbaye en 1843 entraîna le transfert du monument : – d’abord à la mairie de Joigny, – puis à l’église Saint‑Jean, où il se trouve aujourd’hui, miraculeusement intact, sans aucune casse selon les historiens.

Le tombeau : une œuvre gothique champenoise d’une grande noblesse

La gisante est représentée selon les conventions funéraires du XIIIᵉ siècle : – les mains jointes, – la tête enveloppée d’une coiffe à mentonnière, – la robe longue aux plis sobres, – le petit chien fidèle à ses pieds, symbole de loyauté conjugale.

Sur la face du sarcophage, sous des arcs trilobés, quatre personnages se tiennent debout : les enfants d’Adélaïs, figés dans la pierre comme les gardiens de sa mémoire. Le sculpteur a su individualiser les figures : – Guillaume, le fils, porte un faucon au poing, signe de noblesse et de chasse, – Agnès, coiffée comme sa mère, pose la main sur sa poitrine dans un geste de piété, – les deux autres enfants complètent la frise familiale.

Le style est typique des ateliers champenois : colonnettes fines, visages apaisés, drapés fluides, hiératisme doux. À la tête du sarcophage, une petite figure allégorique — l’insouciance — rappelle que la mort n’est pas ici une rupture, mais un passage.

Un monument fondateur pour l’histoire de Joigny

Ce tombeau est plus qu’une œuvre d’art : – c’est une mémoire dynastique, – un lien direct avec la maison de Champagne, – un fragment sauvé de l’abbaye de Dilo, – un témoin intact de la Joigny médiévale.

Dans la lumière de Saint‑Jean, Adélaïs repose entourée de ses enfants, comme dans une prière silencieuse. Le sculpteur, en fixant ces visages dans la pierre, a saisi l’essentiel : la tendresse, la dignité, la permanence du lignage.

Ce tombeau n’est pas seulement un vestige : c’est une présence, un morceau d’histoire qui continue de veiller sur Joigny comme il veillait autrefois sur Dilo.


Adélaïs de Champagne est vêtue d'une coiffe à mentonnière. 
Milieu du XIIIe siècle.


Un peu plus loin dans l'église : 




Les Piochard de La Bruslerie, gouverneurs du château de Joigny

Sous cette plaque de marbre, dans la chapelle de Saint‑Jean, repose une autre lignée noble de Joigny : celle des Piochard de La Bruslerie, qui succéda aux anciens comtes pour incarner, du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle, la noblesse militaire et administrative du royaume. Trois générations s’y succèdent, toutes liées au service du roi et à la garde du château de Joigny.

Le premier, Estienne Piochard de La Bruslerie (1669‑1723), capitaine de dragons, fut nommé gouverneur du château à la fin du règne de Louis XIV. Son épouse, Anne Guérin de La Carthoderie (1663‑1740), partagea son destin dans cette demeure seigneuriale où la famille s’établit durablement. Leur fils, Jean Piochard de La Bruslerie (1696‑1766), chevalier de Saint‑Louis, officier de la première compagnie des mousquetaires du roi, mestre de camp de cavalerie, poursuivit la tradition du service royal. Il épousa Jeanne de Boutteville‑Custine (1700‑1734), issue d’une famille lorraine apparentée à la noblesse d’épée.

Enfin, Pierre Piochard de La Bruslerie (1727‑1800), également chevalier de Saint‑Louis et mousquetaire du roi, gouverna le château jusqu’à la Révolution. Son épouse, Marthe de Grasset (1736‑1812), lui survécut quelques années, témoin d’un monde qui s’effaçait. Tous furent pieusement inhumés sous cette chapelle, dans le caveau familial.

Leur blason, surmonté d’une couronne comtale, rappelle leur rang : une noblesse d’épée fidèle au roi, enracinée dans Joigny, gardienne du château et de la mémoire locale. Par leur service militaire et leur piété, les Piochard de La Bruslerie incarnent la continuité du pouvoir noble : après les comtes médiévaux, ils représentent la noblesse royale, celle des mousquetaires et des chevaliers de Saint‑Louis.

Cette plaque, par sa sobriété classique, dialogue avec les tombeaux anciens : elle prolonge dans la pierre la mémoire des familles qui ont veillé sur Joigny. De la comtesse Adélaïs de Champagne à Estienne Piochard de La Bruslerie, c’est toute une histoire de fidélité, de service et de transmission qui s’inscrit dans les murs de Saint‑Jean.

 


Église Saint-Julien de Domjulien (88)



Le village de Domjulien apparaît dans l’histoire lorraine en 1292, lorsque le duc Ferry III en fait don à Jean de Rosière. Ce geste ducal, typique de la politique d’alliances et de fidélités de la fin du XIIIᵉ siècle, place le village dans la mouvance directe du pouvoir lorrain. Au fil des siècles, la seigneurie changea plusieurs fois de mains : au XVe siècle, elle passa à la famille de Ville‑sur‑Illon, puis à celle du Châtelet, avant d’être tenue par les Bildstein et enfin par les de Ravinel. La demeure seigneuriale, qui devait dominer le cœur du village, fut ruinée vers 1576, ne laissant plus que des traces dans les archives du bailliage de Mirecourt auquel Domjulien appartenait.

L’église Saint‑Julien, construite au XIVᵉ siècle, relevait du diocèse de Toul. Le patronage était confié au chapitre de Remiremont, qui percevait un quart des grosses dîmes, tandis que le curé recevait un autre quart et que le seigneur du lieu empochait la moitié. Au fil des siècles, l’édifice fut plusieurs fois remanié, adapté, consolidé, transformé selon les besoins du culte et les moyens du village, ce qui lui a permis de traverser le temps et de parvenir jusqu’à nous avec cette silhouette composite, où les traces médiévales côtoient des interventions plus tardives. Ce partage des dîmes, comme la permanence de l’église malgré les remaniements successifs, illustre combien l’institution religieuse et la seigneurie étaient étroitement liées dans la vie du village.

Parmi les seigneurs qui ont marqué Domjulien, la famille Bildstein occupe une place particulière. Nicolas de Bildstein, décédé avant 1611, fut seigneur de Froville, Lusse, Hurbache, Hadigny‑les‑Verrières et de Domjulien. Gentilhomme de la Chambre de Gaston de France, duc d’Orléans, et intendant de la maison de Marguerite de Lorraine, il appartenait à cette noblesse proche du pouvoir ducal. Son mariage avec Nicolle de Marcossey, fille du seigneur de Domjulien, renforça encore l’ancrage familial dans la région. Les archives rapportent plusieurs privilèges accordés par le duc : en 1569, cinquante jours de bois dans la forêt de Thille en échange de la renonciation à certains droits de pacage ; en 1571, l’autorisation de dresser des fourches patibulaires dans sa seigneurie de Lusse ; et en 1581, la permission donnée à Nicolas et Humbert de Bildstein de noircir l’église de Froville en signe de deuil après la mort de leur père. Ces gestes, à la fois symboliques et pratiques, témoignent de la place des Bildstein dans la société lorraine.

Nicolas de Bildstein fut également un homme de charité. Il fonda l’hôpital Saint‑Roch de Nancy, auquel il légua la moitié de ses biens par acte du 5 août 1694, avec l’accord de son épouse Philippine de Celles. Son testament, daté du 27 novembre 1694, répartissait ses biens entre sa sœur Marie‑Charlotte et l’hôpital. Sa tombe se trouvait dans l’église Saint‑Èvre de Nancy, où une inscription rappelait sa dignité de chevalier, ses seigneuries et l’extinction de sa maison à sa mort, le 29 décembre 1696. Philippine de Celles, décédée le 3 décembre 1697, reposait à ses côtés. Ensemble, ils avaient augmenté la fondation de messes dans la chapelle. L’hôpital Saint‑Roch, destiné à accueillir les malades étrangers et les pauvres de la ville, fut plus tard rattaché à l’hôpital Saint‑Charles, qui reprit son nom.

Le fils de Nicolas, Gaspard de Bildstein, poursuivit la gestion des terres familiales. Seigneur de Froville, Domjulien, Girovillers‑sous‑Montfort, Haudonviller et Charmois, il épousa Antoinette de Pullenoy en 1618. En 1625, il fit ses reprises en fiefs pour Domjulien, Girovillers, Villacourt, Vaxoncourt, Pallegney, Zincourt et Froville, confirmant son statut de seigneur solidement implanté. Il obtint une pension de 2 000 francs du duc en 1633, signe de sa fidélité au pouvoir. Les archives mentionnent également des transactions foncières, comme l’achat du Charmois en 1628, et des dettes dues par les habitants de Domjulien à sa veuve Antoinette de Pullenoy en 1651. Celle‑ci fit encore reprise en fief de la moitié de la seigneurie de Croismare en 1665, preuve de la continuité de la famille dans l’administration de ses biens.

Après les Bildstein, la seigneurie passa aux de Ravinel, dont Hubert Dieudonné, baron de Ravinel, fut le dernier seigneur de Domjulien et Girovillers. Avec lui, la longue histoire féodale du village s’acheva, laissant place à une ruralité plus discrète où l’église Saint‑Julien demeura le principal témoin du passé.



Cette église, conserve un élément remarquable : une mise au tombeau du XVIᵉ siècle, dont aucune archive ne parle. Sept personnages entourent le Christ étendu, dans une composition sobre mais profondément expressive. Les drapés, les visages, la retenue des gestes traduisent une sensibilité propre

aux ateliers lorrains de la Renaissance. On ignore qui l’a commandée, qui l’a sculptée, et pourquoi elle se trouve ici. Peut‑être un seigneur de Domjulien, peut‑être un membre du chapitre de Remiremont. Quoi qu’il en soit, cette œuvre silencieuse, patinée par les siècles, ajoute une dimension spirituelle et artistique à l’histoire du village. Elle est aujourd’hui l’un des rares témoins matériels de ce que furent les siècles seigneuriaux de Domjulien : une terre de fidélités ducales, de familles nobles, de droits féodaux, et de foi profonde.

 



Mise au tombeau 2ème partie           Mise au tombeau 3ème partie


Mise au tombeau 4ème partie                   Mise au tombeau 5ème partie


Mise au tombeau 6ème partie






La Mise au tombeau 1ère partie

  Crypte de l'Église Saint Jean-Baptiste de Chaource - XVIe siècle La Mise au tombeau se situe à la fin de la Passion du Christ et est r...