Il existe à Nogent, dans l’enceinte du quartier du Moyen-Âge
de la ville, une maison à pans de bois tout à fait remarquable, qui se délabre
chaque jour davantage, abandonnée, faute d’en avoir mesuré sa valeur
inestimable.
Située à l’angle de la rue de la Grosse Armée et de la rue
de l’abreuvoir, elle fait partie du Nogent reconstruit après le terrible
incendie de 1442, qui détruisit une bonne parie de la ville. Elle n’est pas
postérieure à la première moitié du XVIe siècle.
Sa présence parmi nous, est tout à fait miraculeuse. En
effet, elle est située dans un des quartiers où se sont déroulés les violents
combats de février 1814, qui opposèrent les 1 200 hommes des Troupes de
napoléon et les Nogentais, au corps d’armée austro-russe du Prince de
Schwartzenberg. Combats intensément meurtriers et destructeurs, qui furent
suivis de pillages et d’incendies par la soldatesque ennemie pour punir les
malheureux habitants d’avoir si bien résisté. Mais ceci est une autre histoire…
Cette demeure dont le style est encore à bien des égards,
médiéval, a donc échappé à toutes les destructions au cours de siècles. Si elle
a subi certaines transformations durant sa longue existence, en particulier par
l’occultation de fenêtres, elle n’en garde pas moins son allure générale
intacte.
Son encorbellement, ses fenêtres aux linteaux en arc à
accolade, en usage dès le XVe siècle, un beau pilier de bois sculpté, les
curieuses et élégantes poutres séparant les croisillons ainsi que les poteaux
d’huisserie se présentant sous l’aspect d’une colonnette torsadée finement
ouvragée ; voici quelques-uns des détails particulièrement représentatifs
de la lente transition de l’époque médiévale à celle de la Renaissance.
Mais, indépendamment de son indéniable intérêt
architectural, témoignage de la construction urbaine de cette époque, elle
possède un autre atout… son surnom « Maison de la Turque », lui vient
de sa mention dans le célèbre roman de Gustave Flaubert :
« L’Education sentimentale ».
« Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive
gauche, une lumière brillait dans la lucarne d’une maison basse… »
Et encore :
« Or, un dimanche pendant qu’on était aux vêpres,
Frédéric et Deslaurier, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des
fleures dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs
et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se
glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquet ».
« …On appelait ainsi une femme qui se nommait de son
vrai nom Zoraïde Turc ».
L’emplacement de cette maison mentionnée dans l’œuvre du
grand écrivain a été mis en évidence par une étude très détaillée de la
présence et des attaches de Gustave Flaubert à Nogent, par Claude Chevreuil. Ce
très intéressant ouvrage est épuisé mais l’on peut le consulter à la
bibliothèque de Nogent-sur-Seine.
Ainsi, cette demeure fait non seulement partie du patrimoine
architectural nogentais – et national – mais aussi du patrimoine littéraire.
Pourtant, malgré son pittoresque et les témoignages qu’elle
représente, cette maison est à l’abandon depuis des années. Des fenêtres ont
été arrachées, des carreaux cassés, elle a failli brûler, de jeunes
irresponsables ayant allumé un feu à l’intérieur. Des ruissellements d’eau
ravagent un pignon…
Pourquoi semblable bâtiment n’est-il pas encore classé et
restauré ?
Appartenant à une société de construction, celle-ci a promis
d’effectuer sa restauration, mais cette promesse dure depuis des années, et à
force d’attendre, des dommages irréparables risquent de se produire.
Cette restauration doit être entreprise d’urgence, avec
compétence, en respectant chaque détail de son architecture et cela sous la
conduite et la responsabilité des Monuments Historiques.
Une fois restaurée, cette maison se prêtant difficilement à
un usage d’habitation, compte tenu des transformations que nécessiterait la vie
domestique moderne, pourquoi ne pas en faire un musée historique, retraçant
l’histoire de la ville, et regroupant les différents documents iconographiques
et autres, relatifs à cette histoire et en même temps reconstituer un intérieur
régional…
Ce genre d’établissement fait défaut à Nogent-sur-Seine,
ville dont le passé historique est pourtant riche et passionnant, et quel endroit
idéal pour cela, qui permettrait en plus d’y associer Gustave Flaubert et son
« Éducation sentimentale ».
Par l’abbé Jean D.
Bonnard 1970
Depuis 10 ans, il ne se passe pas une année sans qu’un
journaliste ou un érudit local ne lance un appelle au secours pour cette
« Maison de la Turque » nogentaise. Sans entrer dans la polémique, il
nous parait pour le moins surprenant qu’en un temps où le Patrimoine est à
l’honneur dans tous les discours officiels… il ne se passe rien sur le terrain.
Il est vrai qu’il y a beaucoup à faire en Champagne car notre province est
restée encore pour partie inconsciente de sa propre valeur. On y a nié le
tourisme de façon systématique et si, aujourd’hui, certains tentent de
valoriser cette activité économique, combien d’autres restent encore inertes ou
pire, agissent à l’encontre !
Il serait dommageable – le mot n’est pas trop fort –
d’attendre que cette maison s’effondre dans une tourmente pour affirmer qu’il
n’y a plus rien à faire ! M. Sottas, directeur de la société « “Mon
Logis”, propriétaire des lieux, confirme, dans un article paru le 13 janvier
1987, que l’opération de réhabilitation est prévue pour cette année 1988.
L’espoir fait vivre, dit-on ; alors, espérons que la ‘Maison de la
Turque » vivra encore un an, le temps que des hommes de l’art la prennent
en main et lui redonnent l’attrait touristique qu’elle n’aurait jamais dû
cesser d’avoir….
Par l’abbé Jean D.
Bonnard 1988
Cette maison à pans de bois et meneaux a servi de cadre à
l'Education Sentimentale, Flaubert écrit :
« Ce lieu de perdition projetait dans tout
l'arrondissement un éclat fantastique (...). Les fermières en tremblaient pour
leur mari, les bourgeoises le redoutaient pour leur bonne, parce que la
cuisinière de M. le sous-préfet y avait été surprise, et c'était bien entendu
l'obsession secrète de tous les adolescents. »
Ce triangle doré représentant le profil du célèbre écrivain
et permettra de mieux valoriser le nouveau parcours touristique autour de
l'auteur dont son roman l'Education Sentimentale, paru en 1869. Sur les pas de Flaubert vous mènera de la
Place de l'église vers les Ponts, la Maison de la Turque, et d’autres lieux à
découvrir !
Le père de Gustave Flaubert, Achille-Cléophas (1784-1846),
né à Maizières-la-Grande-Paroisse, a grandi à Nogent-sur-Seine avant de partir
exercer la chirurgie à l'Hôtel Dieu de Rouen. Son buste est exposé au Musée
municipal Dubois-Boucher.
Sa sœur aînée Eulalie reste vivre à Nogent-sur-Seine et
épouse un orfèvre : Parain, pour lequel Gustave avait une tendresse
particulière, car comme lui, il aimait brocarder la petite bourgeoisie
provinciale. Tous les deux ans, la famille Flaubert effectue le voyage. Le
jeune Gustave en profite pour faire des excursions, pêcher et se baigner dans
la Seine. Nogent-sur-Seine est le cadre de son troisième roman :
"L'Éducation Sentimentale", paru en 1869. Il s'agit de l'œuvre la
plus intime de Flaubert puisqu'elle est fondée sur certains éléments autobiographiques.
Le héros, Frédéric Moreau, ressemble à Gustave Flaubert
lui-même, d'ailleurs le sous-titre de l'Éducation Sentimentale est
"Histoire d'un jeune homme". Le roman débute par un voyage à Nogent,
le 15 septembre 1840 et s'y termine, en mars 1867. Il y a un incessant
va-et-vient entre Paris et Nogent, le lien étant assuré par la Seine. Sept
chapitres sur les dix-sept qui composent le roman se déroulent à Nogent, soit
sur les onze années de la vie du héros, Frédéric Moreau, deux ans et neuf mois.
Ainsi il écrit à son ami Ernest Chevallier en 1832 (il a 11
ans) : « Nous avons été l'autre jour à Courtadant (Courtavant) où il y a une
ferme de papa. Nous avons pêché, (…) il y avait de l'eau et une petite barque ;
je me suis bien amusé et si tu y avais été, tu aurais éprouvé la même joie que
moi". Ou encore en 1837, toujours à Ernest Chevallier : "Tu me feras
penser (...) à te donner une relation détaillée de mon voyage au Paraclet,
ancienne demeure de la grosse Héloïse et de maître Abelard, espèce de bourru et
d'imbécile qui n'a gagné à tous ses amours qu'à avoir un testicule en moins ».
Perte d’un potentiel
muséal public
Son intérêt ne s’arrête pas à la pierre et au bois : cette
demeure est aussi un lieu littéraire. Elle est identifiée comme la maison de
Zoraïde Turc, personnage réel mentionné dans L’Éducation sentimentale de
Gustave Flaubert. Sept chapitres du roman se déroulent à Nogent-sur-Seine, et
cette maison incarne le lien entre la ville et l’un des plus grands écrivains
français.
Restaurée récemment, la maison a été re-mise en vente en
2023 pour devenir une habitation privée. Ce choix, bien que légal, constitue
une perte patrimoniale majeure. Car cette maison, par son architecture et son
ancrage flaubertien, avait toutes les qualités requises pour devenir un musée
historique : un lieu dédié à l’histoire de Nogent, à la vie quotidienne
d’autrefois, et à la mémoire littéraire.
Nogent-sur-Seine ne dispose d’aucun musée consacré à son
histoire urbaine, à son architecture vernaculaire ou à ses liens avec Flaubert.
La Maison de la Turque aurait pu combler ce vide. Elle aurait pu devenir un
lieu de transmission, de pédagogie, de valorisation du patrimoine local.
Sa privatisation, même après restauration, empêche toute
appropriation collective. Elle devient invisible, silencieuse, alors qu’elle
aurait pu parler à tous.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire