jeudi 8 janvier 2026

Portail de l’église st Martin de Rumilly-lès-Vaudes

 


En 1493, Jacque Colet, alors curé de Rumilly avait été à Rome demander une bulle d’indulgences pour faire réparer son église. Quelques années plus tard, son frère et successeur, Jean Colet, décida de faire reconstruire l’église dévastée plutôt que tenter des réparations.

Jean Colet était né à Rumilly vers 1482. C’était un homme très instruit, surtout en musique et en science juridique. Odard Hennequin, évêque de Troyes, en tête de ses Statuts Synodaux de 1530 le proclame très savant, particulièrement en droit canonique.

Lalore décrit ainsi les armes de Jean Colet : « d’or à un chevron d’azur chargé en chef d’une étoile aussi d’or et accompagné de trois œillets de gueules tigés et feuillés de sinople ».

Sa devise était « Souvent à conseil » et sa prière « Nos evincla theos » que l’on traduit par : « O Dieu délivrez-nous ».

C’est avec les lettres de son nom, Johannes Coletus, à l’exception d’une seule que l’illustre prêtre a composé et sa prière et sa devise.

Jean Colet mourut le 27 juillet 1552 à l’âge de 70 ans. Il fut ramené à Rumilly et repose au milieu de son église, devant le maître-autel, auprès de ses père et mère.

Dans son éloge funèbre, toute sa vie, une vie particulièrement remplie et orientée, est résumée par cette phrase : « Il a fait reconstruire par la base l’église de Rumilly et désire y être enterré ».


Jean Colet et son blason (retable dans l'église)

Comment Jean Colet parvint-il à assumer les charges d’une construction aussi importante ?

Il fut aidé par l’évêque de Troyes, Odard Hennequin, qui lui attribua les revenus de plusieurs cures. Il parcourut enfin toute la France et quêta pour trouver le complément de ressources dont il avait besoin.

On dit qu’il sollicitait chaque hiver la pieuse générosité des habitants d’une contrée et qu’il employait, l’été suivant, les sommes ainsi recueillies à la construction d’une nouvelle travée.

« Afin de perpétuer, dit Coutant, le souvenir du concours qu’il avait ainsi reçu, l’abbé Colet fit peindre, sur chacun des piliers de son église, les blasons des Maisons et des Provinces qui l’avaient secondé dans cette entrepris ; ceux de bourgogne, Guïenne, Flandre, Hainaut, s’y voyaient ainsi que beaucoup d’autres… »

La première pierre fut posée et bénie, au chevet du futur édifice en l’an 1527. Elle porte ces morts :

« Icy dessoubz assez profond en terre

L’an mil cinq centz et vingtz sept assize

A la fin d’aoust fut la première pierre

Des fondements : Dieu perface l’église.

Amen »

 En l’an 1533, six ans après, l’église fut couverte et pavée.

Mais, tout est loin d’être terminé. Aussi, les maçons ont-ils laissé la place aux peintre verriers qui d’ailleurs travaillaient depuis 1528 et pendant 16 ans encore « Ymagiers qui aournoient de leur mieux la maison du bon Dieu et pourtraictoient les saints ».

Le joyau de l’église est le retable en pierre polychrome relatant la Passion du Christ daté de 1533. Cette œuvre majeure comporte 72 personnages sculptés.


Retable de la Passion (situé derrière le maître-autel)


Voûte de la nef et ses blasons


Une plaque apposée au trumeau du portail ornée d’un saint Martin à cheval, offrant au pauvre la moitié de son manteau, nous apprend que :


« L’an de grâce 1549 le dimenche 22ème et le lundi 23ème jours de septembre, furent par Révérend Père en Dieu, maistre André Richer, évêque de Caldédoine vice-gérent de Noble et Révérend aussi Père en Dieu et très illustre prince Mc Loys de Lorraine évesque de Troyes, dédiés et consacrés ceste dévote église et touts ses trèse aultels ».

Pour plus d’informations sur l’église voir l'article : Église Saint-Martin de Rumilly les Vaudes 


Les extérieurs de l’église Saint‑Martin de Rumilly‑lès‑Vaudes ont été en restauration pendant environ quatre ans, nous voici donc devant un monument "flambant neuf ".

Les restaurations prioritaires étaient l’ensemble des toitures, les maçonneries extérieures, les vitraux, et le magnifique portail.


La façade ouest de l’église présente son beau portail, à sa droite, la tour carrée du clocher flanquée de la tourelle ronde de son escalier, mais hexagonale à sa base. Et à sa gauche, la porte du baptême (aujourd’hui murée), comme est aussi murée la belle arcade vitrière qui la surmonte.


La tour ronde et sa base hexagonale


Après l’ouragan de 1739 qui a fait que les cloches se sont abattues sur la chapelle Saint-Maur et en ont détruit les voûtes et l’autel, il a fallu isoler cette partie de l’église par ceux cloisons de bois et torchis.

Après l’incendie de l’An VI (11 avril 1798) qui a ravagé l’ensemble de la toiture dont celle du clocher, y compris le campanile qui se trouvait au-dessus du transept, déjà détruit en 1736 mais qui, cette fois, n’a pas été reconstruit, il a fallu hélas, constater bien des dégâts : balustrades mises à bas, statues et gargouilles étêtées ou complètement supprimées, détails architecturaux, en particulier sur le portail, irrémédiablement saccagés.

Vers 1805, on a commencé à essayer de faire face aux difficultés que connaissait l’église. Des abat-sons de bois (quatre éléments par ouverture) ont été installés au niveau des cloches.

Le passage, au second étage, entre la tour du clocher et le pignon de façade a été couvert d’un toit provisoire de tuiles, probablement pour éviter que l’eau des pluies ne s’infiltre sur les voûtes.


Cette carte postale date de peu avant 1927, date à laquelle ont été installés des abat-sons en ciment et une horloge avec son cadran émaillé (ils devaient être 4 selon la volonté du testateur. Il semblerait qu’un cadran sur chaque face du clocher ait posé un problème technique), les ogives du clocher baillent le vide. (voir cliché plus haut la façade actuelle).

Le beau portail est toujours là et, bien que mutilé, n’en rayonne pas moins de toute sa splendeur.

C’est Gavelle qui, le premier, dans son livret daté de 1895 Notice archéologique sur l’église de Rumilly, établit un lien entre le portail de la cathédrale de Senlis et l’église Saint Martin de Rumilly-lès-Vaudes. C’est également lui qui cite pour la première fois Martin Chambiges, architecte de l’évêque Odard Hennequin, lequel, en 1530 quitte Senlis pour Troyes. Gabelle rapproche alors les deux portails, celui de Notre-Dame de Senlis et celui de Saint-Martin de Rumilly-lès-Vaudes.

En l’an 1527, Odard Hennequin vient de Senlis prendre en charge l’évêché de Troyes. Il est probable que Martin Chambiges, son architecte, l’ait accompagné.

Compte tenu de l’étonnante ressemblance entre le portail de l’église Saint-Martin de Rumilly et celui de la cathédrale de Senlis (en moins profond peut-être), il semble évident que l’église de Jean Colet, dont la première pierre fut posée en 1527, a bénéficié, pour l’édification de son portail de la participation, sinon du maître d’œuvre lui-même, du moins des artisans de son atelier.

La similitude des deux façades, celle de Senlis et celle de Rumilly saute aux yeux !

Cathédrale Notre-Dame de Senlis, façade Sud et son magnifique portail.

Faut‑il insister sur le dessin des deux gâbles, ces arcs qui forment comme la nervure de l’ensemble et que Gavelle attribue nommément à l’atelier de Chambiges ?

Ils adoptent tous deux une même forme — « moins élégante à Rumilly », précise Gavelle — ce qui laisserait penser que Martin Chambiges ne s’est pas directement impliqué dans le chantier rumillien, mais que l’on a cherché à imiter son style. Gavelle évoque d’ailleurs Martin de Vaux ou son fils, le premier ayant travaillé à Saint‑Pantaléon de Troyes. Une remarque qui invite à rapprocher les galeries des apôtres des deux églises. (On retrouve le même dessin dans les arcatures supérieures du retable.)

Il n’est pas inutile de rappeler que les tympans des deux édifices sont, contrairement à bien d’autres, ouverts à la lumière ; celui de Rumilly paraît toutefois plus aéré que celui de Senlis.

Ajoutons encore quelques autres points communs :

– la rosace qui couronne chaque portail (celle de Rumilly fut reconstruite en 1746),

– les galeries qui courent, à Senlis comme à Rumilly, aux premier et deuxième étages de la façade,

– les fines colonnes torses qui encadrent les deux grandes ouvertures,

– et la forme très particulière de ces entrées monumentales.

Il semble cependant qu’à Rumilly, la profusion de sculptures et de détails architecturaux confère au portail une richesse exceptionnelle. Malgré quelques défauts, un connaisseur l’a qualifié un jour de « plus somptueux portail de l’Aube ».

Arrivé à ce point de notre visite, il me paraît essentiel de replacer ce magnifique portail dans son véritable contexte historique. Sans vouloir contredire Gavelle, il est nécessaire de remettre les choses à leur juste place :

Quand les pierres dialoguent : Rumilly-lès-Vaudes, Senlis et l’ombre élégante des Chambiges

Il arrive parfois, dans l’histoire de l’architecture, que deux monuments séparés par les siècles semblent pourtant se répondre. Deux façades, deux gestes de pierre, deux élans sculptés qui, malgré la distance, paraissent partager une même respiration. C’est ce sentiment troublant que l’on éprouve lorsqu’on met en regard le portail ouest de l’église de Rumilly-lès-Vaudes, chef‑d’œuvre flamboyant de la Champagne du début du XVIᵉ siècle, et la cathédrale de Senlis, dont la façade occidentale appartient pourtant à la toute première génération gothique, celle des années 1170–1180.

À première vue, tout oppose ces deux mondes. Et pourtant, un historien, Didier Gavelle, évoque une “forme élégante” commune. Une expression intrigante, presque poétique, qui a parfois nourri l’idée que Martin Chambiges, maître d’œuvre flamboyant parmi les plus brillants de son temps, aurait pu intervenir sur les deux édifices — ou du moins que ses ouvriers auraient circulé entre les chantiers.

La réalité est plus subtile, et bien plus intéressante : Senlis : un portail qui inaugure le gothique

Pour comprendre ce dialogue de pierre, il faut d’abord revenir à Senlis. La façade occidentale de la cathédrale, avec son portail central encadré de statues-colonnes encore raides, ses drapés cassés, son tympan sobre et hiératique, appartient à un moment fondateur : celui où le gothique n’est encore qu’une promesse. Nous sommes vers 1170–1180, à l’époque où Saint-Denis, Noyon et Chartres inventent un langage nouveau, fait de verticalité, de lumière et de narration sculptée.

Rien, dans ce portail, ne relève du flamboyant. Rien n’annonce les courbes, les contre‑courbes, les réseaux enflammés qui feront la gloire de la Champagne trois siècles plus tard. Et surtout : Martin Chambiges n’est pas encore né.

Attribuer ce portail à son atelier serait un anachronisme absolu. Il relève d’un tout autre monde, d’un tout autre souffle.

Rumilly-lès-Vaudes : la dentelle flamboyante de Martin Chambiges

À Rumilly-lès-Vaudes, en revanche, tout respire la maturité du gothique flamboyant. Le portail ouest, daté des années 1500–1515, est une véritable démonstration de virtuosité : arcs en accolades, pinacles élancés, feuillages ciselés comme de l’orfèvrerie, réseaux flamboyants qui semblent vibrer sous la lumière. Ici, la pierre n’est plus un support : elle devient mouvement, rythme, presque musique.

Ce portail porte la marque incontestable de Martin Chambiges, maître d’œuvre majeur de la Champagne et de l’Île-de-France, dont l’atelier a façonné Sens, Troyes, Beauvais et tant d’autres chantiers prestigieux. Rumilly est l’un de ses joyaux, un morceau de bravoure où chaque détail témoigne d’une maîtrise absolue.

Alors, d’où vient cette “forme élégante” commune évoquée par Gavelle ?

C’est ici que l’histoire se nuance et devient passionnante.

La “forme élégante” dont parle Gavelle ne concerne pas le portail ouest primitif de Senlis, mais la façade sud du transept, réalisée beaucoup plus tard, vers 1530. Et cette façade-là, flamboyante et déjà teintée de Renaissance, n’est plus l’œuvre d’un anonyme du XIIᵉ siècle, mais celle de Pierre Chambiges, fils de Martin.

Tout s’éclaire alors.

La façade sud de Senlis et le portail de Rumilly-lès-Vaudes partagent effectivement un même vocabulaire :

  • la verticalité animée,
  • les courbes flamboyantes,
  • les réseaux délicats,
  • la finesse du décor,
  • et cette élégance si caractéristique de l’atelier Chambiges.

Ce n’est pas un hasard : les ouvriers circulaient, les savoir-faire se transmettaient, et l’atelier familial rayonnait de la Champagne à l’Île-de-France. Rumilly et Senlis (façade sud) sont donc les deux volets d’une même esthétique, d’une même intelligence de la pierre.

Deux monuments, deux époques, un même héritage

L’histoire devient alors limpide :

  • Le portail ouest de Senlis : gothique primitif, XIIᵉ siècle, sans lien avec Chambiges.
  • Le portail ouest de Rumilly-lès-Vaudes : flamboyant tardif, début XVIᵉ siècle, œuvre canonique de Martin Chambiges.
  • La façade sud du transept de Senlis : flamboyant tardif, vers 1530, œuvre de Pierre Chambiges, véritable sœur stylistique de Rumilly.

La “forme élégante” n’est donc pas un pont jeté entre deux portails séparés de trois siècles, mais la trace d’un atelier, d’une dynastie, d’un savoir-faire qui a su imposer sa marque sur les pierres de Champagne comme sur celles de l’Île-de-France.

Conclusion : quand les pierres se répondent à travers le temps

Comparer Rumilly-lès-Vaudes et Senlis, c’est accepter que les monuments ne se lisent pas seulement dans leur chronologie, mais dans les gestes qui les ont façonnés. Le gothique primitif de Senlis raconte la naissance d’un style. Le flamboyant de Rumilly raconte son apogée. Et la façade sud de Senlis, signée Pierre Chambiges, raconte la transmission d’un héritage familial qui a marqué durablement l’architecture française.

Les pierres, parfois, dialoguent mieux que les archives. Encore faut-il savoir les écouter.

 

Le Beau portail

 

Saint Martin trône sur son cheval au centre du portail proprement dit, malheureusement privé du pauvre auquel il a, selon la légende, offert la moitié de sa houppelande


Lui fait pendant, au-dessus de la petite porte du clocher, une autre « Charité de saint Martin », héritée probablement de la vieille église, celle de Jean et Jacques Colet, l’oncle et le frère de Jean.


Charité de Saint-Martin porte du clocher avec Jean Colet en donateur
(sculpture très mutilée)


Juste au-dessus de la statue de Saint Martin, sur le portail occidental de l’église de Rumilly‑lès‑Vaudes, se déploie un blason composite d’une rare richesse. Il condense à lui seul les ambitions, les affiliations et les réseaux du commanditaire.



Le blason au-dessus de Saint Martin : lecture héraldique et symbolique

On y distingue :

Un écu aux armes de France, jadis frappé des trois fleurs de lis, aujourd’hui buriné ; geste révolutionnaire classique, qui efface le symbole royal sans détruire le décor.

Le cordon de l’ordre de Saint‑Michel, collier de coquilles Saint‑Jacques entourant le médaillon central : Saint Michel terrassant le dragon, figure emblématique de l’ordre fondé par Louis XI en 1469.

Des coquilles isolées, qui renvoient à la fois au pèlerinage et à la famille Colet, dont la dévotion à Saint Jacques est attestée.

Ce blason, placé en position dominante, affirme une chose essentielle : le chantier de Rumilly s’inscrit dans une sphère de pouvoir, proche du roi, ou du moins soucieuse de s’en réclamer.

La présence du cordon de Saint‑Michel, réservé à l’élite du royaume, suggère que Jean Colet ou son entourage était lié à l’ordre, ou qu’il souhaitait en afficher les codes.

Malgré les siècles et les épreuves, Saint Michel demeure là, intact dans son élan, ayant bravé la pluie, le vent, les tempêtes de 1739, l’incendie de l’an VI et tant d’autres violences du temps.

Autour de lui, on distingue encore — quoique très altérés — les entrelacs délicats qui entouraient jadis l’écu destiné aux armes de France.

On reconnaît aussi les doubles coquilles Saint‑Jacques, écho saisissant de la double coquille qui encadre les armoiries d’Antoine II de Vienne sur la cheminée du manoir de Rumilly.

Autant de traces qui, malgré leur usure, témoignent de la qualité exceptionnelle du décor et de l’ambition de ses commanditaires.

St Michel terrassant le dragon


Au sommet du premier arc du gâble, la chouette — décapitée par le temps mais toujours déployée — étend ses ailes comme un signe adressé au visiteur. Oiseau de nuit, elle veille à l’entrée de l’église et semble inviter à regarder autrement, à déchiffrer ce que le tailleur de pierre, le peintre ou le maître verrier ont voulu transmettre, dehors comme dedans.

Placée juste sous le blason royal qui domine le portail, elle n’est pas un simple remplissage d’atelier. Sa position en fait un contrepoint discret à l’emblème du pouvoir : au-dessus, l’autorité qui s’affiche ; en dessous, l’animal qui observe. Le Moyen Âge aime ces dialogues silencieux entre motifs, où une petite figure animale vient commenter, presque en marge, ce que la grande héraldique proclame.

Dans l’imaginaire médiéval, la chouette n’est pas seulement l’oiseau des ténèbres : c’est celle qui voit dans l’ombre, qui perçoit ce qui échappe au regard ordinaire. Installée à cet endroit précis, elle accompagne le passage du monde extérieur vers l’espace sacré et avertit le visiteur que rien, ici, ne doit être regardé à la légère. Héritière d’un vieux motif associé à la vigilance et à la sagesse, elle rappelle que comprendre suppose d’interpréter, et qu’interpréter exige d’observer. Avant même d’entrer, la pierre donne la leçon.

 


À Rumilly‑lès‑Vaudes comme à Senlis, la galerie haute impose sa logique en venant sectionner l’arcature qui constitue l’ossature du retable. Mais là où Senlis assume cette superposition comme un geste maîtrisé — une articulation franche entre deux strates de décor — Rumilly laisse affleurer une hésitation. L’écu royal est bien englobé, mais le sculpteur n’a pas osé, ou pas voulu, évider les éléments comme l’a fait, avec une assurance bien plus nette, celui qui a clos la dernière marche du manoir d’une balustrade pourtant moins développée mais parfaitement cohérente dans son vocabulaire.

Cette différence de traitement n’est pas anecdotique : elle dit quelque chose du rapport à la matière et à la lisibilité. Senlis tranche, clarifie, assume la coupe. Rumilly, lui, juxtapose sans aller jusqu’au bout du geste, comme si la galerie venait interrompre un discours sculpté sans totalement s’y intégrer.

De part et d’autre de cette galerie, deux gargouilles massives jaillissent, presque débonnaires par contraste. Leur bonhomie relative ne tient qu’à la comparaison : face aux créatures de la façade sud — toutes plus agressives, crispées et grimaçantes les unes que les autres — celles de la galerie semblent presque civilisées. Là encore, Senlis sert de contrepoint : la monstruosité y est contrôlée, intégrée au programme. À Rumilly, elle déborde, elle grince, elle grimace, comme si la façade sud avait conservé une énergie brute que la galerie, plus tardive, tente maladroitement de canaliser.



Au niveau du dais de saint Martin, deux minuscules gargouilles assurent l’évacuation des eaux. Leur fantaisie surprend : l’une paraît saluer le visiteur, l’autre, à droite, crache quelque chose qui hésite entre un reste d’estomac et un jet de mépris.




Chose admirable entre toutes : autour de saint Martin à cheval se déployait autrefois un cercle de douze anges musiciens. Leur présence n’est pas un simple accompagnement iconographique : elle relève d’une théologie du nombre profondément enracinée dans la pensée médiévale.

 Le douze : chiffre de la plénitude et de la médiation

Dans la tradition chrétienne, le douze n’est jamais un chiffre neutre. Il exprime la structure même du salut et la manière dont Dieu ordonne le monde créé.

Douze tribus d’Israël : la totalité du peuple élu, matrice de l’Alliance.

Douze apôtres : la totalité de l’Église, nouveau peuple de Dieu.

 Douze portes de la Jérusalem céleste (Ap 21) : la totalité de la cité eschatologique.

Douze mois : la totalité du temps humain.

Douze lunaisons : la totalité du cycle cosmique.

Le douze est donc le chiffre de la plénitude ordonnée, de ce qui est complet, stable, accompli. Il articule le cosmos et l’histoire du salut : ce que Dieu fait dans le temps se reflète dans l’ordre du monde, et inversement.

Les anges musiciens : la liturgie céleste autour de l’acte de charité

Autour de saint Martin, ces douze anges ne forment pas un simple décor musical : ils représentent la liturgie céleste, c’est‑à‑dire l’harmonie parfaite dans laquelle la création répond à l’action de Dieu.

Or, le geste de Martin — partager son manteau — est traditionnellement interprété comme un acte de charité parfaite, c’est‑à‑dire une participation directe à l’œuvre divine. La présence des douze anges signifie donc :

Le cosmos entier reconnaît dans l’acte de Martin une manifestation de la charité divine.

Deux chœurs de six, se répondant, figurent la structure même de la liturgie :

Un chœur céleste,

un chœur terrestre,

unis dans une même louange.

La chouette omnivoyante : signe de vigilance et de discernement

La chouette, souvent mal comprise aujourd’hui, n’est pas ici un symbole nocturne ou inquiétant. Dans l’iconographie médiévale, elle peut représenter la vigilance spirituelle, la capacité à voir ce que d’autres ne voient pas, y compris dans l’obscurité du monde.

Placée au-dessus de la scène, elle signifie :

Ce qui se joue ici n’est pas seulement visible : c’est un mystère.

Elle atteste, en quelque sorte, que la lecture théologique du motif — les douze, la liturgie, la charité — est la bonne.

Autour de saint Martin, les douze anges musiciens ne sont pas un embellissement : ils sont une profession de foi sculptée.

Ils disent que : la charité du saint s’inscrit dans l’ordre même du salut, le cosmos entier reconnaît cet acte comme juste, et que la création, dans sa structure à douze, répond à l’œuvre de Dieu accomplie par l’homme.

Anges musiciens

L'ange au Serpent


Ce portail n’est pas un décor. C’est une théologie sculptée.

Jean Colet, maître d’œuvre du chantier, savait parfaitement ce qu’il faisait : offrir à son village déplacé une église neuve où la pierre elle‑même chanterait. Douze anges, douze voix, douze instruments : une architecture qui devient musique, et une musique qui devient architecture.

Rumilly‑lès‑Vaudes n’est pas un “petit Senlis”, c’est un monde en miniature, un cosmos flamboyant où chaque ange joue sa note dans l’harmonie générale.

Au‑delà de la frise des anges musiciens, le portail développe un second registre, plus monumental, autour des grandes statues placées dans les ébrasements. Chacune est surmontée d’un dais flamboyant, ciselé comme une dentelle de pierre : pinacles, gâbles ajourés, micro‑architectures suspendues qui forment un véritable ciel sculpté au‑dessus des figures majeures. Sous leurs pieds, les socles composent un théâtre miniature où se mêlent oiseaux fantastiques à tête humaine, reptiles et autres créatures hybrides, parfois manipulées par de petits anges secondaires. Ce bestiaire n’a rien d’anecdotique : il marque la frontière entre le monde terrestre, foisonnant et instable, et l’espace sacré où se tiennent les statues. Reste un détail plus énigmatique : ces tablettes rectangulaires, posées comme des plaques sans fonction apparente, que Gavelle qualifie de « faute de goût ». Leur présence déroute, tant elles semblent étrangères au vocabulaire flamboyant. Peut‑être étaient‑elles destinées à recevoir une inscription jamais gravée, peut‑être relèvent‑elles d’une influence renaissante importée par Colet. Quoi qu’il en soit, elles témoignent de cette période de transition où le flamboyant tardif accepte déjà des formes nouvelles, parfois déroutantes, mais révélatrices d’un chantier en mouvement.

À droite du portail, la Vierge apparaît deux fois. La première, logée dans le contrefort, est un remploi évident : elle provient de l’ancienne église et conserve une facture gothique tardive, encore verticale et nerveuse. La seconde, sculptée pour la nouvelle façade, adopte des proportions plus souples, déjà sensibles à l’esthétique renaissante. Leurs dais respectifs sont gothiques flamboyant pour l’une, colonnes Renaissance pour l’autre.   


Les deux Marie

En vis‑à‑vis, deux archanges Gabriel répondent à ce dédoublement. L’un, sans tête, vient de l’église de Jacques Colet ; l’autre appartient au chantier du XVIᵉ siècle. Tous deux se reconnaissent au phylactère, attribut constant de l’Annonciation. Rumilly juxtapose ainsi deux générations de statues, deux styles, deux mémoires : l’ancien sanctuaire et le nouveau se rencontrent dans la pierre, sans hiérarchie ni effacement, comme si le portail avait été conçu pour accueillir la continuité du culte autant que la nouveauté du chantier.

Gabriel et son phylactère

Gabriel mutilé

Entre les deux Gabriel, une sainte non identifiée dont le haut de la tête est évidé comme pour recevoir une couronne ? Aucun attribut distinctif ne nous permet de soupçonner qui elle représente ! Toutefois, j’ai poussé mes recherches un peu plus loin…. Et si la “sainte non identifiée” était une Vierge silencieuse !

Sainte non identifiée (Vierge silencieuse (?))


Longtemps tenue pour une sainte impossible à nommer, la statue placée à gauche du portail principal révèle, à l’analyse, une identité bien plus précise. Son drapé ample, organisé en plis lourds et réguliers, appartient au vocabulaire des Vierges d’Annonciation de la sculpture troyenne du XVIᵉ siècle. Mais c’est surtout le détail décisif du creux aménagé à l’arrière de la tête qui lève toute ambiguïté : cette cavité n’est pas un accident, mais l’emplacement d’une auréole rapportée, élément caractéristique des figures mariales de façade.

Privée de ses attributs — livre, lys ou vase — la statue a perdu les signes qui permettraient une identification immédiate. Pourtant, sa posture inclinée, la douceur du visage, la verticalité souple du corps et la logique même du portail, où deux archanges Gabriel annoncent déjà deux Annonciations, confirment qu’elle appartient au même cycle iconographique. Elle forme le pendant du Gabriel situé à sa droite, complétant ainsi un troisième motif marial, discret mais essentiel.

Cette figure n’est donc pas une sainte oubliée : c’est une Vierge Marie, sculptée pour dialoguer avec les autres scènes du portail. Une Vierge devenue muette par la disparition de ses attributs, mais dont la pierre conserve encore la mémoire du geste et de la fonction.

Du côté nord du portail se tient Saint Claude, reconnaissable à la mitre déposée à ses pieds, signe de l’évêque qui renonça à sa charge pour se retirer comme simple abbé dans le Jura. Sa présence à Rumilly n’est pas un hasard : le saint apparaît encore dans deux verrières de l’église, preuve d’un culte ancien et solidement enraciné. Cette dévotion locale s’explique par la figure de Jean de Gand, seigneur de la Motte au moment où l’on construisait l’église actuelle. Jean de Gand, seigneur de la Mothe-Rumilly, écuyer, gentilhomme de la vénerie du Roi, actif dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle. Il apparaît avec sa femme et ses sept enfants sur un vitrail de l’église, signe d’un mécénat direct. Notable influent, il revendiquait une parenté avec le bienheureux Jean de Gand, l’ermite de Saint‑Claude, personnage mêlé — selon la tradition rapportée par François Morlot — aux affaires du royaume dans les années 1431‑1439. Cette filiation spirituelle ou symbolique est attestée dans une étude savante :

« Nous avons à trois lieues de Troyes, à Rumilly-lez-Vosdes, une maison de noblesse, le sieur de la Motte, qui porte ce surnom de Gand et qui assure que ce bienheureux anachorète estoit de sa parente. »

En inscrivant Saint Claude sur la façade, Rumilly ne rend donc pas seulement hommage à un ermite vénéré : elle affirme aussi la mémoire d’un lignage local et la continuité d’un culte que la famille seigneuriale considérait comme sien. Ainsi, la statue nord devient un marqueur d’identité autant qu’un signe de piété, reliant la paroisse à son histoire spirituelle et à ceux qui ont façonné son église.

 


Saint Claude
 

À ses pieds, une mitre abandonnée rappelle son renoncement à l’épiscopat de Besançon pour se retirer comme simple abbé dans le Jura — geste radical d’humilité devenu emblème de sa sainteté. À côté, une croix trèflée, posée sur le socle, renforce cette lecture spirituelle : elle n’est pas tenue comme insigne de pouvoir, mais déposée comme symbole de foi intérieure et de vie monastique. Son livre et sa crosse ont disparut. 

 Les portes, vues de l’extérieur, reprennent la composition relevée par Gavelle : deux anses de panier superposées sous une troisième, plus ample, qui unifie l’ensemble. Le décor sculpté est aujourd’hui très atténué, mais l’on devine encore les têtes ailées d’angelos et les armoiries qui en occupaient autrefois les panneaux supérieurs.

C’est en franchissant le seuil que l’on mesure réellement l’intérêt de ces battants : toute la ferrure d’origine y est conservée, dans une organisation d’une remarquable cohérence — verrous, serrures, loquets et pentures formant un système complet, lisible et intact. Une rareté pour un portail rural du XVIᵉ siècle, où la menuiserie et la serrurerie dialoguent encore comme au premier jour.



Au pied de la colonne torse droite, à environ 80 cm du sol, une coquille Saint‑Jacques est discrètement sculptée. Ce détail, souvent passé inaperçu, n’a rien d’anecdotique : il s’agit d’un marqueur jacquaire parfaitement positionné. À cette hauteur, la coquille se trouvait exactement à portée d’un pèlerin s’agenouillant pour la toucher ou l’embrasser avant de reprendre la route.

Ce geste, attesté dans de nombreux sanctuaires secondaires, relevait d’un rituel simple mais essentiel : demander protection pour l’étape suivante, renouveler son engagement, et affirmer son appartenance à la communauté des marcheurs de Saint‑Jacques. La coquille n’était donc pas un motif décoratif, mais une balise spirituelle, un point de contact humble et accessible, pensé pour être utilisé.

Dans le contexte champenois, ce signe prend encore plus de sens : la région voyait passer les jacquaires se dirigeant vers Vézelay, l’un des grands points de rassemblement du chemin. Rumilly‑lès‑Vaudes, sans être une étape majeure, offrait ici un repère tangible, un lieu où le pèlerin pouvait reprendre souffle, se rassurer, et repartir sereinement vers le sud.

Ainsi intégrée au portail, la coquille dialogue avec l’ensemble de l’iconographie : elle marque le seuil, accompagne le passage, et rappelle que l’église n’était pas seulement un lieu de culte, mais aussi un relais sur la longue route vers Compostelle.

 


Quel que soit l’angle sous lequel on aborde le portail de l’église Saint‑Martin de Rumilly‑lès‑Vaudes, on demeure frappé par la densité et la cohérence de son programme. Rien n’y est gratuit : chaque moulure, chaque niche, chaque figure, chaque ferrure participe d’un langage pensé pour être lu, compris et médité. Encore faut‑il savoir regarder, déceler les traces affaiblies, interpréter les symboles, et restituer ce que les hommes du XVIᵉ siècle y projetaient — leurs peurs, leurs certitudes, leur foi.

Et c’est là que Rumilly surprend. Car nous ne sommes pas à Troyes, ni dans un grand centre canonial, mais dans un village de quelques âmes, à une vingtaine de kilomètres seulement, en pleine campagne auboise. Vers 1530, une communauté modeste commande pourtant un portail d’une ambition rare, entouré de gargouilles expressives, d’une statuaire abondante, et d’une architecture qui n’a rien à envier aux paroisses plus fortunées. Cette façade, avec son décor flamboyant, ses colonnes torses, ses angelots, ses armoiries et sa coquille Saint‑Jacques, est le seuil d’un édifice qui dépasse largement son statut rural.

Les gargouilles, dispersées sur les façades, complètent ce discours : figures grotesques, bêtes hurlantes, visages tirés, elles rappellent à la fois la fragilité humaine et la vigilance spirituelle. Elles sont les gardiennes muettes d’un sanctuaire où l’on entre pour être instruit, protégé, redressé. Elles disent, à leur manière, que même les petites paroisses savaient manier l’imaginaire médiéval avec une force intacte.

Ainsi, le portail de Rumilly‑lès‑Vaudes n’est pas seulement une belle porte ancienne : c’est la page d’un livre de pierre, écrit pour un peuple simple mais exigeant, soucieux de transmettre sa foi et son identité. Malgré quelques maladresses ou disproportions imputables à ses auteurs, l’ensemble demeure une réalisation remarquable, témoin d’un moment où l’art flamboyant, la dévotion populaire et l’ambition villageoise se sont rencontrés pour produire l’un des plus beaux portails ruraux de la première moitié du XVIᵉ siècle dans l’Aube.

Et au‑delà du portail lui‑même, l’église tout entière rappelle que Rumilly‑lès‑Vaudes n’a jamais été un simple hameau perdu : grâce à Jean Colet et à ceux qui travaillèrent avec lui, ce village minuscule de 1530 s’est doté d’une œuvre dont la ferveur, la beauté et l’audace défient encore les siècles. L’église et son portail gothique ne sont pas de simples vestiges : ils demeurent un héritage vivant, la preuve éclatante qu’ici, au cœur de la campagne auboise, l’art et la foi ont su atteindre une grandeur inattendue.

 

De gueules au manoir d’argent flanqué de deux tourelles, représentation du manoir des abbés de Molesmes, seigneurs du lieu ; au chef d’or chargé d’un chevron d’azur surmonté d’une étoile d’or et accompagné de trois œillets de gueules, qui reprend les armes de Jean Colet, le curé‑bâtisseur qui fit élever l’église au début du XVIᵉ siècle.

On ne peut évidemment pas tout montrer : il faudrait un volume entier pour aligner toutes les gargouilles, les fragments de statues et les détails qui font le charme de Rumilly. J’ai donc choisi de terminer par un petit méli‑mélo d’images, sans ordre ni hiérarchie, simplement pour laisser parler la pierre. Un vrac assumé comme on feuillette un carnet de terrain en fin de visite.
















Le village de Rumilly-lès-Vaudes : ici

Les Goncourt à Rumilly-lès-Vaudes : ici

Les statuts Synodaux de Jean Colet : ici

Château de la Motte : ici

Manoir des Tourelles à Rumilly-lès-Vaudes : ici



Portail de l’église st Martin de Rumilly-lès-Vaudes

  En 1493, Jacque Colet, alors curé de Rumilly avait été à Rome demander une bulle d’indulgences pour faire réparer son église. Quelques ann...