mardi 27 janvier 2026

Histoires de boutique et d'ailleurs

 


LA PIPE DU PERE NICOLAS

Il travaillait à l’usine au bout du village depuis très longtemps. On ne pouvait pas lui donner d’âge. On l’avait toujours vu ainsi, avec ses habits usés, gris sales, tellement tachés d’huile qu’ils en étaient rigides et son éternelle casquette à visière de cuir laissant échapper des cheveux frisottés sans couleur définie. Il trempait les lames de couteaux. Après les avoir chauffées au rouge, il les plongeait dans un grand bac en bois plein d’huile puis, pour les assouplir, les passait au “recuit” sur la flamme de la forge. Un travail, bien sûr, fort salissant…

Ce jour-là, on célébrait la St Éloi, patron des couteliers, en l’arrosant copieusement au “gros rouge”. Le Père Nicolas avait posé sa pipe en terre cuite sur son “chantier”. Dès qu’il eut le dos tourné pour trinquer, un copain subtilisa la pipe et glissa, sous le tabac, une pincée de poudre de chasse en grains. Un instant plus tard, ne se doutant de rien, le Père Nicolas alluma sa pipe avec une tige rougie à la forge. Quelques aspirations et… une explosion qui cassa net le tuyau au ras de la bouche édentée du pauvre vieux ! Très en colère, le visage noirci, il monta trouve la patronne de l’usine qui ne put, qu’à grand peine, se retenir de rire « Madame Ugène ! J’vous apporte le tuïyau ! Ils m’ont dynamité ! » - « Allons ! dit-elle… Venez donc boire un verre ! ». Il oublia l’incident mais on en parla encore longtemps dans l’usine…

 

LA TABLE TOURNANTE

Ceci se passait au début de la guerre de 14-18. Les hommes partis, le village semblait quelques peu abandonné et nous autres, gamins, étions toujours à l’affût de rares distractions.

Une maison en particulier, excitait notre curiosité : il s’y passait des choses, des choses… Nous avions remarqué, dès la nuit tombée, certaines allées et venues. Des dames entraient en rasant les murs puis, portes closes, bruits de voix… Il fallait que nous sachions. Plus hardi, un camarade réussit un jour à se faufiler sans être vue. Il se glissa dans l’ombre de la grande armoire, la pièce n’étant éclairée que par une simple bougie.

Autour d’un petit guéridon à trois pieds, quatre femmes étaient installées, les mains à plat sur la petite table. La maitresse de maison, dite “La Blonde” interrogeait d’une voix forte « Esprit es-tu là ? Esprit, es-tu là ? » Après plusieurs coups frappés sur le pavé, “La Blonde” demanda : « Quand finira la guerre ? Chaque coup frappé représentera un mois… » Il y eut trois coups… Et les femmes d’annoncer à leurs voisines, d’un air mystérieux « La fin dans trois mois ! C’est la table qui l’a prédit ! »

Hélas, La guerre dura quatre ans ! et combien de maris ne sont jamais rentrés…

 

LES TARTES DE LA SAINT REMY

Il y a plus d’un semi siècle, chaque famille cuisait son pain car chaque maison avait son four aménagé dans la maison ou dans un petit appentis, la “chambre à four”. La veille de la cuisson du pain, on préparait la pâte avec la farine et levain auxquels on ajoutait quelques pommes de terre râpées “pour faire fournir” et pour empêcher le pain de se dessécher car on conservait “la cuite” de pain, soit douze grosses miches, durant une douzaine de jours et ces miches restaient assez tendres. Dans chaque ménage il y avait une de ces grandes tables dites “lorraines” en chêne massif, à pieds tournés et munie d’un vaste coffre fermé par un couvercle à glissière, la “table pétrin”. C’était dans le coffre de cette table que la pâte était longuement travaillée. Je me souviens que mes parents se relayaient pour cette tâche qui rendait la pâte de plus en plus collante. On mettait ensuite cette pâte dans des corbeilles de vannerie que l’on portait sur le lit désaffecté. On recouvrait d’un édredon pour activer la fermentation, pour “faire lever la pâte”.

Ce qui nous intéressait surtout, jeunes de cette époque, c’était la fournée de tartes que l’on cuisait spécialement, une fois l’an, pour la St Remy, fête du village qui tombait régulièrement le premier dimanche d’octobre. La fête regroupait toute la famille dispersée dans la contrée. Il n’y avait encore que de très rares automobiles – privilèges de quelques industriels – aussi les uns venaient en carriole, d’autres à cheval ou à bicyclette ou, tout simplement, à pied. Il y avait toujours beaucoup d’entrain car, bien que simple, le menu était très copieux et la tarte en était le dessert traditionnel avec le gâteau conique que l’on appelait “biscuit de Savoie”. Les veilles de ce grand jour, grand branle-bas… Dès le vendredi, on chauffait le four en y brûlant deux fagots de bâtons bien secs. On recommençait le samedi où deux autres fagots étaient brûlés et faisaient prendre une teinte blanchâtre à la voûte d’argile du four.

Cette année-là, ma mère avait préparé 28 tartes – mais oui 28 ! – soit aux pommes, coupées en fines lamelles et couvertes d’une feuille de pâte, soit en “kmour”, semoule délayée avec du lait et des œufs battus. Toute la braise résultant de la combustion des fagots ayant été retirée avec le “rvoye”, sorte de raclette à long manche et les tartes ayant été disposées sur leur “tartier” de fer noirci, on les enfournait à l’aide d’une longue pelle de bois qui, d’un coup sec, les déposait sur la sole brûlante du four.

Ce samedi mémorable, avec mon frère, nous assistions à l’opération et nous contemplions les vingt-huit tartes qui garnissaient presque totalement la surface du four, pourtant vaste… Ô ! pendant la cuisson ! Cette odeur de pâte cuite, de fruits chauds ! Une odeur qui me revient encore après tant d’années ! Effluves jamais plus respirées depuis… Cela nous mettait l’eau à la bouche… Et surtout quand, dorées et cuites à point, ma mère sortit les tartes du four pour les aligner sur des claies préparées à l’avance… C’est alors que la tentation fut la plus forte ! Dès que ma mère eut le dos tourné, affairée à la préparation du repas de midi, je choisis une tarte dont les prunes, bien gonflées semblaient particulièrement juteuses. D’un seul coup de couteau, je la partageais en deux énormes parts encore fumantes que mon frère en moi dévorâmes à belles dents !... Il me semble que, depuis, jamais je n’ai trouvé tarte aussi savoureuse…

Le repas de midi fut vite expédié, il fallait se presser pour préparer la réception du lendemain et… nous n’avions pas faim… Mais, au cours de l’après-midi, les tartes étant refroidies, ma mère les plaça sur les rayons de la grande armoire de chêne. Et nous la compter, recompter… Peine perdue, elle n’en trouvait que 27. Elle rouvrit même les portes du four craignant d’en avoir oublié une… La pauvre ! Elle ne pouvait pas se douter que ses deux fils avaient été capables d’engloutir, en si peu de temps, une tarte brûlante !

Les invités se sont quand même régalés ! Et il en restait encore pour le “retour de fête”, le dimanche suivant…

Ce n’est que beaucoup plus tard que nous lui avons avoué notre larcin. « Ah ! Je le savais bien, qu’il y en avait vingt-huit ! »

 

LA JOLIE POSTIERE

Il était une fois un jeune homme, revenu du service militaire, qui assurait la gérance de la cabine téléphonique de Forcey. Il habitait seul dans le local fourni par la commune, là où était installé l’appareil public. Comme à l’époque il n’y avait que deux abonnés au village, il devait assurer un certain trafic : avis d’appel, télégraphes, communications pour les commerçants, docteurs, vétérinaires, marchands de bois. En plus de son activité, notre jeune homme avait installé un étau avec quelques outils dans un réduit contigu et fabriquait des manches de couteau “tout à la main”. Mais la solitude lui pesait…

Il avait souvent l’occasion d’assurer des communications téléphoniques pour une localité voisine où demeurait un marchand de bois et c’était toujours la même voix, jeune et douce, qui transmettait les appels. Un beau jour notre jeune homme s’enhardit. Il se mit à parler de la pluie et du beau temps avec la postière à la voix si enjôleuse. « Mais oui Monsieur, répondit-elle, quel beau temps ! qu’il ferait bon se promener s’il ne fallait pas toujours être au service du public ! ». Petit à petit, bien que brèves car c’était du temps resquillé, à la sauvette, à l’Administration, les conversations prenaient un ton de plus en plus familier… Et toujours cette voix enchanteresse…

Un certain dimanche de printemps, voulant faire connaissance avec cette gentille postière, notre garçon, “tiré à quatre épingles” enfourcha son vélo – c’était le seul moyen de locomotion – et prit la direction de Mareilles. Il s’était renseigné : la cabine téléphonique se trouvait dans l’unique café du village. Une demi-heure après il en poussait la porte. La sonnette retentit dans une salle complètement vide par ce beau dimanche ensoleillé. Il prit place à la première table. Il attendit… Enfin la porte vitrée du fond s’ouvrit. Une petite personne insignifiante, bossue, les cheveux tirés – quarante ans ? peut-être – s’avança et demanda ce qu’il fallait servir. Elle revint, quelques instants après avec la canette de bière et un grand verre à facettes qu’elle posa sur la table. Elle alla s’installer à une table voisine avec son tricot, sans s’occuper de ce jeune client… Et toujours pas de postière. A la fin, n’y tenant plus, notre garçon s’adressa à la petite bossue : « Mademoiselle R. n’est pas là… aujourd’hui c’est dimanche… alors, elle est sans doute sortie ? » Un grand éclat de rire secoua la pauvre infirme « Hein ! vous voilà bien attrapé ! Mademoiselle R., c’est moi ! … Oui ! C’est moi qui vous parle si souvent au téléphone ! » Quelle douche pour le pauvre garçon ! Il se sentit si honteux qu’il sortit en bredouillant de vagues excuses et, ses beaux rêves envolés, s’enfuit à toutes pédales…
Le temps qui passe si vite ramena un jour le jeune mari avec sa charmante épouse – à qui il avait raconté son aventure – au village de Mareille. La petite bossue était toujours là. Toujours gaie et riant aux larmes, de sa voix si douce elle leur remémora la scène… Hélas, au cours de l’hiver suivant, un hiver qui fut particulièrement rude, la pauvre handicapée qui devait effectuer la distribution postale dans les fermes éloignées du village prit froid dans les sentiers remplis de neige durcie par le gel. Elle s’éteignit doucement, d’une pneumonie, sans se plaindre, sans regret pour cette vie où elle avait tant souffert de son infirmité…

 

LES VÊPRES DE LA SAINT REMY

Peu après 1918, la paroisse était desservie par l’abbé Pettermann, curé de Bourdons. Les vêpres se chantant à 4 h de l’après-midi, chacun avait eu le temps de faire honneur aux plantureux – et bien arrosés – repas de la St Remy. Le Père Roché avait, lui aussi, dignement festoyé et sa trogne était bien rouge.

Cette année-là, pour offrir plus de solennité aux offices du St patron l’abbé s’était fait accompagner par son chantre de Bourdons, un nommé Simon, petit homme sec, à la voix aigüe et chevrotante, d’un âge imprécis, avoisinant peut-être la soixantaine. Bien sûr, cela n’était pas pour plaire à notre chantre de Forcey, le sabotier Roché ! s’estimant supplanté, il foudroyait du regarde le pauvre Simon qui s’était réfugié tout au bout du premier banc qui leur était réservé, le « lutrin ».

Lorsqu’on eut entonné les psaumes, de nos deux chantres, c’était à celui qui couvrirait la voix de l’autre et, dans une cacophonie sans pareil, le Père roché tentait d’imposer silence à la voix pointue de son rival…N’y arrivant pas et oubliant le caractère sacré du lieu, il lança tout à coup à haute voix à l’intention de Simon « Vas-tu taire ta gueule ? » et l’autre de répondre en patois « Mâ ! J’chantô cmen-çai ai Ryné ! » (Mais je chante comme cela à Reynel, localité dont il était originaire). Entendant depuis l’autel cet éclat de voix, le pauvre abbé se retournait, réprimant à grand ’peine une forte envie de rire tandis que dans l’assistance c’était un mélange de murmures de réprobation et de gros rires étouffés… Finalement, ne voyant pas d’autre issue à la situation, l’abbé Pettermann alla tout bonnement prier son chantre Simon de garder le silence. Celui-ci s’y résigna à regret, à la grande joie de Roché, qui heureux d’avoir enfin “cloué le bec” de son rival, entonna fièrement le “Magnificat”, d’une voix à faire trembler l’édifice !

 

LE FEU DE CHEMINÉE

Ce n’est qu’en 1930 que le village fut électrifié. Avant, et surtout pendant les longues nuits d’hiver, une obscurité totale régnait dans les rues. Un soir, le repas terminé, bien au calme dans la maison, nous allions nous mettre au lit quand nous fûmes surpris par des crépitements insolites venant du dehors. Nous bondîmes dans la rue. Celle-ci était éclairée de façon anormale et une grande lueur venait de la maison du sabotier Roché, notre voisin. Le feu avait pris dans la cheminée et les flammes, dépassait le toit, dégageaient une âcre fumée de suie brûlée !

Pour son chauffage, le Père roché ne brûlait que les “étrelles” ou les “creusottes” provenant du façonnage des sabots. Pour plus de facilité, les plots de hêtre étaient travaillés “verts”, de sorte qu’en se consumant dans l’âtre, le bois produisait une abondante fumée.  De surcroit, Roché détruisait également par le feu les cosses de pois et de haricots et tous les détritus du ménage. Un jour même il “incinéra” un gros lapin crevé qui, posé en travers des chenets, se consuma lentement en dégageant alentour une odeur épouvantable…

Pour l’heure, il y avait le feu dans la cheminée ! Mais le plus pittoresque était de voir la silhouette gesticulante de Roché qui, malgré ses 75 ans, s’était juché sur le toit, versant des seaux d’eau dans le conduit en jurant comme un païen ! Chaque seau provoquait un nuage de vapeur et une gerbe d’étincelles qui montaient vers le ciel. Le feu semblait ainsi reprendre de plus belle… Il n’y avait pas d’adduction d’eau village et c’était sa femme Stéphanie, “Fanie”, qui, en trainant la jambe, allait puiser l’eau aux seaux, à la fontaine publique distante d’une bonne trentaine de mètres. Roché s’impatientait, trouvant que l’eau n’arrivait pas assez vite. Tant et si bien que Fanie, pourtant habituée aux colères de son mari, finit par lui lancer vertement « T’as qu’à y aller, toi ! » et furieux, roché de répondre « Scoue-don ta patte et tai-don ta gueule ! Tu vas ameuter tout l’pays ! » Trop tard ! Les voisins étaient déjà tous attroupés devant la maison et invectivaient le sabotier « Si vous ne brûliez pas tant de cochonneries ça n’arriverait pas ! Vous risquez de mettre le feu aux autres maisons ! » Bien qu’à demi couverte par le crépitement des flammes, on entendait la voix de Roché qui hurlait « Tas d’vaches ! J’ai pas besoin de vous pour éteindre mon feu ! ».

Heureusement bâtie en moëllons du pays, la cheminée était solide. Ses épaisses parois résistèrent au traitement de choc de l’eau et du feu. Quand toute la suie accumulée dans le conduit eut complètement brûlé, ce qui prit trois bons quarts d’heure, le feu s’éteignit. Roché descendit et rentra en maugréant, furieux d’avoir été surpris par les voisins. Une responsabilité qu’il rejetait évidemment sur sa femme ! Le lendemain, Fanie n’eut plus qu’à laver, seule, le pavé recouvert d’un amalgame de suie et d’eau. Ingrate besogne dont elle se serait bien passée…

 

LE BEC MATADOR DU PERE JEAN

Ancien employé du moulin de Forcey, le Père Jean avait conduit, durant toute da vie, ces grandes voitures bâchées à quatre roues bandées de fer qui transportaient les sacs de farine chez les boulangers et chez les particuliers qui cuisaient encore leur pain. Maintenant, dans une petite maison appartenant à son ancien patron, sa femme décédée et ses enfants partis gagner leur vie ailleurs, il vivait seul et chichement car il n’y avait alors ni “Sécu” ni “Retraite des vieux”. Souffrant des jambes, il restait des heures entières, assis auprès de sa table, rêvassant devant un verre de vin dans lequel il trempait des tranches de pain. Le jeune Mimile, un garçon d’une dizaine d’années, venait fréquemment lui tenir compagnie pour l’entendre raconter les histoires qu’il avait vécues autrefois, au cours de ses tournées dans la région.

Un certain jour, le Père Jean demanda au Mimile de monter au grenier lui chercher des pommes qu’il avait étalées à même le plancher pour les conserver quelque peu. Agenouillé pour remplir le panier, notre jeune gars remarqua une sorte de tige de fer, retenue par un écrou à oreilles et que l’on pouvait manœuvrer à la main. Curieux, il essaya de tourner. Bien que ce fut un peu dur, il dévissait, dévissait toujours ce demandant à quoi cela pouvait bien servir. Tout à coup se produisit, en dessous, un fracas épouvantable ! « Mon bec Matador ! » s’écria le Père Jean… Hélas ! Ce que Mimile venait de dévisser était le piton qui retenait la grosse suspension à pétrole ! Celle-ci venait de s’écraser sur la table. Abat-jour de porcelaine, verre de lampe gisaient en mille morceaux épars dans le pétrole et le vin mêlés. Le Père Jean ne comprenant pas ce qui venait de se passer, ne cessait de vociférer et entre deux jurons répétait « Mon si beau bec Matador qui éclairait si bien ! »

Oubliant le panier de pommes, Mimile descendit du grenier à toute vitesse et disparut, profitant de la stupeur du vieil homme. Il ne reparut que longtemps après chez son vieil ami. La suspension avait repris sa place, sans abat-jour. Les deux supports faussés la tenaient de travers et le lourd contre-poids accentuait encore cette inclinaison… C’est ainsi que le vieil ouvrier termina sa vie, fort mal éclairé par un “bec matador” tout cabossé…

 


LE JEU DE LA POELE

Le maréchal-ferrant, qui tenaient également le café, était voisin du Père Jean. Entouré d’un mur assez haut, la cour de sa maison convenait parfaitement au jeu qu’il y avait installé pour distraire ses clients. Entre deux gros pitons enfoncés dans les pierres, il avait tendu un fil de fer qui passait dans l’œil de la queue d’une vieille poêle à frire. Bien culottée par un long usage, celle-ci était noircie à souhait. In suffisamment sans doute au gré du maréchal qui en enduisait le fond avec de la graisse à chariot bien épaisse, mêlée du “poussier de forge”. Dans cet amalgame il collait quelques pièces de monnaie de 0,50 F et de 1 F et une seule pièce de 5 F, le premier prix ! A cette époque, le franc valait ses 20 sous et cela représentait un bel enjeu !

La règle du jeu consistait simplement à détacher la pièce avec la langue ou le nez sans se servir des mains ! Bien qu’assez difficile, le jeu en valait la peine, d’autant que les gains étaient de suite échangés contre les “canons de gros rouge”. Le “Père Jean”, le “jeune Léon” et Louis dit “La Pipe” étaient les concurrents les plus acharnés. Les badauds surveillaient les essais infructueux et encourageaient les joueurs en riant bruyamment lorsqu’ils voyaient les visages de plus en plus noircis ! Le Père Jean conservait la barbe et ne se lavait pas quotidiennement ! Moustaches et menton restaient donc englués d’un enduit noirâtre pendant les jours suivants… Il ne s’en souciait guère. Pour lui, l’essentiel était de boire le plus possible de “canons” gratuits et il en mettait de l’ardeur à décoller les pièces !

 

L’OMELETTE EN NEIGE

L’angélus de midi venait de sonner au clocher de l’église. Jules, le vieux sonneur, plus connu sou s le surnom de “Lambérot”, revenait à la maison en trainant ses vieux sabots, glissant sur la neige fraichement tombée. Il se dépêchait de rentrer pour se mettre à table et avaler son maigre repas avant de se remettre au travail, lequel consistait à rectifier, à la lime, les lames de couteaux forgées par son voisin. Rentrant également à la maison paternelle, Léon, un jeune homme du pays, rencontra le sonneur devant la maison d’Yvonne, une demoiselle qui vivait en la seule compagnie de sa vieille maman, son père étant disparu dans la grande tourmente de 14-18. Après un bref salut, les deux hommes se séparèrent. Mais, regardant le ciel bas tout chargé de neige, Léon remarqua, chassé par le vent du Nord-Ouest, une colonne de fumée sortant de la cheminée. C’était Yvonne qui, préparant une omelette, avait attisé son feu. Elle tenait déjà la poêle à grande queue dans l’âtre, au-dessus de la flamme. Léon, très farceur, ramassa vite une poignée de neige, en fit une boule bien serrée et, la lança… Le hasard voulut – il eut recommencé cent fois qu’il n’y serait pas parvenu ! – que la boule de neige, passant par le large orifice de la cheminée, tombe juste dans la poêle où renflait l’omelette ! La pauvre Yvonne, ne se rendant pas bien compte de ce qui arrivait, se mit à pousser de grands cris et sortit dans la rue, tenant toujours à bout de bras sa poêle où nageait un amalgame sans nom !...

La rue était vide. Léon avait détallé à toute allure. Ce n’est que beaucoup plus tard, qu’Yvonne apprit la vérité… Elle en riait encore l’été dernier…

 

LES QUEUES DE VACHES

Chaque ménage disposait de quelques bouts de champs exploités avec l’aide d’un voisin cultivateur. Il nourrissait également un cochon, quelques poules, des lapins et souvent plusieurs vaches. Chacun pouvait ainsi vivre sur ses produits, lait, fromage, beurre, œufs et viande. Dès qu’ils avaient une dizaine d’années, les enfants conduisaient les vaches au pâturage. Ils les “menaient aux champs”.

Un beau jour d’été, un jeune garçon s’en était allé avec les trois vaches familiales pour les faire paître dans un champ de luzerne. Les heures lui paraissaient bien longues. Il commençait même à s’ennuyer fortement quand, dans l’une de ses poches, il découvrit un bout de ficelle. C’était quelque chose de solide, de la qualité dite “sisal” qui avait servi à lier les gerbes de la dernière moisson. Avisant deux vaches qui paissaient bien tranquillement l’une à côté de l’autre, notre gaillard lia ensemble, prestement, leurs deux queues avec sa ficelle… Bien calmes, les pauvres bêtes ne s’en aperçurent pas de suite. C’est seulement lorsqu’elles voulurent chasser, avec leur queue, les taons qui les importunaient, qu’elles se sentirent prisonnières. Cherchant alors à se libérer, elles tirèrent, chacune de son côté. La ficelle était solidement nouée. L’inévitable se produisit. A force de tirer il y en eut une dont le bout de la queue, complètement dénudé s’arracha, à la grande stupeur du jeune garçon qui n’avait évidemment pas prévu cela…

Tout penaud il rentra au village. Malgré ses explications embrouillées, il eut droit à une magistrale correction dont il doit encore se souvenir ! Ses parents durent payer une visite de vétérinaire… Ce dont ils se seraient bien passés !

 

LE GARDE CHAMPÊTRE ET SES MOUSTACHES

A longueur de journée il forgeait des lames de couteaux sauf lorsque, coiffant son képi aux initiales “G.C.”, il parcourait la plaine en quête de quelques problématique délinquant… Même alors, les choses s’arrangeaient en famille et nul n’a souvenance qu’il ait jamais dressé un seul procès-verbal ! Notre homme était célibataire. Ce vieux-garçon vivait avec sa vieille mère. Très adroit, il rendait de multiples services. Avec des limes usées il fabriquait des burins, des ciseaux de menuisier, des planes à deux mains, des bédanes, etc… Comme il fallait des manches à ces outils, il avait construit, lui-même, un tour rudimentaire qu’il actionnait par une pédale. Il tournait, également des pieds de guéridon dans du vieux chêne. Il y fixait un plateau ovale, toujours en chêne massif très sec, qu’il rabotait à la main, bien évidemment. Certains de ces guéridons meublent encore actuellement plusieurs maisons du village.

C’est de ses moustaches qu’il tirait la plus grande fierté. Lui barrant la figure, elles se tenaient très droites. Il les lissait souvent avec ses doigts et elles étaient si longues que, parfois, il les faisait passer autour de ses oreilles ! Il disait même que, de temps en temps, il lui arrivait d’être obligé de les rogner un peu. S’étant livré à de savants calculs, il répétait « Ah ! Mon ami ! Si je n’en avais pas coupé ? Elles auraient maintenant 7,50 m de long ! » Ce qui effectivement eut été plutôt gênant…

Dans sa jeunesse il avait courtisé une aguichante parisienne venue passer quelques temps chez une tante qui demeurait au village voisin, dans une petite maison isolée surplombant la route. C’est là qu’il passait ses dimanches.

Or un jour, ayant “oublié” de renter le lundi matin, il aperçut sa mère qui venait le relancer. C’était une femme qui ne badinait pas avec les principes et elle se doutait bien du lieu où il se trouvait. Tandis qu’à pied, elle suivait les méandres de la route, notre amoureux, passant par l’arrière de la maison et coupant ensuite à travers champs, regagna prestement son travail. Quand sa mère revint, il était bien affairé et, très décontracté, il lui demanda d’où elle venait ainsi !

Jamais la brave femme ne comprit comment son gredin de fils avait pu se tirer de cette situation…

 

MADAME COGNAC

A l’automne 1917, Forcey n’avait sans doute jamais connue une pareille animation : camions, voitures légères, motos-sidecars passaient en trombe dans la poussière et le fracas des moteurs. Le pays en effet servait de cantonnement aux Américains qui logeaient chez l’habitant. Ces grands gaillards en kaki étaient heureux de fraterniser avec nous, jeunes de 15 ans qui étions émerveillés par tout cet imprévu. Nous les invitions chez nos parents. Ils étaient très friands de tartes aux mirabelles mais surtout ils appréciaient l’eau-de-vie de prunes que chaque ménage pouvait distiller librement en ce temps-là.

Au bout de la rue, un peu isolée, était la maison de “La Julia”. Les soldats américains s’y retrouvaient, parlant haut, fumant beaucoup et dégustant, à longueur de journée, cette bonne eau-de-vie du pays qu’ils avaient baptisée “Cognac” ; ils avaient d’ailleurs surnommé la Julia “Madame Cognac” ! Beaucoup d’entre eux ne ressortaient de chez elle qu’en titubant, ce qui, bien sûr ne plaisait guère aux officiers.

Et un beau matin, en allant rendre visite à nos amis américains cantonnés dans une maison située en face de chez Julia, nous vîmes une sentinelle qui, fusil sur l’épaule, faisait les cent pas dans la rue. Devant notre étonnement l’un des Américains nous montra une pancarte apposée sur la porte de la Julia “NO ADMITTANCE FOR SOLDIERS” et nous traduisit “Consigné” !

Justement “Madame Cognac” sortait de sa maison à cet instant. Grande femme osseuse, cheveux pendants et teint couperosé – elle ne manquait pas de trinquer avec les invités. Voyant la pancarte elle resta un instant interloquée puis, rentra précipitamment chez elle. Et, les jours suivants, les soldats ivres et faisant de grands gestes, continuaient leurs marches zigzagantes dans les rues du village… !

L’accueillante Madame Cognac avait ouvert sa fenêtre donnant sur l’arrière de la maison. Les américains n’avaient qu’à sauter la clôture du jardin, lin des yeux de la sentinelle…

Nos soldats partirent un beau matin. Du seuil de sa porte, la Julia, plus ivre que jamais, leur faisait de grands gestes d’adieu. Elle ne pouvait se douter que nombre de ses clients ne reverraient jamais leur Californie natale…

 

CHANTRE ET BEDEAU

Le voisin Roché, sabotier de son était, était aussi chantre à l’église et malgré ses 70 ans sonnés, il s’en tirait fort bien. Le sacristain, Auguste Jeanny, dit “Chambord”, brave homme un peu effacé, était forgeron. De par ses fonctions de “bedeau” c’était lui qui distribuait le pain bénit du dimanche.

Mais le chantre-sabotier roché le jalousait et le haïssait : « Après ma mort, disait-il, je vais monter à la grande échelle conduisant au Paradis. Bien sûr St Pierre, avec ses grosses clés en garde la porte. En me voyant gravie les derniers échelons, il va tout de suite m’accueillir en disant – « Ah ! Vous voici, Monsieur Roché ! » Et, m’ouvrant la grande porte – « Entez vite, je vous attendais ! » Je vais aussitôt lui demander – « Chambord est-il là ? » Il va me répondre – « Mais oui, tu le vois, n’est-ce pas ! Il est assis tout là-bas, dans le fond ! » Mais je vais lui dire – « Fous-le dehors ! Où je n’entre pas !! » – «   Et pourquoi ? » me demandera St Pierre. – « Parce que Chambord a mangé du pain bénit aussi gros qu’une maison !!! »

Il faut préciser que lorsque tous les assistants avaient été servis et que le “chantier” avait été détourné à l’intention de celui qui offrirait le pain du dimanche suivant, le pain bénit restant était pour le sacristain qui, bien sûr, le mangeait. Pour Roché, cela ressemblait à un grave péché, d’où son irascible courroux et, sans doute aussi sa terrible jalousie à l’égard du pauvre Chambord.

 

PAS DE GOUTTE !

Dans notre vallée du Rognon, cette année-là, l’hiver avait été particulièrement rigoureux. Février se terminait ; la neige avait presque disparu et le soleil était déjà chaud. Sur les routes enfin dégagées, la circulation avait repris. Ce matin-là, il avait encore un peu gelé, de cette gelée blanche qui décore de givre arbres et vallons. Après cette longue période d’inactivité, l’atelier de cycles reprenait vie.

Vers les 10 heures arrive un vieux client du village voisin. Garde-forestier retraité, il avait conservé son antique vélo “Labor” au double cadre de grandes roues de 700. Après avoir détaillé les réparations à effectuer, pneu arrière à changer, freins, câbles à remplacer, notre Père Geoffroy se chauffait près du vieux fourneau “Farnecourt” chargé de rondins de charme bien sec en me regardant travailler. Chacun connaissait son “péché mignon”. « Père Geoffroy ! Vous boirez bien une petite goutte par ce temps frisquet !? » - « Oh non ! Monsieur Marcel ! Pas d’alcool ! Jamais d’alcool ! Mais, un “ptit marc”, si vous voulez… »

Le brave homme, né en pays vignoble de la région de Coiffy, ne pensait jamais qu’un “ptit marc” pouvait tout de même être, aussi, de l’alcool ! Il est mort à plus de 85 ans ! Le vieux “Labor” a fini à la ferraille….

 

Souvenirs contés par Monsieur Favard, retrouvés dans les archives de mon parrain l’abbé Jean D. Bonnard

 

UN GOUTER AU CIDRE A ESTISSAC  (Aube)

Dans les années 50, mon frère et moi avions l’habitude d’inviter nos amis, une ou deux fois l’an, pendant les vacances.

Avec l’autorisation de nos parents, nous nous réunissions pour goûter à Estissac, dans la maison de notre grand-mère qui, âgée alors de plus de 80 ans, vivait presque en permanence avec nous à Troyes.
Nous partions à bicyclette avec nos quelques amis de Troyes et retrouvions, à Estissac, ceux qui vivaient aux alentours.

Nous avions généralement la permission d’ouvrir quelques bouteilles de cidre bouché pour accompagner les tartes aux fruits que j’avais confectionnées. C’était une époque où, à la campagne, chacun faisait “son” cidre.

« Alain, tu pourras prendre le cidre à la cave, sur le porte-bouteilles, côté gauche. » avait suggéré maman…

Il faisait beau et chaud. Nous levons nos verres à notre jeunesse, à l’été et au plaisir de bavarder entre amis.

« Dis-donc, ton cidre me donne l’impression d’être du vin blanc ?! Et même du bon vin blanc !

-Exact ! Excellent vin bouché ! »

Je regarde mon frère à la dérobée, d’un air interrogateur et quelque peu inquiet. De son visage rond au sourire satisfait, se dégage un “je ne sais quoi” d’énigmatique.

De retour à Troyes, je lui demande des explications

« Eh oui, quoi, je me suis trompé ! Devant le porte-bouteilles, je ne me suis plus rappelé s’il fallait prendre le cidre à droite ou à gauche !

-De toute façon il faut le dire à maman

-Oui, mais attends le souper, quand papa sera là ! »

….

« Votre goûter a-t-il été réussi ? » s’informa-t-on au cours du repas

-« Oui, épatant, merci… Mais, voilà… On doit avouer quelque chose. »

Le silence se fait pesant autour de la table familiale ;

« Et bien ! dit Alain, je me suis trompé de côté en me servant sur le porte-bouteilles ! Et en fait, c’était du vin blanc bouché que nous avons bu… il faut dire qu’il était excellent ! »

« Ah ! Ah ! Ah ! T’en as fait une belle ! répondit mon père en s’esclaffant. Mais, vous avez bu le “vin des Porteurs” ! Cela fait bien 15 ans que ta grand-mère l’avait mis de côté pour le jour de son enterrement ! Je me disais toujours qu’il faudrait mieux le boire, ce vin, car ta grand-mère est solide au poste et il finira par retomber en enfance ! Mais, à chaque fois que j’ai abordé le sujet, je me suis attiré les foudres et de ta mère et de ta grand-mère !... »

Grande femme sèche ma grand-mère étaient restée de marbre. Elle avait pris son air altier et serrait ses lèvres minces. Mais, ses yeux exprimèrent un “je ne sais quoi” d’énigmatique. C’était un sourire, certes, tout comme son petit-fils… mais, en forme de bravade.

 

Souvenirs de Mme Gorget d’Estissac

 


LES SONNEURS DE CLESLES

Un bail passé devant notaire au XVIIIe siècle à Saint-Juste (Marne) nous en apprend un peu plus :


Fait le 19 octobre par Paul et Jean Millard, tous deux marguilliers en charge de l’œuvre et fabrique de Clesles, à Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude Brodest, pendant 3 ou 6 années, moyennant 20 livres par année. Par lequel bail Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude Brodest s’engagent et s’obligent solidairement à sonner, carillonner les cloches dépendantes de l’église, toutes les veilles de fêtes solennelles à midi et le soir et tous les jours de fête et dimanches pendant les processions qui se feront en la-dite église en la manière accoutumée, comme aussi carillonner les-dits jours de fêtes solennelle à midi et le matin et à sonner tout pareillement les premiers coups de Messes et la Passion qui se diront dans la-dite église pendant les-dits jours de fêtes et dimanches et ce pendant 3 ou 6 années consécutives au choix des parties jà commencer à la Saint Remi (1er octobre). Seront tenus les-dits sonneurs à sonner tant pour les morts, messes d’aubaines qu’autres sonneries quelconques. Outre les 20 livres, il leur sera payé le prix accoutumé.


Fait à St Just le 19 octobre 1741. Signé à la minute : Etude Maître Jean, notaire, Nicolas Lefèvre, Denis Lefèvre et Claude Brodest et les deux témoins accoutumés.

 


 

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