Les pauvres à Troyes – Capitale de la Champagne – 1630 – 1789
Nous souhaitons dans cette introduction expliciter le thème
de notre étude, présenter notre démarche et faire part de quelques problèmes de
recherche.
Les pauvres de l’Ancien Régime sont, selon la belle
expression de J.-P. Gutton “les muets de l’histoire”. Ils n’ont ni le souci, ne
les moyens de se raconter. La tâche de l’historien est bien sûr de combler
cette absence.
Mais une étude sur les pauvres présente alors le risque de
réfléchir l’image que la société se faisait d’eux et de leurs problèmes. Aussi,
pour éviter de ne saisir qu’une “image reflétée”, nous a-t-il fallu définir les
pauvres, étudier les mendiants, vagabonds et “gens sans aveu”, comprendre la
pauvreté dans son ampleur et ses mécaniques (1ère partie). Notre
démarche s’est prolongée par l’observation de la manière dont la société s’accommode
des pauvres en organisant une assistance (2ème partie). Mais aussi
en faisait de la pauvreté un sujet d’analyses et de doctrines, lesquelles vont
modifier l’attitude et la perception de ce qui n’est plus tout à fait la
pauvreté et pas encore vraiment le paupérisme (3ème partie).
Le cadre géographique de noter étude est la ville de Troyes.
Il y a peu d’écrits et de travaux sur Troyes à l’époque Moderne, ils sont plus
évidemment dirigés sur le Moyen-Âge. Un seul écrit concerne directement notre
sujet : “L’Assistance Publique à
Troyes de 1770 à 1880” d’Étienne Chaudron, mais il s’agit surtout d’une
exposition des faits et le parallèle n’est pas établi avec l’évolution des
mentalités. Il n’est donc que trop nécessaire de porter le regard de
l’historien sur la capitale de la Champagne.
Le cadre chronologique s’est imposé de lui-même au fil des
recherches. C’est-à-dire que ce sont les faits par l’intermédiaire des
documents qui en ont décidé ainsi.
La date de 1630 correspond à la réunion administrative et
financière des hôpitaux de la ville en un seul.
L’assistance, héritée du Moyen-Âge ne permettant plus de
répondre au problème de la pauvreté, l’ère des réformes est ouverte.
La date de 1789, quant à elle, traduit l’achèvement de cette
longue période de réformes et une véritable prise en charge de l’assistance de
l’État qui est en quelque sorte l’aboutissement de l’évolution des mentalités
aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Une telle recherche n’a pas été sans difficultés. Nous observons
ainsi que plusieurs sources ne sont pas classées : la série B des Archives
Départementales, par exemple.
Les Archives Municipales, dont les fonds sont nombreux et
riches, nous ont posé le plus de problèmes. Les documents sont éparpillés dans
plusieurs fonds, les moyens mis à la disposition des chercheurs (salle de
travail, photocopie, prêt…) sont notoirement insuffisants. Et l’historien ne
peut que s’inquiéter pour la sauvegarde des documents, en espérant une
politique municipale plus favorable à la conservation des archives ou la
réalisation du projet visant à leur prise en charge par la Très Grande
Bibliothèque.
LA PAUVRETÉ
SOURCES, VOCABULAIRE ET TYPOLOGIE
Cette première partie doit nous permettre de mieux cerner
cette frange inférieure du menu peuple qui est le centre de notre étude.
A – Vocabulaire et
Archives de la misère
Ce chapitre, introductif à l’étude des milieux pauvres,
voudrait répondre à une série de questions :
Qu’est-ce qu’un pauvre sous l’Ancien Régime ? Quel
seuil faut-il attendre pour être considéré comme pauvre ? quelles sont les
différentes catégories de pauvres dans le langage de l’Ancien Régime ?
Une fois l’objet de notre enquête défini, nous voudrions dire
quels sont les documents utilisés pour cette étude des pauvres à Troyes. Ce
sera, là aussi, préciser les possibilités comme les limites de notre recherche.
1 – Définition du
pauvre, du mendiant et du vagabond dans le langage de l’Ancien Régime
Le vocabulaire employé à travers les textes législatifs ou
les mémoires pour définir la misère semble très varié. Il en ressort une
différence importante entre le pauvre, le mendiant et le vagabond. Nous
essaierons à cette occasion d’établir une ébauche de classification des
pauvres, tant il est vrai que “les mots sont des témoins de l’histoire” comme
le disait un historien de la langue française (1).
Dans un premier temps, nous allons essayer de définir le
pauvre : Qu’est-ce qu’il représente dans la langue de l’Ancien
Régime ?
Jusqu’au XVIIIe, le pauvre ne semble pas avoir seulement un
sens économique. D’après E. Huguet, dans le dictionnaire de la Langue
Française, le pauvre est celui qui souffre, qui est dans le malheur, qui est
humble et affligé. Dans une acception plus restreinte, c’est celui qui est dans
la “disette”, la “nécessité”.
Le Dictionnaire Universel de Furetière définit la pauvreté
comme le manque de bien, de fortune. Dans un article (2) Furet donne plusieurs
exemples de définition de la pauvreté. A la question “Qu’est-ce que le
peuple ?”, Necker répond “c’est la classe la plus nombreuse de la société,
et la plus misérable par conséquent, puisque sa subsistance dépend uniquement
de son travail journalier ” (3).
Pour Condorcet “toute famille qui ne possède ni propriété foncière, ni
mobilier, ni capitaux est exposée à tomber dans la misère au moindre accident”
(4).
Cliquot de Blervache donne une formule assez frappante : “Le travail est
le seul patrimoine du peuple. Il faut qu’il travaille ou qu’il mendie” (5). Ce
lien entre paupérisme et cessation de travail est souvent évoqué sous l’Ancien
Régime.
Le 6 mai 1694, M. Larcher, Intendant de Champagne écrit au Contrôleur Général,
Claude Le Pelletier : “La calamité est encore plus affreuse dans les
villages ou la plupart des manouvriers ne trouvant presque plus de travail ou
du moins si peu qu’il ne suffit pas à leur gagner du pain pour eux et pour leur
famille” (6).
D’après les documents que nous avons utilisés et que nous
présenterons dans les chapitres suivants, les pauvres semblent se recruter
essentiellement dans le monde du travail, parmi ceux qui ne possèdent rien.
Néanmoins, cette définition du pauvre peut paraitre trop
restreinte. En effet, même si le pauvre n’a que son travail pour vivre, il peut
posséder un petit capital qui représente son outil, son instrument de travail,
“son fonds”. D’un autre côté le menu peuple qui n’a que la ressource du travail
pour vivre et qui ne dispose d’aucune réserve, ne constitue pas à proprement
parler “les pauvres” mais il est de ceux qui, au moindre accident, sont très
vite menacés par la pauvreté.
“L’Époque Moderne appelle
pauvres ceux qui sont simplement des candidats à la pauvreté, des
paupérisables” (7). Ainsi la limite entre pauvre et paupérisable est-elle très
difficile à placer de manière rigoureuse. Nous rencontrons souvent, dans nos
archives, la misère des artisans qui, bien qu’ils travaillent, ont besoin
d’être assistés. En fait, le seuil retenu pour la pauvreté est l’absence de
réserves, de biens. Ce caractère large de la définition marque la précarité et
l’instabilité de la population dans la France Moderne. Cependant, dans le
délai, ce seuil augmente ou diminue en fonction d’une conjoncture d’ensemble et
de circonstances individuelles dont il faut tenir le plus grand compte dans la
description du monde des pauvres.
Ainsi le mot le plus utilisé pour désigner celui qui est
tombé dans la pauvreté, est celui de “mendiant”.
“Les Roys, nos prédécesseurs ayans toujours eu en singulière recommandation
d’établir en meilleurs villes de ce royaume un bon ordre et police pour
subvenir à la nourriture et entretenement des pauvres tant valides
qu’invalides, banir l’oisiveté et fainéantise qui d’ordinaire se rencontre
parmy les mandiants et garantir leurs peuples des dangers que l’affluence et
fréquentation de telle gens pourroit apporter, auroit en divers occasins faict
publier plusieurs édits et réglements sur le fait et direction desdits
pauvres…(8)”
Mais alors ? La ressource normale de celui qui est
démuni serait-elle la mendicité ?
Ainsi, mendiant
a-t-il du XVIe au XVIIIe l’acception actuelle du mot pauvre.
Il faut également tenir compte de ce que, dans la chute qui
entraine de l’état de simple paupérisable à celui de pauvre, il arrive que des
malheureux franchissent un dernier seuil et se rangent en marge de la société.
C’est le cas des vagabonds et des gens sans aveu. Ce terme de vagabond a un
sens plus restrictif que celui de pauvre. Son sens se précise peut à peur au
cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la première moitié du XVIIIe, le
vagabond est celui qui n’a pas de domicile et qui est errant.
“Qu’en cette ville et faux-bourgs y a si grand nombre de vagabons, faigneants
et gens sans aveu, que sous pretexte de passer chemin s’y retient et y font plusieurs
longs séjours. (…) Pour cognoistre si en icelle y aura point de vagabons,
coustumiers de mandier et vaguer de ville en autre…” (9).
En 1666, pour la première fois, une définition plus précise
du vagabondage est donnée : “Seront déclarez vagabons et gens sans aveu,
ceux qui n’auront aucune profession ny métier, ny aucuns biens pour subsister,
qui ne pourront faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes de
probité, connue et dignes de foy, et qui soient de condition honneste” (10).
Le 27 août 1701, une déclaration de Louis XIV a donné la
définition la plus complète de l’Ancien Régime : « Déclarons vagabons
et gens sans aveu ceux qui n’ont ny profession ny mestier, ny domicie certain,
ny bien pour subsister, et qui ne sont avouez, et ne peuvent faire certifier de
leurs bonnes vies et mœurs par personnes dignes de foy” (11).
L’article II de la Déclaration Royale du 3 août 1764 est la
seule définition qui tient compte du chômage : “Seront réputé vagabons et
gens sans aveu ceux qui depuis six mois révolus n’auront exercé ni profession,
ni métier, et qui n’ayant aucun état ni aucun bien pour subsister, ne pourront
être avoué ou faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes
dignes de foi” (12).
Ces définitions très précises – mais tardives – du vagabond,
s’expliquent par le fait que la Monarchie, à partir de la seconde moitié du
XVIIe, s’est efforcée de définir le délit de vagabondage dont le contenu était
resté assez flou. Cette notion de vagabondage est donc tardive sous l’Ancien
Régime.
Nous remarquerons que dans les textes législatifs ou les
mémoires rencontrés au cours de notre recherche, le mot “vagabons” est souvent
accompagné des termes “sans aveu” : “Pauvres, mandians, vagabons et gens
sans aveu, estrangers doivent quitter la ville le jour de la publication des
présentes” (13).
Même l’ordonnance royale de 1764 porte sur “les vagabons et gens sans aveu”. A
l’époque moderne, le “sans aveu” est “celui dont aucun homme digne de foi ne
veut se porter garant, celui qui n’est rattaché à aucun corps dans une société
où ces derniers jouent pourtant un si grand rôle” (14). Cette expression montre
que dans ce monde de pauvres, il y a toute une frange que la société n’intègre
pas et rejette hors d’elle. Tandis que le pauvre, et souvent le mendiant font
partie de la société aux yeux des contemporains, le vagabond, sans domicile,
n’ayant aucune attache sociale, reste en marge de celle-ci. Mais si, pour
certains, cette mise au ban de la société est indépendante de leur volonté,
d’autres vagabonds, voire des mendiants, l’ont choisie : ils vivent dans
le libertinage (15), c’est-à-dire “selon leur fantaisie, sans se soumettre aux
règles de la religion ou de la raison”. Dans une déclaration datant de 1764, le
roi déclare : “Nous avons reconnu que la peine de bannissement n’était pas
capable de contenir des gens dont la vie est une espèce de bannissement
volontaire et perpétuel” (16). Aussi la société, pour s’en préserver,
prévoira-t-elle une dure répression.
Ainsi que J.-P. Gutton l’explique dans sa thèse sur les
pauvres et la société : “En appelant pauvre celui qui est simplement
menacé par la pauvreté, mendiant celui qui a succombé au paupérisme, le
vocabulaire de la France Moderne nous dit à quel niveau se situent
l’instabilité et la dureté de la condition du menu peuple. Mais en définissant
le vagabond, en condamnant “le sans aveu”, “le libertin”, ce même vocabulaire
nous montre comment la société réprouve et laisse en dehors d’elle-même toute
une frange des classes inférieures” (17).
Aussi nous importe-t-il de connaître les sources qui nous ont permis de les appréhender à Troyes.
Cette étude porte sur une catégorie sociale qui n’a guère
laissé de documents, sur des individus dont la plus grande majorité n’avait ni
le loisir, ni surtout les moyens de s’exprimer. C’est pourquoi, dans cette
partie, il nous faut présenter ce que chaque document a pu apporter.
Parmi les sources narratives, nous avons disposé d’un
certain nombre de mémoires : par exemple ceux relatant l’exclusion de la
mendicité à Troyes. Nous en avons eu aussi de plus brefs, comme ceux relatant
le paiement d’aumônes aux Dames de Charité par la ville. D’autres sont écrits
en faveur des Frères des Ecoles Chrétiennes, des Filles de Saint Bernard, ou,
enfin lors des procès avec les administrateurs des hôpitaux de la ville.
Cependant, malgré leur diversité, ces mentions sont
difficiles à utiliser. Il s’agit le plus souvent de développements très
généraux sur les pauvres ; la plupart sont anonymes et sans date. Il faut
donc renoncer à demander des renseignements trop précis à ces documents.
Néanmoins, ils constituent des sources de première qualité pour l’étude des
mentalités à l’égard des pauvres. A partir de la fin du XVIIIe, il y a chez
certains penseurs et chez certains économistes des analyses de la misère. Un
des exemples les plus remarquables semble être l’œuvre de Vauban.
Malheureusement lors de nos recherches, nous n’avons pu découvrir des analyses
de cet ordre, spécifiques à Troyes.
La correspondance entre le Contrôleur Général et l’Intendant
de Champagne n’est pas à négliger. Seulement sa publication est limitée dans le
temps et elle ne nous renseigne sur les pauvres que lors de moments
exceptionnels : disette, cessation de travail, ou alors pour un cas très
particulier comme celui des Bohémiens qui fut à l’origine d’un échange de
courrier entre Monseigneur le Chancelier et le Lieutenant de la Maréchaussée de
Troyes.
Nous avons aussi tiré parti des documents qui, pour un seul
individu, indiquent le domicile, la qualité, la profession et, quelques fois,
le bilan de sa fortune. Il s’agit notamment des sources fiscales :
dénombrement des personnes par compagnie en fonction de leur cote.
Malheureusement, ces sources pour notre sujet, sont limitées et sans date
précise. Elles ne nous indiquent que la répartition des pauvres à travers la
ville. Cependant nous pouvons les compléter avec les relevés des feux de la
ville de Troyes et de ses faubourgs qui se développent principalement dans la
seconde moitié du XVIIIe. Nous avons même retrouvé un dénombrement de la
communauté de Troyes pour l’année 1695. Néanmoins, bien qu’intéressants et
complémentaires, ces documents sont souvent restreints voire incomplets. Et
lorsqu’ils sont complets, ce n’est seulement que sur trois années.
Autre source de l’histoire sociale, les inventaires qui
peuvent parfois apporter de précieux renseignements sur les pauvres. Cependant,
dans notre cas, nous n’avons retrouvé que les inventaires des objets laissés
par les pauvres à leur entrés à l’hôpital (fin XVIIIe). Nous n’avons pas eu la
chance de rencontrer d’inventaire après décès.
En fait, nous avons l’impression que ces sources sont, dans
l’ensemble, assez médiocres pour la connaissance d’un monde aussi difficile à
saisir. Peut-être est-ce la nature du sujet qui le veut ainsi ?
Il nous reste quand même à présenter deux types de documents
qui nous semblent très bons pour appréhender les milieux pauvres : ce sont
les archives policières et hospitalières. Dommage qu’ils aient comme
inconvénients de nous renseigner sur le pauvre qui se trouve dans une situation
exceptionnelle, sur le pauvre délinquant ou seulement mendiant ou vagabond.
Cependant ces archives peuvent être les seuls documents qui puissent nous
fournir des données plus complètes que toute autre source sur l’état civile
ainsi que des indications sur les antécédents des personnages.
(Au sujet de ces archives policières, précisons que, par
manque de temps, nous n’avons pas pu approfondir nos recherches dans la série
B, non classée).
Une catégorie d’Archives Municipales concernant l’assistance
publique ainsi que l’instruction publique nous a beaucoup aidés dans notre
recherche : la série GG SUPPLEMENT. Cette série contient diverses
informations au sujet des établissements hospitaliers, du bureau de charité et
des travaux “publics” au XVIIIe. Pour la même époque, elle nous fournit de
nombreux documents sur le rôle important des Frères des Écoles Chrétiennes dans
la construction d’écoles de charité pour les pauvres de Troyes.
La série AA, très variée, constitue une source de premier
ordre quant à la répartition de la population troyenne et des divers œuvres
charitables menées à Troyes par l’Aumône Générale et l’Échevinage. Elle
contient également différentes déclarations municipales de police générale.
Enfin elle complète la série GG SUPPLEMENT au sujet de l’instruction gratuite.
Il reste à dire tout l’intérêt pour notre sujet des Archives
hospitalières. La série H des Archives Départementales concernant le clergé
régulier semble assez fournie. La réunion administrative des hôpitaux de la
ville de Troyes en 1630, en un hôpital général n’aurait-elle pas favorisé la
conservation d’une grande partie des archives de ces établissements ?
Toutefois, l’état de conservation des fonds semble fort inégal. Lorsque les
établissements ont changé de fonction, il apparaît un certain nombre de
lacunes. Cependant, lorsque l’hôpital a gardé son rôle initial, le fond a toute
chance d’être complet – ou presque. Nous écrivons “ou presque” parce que les
directeurs d’hôpitaux, comme tous les administrateurs de l’Ancien Régime,
conservaient volontiers des documents relatifs à leurs charges dans leurs
papiers de famille… Les lettres patentes concernant la réunion des hôpitaux de
Troyes en 1630 n’ont-elles pas été égarée ! ? (18)
La consultation de ces archives n’a pas été trop malaisée,
celles-ci étant classées principalement par l’Hôtel-Dieu et chronologiquement.
Ceci n’est toutefois valable qu’au niveau des documents possédés par les
Archives Départementales. Pour les Archives Municipales, ce fut une toute autre
affaire : leur extrême dispersion et parfois leur absence de classement,
ne nous ont pas facilité la tâche. Néanmoins, le fond semble inépuisable et
inépuisé.
On y trouve d’abord de très nombreuses sources sur
l’administration des hôpitaux : registres de délibérations des directeurs,
pièces de comptabilité, papiers concernant la gestion des domaines… Mais, ce
qui forme la plus grosse part des archives hospitalières importe peu pour notre
étude sociale des pauvres. Cependant nous avons rencontré deux types de
documents très intéressants : des registres de distribution de pain,
d’argent ou d’aumônes avec l’indication, plus ou moins précise, des
bénéficiaires et des registres d’entées ou de sorties de pauvres ou de
mendiants. Mais, là encore, nous n’avons pas eu le temps de découvrir les
papiers de famille des pauvres qui entent à l’hôpital. Une recherche plus
approfondie le permettrait sans doute.
Nous nous devons de noter que ces pièces ne se rencontrent
guère avant la fin du XVIIe. J.-P. Gutton affirme que c’est, d’une manière
générale, depuis une “déclaration de 1698 contenant règlement sur
l’administration des hôpitaux et maladreries” que les archives des hôpitaux ont
été bien conservées (19). Mais, surtout, les registres d’entrées et de sorties
des pauvres et des mendiants ne deviennent fréquents et correctement tenus qu’à
partir de 1724. Le 18 juillet 1724, une “Déclaration concernant les mendiants
et vagabonds” organisait la centralisation, à Paris, des copies de registres
d’entées et de sorties de tous les vagabonds (20). Cette prescription qui avait
pour but de reconnaître les récidivistes ne fut pas appliquée plus de dix mois
pour différentes raisons mais elle a imposé une tenue beaucoup plus soignée des
registres et a, peut-être, été à l’origine de la tenue de ces registres.
Ensuite et au cours du XVIIIe siècle, c’est encore le devoir
d’appliquer les textes royaux sur la répression de la mendicité qui explique la
tenue de ces registres ou “livre-journal” (terme utilisé fin XVIIIe) (21),
aussi les registres d’inscription des mendiants à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, dans
la seconde moitié du XVIIIe, ne sont-ils destinés qu’à appliquer la déclaration
concernant “les vagabonds et gens sans aveu” du 3 août 1764 (22).
Ainsi, voilà les documents dont nous avons disposé pour
parvenir à une approche des pauvres à Troyes. On ne connaîtra évidemment jamais
avec autant de précision que d’autres groupes sociaux qui se sont exprimés par
eux-mêmes. Il faut se souvenir que l’on n’approche les pauvres qu’au travers
les témoignages plus ou moins déformés par la représentation que la société se
faisait d’eux.
Cet essai de construction d’une image du pauvre à Troyes
sera essentiellement fondé sur des documents du XVIIIe, les seuls vraiment
abondants. Nous ferons cependant appel aux sources antérieures, malgré leur
petit nombre. D’après l’enquête sur le paupérisme de J.-P. Gutton, il y aurait
une typologie des pauvres qui, dans ses traits majeurs, reste valable pour tout
l’Ancien Régime : “D’une manière générale, pauvres et vagabonds des villes
et des campagnes, représentent des types sociaux que l’on saisit surtout au
dernier siècle de l’Ancien Régime. Ils constituent des traits de structure de
la société française d’Ancien Régime” (23).
Nous voudrions, dans ce chapitre, présenter ce que l’on sait
de tous ceux qui, sans être ni mendiants, ni vagabonds, sont seulement pauvres
au sens actuel du terme. Ces derniers font appel, volontairement, à une
institution d’assistance et grâce aux listes de distribution d’aumônes ou
d’entrées dans les hôpitaux, nous pouvons les appréhender.
1 – Le pauvre honteux
Le “pauvre honteux” est en fait une catégorie à part. Il
n’est pauvre que par sa situation économique. Sa situation sociale le laisse en
dehors du monde de la pauvreté. Il est “une pauvreté individuelle qui résulte
de déclassements personnels rendu plus tragiques par les préjugés qui
s’attachent au travail manuel” (24). Or, dans une société d’ordre, la
distinction est essentielle. Un mémoire, présenté au concours organisé par
l’Académie de Châlons en 1777 sur “Les moyens de détruire la mendicité en
rendant les mendiants utiles à l’État sans les rendre malheureux”, donne une
définition assez exacte : “quoiqu’il ne soit pas aisé de spécifier quelles
sont les personnes qui sont précisément dans ce cas, ou désigne vulgairement
sous cette dénomination tous ceux qui sont dans la détresse, par le malheur des
circonstances sans avoir la ressource des travaux manuels, parce que le préjugé
de la naissance, de l’éducation, de la profession, disons mieux l’empire de la
coutume, leur interdit cette ressource. L’épée, la robe, la plume ont chacune
leurs pauvres honteux, le Tier Etat ne laisse que d’en fournir, non pas dans
ces classe inférieures, adonnées aux arts purement mécaniques, mais parmi
celles qui ont embrassé les arts libéraux, ou d’autres professions dont
l’exécution demande plus le travail d’esprit que celui des mains” (25).
Hélas, les documents concernant les pauvres honteux ne sont
pas nombreux. Parce qu’il convenant d’assister ces pauvres avec le plus de
discrétion possible, les secours donnés ne laissaient pas de trace. A Troyes,
nous avons retrouvé cinq cas intéressants.
L’exemple le plus ancien que nous ayons découvert date du 25
mars 1650 : Le receveur de l’Aumône Générale de Troyes paye au sieur
Dupont, pauvre gentilhomme, la somme de quatre livres dont il lui fait don par
charité (26). La même année, le 27 mars, le receveur paye à Madame Laisne,
anglaise ruinée par la guerre d’Angleterre, la somme de cinq livres dont il lui
fait don par charité (27).
Au XVIIIe siècle, nous rencontrons le cas de Jean-Baptiste Nicolas Bernard,
“Maître d’écriture d’arythmétique” en cette ville, il a travaillé jusqu’en
juillet 1740, moment ou il décide de partir enseigner à Bar-sur-Aube, sur la
demande des Maires et Echevins de cette ville : “la misère des temps et la
nombreuse famille dont le suppliant étoit lors, et est encore chargé et non la
légerté et l’inconstance lui firent considérer cet apas comme une petit fortune
qu’il ne pouvoit refuser à sa famille, mais n’y pouvant subsister vû le manque
d’écoliers et la modicité du payement, le supliant n’a pont hésité de revenir
en cette ville que pendant son séjour à Bar-sur-Aube, il a eû le mal’heur de
perdre son épouse, et de se trouver seul avec huit enfants dont pas un seul
n’est en état de gagner sa vie, qu’étant né sans bien ainsy que défunte son
épouse, il se trouve dans une nécessité indispensable d’avoir recours à vous
Messieurs, pour vous suplier d’alleger sa peine” (28). Aussi demande-t-il aux
directeurs des hôpitaux de Troyes de prendre une de ses filles à la maison des
orphelines.
Le deuxième cas datant du XVIIIe relate celui de
Mademoiselle Mercier. Cette personne semble n’avoir que très peu de ressources.
La Commission Intermédiaire Provinciale s’inquiète de son indigence et demande
aux députés composant le Bureau Intermédiaire du département de Troyes, des
renseignements sur sa conduite afin de lui donner de l’aide si besoin. Par
lettre du 27 avril 1789, ils apprennent qu’elle travaille depuis huit à dix
jours comme gouvernante d’enfants (19). Qui était cette femme ? Était-elle
membre d’une famille autrefois aisée et qui, aujourd’hui, devait se louer comme
gouvernante pour survivre ?
Ces deux personnes pauvres qui n’exercent pas de métier
manuel, bénéficient d’une situation à part. ce sont des “pauvres honteux”. Bien
entendu, la limite qui les sépare des pauvres est malaisée à cerner. Ce dernier
exemple nous le confirme : c’est l’histoire de Jean Géraud Devallois,
savetier à Troyes. “Il a quitté son métier il y a environ quatre ou cinq ans
parcequ’ayant entendu dire que la Dame Comtesse Delamothe, qu’il croit sa
parente, s’était fait reconnoitre comme descendant d’Henry Deux, il s’était
flatté de se faire reconnoitre aussi (…) Le Sieu Devallois est sans fortune,
depuis qu’il a quitté son métier il n’a subsisté qu’avec les secours qui lui
ont été fourni par des personnes qui lui vouloit du bien et qui se sont
toujours flattés qu’à la fin il seroit reconu et ses enfans placés” (30).
Cette affaire dure depuis quatre ou cinq années. Commencée en 1784, elle n’est
toujours pas résolue en juin 1788. Aussi, pour l’aider à subsister et en raison
de sa famille nombreuse (10 enfants), la recette des finances de l’Élection de
Troyes lui octroie une somme de six cent livres.
Il est certain que l’indigence d’un “pauvre honteux” est,
plus que toute autre, le résultat d’une aventure individuelle. Cependant, le
cas de Jean Géraud Devallois et très particulier. Cet homme se trouve pris
entre deux “statuts” : celui de travailleur manuel en tant que savetier et
celui de noble pauvre. Il n’appartient plus au premier et n’a pas encore prouvé
son appartenance au second. Situation ambivalente : en étant simple
artisan, il arrivait à faire vivre modestement sa famille, en devenant noble,
il ne pourra plus, de par sa condition sociale, subsister par son
travail ! N’ayant aucun bien, de quoi pourra-t-il vivre ?
Dans son dossier, nous trouvons mention d’un édit royal “en
date du mois de novembre 1666, donné à Saint Germain en Laye et enregistré à la
Cour des Aydes, en faveur des pauvres gentilhommes père de dix enfans vivans
par lequel il leur est accordé deux mil livres de pensions” (31). Le sieur Jean
Géraud Devallois pourrait en bénéficier mais seulement après avoir été reconnu
comme descendant d’Henry de Saint Remy, fils naturel d’Henry Deux. Or cette
affaire tarde assez et, en attendant, il est réduit à être porté sur les rôles
de la capitation de la ville au nombre des pauvres et à vivre d’aumônes.
Nous entrons maintenant dans le monde des pauvres, monde
plus anonyme que celui des pauvres honteux, mais à l’intérieur duquel on trouve
une diversité de catégories.
Les victimes de la maladie, de l’âge et de la solitude nous
rappellent l’exactitude de la définition du pauvre : celui qui n’avait que
son travail pour subsister. Les listes d’aumônes ou de distribution de secours
disent d’abord le malheur des infirmes. On y trouve des incurables, comme ce
pauvre, nommé Jean Epinglie. Il est qualifié de “faible d’esprit” sur le
registre de distribution d’aumônes et, pour ce motif, on l’a placé chez une
dénommée Chrudey qui reçoit, chaque mois, cinquante sols pour sa subsistance.
Autre exemple, celui de Cire Denis qui est “une fille fort âgée et fort
incommodez”, placée chez la veuve George Phlizot. Cette dernière reçois
quarante sols pour l’entretenir (32).
On note aussi l’aide accordée aux gens qui sont dans le
besoin temporairement comme la femme de Jean Buse qui “reçoit par moys trente
sols jusqu’à la guérison de son mary” (33) car ne possédant aucune réserve et
ayant dû arrêter son activité professionnelle, ce dernier ne peut plus subvenir
aux besoins de sa famille.
Nous remarquons également combien sont nombreux les cas
d’ouvriers réduits définitivement à l’indigence par un accident. Ainsi ces
trois manouvriers blessés lors d’un accident survenu pendant qu’ils
“travaillaient à la corvée à tirer les graviers derrière le couvent des
religieuses Carmélites du fauxbourg de Croncels pour réparer les chaussés de
cette ville”. L’Assemblée Consulaire leur octroie un dédommagement en décidant
“qu’il sera payé aux blessés qui ne mourront pas de leurs blessures, une somme
proportionnée au préjudice que chacun desdits blessés souffrira de ses
blessures” (34). Ces trois hommes, pères de famille, blessés aux bras et aux
jambes arriveront-ils à se rétablir ?... et au bout de combien de
temps ?!
Les problèmes des vieillards sont très comparables puisque,
pour eux aussi, la misère est le résultat de leur impossibilité à travailler.
Au XVIIIe, les registres d’entrées des mendiants à l’Hôtel-Dieu-le-Comte nous
fournissent un grand nombre d’exemples de présentations volontaires ou
d’arrestations de pauvres, trop vieux pour subvenir à leurs besoins en
travaillant. Tel est le cas d’Anthoine Mory âgé d’environ 80 ans, borgne de
l’œil droit, amené par les archers des pauvres à l’Hôtel-Dieu le 11 septembre
1724. Quatre jours plus tard, il est transféré à la Santé “pour y estre nourry
pendant sa vie comme invalide, incapable de travail. Il décède le 19 décembre
1726” (35).
Autre exemple, celui de Nicolas Letournoy, originaire de
Troyes, âgé de 70 ans lors de sa deuxième présentation. Il est reçu à la Santé
le 22 janvier 1725 et en est sorti sur la réquisition qu’il fit au bureau,
prétextant qu’il pouvait gagner sa vie “Et depuis estant trouvé hors d’état de
le pouvoir faire par ses infirmités qui sont survenues s’est présenté
volontairement pour le Santé” (36). A la fin du XVIIIe, l’Aumône Générale place
également des personnes âgées dans des familles pauvres. Pour les aider, elle
distribue à ces dernières une certaine somme d’argent. En échange de ce
secours, la famille doit s’occuper du vieillard. C’est ainsi que “Brigitte
Lupien pour nourrir la vefve Vaudé femme fort incommodée reçoit par moys quarante
sols en 1698” (37).
A Troyes, l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas accueille des
vieillards et des enfants pauvres. On a retrouvé, pour l’année 1765, le livre
de réception des hommes, des femmes et des enfants reçus dans celui-ci. Il nous
offre des exemples assez intéressants. Jacques Surge, ancien chaudronnier, est
âgé de 73 ans lorsqu’il entre à l’hôpital, le 14 mars 1779 “a la charge de
s’occuper de sa profession”. Il y meurt le 16 mars 1783 (38). On peut se
demander si, après son admission, il ne devait pas encore exercer sa profession
au service de l’Hôtel-Dieu, voire même la faire découvrir aux jeunes enfants
qui y étaient également enfermés. L’expérience professionnelle des personnes
âgées n’était-elle pas utilisée pour faire passer un savoir aux jeunes ?
d’où la raison de leur enfermement dans le même établissement ?
L’exemple de Savine Thérèse nous le laisserait penser. Elle
est reçue à l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas en 1757, à l’âge de 75 ans. Elle y
demeure pendant sept ans. Ensuite, elle est sollicitée à l’Hôpital de la
Trinité pour y faire le même office, c’est-à-dire montrer la filature aux
jeunes enfants. Puis elle revient à Saint-Nicolas et “a peigne les ans jusqu’à sa
mort arrivée le 26 mars 1796” (39).
Il faut ajouter aux victimes de la maladie et de l’âge,
celles de la solitude, c’est-à-dire les veuves qui représentent un type
particulier et très fréquent de pauvres sous l’Ancien Régime. Chaque fois que
nous faisons appel à des documents qui permettent de compter des miséreux, des
assistés, nous sommes étonnés par le nombre de veuves que nous rencontrons. Un
registre de réception des femmes à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, tenu de 1769 à 1789,
nous donne 77 veuves sur 131 femmes, soit une proportion de 58,8% (40). Cette
importance particulièrement grande des veuves parmi les pauvres amène deux
explications.
En premier, nous pourrions donner une explication générale
d’ordre démographique : “Il semble que dans la France d’Ancien Régime, les
naissances de garçons soient plus nombreuses que celles des filles, et qu’il y
ait une surmortalité masculine des enfants surtout, mais aussi des adulte”
(41). Ainsi, dans le menu peuple, une femme qui devient veuve, n’ayant plus que
son salaire pour vivre et ne trouvant pont à se remarier, peut rencontrer des
difficultés pour subvenir à ses propres besoins et d’autant plus si elle a des
enfants à charge. C’est ainsi que l’on voit de nombreuses veuves demander
assistance aux hôpitaux : elles avaient épousé de simples ouvriers tels
que compagnons blanchisseurs ou voituriers ou encore compagnons tisserands,
compagnons maçons (42). Avec un deuxième salaire, aussi humble soit-il, il leur
était plus aisé de faire face aux dépenses de la famille.
La seconde explication pourrait être sociale. Aux niveaux
les plus humbles de la société, dans la France Moderne, on constate que mari et
femme collaborent fréquemment à un même métier. La disparition de l’époux rend
souvent cette activité impossible. Le couple vivant essentiellement de son
travail, sans réserve ni capital, la femme se retrouve démunie et sans aucun
moyen de subsistance à la mort de l’homme. C’est ainsi que nous remarquons que
la veuve qui demande assistance se trouve être l’épouse d’un couturier, d’un
boucher, d’un maitre maçon, d’un maître tisserand, d’un débiteur de sel et
tabac, etc. (43).
A la fin du XVIIe, l’Aumône Générale de Troyes est très
active dans le secours des veuves. Outre des distributions régulières de pain
et d’argent, elle leur confie des enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu.
Ainsi elles reçoivent, mensuellement, une somme d’argent pour l’entretien de
ces derniers. C’est le cas pour le veuve Merlin qui, pour nourrir Edmée Parent,
reçois vingt-cinq sols par mois en 1696. De même pour la veuve George Phlizot
qui, pour entretenir Denis Cire, reçois quarante sols par mois en 1697 (44).
Autre exemple du soutien des veuves : la ville de
Troyes octroie, à deux veuves, une somme de cent livres pour chacune, suite à
un accident mortel survenu à leurs maris lors de corvées pour la ville,
“accident arrivé le jourd’hyer apres midy dans les personnes de Louis Billard,
manouvrier demeurant à Echenilly, paroise de St André et de Pierre Louis aussi
manouvrier demeurant audit lieu qui ont esté ecrasé en travaillant à la corvée
a tirer les graviers derrière le couvent de religieuse Carmélites du fauxbourg
de Croncels pour réparer les chaussées de cette ville, le sieur Billard
laissant une femme et aussi quatre enfans, le sieur Pierre Louis, une femme et
aussi quatre enfans fort jeunes” (45). Que vont devenir ces deux familles, sans
pères, sans ressources ni réserves ?!
Ainsi, l’étude des victimes de la maladie, de l’âge et de la
solitude nous a permis de préciser quelques types de pauvres.
Un certain nombre de documents nous révèle qu’en ville, une
partie de la population vit constamment dans un état voisin de l’indigence,
même en l’absence de toute difficulté économique. Dès sa fondation, en 1530,
l’Aumône Générale avait pour principale assistance la distribution de pain aux
indigents. Cette forme de secours n’était pas destinée à nourrir entièrement
les bénéficiaires mais, simplement à leur apporter un appoint de ressources.
Les registres de distribution donnent des listes de pauvres qui, la plupart du
temps, travaillent mais ne parviennent pas à assurer la subsistance de leur
famille. C’est ainsi que sur le “rosle des pauvres desdites paroisses St Jean,
St Nicolas et St Pantaleon auxquelles on distribue par moys l’argent pour la
nourriture de leur enfant ou pour leur necessite particulière” on peut lire le
nom de Philippe Dauriot qui reçois quarante cinq sols “pour aider à nourrir ses
enfans” (46). Sur une autre liste d’aumônes, nous découvrons Jacques Béart qui
“reçoit trente sols pour layder a subsister” (47). Il y a ainsi des catégories
entières de la société qui se trouvent perpétuellement dans la pauvreté, tandis
que de plus nombreuses catégories encore, y tombent sans délai lors des
chômages ou des “chertés”. Nous allons essayer de définir ce monde des pauvres
de manière qualitative puis, dans la même mesure du possible, quantitative.
A partir du “Registre pour les engagemens des mendians
valides de l’hopital de Troyes en execution de la declaration du Roy du 18
juillet 1724” (48), nous avons tenté d’établir un début de classement
socio-professionnel. Cette étude ne porte que sur une période qui va du 14
septembre au 24 novembre 1724. Il y eut 39 présentations de mendiants valides.
Les diverses professions se répartissent ainsi :
Sans
profession 25
Tailleurs
d’habit 2
Tisserand 1
Compagnon
tisserand 1
Fileuse
de cotton 4
Tondeur
de drap 1
Drappier
1
Cardeus 4
Ce premier classement socio-professionnel, très restreint,
des pauvres mendiants à Troyes montre que les ouvriers du textile représentent
la majeure partie de la population pauvre. Le manque de qualification semble
faire d’eux les premières victimes du chômage. Cependant, ces remarques
demanderaient à être complétées par des recherches plus approfondies qui, par
manque de temps, n’ont pu, malheureusement être réalisée ici.
Ce début de réflexion laisse entières biens des questions
sur la vie des pauvres, sur le degré et l’origine de leur misère. Questions que
nous allons tenter d’élucider ou, à tout le moins, essayer d’apporter les
premiers éléments de réponses.
C – Pauvreté et
mendicité
1 – Le nombre de
pauvres
Une des questions, la plus évidente, qui vient à l’esprit
est de connaitre le nombre des pauvres. C’est une question pour laquelle aucune
réponse satisfaisante ne peut être fournie. Les documents, telles les archives
hospitalières ou les listes nominatives de distribution d’aumônes, sont
imprécis et ne reflète pas toujours ce qui semble la réalité. Ainsi le nombre
de pauvres assistés ne varie pas systématiquement en fonction de la cherté et
de la misère.
On possède pour la fin du XVIIIe quelques dénombrements de
pauvres, hors des archives hospitalières. Mais ces documents sont, eux aussi,
contestables. En premier parce qu’à cette époque la recherche statistique n’en
est qu’à ses débuts et s’accommode de beaucoup d’erreurs. Ainsi que le remarque
Camille Bloch, “la statistique démographique ne s’élevait pas ou alors peu
au-dessus de constatations empiriques ; or en tout temps le dénombrement
d’une partie de la population aussi flottante et aussi indéfinie que celle des
indigents ou des mendiants est difficile” (49). En second, parce que le nombre
des pauvres peut varier très rapidement en fonction de conjoncture, dans la
société de l’Ancien Régime. On pourrait dire, comme J.-P. Gutton, qu’il y a des
pauvres structurels, tel que les infirmes, les veuves, les vieillards et des
pauvres conjoncturels, c’est-à-dire les artisans, les petits marchands, les
ouvriers non qualifiés, qu’une crise prive de toutes ressources (50). Mais en
fait, cette distinction importante ne s’explique-t-elle pas par l’acception
très large de paupérisable que le mot pauvre reçoit à cette époque ? cela
ne pourrait-il pas expliquer les différences qui existent d’un dénombrement à
un autre ?
b – Les dénombrements
pour Troyes
Quelques exemples permettent d’illustrer ces
remarques : ce sont des dénombrements réalisés par les contemporains pour
la capitale de la Champagne.
En 1695
Voici les quelques chiffres donnés pour la population pauvre
de la ville de Troyes à la fin du XVIIe
____________________________________________________________
En 1695, les pauvres étaient au nombre de 6 679 pour une population de 18 229 personnes, soit 36,6% de la population totale (51). Ce pourcentage élevé de pauvre reflète-t-il la réalité ? durant cette période l’activité économique du pays est paralysée par l’accroissement des charges fiscales et par de mauvaises mesures douanières. Le protectionnisme outrancier préconisé par Colbert a provoqué des représailles de la part des gouvernements étrangers. La mévente des vins auxquels le marché anglais se ferme de plus en plus, provoque une crise grave dans le vignoble champenois.
En 1697, l’intendant Larcher écrit qu’il voir “la misère depuis cinq ans qu’il
est en Champagne. Des émeutes éclatent contre la perception des droits sur les
vins” (52). Le 6 mai, il avait déjà remarqué que “la province se trouve épuisée
par les enlèvements de grains qui se sont faits pour Paris ou pour les armées,
et les prix augmentent encore à chaque marché. (…) Les villes se remplissent de
pauvres que les bourgeois ne peuvent plus soutenir” (53). Malgré une aussi
grande misère, on peut douter de la rigueur du document. Quel est le seuil de
pauvreté retenu pour ce relevé ? quelles sources ont été utilisées ? Est-ce
seulement les pauvres de la ville ? Les exilés ruraux, les vagabonds sont-ils
comptés ? Autant de questions sans réponses assurées…
En 1772
En 1772, la ville de Troyes et ses faubourgs contiennent 3
300 maisons qui comprennent 39 feux nobles, 4 333 feux roturiers et 1 234
demi-feux roturiers, soit 5 606 feux. Au-dessous de ce dénombrement, il est
fait une remarque : “les maires et échevins observent que dans l’état des
feux il seroit à propos d’en distriaire tous les demi-feux (veuf, garçons,
femmes veuves ou filles tenant leur ménage lorsque ce ne sont que des
manouvriers ou des petits artisans) et une très grande quantité de feux entiers
qui pour la plupart ne sont composés que d’artisans très pauvres ou de fileuses
de cotton hors d’était de supporter aucune charge après que tous [soient] dans
la plus grande misere” (54).
Dans ces données, il n’y a également que peu de rigueur pour
quantifier les pauvres. Est-ce le résultat de la définition très large donnée à
l’indigent ?
En 1778
Le relevé du “sexté de la ville et fauxbourg paroisse de la
ville pour l’année 1778 donne 5 275 feux payant capitation comportant 13 950
personnes et 1 209 feux pauvres comportant 4 400 personnes.
Les communautés inclues, le total des personnes monte à 18
600 non compris les enfants au-dessous de lui ans” (53).
Or, selon une lettre de l’intendant, la municipalité
évaluait la population pour cette même année à 24 000 habitants (55). Soit une
différence de plus de 5 000 personnes ! On peut se demander quelle
peut-être la sincérité de ces dénombrements…
En 1779
Pour 1779, nous avons retrouvé un autre dénombrement des
habitants de la ville de Troyes et de ses faubourgs (56). La population des
faubourgs s’élève à 1 125 feux et celle de la ville est de 5 349 feux, soit, au
total 6 474 feux. En bas de ce document il est rajouté que sur le nombre des
habitants qui payent la cotisation, il y en a un cinquième qui est absolument
pauvre, deux autres cinquièmes de fileurs et fileuses ne sont en état de payer
que 24 sols et ce recouvrement ne s’effectuerait qu’avec peine. Il est vrai que
la guerre d’Indépendance des États-Unis, en amenant un renchérissement du prix
du coton brut et en suspendant toutes les relations commerciales avec
l’Angleterre qui était le plus important débouché de la fabrique troyenne,
entraine une grave crise (57).
Malgré cela, revient toujours le problème du manque de crédibilité. Ainsi, ce
même dénombrement nous indique qu’il y aurait “environ 6 400” cardage et
filature et “à peu près 2 600 personnes sont occupées par les serges”.
En 1787
Enfin, le dernier relevé de la ville de Troyes que nous ayons découvert, date de 1787 (58)
Les pauvres représentent ici 11,15% de la population. Ce qui est bien peu quand on sait que Troyes, cette année-là, connait une grave crise économique.
Ternet le constate, au XVIIIe, avec tristesse “Vers la fin
de cette année, le commerce commença à tomber, les fabricants cessèrent en
partie de travailler parce qu’ils ne vendaient plus leurs marchandises qu’à
perte (…) Sur la fin d’octobre, il se trouvait plus de 1 200 à 1 500 ouvriers sur le pavé que les
maîtres avaient renvoyés (…) Ce fut le commencement des malheurs qui ont
affligés la ville dans les années suivantes”. La cause de cette stagnation des
affaires était “un traité de commerce franco-anglais signé le 26 septembre 1786
mais qui n’était entré en vigueur qu’un mai 1787” (59). Il favorisait l’entrée
en France des cotonnades anglaises et frappait par contre de droits de douane
les produits français similaires, ce qui porta un rude coup à la fabrique
troyenne. Le chômage prit une grande extension “au 1er janvier 1787,
il y avait plus de 2 700 métiers qui sont tombé à 1 500 en octobre 1787 ;
9 000 personnes sont sans ouvrage” (60). Deux autres phénomènes économiques
expliquent aussi cette crise troyenne : le développement pris, depuis
1764, par l’industrie textile dans les villages de la région et la substitution
progressive du filage au rouet à main par le filage mécanique avec des métiers
à filer qui requerraient moins de main-d’œuvre.
Malgré cette crise, et selon le relevé, les pauvres
n’auraient composé que 11% de la population troyenne… Quel est donc le seuil de
pauvreté retenu pour ce dénombrement ?
c – Les Incertitudes
du dénombrement
Si nous sommes désarmés devant le problème du nombre de
pauvres, d’autres traits de ce monde de misère nos ont également posé
quelques difficultés.
-La taille des familles
Il nous est apparu intéressant de nous interroger sur le
volume des familles d’assistés. S’agit-il, comme on est parfois tenté de le
penser, de familles nombreuses ?
Si ces familles ont de nombreux enfants, d’autres sont plus
petites. Ainsi, lors d’un accident mortel survenu en 1713, deux manouvriers
laissent chacun une femme et quatre enfants (62).
Le dénombrement de la communauté de Troyes, envoyé à
Monseigneur l’Intendant de Champagne le 22 janvier 1695, nous donne 1 879
familles (femme + veuves) pour 3 501 enfants. Cela donne une moyenne de 1,8
enfants par famille. Mais une moyenne n’est pas vraiment représentative de la
réalité.
D’après les relevés du nombre d’habitants à Troyes qui ont
été établis pour les années 1778 et 1787, nous obtenons, pour les familles
pauvres, les chiffres suivants :
1778 : 1 209 feux pauvres composés de 4 400 personnes
soit 3,6 par foyer
1787 : en ville : 704 feux pauvres composés de 1
877 personnes soit 2,6 par foyer
dans les
faubourgs : 138 feux pauvres composés de 283 personnes doit 2,05 par foyer
Faudrait-il donc conclure que la pauvreté ne s’explique par
l’importance des familles que dans un nombre de cas limités ? Qu’à côté
des veuves et vieillards, bon nombre sont des célibataires ou des familles de
dimension réduite ?
Cet aspect serait intéressant à développer mais nous n’avons
pas pu approfondir plus avant notre recherche.
-La répartition
topographique des pauvres
Un autre tait du monde des pauvres nous a semblé
important : celui de la répartition topographique des indigents à l’intérieur
de la ville. Problème difficile à traiter parce qu’il requiert des documents
précis.
Où se trouvent les pauvres ? Pour tenter d’y répondre,
nous utiliserons les registres des pauvres assistés par l’Aumône Générale. A
partir de la distribution de pain de 1692 à 1698 (63) dans trois paroisses,
nous nous apercevons que les pauvres sont nombreux dans la paroisse Saint Jean,
puis, en ordre décroissant, viennent les paroisses de St Pantaléon et St
Nicolas. Nous n’avons pu retrouver ce type de documents que pour trois
paroisses alors que la ville en compte dix. Ce qui ne nous donne qu’une faible
idée de la répartition des pauvres à travers la cité.
Nombre de familles pauvres auxquels on distribue le pain de l’Aumône
Générale
Nous disposons d’une autre source qui semble plus complète : un rôle de la “taxe des pauvres” payé à l’Aumône Générale de la ville. Nous l’avons daté comme étant de la fin du XVIIIe, aux environs de 1770 (64). Les pauvres y sont mentionnés mais, quel seuil de pauvreté a été retenu ? Il semble qu’ait été nommé pauvre, toute personne payant moins de 20 sols. Une autre question surgit : a-t-on tenu compte des pauvres exempts d’impôts ou n’a-t-on inscrit que ceux payant moins de 20 sols ? Là encore, quoique plus exhaustif, ce rôle n’apporte que peur de précision.
En fait ce problème gagnerait à être examiné de façon plus
approfondie mais cette étude parait être trop complexe pour notre modeste
approche des pauvres.
d – Les fluctuations
du nombres des pauvres, en relation avec la conjoncture économique
Il est une autre question dont la réponse donne une
explication de la pauvreté : la vulnérabilité du menu peuple face à la
conjoncture des prix ou de l’emploi. L’étude de cette conjoncture et de son
poids sur les milieux pauvres pose de difficiles problèmes de méthode et de
documentation. Nous ne ferons donc qu’établir certaines remarques à ce sujet.
-La Cherté des grains
De nombreuses crises, qui ont eu pour conséquence
l’accroissement de la pauvreté à Troyes, sont dues, à l’origine, à la cherté
des grains. En 1694, M. Larcher, Intendant de Champagne, écrit au Contrôleur
Général :
« La province se trouve épuisée par les enlèvements de
grains qui se sont faits pour Paris ou pour les armées, et les prix augmentent
encore à chaque marché. A Vitry, le froment s’est vendu le setier de deux cent,
six livres. Les villes se remplissent de pauvres, que les bourgeois ne peuvent
plus soutenir.
La calamité est encore plus affreuse dans les villages où la
plupart des manouvriers en trouvant presque plus de travail ou du moins si peu,
qu’il ne suffit pas à leur gagner du pain pour eux et leurs familles, dont des
jours entiers sans en manger un morceau, réduits à vivre de son ou de racines,
qu’ils font cuire avec un peu de sel, et les plus à leur aise se sont ceux qui
peuvent avoir du pain d’avoyne ou de sarrazin, qui est une espèce de blé noir,
dont la mesure se vendoit année courant 4 à 5 sols et en couste présentement
40. Les maladies sont aussy forts fréquentes à la campagne, et quantité de gens
y meurent d’une espèce de fluxion de la poitrine, qui les emporte en peu de
jours.
La récolte parait assez belle pour qu’on puisse espérer une
baisse prochaine ». (les prix ne commencèrent à diminuer qu’après la
récolte terminée, lettre du 8 août).
Or, les mouvements annuels ou saisonniers de prix des
grains, ne sont nullement compensés par des augmentations de salaires. Il est
même probable que les manouvriers, payés à la tâche, acceptent de plus basses
rémunérations en période de crise, lorsque le travail est rare. C’est dire que
les différentes formes de hausse des prix nous ramènent toutes au problème du
pouvoir d’achat des pauvres.
En ce qui concerne les dépenses, la première part prélevée
sur le salaire est bien évidemment celle de l’alimentation et, plus
particulièrement celle du pain. Comme, aux dépenses alimentaires, s’ajoutent
celles de loyer, de chauffage, d’éclairage et de vêtement, on comprend qu’en
année de cherté des grains, le pauvre, sans réserve, manquera du strict
nécessaire et sera forcer de mendier.
On comprend ainsi que le travail féminin soit si répandu à
Troyes, principalement dans les métiers du textile. C’est le complément
indispensable du salaire des pauvres, au même titre que les quelques sous
gagnés par les enfants, parfois dès leur plus jeune âge, en travaillant ou en
mendiant.
Le 22 décembre 1724, Marie Anne Brocq 7 ans, et Pierre Brocq 9 ans, sont amenés
à l’Hôtel-Dieu-le-Comte par les archers des pauvres qui les ont surpris à
mendier (65). Leur père ne les reprendra qu’en mai 1731. Ils auront atteint un
âge où ils pourront travailler ou rentrer en apprentissage et, ainsi, rapporter
quelque argent à la maison, dans le meilleur des cas… Cette grande importance
des dépenses alimentaires sur le budget des pauvres, permet surtout de
comprendre pourquoi il est quasiment impossible de décompter les pauvres et
pourquoi on donnait du pauvre une définition aussi large, “celui qui n’a que
son travail pour subsister”. En fonction du prix des denrées alimentaires, le
seuil de pauvreté s’élève ou s’abaisse. C’est ainsi que “tel compagnon ou tel
maître ouvrier qui, en période de bas prix ou simplement de prix normaux, vit
dans une “honnête médiocrité” comme disent les vieux textes, se trouve, en
période de hausse des prix, au rang des pauvres”.
En 1698, M. Larcher, écrit au Contrôleur Général :
« Lorsque j’eus l’honneur de vous rendre compte de la
disette et chereté des blés par toute la Champagne et des alarmes qu’elle
causoit aux peuples, il a paru par vos réponses, que vous aviez peine à vous
persuader que le mal fust aussy grand ce mal pourroit diminuer à la St Martin,
lorsque les semailles seroient faites et que les laboureurs commenceroient à
battre leurs grains. Ce temps est venu, et bien loin d’avoir ramené dans la
province quelque abondance dans les blés et en avoir un peu modéré la cherté,
le prix en est augmenté partout et y augmente de jour en jour (…) Mais que
peut-on faire quand l’espèce manque ? Et c’est le triste cas où se trouve
la Champagne parce que la récolte y a été très peu de vieux blés. Heureusement
la providence y a donné beaucoup d’orges, d’avoynes et de sarrazins, et ces
grains y sont actuellement la nourriture de plus des trois-quarts des habitants
du plat-pays (…). Mais ils sont aussi d’une chereté excessive ; et il est
à craindre que la grande consommation qui s’en fait ne les fasses manquer avant
la fin de l’année, de mesme que les blés qui manqueront assurément beaucoup
plus tôt. Jugez en quelles peines et inquiétudes se trouvent les peuples qui,
dès le mois de novembre, se voyant dans la disette et prest à tomber dans une
famine beaucoup plus grande que celle du commencement de l’année 1694 (…) Comme
dans celuy dont je vous fait une peinture qui n’est que trop véritable, il se
peut que les pauvres ne soient réduits à la dernière extrémité, il ne faut pas
douter qu’il n’en meure la meilleur partie ; mais pour en sauver quelques’uns,
il me semble qu’il seroit tout à fait nécessaire de les faire assister, comme
on le fit en 1693 et 1694 »
Le 6 janvier 1699, le Contrôleur Général écrivait aux
Intendants :
« Quoi que le prix des grains diminue, au moins dans
les principaux endroits du royaume, le Roy n’en est pas moins attentif à
rechercher tous les moyens de faire subsister les pauvres les plus aysement et
les plus commodement qu’il se pourra jusqu’à la récolte prochaine » (67).
Il y a ainsi un seuil de pauvreté dont les variations suivent
celles du prix des denrées de première nécessité. Cette disette des blés se
retrouvera également en 1709 et tout au long du XVIIIe siècle.
Pain trop cher, mais aussi salaires trop bas sont la raison de l’accroissement
de l’ampleur du paupérisme. En effet, nous constatons une augmentation de la
pauvreté à partir de 1770 qui n’est plus seulement le résultat de disettes mais
aussi, celui du chômage, donc de la crise économique.
-Le chômage
Dans la seconde moitié du XVIIIe, l’industrie textile
troyenne traverse une série de revers de plus en plus désastreux.
En 1770 “la mévente des produits de la manufacture arrêta
les métiers” (69). De plus, “les pauvres se trouvent dans la misère par la
chereté et rareté des grains” (70).
En 1783, la guerre d’Indépendance des États-Unis provoque une deuxième crise,
augmentant de nouveau le nombre de chômeurs. La guerre d’Amérique terminée, les
affaires reprient mais cet essor fut arrêté dès ses débuts. La cause de cette
nouvelle stagnation est un traité de commerce franco-anglais signé le 26
septembre 1786, ouvrant le royaume à des produits en provenance d’un pays mieux
équipé et plus avancé dans le domaine industriel. Alors même que la
Grande-Bretagne reste fermée aux produits textiles français.
De plus, l’approvisionnement en matières premières devient difficile en raison
de la crise de l’élevage en 1765 et des séquelles de la guerre d’Indépendance
américaine. Ces arrêts successifs dans le travail font entrer le dénuement et
la faim dans les foyers des ouvriers. A nouveau, ces crises permettent de
vérifier que le pauvre se définit comme celui qui n’a aucune réserve.
La thèse d’Etienne Chaudron sur l’assistance publique à Troyes pendant la
Révolution, nous permet d’avoir une idée approximative des gains des filateurs
et fileuses : “Un document officiel fait ressortir qu’en 1786, année de
prospérité industrielle, un filateur recevait 9 sols 9 deniers par jour, et
qu’en 1790, ce salaire était tombé à 4 ou 5 sols. Plus dire est encore la
condition des fileuses, dont “les meilleures, les plus actives ne gagnaient que
5 sols par jour et la plupart 3 sols” (1783) ; évaluation qui était aussi
celle du subdélégué écrivant à l’intendant : “3 000 fileuses gagnent
environ 24 sols par semaine” (lettre du subdélégué datant du 1er mai
1775).
Comment se procurer, avec ses salaires, les produits
strictement indispensables à l’existence ? Comment ne pas être réduit à la
mendicité ? Lorsque la cessation de travail survient, l’ouvrier textile
offre véritablement le type le plus parfait du pauvre « “conjoncturel” que
nous définissions plus haut. Ou bien l’ouvrier textile devient pour quelques
mois un mendiant, ou bien, il vit de menus expédients et surtout de
distributions de secours. Certains se mettent à garder des enfants en charge de
l’Hôtel-Dieu. Ils bénéficient ainsi, chaque mois, d’une certaine somme d’argent
versée par l’Aumône Générale pour les aider à les éduquer (71). Sur les listes
d’entrées des hôpitaux, reviennent souvent les professions de compagnon draper,
tisserand, fileuse, cardeur… Selon une étude portant sur les métiers des
personnes inscrites sur le registre des engagements des mendiants valides à
l’hôpital de Troyes, en exécution de la déclaration du Roi du 17 juillet 1724,
sur 39 présentations entre le 14 septembre 1724 et le 24 novembre 1726, nous
comptons :
Sans profession 25
Tailleurs d’habits 2
Tisserand 1
Fileuses de coton 4
Tondeur de draps 1
Cardeurs 4
Drapier 1
C’est dire le rôle d’une cessation de travail pour faire
franchir à une partie du menu peuple, le seuil de la pauvreté, en transformant
une partie des paupérisables en pauvres. D’autant que, lorsque le salaire des
ouvriers est bas et que le prix du grain est élevé, cela gêne le commerce car
la plus grande part des revenus de la famille passe alors dans l’achat du pain.
C’est ce que constate M. Lemerse, échevin de la ville de Nogent, dans une
lettre destinée à M. Gouault, maire de Troyes : « Il n’y a que trop
longtemps qu el epeuple souffre de cete chèreté et que cela tient le commerce
d’autre partie dans la gesne » (72).
Le pauvre vit au jour la journée. Il n’a, simplement, que le
travail de ses bras. Dépourvu de revenus, sans biens, le pauvre ne risque-t-il
pas d’apparaître comme étant en marge de la société ? Souvent, dans les
textes rencontrés, nous trouvons l’idée que le pauvre est dangereux car il n’a
rien à perdre aux changements et s’exprime même par des émeutes.
Il est intéressant de montrer que le pauvre, même lorsqu’il
reste intégré à une communauté urbaine, constitue parfois un danger social. Les
documents, dont nous disposons, font apparaître ce caractère dangereux dans
différentes situations : à travers des révoltes d’origine frumentaire ou
certaines formes de criminalité telles la prostitution et la filouterie.
a - Les émotions
populaires
Lors des révoltes, si fréquentes dans la France Moderne, les
pauvres se retrouvent largement dans les rangs des émeutiers, surtout si la
révolte a quelque origine frumentaire. La gravité, comme l’ampleur de ces
mouvements, varient beaucoup. On remarquera que les contemporains sont
particulièrement sensibilisés à cette participation des pauvres aux émotions
populaires. Dans un mémoire anonyme concernant l’exclusion de la mendicité dans
la ville de Troyes, l’auteur écrit :
“ces différents malheurs (disette et cherté des grains survenus l’année
précédente en 1740) joints à l’interruption du commerce des manufactures de la
vile de Troyes qui font subsister plus de 20 000 ouvriers, avoient encor
beaucoup augmenté la mendicité ; et alors les émeutes populaires dans les
marchés, les attroupements des ouvriers, les plaintes et les murmures du peuple
firent connai$itre qu’il étoit temps de prévenir les différents accidens qui
pourroinet arriver, et dy apporter de prompts remèdes. Dans cet esprit, les
personnes les plus zélées dans les difféens ordres s’étant concertés, et les
magistrats ayant consulté les règlemens rendus en une ordonnace pour défendre
la mendicité” (73).
C’est ainsi que l’on ne s’étonnera pas de constater que
c’est dans les émeutes de consommateurs que l’on trouve le plus fréquemment
impliqués, des pauvres. C’est lorsque ce seuil de pauvreté, que nous avons essayé
de définir plus haut, vient être abaissé par une cherté des grains ou par des
droits indirects sur les produits de consommation courante, que la masse des
pauvres s’agite.
Le 11 mars 1709, le Contrôleur Général ordonne aux
intendants d’empêcher les attroupements, de jour et de nuit, des pauvres des
villes ou de la campagne, qui, sous prétexte de mendier, arrêtent les porteurs
de blés et pillent les chargements, quand on refuse de leur donner du grain
(74). L’hiver a été difficile ; les blés semés pendant l’automne ont péri
en terre par la rigueur du froid provoquant un manque de grains important.
En 1733, le Prince de Rohan, Gouverneur de Champagne et de Brie, constate que
dans la ville de Troyes “qu’il arrive souvent des émotions populaires tant de
jour que de nuit”. Aussi ordonne-t-il à tous les officiers de la Milice
Bourgeoise, et “principalement à tous ceux du quartier où pareilles émotions
pourront s’élever, de se transporter sur les lieux avec main forte, et là de
prendre et saisir au corps tous ceux qui seront les auteurs, pour les conduire
aux Prisons Royales, avec défense aux geôliers de les élargir, jusqu’à ce que
nous en ayons ordonné une punition exemplaire où le cas échéant, qu’ils seront
livrés aux juges de la police pour l’ordonner eux-mêmes” (75).
Il est vrai qu’à Troyes, “de 1767 à 1789, à six reprises, la
classe des miséreux descend dans la rue, crie famine et se livre à des actes de
pillage et de violence qui en septembre 1789 iront jusqu’au meurtre” (76).
Enfin, il est clair que ces émeutes populaires mettent en
mouvement une catégorie sociale bien déterminée : le menu peuple avec
souvent un contingent de miséreux qui n’ont rien à perdre. Aussi, révèlent-elles
bien le pauvre en tant que danger social.
Toutes ces émeutes sont d’origine économique, or d’autres
faits peuvent être à la base de soulèvements urbains. A Troyes, en 1627, “les
bourgeois et les classes populaires pactisent un instant, mus par la même haine
fiscale contre un agent royal. Mais le murement, telle une mauvaise humeur,
retombe en quelques jours” (77). Cet exemple est intéressant à connaître même
s’il est quelque peu antérieur à l’époque que nous étudions. Il montre que
certaines fois ces bourgeois, qui voient dans le menu peuple un danger social
lors de disettes, n’hésitent pas à s’allier avec ce dernier quand cela sert
leurs intérêts. En fait, c’est à la faveur des révoltes que le caractère
inquiétant des masses de pauvres se révèle d’abord à l’historien car ces
moments constituent des sources privilégiées pour la connaissance des
misérables.
Pris collectivement, les pauvres semblent apparaître comme
une menace pour la société dans les émotions urbaines. Saisi individuellement,
on entrevoit également le rôle non négligeable que le pauvre peut jouer dans la
criminalité. En ville, des groupes sociaux dangereux émanent des milieux
pauvres.
-La prostitution
Celui qui nous semble le plus important, mais aussi le plus
difficile à saisir, est celui des prostituées. Nous sommes arrivés à
l’appréhender par des sources indirects, telles que les ordonnances de police
qui se répètent tout au long de notre période.
En 1643, le Roi ordonne à Monsieur le Bailly de Troyes de
punir exemplairement les filles “vicieuses et mal vivantes” (78). En 1697, il
est fait “deffences à toute femme ou fille débauchées, scandaleuses et de
mauvaise vie d’entrer en cette ville, fauxbourg et banlieue à peine d’être
razée et fustigée à l’une des portes de ladite ville, sans autre forme de
procès ; et à l’égard des filles de cete ville d’une prostitution publique
ordonnons qu’elles seront enfermées par authorité de justice dans les lieux à
ce destinés, pour y être punies suivant les reglemens” (79).
En 1775, une sentence de la police de Troyes concernant les
livres des aubergistes cabaretiers et logeurs, ordonne que “les reglemens des 3
juillet 1725, 18 juin 1757 et 28 avril 1770, seront exécutés selon leur forme
et teneur et en conséquence, de tenir chacun un registre coté et paraphé, sur
lesquels ils inscriront exactement et sans aucun blanc, jour par jour, les nom,
surnoms, pays et profession de ceux qui viendront loger dans leurs maisons,
sous aucun prétexte, aux vagabons et gens sans aveu, ni à aucune femmes ou
filles de mauvaise conduite ; le tout à peine de cinquante livres d’amende
pour la première fois et de plus grande peine en cas de récidive” (80).
La fréquence de ces ordonnances indique leur manque
d’efficacité. Les autorités ne semblent manifester que peu de zèle pour
poursuivre ces délinquantes. Nous n’avons pu approfondir notre rechercher afin
de découvrir les raisons de cette attitude, mais nous pouvons noter quelques remarqués.
Ce sont des ordonnances consulaires, souvent inspirées par
des déclarations royales, qui répriment la prostitution à Troyes. A ce titre,
les arrestations sont opérées par la compagnie du guet et les peines sont
prononcées par le Lieutenant Générale de police (81).
Mais, leur manque d’empressement pour appliquer les ordres a
fait que la prostitution ne fut jamais combattue vigoureusement, malgré
certaines mesures très répressives.
En 1724, il fut admis que les prostituées seraient enfermées
à la Tour Boileau avec les autres mendiants valides. Elles y étaient entretenues
(nourriture, vêtement) et mise au travail (82). Parallèlement, d’autres
initiatives privées et religieuses s’organisèrent. Au XVIe, une communauté de
Repenties ou Filles Pénitentes s’était installée à l’hôpital Saint Abraham et
recueillait des filles amendées. Début XVIIe, elle fut convertie en une
communauté de Visitandines.
Plus nettement intégrés aux groupes sociaux dangereux, on ne
peut oublier ceux qui profitent de la prostitution. Malheureusement, nos
sources ne laissent apparaître aucun profit de proxénète.
Il reste à démêler les liens entre les pauvres et les
milieux des voleurs et de filouteries. Dans les villes, le paupérisme donne
naissance à bon nombre d’escrocs. “Plusieurs valides, au lieu de s’employer aux
ouvrages auxquels ils sont propres, et qui leur produiroient leur subsistance,
s’adonnent à la mendicité et s’adonnant à l’oisiveté, commettent des vols et
tombent malheureusement dans plusieurs autres crimes” (83). Un extrait des
minutes du greffe de la police nous relate l’arrestation de trois personnes
reconnues comme “filous de denrées” :
“Sur le rapport fait à la présente audience, par le Commissaire
Rousselet, qu’il a fait amener, des prisons, à la présente audience, les nommés
Carteron, Baudoin et Lambert, détenus pour avoir été trouvés par la patrouille,
bien avant dans la nuit du 31 juillet dernier, couchés sur une trape de cave.
Sur quoi, ouï lesdits susnommés qui ont dit, savoir : ledit Carteron être
natif du baux-bourg Sainte-Savine de cette ville, faire l’état de compagnon
tisserand, être sans ouvrage, n’avoir pas de domicile et aucuns parents en
cette ville, que ce jour là ils n’avoient pas gagné pour payer leur coucher.
Ouï le Procureur du Roy en ses conclusions, ensemble la déclaration de plainte,
faite à l’instant à l’audience, par Chaperon, l’un de nos huissiers, qu’il
reconnoit lesdits particuliers pour être des vagabonds et filous de denrées,
dans les marchés, faisant des insultes et causant le désordre dans lesdits
marchés” (84).
Un autre style de filouterie semble assez répandu :
l’escroquerie au jeu. Une ordonnance de Messieurs les Maires et Échevins de la
ville de Troyes nous fait connaître l’importance de ce délit dans les milieux
pauvres :
“Depuis quelques temps, quantité de jeunes gens, tant fils
de famille qu’autres, s’assemblent journellement et à toutes heures, tant dans
la cour de l’Hotel de Ville, que sous le portail, repos et marches d’icelui, y
jouent aux cartes et autres jeux prohibez et deffendus, font bruit et scandale,
jettent pierres et batons, tant contre les vitres du dedans que du dehors dudit
Hotel, même sur les toitures d’icelui, et greniers à sel, cassent et
endommagent les vitres, tuiles et ardoises, font leur immondices dans la cour
et sous le portail, s’entre-querellent et battent, profèrent plusieurs jugemens
et blasphèmes, et ne veullent cesser tels désordres, se moderer ny abstenir,
quelques efforts que le voyageur, maneuvre et autres personnes ayent faits d’y
apporter remède et les détourner, se voulant même élever contr’eux, menaçant de
les maltraiter” (85).
Cette ordonnance interdisant de jouer aux cartes, ou autres jeux proscrits et
de provoquer du désordre est, non seulement ratifiée le 30 avril 1681, mais
également en novembre 1722. La seconde est identique à la première, ce qui
laisse soupçonner l’inefficacité totale de la police face à ces jeunes
délinquants.
Au-delà des simples escrocs, et dans les mêmes milieux de la
misère, se recrutent les “voleurs à la tire”. Le 21 septembre 1724, est arrêtée
Marguerite Migiont, âgée de 22 ans. Les archers trouvent, sur elle, cinq bagues
d’argent. “Laditte Migiont est vagabonde et mandiante ammenée par les archers
de la maréchaussée, condamnée par jugement du Prévost de cette ville en datte
du présent mois pour y estre renfermée dans l’hôpital jusqu’à ses couches”
(86).
Le pauvre nous est apparu jusqu’alors comme un danger social
dans les cas relativement exceptionnels d’émeutes ou délits. Nous allons
essayer de monter comment, en dehors de ces cas d’exception, les pauvres
représentent une masse inquiétante car la mendicité publique est souvent une
des ressources ordinaires du menu peuple.
La grande instabilité du menu peuple aide à comprendre
comment le vagabondage est, tout à la fois, une tentation et une menace pour
les franges inférieures de la société d’Ancien Régime. L’étude de tel métier ou
de telle activité, colporteur, émigrant temporaire, montre que la marge qui sépare
le pauvre du vagabond peut être étroite. Dans ses ouvrages traitant ce sujet,
J.-P. Gutton exprime clairement cette idée : “La frontière qui sépare le
pauvre diable qui gagne péniblement sa vie au long des grands chemins ou au gré
des étapes, du vagabond véritable dont les expédients ne sont plus guère
qu’alibis, est singulièrement imprécise et mouvante. Le pas qui permet de
franchir cette frontière n’en est que plus vite accompli” (87).
1 – Vers le vagabondage
C’est ainsi que certains métiers ou certaines activités dans
la France de l’Ancien Régime ne sont séparés que par une marge très étroite du
vagabondage. Certaines professions supposent l’errance et fournissent, en fait,
nombre de vagabonds. C’est le cas pour les colporteurs ou pour les migrants
temporaires par exemple. Si bien que la définition que la Monarchie a donnée,
en 1701, du vagabond – celui qui n’a ni profession, ni domicile, ni bien, et
qui n’est avoué par personne -88) – paraît encore trop large et d’application
difficile. C’est pourquoi il est important de se demander quelles sont les
occasions conduisant au vagabondage qui s’offrent à travers les petits métiers
de la rue ou des grands chemins. Cela revient à étudier comment on devient
vagabond dans l’Ancienne France.
On voudrait noter, d’abord, la pratique très répandue dans
le menu peuple de faire des voyages à pied, avec des ressources fort limitées,
en vivant d’expédients dont le plus important est la mendicité. Mais, quelque
fois, mendier permet d’économiser une somme. Le 28 novembre 1724, Guillaume
Mérat, natif de Dorigny, élection de Troyes, âgé de 65 ans, est arrêté par deux
archers de la maréchaussée de Troyes alors qu’il était en train de mendier à
Barberey. Ils ont trouvé sur lui “24 livres, 18 sols tant en argent blanc que monnoye,
une clef, un couteau à manche de bois, une besace dans laquelle il y avoit
plusieurs morceaux de différent pain” (89). Amené à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, il
en ressort le 1er septembre 1727 pour travailler aux vendanges et
disparaît. Était-il vagabond ? Aussi pouvons-nous nous demander où
commence le vagabondage ? Cette coutume de voyager à pied rend difficile
sa définition. De même, il n’est pas évident pour la maréchaussée de
différencier des vagabonds, les gagne-petits qui sont sur les grands chemins à
la recherche d’un travail. Certaines erreurs se produisent. Ainsi ledit
Guignon, âgé de 38 ans, arrêté en tant que mendiant vagabond, est libéré le 29
juillet 1725 grâce au certificat de Mr Beauvisage, procureur fiscal du baillage
voisin, qui ne le reconnaît pas comme tel (90). Il est vrai que pour ces
personnes, mendicité et vagabondage sont bien des tentations. Les artisans en
quête de travail sont soumis aux mêmes risques. Ils errent longtemps d’une
ville à l’autre, subsistant souvent en mendiant… Mais, peut-on les qualifier de
vagabonds ?!
a – Le travailleur
non qualifié
Les villes riches en possibilités de travail mais aussi
d’assistance attirent plus largement encore les travailleurs non spécialisés.
Serait-ce une des raisons pour lesquelles Troyes, ville du textile, attirait de
nombreuses personnes sans qualification ?
Il est à noter, à ce sujet, un caractère particulier de la toilerie
troyenne.
A titre de comparaison, voici le principe de fonctionnement des fabriques de
Nîmes et de Lyon : le fabriquant aisé, pratique lui-même, au loin, le
commerce des étoffes et les donne à apporter, sans concurrence avec l’étranger.
Au contraire, à Troyes, en dehors de marchands tout à fait indépendants, il y
avait de nombreux et pauvres travailleurs manuels, vivant au jour le jour, de
l’unique fruit de leur vente, sur place, au sortir du métier. On leur achetait
ainsi une marchandise qui se trouvait également en d’autres centres français ou
étrangers à des prix souvent plus avantageux (91). Cette caractéristique
constituait, à l’époque, une sorte d’originalité, comparé à ce qui se passait
dans beaucoup d’autre villes de France et ceci entraînait quelques
conséquences. D’une part, cela offrait du travail à des gens sans qualification
mais, d’autre part, cela fragilisait considérablement l’état d’ouvrier car peu
importait aux marchands de s’approvisionner ici ou ailleurs et le mode de vie
des tisserands troyens n’avait pour eux que des conséquences très relatives.
Le dépouillement des archives hospitalières nous a montré
que l’ouvrier du textile était souvent sur les routes et souvent demi-vagabond.
Ainsi, combien de personnes ont été arrêtées comme ce “Mathieu Gouest,
originaire du baillage de Cosset, Province du Maine, sergé de profession, âgé
de 30 ans, valide, pris le 12 septembre 1725 et amené par les archers de la
maréchaussée de Troyes, comme il mendiait” (92). Dès qu’une période de cherté
survenait, ces petits artisans, vivant “au jour la journée”, risquaient de ne
plus pouvoir vivre uniquement de leurs faibles revenus et de se retrouver dans
la nécessité de faire appel à l’Aumône Générale. Le chômage restait un danger
constant survenant, non seulement lors de crises économiques mais aussi, par
suite d’accident ou de maladie, c’est-à-dire en toutes circonstances provoquant
la cessation du travail.
Face à la crise industrielle qui touchait les villes de la
toilerie, dans les dernières années de l’Ancien Régime, l’Intendant de
Champagne, Rouillé d’Orfeuil s’exclama le 20 janvier 1788, dans une lettre au
Contrôleur des Finances :
« Que peut-on dès lors se promettre de pareils gens qui
ne peuvent être considérés que comme de simples journaliers qui ont besoin
qu’on vienne habituellement à leur secours pour les empêcher de mourir
d’inanition, eux, leur femme et leurs enfants ? » (93).
Ces remarques, tendant à montrer les liens – difficiles à
démêler – entre certaines activités et le vagabondage, sont plus fondées encore
s’agissant des métiers dont l’exercice suppose des déplacements continus.
Il n’est pas évident de séparer du vagabond, le tailleur
d’habits. Serenie Thyé, originaire d’Orléans tailleur d’habits de profession,
est arrêté le 26 décembre 1725 par les officiers de la maréchaussée de Troyes,
alors qu’il mendiait (94). Il est difficile également d’en faire la différence
d’avec le petit marchand itinérant. L’histoire du Sieur Muguet l’illustre
bien : il est arrêté en 1726 car il est considéré comme mendiant. Il sera
libéré quelques jours plus tard, grâce à un certificat du Sieur Joseph
Lescalier, marchand épicier demeurant à Langres, prouvant que “ledit Muguet est
marchand droguet et non mendiant qu’il le connait depuis quatre ans et plus
pour avoir négocié avec lui et être originaire de la même province, notamment à
la foire dernière de Châlons dont le dit Muguet la payer régulièrement” (95).
C’est pour éviter une trop grande fréquence de telles
erreurs que des passeports sont établis pour faire circuler librement des
colporteurs ou des marchands forains à travers le Royaume. Il en est délivré à
un marchand de bagues et de chapelets en 1727 : “ Nous voulons et vous
mandons expressement que vous ayez a laisser surement et librement passer le
nommé Mathurin Jussiot, marchand de bagues et de chapelets allant à St Hubert
avec la femme (…) Le présent passeport sera valable pour deux mois seulement”
(96).
En 1778, les Maires et Échevins de Troyes en délivrent un à Jean Pate, marchand
forain, natif de la Picardie, accompagné de sa femme et de leurs trois enfants.
Ce passeport leur permet de quitter Troyes “estant en foire en cette dite ville
pour le fait de leur commerce (pour) s’en aller en celle des environs de cette
ville, Paris, Orléannois et autres païs de France et de Flandre où ses affaires
l’appellent” (97).
La migration temporaire constitue un véritable vivier pour
le recrutement des vagabonds. Du migrant temporaire à l’errant, les différences
sont très souvent ténues. C’est pourquoi le pouvoir royal, dans les textes qui
répriment mendicité et vagabondage, prend soin au XVIIIe siècle de prévoir ce
cas de migrants temporaires. Ainsi, dans la déclaration du 18 juillet 1724
concernant les mendiants et les vagabonds, l’article XII précise :
“N’entendons néanmoins que sus prétexte de la présente déclaration, il puisse
être apporté aucun trouble ou obstacle aux habitants de nos pays de Normandie,
Limousin, Auvergne, Dauphiné, Bourgogne et autres, même des pays étrangers, qui
ont accoûtumé de venir soit pour faire la récolte des foins ou des moissons, ou
pour travailler ou faire commerce dans nos villes et autres lieux de notre
Royaume” (98).
Il est particulièrement délicat de distinguer fu
vagabondage, les multiples migrations à court rayon d’action des journaliers
agricoles. Dans une déclaration du 25 juillet 1700, le Roi ordonne que les
“mandiants valide doivent travailler à la moisson, vendanges et autres travail
rural pour subsister”. Il est vrai que la stérilité de la terre et les maladies
qui ont sévi en 1693 et 1694, ont provoqué un exode des gens de la campagne
vers les villes ; mais “la plupart ont trouvé tant de douceur à gagner par
la mendicité dans une vie libertine et fainéante beaucoup plus qu’ils ne
pourraient recevoir par le travail le plus rude et le plus continu qu’ils
pouvaient faire, que par la suite, il a fallu prendre des sanctions pour les
retirer de la mendicité” (99). Le 17 août 1700, Mr de Pommereu, Intendant de
Champagne, écrit dans les instructions qu’il donne pour l’exécution de la
déclaration du Roi du 25 juillet dernier : “Les vendanges finies, les
pauvres valides n’auront d’autres secours que ceux de leurs parens ou de la
charité”. Nous sommes, là, en marge du vagabondage.
Voilà autant de situations qui provoquent, ou du moins,
préparent à l’errance. On a le sentiment que, dans la société moderne, le
vagabondage reste une menace importante et dangereuse qui guette constamment le
menu peuple et les pauvres.
2 – Les différents
types de vagabonds
Parmi nos sources, nous trouvons des professions ou des
qualités, numériquement peu nombreuses, mais qui représentent des “types” de
vagabonds ou d’errants.
a – Quelques
professions à risque d’errance
Dans le registre de la Renfermerie, tenu pour le compte du
Roi pour la période du 11 septembre au 31 décembre 1724, on note : 3
tailleurs d’habits, 1 vigneron, 1 manouvrier, 1 compagne maçon, 1 compagnon
cordeur, 1 fileuse de cotton, 1 compagnon savetier, 2 compagnons cordonniers,
soit 11 personnes sur 56 arrêtées par les archers des pauvres ou amenées volontairement
par ces derniers car ils n’ont plus rien pour subsister. Sur les 45 autres
personnes, il y en a 15 définies comme mendiants (on ne connait pas leurs
professions et certains sont même qualifiés de “mendiants de profession”, ils
sont vus comme invalides et 4 sont nommés “vagabonds mendiants”.
Pour l’année 1729, du 1er janvier au 30 avril,
sur le même registre on remarque : 1 tailleur, 1 tourneur et 1 bourrelier
sur 36 personnes, dont 17 invalides, 5 mendiants valides et 6 veuves (100).
Sur un autre registre dénombrant l’entrée des malades, on
rencontre François Coffard, “garçon passant”, natif de Bleurville près de
Bourbonne-les-Bains, rentré le 9 octobre et sorti le 12 octobre 1479 ;
également Pierre Ruvigny, “garçon roulier”, natif de Ruvigny près de
Châlons-en-Champagne, enfermé le 14 novembre 1749. Le 29 juin 1772, un certain
Jean Duché, marin y est accueilli. Il en sortira le 4 juillet (101).
b – Les gens de
guerre
Parmi ces types de vagabonds, on trouve également ceux de la
société militaire secrète. Sur le registre d’entrée des malades à l’Hôtel-Dieu,
on trouve quelques soldats issus du Régiment du Roi, du Régiment Dauphin de la
Reine et des soldats Suisses (102). Sur le
livre des comptes, établi du 1er avril 1728 au 31 mars 1729, par
Pierre Lemuet (directeur et receveur préposé pour la recette et dépense des mendiants
renfermés en exécution de la déclaration du Roi du 18 juillet 1724), on trouve
la mention d’une somme de 371 livres reçue du Receveur des tailles “suivant une
rescription de Mr Delomat, secrétaire de Monsieur l’Intendant, du 7 janvier
1729 pour les soldats et cavaliers qui ont esté malades à l’Hôtel-Dieu receü le
12 janvier 1729”.
Plus tard, les entreprises extérieures de Louis XIV
déterminent en Champagne d’incessant mouvements de troupes. En 1670, c’est
l’occupation de la Lorraine et en 1672, c’est la campagne de Hollande. En 1674,
on redoute l’apparition des Impériaux. En 1681, à l’occasion de l’occupation de
Strasbourg, l’armée, la Cour et le Roi lui-même traversent la Champagne.
En 1712, pendant la guerre de Succession d’Espagne, les
frontières du nord-est sont de nouveau menacées. Des troupes royales viennent
donc en Champagne et se conduisent tout comme les bandes irrégulières de la
Ligue et de la France (105).
Nous n’avons pas retrouvé de documents portant sur les
civils – aux métiers indéterminés ou peu avouables – qui suivent les armées.
Mais, nous pouvons supposer que ce genre d’individus devaient être présents et
nombreux en Champagne, province particulièrement troublée par les nombreux
passages de troupes.
L’Intendant Lambert d’Herbigny pense même que le logement
des gens de guerre est une troisième cause de misère, tant par les désordres
que ces derniers provoquent, que par l’absorption totale des ressources des
villes et villages, pour leur nourriture (106).
Quant aux liens entre les soldats eux-mêmes et les
vagabonds, ils sont multiples. Déjà, pendant une moitié de l’année, le soldat
risque d’être livré à lui-même et donc de mener une vie de vagabond. Cette
tentation sera encore plus forte parmi les déserteurs.
Ce danger existé aussi pour le soldat rendu à la vie civile
et paraît encore plus grand pour l’invalide. En effet, même au XVIIIe,
l’accueil et l’assistance des soldats invalides ne sont pas véritablement
organisés par la Monarchie (107). Nous avons rencontré, lors de nos recherches
sur les registres d’entrées à l’Hôtel-Dieu, quelques mentions de soldats
invalides. Tel le Sieur Pierre Mire, grenadier à cheval du toi, natif de
Perpignan, entré à l’hôpital en décembre 1749. Ou cet autre soldat invalide
décédé en 1686 à l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas.
Il ne faudrait pas en conclure, cependant, que le passage
par l’armée est toujours responsable de l’errance des vagabondes anciens
militaires. Pendant presque trois siècles, l’enrôlement dans l’armée est apparu
à beaucoup, comme une solution possible au problème du vagabondage. Selon les
époques, le pouvoir royal a encouragé ou toléré les enrôlements – plus ou moins
forcés – de vagabonds. De plus, même lorsque l’enrôlement est volontaire, ce
sont le plus fréquemment des miséreux qui s’engagent.
Les analyses de A. Corvoisier montrent que, dès la fin du XVIe, l’armée est
déjà très largement roturière et, au XVIIIe, le recrutement se pratique encore
très largement parmi de “pauvres diables”. On ne saurait donc s’étonner du
nombre des anciens militaires chez les vagabonds.
Un autre type d’errant est le bohémien. Mais, l’étude de ce
genre de vagabond est particulièrement délicate parce que la législation contre
les bohémiens est très dure et appliquée avec rigueur.
Monseigneur le Chancelier écrit, le 26 janvier 1622 à
Monsieur de Monceaux, Lieutenant de la Maréchaussée de Troyes :
« J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite au sujet
des deux bohémiennes que vous avez fait arrêter, vous n’êtes point obligé de
faire juger votre compétence dans le cas dont il s’agit, les anciennes et les
nouvelles ordonnances, entre autres la déclaration du 11 juillet 1682 voulant
que les bohémiens soient jugez sans aucune forme de procès, comme je l’ai
marqué dans ma lettre circulaire du 6 juillet 1721 aux Prévôts des Maréchaux
dont je vous envoie copie » (108).
La peine de galère est systématiquement appliquée pour sanctionner la seule
qualité de bohémien. Ainsi “lesdits Jacques Godefroy, Marie Agnès sa femme,
Estienne de la Tour, seront attachez à la chaîne et conduits aux galères pour y
servir le Roy à perpétuité en qualité de forçats préalablement marqués des
trois lettres G.A.L. conformément à la déclaration du Roy du quatre may 1724”
(109).
On comprend, dans ces conditions, qu’un vagabond arrêté ne reconnaisse pas
volontiers être bohémien !
De plus, le mot bohémien n’a pas seulement un sens ethnique
aux XVIIe et XVIIIe siècles : il désigne, plus que celui qui appartient à
un groupe ethnique, celui qui a un certain genre de vie. Ainsi, dans l’affaire
précédemment citée, il est écrit : “Lesdites Marie Agnès, Marie Barbe
Thomas et Marie Barbe Joseph seront rasées par l’exécuteur de la haute justice
en place du marché à bled de cette ville, et par luy mises hors d’icelle
enjoint à elle de se retirer incessamment et par le plus court des lieux de
leur résidence à peine en cas qu’elles continuent de voyager et vivre en
bohémiennes d’être fustigées et bannies hors du Royaume aussy sans forme ni
figure de procès”. Quel est ce genre de vie si particulier ?
La première constatation que l’on peut tirer de ce procès-verbal
est que les bohémiens semblent se déplacer, non pas seul, mais en groupes, bien
que les grandes compagnies de cent ou deux cents personnes que l’on pouvait
rencontrer au XVIIe siècle aient disparu. En effet, dans les dernières années
du XVIIe, la situation des bohémiens se dégrade car la “Déclaration du Roy
contre les Bohêmes” de 1682, renouvelle et précise des mesures de répression
jusqu’alors peu appliquées. Les Tsiganes ne disparaîtront pas du Royaume, mais
il se feront plus discrets et les compagnies se fragmenteront en petits groupes
(110).
Un dernier type de vagabonds est le pèlerin qui exploite la
piété populaire. Vrais, mais aussi, faux pèlerins, sont difficiles à distinguer
des mendiants sans domicile. Nominativement, nous n’avons rencontré aucun
pèlerin lors de nos recherches. Cependant, nous disposons d’une source
indirecte, attestant de leurs passages dans la ville. En effet, lors de la
répartition des assistés dans les différents hôpitaux de Troyes,
l’Hôtel-Dieu-St-Nicolas est désigné pour recevoir “les pauvres femmes et filles
estrangeres, malades et valides, passans et pelerine, pour une nuit seulement,
si ce n’est qu’elles soyent en langueur de maladie, qui requere plus grand et
long séjour. Et leur sera enjoinct le lendemain matin, vouider incessamment
ladicte ville” En l’Hôpital-St-Bernard seront accueills de la même façon “les
hommes pauvres estrangers valides, passans et pélerins” (111).
En 1775, on organise la “passance” ou “passade”, aumône
donnée aux portes de ville pour que le mendiant, sans entrer, puisse poursuivre
son chemin (112).
Ces quelques données ne rendent pas compte précisément du
monde, très mêlé, des pèlerins qui se dirigent vers les sanctuaires hors du
Royaume ou de l’intérieur de celui-ci. Mais elles nous donnent une idée du lien
qui existe entre le pèlerin et le vagabond. Depuis le règne de Louis XIV, la
Monarchie s’efforce de réglementer les pèlerinages, afin de pouvoir lutter
contre le vagabondage et, également pour éviter l’émigration. Mais la
répétition des textes législatifs sur ce sujet montre leur impuissance.
a – La contrebande
Le délit de contrebande peut être mis en relation avec le
vagabondage. La Généralité de Châlons est un pays de grande gabelle et la
Champagne est, en même temps, une province frontière aussi, “la contrebande
existe-t-elle sur une grande échelle ; et la répression sévère qui tend à
l’arrêter est une cause de désordres graves” (113).
b – La délinquance
Mais les liens entre vagabondage et criminalité ne se limite
pas seulement à la contrebande : la vie même des errants offre tant
d’occasions de délits. Le pauvre qui va de paroisse en paroisse peut s’abriter
dans un cabaret, simple maison vendant du vin, mais, il peut aussi demander
asile dans une ferme (114) et, lorsque dans une maison on refuse l’hospitalité,
ou simplement l’aumône, le mendiant essaiera parfois de menacer. C’est ce que
la langue du temps appelle “mendier avec insolence”. Les directeurs et
administrateurs des hôpitaux de Troyes, en 1713, se plaignent d’une situation
qui illustre assez bien ce propos :
“Les habitants de Bréviandes, ceux des lieux voisins et ceux du faubourg de
Croncels, pour se délivrer de l’importunité des pauvres qui passent, dont la
plupart sont vagabonds et coureurs, leur font entendre que le Fermier de la
ferme de Saint-Lazare est obligé de les loger et de leur donner la
subsistance”.
Or, de l’Hôpital St Lazare, il ne reste seulement que l’église et les bâtiments
du prêtre qui dessert et du fermier, “ce qui n’empêche pas que les pauvres et
vagabonds ainsi instruits, ne fassent tous les efforts pour obliger ledit
Fermier de les loger et nourrir ; et sur son refus le menacent de mettre
le feu comme en effet li pourrait bien arriver en ce qu’ils fument du Tabacs et
se logent par force et violence dans les granges et écuries où il portent du
feu” (115). La menace la plus redoutée, celle qui décide à donner l’aumône ou
le gîte est, évidemment, celle de l’incendie.
Suite à cette affaire, le Lieutenant Général Guillaume de
Chavaudan en profite pour rappeler qu’il est “faicts desfenses ausdits pauvres,
vagabonds et autes personnes passant de se loyer en aucuns endroits qu’elles
soient situées, ni d’obliger et forcer les fermiers d’icelles, de leur donner
aucune chose ni de leur méfaire, ni médire, et en cas de contravention
permettre de les faire arrêter et emprisonner pour leur être leur procès fait
et parfait suivant l’ordonnance” (116).
Les vagabonds sont, de même, à cette époque, souvent
reconnus comme responsable de vols. Dans un mémoire anonyme d’avril 1741
concernant l’exclusion de la mendicité dans la ville de Troyes, l’auteur note
que depuis six ou sept ans, les secours aux indigents ont diminué, provoquant
une recrudescence de la mendicité,
“tant de pauvres étrangers que ceux de la vielle. Et ce nombre de mendiants
étant ordinairement composé de vagabons et gens sans aveu, il a été fait
plusieurs vols et plusieurs effractions dans différentes maisons, plusieurs
habitants avoient essuyé les insultes et les violence des rôdeurs de
nuit ; on avoit lieu de craindre les tentatives de feu. D’aussi grands
inconvenients avoient obligé d’établir pendant quelques tems des patrouilles
durant les nuits” (117).
Ce même mémoire nous donne un autre échantillonnage de
délits commis par les vagabonds : “En effet, outre tous les maux dont on
vient de parler qui ont été bannis par cette exclusion, les personnages sages
et éclairées doivent encore appréhender d’autres inconvénients et d’autres
malheurs que la mendicité peut occasionner. L’importunité et l’insolence des
mendians, leurs débauches et leurs yvrogneries, la privation pour les
véritables pauvres des aumônes qui leur sont comme arrachées par ces vagabonds,
la vue de leurs postures et de leur playes feintes ou véritables, dont les
suites sont souvent si dangereuses pour les femmes enceintes, la crainte du
mauvais air, même des maladies épidémiques, et de la contagion que ces
vagabonds peuvent apporter, enfin la féneantise, suite indispensable de la
facilité que ces personnes lâches trouvent dans la mendicité, dans laquelle ils
élèvent comme eux leurs enfants ; ce qui prive l’Etat de soldats, de
laboureurs et d’ouvriers” (118).
Notre dernière remarque porte sur les raisons de l’attrait
de la ville de notre errance. Il est vrai qu’on trouve, dans le monde urbain,
des possibilités d’assistance inconnues à la campagne. Il s’y développe plus
aisément des institutions charitables, comme à Troyes, l’Aumône Générale dès
1552. La municipalité tente souvent d’exercer une politique frumentaire
efficace et d’organiser des réserves de blés afin de combattre les disettes de
grains et les chertés qui s’ensuivent. De plus le pauvre vagabond trouve
quotidiennement dans cet espace de nombreuses personnes susceptibles de lui
faire l’aumône en côtoyant aussi bien le menu peuple que les hauts dignitaires
ou bourgeois de la cité. On comprend de ce fait que de pauvres hères
“vadrouillent” de ville en ville, à la recherche d’un hypothétique travail ou
de quelque charité. Or, la mobilité géographique est ce qui fait redouter le
vagabond et, dans la conscience sociale, tout migrant lui est assimilé. La migration,
l’abandon de l’entourage familial, mettent l’individu en dehors des attaches
sociales établies, des liens de famille et de voisinage et le rendent
inquiétant ou dangereux pour la société (119).
Au XVIIIe siècle, mendiants et vagabonds sont considérés
comme des groupes sociaux dangereux, des êtres asociaux. Pourtant, deux siècles
plus tôt, ils étaient, partout encore, tenus pour les membres souffrants de
Jésus-Christ. Cette évolution vaut d’être contée et nous tenterons de
l’expliquer succinctement à travers l’exemple de Troyes.
L’Aumône Générale et l’assistance hospitalière à Troyes
L’histoire de l’assistance au XVIIe siècle est
incontestablement marquée par l’enfermement. Mais la lecture de certains
travaux montre que cela ne résume pas toute l’attitude de la société vis-à-vis
des nécessiteux. Les idées sur les pauvres sont partagées entre la tentation de
ne voir en eux qu’un danger social et celle de les considérer comme des
personnages qui conservent une “auréole religieuse” parce qu’ils sont les
représentants du Christ en ce monde. Aussi, les formes anciennes d’assistance
comme les Aumônes, les Hôtels-Dieu, subsistent-elles, tout en se transformant.
A – L’Aumône Générale
à Troyes
Un essai d’Aumône Générale a lieu vers 1530 à l’initiative
de la municipalité, mais ce n’est qu’en 1545 que le Procureur des habitants
demande au bailliage l’autorisation d’appliquer à la ville de Troyes le
règlement de Paris “pour subvenir à l’entretien des dits Pauvres”.
“La grande qualité de pauvres qui se trouvent en ladite ville tant de ceux qui
en sont originaires, (…) que de ceux qui affluent des provinces circonvoisines
les auroient obligée de recourir dès l’année 1552, à la Bonté du Roy Henry
second de glorieuse mémoire, lequel par ses lettres patentes du 27 janvier de
la même année, dressées au présidial en la ditte ville auroit ordonnée que par
les élus et députés de la part des Maires et Eschevins de la ville qui pour
lors avoient la plus grande partie de l’administration des hôpitaux et qui
auroient prêté secours par devant le Bailly de Troyes ou son lieutenant
audit siège Présidial seroit fait
recherche de ce que chacun habitant de la dite ville et faux-bourgs voudroit
libérallement aumône chaque semaine pour ayder a la nourriture des pauvres et
que de leurs offres, refus et réponses il seroit fait un Rolle en chacune
paroisse…” (120).
En 1630, l’Aumône Générale cesse d’être un organisme
indépendant et est rattaché par arrêt du Conseil d’État au bureau des Hôpitaux
Unis.
A l’origine, la gestion était aux mains de 12 commissaires,
dont 6 ecclésiastiques et 6 laïques (121). L’arrêt de 1630 en porta le nombre à
18 qui furent nommés par le Roi :
“Sa Majesté y étant en laditte ville de Troyes le 13 avril 1630 ; en
lettres patentes expédiées en conséquences, réuny tous les hopitaux de laditte
ville en un seul et fixé le nombre des administrateurs, entre lesquels y en
ayan t deux électifs dudit Presidial outre le lieutenant général procureur du
roy aud(it) siège administrateurs nez et perspetuels, les rolles de taxes ont
été faits depuis ce temps chaque année dans le Bureau desd(its) hôpitaux
composé non seulement desdits officiers mais encore de ceux de tous les corps
ecclésiastiques et séculiers et des principaux Nobles Bourgeois” (122).
Au cours des XVIIe et XVIIIe, la composition originelle de
ce Bureau connut de nombreux remaniements. Selon E. Chaudron, aux approches de
1789, celui-ci était ainsi constitué : “un des directeurs des hôpitaux
unis était plus particulièrement préposé à ce service ; un autre, sous le
titre de receveur, était un chef de comptabilité, un percepteur était chargé
des recettes et 20 directeurs, à raison de deux par paroisse, assuraient les
distributions aux pauvres, soit au total 23 membres. Mais en fait, la besogne
était faite par 7 ou 8 directeurs affectés à une ou deux paroisses”.
A l’exception de celles du secrétaire des hôpitaux qui recevait un traitement
trimestriel de 75 Livres, et de l’économe de l’Hôtel-Dieu qui était payé 12
Livres 10 sols chaque trimestre – et qui d’ailleurs étaient pris en dehors des
membres du bureau des hôpitaux – toutes ces fonctions semblent gratuites (123).
Elles étaient d’autre part obligatoires, “nul ne pouvait s’y soustraire” :
un officier de la Monnaie ayant refusé en 1715 le mandat de trésorier, fut mis
en demeure par le tribunal du bailliage d’avoir à l’exercer et le Parlement,
par arrêt du 27 juin 1716, confirma cette décision bailliagère (124).
a – La taxe des
pauvres
L’Aumône générale avait pour principale ressource la “Taxe des pauvres” prélevée dès sa fondation sur les habitants de la ville de Troyes. “Les Directeurs desdits hôpitaux, nous ont fait représenter que les biens desdits hopitaux ne suffisans pas pour la subsistance du grand nombre de malades et de pauvres qu’on a été de tout temps obligé d’y recevoir, il a fallu recourir à des secours extraordinaires et que dans les Moyens qui furent proposés dès l’année 1552, celui d’une Aumône par Imposition fut trouvé le plus convenable, en sorte que par lettres Patentes du 27 janvier de ladite année, le Roy Henry second ordonne qu’il seroit fait un rôle de l’Aumône que chacun des habitants devroit payer proportionnement à ses facultés” (125).
Chaque année, en avril, le Bureau fixait la cote des
contribuables inscrits aux “rôles de l’imposition de l’Aumône Générale”. La
perception de cette contribution d’assistance, autorisée par lette patente de
Henri II en 1552 avait été confirmée par celle de 1553. Le rôle englobait
privilégiés et non-privilégiés, taxés “en égard aux facultés d’un chacun”.
Ainsi, vis-à-vis des “Ecclésiastiques et des Chapitres et Communautés
Séculières et Régulières, lesdites Taxes ne pourront être plus fortes et
n’excèderont pas celles qu’ils ont payés de tout temps et notamment depuis les
cinq dernières années, et qu’à l’égard des officiers et habitants la plus juste
taxe n’excédera pas celle de cinq livres quatre sols par chacun an et celle de
dix livres pour les chefs de compagnie, ainsi qu’elle a été réglée jusqu’à
présent” (126).
Il semble que le Bureau prenait la taille comme base de taxation :
“Qu’à l’égard des habitants imposés à la taille autres que ceux qui sont
employez comme pauvres, ils seront employez dans ledit rôle par proportion la
plus équitable qu’il se pourra, tant par rapport à leurs biens qu’aux sommes
pour lesquelles ils sont cottisez dans les rôles des Tailles”.
Les contribuables non ecclésiastiques inscrits sur les rôles des quartiers de
la ville (Belfroy, Comporté, St Jacques et Croncels)
étaient subdivisés en quatre compagnies (127).
Toutes les contributions étaient reçues par un percepteur
qui les versait à la caisse du receveur de l’Aumône : la recette s’élevait
à plus de 4 000 Livres.
Malheureusement, bien que le rôle dressé par le bureau soit
approuvé et rendu exécutoire par le subdélégué, certains bourgeois se
refusaient à acquitter la taxe ou ne le faisaient que contraints et forcés. A
maintes reprises, le bureau se plaint des résistances qu’il rencontre :
“cependant comme il pourroit arriver que dans les suites le recouvrement de
ladite imposition souffrit de la difficulté et du retard et que les pauvres se
trouveraient en ce cas privés du soulagement et des charités qu’on a voulu leur
procurer s’il n’était pourvu de nos lettres qui doivent autoriser et confirmer
l’imposition de ladite Aumône ; les exposans nous ont très humblement fait
supplier de les leur accorder” (129).
Au début du XVIIIe “les directeurs des hôpitaux de la ville de Troyes croyent
obligés d’avertir le public, qu’ils ont faits jusqu’à présent tout ce qui a
dépendu d’eux pour empêcher la mendicité dans la ville (…), ce qui a constitué
depuis deux ou trois années les hôpitaux dans une très grande dépense, dont ils
ont été fort incommodez, les revenus ordinaires de l’Aumône générale qui sont
beaucoup diminuez et très difficile à recouvrer, ne pouvant à beaucoup près y
suffire” (130).
Ils font même appel aux prêches pour exhorter la population à payer
l’aumône :
“Messieurs les directeurs ajoutent que la plus grande partie négligent et font
refus de payer les cottes annuelles ausquelles ils sont imposez pour le
soulagement des pauvres, desquels abus qui reignent depuis si long tems, et
sont si préjudiciables aux hôpitaux, les dits Sieurs Directeurs se sont plaints
plusieurs fois, mais inutilement, et craignant que ce mal devienne général, et
dans la venue du grand nombre de pauvres et de leurs besoins pressans et
extraordonaires, peuvent se dispenser sans trahir leur devoir, et consentir à
la ruine des hôpitaux, de reiterer leurs plaintes, et d’employer la voix et le
zèle de messieurs les pasteurs pour en arrêter le cours, et exhorter ceux qui
doivent leus cottes des pauvres et les payer incessemment” (131).
Cette “taxe des pauvres” obligatoire est néanmoins
insuffisante face aux besoins de l’Aumône. Aussi, d’autres sources de revenus
sont utilisées : telles les “quêtes qui se font les fêtes et dimanches
dans les églises de cette ville, autrefois toutes les paroisses sans aucune
distinction, quêtaient chacune dans sa paroisse et à son tour, les dames de
qualité et de distinction se faisaient un plaisir, autant par honneur que par
devoir de rendre aux pauvres ce service qui leur était des plus avantageux, les
quêtes se trouvaient bonnes et bien remplies, aujourd’hui les quêtes qui
étaient d’un revenu considérable, sont presque réduite à rien” (132). Dans ce
même document, l’auteur précise que “l’obligation de la quête des pauvres, a
été de tems immemorial, elle est aussi ancienne que l’Aumône Générale, elle
prend sa source de la charité dont les éfets doivent se faire sentir sur tous
les Frères Chrétiens, et elle a pour objet l’humanité qui est commune à tous”.
Différents arrêts de règlement du Parlement de Paris ont été
décrétés pour établir cette quête en faveur des pauvres, les 26 mars 1599, 25
mai 1641 et 23 décembre 1672. Ce dernier ordonne que les deux précédents soient
exécutés “ce faisant que tous les bourgeois, marchands et artisans de la ville
de Paris, seront tenus de faire faire par leurs femmes ou filles, s’ils en ont,
sinon par des personnes de conditions égales à la leur, les quêtes accoûtumées
des Paroisses (…) Quoique ces arrêts de règlement semblent être faits pour les
paroisses de la ville de Paris, ils doivent néanmoins être executez pour celle
de la ville de Troyes, non seulement parce que ces règlements ont pour
fondement le bon ordre et la police qui doivent regner par tout ,
principalement dans les grandes villes ; mais encore parce que par l’arrêt
de la cour du deux septembre 1677 portant enregistrement des lettres patentes
pour la réunion des hôpitaux de Troyes ; il est dit en termes précis que
les dites lettres seront exécutées selon leur forme et teneur conformément à
l’établissement et reglement de l’hôpital général de Paris : l’Arret du
Conseil d’Etat du Roi, tenu en la ville de Troyes, sa Majesté y étant au sujet
de la réunion des hôpitaux du 13 avril 1630 après avoir ouy les députez de tous
les corps de cette ville, aprouve et ordonne les quêtes” (133).
Le second, du 25 février 1718, ordonne l’exécution du
précédent et ajoute que “les paroissiennes seront avertis quinze jours avant
celui auquel la quête doit être faite” (135).
Aux heures de plus grande détresse, des quêtes
extraordinaires venaient s’ajouter à ces quêtes dominicales. Dans un avertissement
adressé à la population, le bureau après avoir énuméré toutes les charges de
l’œuvre annonce qu’il lui faut recourir à une quête générale : “Toutes
personnes sont très instamment suppliées de vouloir faire selon leur pouvoir de
charitez extraordinaire, soit en argent, soit en grains pour subvenir aux
besoins de l’aumône générale dans la conjoncture présente” (136).
En décembre 1693, la province se trouve épuisée par les “enlèvement de grains”
qui se sont faits à Paris ou pour les armées, et les prix augmentent à chaque
marché. Aussi, au palais Royal de Troyes, est convoquée une assemblée générale
où les corps ecclésiastiques et séculiers, les notables bourgeois et maîtres
gardes de quelques communautés sont invités à venir. Il leur faut trouver un
moyen pour faire subsister les pauvres et empêcher la mendicité dans cette
ville. Ils organisent donc une distribution extraordinaire de pain à
l’Hôte-Dieu-le-Comte, chaque lundi du 1er janvier au 1er
juillet 1694, secours donnés “à ceux qui sont compris dans les nouveaux rôlles
arrestez sur les visites faites par les curez et directeurs de chaque paroisse,
de ce qui a été par eux jugé necessaire pour les aider à subsister, pourront
lesdits rolles estre augmentée en cas de mort et de maladie des pères de famille,
ou d’autres accidents et y estre pourvu dans la suite ainsi qu’il appartiendra
sans préjudice de l’aumosne ordinaire des hôpitaux qui sera continuée à la
manière accoutumée”.
Les deniers nécessaires pour cette action, sont imposés “par extraordinaire” et
payés entre les mains du trésorier des hôpitaux, “par toutes sortes de
personnes sans aucune distinction, a proportion de ce que chacun est cotté dans
le rôlle de l’aumône générale des hôpitaux” ; le trésorier doit rendre
compte à la fin des six mois devant le procureur du Roy et les directeurs des
hôpitaux (137).
A ces ressources charitables, il faut ajouter les legs et
dons testamentaires non négligeables au XVIIe, mais qui se raréfient au siècle
suivant.
Le 25 juillet 1627, donation est faite par Jean Serrat,
marchand tanneur et Jeane Herault, sa femme, d’une maison sise à Troyes, rue de
la Grande Tannerie.
Jacques Maison, bourgeois de Troyes, donne, le 10 mars 1633, un demi arpent de
pré situé près des Écrevolles.
Quant à Pierre de Renelet, trésorier de France et dame Françoise de la Grange,
son épouse, ils lèguent la somme de 6 000 Livres employée en fonds
d’héritage.
En 1644, c’est Monseigneur François Briollay, Grand Archidiacre et
Chanoine de l’Église Saint Pierre de Troyes (cathédrale), qui fait don de 12
800 Livres à l’Aumône Générale.
Le 5 janvier 1656, sont enregistrées la donation et la fondation faites
par M. Jacques Hennequin, Docteur de Sorbonne : il donne, au profit du
bureau des hôpitaux unis, la somme de 42 904 Livres de principal en rente avec
réserve des arrérages jusqu’à son décès.
Françoise Rollet, fille demeurant à Troyes, offre le 14 décembre 1674,
600 Livres, à charge de payer 30 Livres de pension viagère.
Trois donations sont faites par M. André Batel, prêtre curé de
Saint-Remy-en-Bousemont (Marne), de 2 350 Livres payées à charge de 150 Livres
de pension viagère, en 1674, 1676 et 1678.
En 1706, Pierre Sémillard, marchand demeurant à Troyes, laisse à l’Aumône
Générale la somme de 6 000 Livres qui doit être employée à l’entretien des
pauvres orphelins que Messieurs les directeurs et administrateurs sont obligés
de retirer des endroits où ils sont en pension depuis l’âge de 6 ans, pour les
enfermer afin d’être instruits et nourris. Il en est de même pour “tous les
biens meubles et immeubles sans aucune réserve, qui se trouveront apartenir
audit donateur au jour de son décès, et après l’entière exécution de son
testament” (138).
A cela, il faut ajouter le produit des “troncs” établis à
demeure dans les hôpitaux, chapître et églises (139).
En décembre 1693, le Bailly établi un règlement sur les
mendiants et pour le soulagement des pauvres à Troyes. Il note que pour toute
charité particulière à faire, il existe des troncs dans les hôpitaux et
interdit toute aumône publique dans les églises et dans les rues “sous toutes
peines qu’il nous plaira d’ordonner”.
Au XVIIe siècle, cette organisation officielle de la charité
est d’autant mieux acceptée des “aisés” qu’elle répond à un double besoin de
charité et de sécurité. Les privilégiés et les bourgeois se reposent sur elle
du soin d’assister les pauvres, de les surveiller et de les mettre, ainsi, hors
d’état de nuire.
L’Aumône Générale est, dès sa première heure, un bureau de
bienfaisance et une organisation de police destinée non seulement à assister
les mendiants, mais aussi à réprimer, sinon à éteindre, la mendicité.
En 1613, parait “un règlement de Monsieur le Bailly de Troyes ou son
lieutenant” organisant la police et la distribution de l’Aumône Générale. Ce
règlement sera confirmé le 15 septembre 1653 (140). Les “Etrangers, vagabonds,
gens sans aveu et fainéants” doivent quitter la ville, sinon ils seront
fouettés sans autre forme de procès. Les “Taverniers, cabaretiers et autres
personnes de ville, fauxbourgs et banlieue” n’ont pas le droit de les héberger
sous peine de 50 livres d’amende et de bannissement en cas de récidive. Les
proviseurs sont chargés d’y veiller par des visites régulières dans les maisons
soupçonnées de servir de retraite aux vagabonds : cela de jour comme de
nuit.
Il est interdit également aux étrangers ou à d’autres gens
de mendier dans les églises. De même, défense est faite à toute personne de
bailler l’aumône en ces lieux, faute de quoi elles seront mises à l’amende.
Mais “pourront neanmoins les pauvres, tant estrangers que domiciliez, demander
l’aumosne au devant les portes des églises, et recevoir celles qui leur seront
volontairement données”.
Un registre, répertoriant la liste des pauvres bénéficiant
de l’Aumône Générale, est tenu et mis à jour chaque dimanche et renouvelé tous
les deux ans. Les pauvres, qui sont inscrits sur ce rôle, reçoivent chaque
vendredi, à midi, une somme proportionnelle à leur besoin, déterminée par le
proviseur selon le rapport “du distributeur de la paroisse”. Pour obtenir ce
secours, il faut être natif de Troyes ou y avoir travaillé depuis six ans. Ce
texte réglemente également la mise en apprentissage des enfants confiés à
l’Aumône Générale. Tout bénéficiaire de cette aumône (pauvres et apprentis)
doit porter une croix bleue sur ses vêtements. Les pauvres valides sont tenus
de travailler, les invalides et les malades sont hospitalisés. Le proviseur
doit visiter régulièrement les familles pauvres, assisté du sergent de
l’aumône, afin de contrôler si les prescriptions sont respectées.
Les personnes inscrites sur ces rôles sont “les petits
enfans qui n’ont age ny moyens de travailler, ou d’apprendre mestier ; les
hommes et femmes vefves, chargez d’enfans, les pauvres estropiez ne peuvent
gaignez que partie de leur vie, et qui par leur travail ne peuvent suffirent à
la nourriture d’eux, leurs femmes et enfans”. Sur ordre du proviseur-distributeur
de leur paroisse, ces pauvres reçoivent gratuitement du pain, de l’argent, des
vêtements et des médicaments sur ordonnance du médecin de l’Aumône Générale.
“Chacun proviseur-distributeur pourra ainsi avoir en sa maison cinq ou six
livres de sucre et pruneaux, pour estre par luy délivrez aux pauvres malades de
sa paroisse, selon qu’il advisera estre necessaire, auxquels pauvres malades
leur sera encore baillé quelques sommes de deniers, s’il paroit notoirement
leur maladie le requerir et meriter. Seront les pauvres malades de verolles,
natifs de cette ville, medicamentez au frais de la dite aumosne s’il y a fonds,
comme aussi les pauvres enfans gaster et tigne et rashe”.
Début XVIIIe, il est même organisé des secours en pain et en
argent pour les prisonniers détenus dans les prisons de Troyes (141). Enfin,
tous ces assistés bénéficient de secours distribués dans leur paroisse. Ils
doivent venir les chercher, chaque semaine auprès des directeurs-distributeurs
correspondants.
Cependant, une autre forme d’assistance était proposée pour les personnes
invalides et malades qui ne pouvaient être autonomes : l’assistance
hospitalière.
D’après Camille Bloche, il y aurait eu, en Province, deux
sortes d’établissements : l’Hôtel-Dieu et l’Hôpital Général. Le premier
reçoit ordinairement des malades des deux sexes ; le second et une maison
de retraite et de traitements pour les vieillards, les infirmes et les enfants
trouvés, un lieu de refuge volontaire ou une maison de détention pour les
“femmes de débauche” (142). Or, il semble que dans le vocabulaire employé à
Troyes, par les contemporains, il n’y ait pas eu cette distinction. Dans les
textes rencontrés, les auteurs emploient le mot “Hôtel-Dieu”, indifféremment,
quel que soit l’hôpital désigné.
Au Moyen-Âge, Troyes entretenait sept hôpitaux, dont six
étaient situé intra-muros et le septième, la maladrerie des Deux-Eaux, dans la
banlieue “Dus à la libéralité des Comtes de Champagne et à la charité du
clergé, six de ces établissements avaient été fondés et rentés du Xe siècle au
XIIe siècle ; le dernier, l’Hôtel-Dieu-la-Trinité, datait de la fin du
XVIe siècle. Les six autres étaient, par ordre d’ancienneté : l’Hôpital
Saint-Nicolas, l’Hôtel-Dieu-le-Comte, Saint Lazare ou la maladerie des
Deux-Eaux, la Maison-Dieu-Saint-Abraham, l’Hôtel-Dieu-Saint-Esprit,
l’Hôtel-Dieu Saint-Bernard, l’Hôtel-Dieu-la-Trinité” (143).
Ces 7 établissements avaient leur administration et leurs
revenus distincts. Or, leurs ressources respectives n’étaient pas toujours en
proportion de leurs charges : les unes étaient bien rentées, tandis que
d’autres n’étaient pas suffisamment “fondées”.
En avril 1630, lors de son passage à Troyes, le roi Louis XIII les réunit par
arrêt du Conseil d’État, sur la requête de l’évêque René de Breslay et de tous
les ordres de la ville. Les lettres patentes furent expédiées et enregistrées
ensuite au Parlement en 1631 (144).
“Par arrêt du 13 avril 1630, sa Majesté auroit jugé à propos
de réunir tous les hôpitaux et maladeries de ladite ville tant ceux de
fondation royale que particulière de même que le revenu d’iceux. Sur cet arrêt
revetu de Lettres Patentes au mois de janvier 1631. Sa Majesté a encore ordonné
que tous les pauvres tant valides qu’invalides et autres seroient classés dans
trois hôpitaux de la ville qui ont été expressément désignés ces trois hôpitaux
sont l’Hôtel-Dieu-le-Comte, l’hôpital de la Trinité et hôpital de
Saint-Nicolas. Les nouveaux administrateurs ont été en outre authorisés à
vendre ou à louer les logemens ou bâtiments des autres hôpitaux qui se
trouoient décharges du logemen des pauvres pour être les deniers qui
proviendroient desdites ventes ou location employés aux besoins des pauvres”
(145).
Cette union perpétuelle et irrévocable concerne :
“L’Hôtel-Dieu-le-Comte, les hôpitaux de Saint-Bernard, Saint-Nicolas, la
Trinité avec la maladrerie appelée vulgairement des Deux-Eaux (…), l’hôpital
Saint-Esprit à la reserve des bastimens et choses délaissés aux Pères de
l’Oratoire tant par le dit arrest du treizieme avril que transaction faite
ensuitte diceluy entre lesdits de l’oratoire et les administrateurs par nous
nommés, comme ainsy les deniers provenant de l’ausmone generalle (…), mesme les
cinquante mil livres provenant de la vente de l’ancien college de laditte ville
suivant la destinantion portée par le contrat de la ditte vente fait par les
deputes du clergé, siège presidial, maire et echevins habitans du dit Troyes
aux filles de la congregation de nostre dame” (146).
Pourquoi cette réunion ? En 1629, le code Michaud
ordonne la “clôture des pauvres” dans toutes les villes du royaume. Ainsi que
nous l’avons dit plus haut, il existe d’autres raisons. Les hôpitaux
connaissent, à cette époque, des problèmes financiers et judiciaires, les
administrations rivales se jalousant et s’affrontant régulièrement dans
d’interminables procès. Dans les lettres patentes de 1631, d’autres motifs sont
encore énoncés : “établir un bon ordre et police pour subvenir à la
nourriture et entretenement des pauvres (…), banir l’oisiveté et fainéantise
qui d’ordinaire se rencontre parmy les mandians et garantir leurs peuples des
dangers que influance et frequentation de telles gens pourroit apporter” (147).
Aussi le roi “ordonne que les malades et invalides qui n’ont aucun moyen de
travailler et gaigner leur vie ny maisons, chambres, ou autres lieux propres a
eu retirer fussent mesnes et distribuer par les hospitaux hostels et maisons
Dieu pour y estre secourus et alimentés des deniers et revenus desdits hôpitaux
(…). Pour faciliter la nourriture et entretenement des pauvres de la ditte
ville tant valides qu’invalides (il sera fait) etablissement de manufactures et
ouvrages publiques pour occuper lesdits pauvres valide (…) lesquels voulons
estre renfermes dans l’hôpital Saint-Nicolas” (148).
Chacun de ces établissements eut une destination
propre : la spécialisation devient une règle généralement observée.
Vers 1617, on fit, pour les pauvres, une répartition des
hôpitaux qui fut confirmée par arrêt du Parlement. En 1630, la réunion
administrative de tous les établissements hospitaliers de la ville de Troyes
changea sensiblement leur destination première.
L’Hôtel-Dieu-le-Comte devient un hôpital de malades et
d’incurables des deux sexes, habitants du lieu ou étrangers. Il assiste les femmes
enceinte, s’occupe des orphelins et relève les enfants abandonnés dans le “tour
d’exposition”. L’hôpital est composé de trois salles ordinairement remplies de
80 et 100 pauvres des deux sexes (149). Dans ses murs se tiennent les séances
du bureau des hôpitaux unis. De 1702 à 1725, un bâtiment est construit pour
abriter la pharmacie. “En fait, elle n’avait été élevée que pour remplacer la
salle des hommes, dites “des vingt-quatre heures” jouxtant l’ancienne chapelle,
de part trop vétuste et insalubre” (150).
Cet hôpital fut en effet reconstruit tout au long du XVIIIe les divers
bâtiments, essentiellement bâtis en bois à l’origine étant dans un état de
délabrement inquiétant.
L’Hôpital Saint-Nicolas était destiné, suivant les
directives de 1617, à l’accueil des femmes et des filles malades, des
étrangères malades et valides, passantes et pélerines, durant une nuit
seulement, à moins que la maladie ne requérât un plus long séjour (151). En
1630, il fut compris dans la réunion des hôpitaux et, au XVIIIe il devint une
renfermerie pour les pauvres valides et invalides des deux sexes qu’on occupait
à différent travaux de manufactures “et surtout à une fabrique de serges
appelées Saint-Nicolas”. Le chapître choisit le maitre spirituel de cet
Hôtel-Dieu, ayant droit de nomination en tant que fondateur, droit confirmé par
un arrêt de 1685 (152).
La Trinité doit son établissement à la charité de Jean de
Mauroy, Seigneur de Charmont, mort en 1570 et de Louise de Pleurre, son épouse,
morte en 1580. Ils érigèrent leur maison de l’Aigle (rue du Cerf) en un hôpital
“en façon de celuy des enfans de la Trinité de Paris”. Celui-ci fut destiné à
l’accueil de douze enfants qui, à l’âge de douze ans, étaient “mis à métier”.
Un maître spirituel devait les instruire de la religion. Quatre siècles plus
tard, les vues de ces fondateurs restent actuelles. Dès le 5 février 1699, les
directeurs des hôpitaux traitaient avec Claude Bagué, maître bonnetier à Troyes
“au sujet de la manufacture des bonnets et bas de layne, pour aprendre et faire
travailler les enfans dudit hôpital : Claude Bagué reçu le titre de Maître
de la manufacture de l’hôpital de la Trinité” (153). Courtalon rajoute que,
lors de la réunion des hôpitaux en 1630 “les fondateurs s’opposaient à l’union
de celui de la Trinité ; mais en 1632, ils se départirent de leur
opposition, à la charge qu’eux et leur postérité jouiroient de tous droits
honorifiques des patrons et fondateurs, qu’ils pourroient assister aux redditions
des comptes et auroient droit de nommer des enfans que les administrateurs
seroient tenus de recevoir. Ces conditions furent respectivement acceptées et
l’acte en fut passé la même année, à Paris, en la maison de Jean de Mesgrigny
alors aîné de la famille” (154).
Les enfants de cette maison sont
habillés de bleu, d’où leur surnom “d’enfants bleus”. Le maître spirituel reste
à la nomination des directeurs et le curé de la paroisse Saint-Jean où se
trouve l’établissement, y exerce tous les droits curiaux.
Au sujet de l’hôpital Saint-Abraham, il faut savoir qu’il
fut converti, en 1516, en une communauté de Repenties ou Filles pénitentes.
Réduit en cendres par le grand incendie de 1524, il fut reconstruit et achevé
au début du XVIIe et, en 1619, les Pénitentes furent remises en possession de
cet hôpital. Mais, en 1630, se trouvant hors d’état de subsister, “l’Évêque
René de Breslay y mit la réforme et leur fit embrasser l’Institut de la
Visitation” (144).
Elles donnèrent tous leurs biens aux Visitandines mais
l’hôpital ne fut pas compris dans la réunion des hôpitaux. Cependant, quelque
temps après, les religieuses furent attaquées à ce sujet par les
administrateurs. Il y eut un procès qui dura trois ans. Enfin, par une
transaction de 1636, il fut arrêté que les biens des Repenties unies au
Visitandines, appartiendraient aux hôpitaux mais, les religieuses de la
visitation devront jouir du revenu de ces biens jusqu’à la mort de la dernière
Repentie (156).
Vers 1673, ces biens occasionnèrent encore un procès entre les administrateurs
de l’Hôtel-Dieu et les Chevaliers de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Enfin, le 22
janvier 1675 un arrêt fut promulgué, faisant des directeurs, les détenteurs de
ces biens (157).
Ainsi, nous pouvons dire, comme l’auteur du “Mémoire pour les filles de
Saint-Bernard”, que cet établissement n’était pas autre chose qu’une
translation d’une des maisons des hôpitaux en un autre et la continuation de
l’œuvres des Repenties qui avait été interrompue. C’est le même institut pour
des “personnes de sexe” qui, ayant vécu dans le désordre, cherchent à en faire
pénitence dans une séparation libre de toutes les choses du monde.
L’établissement subsista indépendamment, car les filles travaillaient pour
assurer leur subsistance (160).
En 1630, Louis XIII décide de maintenir les Pères de l’Oratoire dans la
propriété de l’hôpital, à charge de célébrer l’Office Divin ordonné par les
fondateurs et de remettre au profit des pauvres la pension annuelle qui leur
avait été accordée par les administrateurs, de demeurer chargés de l’entretien
des bâtiments. Les pauvres de cet Hôtel-Dieu furent transportés à celui de
Saint-Nicolas et les Oratoriens s’établirent sur place. (161).
Quant à la Maladrerie des Deux-Eaux, communément appelée
l’hôpital Saint-Lazare, celle-ci connut un destin moins glorieux. Nous n’avons
retrouvé que peu de sources la concernant. Un document écrit par l’évêque de
Troyes en mai 1728, nous apprend sa disparition : “il appartient auxdits
hopitaux une ferme connue sous le nom de Saint-Lazare à l’entrée du village de
Bréviandes et au bout du pavé royal de cette ville, sur le chemin de Bourgogne
ou étoit autres fois une maladrerie ou léproserie communément appelée
l’hospital Saint-Lazare, en laquelle étaient reçeu et soigné les malades
infectez de la lèpre. Lees bastiments duquel hospital ont été démolis depuis
longtems par activité ou autrement, cette maladie s’étante heureusement perduë
dans la nuit des tems” (162). Il ne reste désormais que la chapelle et la
maison d’habitation du chapelain. La nomination d’un prêtre en l’église
Saint-Lazare de la “Maladrerie de Deux-Eaux” appartenait au bureau des hôpitaux
unis de la ville de Troyes (163).
a – L’organisation
générale
Le régime administratif de ces établissements a été abordé
précédemment : en 1630, l’Aumône Générale cesse d’être un organe
indépendant et est rattachée, par arrêt du Conseil d’État, au bureau des
hôpitaux unis. En 1783, Courtalon, dans son “Histoire du Diocèse de Troyes” (164),
nous fournit, quelques renseignements complémentaires quant à l’évolution de ce
bureau :
“L’administration actuelle de ces
hôpitaux est composée de 23 administrateurs dont l’évêque, le vicaire du grand
aumônier et le lieutenant général du bailliage, celui de police, le procureur
du roi sont perpétuels ; les autres qui changent tous les ans par moitié,
au 25 mars, sont 2 du clergé, 2 du bailliage et présidial, 2 de l’élection, 1
avocat, 1 procureur, 10 des principaux notables bourgeois et 1 trésorier qui se
nomme de 2 ans en 2 ans. Ils s’assemblent 2 fois par semaine, le dimanche et le
jeudi à 1 heure après-midy dans l’enclos de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, où doivent
se faire les significations, dans le temps de l’assemblée et non les autres
jours à peine de nullité.
Les administrateurs ont droit d’établir pendant le carême seulement une
boucherie pour vendre les viandes qui excèdent la consommation des malades,
mais ils ont cédé ce droit aux bouchers à condition que celui sur qui tombe le
sort en fournira à l’Hôtel-Dieu autant de deniers livres qu’il se livre au
profit des hôpitaux. On lui fournit le logement (depuis quelques années la
viande de carême se vend à la boucherie même) et sa viande est taxée au-delà du
prix ordinaire”.
La gratuité des fonctions était de règle dans les hôpitaux
de l’Ancien Régime. Elle était compensée par les privilèges personnels dont les
titulaires jouissaient comme les exemptions de logement des gens de guerre, des
tutelle et curatelle, de guet et garde, etc. (165). Les membres “nés de
bureaux” sont, par définition, inamovibles. Quant aux membres électifs, ils
avaient souvent cessé d’être soumis au renouvellement et profitaient ainsi
d’une inamovibilité de fait (166). C’est pourquoi ce système avait pour
principal inconvénient de rendre difficile un contrôle efficace. La
surveillance gouvernementale était impuissante face à la forte autonomie des
administrations hospitalières, maitresses de leurs règlements intérieurs et de
leurs comptabilités.
“Par arrest du conseil d’Etat tenu à Troyes le 13 avril 1630, il a été ordonné
qu’il seroit incessamment procédé à l’union des hôpitaux et maladerie de la
ville et fauxbourgs de Troyes (…) pour estre dorenavant tous les revenus des
hôpitaux et maladeries administrés par dix huit personnages bien reconnus et
affectionnés au bien des pauvres qui auroient ensemblement l’entière
administration, police et corectin de tous les pauvres valides et invalides
tant dedans que dehors desdits hopitaux et l’administration desdits hopitaux et
lieux en dependans et du revenu d’iceux” (167).
Le personnel chargé du service intérieur et des soins aux
malades se composait d’ecclésiastiques séculiers et réguliers, de médecins,
chirurgiens, apothicaires et sages-femmes, de domestiques et servantes. Ces
aumôniers ou chapelains avaient à charge l’administration spirituelle, sous la
tutelle de l’évêque. Le Parlement par son “arrest de 1667, en ne conservant
qu’un maitre spirituel, a laissé aux administrateurs la liberté de faire
acquitter les fondations par qui ils jugeroint à propos” (168).
A l’Hôtel-Dieu, les fonctions spirituelles sont doubles : “la cure des
âmes et l’aquit des fondations”. C’est donc pour remplir ces différentes
fonctions que les administrateurs proposent plusieurs prêtres séculiers.
A l’Hôtel-Dieu-le-Comte “la communauté n’est composée que de
7 religieuses, dont tous les exercices se réduisent à être dans les salles des
malades pour les y servir, elles ne reçoivent d’autres secours du maître
spirituel que celui de la confession (…) encore la plupart des malades
demandent-ils leur confesseur ordinaire qu’on appelle toujours, cela est d’usage”
(169). Le rôle du maitre spirituel consiste à être à côté des malades pour les
consoler, à confesser chaque malade qui entre, à administrer les sacrements et
recommander l’âme et cela, quotidiennement.
“L’arrêt de 1667 procure que les religieux qu’on a vue dans l’Hôtel-Dieu ne se
méloient point du spirituel qu’ils étoient employés au soulagement des
pauvres ; c’étoit des infirmiers qui ne quittoient point les salles et
faisoient ce que font aujourd’hui (1733) les religieuses et plusieur
domestiques, semblable au frère de la Charité que l’on voit à Paris dans
plusieurs hôpitaux, et qui servent les pauvres pas eux-même sans aucuns secours
étrangers” (170).
Il y avait plusieurs ordres au service des pauvres : “les
ordres du Saint-Esprit, de Notre Dame du Mont Carmel et de Saint Lazarre de
Jérusalem (ou Ordre de Saint Lazarre) et les Augustins” (171). Mais, dès le
XVIIe, s’élèvent des plaintes au sujet de ce personnel religieux qui néglige
ses devoirs. Religieux et religieuses sont indisciplinés, résistent aux
administrateurs et intriguent même contre eux.
Au début du XVIIIe, les directeurs et administrateurs des
Hôpitaux réunis intentent un procès “appelans comme d’abus, demandeurs et
défendeurs l’Ordre de Saint Antoine, Maître Spirituel de l’Hôtel-Dieu-le-Comte,
de la même ville, intime” (172). Il est accusé d’une part, de vouloir fermer
aux pauvres malades l’entrée de l’Hôtel-Dieu, dont les revenus sont destinés à
leur subsistance et à leur soulagement pour y substituer une “Communauté
inutile de religieux””.
D’autre part il est également accusé de négliger ses devoirs : “il devroit
catéchiser, mais il ne le fait jamais, ou, tout au plus deux ou trois fois
l’année. Son assiduité auprès des malades pour les consoler se réduit à les
visiter deux fois par jours, il emploie une heure au plus à chaque
visite ; leurs principaux consolateurs sont des prêtres séculiers qui ont
la charité dc venir les visiter gratuitement ; les confessions générales
sont extrêmement rares ; à l’égard de la recommandation de l’âme, le Frère
Mallet s’en est toujours rapporté aux religieuses quoiqu’elles ne soient
destinées qu’au service des malades, et il n’a jamais pris cette peine pour
lui-même”.
Un constat est établi concernant le service du personnel issu des ordres
réguliers :
“ceux qu’il (Frère Mallet) rapporte font seulement foy qu’il y a eu plusieurs
religieux dans l’Hôtel-Dieu. On n’a jamais nié ce point de fait ; mais on
a justifié en même tems que si les administrateurs avoient été les maîtres de
les admettres ; ils avoient aussi eu la faculté de les supprimer. Les
besoins des pauvres et les secours qu’ils tiroient de ces religieux ont fait la
règle de leur conduite, et si on n’en voit plus aujourd’hui dans l’hôtel-Dieu,
c’est la plus grande utilité des pauvres qui a opéré ce changement. C’est
pourquoi l’hôtel-Dieu doit demeurer pour constant qu’il est séculier d’autant
qu’il est de l’intéret des pauvres qu’il le soit”.
Ainsi apparaît le dernier trait et, peut-être le plus
important, des transformations des Hôtel-Dieu au XVIIe siècle. Les communautés
hospitalières se sont multipliées. Les femmes qui se sont engagées dans les
hôpitaux l’ont fait pour servir les pauvres membres de Jésus-Christ et pour
servir le Christ à travers les pauvres. Cependant, ces communautés restent
subordonnées aux autorités royales, épiscopales ou locales et on préfère
confier la direction des hôpitaux à des laïcs instruits aux affaires et à la
comptabilité. Quant aux médecins, chirurgiens et apothicaires, qui ne sont
apparus que rarement pendant de longues décennies, ils deviennent les éléments
essentiels du personnel hospitalier.
L’idée qu’une civilisation se “sépare”, se “partage” de
telle ou telle valeur, de tel ou tel groupe social renié, a été exposée dans le
livre de Michel Foucault “Folie et déraison, Histoire de la folie à l’âge
classique” (173) qui touche par quelques côtés à notre sujet. De même qu’il se
sépare des déments, l’âge classique se sépare des pauvres. Toutefois, la
société s’intéresse encore aux pauvres internés : leur éventuelle
réadaptation au travail et le nécessaire salut de leurs âmes importent.
“Enfermer” ou “Renfermer” les pauvres ont, aux XVIIe et
XVIIIe, un sens précis. Il s’agit de recueillir les pauvres, les mendiants et
les vagabonds dans des hôpitaux, généralement dénommés hôpitaux généraux. Ces
établissements sont, en quelque sorte, des prisons puisque, en principe, les
pauvres n’en peuvent sortir. Ils ont aussi des ateliers puisque le travail de
tous les pauvres valides y est obligatoire. On présente fréquemment ce système
d’assistance comme étant celui de la monarchie de Louis XIV.
De fait, après la création de l’hôpital général de Paris en 1656, le pouvoir
royal s’efforça d’en généraliser la formule dans le royaume. En 1662, il
proclame un édit “portant qu’on établira des hôpitaux généraux dans toutes les
villes et gros bourgs du royaume pour renfermer les mandiants, et les instruire
à la piété selon les anciennes ordonnances” (174). Ce texte s’inspire de
considérations religieuses mêlées à des soucis de police ; il faut empêcher
“les crimes et impiétés” des fainéants et vagabonds (175). Mais les visées
économiques y tiennent aussi une grande place. Le fait que le principal
ministre, Colbert, soit très favorable à cette formule de l’enfermement la
renforce encore comme théorie officielle. De plus, selon J.-P. Gutton, nombre
de notables étaient convaincus de la nécessité de l’enfermement. Ces textes
auront donc des répercussions importantes. (176)
Pourtant, à Troyes, nous ne rencontrons aucun document
attestant la mise en place d’un tel établissement. Nous pouvons avancer deux
hypothèses : soit cette ville était trop petite pour accueillir ce genre
de fondation, soit la population troyenne était opposée à la mendicité et au
vagabondage.
Muriel Jeorger a étudié la structure hospitalière de la
France à la fin de l’Ancien Régime (177) ; certaines de ses remarques
pourraient nous guider, un tant soit peu. En effet, elle note que l’hôtel-Dieu
apparaît comme une institution presque exclusivement urbaine puisque seulement
les 33,85% des localités comptant un hôtel-Dieu ont moins de 2 000 habitants.
Elle observe également que les hôpitaux généraux, prévus dès l’origine pour
jouer un rôle “régional” en désengorgeant de leurs miséreux les principales
villes, se rassemblent, pour l’essentiel (52,62%) dans les centres de plus de 7
500 habitants, bien que ne dédaignant pas totalement des localités plus
modestes.
La population troyenne – bien qu’en déclin dans la seconde
moitié du XVIIe – est de 24 280 habitants en 1649 et de 18 198 en 1695 (178).
La ville pourrait donc avoir, dans ses murs, un hôpital général.
Or, du XVIIe au XVIIIe, nous n’avons rencontré ce terme dans aucun texte
officiel ou privé. De même, nous n’avons aucune trace d’un quelconque
enfermement de pauvres valides avant 1724. Lors même que l’enfermement des
indigents tel qu’il est réalisé dans le royaume, au moins jusque dans le
dernier quart du XVIIe, est dû, la plupart du temps à des initiatives
municipales.
Suite à ces remarques nous pouvons placer en premier plan notre seconde hypothèse :
la population troyenne semble être peu convaincue de l’efficacité de
l’enfermement pour combattre la mendicité et le vagabondage. Aussi, jusqu’en
1724, année ou le pourvoir royal propose pour la première fois, une aide
financière pour enfermer les mendiants et vagabonds, la ville de Troyes se
contentera de refouler les étrangers hors de ses murs. Une hypothèse qui
gagnerait évidemment à être confirmée par des recherches plus approfondies.
L’histoire de l’assistance au XVIIe, à l’échelle du Royaume,
est incontestablement marquée par l’enfermement. Mais, l’abondance des
documents administratifs qui la concerne risque, peut-être de fausser la
perspective de l’historien. D’autres sources, moins nombreuses, montre que
l’enfermement ne résume pas toute l’attitude de la société vis-à-vis des
pauvres.
A Troyes, les idées sur les pauvres semblent être partagées.
Le pauvre est vu comme un danger social mais conserve aussi l’image de
représentant du Christ, acquise au Moyen-Âge. La municipalité de son côté,
tente de contrôler les déplacements des mendiants et des vagabonds.
Régulièrement des ordonnances pour la police générale de la ville sont
proclamées, enjoignant :
“à tous les Estrangers, Forains, Vagabonds, Feneants, gens sans adveu ny
mestier et iconneux, de se retirer incessamment (…) de cette ville et faux
bourgs à peine (…) d’estre battus et fustigez de verges par l’executeur de la
haute justice en vertu de présente ordonnance (…). Enjoint à tous pauvres
mandians de se retirer châcun en leur pays, si ce n’et qu’ils sçachent un
mestier pour travailler en cette ville pour y gagner leur vie” (179).
L’indigent est perçu comme un danger pour la paix publique.
On lui reproche “débauche et yvrognerie” (180). Mais il représente également un
danger pour la santé publique, surtout lorsque la peste sévit dans les
provinces voisines.
“Nous enjoignons derechef auxdits Capitaines, de faire bonne garde avec
deffences de laisser entrer en cette dite ville aucun Estrangers, Forains,
Vagaboonds et gens sans aadveu. Sans avoir veu leur billet et certificat de
santé des lieux d’où ils viennent, qu’il leur rendront afin de leur en estre
donné un autre pour sortir, par le greffier de l’Hôtel de ville (…) ny mesme
laisser entrer en cette ville lesdits Estrangers, encore qu’ils aissent un
billet de santé, s’ils n’ont des affaires qui les obligent d’entrer et rester,
mais les feront conduire par un des supposts iusques au chemin qui va à la
prochaine ville où ils iront ou voudront aller” (181).
Ainsi que nous l’avons déjà noté, elle distribue pain et argent, chaque mois ou
chaque semaine aux nécessiteux. Seuls les invalides et les malades sont
hospitalisées. Mais, l’idée que le pauvre est un personnage sacré, image du
Christ, persiste. Aussi est-il indispensable de l’aider car on s’assure, de
cette manière, une récompense en un autre monde puisque Dieu “nous donne des
biens spirituels pour des temporels” (182). Les différents traités consacrés à
l’aumône montre qu’elle est de “précepte et non de conseil”, c’est-à-dire
qu’elle est imposée par les paroles évangéliques. Cette idée, nous la
retrouvons dans un document datant du XVIIIe, où les directeurs des hôpitaux de
Troyes se plaignent de la baisse des revenus de l’Aumône Générale :
“Afin que le bon ordre étant rétably, et le feu de la charité ralumé, Messieurs
les Directeurs trouvent dequoy fournir à la subsistance et au soulagement de
tous les pauvres, par le secours des aumônes abondantes, qui est un moyen seur
et efficace marqué dans l’Evangile pour obtenir le pardon de ses péchez, et
pour attirer la bénédiction du ciel sur les familles” (183).
L’idéologie de
l’enfermement ne voulait ni ne pouvait modifier cette théologie de l’aumône.
Ses partisans ne se séparent guère des idées traditionnelles de celle-ci, sinon
sur la manière de la donner. Or, les sermons, comme les livres de doctrine, insistant
sur le caractère obligatoire et sacré de l’aumône, n’accordent que peu de place
et d’importance à la manière de la faire, ni à la qualité de son bénéficiaire.
Une instruction pastorale de l’évêque de Châlons en 1710, conseille de ne pas
« examiner si scrupuleusement la vie des pauvres qui ont besoin de notre
assistance, c’est Jésus-Christ qui doit être le principal objet de l’aumône que
nous faisons, et il la reçoit par la main d’un pauvre scélérat comme par celle
d’un pauvre homme de bien”.
b – La prise en
charge du pauvre
Il semble qu’à Troyes, les habitants agissent ainsi depuis
plusieurs années. En 1653, le bailli réaffirme le règlement sur la police et la
distribution de l’Aumône Générale. Aussi est-il interdit “à toutes sortes de
personnes, tant étrangers, que de la dite ville et faux-bourgs d’icelle, à
peine d’estre enfermez, razez et foüettez ; et à toutes personnes, de
donner cy après l’ausmône dans les églises, par les rües de laditte ville ou
faux-bourgs d’icelle, soubs quelque prétexte et pour quelques causes que ce
soit, à peine de trente livres d’amende contre chacun des contrevenans, sauf à
ceus qui auront dessein d’exercer quelques acte de charité, d’envoyer leurs
ausmones és maison des pauvres, ou les mettre és mains des directeurs, troncs
ou tasses à ce destinez, pour estre lesdites ausmones distribuées ausdits
pauvres, suivant leurs besoings et necessitez” (185).
Pourquoi ce règlement ?
“A cause que plusieurs particuliers continüent de donner l’ausmones par les
rües, dans les églises et hors les portes de laditte ville ; Au près
desquelles lesdits pauvres et vagabons se retirent, au mespris et préjudice
desdits règlements qui le deffendent, à peine de l’amende ; Ne jugeant
lesdits particuliers que par leur ausmone inconsidérée, ils fomentent et
entretiennet la dite mandicité et oysiveté : contribuent et donnent
occasion aux abus, desordres et irrévérences qui sse commettent par lesdits pauvres
mandians, tant aux église qu’ailleurs, et si lesdites charitez et ausmone
estoient mises dans les troncs et tasses destinées pour lesdits pauvres, afin
de leur estre distribuées suivant leurs bersoings et nécessitez : les
suppliants auroyent le moyen d’obvier et prévenir les inconvéniens qui
pourroient arriver. S’ils souffroient plus long-temps ladite mandicité et
oysiveté et auroint fonds suffisants pour entreprendre, maintenir et establir
un ordre si nécessaire pour la gloire de Dieu, le bien public, repos et
commodité des habitans de ladite ville”.
Nous retrouvons ce même document, imprimé par l’imprimeur du Roy, Jean
Blanchard en 1666.
En 1633, un autre règlement sur les mendiants et pour le
soulagement des pauvres à Troyes est donné par Monsieur le Bailli. De nouveau,
il rappelle que s’il y a des charités particulières à faire, il existe des
troncs dans les hôpitaux et réitère son interdiction de faire l’aumône
publiquement dans les églises et dans les ruelles (186).
La fréquence de ces règlements tendrait à nous faire penser
que l’aumône manuelle, donnée directement au pauvre, a encore, au XVIIe, la
faveur des habitants de la ville, à la grande déconvenue de la municipalité.
La persistance de l’idée que le pauvre est un personnage
sacré se révèle encore à bien d’autres signes. Par exemple cette coutume qui
reste très vivace : demander à des pauvres d’être parrains ou marraines de
nouveau-nés. C’est ainsi que les enfants trouvés dans Langelot (nom donné au
tour d’exposition de l’Hôtel-Dieu-le-Comte) sont systématiquement baptisés le
jour même et ont des pauvres pour parrains et marraines (187). Persiste
également l’idée qu’avoir un pauvre recueilli sous son toit est une bénédiction
de Dieu et, tout au long du XVIIe, des textes législatifs prescrits par le Bailly,
le Maire ou les Échevins, rappellent l’interdiction “à toutes personnes tant de
la ville que faux-bourgs de retirer aucuns vagabons et gens sans aveu à peine
de cinquante livres d’amende pour la première fois et de punition exemplaire en
cas de récidive” (188).
La fréquence des ordonnances qui condamnent à l’amende ceux
qui recueillent et logent des pauvres – et ce ne sont pas seulement des
aubergistes – indique suffisamment que l’hospitalité accordée à un pauvre dont
on considère la présence comme bénéfice et les souffrances comme rédemptrices,
reste quelque chose de courant au XVIIe.
Le grand renfermement ne résume pas toute l’histoire de
l’assistance du grand siècle et les idées, comme les attitudes de la charité
traditionnelle, semblent demeurer assez vivaces à Troyes. Réformés en 1630,
quelques fois enrichis et agrandis, dotés d’un personnel qui sert les pauvres
pour honorer en eux le Christ, les Hôtel-Dieu prennent, au XVIIe, une
importance grandissante, tant au niveau de l’établissement hospitalier que du
système d’assistance municipale à domicile. Cependant, l’aumône manuelle et
personnelle reste encore très vivace. C’est dire que la mendicité restait une
pratique admise de beaucoup au XVIIe et que le XVIIIe siècle devra, à son tour,
affronter ce problème.
LA SOCIÉTÉ DEVANT LA PAUVRETÉ
BIENFAISANCE,
RÉPRESSION & RÉFORMES A TROYES
L’étude de la mendicité et du vagabondage est, au XVIIIe, un
thème à la mode pour les sociétés de pensées, les académies de province et les
“donneurs d’avis”. Les philosophes ne sont pas insensibles, non plus, à ces
problèmes et il devient relativement aisé de présenter les idées du XVIIIe sur
la pauvreté. Mais ce ne sont là que des idées de penseurs et les législations
royales et municipales n’en tiennent que médiocrement compte. En revanche,
l’application de ces législations révèle les réactions du menu peuple rural ou
urbain, réactions souvent bien différentes des idées à la mode. L’organisation
hospitalière y est aussi marquée de nombreuses survivances. L’histoire des
pauvres au XVIIIe siècle est, ainsi, pleine d’oppositions et ne peut se traiter
sans nuances.
Dans sa thèse “La société et les pauvres, l’exemple de la Généralité
de Lyon (1534-1784)”, J.-P. Gutton a travaillé sur les différents courants de
pensée portant sur l’extinction du paupérisme, de la mendicité et du
vagabondage au XVIIIe. Aussi, nous ne ferons ici qu’une modeste synthèse des
idées de ce siècle sur la pauvreté, afin de pouvoir mieux situer la répression
de la mendicité à Troyes ainsi que l’attitude de ses habitants face à son
application.
1 – Renversement de
perspective
Dans les dernières décennies du XVIIIe, deux thèmes nouveaux
apparaissent dans les littératures, de plus en plus abondantes, consacrées au
paupérisme. C’est d’abord l’idée que l’économie ou la société sont souvent
responsables de la misère. Les écrits des XVIe et XVIIe ne nous ont guère
préparés à de telles remarques puisque, communément, ils soutiennent que la
cause de la pauvreté se trouve, en priorité, chez le pauvre. L’autre idée neuve
est que l’assistance soit être une des tâches du pouvoir politique.
a – La nécessité de
dénombrer les pauvres
Dans la première de ces idées réside le souci de connaître
les causes de la pauvreté et le nombre de pauvres. C’est surtout grâce à Vauban
que s’impose la nécessité d’un dénombrement.
Lorsqu’en 1694, en partie à l’initiative de Vauban, le contrôleur général
Pontchartrain institue la “capitation”, une circulaire prescrit de compter,
dans chaque paroisse, “le nombre de maisons, le nombre de chefs de famille, de
femmes, d’enfants non mariés, de valets, de servantes et de pauvres mendiants”.
Nous avons retrouvé un dénombrement de la communauté de Troyes, envoyé à
Monseigneur l’intendant le 22 janvier 1695 (189) et il semble que ce document
fut élaboré à la suite de cette demande. Ainsi que nous l’avions noté dans la
première partie de cette étude, les chiffres donnés pour les “pauvres
mendiants” restent discutables. Mais ce qui nous parait intéressant ici, est la
méthode employée. Elle consiste en un recensement par tête, établi par des
responsables locaux.
L’impulsion, une fois donnée par Vauban, le souci de
connaître avec précision le paupérisme ne fera que s’affirmer. Mais nous
retrouvons encore de nombreux documents essayant de dénombrer “par feux” les
laboureurs, manouvriers, nobles, roturiers et pauvres. Pour Troyes nous avons
des relevés “de feux” pour les années : 1728, 1730, 1762, 1764, 1772,
1778, 1787. Mais ils sont imprécis ou malheureusement incomplets, et il nous
manque les coefficients multiplicateurs pour connaître précisément le nombre de
personnes par feux.
De l’idée qu’il faut scruter et compter les pauvres, on
passe assez vite à l’idée que l’état économique et social explique la pauvreté.
D’une manière générale, on commence à penser, à la fin du XVIIe, que les hommes
ne naissent pas forcément corrompus et que leurs malheurs et leurs vices
viennent surtout des conditions dans lesquelles ils vivent. Après avoir lu, si
souvent, dans les textes du XVIIe que “l’oisiveté est la mère de tous les
vices”, on lit, au siècle suivant, que “la misère est la mère de tous les
vices”.
b – La misère source
de tous les maux
Les auteurs qui, vers 1700, font du paupérisme une
conséquence de l’état économique et social, développent un certain nombre de
thèmes. On rencontre, par exemple, celui de l’armée facteur de misère dans
l’œuvre de Vauban et on dénonce le rôle des armées dans l’appauvrissement de
certaines régions. La Champagne n’en fait-elle pas partie ?!
En, 1694, l’Intendant Monsieur Larcher se plaint déjà que la province se trouve
épuisée par les enlèvements de grains qui se font pour Paris et aussi pour les
armées (190) et le logement des gens de guerre et autres inconvénients dus aux
passages des troupes affaiblissant la région.
Faire le procès de la fiscalité est aussi un excellent moyen
de démonter les responsabilités de la société et de l’économie dans le
paupérisme. Les contemporains de la fin du règne de Louis XIV croient discerner
dans la France des années 1680 à 1715, une chute de la population qu’ils
attribuent à la fiscalité écrasante. Quelques-uns insistent même sur le rôle de
cette fiscalité dans la désertion de certaines campagnes. Ainsi lorsque les
exemptions sont nombreuses, elles deviennent lourdes à porter par les non-exempts,
dans un régime d’impôts de répartition.
A partir de ces deux idées, la critique de la fiscalité se diversifie. Pour
certains, c’est le poids des impôts et leur levée très défectueuse qui
occasionnent misère et mendicité. Pour d’autres, plus la ponction fiscale est
forte, moins on consomme et moins l’argent circule vite, donc, plus le pays
s’appauvrit. Dans les années qui vont suivre, l’idée qu’un impôt universel et
proportionnel mettrait fin au fléau du paupérisme devient commune. L’ouvrage de
Vauban “Projet d’une dime royale” publié en 1701, n’a pas été étranger dans le
développement de cette idée.
Pourtant de ce que la fiscalité est source de misère,
plusieurs auteurs passent aisément au fait que l’organisation économique
explique aussi le paupérisme. Alors que les mercantilistes du XVIIe pensaient
que la pauvreté s’expliquait par l’oisiveté de miséreux refusant de collaborer
à l’édification d’une économie nationale, dès le début du XVIIIe, on pense bien
au contraire que c’est l’économie qui doit être réformée. Le fameux débat sur
le prix des grains en est une illustration car un prix du blé trop réduit ruine
les cultivateurs et, par conséquence, rend la recherche du travail très
aléatoire pour les manouvriers… On met aussi, très souvent, en rapport, le
paupérisme et la rareté du numéraire ou, à tout le moins, avec sa faible
vitesse de circulation.
Ces auteurs sont également conscients qu’une économie ou une
société transformée ne suppriment pas, d’un coup, l’indigence. L’assistance
reste donc nécessaire mais il faut, aussi la réformer. Beaucoup d’entre eux,
comme les abbés Daguet ou Fleur, dénoncent notamment le peu de soin que les
ecclésiastiques prennent de cette assistance. En fait, elle doit faire partie
des devoirs de l’État.
La période qui va – grossièrement – de 1680 à 1730 aura
ainsi amené un profond renouvellement de la pensée sur le paupérisme. Après
1730 et durant tout le XVIIIe, ces thèmes que nous venons de voir apparaître
seront sans cesse repris, nuancés et diversifiés.
Au XVIIIe, la littérature consacrée aux pauvres et aux
mendiants devient très abondante et de nombreux mémoires paraissent. Il est
très intéressant de noter que c’est l’Académie des Sciences, Belles Lettre et
Arts de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne) qui s’est sans
doute le plus préoccupée de l’élimination de la mendicité. En 1777, le concours
qu’elle ouvre sur les “moyens de détruire la mendicité en France en rendant les
mendiants utiles à l’Etat sans la rendre malheureuse” (191) suscite 118
réponses ! alors que, généralement, un concours académique ne provoque
guère plus d’une quarantaine de mémoires.
D’autres personnes, comme les philosophes et les
encyclopédistes s’intéressent aussi au problème du paupérisme. Voici quelques
traits d’ensemble que nous avons essayé de dégager de l’étude de J.-P. Gutton
et concernant les idées véhiculées tout au long de ce “Siècle des Lumières”.
Ces auteurs montrent une grande dureté à l’égard des
mendiants et des vagabonds. Les motifs invoqués sont assez différents de ceux
du XVIIe et, il est assez rarement question du libertinage. Les raisons de
cette hostilité tiennent à l’économie et à l’ordre public. Les vagabondes terrorisent les paysans, se
rendent coupables d’incendies de récoltes et se font remettre “par force” des
denrées. De plus, ils se constituent souvent en troupes de malfaiteurs. Cette
rigueur à l’égard des mendiants et vagabonds n’exclut cependant pas l’humanité
pour le pauvre mais, c’est seulement dans la mesure où il ne représente pas un
danger qu’il peut être plaint. Celui pour lequel on éprouve volontiers de la
pitié est un pauvre domicilié et, plus encore, un pauvre honteux. Cette
humanité et cette pitié sont en fait des aspects de la “sensibilité” du siècle.
L’idée de la solidarité humaine entraine une obligation qui est celle de la
“bienfaisance”. Ce nouveau sentiment consiste à faire le bien. Il est inspiré
par le souci d’être utile et par l’amour des hommes c’est-à-dire, la
philanthropie. La bienfaisance est souvent opposée à la charité qui est, elle,
inspirée par la pitié et par la volonté d’obéir à un précepte divin. Tout
esprit éclairé se doit de pratiquer cette bienfaisance. Mais on pense aussi que
cette bienfaisance est un devoir de l’Etat et qu’en conséquence, les pauvres
ont des droits.
2 – Des solutions
pratiques
Une fois les principes énoncés, les auteurs proposent des
solutions pratiques qui, quelques fois rompent avec celles qu’avait préconisé
le XVIIe siècle. Pour eux les hôpitaux de grande taille qui constituent des
foyers de contagion sont condamnés. L’hôpital n’est pas adapté à la lutter
contre le paupérisme et doit être essentiellement réservé aux malades et aux
incurables.
En fait, l’idée essentielle de l’assistance est de fournir
du travail aux indigents. De plus, parce que depuis la fin du XVIIe, on est
persuadé que les campagnes se dépeuplent, on voudrait affecter le plus de
mendiants possibles aux travaux de la terre. Quant à l’occupation des pauvres
en ville, ceci doit être du ressort des bureaux de charité. Ils devront
assister les malades et les invalides par des distributions de secours en
vivres, en vêtements ou bien en aidant à payer les loyers. Ils devront aussi
lutter contre la mendicité en contrôlant les pauvres passants et en les
remettant, éventuellement, aux pouvoir publics. Il est cependant admis qu’à
certaines périodes il sera nécessaire d’ouvrir des ateliers de charité qui
offriront du travail à tous, car le travail peut et doit remplacer l’assistance
le plus souvent possible.
De nombreux systèmes d’assistance sont ainsi imaginés par
les théoriciens du XVIIIe, mais encore faut-il prévoir leur financement. L’idée
souvent exprimée est que les biens des institutions existantes forment une
masse considérable que le pouvoir royal doit pouvoir répartir en fonction des
besoins, sans nécessairement respecter la volonté des fondateurs. Ces idées
s’appuient sur le sentiment que le clergé a, parfois, failli à sa tâche
d’assistance, alors que “le bien de l’église est le patrimoine des pauvres”.
Il s’y ajoute parfois la pensée que l’église, reconnaissant
une valeur spirituelle à la mendicité, doit aussi contribuer aux dépenses
d’assistance. Au XVIIIe siècle, on voit aussi se développer l’idée de
prévoyance et apparaitre les systèmes d’assurances. Ce qui suppose également le
développement des vertus d’épargne.
Les écris du XVIIIe sur le paupérisme sont neufs et
audacieux mais, ne vont-ils pas au-delà de ce que les mœurs et le poids du
passé rendent possible ? Et comment ces idées vont-elles se traduire dans
les faits et, plus précisément à Troyes ?
Juste que vers 1700, pour une très large part, la répression
des mendiants et vagabonds était le fait des mesures d’origine locale prises,
souvent, par les échevinages. Au XVIIIe, on a le sentiment que la lutte se fait
à l’échelle du Royaume.
1 – La déclaration du
25 juillet 1700 “contenant règlement sur les mendiants et vagabonds”
La législation du XVIIIe concernant la mendicité et le
vagabondage est précise et, souvent, cohérente ; surtout elle définit
enfin délits et peines.
Les premiers textes importants dans ce domaine sont de 1700.
Une “déclaration du Roy contre les mendiants et les vagabonds” du 25 juillet
prévoit de renvoyer aux champs les paysans qui, suite à la disette de
1693-1694, s’étaient réfugiés en ville. “Elle remettra dans la culture de la
terre, ceux que la stérilité des années 1693 et 1694 avait chassé de la
campagne pour aller chercher dans les villes les Aumônes Publiques qu’on y
faisait, et dont la douceur les a si fort accoutumés à ce genre de vie, que la
plupart ont négligé de retourner à leur travail, et élèvent leurs enfants dans
cette paresse” (193). On sait qu’à cette époque, le pouvoir est hanté par
l’idée que la culture des terres est “désertée”. Cette déclaration prévoit la
peine des galères pour les mendiants valides dès la première récidive. Mais, en
même temps, des ordres sont donnés aux intendants pour qu’ils soient en mesure
de proposer du travail à ceux qui n’en trouvent pas. “Mendiants valides doivent
travailler à la moisson, vendange et autre travail rural pour subsister. Pour
leur assurer les moyens de vivre dans la suite, des ordres sont donnés aux
Intendants et Commissaires pour leur fournir des logements dans les paroisses
où ils veulent se retirer et du travail pendant l’hiver (ou secours) jusqu’au
mois de mars où il sera ouvert des Ateliers publics proportionnés au nombre de
pauvres dans le besoin” (194).
L’intendant de Champagne, Monsieur de Pommereu, envoie aux
Maires et Échevins de Troyes, dès août 1700, des instructions pour l’exécution
de la déclaration royale dans sa Généralité. Comme convenu, les mendiants sont
renvoyés dans les lieux de leur naissance. Ils seront assistés, tout au long de
leur voyage, afin d’éviter qu’ils mendient.
“Les vendanges finies, les pauvres valides n’auront d’autres secours que ceux
de leur parent ou de leur charité ; ceux dont les parents ne pourront ou
ne voudront se charger, seront mis dans des maisons inhabitées qui seront
rendues commodes et logeables par les soins des Maires, Échevins, Syndics ou
Marguilliers à ses dépens à quoy nos subdélégués tiendront la main, et nous en
rendront compte, et en cas qu’ils ne puissent leur procurer du travail pour les
faire subsister, il leur sera payé à chacun cinq sols par jour par ladite communauté,
dont la somme sera imposée et répartie au sol la livre de la Taille, par un
Rôle qui sera visé par le juge des lieux : les Nobles, Ecclésiastiques,
Officiers et autres Privilégiez seront tenus de contribuer à cette dépense pour
laquelle ils se cottiseront volontairement, et le curé de veiller à la
distribution de cette Aumône qui sera faite régulièrement de dix jours en dis
jours” (195).
Ensuite d’autres ordres sont donnés pour l’établissement
d’Ateliers Publics que “Sa Majesté souhaite voir servir dès le mois de mars”.
On ne sait si cette déclaration a été exécutée, nous n’avons pas trouvé de
documents relatifs à son application.
Dans la suite de cette ordonnance royale du 25 juillet 1700, un Arrêt est
promulgué par le conseil d’Etat du Roy, désignant les personnes aptes à juger
les mendiants et vagabonds : “les officiers des Présidiaux, Baillage et
autres principaux Sièges royaux, seront tenus d’assister les lieutenants
généraux de Police, pour juger en dernier ressort les Procès des Mendiants,
vagabonds, conformément à ladite Déclaration du vingt-cinq juillet dernier”
(196). Ainsi, le pouvoir s’efforce, de plus en plus, à préciser les
attributions de chaque juridiction.
Quelques années plus tard, une autre déclaration est
édictée. Ce texte capital marquera l’histoire de la répression de la mendicité
et du vagabondage pour de nombreuses années.
Cette déclaration organise tout à la fois assistance et
répression.
Les mendiants invalides et les enfants doivent, dans le
délai de quinze jours, se présenter à l’hôpital le plus proche de leur
domicile. Ils y sont reçus à la charge de travailler dans la mesure de leurs
moyens. Les mendiants valides disposent du même laps de temps pour retrouver du
travail. S’ils n’en trouvent pas, ils doivent venir s’engager à l’hôpital où
ils sont mis au travail. Passé ce délai de quinze jours, toutes personnes
trouvées à mendier ou à vagabonder sera arrêtée et conduite dans l’hôpital
général le plus proche. Les invalides seront internés à vie ; les valides
seront gardés au moins pendant deux mois. Dès la seconde récidive, la peine est
de cinq ans de galère et des précautions sont prises pour reconnaître les
récidivistes : ils seront marqués au fer d’une marque nouvelle, celle de
la lettre « M ». Mais, la précaution la plus importante est la
création, à l’hôpital général de Paris, d’un “Bureau Général de
Correspondance”. Chaque semaine, tous les hôpitaux du Royaume envoient à ce
bureau une copie de leur registre d’entrée. On peut ainsi dresser un état
général des mendiants arrêtés et le diffuser à tous les hôpitaux et à tous les
officiers de police et de maréchaussée du pays. La déclaration prévoit aussi
une peine de cinq années de galère contre certains mendiants et vagabonds, en
dehors de toute récidive. Ce sont ceux qui mendient “avec insolence” en armes
ou en groupes de plus de quatre, ceux qui portent déjà une marque infamante,
ceux qui déguisent leur identité ou qui simulent de fausses plaies ou de
fausses maladies et les déserteurs. Pour tous ces cas, la justesse se doit
d’intervenir. Si le mendiant ou le vagabond est arrêté dans une ville dotée
d’un lieutenant de police, c’est ce dernier qui engagera la procédure. Arrêté
ailleurs, le mendiant ou le vagabond sera jugé par la maréchaussée.
L’arrestation peut être le fait de toutes les polices mais, pratiquement en
ville, ce sont surtout les archers des hôpitaux qui s’en chargent et, à la
campagne, la maréchaussée.
Il reste à se demander comment cette déclaration fut
appliquée à Troyes.
Nous y avons découvert le projet d’administration pour
l’exécution de cette déclaration royale contre les mendiants (197). Dans la
marge apparaissent les noms des personnes responsables des différents secteurs
de la réalisation du projet. Nous disposons également d’un certain nombre de
registres d’entrée des mendiants valides et invalides qui “sont renfermés en
exécution de la déclaration du Roy du 18 juillet 1724”. En fait, sur les 11
registres prévus par le projet, nous n’en avons retrouvé que 7. Il manque le
registre des passeports, celui pour les délibérations du Bureau, le registre
d’achat des matériaux pour faire travailler les mendiants et profit de travail,
et un des deux prévus pour inscrire les entrées des mendiants.
Il est intéressant de comparer la réalité avec les
prévisions.
Le registre alphabétique où sont inscrits tous les noms des
mendiants qui sont renfermés en exécution de la déclaration, est tenu du 11
septembre 1724 au 1er mai 1729 (198). I sera ensuite abandonné. Pour
quelles raisons ? Peut-être est-ce dû à la perte de rigueur dont faisait
preuve les directeurs des hôpitaux au début de l’application de cette mesure.
Un autre registre est instauré uniquement pour y noter “les
engagements des mendiants valides de l’hôpital de Troyes” (199). Il n’est
utilisé que du 14 septembre 1724 au 24 novembre 1726. Or, en 26 mois, il n’y
eut que 39 mendiants envoyés volontairement pour travailler dans les ateliers
de l’hôpital.
Le 2 août 1724, est mis en circulation un “Registre de
recept et dépense qu’il convient de faire pour l’établissement des mandians
valides et invalides en exécution de la déclaration du Roy du 18 juillet 1724”
(200). Celui-ci nous donne des informations sur l’application réelle de la
déclaration royale. Sur les six archers prévus pour arrêter les mendiants de la
ville, seulement deux hommes (trois en 1726 et 1627) sont commis par messieurs
les directeurs des hôpitaux. Quant aux six gardes qui devaient travailler à la
Tour Boileau, nous ne trouvons trace, seulement que de deux personnes
embauchées pour garder les gens renfermés dans cette tour. A partir de 1728, il
n’en restera qu’un seul. Il en est de même pour La Santé où il ne se trouve que
deux gardes sur quatre convenus initialement. Enfin la situation est identique
à Larrinoux où il n’y a que deux gardes au lieu de quatre et, à partir de 1727,
il n’en reste plus fait mention que d’un seul.
Il est à noter, néanmoins, que si le nombre de gardes est
inférieur à ce qui était projeté, leur salaire est, en revanche, bien plus
élevé : 225 livres par an au lieu de 75 livres ! S’ils sont aussi
chèrement payés, on peut se demander en quoi consistait leur travail…
Les gardes de la Santé doivent “faire bonne et sure garde
des mendiants valides et invalides enfermez en la Maison de la Santé et de ceux
qui seront envoyez par ordre desdits sieurs directeurs du nombre desquels
renfermez il tiendra un registre d’entrée et de sortie jour par jour pour
connoistre le nombre s’il y a des transferts à l’hôpital et les représenter
toutes fois et quantes que requis en sera” (201). Ils doivent également
distribuer le pain, le vin et la viande et tous autre besoin, quotidiennement à
9 heures. L’un des gardes détient la clef de la grande porte afin de
l’ouvrir à toute personne charitable. Ils doivent également faire sortir les
pauvres tous les dimanches et jours de fête pour les conduire à la messe en
l’église Saint Blaise. Surtout, les gardes doivent, non seulement veiller à la
bonne discipline à l’intérieur de cet établissement mais aussi, aux soins des
pauvres quels qu’ils soient : habits, linges, meubles, lessives… Il leur
est permis de porter l’épée, sans en abuser toutefois. Enfin, avant d’entrer en
fonction, chaque garde doit “prêter le serment de bien et dûment exercer la
dite commission”. Cela paraît être beaucoup de travail pour seulement deux
gardes. Encore ne sont-ils pas toujours présents à La Santé.
En effet, non seulement ils doivent surveiller les pauvres renfermés mais aussi
aller chercher, tous les jours, le pain pour ces derniers, à ‘hôpital Saint
Nicolas. De plus, chaque semaine, lorsque le bureau des hôpitaux unis est
ouvert, un des deux gardes soit encore s’absenter de La Santé pour aller rendre
compte aux directeurs et administrateurs des hôpitaux, de ce qui se passe dans
son établissement.
Ce manque de personnel de surveillance devait faciliter les
évasions, d’autant que les pauvres ne sont enfermés dans leur chambre que la
nuit. La journée, ceux qui sont “capables de quelque travail” sont mis à
l’ouvrage par les gardes. Nous n’avons cependant trouvé aucun document
confirmant une quelconque production.
Ce n’est pas le cas pour les renfermés de Larrinoux qui sont
également “mis à métier”. En effet, en novembre 1725, le directeur Louis Auront
remet à l’encontre du Bureau des hôpitaux, la somme de “276 livres 15 sol et 6
derniers provenant du Reliquat du Compte par lui rendu du produit du travail
des mendiants renfermés à Larrinoux”. En mars 1726, il remet la somme de 108
livres 3 sols et 9 deniers provenant de ces mêmes travaux. Trouvant mention
d’achat de cônes en balles, nous en déduisons que les pauvres doivent
travailler sur des métiers à tisser. De 1729 à 1728, nous ne trouvons plus
trace d’un quelconque bénéfice. En 1729 apparaît, dans les recettes, une somme
de “71 livres et 17 sols reçue de Monsieur Pierre Sémillard directeur,
provenant du travail de Larrinoux pendant trois mois, suivant le compte qu’il
en a rendu le 3 juillet 1729”. Un mois plus tard, il dépose à nouveau 20 livres
et 1 denier. L’année suivante cette somme s’élève à 134 livres et 12 derniers.
A Larrinoux, seuls “les mendiants engagés et les mendiants invalides capables
encore de quelques travail” sont enfermés. Il semble donc qu’ils soient les
seuls à travailler rentablement. En fait, nous n’avons aucune remarque sur les
activités des autres mendiants enfermés. C’est pourquoi, même s’ils sont “mis à
métier”, nous doutons de leur rentabilité.
Grâce au détail des dépenses faites par le Bureau des
hôpitaux réunis, nous remarquons que les mendiants sont effectivement nourris,
habillés et blanchis par les Hôtels-Dieu. Régulièrement, l’économe fait mention
d’achat de bas, sabots, toiles, bonnets piqués et droguets. Toutefois, on ne
peut savoir si ces fournitures étaient en suffisance. Ce livre de comptes nous
donnes, certes, bon nombre de renseignements sur les besoins rencontrés dans
l’application de la déclaration royale, malheureusement, sa tenue s’arrête en
avril 1731.
Pour quelle raison ?...
Un autre registre, géré par l’économe de l’Hôtel-Dieu,
contenant les noms des mendiants valides et invalides qui quittèrent l’hôpital,
nous apporte un intéressant constat : en examinant l’évolution du nombre
de sorties annuelles, nous nous sommes aperçus qu’elles augmentaient
brutalement après 1730.
La gestion du registre a été arrêtée en 1733. D’une manière
générale, la tenue de ces registres parait cesser, dans un délai plus ou moins
long, après 1730 et nous ne trouvons plus trace de tels documents en 1733.
Faut-il en conclure que la déclaration de 1724 a échoué ? Qu’elle n’a surtout
pas fait disparaitre la mendicité ? et pourquoi cet échec ?
Il semble que les directeurs et administrateurs des hôpitaux
soient restés attachés à une conception très locale de l’assistance. Au XVIIe,
le bureau des hôpitaux avait été organisé pour débarrasser la ville des
mendiants et les “forains” étaient, alors, refoulés aux portes. Or, voilà que
le pouvoir royal entend interner tous les mendiants, d’où qu’ils viennent. Les
directeurs et administrateurs ne tenaient pas du tout à garder longtemps les
“mendiants forains”. C’est pourquoi, ainsi qu’on le remarque dans le tableau,
aussitôt après avoir purgé leur peine de deux mois de prison, ceux-ci étaient
renvoyés dans leur pays natal.
On constate également que l’administration des hôpitaux de
Troyes semblait admettre la mendicité comme un délit moins grave que ne le
considérait le pouvoir royal. Comment expliquer autrement le fait que nous
n’ayons trouvé que très rarement des mendiants condamnés à être marqués au fer
de la lettre “M” ?
En effet, sur “le registre de l’œconome de l’Hôtel-Dieu pour l’entrée des
mendiants valides et invalides”, nous n’avons rencontré, en 5 ans qu’un cas
unique, celui de “Pierre David, originaire de la Rocelle, agé de 68 ans ramené
par le brigadier de ma maréchaussée de Troyes en conséquence du jugement en
dernier ressort des officiers de police qui condamne ledit advint a estre
renfermé pendant trois mois et à estre marqué de la mettre M en datte du 13
janvier 1726. Lequel a ester transféré en prison suivant l’arrêté du Bureau”
(202). Dans le registre de sorties nous trouvons également deux autres cas en
1732 (203).
Il faut également remarquer que dans cette déclaration pour
la première fois, se manifeste le souci de centraliser l’Assistance. Or, les
administrateurs paraissent très jaloux et très fiers de leur indépendance “Les
directeurs décidaient en toute indépendance et leur action s’exerçait sans
limite, ni contrôle. Rares étaient les interventions du gouvernement, plus
rares encore les visites des inspecteurs généraux” (204).
Mais surtout, matériellement, les hôpitaux chargés
d’appliquer le texte de 1724 ne sont pas préparés à cette tâche. La charge
qu’on leur impose coûte fort cher. Jusqu’en 1727, le pouvoir se montre généreux
et décide de prendre en charge l’entretien des mendiants chaque fois que les
revenus d’un hôpital seront insuffisants. C’est là un pas essentiel dans la
voie de la prise en charge de l’assistance par l’État. De plus, il prend pour
critère de son aide, l’établissement par chaque hôpital, d’un prix de journée,
ce qui est une nouveauté importante. Mais ce système, trop onéreux pour l’État,
est rapidement abandonné et, à partir de 1727, l’intendant reçoit au début de
l’année une somme forfaitaire qu’il a pour tâche de répartir entre les dives
hôpitaux de sa Généralité. On en revient donc simplement à des générosités
royales et, à Troyes, en 1727, pour la première fois depuis le début de
l’application de la déclaration de juillet 1724, le Bureau des hôpitaux
enregistre un déficit de 387 livres.
Pour l’année 1728, le bureau reçoit, en moyenne une fois par
mois, une somme fixe de 1 100 livres et par la suite, une somme de 1 000 livres
seulement, envoyée par le “Receveur des Tailles” ou “des Aides”. On ne
s’étonnera donc pas dans ces conditions, de constater que lorsqu’à la fin de
1733, le pouvoir royal cesse ces générosités, tous les hôpitaux de Troyes
semblent cesser d’interner les mendiants.
a – La déclaration du
3 août 1764
La déclaration du 18 juillet 1724 devait demeurer, jusqu’en
1764 le texte fondamental qui organisait la répression de la mendicité et du
vagabondage. Or, le 3 août 1764, un nouveau texte réorganisait cette répression
et donnait une nouvelle définition qui tenait compte de la fréquence des
“cessations de travail” pour le menu peuple : “ceux qui depuis six mois
révolus n’auront exercé ni profession, ni métier, et qui n’ayant aucun état ni
aucun bien pour subsister ne pourront être avoués ou faire certifier de leur
bonne vie et mœurs par personne digne de foi” (205). Les infirmes, les
vieillards, les femmes et les enfants doivent être enfermés dans les hôpitaux
les plus proches et cette nouvelle déclaration remplace le bannissement pour
les vagabonds valides par les galères !
b – Les dépôts de
mendicité
En 1724, l’enfermement des mendiants s’était fait dans les
hôpitaux or, l’expérience avait trouvé que les directeurs répugnaient à
accueillir des mendiants inconnus. Aussi, une circulaire, adressée aux
intendants le 5 septembre 1764, les incite à ouvrir des dépôts de mendicité.
Comme les résultats de cette recommandation furent médiocres, un arrêt du
Conseil du 21 octobre 1767 en prescrit l’ouverture partout. “Dès lors, et
jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les déports de mendicité, internaient les
mendiants sans jugement, par simple mesure administrative” (206). Dans la
pratique, ces dépôts de mendicité devaient recueillir aussi bon nombre de vagabonds
car, la déclaration de 1764 était si sévère qu’elle ne fut qu’assez rarement
appliquée à l’encontre de ceux auxquels on ne reprochait pas d’autres délits.
En 1775, ces dépôts furent tous fermés (à l’exception de 5
d’entre eux) par Turgot, partisan de l’assistance dans les paroisses par des
bureaux et des ateliers de charité. Après sa chute, une circulaire du 29 mai
1776, prescrivit leur réouverture.
A Troyes, au XVIIIe, il n’y a pas de dépôt de mendicité. Le
plus proche se trouve à Châlons. La ville semble à ce moment-là plus favorable
à l’assistance telle que Turgot la concevait, en créant un bureau et des ateliers
de charité.
c – Les ateliers de
charité
Dans un siècle qui fit preuve de beaucoup d’intérêt pour les
routes, l’idée d’employer les mendiants à des travaux publics eut beaucoup de
faveurs. Dès 1770, le Contrôleur général Terray fait ouvrir, par les intendants,
des ateliers de charité. Cette pratique n’est pas nouvelle. Déjà en 1699, le
contrôleur général avait demandé aux intendants “d’examiner en quels endroits
de leur généralité il serait utile pour le public de faire travailler de cette
manière, observant que le fort de ces ouvrages doit consister en remuement de
terre, et peu de maçonnerie (…) pour s’y occuper et employer toutes sortes de
personnes de tous âges et de tous sexes (…) Monsieur Larcher (Champagne) fut le
seul intendant qui refusa l’ordonnance destinée aux ateliers publics, trouvant
trop de désavantages à exécuter cette mesure et trop de difficultés à employer
convenablement les fonds (lettre du 22 mars)” (207).
Il faudra attendre le 4 octobre 1770 pour voir la création
d’un bureau de charité à Troyes, afin de “soulager les pauvres qui se trouvent
dans la misère, par la cherté et la rareté des grains. Pour faire les fonds de
ce Bureau chaque corps de compagnie avait promis de contribuer à titre
d’aumône, pour une certaine somme ; que les Maires et Echevins avaient de
leur côté, promis de donner celle de douze mille livres de l’avis du Conseil de
Ville” (208).
Mais pour cela, les officiers municipaux devront emprunter cette somme au nom
des habitants de la ville, à constitution. Le mois suivant, le roi ordonne de
distribuer des grains de la Province de Champagne pour faire cesser la disette
et il ajoute à ce bienfait une somme de 150 000 livres pour établir des travaux
publics. A la somme accordée à la Ville de Troyes par l’intendant viendra
s’ajouter un nouvel emprunt de 40 000 livres fait par la Ville, pour “acheter
au prix courant les cotons filés et les étoffes des fabricants qui ne
touveroient à les vendre, même ceux des environs qui sont pauvres et dans
l’habitude de vendre en cette ville et d’n faire un magasin pour les vendre
lorsque l’occasion favorable se présentera. Par ce moyen on entretiendrait tous
les artisans dans leur genre de travail ordinaire, que l’on soutiendrait les
manufactures et le commerce auquel la ville doit son existence”.
Mais, le Roi “recommande aussi de ne pont perdre de vue le
bureau de charité qui vient de se former et d’on l’objet est de soulager les
pauvres infirmes et invalides hors d’état de travailler, ainsi que ceux qui à
cause de leur nombreuse famille ont besoin de secours” (209).
L’année suivante, cette somme issue des générosités royales
et de l’emprunt municipal, est utilisée, non seulement pour l’achat de cotons
pour soutenir la filature, mais aussi pour l’acquisition de riz et de grains
(seigle, orge, avoine, froment) que le bureau de charité redistribue aux
pauvres (210).
A ce dernier incombait également la lourde tâche d’organiser
les ateliers de charité. Le contrôleur général Terray, encourageait les
intendants dans cette voie car le “seul moyen de soulager efficacement le
peuple et de le mettre à portée d’acheter des dentées qui lui sont nécessaires
est de lui procurer un salaire et d’établir à cet effet des travaux publics
dans tous les lieux où cette ressource peut être nécessaire. Ce secours rejaillit
sur le pauvre seul, le riche ne se présente pas pour travailler. Il ne peut
donc point y avoir d’arbitraire dans la distribution de ce bienfait ;
quiconque en a besoin y a un droit certain, en se présentant au travail et en
se mettant en état de participer aux salaires qui en sont la juste récompense”
(211).
A Troyes ou dans ses environs, ces ateliers de charité
consistaient en différents travaux : déblaiements, remblayages, entretien
des remparts de la ville, assèchement de marais (tel celui de Saint-André
(aujourd’hui Saint-André-les-Vergers), entretien et réparation des routes pour
faciliter l’apport d’approvisionnement pour la cité, ouverture de fossés pour
l’écoulement des eaux … (212). Il y est admis des personnes de tous âges et de
tous sexes. Souvent les vieillards, les femmes et les enfants sont occupés à
transporter la terre. Le travail est rémunéré à la tâche et non à la journée.
Lors de l’ouverture d’un atelier, une affiche est placardée dans les rues de la
ville, annonçant la date et le lieu des travaux (213). En décembre 1787, un
règlement sur le régime des ateliers de charité est arrêté par l’Assemblée
Provinciale de Champagne. Il établit toute l’organisation des chantiers,
techniquement, administrativement et financièrement (214).
Nous rencontrons de nombreux ateliers dans les environs de
Troyes, surtout dans le dernier quart du siècle, à Vaudes, Soligny-les-Étangs,
Montceaux, Lusigny, Luyères, Fouchères, Saint-André, sur la route de Troyes à
Vitry-le-François par Creney, Jassaigne, Balignicourt,
Saint-Léger-sous-Margerie, etc. Leur degré d’utilité est établi selon deux
critères : les moyens de subsistance qu’ils procurent aux malheureux d’une
part, et d’autre part, les nouvelles communications qu’ils ouvrent à plusieurs
paroisses pour, par exemple l’exportation des denrées provenant des villages
environnants vers les marchés de la ville.
En 1789, les députés composant la Commission Intermédiaire Provinciale demande
de préférer le premier objectif : “le premier moyen nous paraît,
Messieurs, dans cette année devoir obtenir une préférence marqué et le droit
que vous avez de faire participer successivement toutes les communautés à un
bienfait auquel elles ont un droit proportionné à leur besoin vous fera sans
doute rejeter les projets qui présenteront des travaux dont l’exécution
demanderait une révolution de plus de trois ou quatre années” (215).
Il faut cependant ajouter que les chantiers à la fin de ce
siècle, ne furent pas forcément établis là où la misère était la plus grande,
comme l’aurait voulu le contrôleur général, mais là où les notables, seigneurs
ou abbayes, offrirent des “contributions volontaires” pour grossir les
ressources des ateliers. Pourtant, les paroisses maltraitées par les
intempéries de saisons, dégâts du gel ou dégâts des eaux comme à Fouchères,
auraient dû avoir la préférence de la distribution de ces fonds (216).
Les ateliers de charité constituèrent toutefois un moyen
efficace de lutter contre la mendicité. De plus, ils mettaient en pratique
l’une des idées nouvelles du XVIIIe : l’assistance par le travail et
l’étude des théorie nous montre que d’autres idées neuves pouvaient se
concrétiser.
C – De la théorie à
la pratique : nouveauté et survivance dans l’organisation de l’assistance
à Troyes
Les organismes d’assistance à Troyes au XVIIIe et notamment
le bureau des hôpitaux, subissent assez profondément l’influence des idées
nouvelles et le thème, si souvent rencontré chez les théoriciens, qu’il n’est
d’assistance efficace que par le travail y est mise en pratique.
1 – L’assistance des
pauvres à la fin de l’Ancien Régime
a – L’assistance par
le travail
Lorsqu’au dernière siècle de l’Ancien Régime, on parle de
l’assistance par le travail, c’est essentiellement au travail industriel que
l’on pense et, dans les hôpitaux nous rencontrons d’intéressantes initiatives.
Les Hôtels-Dieu de la ville de Troyes, favorisés par les
lettres patentes de 1631, établies lors de la réunion des hôpitaux par Louis
XIII, qui les avaient autorisés à avoir tous les ateliers qu’ils désiraient,
recherchent constamment, au cours du XVIIIe, les meilleures “manufactures” pour
leurs pensionnaires.
A l’origine, le but premier qu’ils poursuivent est moins de
rentabiliser la manufacture que de procurer un emploi utile. Un mémoire de 1772
le précise assez nettement et les motivations de l’établissement étaient déjà
exprimées dans les lettres Patentes de 1631, “bannir la fainéantise et
l’oisiveté et pourvoir à la subsistance et l’entretien des pauvres”. Depuis cette
époque, il y eut toujours, dans ces hôpitaux, deux manufactures : l’une de
draperie dans l’hôpital de Saint-Nicolas et l’autre de bas au tricot dans celui
de la Trinité.
En 1744 et 1745, le commerce de la ville consistant
principalement en basins et toiles de fil et coton, ayant considérablement
diminué en raison de la guerre, les administrateurs des hôpitaux, obligés par
l’État à pourvoir aux besoins des pauvres du dehors, comme à ceux du dedans,
firent venir de Marseille, des cotons et laines et occupèrent les pauvres à
filer.
En 1746, le commerce reprit vigueur. Les administrateurs cessèrent alors la
distribution des cotons mais ils se trouvèrent surchargés, ne pouvant s’en
défaire qu’à perte, par les stocks qu’ils avaient en filature. Pour les employer
à la plus grande utilité des pauvres, ils se déterminèrent, en conséquence des
Arrêts de 1630 et Lettres Patentes de 1631, à acheter des métiers à bas qu’ils
firent installer dans l’hôpital de la Trinité. Ce nouvel établissement
réunissait plusieurs avantages :
1° - L’emploi des cotons déjà filés et de ceux qui se
fileraient ensuite journellement
2° - Un moyen de donner un métier aux orphelins qui seraient
assez forts pour soutenir le travail sur le métier à bas, tandis que les plus
faibles prendraient le métier de serge qui continua d’être utilisé à l’hôpital
de Saint-Nicolas longtemps après l’établissement de la manufacture de la
Trinité.
3° - Le profit des ouvrages de bonneterie servirait, pour
partie, à payer des apprentissages chez des maîtres de différentes professions
à ceux qui n’auraient ni le goût du métier de serge, ni le tempérament assez
robuste pour conduire le métier à bas (217).
La prospérité de cet atelier entraîna les protestations des
ouvriers bonnetiers de la ville qui dénonçaient, notamment, l’emploi aux côtés
des “enfants bleus”, d’ouvriers qualifiés recrutés en dehors de
l’établissement. Après des années de procès (il débuta en 1768), un arrêt rendu
en 1775 permit aux hôpitaux “de faire fabriquer dans l’intérieur de leurs
maisons, par tels ouvriers qu’ils jugeront à propos d’employer, toutes sortes
d’ouvrages de bonneterie au métier” (218). Ces manufactures eurent un réel
intérêt économique au cours du XVIIIe siècle. D’autres ateliers s’y ajoutèrent
mais ne durèrent parfois que quelques années car ils n’étaient destinés qu’à
fournir aux besoins courants de la maison, comme la lingerie ou la cordonnerie.
Ainsi, en 1779, Jean Theblin, cordonnier et savetier est
“admis pour travailler pour le compte du dit hôpital en cordonnerie et savetier
et même montrer sa profession aux enfants de cet hôpital Saint-Nicolas, qui se
trouveroient avoir de la disposition” (219).
Il en fut de même pour Françoise Bignon “reçue couturière en l’hospice en 1771,
âgée de 36 ans, 7 à 8 ans qu’elle travaillait en cette maison, elle s’y est
conduite sagement. Elle a vécu jusqu’à l’âge de 69 ans” (220).
Les hôpitaux de Troyes ont essayé d’établir d’autres
manufactures pour y employer les pauvres.
Mais ils commirent quelques excès dans l’embauche d’ouvriers spécialisés,
qui furent parfois plus nombreux que les pensionnaires de l’Hôtel-Dieu. Ceci
provoqua quelques procès avec les communautés respectives. Ainsi, le 24 juillet
1716, un arrêt du Conseil, rendu en faveur des drapiers, enjoint aux hôpitaux
de ne faire travailler à la draperie que leurs pauvres valides et de renvoyer
tous les autres ouvriers. (221).
En fait, la majorité des manufactures d’hôpitaux était
prévue pour accueillir les enfants et les adolescents, suivant en cela la pensée
du XVIIIe qui veut qu’il soit plus facile “d’accoutumer” au travail un jeune
pauvre que de rééduquer un oisif. Aussi, bien le souci de fournir du travail
est généralement lié à celui de donner une éducation. Nous retrouverons cette
idée lorsque nous traiterons plus particulièrement de l’assistance des enfants
pauvres.
Si le bureau des hôpitaux essaie d’appliquer de nouvelles
mesures d’assistance répondant aux idées des théoriciens du siècle,
l’Échevinage de la ville développe également de nouvelles formes de secours en
tentant de rapprocher le plus possible les institutions d’assistance des
assistés.
b – Les initiatives
municipales
A partir de 1771, la ville de Troyes organise des secours
médicaux à domicile. C’est ainsi qu’il est payé “au sieur Jean Baptiste
Drevelle, dentiste demeurant en cette ville, par le syndic receveur de la
ville, la somme de cent livres des deniers de sa recette pour une année des
honoraires à luy attribué en vertu de la délibération prise en l’assemblée des
Notables de cette ville le trois may 1771, à cause des secours gratuits qu’il
donne tant aux pauvre de ladite ville que faubourgs et qui échoira au dernier
de décembre courant mois et an mil sept cent soixante et onze” (222).
Nous avons trouvé ce même document attestant le paiement par la ville de 100
livres à ce dentiste, juste pour l’année 1785. Nous pensons que cette pratique
a pu durer jusqu’à la Révolution.
L’assistance municipal consiste également en distributions
de bois aux pauvres, lors d’hiver rigoureux et particulièrement long (223).
Pour mener cette action, l’Échevinage fait appel aux curés de paroisses. C’est
à cet effet qu’il écrit au curé de Saint Jean, le 15 février 1770 :
“Vous êtes priés de la part de Messieurs les Maire et Échevins de la ville de
Troyes de faire délivrer des billets aux pauvres de votre paroisse pour la
quantité de cinq cent fagots qui seront distribués à l’hotel de ville a
commencer demain seize fevrier” (224).
De le même façon, il effectue des distributions de “braise et de mottes, aux
pauvres de la ville et faubourgs qui étaient dans un extrème besoin dans les
courant de l’hiver, ladite distribution faite en vertu des ordres de MM. les
Maire et Echevins” (225).
[Pour les “braise et mottes” il faut comprendre “charbon de
bois et mottes de tourbe séchée”]
Une forme d’assistance incombait, tout particulièrement aux
Maire et Échevins de la ville de Troyes, à la fin de l’Ancien Régime :
l’approvisionnement des marchés lors des disettes de grains. En 1771, ils
dépensent la somme de “1 850 livres 7 sols 9 deniers qui s’est trouvé de perte
sur les grains qu’avaient été tirés de différents endroits et qui ont été
exposés en vente pour l’approvisionnement des marchés” (226). Cette année-là,
une partie des blés est achetée à Provins chez le sieur Rousselet Bourjot,
marchand (227). En fait, une part des grains achetés par la ville est mise en
vente sur le marché et l’autre part est directement livrée aux boulangers afin
d’éviter tout problème de distribution (228).
Dans cette œuvre de bienfaisance, l’Échevinage est souvent
aidé par les Dames de Charité. Cette confrérie charitable fut fondée en 1618
par Saint Vincent de Paul, elle précédait les Filles de Charité, autre
fondation de ce prêtre datant de 1633. Les Dames de la Charité n'étaient pas
liées par des vœux, ni par la vie commune. Elles assistaient les pauvres chez
eux, servant d'intermédiaires entre le pouvoir local et les miséreux. Étant
très proches de ces deniers, elles pouvaient mieux cerner les réels besoins de
chaque famille nécessiteuse. Elles exerçaient non seulement une surveillance
sur la vie normale et religieuse, mais étaient aussi chargées de la
distribution d’argent émanant de l’Échevinage et de celles du bois, des mottes
et braise, de la nourriture et des vêtements. A cette intention, un mémoire fut
fourni en 1760 à messieurs les Maire et Échevins de la ville de Troyes par
Claude Collot, sergent de la ville, les informant des “sommes par luy payer aux
dames de charités des paroisses de cette ville à cause des besoins pressants
des pauvres et rigueur de l’hiver” (229).
Pour la paroisse de St Nicolas 24
livres
St
Pantaléon 36 livres
St Jean 100 livres
Ste Madeleine 42
livres
St Remy 72
livres
St Frobert 36 livres
St Jacques 34 livres
St Nizier 90
livres
St Aventin 48
livres
St Denis 36
livres
538 livres
Nous livrons ce document en intégralité car il nous donne
une information très intéressante sur la répartition topographique des pauvres.
L’assistance à Troyes, à la fin de l’Ancien Régime, tend à
se décentraliser mais, cette volonté contribue aussi à expliquer certaines
survivances.
Ainsi, on continue de doter les filles pauvres. Le 4 janvier
1787, le curé de Fresnoy reçoit de M. Collot, prêtre de l’Oratoire, la somme de
60 livres provenant d’une rente que la Maison du Saint-Esprit de Troyes donne
pour aider à marier une pauvre fille. Le 20 décembre 1786, le curé de St
Pantaléon avait reçu du supérieur de cette maison, la même somme pour marier
une fille de sa paroisse. L’année suivante, le curé de Viâpre-le-Grand reçois
également 60 livres pour “estre employée à l’acquis d’une œuvre de charité dont
est chargée ladite maison, pour aider a marier une pauvre fille de la paroisse
qu’ils jugent à propos de choisir à cet effet” (230).
La ville aussi dote des jeunes fille (231) “Louis Vernier
manouvrier, fils de Denis Verner, vivant, sa mere Marguerite Bouquet, morte
depuis sept ans, le dy Vernier fils demeurant depuis quinze jours aux
faux-fossés, le père ne donne rien, épouse Marie Jeanne Guyot, fille de Nicolas
Guyot manouvrier mort depuis dis sept ans et Jeanne Gatrot, vivante, sa mère”
qui est dotée par la ville en 1781.
L’Échevinage donne souvent une dot aux filles qui épousent un homme plus riche
qu’elles. Par exemple, Marie Madeleine Le Gendre, fille d’Antoine Le Gendre
vivant et de Marie Simoun morte il y a huit ans à qui le père ne donne rien,
est dotée par la ville afin d’épouser Roc Madeleine Girardot, à qui les parents
donnent sa maîtrise, une boutique de trois métiers et un habillement, le tout
est estimé à quatre cents livres.
Après trois siècles d’efforts pour organiser l’assistance
publique, on constate que le rôle de la charité privée ou de groupements
charitables privés reste assez important. Ainsi Ane Pierre, fille âgée de
vingt-quatre ans, du faubourg Croncels, est dotée le 28 septembre 1781 par
“Messieurs les officiers et Chevaliers de l’Arquebuse” pour épouser Jean
Baptiste Creney, natif de Troyes, compagnon tisserand de vingt-six ans (232).
Des notables, des personnes pieuses, tentent par leurs
initiatives personnelles d’apporter quelques remèdes aux maux des pauvres.
Monsieur Le Bey, curé de Saint-Nizier, sensibilisé par l’état de plusieurs
orphelines qui n’avaient point de retraite assurée et en était réduites à
mendier, leur donna, sur sa paroisse, une maison qu’il tenait de sa famille. Il
fut autorisé par Lettres patentes du 27 août 1703, enregistrées au Parlement en
1705, à les faire travailler à toutes sortes d’ouvrages de manufactures.
“Il fut arrêté qu’on n’y recevrait pas de filles avant l’âge de six ans,
natives de la ville ou du diocèse, orphelines de père et de mère, et qu’on les garderait
jusqu’à l’âge de vingt ou trente ans. Cette maison n’a aucune relation au
bureau général des hôpitaux : elle a ses administrateurs particuliers,
dont trois administrateurs nés, l’Évêque, le doyen de la cathédrale et le curé
de Saint Nizier ; les autres électifs sont un chanoine de la cathédrale,
un conseiller de ville et deux notables bourgeois” (233).
En 1783, elles sont au nombre de 30 ou 35 et on les appelle “orphelines de
Saint Nizier”, puisqu’elles sont établies sur cette paroisse. Cet
établissement, totalement autonome, vit sur la vente des produits fabriqués par
ses orphelines. En 1618, la vente de cotons, filés par les pensionnaires
pendant neuf mois, leur rapporte la somme de 181 livres 3 sols et 6 deniers
(234).
D’autres établissements ont été fondés par des actions
privées mais, ils n’ont pas toujours eu autant de chance.
En 1705, les orphelines de l’Hôtel-Dieu sont établies dans
une maison par trois sœurs, Mesdemoiselles de Moncerf. Elles y demeurent 17 ans
et sont ensuite transférées dans une autre maison, laissée aux hôpitaux par
Monsieur Maflot, notaire. Mais, vers la moitié du XVIIIe, l’établissement
périclite jusqu’à sa totale disparition.
Une autre communauté qui dut son établissement à Monsieur
Nicole, auteur d’essais de morale, eut le même sort. Ce dernier s’étant retiré
à Troyes, fin 1668 ou début 1669, voulut instituer de petites écoles pour les
jeunes filles, comme il l’avait fait à Port-Royal pour les garçons. Après
plusieurs tentatives, il put installer les Sœurs Régentes, nommées ensuite
“Sœurs Noires” en raison de la couleur de leur coiffure et de leur habillement.
Il avait déjà établi de pareilles Régentes à Beauvais et Chartres et, par son
testament, avait fait des legs pour l’entretien de ses différentes maisons.
Plusieurs personnes contribuèrent à l’entretien de la communauté.
“Il y avoient deux classes, l’une pour les grandes filles et l’autre pour les
plus jeunes. On les instruisait des vérités de la religion, et on montroit à
lire, à écrire, à compter et à travailler à des ouvrages proportionnés à leur
âge et à leurs dispositions. Le produit du travail servoit à nourrir et
entretenir les plus pauvres, dont le nombre y a toujours été considérable, et
l’on faisoit en sorte d’en mettre de temps en temps quelqu’une au métier.
Lorsqu’on avoit pourvu à leurs différents besoins temporels, on répondoit dans
le sein des pauvres honteux, ce qui se trouvoit rester d’argent, d’habits, etc.
Cette communauté fut longtemps gouvernée (après la première supérieure) par la
sœur François Phélizot qui, née protestante en 1672 avoit fait abjuration avec
sa famille en 1685. Elle prit l’habit de sœur Régente en 1699. En 1733, elle se
trouva chargée du gouvernement de la maison. Mais les affaires de la bulle
Unigenitus lui occasionnèrent des disgraces qui produisirent enfin la
destruction de la communauté” (235).
L’instruction y fut interdite à partir de 1742 et, sept ans après les sœurs se
dispersèrent.
Parmi ces installations de communautés au service des
pauvres, dues à des initiatives privées, il en est une non négligeable :
celle des Sœur de la Charité, vulgairement appelées “Sœurs Grises”, établies à
Troyes vers 1717 par Madame Catherine Peruchot, veuve de Nicolas Paillot
conseiller du Roi, premier élu de l’Élection. L’acte fut passé à Paris le 20
septembre 1717 entre Monsieur Bonnet, Supérieur Général de la Mission, sœur
Jeane Chevrian, Supérieure des Filles de la Charité et Monsieur Lefevre curé de
Saint Jean de Troyes, chargé de la procuration des marguilliers, des principaux
paroissiens et des Dames de la Charité de cette paroisse. Le logement de ces
filles devait être assuré par la paroisse. Elles sont destinées au soulagement
des pauvres malades de la paroisse Saint jean uniquement. Elles rendent compte
au curé et marguilliers qui doivent leur fournir les drogues et autres choses
nécessaires. Elles sont tenues de faire les petites écoles aux pauvres filles
de la paroisse, à moins que le secours des malades ne les en empêche. Pour le
spirituel, elles sont soumises tant à l’Évêque qu’au curé, comme paroissiennes,
sans porter préjudice aux visites et droits de leur supérieur général. L’acte
d’établissement fut ratifié par les marguilliers et principaux paroissiens, et
confirmé par Monseigneur Jacques Bénigne Bossuet, Evêque de Troyes, le 27
décembre 1722.
Mais deux personnes étaient insuffisantes pour une paroisse aussi considérable
que celle de Saint‑Jean ; une troisième fut donc établie par le Roi. Les
paroissiens en engagèrent une quatrième qui fut payée par la charité de la
paroisse. Ainsi, il y eut une supérieure à la direction de la maison, deux
sœurs s’occupèrent au soulagement des malades et la quatrième fut chargée des
petites écoles. “Elles demeurent rue de la Corderie ou du Sauvage, dans une
maison qui leur fut donnée par Mademoiselle Gabrielle Gombault, qui voulut
prendre part à ce pieux établissement” (236).
Ainsi, encore au cours du XVIIIe siècle, nombre de notables
et de personnes pieuses, quelque fois sous l’impulsion du curé de leur
paroisse, n’hésitent pas à intervenir personnellement pour soulager les
pauvres. Ces initiatives privées ou de groupements charitables furent à la base
de certaines créations de fondations. Leur dévouement les poussait jusqu’à
rechercher de nouvelles formes d’assistance en d’autres lieux pour tenter de
les appliquer dans leur ville. Mélange de survivance et de nouveautés,
l’assistance à Troyes fut également importante autour des enfants et des
adolescents.
a – L’assistance des
enfants trouvés
En 1671, Saint Vincent de Paul crée l’hôpital des enfants
trouvés, dépendant de l’hôpital général. Cet établissement servira de modèle
pour les autres villes de France. A Troyes, l’abandon des enfants se faisait
très souvent au “Tour de l’Hôtel-Dieu-le-Comte”.
Au XVIIIe, ces délaissements furent nombreux, malgré une législation très
sévère et le service, comme le budget, de l’assistance infantile avaient-ils
quelques peines à prendre en compte cette évolution.
-Les causes des
abandons d’enfants
De l’examen, même rapide, des registres de l’Hôtel-Dieu
relatifs à l’assistance infantile, il ressort que nombreux étaient, au XVIIIe
et surtout vers la fin de l’Ancien Régime, les enfants trouvés pris en charge.
Les abandons d’enfants de tous âges et de toutes conditions concernent tant les
enfants légitimes que les enfants illégitimes. Cette multiplicité des abandons
et expositions surprend car la législation royale ordonnait, sous peine de
mort, la déclaration des grossesses et punissait de peines extrêmement sévères
les “expositions” de nouveaux-nés. En revanche, la loi protégeait la fille-mère
et autorisait la recherche de paternité. Au-dessus du droit des parents, elle
plaçait celui de l’enfant, proclamant sont droit à l’existence et obligeant le
père présumé au paiement des frais d’accouchement et d’une pension alimentaire
pour l’enfant.
D’où vient donc que, ni les rigueurs de la loi contre “le
recel de grossesse”, l’exposition ou l’abandon, ni les garanties provenant de
la recherche de paternité, n’aient pu empêcher l’existence d’un très grand
nombre d’enfants trouvés qui furent une des plaies du siècle ?
En fait, les poursuites pour crime de “recel de grossesse”
ou d’exposition étaient rare : l’extrême sévérité de la loi fait obstacle
à son application et à son efficacité. Cela tient également à d’autres causes.
Il y a d’abord la misère. Troyes connait à cette époque une période de disette
de grains et de malaise économique qui paralyse les manufactures, force les
ouvriers au chômage et les réduit à la mendicité. Il faut tenir également
compte de la situation sociale et légale des enfants naturels et des
filles-mères dans l’Ancienne France : “la flétrissure naturelle” des
bâtards empêchait l’aveu de la maternité. La honte de la fille-mère était
également une autre raison : toute fille devenue enceinte hors du mariage
et sans la consécration préalable de l’Église, apparaissait comme un être
pervers. Enfin l’extrême facilité de l’abandon pouvait encourager cet acte.
Ainsi que Camille Bloche l’écrit “par un accord
involontaire, les lois, les règlements et les mœurs favorisaient en définitive
les progrès de la population des enfants trouvés” (238).
Les nouveaux-nés sont abandonnés ostensiblement, sans
considération ni de temps, ni de lieu et à toute heure. Ainsi, les enfants
peuvent être trouvés dans quelques endroit que ce soit de la ville : sur
les marches de l’Hôtel-Dieu, au bas de l’escalier de la chapelle Sainte
Margueritte, devant le grand portail de l’église paroissiale de
Saint-Jean-au-Marché, etc… mais, le plus fréquemment au “tour à l’Angelot” de
l’Hôtel-Dieu-le-Comte (239). Aux officiers de police incombe le soin de
recueillir ces abandonnés et de les porter à l’Hôtel-Dieu. Lorsqu’une personne
laisse un enfant dans “la boite à l’Angelot”, elle actionne une cloche pour
prévenir et c’est le portier de l’hôpital qui vient le relever en présence de
l’un des directeurs. Le jour même de son entrée, l’enfant est immatriculé,
baptisé ou, le plus souvent, rebaptisé, deux malades lui tenant lieu de parrain
et marraine. Un procès-verbal de “levée” est immédiatement rédigé en présence
d’un directeur de l’Hôtel-Dieu (240).
Ces procès-verbaux enregistrent avec précision, non seulement l’âge déclaré ou
approximatif de l’enfant, son lieu de naissance, ses noms et prénoms – s’ils
ont été donnés – mais aussi tous les signes distinctifs de la vêture et tous
les détails : billets explicatifs, cartes à jouer, rubans, faveurs,
médailles, demi-carte de jeu avec mention du prénom, de la date de naissance et
du baptême.
On abandonnait, non seulement des nouveaux-nés, mais aussi,
des enfants de tous âges. Ainsi, C. Boutard, boucher, emploie Antoine, enfant
trouvé à l’âge de neuf ans (241). En 1724, l’Hôtel-Dieu reçois six enfants respectivement
âgés de 12, 8, 6, 4 ans, 18 mois et 4 mois, entre le 24 septembre et le 8
octobre, présentés par leurs parents “mendiants de profession” et hors d’état
de les nourrir (242).
Les parents qui abandonnent leurs enfants peuvent les
reprendre quand ils le souhaitent. Voilà pourquoi se multiplient les marques et
signes distinctifs destinés à empêcher des confusions possibles. Beaucoup
affirment leur intention de redemander l’enfant dans un délai plus ou moins
long, lorsqu’ils auront suffisamment d’argent pour l’élever (243) ; mais
les reprises définitives semblent assez rares au regard des registres. La
mention de repise étant inscrite en marge du procès-verbal (244).
[Une parenthèse pour vous
présenter : Angelot, Tour d’abandon, tambour…
En 1774, est louée, une maison particulière sise rue Saint-Dizier à Nancy
sur le site de l’ancien noviciat des Jésuites.
L’Hôpital a en permanence à sa charge 600 à 800 enfants, malgré une
sévère mortalité.
En 1811, l’hôpital adopte un système de tour pivotant, appelé “tour
d’abandon” ; sorte d’armoire cylindrique avec un guichet pour y déposer
l’enfant. Ce tour muni d’une sonnette permet d’alerter rapidement les personnes
chargées de recueillir l’enfant, évitant ainsi de mettre sa vie en danger.
Ce tour d’abandon est probablement intégré à la porte de l’église ?
Après la révolution, « l’Hôpital des Enfants Trouvés » est renommé «
Hospice des Enfants de la Patrie»]
Salle de l’hôpital des
enfants trouvés, ancien noviciat des jésuites – Nancy
Tambour de l’Hospice de
la Charité de Mâcon
-Le service et le
budget de l’assistance infantile
Jusqu’en 1781, un seul des dix-huit directeurs des hôpitaux
unis était préposé au service des “enfants trouvés et délaissés” mais,
l’accroissement du nombre des assistés restés à la charge de l’Hôtel-Dieu
exigea, à cette date, de lui adjoindre deux de ses collègues et le 1er
avril 1789, cinq directeurs auront la charge du service.
Jusqu’en 1769 ces “délaissés” furent reçus dans la salle des
femmes malades. Ils eurent ensuite une salle qui leur fut spécialement
destinées et dite “Salle des enfants trouvés”.
Jusqu’en 1779, l’Hôtel-Dieu expédia régulièrement à Paris
les enfants abandonnés, tant légitimes que naturels. Ils étaient véhiculés sur
des charrettes ou transportés à dos d’homme. Camille Bloch, dans son ouvrage,
décrit un mode de transport usuel :
“C’est un homme qui apporte sur son dos les enfants nouveaux-nés dans une boite
matelassée qui peut en contenir Trois. Ils sont debout dans leur maillot,
respirant l’air par en haut. L’homme ne s’arrête que pour prendre ses repas et
leur faire sucer un peu de lait. Quand il ouvre sa boîte, il en trouve souvent
un de mort : il achève le voyage avec les deux autres, impatient de se
débarrasser du dépôt” (246).
L’Hôtel-Dieu-le-Comte débordé, ne disposant plus de
ressources suffisantes, décida le 19 septembre 1779 la suppression de l’Angelot
qui fut muré. Les enfants abandonnés devaient être reçus, comme par le passé, à
l’Hôtel-Dieu ! Quatre mois plus tard, le 16 janvier 1780, le tour
d’exposition fut remis en service ! Le bureau des hôpitaux avait cru, par
cette mesure, arrêter le développement des abandons d’enfants qui grevaient son
budget, or malgré la condamnation du tour, le nombre des délaissés n’avait pas
diminué…
Les enfants trouvés, à peine entrés à l’hôpital, sont placés
“à nourrice”. La plupart des familles nourricières semblent être pauvres. On
leur distribue tous les mois “l’argent pour les ayder à subsister ou pour
nourrir des enfants qui sont à la charge de l’hôtel dieu” (247).
Les enfants sont également confiés à des nourrices introduites par le curé de
leur paroisse. Le 20 septembre 1787, le curé de Saint-Jean-de-Bonneval écrit à
Monsieur Bietrix, économe de l’Hôtel-Dieu-le-Comte :
“Julie, noble femme de Jean Coffinet manouvrier à Lirey desireroit avoir un
enfant de l’hôtel dieu à nourrir de lait. Je vous prie de lui en procurer quand
l’occasion se presentera. C’est une brave et honnête femme, et je crois qu’elle
est en estat et à toutes les qualités requises pour bien élever l’enfant qui
lui sera confié” (248).
Ces femmes sont payées entre 6 et 8 livres par mois. De plus, ces foyers
d’accueil reçoivent régulièrement, selon l’âge de l’enfant, soit une layette,
soit un “rhabillement”. La layette doit être restituée à l’Hôtel-Dieu si
l’enfant est repris ou mort au cours des six premiers mois (249).
En fait, les curés sont les véritables inspecteurs des
enfants assistés, en s’assurant de la manière dont les nourrices s’acquittent
de leurs devoirs.
Certaines familles s’offraient pour élever ces enfants à
moindres prix, au moins jusqu’à l’âge de 18 à 24 mois. Ainsi, Marguerite
Brunet, à l’âge de 7 ans est présentée à l’Hôtel-Dieu par sa mère. Le 23
octobre 1724, à l’âge de 11 ans, elle en sort sur la réquisition de Louis Rollois,
maître tisserand à Troyes qui se charge de la nourrir et de l’entretenir
pendant 9 ans. Mais, le 22 juillet 1728, cette fille se présente de nouveau à
l’hôpital. Le sieur Rollois “n’estant plus en estat de la nourrir”. Elle en
sortira le 12 juin 1731 “pouvant se nourrir elle-même” (250).
Un autre cas illustre bien cette pratique : Le Sieur Boutard, boucher à
Troyes “a retenu Antoine, trouvé à l’âge de 9 ou 10 ans, gardé jusque l’âge de
20 ans à la charge de l’entretenir d’habits, linges et autres vestements et lui
montrer son mestier de boucher” (251).
Parvenus à un certain âge, loin d’être à charge, ils rendaient des services à
leur famille d’adoption et représentaient pour elle un léger revenu.
Beaucoup étaient placés chez des tisserands, drapiers, bonnetiers de Troyes. La
première communion annonçant l’époque où l’on songeait à donner un métier aux
enfants, l’administration hospitalière pratique ainsi le placement de ses
pupilles chez des maîtres de métier.
Le fonctionnement de ce service d’assistance infantile
exigeait des ressources financières considérables. Il fut surtout très coûteux
du jour où le gouvernement, interdisant le transfert des enfants trouvés sur
Paris, ceux-ci demeurèrent à la charge de l’Hôtel-Dieu. D’autant que le nombre
des abandons augmenta à la fin de l’Ancien Régime. Heureusement, il fut convenu
que le supplément des dépenses qui incomberait aux hôpitaux du fait de cette
interdiction, serait à la charge du roi pendant la première année et que le
gouvernement déterminerait ensuite les moyens d’y pourvoir “d’une manière
constante et certaine”. Selon E. Chaudron, le gouvernement semble avoir tenu
ses engagements bien que le registre des délibérations du bureau soit muet sur
cette question et que les livres de comptabilité ne mentionnent aucune
subvention royale.
Au XVIIIe siècle, de sérieuses tentatives furent faites pour
établir un régime satisfaisant de secours aux enfants de la classe indigente,
mais le système ne donna pas les résultats espérés et certains contemporains
ont déjà conscience des vices de cette assistance.
Le placement des enfants dans des familles d’accueil ne
pouvait réussir que s’il s’adressait à des personnes recommandables. Or, la
plupart de ceux qui se chargeaient de ces abandonnés étaient pauvres et, selon
les rôles de distributions mensuelles d’argent tenus par le bureau des hôpitaux,
il apparait que certains n’hésitaient pas à prendre plusieurs enfants à la fois
pour obtenir plus de ressources dans la rétribution qu’ils tiraient de ce
service. Malheureusement, cette attitude n’était pas très favorable à une bonne
éducation. Quant à celle dispensée dans les hôpitaux, elle semblait peu propre
à former les enfants pour un rôle social, l’administration hospitalière ne
fournissant que des secours immédiats et ne se préoccupant pas de l’avenir des
pupilles. Quand elle les avait placés en apprentissage, leur sort lui devenait
souvent indifférent, aussi arrivait-il que certains désertent l’atelier pour
mendier et vagabonder. A l’intérieur des maisons, le travail était machinal,
incessant et exercé dans de mauvaises conditions d’hygiène. On ne peut non plus
considérer comme stimulants des pratiques religieuses mécaniques et l’absence
de contact avec le monde extérieur. Lorsque ces enfants sortaient de ces
établissements, étant “capables de se nourrir eux-mêmes”, ils devenaient “la
proie de tous les genres de dépravations” (252).
L’existence même d’un hôpital pour les enfants trouvés
semble avoir soulevé des critiques. On lui reprochait surtout l’utilisation du tour l’Angelot qui, pensait-on,
facilitait les abandons en développant chez les parents des sentiments
d’indifférence et d’irresponsabilité.
D’ailleurs n’avait-il pas été muré en 1779 ? Une mesure
qui, nous l’avons noté, n’avait aucunement réduit le nombre d’abandon…
Néanmoins, on eut encore des fondations ayant pour but la
mise en apprentissage, par les directeurs et administrateurs des hôpitaux,
d’enfants pauvres ou orphelins.
En 1681, Nicolas Vigneron, Chanoine de l’Église de Troyes et Lieutenant Général
en la Chambre du Trésor à Paris, fonde une rente pour mettre des enfants en
apprentissage et payer l’entretien d’enfants mis à métier.
En 1736, Louise et Marie Dorigny déposent un testament mutuel
faisant des hôpitaux de Troyes leur légataire universel, sous condition de
mettre deux enfants en apprentissage chaque année.
De même en 1753, Nicolas Remond, ancien conseiller au Baillage et siège
Présidial de Troyes et ancien maire de la ville, lègue aux hôpitaux réunis, la
somme de 4 500 livres “sous les charges et conditions exprimées audit
testament, l’une desquelles consiste à employer 150 livre par an, pendant dix
années, à mettre à métier un pauvre enfant de la paroisse Sainte Madeleine de ladite
ville aux choix et à la nomination des exécuteurs de son testament, encore que
le temps de leur exécution soit fini, voulant qu’au cas que le metier ne coute
pas 150 livres, le surplus serve à l’apprenti pour son entretien” (254).
Les filles sont souvent mises en apprentissage chez des
couturières ou des lingères. Quant aux garçons, ils sont employés par des
cordonniers, tailleurs, perruquiers et, quelquefois boulangers.
En fait, pour une très grande majorité, ce ne sont que de petits métiers qui
leurs sont proposés, emplois fragiles qui ont du mal à résister à la moindre
crise économique. Nous constatons, ici, l’importance des survivances car,
parallèlement à une prise de conscience certaine, le système d’assistance aux
enfants pauvre reste inadapté aux réels besoins de ces derniers.
b – Les initiatives scolaires
Au siècle des Lumières, l’enfant est très tôt mis au travail
car on pense qu’il est plus facile de l’habituer à la tâche quand il est encore
jeune. Mais le souci de fournir du travail est souvent lié à celui de dispenser
une instruction générale et religieuse aux jeunes pauvres et se manifeste par
la grande diffusion des écoles gratuites.
A côté des enfants véritablement abandonnés coexistaient de
très nombreux enfants laissés à la rue, pendant que leurs parents travaillaient
pour gagner leur vie. Tout naturellement, le “Bureau des pauvres” s’occupa
d’eux. La police y était intéressée ; les corporations, la municipalité,
les intendants, le Roi même voyaient dans ce mouvement de gardiennage et de scolarisation
des enfants pauvres, un excellent moyen de les discipliner, de corriger leur
esprit frondeur, de leur inculquer des habitues et quelques rudimentaires
connaissances qui les prépareraient à rendre service à l’État dans une foule de
petits emplois.
A Troyes, des initiatives privées permirent l’établissement
de petites écoles gratuites. Au début du XVIIIe, Mme Madeleine de Galmet, donna
par testament la somme de 200 livres de rente pour l’établissement d’une école
de charité sur la paroisse de Saint Nizier. Mr le Bey, curé de cette paroisse
demanda donc, en 1703, à Monsieur de La Salle, fondateur des Frères des Écoles
Chrétiennes, de lui donner deux de ses disciples pour prendre la direction de
cette nouvelle école (255).
Cette communauté des Frères des Écoles Chrétiennes était
composée de maîtres plus particulièrement formés pour diriger les petites
écoles. Ils étaient laïcs et ne prétendaient pas à l’état ecclésiastique, de
telle sorte qu’ils n’étaient pas détournés de leurs tâches scolaires par des
existences liturgiques. Ils vivaient en communauté car, selon La Salle, cette
conception seule rendait les maîtres indépendants des contingences matérielles,
liturgiques et paroissiales. Comme le nom de la communauté l’indique, sa
finalité était l’école, plus que la seule doctrine chrétienne. Les frères
renonçaient aux biens matériels et à la famille, sacrifice compensé par le
soutien d’une vie en commun et la conscience, clairement perçue dans la prière,
de répondre à un appel de Dieu et d’être utiles aux enfants pauvres les plus
délaissés. Ils tiennent leurs écoles six heures par jour au lieu des quatre
habituelles dans les autres classes.
C’est à cette forme d’enseignement que Mr Le Bey fit appel.
Quoique la pension proposée fut très modique, La Salle accepta. Le curé, qui
demeurait alors au Petit-Séminaire en tant que supérieur, logea les deux frères
dans son presbytère, en attendant qu’ils aient un logement. A la mort de Mr Le
Bey en 1710, ils se trouvèrent fort embarrassés, n’ayant plus de toit pour se
loger “mais ils furent aidés par M. de Chavigny, Évêque de Troyes et une
personne de piété leur laissa une somme pour contribuer à l’achat d’une maison”
(256).
[Créé vers 1157, en même temps que l’hôtel-Dieu-le-Comte, à l’initiative du comte Henri Ier le Libéral, sur des fondations du VIIIe s. l’ancien « hôpital Saint-Nicolas » est considéré comme étant le premier de la ville de Troyes.
Il accueillait les pauvres, veufs et veuves, les âgés et les
orphelins. A partir de la fin du XVIIIe s. sont également hébergés les enfants
de tous les autres hôpitaux pour y apprendre un métier.
Entièrement détruit, il fut reconstruit de 1839 à 1842
d’après des plans de Pierre Gauthier, architecte d’hôpitaux parisiens du même
style sobre et rationnel (Bicêtre, Garches, Lariboisière).
Devenu hospice dédié aux personnes âgées en 1988, le site
est fermé en 1997. L’ensemble des bâtiments a été restauré et converti en
appartements privés.
Au fond de la cour, le vaste porche de l’ancienne chapelle
est couronné d’un fronton triangulaire où sont sculptés les attributs de
l’évêque (mitre, crosse et croix) et surmonté d’un clocheton portant une
horloge. L’extrémité est de la façade marque l’emplacement de la première
enceinte et de l’ancienne porte des Ursins (porte de l’Est).]
“qu’il serait payé par forme de gratification annuelle aux Frères de l’Ecolle
Chrestienne qui sont en cette ville pour l’instruction gratuite des enfants des
pauvres la somme de 100 livres pour chaque Ecolle composée de deux frères
qu’ils sauroient establis aux differans quartiers de cette ville et dans
lesquelles tous les enfans desdits pauvres de la ville seroient receüs” (257).
Mais, ces pensions se trouvèrent bientôt trop modiques. Dès
1739, les Frères, désormais “au nombre de 7 régents distribuez sur différentes
paroisses de laditte ville dont l’unique occupation est de tenir les Ecoles
pour l’instruction de la jeunesse, ofice qu’ils remplissent gratuitement et
sans institution. Ils n’ont pour tout revenu que 500 livres par an, encore en
icelle somme est comprise celle des trois cens livres de gratification annuelle
que laditte ville de Troyes a délibéré sous le bon plaisir de digne
predecesseur Monseigneur, ce qui s’execute exactement, mais encore comme les
dentées de grains et vins sont aujourd’huy à un point de cherté ce qui double
pour ainsy dire la dépense des suppliants en y joignant leur dépense ordinaire
d’entretien d’habits, loyer de Maison et autres nécessités indispensables de la
vie, ils ne peuvent subsister avec un revenu aussy modique” (258).
En 1754, leurs revenus étant toujours insuffisants, ils
furent obligés de renvoyer deux Frères et l’école de la paroisse Sainte
Madeleine fut fermée. Dans cette situation de récession, ils continuèrent,
provisoirement leur service, dans l’attente d’une amélioration. Dix années
s’écoulèrent… et le prix des dentées augmenta régulièrement. Les Frères au bord
de la misère, demandèrent de nouveau de l’aide (259). Le corps municipal
augmenta la somme qui leur était accordée chaque année “vü la continuation de
la cherté des vivres” et différentes Fabriques se cotisèrent. On parvint à leur
fournir, au moins, les secours de première nécessité.
“Avant 1779, il n’y avoit dans la ville que trois écoles,
celle de Saint Nizier, Saint Jean et Sainte Marguerite : chacune étoit
composée de deux classes. En 1779, on s’est aperçu que les écoles étoient
insuffisantes eu l’égard à la population qui étoit trop pauvre. Les maîtres ne
pouvoient plus instruire tant d’enfants à la fois, leur santé en étoit altérée,
la santé même des enfants étoit en danger, et beaucoup ne pouvoient résister
aux effets qui résultent d’un grand nombre de personnes enfermées dans un
endroit trop étroit. Pour remédier à ces inconvéniens, on a imaginé de former
une nouvelle Ecole ; mais comme les fonds manquoient et que le Corps de
Ville étoit dans l’impossibilité absolue de subvenir à cette dépense, on a eu
recours à la générosité des citoyens, les officiers municipaux ont ouvert une
souscription, dont le produit a été employé au soutien de ce nouvel
établissement. Les avantages de cette souscription n’ont été que momentané”
(260).
Ainsi, l’Évêque décida en 1781, de réunir “les biens et revenus des deux
prieurés de Chalette et Saint Vinebault de Nogent-sur-Seine, à la manse
conventuelle de l’abbaye de Saint Loup” (216) à condition qu’après le décès des
titulaires, les chanoines réguliers seraient tenus de payer aux Frères la
moitié des revenus.
En 1781, les Frères étaient “au nombre de 10, 1 directeur, 1 cuisinier et 8
pour les écoles” (262).
Que de problèmes financiers pour établir des écoles
gratuites pour les garçons pauvres ! Ceci ne devait certes pas faciliter
l’enseignement. Mais, en fait, dans quelles conditions ces maîtres instruisaient-ils ?
Avant la création de la quatrième école, leur communauté
était composée de 7 frères dont 6 étaient occupés à tenir 6 classes où ils
recevaient un peu plus de 700 écoliers ! Le septième frère était occupé au
temporel et à la cuisine. Ils semblaient vivre très modestement “leur lingerie,
leurs meubles, leur maison même, en quelques endroits dépérissent” (263). Les
conditions de travail des élèves ne paraissaient pas évidentes et ne
favorisaient que très peu motivation et assiduité. Ils étaient plus d’une
centaine par classe et, en hiver, les salles n’étaient que fort peu chauffées.
“Là dedans n’est point compris le bois que l’on brûle dans
les écoles, non plus que l’encre et les récompenses que l’on donne aux
écoliers, ni le papier et les plumes qu’on employe à leur faire des exemples,
parce que tout cela se prend en grande partie sur ce que les enfants donnent
pour le chauffage, et le petit profit que l’on fait sur quelques livres que
l’on fournit” (264).
La place manque, il n’y a pas assez de maîtres et de classes aussi se
trouve-t-il encore des enfants qui ne vont point à l’école ou qui doivent la
quitter dans les “basses classes” faute de place pour les recevoir au niveau
supérieur. Ce constat est établi tout au long du XVIIIe siècle.
“Les écoles de charité ne suffisent pas pour tous les enfans pauvres de la
ville, dont les parents ne sont point en état de payer des maîtres pour faire
apprendre à lire, à écrire et les premiers principes de la religion chrétienne
à leurs enfans, en sorte qu’il seroit nécessaire de multiplier le nombre des
Ecoles pour l’instruction gratuite” (265).
Quant aux filles, leur éducation était également assurée par
des écoles gratuites. Mais, si l’instruction des garçons était dispensée par
des hommes, celle des filles ne devait être donnée que par des femmes. Les
Ursulines, établies à Troyes depuis 1628, tenaient écoles publiques et
gratuites pour les jeunes filles. Les Sœurs de la Charité, venues en cette
ville vers 1717, avaient également pour mission la tenue de petites écoles
(266). Néanmoins, malgré ces quelques initiatives, il apparaît que ces écoles
pour filles étaient bien moins nombreuses que celles destinées aux garçons. La
place de la femme dans la société d’alors aurait-elle nécessité une moindre
instruction ?...
En résumé, dans les domaines de l’organisation du travail et
de l’enseignement, l’assistance du XVIIIe reprend les thèmes du siècle
précédent. On y retrouve en particulier l’idée que le travail et l’éducation
sont les meilleurs moyens pour lutter contre l’oisiveté et le libertinage.
Cependant, au XVIIIe, on se montre plus réaliste qu’au XVIIe et, dans
l’organisation, on fait preuve de plus de sérieux, indice que l’on tient en
compte, désormais, de l’économie et plus spécifiquement de l’emploi pour expliquer
le paupérisme.
Au terme de cette ébauche d’un tableau de l’assistance à
Troyes, nous sommes frappés par la dispersion des organismes de secours. A
certaine survivances du passé sont venus s’ajouter des bureaux et des sociétés
assurant la distribution de secours dans un cadre très localisé. Toutefois, au
XVIIIe, cette dispersion semble tendre vers la centralisation. D’abord parce
que les organismes d’assistance, même si leur champ d’action est très local,
semblent répéter certains modèles que J.-P. Gutton a rencontré dans la
Généralité de Lyon à cette même époque et qui, selon lui, semblent se répandre
alors partout dans le royaume. Ensuite et surtout parce qu’au-delà de la
dispersion, les pouvoirs publics prennent des responsabilités de plus en plus
grandes en matière d’assistance.
Au XVIIIe, les œuvres charitables sont multiples à Troyes et le bureau des
hôpitaux unis reste assez indépendant.
Au siècle suivant, le rôle de l’État va grandissant. Il aide
financièrement les hôpitaux et soutient les grands élans de charité lors des
disettes et des chômages comme ce fut le cas en 1770 et 1788.
Ce qui est beaucoup plus novateur encore, est la tendance
croissante qu’a le pouvoir royal à intervenir. Longtemps ses interventions
n’avaient principalement porté que sur la répression de la mendicité et du
vagabondage. A la fin du XVIIIe, c’est dans la plupart des domaines de
l’assistance qu’il intervient.
Ainsi, il contribue de ses deniers lors d’une crise de l’emploi en 1770, et va
même jusqu’à distribuer des grains pour soulager la disette.
On tend donc à conclure que les théories du XVIIIe sur
l’assistance, devoir de l’État, sont en partie passées dans les fais à Troyes à
la fin de l’Ancien Régime. Le pouvoir royal qui, dès 1724, désire prendre en
charge les dépenses de répression de la mendicité, commence aussi dans les
dernières années de la Royauté, à montrer qu’il se sent responsable de la lutte
contre le paupérisme.
Il nous semble nécessaire de considérer les limites de notre recherche, les
résultats auxquels nous sommes parvenus et les orientations que nous pouvons en
dégager. Les limites et peut-être, les échecs que nous voulons évoquer
s’inscrivent inévitablement dans la nature et l’objet même de notre enquête.
Les documents que nous avons utilisés donnent une image
fragmentaire, déformée et orientée des pauvres. Les pauvres ne se racontaient
pas, ne s’exprimaient pas, ou alors d’une manière sporadique, comme lors des
émotions populaires. Leur trace dans l’histoire est ténue, en creux et comme
vue au travers d’un miroir déformant. Ainsi, nous ne saisissons les pauvres
qu’au moment le moins caractéristique de leur vie. C’est surtout le cas des
errants et des vagabonds que l’on ne connait seulement qu’à leur arrestation.
Et, que pouvons-nous dire du sentiment des pauvres, de leurs rapports à la
société ? A l’intérieur même du monde des pauvres existe une barrière
fondamentale : le domicile. La société est plus tolérante vis-à-vis d’un
pauvre qui possède un domicile que vis-à-vis d’un errant.
D’après J.-P. Gutton, cette distinction est perçue par les pauvres eux-mêmes,
mais nous n’avons pu le vérifier.
Nous approchons ici des limites pratiques et théoriques de
la tâche de l’historien qui placent ce dernier sous la dépendance des sources
existantes et accessible et qui le déterminent dans son questionnement.
Les résultats que nous tenons à souligner nous paraissent
provisoires et partiels tant nous avons ressenti, à de multiples reprises,
l’impérieuse nécessité de prolonger une telle enquête. Nous avons d’abord
essayé de comprendre les mécanisme complexes et mouvants de la pauvreté à
Troyes, puis de saisir sa prise en compte par la société au travers des
institutions (pour encadrer, contrôler, assister, réprimer) et de son propre
regard qu’elle porte sur ce sujet (attitudes, individuelles, collectives, idées
et débats, évolution vers la bienfaisance).
Trois constats méritent notre attention :
1 – Il nous semble impossible, dans l’état de nos
recherches, d’appréhender avec précision le nombre de pauvres, tant leur
définition (caractère de la pauvreté) et leur délimitation (seuil de pauvreté)
sont mouvantes. Indéniablement la pauvreté à Troyes s’inscrit dans les
mouvements des XVIIe et XVIIIe siècles : son ampleur évolue dangereusement
dans les deux décennies qui précèdent la Révolution Française.
2 – Nous avons, à plusieurs moments de notre démarche, donné
du pauvre l’image de celui “qui n’a que ses bras pour travailler et qui n’a pas
de réserves”. Aussi, à cause des difficultés économiques, de l’âge, de la
maladie, de l’infirmité, il n’a parfois pas d’autres ressources que de mendier.
La mendicité appartient donc à l’horizon familier du menu peuple, ce qui
explique que pour beaucoup, même si elle n’est pas un signe d’élection, elle ne
saurait, non plus, toujours passer pour un délit. C’est dans ce rapport intime
où se mêlent conception du pauvre, réalité économique et nécessité sociale que
nous avons les éléments d’un changement.
3 – Nous avons aussi tenté de montrer par l’exemple de la
ville de Troyes, une double évolution :
-Dans le domaine des idées : le passage de la
représentation du pauvre “membre de Jésus-Christ” au caractère plus ou moins
sacré, à celle d’un pauvre réprouvé “déchet et danger social”, et qui n’est
donc plus que l’objet de la répression ou de la bienfaisance. Mais gardons-nous
de simplifier, de caricaturer, de modéliser. L’histoire heureusement ne peut
s’imaginer sans les hommes !
Ainsi, nous pouvons souligner la persistance à Troyes, des
idées et des comportements traditionnels et la lenteur de l’évolution qui n’est
pas terminé en 1789.
-Dans le domaine des secours : de la charité libre à l’assistance
organisée par les pouvoirs publics et notamment l’État. Cette dernière se
prolonge durant la Révolution puisqu’en 1791, sera créé un “Bureau Général de
Charité”. Ses ressources proviennent du produit de la quête, de fondations de
charité, des legs, des aumônes, mais aussi “des sommes que la municipalité
pourra recevoir du département pour le soulagement de pauvres excepté la somme
destinée à des travaux publics de charité que la municipalité ne pourrait pas
détourner de leur destination”.
La Révolution prolonge, comme en tant d’autres domaines, une
évolution mais accélère aussi les ruptures.
Le constat dès lors est aisé : l’impossible disparition de la mendicité
sous l’Ancien Régime dont la faiblesse des administrations et des polices ainsi
que les difficultés financières, sont les causes les plus évidentes et les plus
extérieures.
Ces principaux résultats laissent néanmoins subsister de
nombreuses interrogations que nous souhaitons prolonger par des propositions.
Au terme de ce travail, l’histoire économique, sociale et
culturelle de Troyes nous semble, plus que jamais, un champ en friche qui ne
demande qu’à être labouré. Ainsi, la compréhension de la place quantitative et
qualitative des pauvres nécessiterait sans doute des recherches complémentaires.
Il en va de même pour l’organisation de l’assistance et plus encore pour les
connaissances de l’évolution économique et de ses conséquences sociales,
mentales et culturelles sur la ville. Il nous faut saisir selon quelles
modalités Troyes s’inscrit dans le mouvement des siècles.
Nous espérons pourtant que, dans ses imperfections, comme
dans ses résultats, ce travail trouve sa place dans le vaste champ de la
recherche historique.
L’abbé Jean Dieudonné Bonnard
Note éditoriale
Le texte que l’on vient de lire est reproduit d’après le
manuscrit original de mon parrain, l’abbé Jean Dieudonné Bonnard. J’en ai
respecté la structure, la formulation et l’orthographe ancienne, que je
conserve entre guillemets “ ”.
Les compléments nécessaires à la compréhension —
descriptions, précisions ou éclaircissements — apparaissent entre crochets [ ]
et relèvent uniquement de mon intervention. Ils n’ont d’autre but que
d’accompagner la lecture d’un document parfois difficile d’accès.
L’ensemble des sources citées par l’auteur a été maintenu
dans son intégralité : les 266 références renvoient aux ouvrages, auteurs,
archives et fonds consultés.
Je demande au lecteur l’indulgence due à un travail de
simple transmission. Je n’ai fait que rendre accessible un manuscrit ancien, en
veillant à en préserver l’esprit, la cohérence et la voix. Cette publication se
veut avant tout un hommage à l’abbé Bonnard et à la rigueur de ses recherches.
Pascal V. Lamy
NOTES
1
Gutton
J.P : La société et les pauvres
2
FURET :
Pour une définition des classes inférieures à l’époque moderne, annale ESC,
1963
3
NECKER :
Sur la légalisation et le commerce des grains, T. I chap. XXV
4
CONDORCET :
Assemblées Provinciale
5
CLIQUOT
de BLERVACHE : essai sur les moyens d’améliorer en France la condition des
laboureurs, des hommes de peine vivant dans les campagnes et celle de leurs
femmes et de leurs enfants. Chambéry 1789
6
Correspondance
des contrôleurs généraux, A.M. 007959
7
GUTTON :
La société et les pauvres
8
Extrait
des ordonnances royaux, Lettres Patentes en forme d’Edit pour réunion des
hôpitaux de la ville de Troyes en un général et y enfermer les mendiants,
janvier 1731, A.D. 47H1
9
Règlement
de M. le Bailly de Troyes ou son Lieutenant, sur la police et distribution de
l’Aumône Général A.D. 47H1
10
GUTTON,
op.cit. p11
11
Idem
12
Déclaration
du Roi concernant les vagabonds et gens sans aveu, donnée à Compiègne le 3 août
1764, A.D. 47H1
13
De
par le Roi, de l’ordonnance de Messieurs les Maires et Échevins de Troyes, 10
septembre 1721, A.M. AA carton 31.
14
GUTTON :
La société et les pauvres en Europe
15
Dictionnaire
de la langue française de Robert
16
A.M.
AA carton 31
17
GUTTON
La société et les pauvres, op.cit
18
Sommaire
du procès entre les directeurs et administrateurs de l’Hôtel-Dieu de Troyes
défendeurs, les sieurs grand vicaire, commandeurs et chevaliers de Saint Lazare
demandeurs, et les Maire et Échevins de la ville de Troyes intervenans, A.M.
cart. Loc. 2357
19
Isambert,
Recueil des anciennes lois françaises, T. XX. p. 209. Ce texte rendait
obligatoire la conservation des archives dans un meuble muni de deux ou trois
serrures dont les clefs étaient confiées à des personnes différent (Art 21),
dans GUTTON, La société des pauvres
20
GUTTON,
L’État et la mendicité dans la première moitié du XVIIIe siècle
21
Livres-journal
des enfants trouvés contenant leur entrée à l’Hôtel-Dieu, leur nourrice, leur
vêtement et leurs layette, fin XVIIIe s. A.D. 40H156
22
Registre
d’inscription et des morts d’hommes et de femmes rentrés à
l’Hôtel-Dieu-le-Comte de 1740 à 1792. A.D. 40H139 à 152.
23
GUTTON,
La société et les pauvres
24
DUBUC,
La lutte contre la mendicité dans la généralité de Rouen au XVIIIe siècle
25
A.D.
Marne, 1J37
26
A.D.
C1152
27
Idem
28
A
Messieurs les directeurs des hôpitaux de la ville de Troyes, AD. 48H403
29
Lettre
écrite à Troyes le 27 avril 1789 par les députés composant le Bureau
intermédiaire du département de Troyes à MM de la commission intermédiaire
provinciale de l’élection de Troyes, AD C1152 police, 1° dossier
30
Exemples
de secours extraordinaires, AD C1152
31
Lettre
accordée à Monseigneur l’Intendant de la Province de Champagne, au sujet du
sieur De Vallois. AD C1152
32
Noms
de ceux à qui on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à subvenir
ou pour nourrir des enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu, a commencé au
1er avril 1797, AD 40H
33
Rôle
des pauvres auxquels on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à subsister,
1er mai 1798, AD 40H153
34
AM
AA carton 21
35
Premier
registre de l’économe de l’Hôtel-Dieu pour l’entrée des mendiants valides et
invalides et en exécution de la déclaration du 18 juillet 1724, AD 40h168
36
Idem
37
Op
cit AD 40H153
38
Hôtel-Dieu
Saint Nicolas, AD 40H153
39
Idem
40
Idem
41
GUTTON,
la société et les pauvres, op. cit.
42
AD
43H60
43
Idem
44
Idem
45
Extraits
des registres de délibération de l’hôtel de la ville de Troyes, 31 juillet
1713, AM AA 21ème carton
46
Année
1692 AD 40H153
47
Année
1693
48
AD
40H169
49
BLOCH,
L’assistance et l’État
50
GUTTON,
La société et les pauvres en Europe
51
AM
AA carton 38
52
Idem
53
M.
Larcher, Intendant en Champagne à Claude Le Peletier, Contrôleur Général, AM
007959. T1
54
AM
AA carton 38
55
CHAUDRON,
L’assistance publique à Troyes, 1770 à 1800.
56
AM
AA carton 38
57
ARTAUX
et KASPI, Histoire des Etats-Unis
58
AM
AA carton 38
59
TREMET,
journal 1782 in L’assistance publique à Troyes
60
Registre
des procès-verbaux de l’assemblée de l’élection de Troyes, AD C2330
61
Lettre
de ce père à la ville, AD 48H403A
62
AM
AA carton 21
63
Registre
des pauvres de l’Aumône Générale 1692-1698, AD 40H153
64
Déduction
faite à partir de la place que ce document occupait dans la liasse classée
chronologiquement, AM AA carton 38
65
AD
40H168
66
GUITTON,
La société et les pauvres, op. cit.
67
AM
AA carton 21
68
Idem
69
CHAUDRON,
op. cit.
70
AM,
AA carton 21
71
Rôle
des pauvres auxquels on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à
subsister, ou pour nourrir les enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu, AD
40H153
72
Lettre
à Mr Gouault, 7 janvier 1771, AM
73
AD
lay. 72 Fonds Délion
74
AM
007959, op. cit., T III
75
Ordonnance
de Monseigneur le prince de Rohan, Duc et Pair de France, Gouverneur de
Champagne et Brie, A Fontainebleau le 25 octobre 1733. AM FF (suppl.) police
76
CHAUDRON
op. cit.
77
MANDROUX,
Introduction à la France Moderne
78
Le
19 et 24 novembre 1643, AM AA carton 30
79
Fait
à l’Assemblée Générale tenue par nous Lieutenant Général au palais de cette
ville de Troyes, les 23, 24 et 29 avril 1693. AM Fonds Carteron 29 VIII.
80
Du
27 mai 1775, AM Res. D36
81
AM
FF Suppl. police
82
Établissement
de la communauté des pauvres filles dans l’hôpital Saint-Abraham
83
Déclaration
du Roi portant peine de galère contre les mendiants valides, en 1686, AM Cat.
Carteron 657
84
Extrait
des minutes du greffe de la police du 2 août 1788, AM FF suppl. police
85
AD
AA carton 30
86
AD
40h168 n°31
87
GUTTON,
la société et les pauvres, op. cit. p. 158
88
PAULTRE,
De la répression de la mendicité et du vagabondage en France sous l’Ancien
Régime, Thèse, Paris 1906. P. 319
89
AD
40H168
90
AD
40H90 n°95
91
DUPIEUX,
L’industrie en Champagne de 1784 à 1789.
92
AD
40H168
93
L’industrie
en Champagne, op. cit.
94
AD
40 H168
95
Idem
96
AM
FF suppl. police
97
Idem
98
GUTTON,
L’état de la mendicité dans la première moitié du XVIIIe s.
99
AD
Cat. Carteron 662
100
Registre
pour la renfermerie pour le compte du Roi commencé le 11 septembre 1724
(jusqu’au 7 janvier 1734) AD 40H171
101
Entrées
et sorties des malades de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, AD 40H139
102
AD
40H137
103
BOUTIOT,
Th, Histoire de la ville de Troyes
104
Idem
105
CROZET,
op. cit.
106
Idem
107
Pour
tous renseignements complémentaires, voir : CORVISIER, anciens soldats,
oblats, mortes payes et mendiants dans la première moitié du XVIIe siècle.
108
Copie
de la lettre de Monseigneur le Chancelier à Monsieur de Monceau lieutenant de
la maréchaussée de Troyes, Paris le 26 janvier 1622. AM AA carton 31
109
Extrait
du greffe de la maréchaussée de Troyes entre le Procureur du Roi en la
maréchaussée de Troyes, demandeur en crimes et délits. AM 48H403A
110
F.
de Vaux de FOLETIER, Les Tsiganes en France au XVIIe siècle
111
Division
des pauvres de ceste ville de Troyes et les lieux où ils seront receus et
nourris, déliberez et ordonné par les proviseurs desdits pauvres d’icelle ville
de Troyes, 1617. AM Cab. Loc. 1096
112
FOSSEYEUX,
La taxe des pauvres
113
CROZET,
op. cit.
114
Obligation
aux aubergistes de tenir un registre de ceux qui viennent loger dans la maison
sans aucun motif (vagabonds, prostituées…) mais 1775. AM Res D36
115
Février
1713, AM CAT. Carteron 2365
116
Juin
1713, idem
117
Mémoire
concernant l’exclusion de la mendicité dans la ville de Troyes AM Cart. Loc.
1492
118
Idem
119
GEREMEC,
Criminalité, vagabondage, paupérisme : la marginalité à l’aube des temps
modernes
120
Confirmation
de l’Aumône Générale par le Duc Philippe d’Orléans, régent de France, AD 47H1
121
FOSSEYEUX,
op. cit.
122
AD
47H1
123
Comptes
et recettes de septembre 1724 à avril 1731, AD 40H172
124
Délibération
du bureau 19 mais 1715 et 30 juin 1716, AD 48H347
125
AD
45H20
126
Idem
127
1770
AM AA carton 38
128
CHAUDRON
donne pour d’autres années : 1729 : 4000 livres 18 sols ;
1786 : 4552 L ; 1787 : 4587 L ; 1789 : 3515 L.
129
AD
45H20
130
AM
Cat. Carteron n° 2364
131
AM
Cat. Carteron n° 2363
132
Règlement
pour les quêtes des pauvres de l’Aumône Générale de laditte ville de Troyes du
11 décembre 1730, AD 47H1
133
Idem
134
Idem
135
Idem
136
Fin
XVIIe s. AM Cat. Carteron 2364
137
28
décembre 1693, AM Cart. Carteron 660
138
AD
47H2 lay 59 cotte AAA
139
AM
Cat. Carteron 660
140
Règlement
pour l’Aumône Générale, 29 décembre 1613 et 12 septembre 1653, AD 47H1
141
Mais
1714, AD 47H1
142
BLOCH,
L’assistance et l’Etat en France à la veille de la Révolution
143
CHAUDRON,
op. cit.
144
COURTALON,
Histoire du diocèse de Troyes T II 1783, p.179
145
AM
AA carton 36
146
Extrait
des ordonnance royales, janvier 1631, AD 47H1
147
Idem
148
Idem
149
AM
Cart. 10 XLIX
150
La
vie en Champagne : le premier projet de reconstruction de
l’Hôtel-dieu-le-Comte en 1729, 1978, AD PP 34
151
AD
Cab. Loc 1096
152
COURTALON,
Histoire du diocèse de Troyes 1783
153
La
vie en Champagne : l’hôpital de la Trinité, n° 322, juin 1982, p.4 à 18
154
COURTALON
op. cit.
155
Idem
156
AD,
47H1
157
Le
5 juin 1774, AM AA carton 36
158
COURTALON,
op. cit.
159
Mémoire
pour les filles de Saint-Bernard, AM Cart. Loc 1735
160
COURTALON
op cit
161
Idem
162
Maladrerie
des Deux-Eaux, AM GG Ass. Public
163
AD
45H20
164
AD
PP 34
165
BLOCH,
op. cit ;
166
Idem
167
AM
AA carton 56
168
Mémoire
signifié pour les directeurs et administrateurs des hôpitaux réunis de la ville
de Troyes, appelans comme d’abus, demandeurs et défenseurs. AD Cart. 10 XLIX
169
Idem
170
Idem
171
COURTALON,
op. cit.
172
AM
Cat. LLIX
173
Gallimard,
1972
174
La
législation royale concernant les pauvres. Revue d’histoire moderne et
contemporaine p.405
175
GUTTON
op. cit.
176
Voici
quelques dates de fondations d’hôpitaux généraux : 1632 :
Reims ; 1643 : Dijon ; 1657 : Pontoise, Soissons,
Saint-Flour, Noyon ; 1658 : Riom, Beauvais, Le mans ;
1660 : Calais, Moulins.
177
La
structure hospitalière de la France sou sl’Ancien Régime
178
Le
beau XVIe siècle troyen
179
Ordonnance
pour la police générale. AM Cart. 661
180
A.M.
Lay 72 fonds Delion, op. cit.
181
Le
9 juillet 1668
182
Instruction
pastorale de l’Évêque de Châlons, in GUTTON
183
M.
Cat. Carteron 2363
184
Instruction
pastorale, op. cit.
185
Règlement
Aumône Générale AM 47H1
186
Le
28 décembre 1693, AM Cat. Carteron 660
187
AD
48H403A
188
Le
8 août 1693, AM Cart. 30AA, de même en 1693, en 1643, en 1668, en 1682, en 1720
(FF suppl. police) ; etc.
189
AM
AA carton 38
190
AM
007959
191
Les
moyens de détruire la mendicité en France en rendant les mendiants utiles à
l’Etat sans les rendre malheureux. Tirés des mémoires qui ont concouru pour le
prix accordé en l’année 1777, par l’Académie des Sciences Arts et Belles
Lettres de Châlons-en-Champagne AD p. 565
192
GUITTON
op. cit
193
Instruction
de Mr de Pomereu, pour l’exécution de la déclaration du roi du 25 juillet
dernier, touchant les gueux et mendiants, 17 août 1700, AM AA carton 31
194
Déclaration
du roi contre les mendiants et les vagabonds du 25 juillet 1700, AM Cat.
Carteron n° 662 (8XXVI)
195
AM
AA carton 31 op. cit.
196
Arrêt
du Conseil d’Etat du Roi, 28 décembre 1700
197
Projet
d’administration, dans la ville de Troyes pour l’exécution de la déclaration du
troi du 18 juillet 1724, contre les mendiants, AM Fonds Délion Lay 72
198
AD.
40H167
199
40H169
200
40H175
201
40H168
202
40H168
203
40H170
204
CHAUDRON,
op. cit.
205
La
législation royale concernant les pauvres
206
GUITTON,
op. cit.
207
Le
Contrôleur Général aux Intendants, 6 janvier 1699, AM 007959
208
Octobre
1770, AM AA carton21
209
Du
registre de délibération de l’hôtel de ville de Troyes, novembre 1770. AM
cart.21
210
Le
bureau de charité AM GG suppl. 630
211
GUTTON
op. cit.
212
Travaux
de charité, AD C 1142
213
Travaux
de charité, 1771 à 1789 suppl. 630
214
Idem
215
Idem
216
Idem
217
Mémoire
pour les maîtres et communautés des bonnetiers de la ville de Troyes, appelans,
contre les administrateurs des hôpitaux de la même ville (au sujet des ouvrages
de bonneterie fabriqués au métier dans les hôpitaux) AM Res D 36
218
CHAUDRON,
op. cit.
219
Hôtel-Dieu
Saint Nicolas AD 43H60
220
Idem
221
AM
Res D 36, op. cit.
222
AM
AA carton 21
223
Distribution
de l’année 1764 AM AA carton 35 ; distribution de bois en 1766 AM AA
carton 21.
224
Lettre
à Mr le curé de Saint jean, fait au bureau de l’Échevinage le 15 février 1770,
AM AA carton 35
225
Documents
retrouvés pour les années 1773, 1774, 1776, à 1784, AM AA carton 21.
226
AM
AA carton 21
227
État
général des grains envoyés par le Sieur Rousselet Bourjot
228
Idem
229
Février
1760, AM AA carton 21
230
Dotation
de filles pauvres, AD 16H56
231
Noms
des personnes qui ont été mariées par la ville et celui fait par l’Arquebuse le
28 novembre 1781 en l’Église cathédrale
232
AM
GG suppl. 630 Assistance Publique
233
COURTALON,
op. cit.
234
Bref
état des comptes, Orphelines de Saint Nizier, AD 40H478
235
COURTALON
op. cit.
236
Idem
237
BLOCH,
op. cit.
238
Idem
239
Procès-verbaux
des enfants délaissés, AD 48H403A
240
Procès-verbaux
des enfants trouvés de l’année 1766, AD 40H179
241
Rôle
des enfants trouvés de l’année 1699 à 1700, AD 40H175
242
AD
40H168
243
40H179
244
40H176 et H179
245
CHAUDRON,
op. cit.
246
BLOCH,
op. cit.
247
En
1693, AD 48H153
248
AD
48H484
249
Une
layette comportait environ 4 chemises, 4 drapeaux, 1 bure, 3 langes de Boge, 3
langes de treillis, 1 bonnet, 4 cornettes, 4 béguins et 4 mouchoirs. Un
rhabillement était composé d’1 robe complète, d’1 jupe, de 2 cotillons de
treillis, 2 cotillons de Telat, 4 chemises, 1 tablier, 1 bonnet, 1 culotte, 1
paire de bas et 1 paire de souliers.
250
AD
40 H171
251
Rôle
des enfants trouvés de l’année 1699 à 1700, AD 40H175
252
BLOCH,
op. cit.
253
AD
48H384
254
Ces
trois exemples de fondations sont tirés des AD 48H384B
255
Avis
au sujet des écoles de charité, 1780, AM AA carton 33
256
COURTALON,
op. cit.
257
AM
AA carton 33
258
Idem
259
Mémoire
des Frères des écoles chrétiennes, 1770, AM AA carton 31 et AA carton 33
260
Avis
au sujet des écoles de charité, AM AA carton 33
261
Lettre
à Monseigneur l’Évêque de Troyes, AM AA carton 33
262
COURTALON,
op. cit. p. 301
263
AM
AA carton 33
264
Idem
265
Lettre
à Monseigneur l’Évêque de Troyes (idem 261)
266
COURTALON,
op. cit. p. 208 et 331