mardi 24 février 2026

Les pauvres à Troyes



Les pauvres à Troyes – Capitale de la Champagne – 1630 – 1789


Nous souhaitons dans cette introduction expliciter le thème de notre étude, présenter notre démarche et faire part de quelques problèmes de recherche.

Les pauvres de l’Ancien Régime sont, selon la belle expression de J.-P. Gutton “les muets de l’histoire”. Ils n’ont ni le souci, ne les moyens de se raconter. La tâche de l’historien est bien sûr de combler cette absence.

Mais une étude sur les pauvres présente alors le risque de réfléchir l’image que la société se faisait d’eux et de leurs problèmes. Aussi, pour éviter de ne saisir qu’une “image reflétée”, nous a-t-il fallu définir les pauvres, étudier les mendiants, vagabonds et “gens sans aveu”, comprendre la pauvreté dans son ampleur et ses mécaniques (1ère partie). Notre démarche s’est prolongée par l’observation de la manière dont la société s’accommode des pauvres en organisant une assistance (2ème partie). Mais aussi en faisait de la pauvreté un sujet d’analyses et de doctrines, lesquelles vont modifier l’attitude et la perception de ce qui n’est plus tout à fait la pauvreté et pas encore vraiment le paupérisme (3ème partie).

Le cadre géographique de noter étude est la ville de Troyes. Il y a peu d’écrits et de travaux sur Troyes à l’époque Moderne, ils sont plus évidemment dirigés sur le Moyen-Âge. Un seul écrit concerne directement notre sujet : “L’Assistance Publique à Troyes de 1770 à 1880” d’Étienne Chaudron, mais il s’agit surtout d’une exposition des faits et le parallèle n’est pas établi avec l’évolution des mentalités. Il n’est donc que trop nécessaire de porter le regard de l’historien sur la capitale de la Champagne.

Le cadre chronologique s’est imposé de lui-même au fil des recherches. C’est-à-dire que ce sont les faits par l’intermédiaire des documents qui en ont décidé ainsi.

La date de 1630 correspond à la réunion administrative et financière des hôpitaux de la ville en un seul.

L’assistance, héritée du Moyen-Âge ne permettant plus de répondre au problème de la pauvreté, l’ère des réformes est ouverte.

La date de 1789, quant à elle, traduit l’achèvement de cette longue période de réformes et une véritable prise en charge de l’assistance de l’État qui est en quelque sorte l’aboutissement de l’évolution des mentalités aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Une telle recherche n’a pas été sans difficultés. Nous observons ainsi que plusieurs sources ne sont pas classées : la série B des Archives Départementales, par exemple.

Les Archives Municipales, dont les fonds sont nombreux et riches, nous ont posé le plus de problèmes. Les documents sont éparpillés dans plusieurs fonds, les moyens mis à la disposition des chercheurs (salle de travail, photocopie, prêt…) sont notoirement insuffisants. Et l’historien ne peut que s’inquiéter pour la sauvegarde des documents, en espérant une politique municipale plus favorable à la conservation des archives ou la réalisation du projet visant à leur prise en charge par la Très Grande Bibliothèque.

 

LA PAUVRETÉ

 

SOURCES, VOCABULAIRE ET TYPOLOGIE

 

Cette première partie doit nous permettre de mieux cerner cette frange inférieure du menu peuple qui est le centre de notre étude.

A – Vocabulaire et Archives de la misère

Ce chapitre, introductif à l’étude des milieux pauvres, voudrait répondre à une série de questions :

Qu’est-ce qu’un pauvre sous l’Ancien Régime ? Quel seuil faut-il attendre pour être considéré comme pauvre ? quelles sont les différentes catégories de pauvres dans le langage de l’Ancien Régime ?

Une fois l’objet de notre enquête défini, nous voudrions dire quels sont les documents utilisés pour cette étude des pauvres à Troyes. Ce sera, là aussi, préciser les possibilités comme les limites de notre recherche.

 

1 – Définition du pauvre, du mendiant et du vagabond dans le langage de l’Ancien Régime

Le vocabulaire employé à travers les textes législatifs ou les mémoires pour définir la misère semble très varié. Il en ressort une différence importante entre le pauvre, le mendiant et le vagabond. Nous essaierons à cette occasion d’établir une ébauche de classification des pauvres, tant il est vrai que “les mots sont des témoins de l’histoire” comme le disait un historien de la langue française (1).

Dans un premier temps, nous allons essayer de définir le pauvre : Qu’est-ce qu’il représente dans la langue de l’Ancien Régime ?

Jusqu’au XVIIIe, le pauvre ne semble pas avoir seulement un sens économique. D’après E. Huguet, dans le dictionnaire de la Langue Française, le pauvre est celui qui souffre, qui est dans le malheur, qui est humble et affligé. Dans une acception plus restreinte, c’est celui qui est dans la “disette”, la “nécessité”.

Le Dictionnaire Universel de Furetière définit la pauvreté comme le manque de bien, de fortune. Dans un article (2) Furet donne plusieurs exemples de définition de la pauvreté. A la question “Qu’est-ce que le peuple ?”, Necker répond “c’est la classe la plus nombreuse de la société, et la plus misérable par conséquent, puisque sa subsistance dépend uniquement de son travail journalier ” (3).
Pour Condorcet “toute famille qui ne possède ni propriété foncière, ni mobilier, ni capitaux est exposée à tomber dans la misère au moindre accident” (4).
Cliquot de Blervache donne une formule assez frappante : “Le travail est le seul patrimoine du peuple. Il faut qu’il travaille ou qu’il mendie” (5). Ce lien entre paupérisme et cessation de travail est souvent évoqué sous l’Ancien Régime.
Le 6 mai 1694, M. Larcher, Intendant de Champagne écrit au Contrôleur Général, Claude Le Pelletier : “La calamité est encore plus affreuse dans les villages ou la plupart des manouvriers ne trouvant presque plus de travail ou du moins si peu qu’il ne suffit pas à leur gagner du pain pour eux et pour leur famille” (6).

D’après les documents que nous avons utilisés et que nous présenterons dans les chapitres suivants, les pauvres semblent se recruter essentiellement dans le monde du travail, parmi ceux qui ne possèdent rien.

Néanmoins, cette définition du pauvre peut paraitre trop restreinte. En effet, même si le pauvre n’a que son travail pour vivre, il peut posséder un petit capital qui représente son outil, son instrument de travail, “son fonds”. D’un autre côté le menu peuple qui n’a que la ressource du travail pour vivre et qui ne dispose d’aucune réserve, ne constitue pas à proprement parler “les pauvres” mais il est de ceux qui, au moindre accident, sont très vite menacés par la pauvreté.

“L’Époque Moderne appelle pauvres ceux qui sont simplement des candidats à la pauvreté, des paupérisables” (7). Ainsi la limite entre pauvre et paupérisable est-elle très difficile à placer de manière rigoureuse. Nous rencontrons souvent, dans nos archives, la misère des artisans qui, bien qu’ils travaillent, ont besoin d’être assistés. En fait, le seuil retenu pour la pauvreté est l’absence de réserves, de biens. Ce caractère large de la définition marque la précarité et l’instabilité de la population dans la France Moderne. Cependant, dans le délai, ce seuil augmente ou diminue en fonction d’une conjoncture d’ensemble et de circonstances individuelles dont il faut tenir le plus grand compte dans la description du monde des pauvres.

Ainsi le mot le plus utilisé pour désigner celui qui est tombé dans la pauvreté, est celui de “mendiant”.
“Les Roys, nos prédécesseurs ayans toujours eu en singulière recommandation d’établir en meilleurs villes de ce royaume un bon ordre et police pour subvenir à la nourriture et entretenement des pauvres tant valides qu’invalides, banir l’oisiveté et fainéantise qui d’ordinaire se rencontre parmy les mandiants et garantir leurs peuples des dangers que l’affluence et fréquentation de telle gens pourroit apporter, auroit en divers occasins faict publier plusieurs édits et réglements sur le fait et direction desdits pauvres…(8)”

Mais alors ? La ressource normale de celui qui est démuni serait-elle la mendicité ?

Ainsi, mendiant a-t-il du XVIe au XVIIIe l’acception actuelle du mot pauvre.

Il faut également tenir compte de ce que, dans la chute qui entraine de l’état de simple paupérisable à celui de pauvre, il arrive que des malheureux franchissent un dernier seuil et se rangent en marge de la société. C’est le cas des vagabonds et des gens sans aveu. Ce terme de vagabond a un sens plus restrictif que celui de pauvre. Son sens se précise peut à peur au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Dans la première moitié du XVIIIe, le vagabond est celui qui n’a pas de domicile et qui est errant.
“Qu’en cette ville et faux-bourgs y a si grand nombre de vagabons, faigneants et gens sans aveu, que sous pretexte de passer chemin s’y retient et y font plusieurs longs séjours. (…) Pour cognoistre si en icelle y aura point de vagabons, coustumiers de mandier et vaguer de ville en autre…” (9).

En 1666, pour la première fois, une définition plus précise du vagabondage est donnée : “Seront déclarez vagabons et gens sans aveu, ceux qui n’auront aucune profession ny métier, ny aucuns biens pour subsister, qui ne pourront faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes de probité, connue et dignes de foy, et qui soient de condition honneste” (10).

Le 27 août 1701, une déclaration de Louis XIV a donné la définition la plus complète de l’Ancien Régime : « Déclarons vagabons et gens sans aveu ceux qui n’ont ny profession ny mestier, ny domicie certain, ny bien pour subsister, et qui ne sont avouez, et ne peuvent faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes dignes de foy” (11).

L’article II de la Déclaration Royale du 3 août 1764 est la seule définition qui tient compte du chômage : “Seront réputé vagabons et gens sans aveu ceux qui depuis six mois révolus n’auront exercé ni profession, ni métier, et qui n’ayant aucun état ni aucun bien pour subsister, ne pourront être avoué ou faire certifier de leurs bonnes vies et mœurs par personnes dignes de foi” (12).

Ces définitions très précises – mais tardives – du vagabond, s’expliquent par le fait que la Monarchie, à partir de la seconde moitié du XVIIe, s’est efforcée de définir le délit de vagabondage dont le contenu était resté assez flou. Cette notion de vagabondage est donc tardive sous l’Ancien Régime.

Nous remarquerons que dans les textes législatifs ou les mémoires rencontrés au cours de notre recherche, le mot “vagabons” est souvent accompagné des termes “sans aveu” : “Pauvres, mandians, vagabons et gens sans aveu, estrangers doivent quitter la ville le jour de la publication des présentes” (13).
Même l’ordonnance royale de 1764 porte sur “les vagabons et gens sans aveu”. A l’époque moderne, le “sans aveu” est “celui dont aucun homme digne de foi ne veut se porter garant, celui qui n’est rattaché à aucun corps dans une société où ces derniers jouent pourtant un si grand rôle” (14). Cette expression montre que dans ce monde de pauvres, il y a toute une frange que la société n’intègre pas et rejette hors d’elle. Tandis que le pauvre, et souvent le mendiant font partie de la société aux yeux des contemporains, le vagabond, sans domicile, n’ayant aucune attache sociale, reste en marge de celle-ci. Mais si, pour certains, cette mise au ban de la société est indépendante de leur volonté, d’autres vagabonds, voire des mendiants, l’ont choisie : ils vivent dans le libertinage (15), c’est-à-dire “selon leur fantaisie, sans se soumettre aux règles de la religion ou de la raison”. Dans une déclaration datant de 1764, le roi déclare : “Nous avons reconnu que la peine de bannissement n’était pas capable de contenir des gens dont la vie est une espèce de bannissement volontaire et perpétuel” (16). Aussi la société, pour s’en préserver, prévoira-t-elle une dure répression.

Ainsi que J.-P. Gutton l’explique dans sa thèse sur les pauvres et la société : “En appelant pauvre celui qui est simplement menacé par la pauvreté, mendiant celui qui a succombé au paupérisme, le vocabulaire de la France Moderne nous dit à quel niveau se situent l’instabilité et la dureté de la condition du menu peuple. Mais en définissant le vagabond, en condamnant “le sans aveu”, “le libertin”, ce même vocabulaire nous montre comment la société réprouve et laisse en dehors d’elle-même toute une frange des classes inférieures” (17).

Aussi nous importe-t-il de connaître les sources qui nous ont permis de les appréhender à Troyes.


2 – Les archives de la misère

Cette étude porte sur une catégorie sociale qui n’a guère laissé de documents, sur des individus dont la plus grande majorité n’avait ni le loisir, ni surtout les moyens de s’exprimer. C’est pourquoi, dans cette partie, il nous faut présenter ce que chaque document a pu apporter.

Parmi les sources narratives, nous avons disposé d’un certain nombre de mémoires : par exemple ceux relatant l’exclusion de la mendicité à Troyes. Nous en avons eu aussi de plus brefs, comme ceux relatant le paiement d’aumônes aux Dames de Charité par la ville. D’autres sont écrits en faveur des Frères des Ecoles Chrétiennes, des Filles de Saint Bernard, ou, enfin lors des procès avec les administrateurs des hôpitaux de la ville.

Cependant, malgré leur diversité, ces mentions sont difficiles à utiliser. Il s’agit le plus souvent de développements très généraux sur les pauvres ; la plupart sont anonymes et sans date. Il faut donc renoncer à demander des renseignements trop précis à ces documents. Néanmoins, ils constituent des sources de première qualité pour l’étude des mentalités à l’égard des pauvres. A partir de la fin du XVIIIe, il y a chez certains penseurs et chez certains économistes des analyses de la misère. Un des exemples les plus remarquables semble être l’œuvre de Vauban. Malheureusement lors de nos recherches, nous n’avons pu découvrir des analyses de cet ordre, spécifiques à Troyes.

La correspondance entre le Contrôleur Général et l’Intendant de Champagne n’est pas à négliger. Seulement sa publication est limitée dans le temps et elle ne nous renseigne sur les pauvres que lors de moments exceptionnels : disette, cessation de travail, ou alors pour un cas très particulier comme celui des Bohémiens qui fut à l’origine d’un échange de courrier entre Monseigneur le Chancelier et le Lieutenant de la Maréchaussée de Troyes.

Nous avons aussi tiré parti des documents qui, pour un seul individu, indiquent le domicile, la qualité, la profession et, quelques fois, le bilan de sa fortune. Il s’agit notamment des sources fiscales : dénombrement des personnes par compagnie en fonction de leur cote. Malheureusement, ces sources pour notre sujet, sont limitées et sans date précise. Elles ne nous indiquent que la répartition des pauvres à travers la ville. Cependant nous pouvons les compléter avec les relevés des feux de la ville de Troyes et de ses faubourgs qui se développent principalement dans la seconde moitié du XVIIIe. Nous avons même retrouvé un dénombrement de la communauté de Troyes pour l’année 1695. Néanmoins, bien qu’intéressants et complémentaires, ces documents sont souvent restreints voire incomplets. Et lorsqu’ils sont complets, ce n’est seulement que sur trois années.

Autre source de l’histoire sociale, les inventaires qui peuvent parfois apporter de précieux renseignements sur les pauvres. Cependant, dans notre cas, nous n’avons retrouvé que les inventaires des objets laissés par les pauvres à leur entrés à l’hôpital (fin XVIIIe). Nous n’avons pas eu la chance de rencontrer d’inventaire après décès.

En fait, nous avons l’impression que ces sources sont, dans l’ensemble, assez médiocres pour la connaissance d’un monde aussi difficile à saisir. Peut-être est-ce la nature du sujet qui le veut ainsi ?

Il nous reste quand même à présenter deux types de documents qui nous semblent très bons pour appréhender les milieux pauvres : ce sont les archives policières et hospitalières. Dommage qu’ils aient comme inconvénients de nous renseigner sur le pauvre qui se trouve dans une situation exceptionnelle, sur le pauvre délinquant ou seulement mendiant ou vagabond. Cependant ces archives peuvent être les seuls documents qui puissent nous fournir des données plus complètes que toute autre source sur l’état civile ainsi que des indications sur les antécédents des personnages.

(Au sujet de ces archives policières, précisons que, par manque de temps, nous n’avons pas pu approfondir nos recherches dans la série B, non classée).

 Sa série FF SUPPLEMENT des Archives Municipales de Troyes ne concerne que quelques dossiers de la Lieutenance. Y apparaissent des vagabonds et “filous de denrées” ; on y fait mention d’arrestations d’auteurs d’émotions populaires et du problème du jugement des mendiants suite à la déclaration du 25 juillet 1721. Souvent revient le souci majeur de connaître tous les habitants de la ville, d’où ce rappel de l’obligation de s’inscrire au greffe et l’interdiction de loger des étrangers sans prévenir la milice bourgeoise. Ces sources ne sont pas négligeables mais leur contenu reste faible.

Une catégorie d’Archives Municipales concernant l’assistance publique ainsi que l’instruction publique nous a beaucoup aidés dans notre recherche : la série GG SUPPLEMENT. Cette série contient diverses informations au sujet des établissements hospitaliers, du bureau de charité et des travaux “publics” au XVIIIe. Pour la même époque, elle nous fournit de nombreux documents sur le rôle important des Frères des Écoles Chrétiennes dans la construction d’écoles de charité pour les pauvres de Troyes.

La série AA, très variée, constitue une source de premier ordre quant à la répartition de la population troyenne et des divers œuvres charitables menées à Troyes par l’Aumône Générale et l’Échevinage. Elle contient également différentes déclarations municipales de police générale. Enfin elle complète la série GG SUPPLEMENT au sujet de l’instruction gratuite.

Il reste à dire tout l’intérêt pour notre sujet des Archives hospitalières. La série H des Archives Départementales concernant le clergé régulier semble assez fournie. La réunion administrative des hôpitaux de la ville de Troyes en 1630, en un hôpital général n’aurait-elle pas favorisé la conservation d’une grande partie des archives de ces établissements ? Toutefois, l’état de conservation des fonds semble fort inégal. Lorsque les établissements ont changé de fonction, il apparaît un certain nombre de lacunes. Cependant, lorsque l’hôpital a gardé son rôle initial, le fond a toute chance d’être complet – ou presque. Nous écrivons “ou presque” parce que les directeurs d’hôpitaux, comme tous les administrateurs de l’Ancien Régime, conservaient volontiers des documents relatifs à leurs charges dans leurs papiers de famille… Les lettres patentes concernant la réunion des hôpitaux de Troyes en 1630 n’ont-elles pas été égarée ! ? (18)

La consultation de ces archives n’a pas été trop malaisée, celles-ci étant classées principalement par l’Hôtel-Dieu et chronologiquement. Ceci n’est toutefois valable qu’au niveau des documents possédés par les Archives Départementales. Pour les Archives Municipales, ce fut une toute autre affaire : leur extrême dispersion et parfois leur absence de classement, ne nous ont pas facilité la tâche. Néanmoins, le fond semble inépuisable et inépuisé.

On y trouve d’abord de très nombreuses sources sur l’administration des hôpitaux : registres de délibérations des directeurs, pièces de comptabilité, papiers concernant la gestion des domaines… Mais, ce qui forme la plus grosse part des archives hospitalières importe peu pour notre étude sociale des pauvres. Cependant nous avons rencontré deux types de documents très intéressants : des registres de distribution de pain, d’argent ou d’aumônes avec l’indication, plus ou moins précise, des bénéficiaires et des registres d’entées ou de sorties de pauvres ou de mendiants. Mais, là encore, nous n’avons pas eu le temps de découvrir les papiers de famille des pauvres qui entent à l’hôpital. Une recherche plus approfondie le permettrait sans doute.

Nous nous devons de noter que ces pièces ne se rencontrent guère avant la fin du XVIIe. J.-P. Gutton affirme que c’est, d’une manière générale, depuis une “déclaration de 1698 contenant règlement sur l’administration des hôpitaux et maladreries” que les archives des hôpitaux ont été bien conservées (19). Mais, surtout, les registres d’entrées et de sorties des pauvres et des mendiants ne deviennent fréquents et correctement tenus qu’à partir de 1724. Le 18 juillet 1724, une “Déclaration concernant les mendiants et vagabonds” organisait la centralisation, à Paris, des copies de registres d’entées et de sorties de tous les vagabonds (20). Cette prescription qui avait pour but de reconnaître les récidivistes ne fut pas appliquée plus de dix mois pour différentes raisons mais elle a imposé une tenue beaucoup plus soignée des registres et a, peut-être, été à l’origine de la tenue de ces registres.

Ensuite et au cours du XVIIIe siècle, c’est encore le devoir d’appliquer les textes royaux sur la répression de la mendicité qui explique la tenue de ces registres ou “livre-journal” (terme utilisé fin XVIIIe) (21), aussi les registres d’inscription des mendiants à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, dans la seconde moitié du XVIIIe, ne sont-ils destinés qu’à appliquer la déclaration concernant “les vagabonds et gens sans aveu” du 3 août 1764 (22).

Ainsi, voilà les documents dont nous avons disposé pour parvenir à une approche des pauvres à Troyes. On ne connaîtra évidemment jamais avec autant de précision que d’autres groupes sociaux qui se sont exprimés par eux-mêmes. Il faut se souvenir que l’on n’approche les pauvres qu’au travers les témoignages plus ou moins déformés par la représentation que la société se faisait d’eux.

Cet essai de construction d’une image du pauvre à Troyes sera essentiellement fondé sur des documents du XVIIIe, les seuls vraiment abondants. Nous ferons cependant appel aux sources antérieures, malgré leur petit nombre. D’après l’enquête sur le paupérisme de J.-P. Gutton, il y aurait une typologie des pauvres qui, dans ses traits majeurs, reste valable pour tout l’Ancien Régime : “D’une manière générale, pauvres et vagabonds des villes et des campagnes, représentent des types sociaux que l’on saisit surtout au dernier siècle de l’Ancien Régime. Ils constituent des traits de structure de la société française d’Ancien Régime” (23).

 B – Les catégories de pauvre

Nous voudrions, dans ce chapitre, présenter ce que l’on sait de tous ceux qui, sans être ni mendiants, ni vagabonds, sont seulement pauvres au sens actuel du terme. Ces derniers font appel, volontairement, à une institution d’assistance et grâce aux listes de distribution d’aumônes ou d’entrées dans les hôpitaux, nous pouvons les appréhender.

1 – Le pauvre honteux

Le “pauvre honteux” est en fait une catégorie à part. Il n’est pauvre que par sa situation économique. Sa situation sociale le laisse en dehors du monde de la pauvreté. Il est “une pauvreté individuelle qui résulte de déclassements personnels rendu plus tragiques par les préjugés qui s’attachent au travail manuel” (24). Or, dans une société d’ordre, la distinction est essentielle. Un mémoire, présenté au concours organisé par l’Académie de Châlons en 1777 sur “Les moyens de détruire la mendicité en rendant les mendiants utiles à l’État sans les rendre malheureux”, donne une définition assez exacte : “quoiqu’il ne soit pas aisé de spécifier quelles sont les personnes qui sont précisément dans ce cas, ou désigne vulgairement sous cette dénomination tous ceux qui sont dans la détresse, par le malheur des circonstances sans avoir la ressource des travaux manuels, parce que le préjugé de la naissance, de l’éducation, de la profession, disons mieux l’empire de la coutume, leur interdit cette ressource. L’épée, la robe, la plume ont chacune leurs pauvres honteux, le Tier Etat ne laisse que d’en fournir, non pas dans ces classe inférieures, adonnées aux arts purement mécaniques, mais parmi celles qui ont embrassé les arts libéraux, ou d’autres professions dont l’exécution demande plus le travail d’esprit que celui des mains” (25).

Hélas, les documents concernant les pauvres honteux ne sont pas nombreux. Parce qu’il convenant d’assister ces pauvres avec le plus de discrétion possible, les secours donnés ne laissaient pas de trace. A Troyes, nous avons retrouvé cinq cas intéressants.

L’exemple le plus ancien que nous ayons découvert date du 25 mars 1650 : Le receveur de l’Aumône Générale de Troyes paye au sieur Dupont, pauvre gentilhomme, la somme de quatre livres dont il lui fait don par charité (26). La même année, le 27 mars, le receveur paye à Madame Laisne, anglaise ruinée par la guerre d’Angleterre, la somme de cinq livres dont il lui fait don par charité (27).
Au XVIIIe siècle, nous rencontrons le cas de Jean-Baptiste Nicolas Bernard, “Maître d’écriture d’arythmétique” en cette ville, il a travaillé jusqu’en juillet 1740, moment ou il décide de partir enseigner à Bar-sur-Aube, sur la demande des Maires et Echevins de cette ville : “la misère des temps et la nombreuse famille dont le suppliant étoit lors, et est encore chargé et non la légerté et l’inconstance lui firent considérer cet apas comme une petit fortune qu’il ne pouvoit refuser à sa famille, mais n’y pouvant subsister vû le manque d’écoliers et la modicité du payement, le supliant n’a pont hésité de revenir en cette ville que pendant son séjour à Bar-sur-Aube, il a eû le mal’heur de perdre son épouse, et de se trouver seul avec huit enfants dont pas un seul n’est en état de gagner sa vie, qu’étant né sans bien ainsy que défunte son épouse, il se trouve dans une nécessité indispensable d’avoir recours à vous Messieurs, pour vous suplier d’alleger sa peine” (28). Aussi demande-t-il aux directeurs des hôpitaux de Troyes de prendre une de ses filles à la maison des orphelines.

Le deuxième cas datant du XVIIIe relate celui de Mademoiselle Mercier. Cette personne semble n’avoir que très peu de ressources. La Commission Intermédiaire Provinciale s’inquiète de son indigence et demande aux députés composant le Bureau Intermédiaire du département de Troyes, des renseignements sur sa conduite afin de lui donner de l’aide si besoin. Par lettre du 27 avril 1789, ils apprennent qu’elle travaille depuis huit à dix jours comme gouvernante d’enfants (19). Qui était cette femme ? Était-elle membre d’une famille autrefois aisée et qui, aujourd’hui, devait se louer comme gouvernante pour survivre ?

Ces deux personnes pauvres qui n’exercent pas de métier manuel, bénéficient d’une situation à part. ce sont des “pauvres honteux”. Bien entendu, la limite qui les sépare des pauvres est malaisée à cerner. Ce dernier exemple nous le confirme : c’est l’histoire de Jean Géraud Devallois, savetier à Troyes. “Il a quitté son métier il y a environ quatre ou cinq ans parcequ’ayant entendu dire que la Dame Comtesse Delamothe, qu’il croit sa parente, s’était fait reconnoitre comme descendant d’Henry Deux, il s’était flatté de se faire reconnoitre aussi (…) Le Sieu Devallois est sans fortune, depuis qu’il a quitté son métier il n’a subsisté qu’avec les secours qui lui ont été fourni par des personnes qui lui vouloit du bien et qui se sont toujours flattés qu’à la fin il seroit reconu et ses enfans placés” (30).
Cette affaire dure depuis quatre ou cinq années. Commencée en 1784, elle n’est toujours pas résolue en juin 1788. Aussi, pour l’aider à subsister et en raison de sa famille nombreuse (10 enfants), la recette des finances de l’Élection de Troyes lui octroie une somme de six cent livres.

Il est certain que l’indigence d’un “pauvre honteux” est, plus que toute autre, le résultat d’une aventure individuelle. Cependant, le cas de Jean Géraud Devallois et très particulier. Cet homme se trouve pris entre deux “statuts” : celui de travailleur manuel en tant que savetier et celui de noble pauvre. Il n’appartient plus au premier et n’a pas encore prouvé son appartenance au second. Situation ambivalente : en étant simple artisan, il arrivait à faire vivre modestement sa famille, en devenant noble, il ne pourra plus, de par sa condition sociale, subsister par son travail ! N’ayant aucun bien, de quoi pourra-t-il vivre ?

Dans son dossier, nous trouvons mention d’un édit royal “en date du mois de novembre 1666, donné à Saint Germain en Laye et enregistré à la Cour des Aydes, en faveur des pauvres gentilhommes père de dix enfans vivans par lequel il leur est accordé deux mil livres de pensions” (31). Le sieur Jean Géraud Devallois pourrait en bénéficier mais seulement après avoir été reconnu comme descendant d’Henry de Saint Remy, fils naturel d’Henry Deux. Or cette affaire tarde assez et, en attendant, il est réduit à être porté sur les rôles de la capitation de la ville au nombre des pauvres et à vivre d’aumônes.

 2 – Les victimes de la maladie, de l’âge et de la solitude

Nous entrons maintenant dans le monde des pauvres, monde plus anonyme que celui des pauvres honteux, mais à l’intérieur duquel on trouve une diversité de catégories.

Les victimes de la maladie, de l’âge et de la solitude nous rappellent l’exactitude de la définition du pauvre : celui qui n’avait que son travail pour subsister. Les listes d’aumônes ou de distribution de secours disent d’abord le malheur des infirmes. On y trouve des incurables, comme ce pauvre, nommé Jean Epinglie. Il est qualifié de “faible d’esprit” sur le registre de distribution d’aumônes et, pour ce motif, on l’a placé chez une dénommée Chrudey qui reçoit, chaque mois, cinquante sols pour sa subsistance. Autre exemple, celui de Cire Denis qui est “une fille fort âgée et fort incommodez”, placée chez la veuve George Phlizot. Cette dernière reçois quarante sols pour l’entretenir (32).

On note aussi l’aide accordée aux gens qui sont dans le besoin temporairement comme la femme de Jean Buse qui “reçoit par moys trente sols jusqu’à la guérison de son mary” (33) car ne possédant aucune réserve et ayant dû arrêter son activité professionnelle, ce dernier ne peut plus subvenir aux besoins de sa famille.

Nous remarquons également combien sont nombreux les cas d’ouvriers réduits définitivement à l’indigence par un accident. Ainsi ces trois manouvriers blessés lors d’un accident survenu pendant qu’ils “travaillaient à la corvée à tirer les graviers derrière le couvent des religieuses Carmélites du fauxbourg de Croncels pour réparer les chaussés de cette ville”. L’Assemblée Consulaire leur octroie un dédommagement en décidant “qu’il sera payé aux blessés qui ne mourront pas de leurs blessures, une somme proportionnée au préjudice que chacun desdits blessés souffrira de ses blessures” (34). Ces trois hommes, pères de famille, blessés aux bras et aux jambes arriveront-ils à se rétablir ?... et au bout de combien de temps ?!

Les problèmes des vieillards sont très comparables puisque, pour eux aussi, la misère est le résultat de leur impossibilité à travailler.
Au XVIIIe, les registres d’entrées des mendiants à l’Hôtel-Dieu-le-Comte nous fournissent un grand nombre d’exemples de présentations volontaires ou d’arrestations de pauvres, trop vieux pour subvenir à leurs besoins en travaillant. Tel est le cas d’Anthoine Mory âgé d’environ 80 ans, borgne de l’œil droit, amené par les archers des pauvres à l’Hôtel-Dieu le 11 septembre 1724. Quatre jours plus tard, il est transféré à la Santé “pour y estre nourry pendant sa vie comme invalide, incapable de travail. Il décède le 19 décembre 1726” (35).

Autre exemple, celui de Nicolas Letournoy, originaire de Troyes, âgé de 70 ans lors de sa deuxième présentation. Il est reçu à la Santé le 22 janvier 1725 et en est sorti sur la réquisition qu’il fit au bureau, prétextant qu’il pouvait gagner sa vie “Et depuis estant trouvé hors d’état de le pouvoir faire par ses infirmités qui sont survenues s’est présenté volontairement pour le Santé” (36). A la fin du XVIIIe, l’Aumône Générale place également des personnes âgées dans des familles pauvres. Pour les aider, elle distribue à ces dernières une certaine somme d’argent. En échange de ce secours, la famille doit s’occuper du vieillard. C’est ainsi que “Brigitte Lupien pour nourrir la vefve Vaudé femme fort incommodée reçoit par moys quarante sols en 1698” (37).

A Troyes, l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas accueille des vieillards et des enfants pauvres. On a retrouvé, pour l’année 1765, le livre de réception des hommes, des femmes et des enfants reçus dans celui-ci. Il nous offre des exemples assez intéressants. Jacques Surge, ancien chaudronnier, est âgé de 73 ans lorsqu’il entre à l’hôpital, le 14 mars 1779 “a la charge de s’occuper de sa profession”. Il y meurt le 16 mars 1783 (38). On peut se demander si, après son admission, il ne devait pas encore exercer sa profession au service de l’Hôtel-Dieu, voire même la faire découvrir aux jeunes enfants qui y étaient également enfermés. L’expérience professionnelle des personnes âgées n’était-elle pas utilisée pour faire passer un savoir aux jeunes ? d’où la raison de leur enfermement dans le même établissement ?

L’exemple de Savine Thérèse nous le laisserait penser. Elle est reçue à l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas en 1757, à l’âge de 75 ans. Elle y demeure pendant sept ans. Ensuite, elle est sollicitée à l’Hôpital de la Trinité pour y faire le même office, c’est-à-dire montrer la filature aux jeunes enfants. Puis elle revient à Saint-Nicolas et “a peigne les ans jusqu’à sa mort arrivée le 26 mars 1796” (39).

Il faut ajouter aux victimes de la maladie et de l’âge, celles de la solitude, c’est-à-dire les veuves qui représentent un type particulier et très fréquent de pauvres sous l’Ancien Régime. Chaque fois que nous faisons appel à des documents qui permettent de compter des miséreux, des assistés, nous sommes étonnés par le nombre de veuves que nous rencontrons. Un registre de réception des femmes à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, tenu de 1769 à 1789, nous donne 77 veuves sur 131 femmes, soit une proportion de 58,8% (40). Cette importance particulièrement grande des veuves parmi les pauvres amène deux explications.

En premier, nous pourrions donner une explication générale d’ordre démographique : “Il semble que dans la France d’Ancien Régime, les naissances de garçons soient plus nombreuses que celles des filles, et qu’il y ait une surmortalité masculine des enfants surtout, mais aussi des adulte” (41). Ainsi, dans le menu peuple, une femme qui devient veuve, n’ayant plus que son salaire pour vivre et ne trouvant pont à se remarier, peut rencontrer des difficultés pour subvenir à ses propres besoins et d’autant plus si elle a des enfants à charge. C’est ainsi que l’on voit de nombreuses veuves demander assistance aux hôpitaux : elles avaient épousé de simples ouvriers tels que compagnons blanchisseurs ou voituriers ou encore compagnons tisserands, compagnons maçons (42). Avec un deuxième salaire, aussi humble soit-il, il leur était plus aisé de faire face aux dépenses de la famille.

La seconde explication pourrait être sociale. Aux niveaux les plus humbles de la société, dans la France Moderne, on constate que mari et femme collaborent fréquemment à un même métier. La disparition de l’époux rend souvent cette activité impossible. Le couple vivant essentiellement de son travail, sans réserve ni capital, la femme se retrouve démunie et sans aucun moyen de subsistance à la mort de l’homme. C’est ainsi que nous remarquons que la veuve qui demande assistance se trouve être l’épouse d’un couturier, d’un boucher, d’un maitre maçon, d’un maître tisserand, d’un débiteur de sel et tabac, etc. (43).

A la fin du XVIIe, l’Aumône Générale de Troyes est très active dans le secours des veuves. Outre des distributions régulières de pain et d’argent, elle leur confie des enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu. Ainsi elles reçoivent, mensuellement, une somme d’argent pour l’entretien de ces derniers. C’est le cas pour le veuve Merlin qui, pour nourrir Edmée Parent, reçois vingt-cinq sols par mois en 1696. De même pour la veuve George Phlizot qui, pour entretenir Denis Cire, reçois quarante sols par mois en 1697 (44).

Autre exemple du soutien des veuves : la ville de Troyes octroie, à deux veuves, une somme de cent livres pour chacune, suite à un accident mortel survenu à leurs maris lors de corvées pour la ville, “accident arrivé le jourd’hyer apres midy dans les personnes de Louis Billard, manouvrier demeurant à Echenilly, paroise de St André et de Pierre Louis aussi manouvrier demeurant audit lieu qui ont esté ecrasé en travaillant à la corvée a tirer les graviers derrière le couvent de religieuse Carmélites du fauxbourg de Croncels pour réparer les chaussées de cette ville, le sieur Billard laissant une femme et aussi quatre enfans, le sieur Pierre Louis, une femme et aussi quatre enfans fort jeunes” (45). Que vont devenir ces deux familles, sans pères, sans ressources ni réserves ?!

Ainsi, l’étude des victimes de la maladie, de l’âge et de la solitude nous a permis de préciser quelques types de pauvres.

 3 – Essai de classement socio-professionnel

Un certain nombre de documents nous révèle qu’en ville, une partie de la population vit constamment dans un état voisin de l’indigence, même en l’absence de toute difficulté économique. Dès sa fondation, en 1530, l’Aumône Générale avait pour principale assistance la distribution de pain aux indigents. Cette forme de secours n’était pas destinée à nourrir entièrement les bénéficiaires mais, simplement à leur apporter un appoint de ressources. Les registres de distribution donnent des listes de pauvres qui, la plupart du temps, travaillent mais ne parviennent pas à assurer la subsistance de leur famille. C’est ainsi que sur le “rosle des pauvres desdites paroisses St Jean, St Nicolas et St Pantaleon auxquelles on distribue par moys l’argent pour la nourriture de leur enfant ou pour leur necessite particulière” on peut lire le nom de Philippe Dauriot qui reçois quarante cinq sols “pour aider à nourrir ses enfans” (46). Sur une autre liste d’aumônes, nous découvrons Jacques Béart qui “reçoit trente sols pour layder a subsister” (47). Il y a ainsi des catégories entières de la société qui se trouvent perpétuellement dans la pauvreté, tandis que de plus nombreuses catégories encore, y tombent sans délai lors des chômages ou des “chertés”. Nous allons essayer de définir ce monde des pauvres de manière qualitative puis, dans la même mesure du possible, quantitative.

A partir du “Registre pour les engagemens des mendians valides de l’hopital de Troyes en execution de la declaration du Roy du 18 juillet 1724” (48), nous avons tenté d’établir un début de classement socio-professionnel. Cette étude ne porte que sur une période qui va du 14 septembre au 24 novembre 1724. Il y eut 39 présentations de mendiants valides. Les diverses professions se répartissent ainsi :

                                               Sans profession                      25

                                               Tailleurs d’habit                       2

                                               Tisserand                                  1

                                               Compagnon tisserand               1

                                               Fileuse de cotton                      4

                                               Tondeur de drap                       1

                                               Drappier                                   1

                                               Cardeus                                    4

 

Ce premier classement socio-professionnel, très restreint, des pauvres mendiants à Troyes montre que les ouvriers du textile représentent la majeure partie de la population pauvre. Le manque de qualification semble faire d’eux les premières victimes du chômage. Cependant, ces remarques demanderaient à être complétées par des recherches plus approfondies qui, par manque de temps, n’ont pu, malheureusement être réalisée ici.

Ce début de réflexion laisse entières biens des questions sur la vie des pauvres, sur le degré et l’origine de leur misère. Questions que nous allons tenter d’élucider ou, à tout le moins, essayer d’apporter les premiers éléments de réponses.

 

C – Pauvreté et mendicité

1 – Le nombre de pauvres

Une des questions, la plus évidente, qui vient à l’esprit est de connaitre le nombre des pauvres. C’est une question pour laquelle aucune réponse satisfaisante ne peut être fournie. Les documents, telles les archives hospitalières ou les listes nominatives de distribution d’aumônes, sont imprécis et ne reflète pas toujours ce qui semble la réalité. Ainsi le nombre de pauvres assistés ne varie pas systématiquement en fonction de la cherté et de la misère.

 a – les difficultés du dénombrement

On possède pour la fin du XVIIIe quelques dénombrements de pauvres, hors des archives hospitalières. Mais ces documents sont, eux aussi, contestables. En premier parce qu’à cette époque la recherche statistique n’en est qu’à ses débuts et s’accommode de beaucoup d’erreurs. Ainsi que le remarque Camille Bloch, “la statistique démographique ne s’élevait pas ou alors peu au-dessus de constatations empiriques ; or en tout temps le dénombrement d’une partie de la population aussi flottante et aussi indéfinie que celle des indigents ou des mendiants est difficile” (49). En second, parce que le nombre des pauvres peut varier très rapidement en fonction de conjoncture, dans la société de l’Ancien Régime. On pourrait dire, comme J.-P. Gutton, qu’il y a des pauvres structurels, tel que les infirmes, les veuves, les vieillards et des pauvres conjoncturels, c’est-à-dire les artisans, les petits marchands, les ouvriers non qualifiés, qu’une crise prive de toutes ressources (50). Mais en fait, cette distinction importante ne s’explique-t-elle pas par l’acception très large de paupérisable que le mot pauvre reçoit à cette époque ? cela ne pourrait-il pas expliquer les différences qui existent d’un dénombrement à un autre ?

b – Les dénombrements pour Troyes

Quelques exemples permettent d’illustrer ces remarques : ce sont des dénombrements réalisés par les contemporains pour la capitale de la Champagne.

En 1695

Voici les quelques chiffres donnés pour la population pauvre de la ville de Troyes à la fin du XVIIe

 

Note : il n’est question que de remplir sur les demie colonnes et vis-à-vis de chaque article le nombre de chiffre bien marqué et bien distingué des espèces de personnes portées par lesdits articles, sans en nommer aucunes. Il y aura pour chaque communauté un exemplaire particulier de ce dénombrement et on ne comprendra pont deux paroisses dans le même exemplaire.

                ____________________________________________________________

En 1695, les pauvres étaient au nombre de 6 679 pour une population de 18 229 personnes, soit 36,6% de la population totale (51). Ce pourcentage élevé de pauvre reflète-t-il la réalité ? durant cette période l’activité économique du pays est paralysée par l’accroissement des charges fiscales et par de mauvaises mesures douanières. Le protectionnisme outrancier préconisé par Colbert a provoqué des représailles de la part des gouvernements étrangers. La mévente des vins auxquels le marché anglais se ferme de plus en plus, provoque une crise grave dans le vignoble champenois.

En 1697, l’intendant Larcher écrit qu’il voir “la misère depuis cinq ans qu’il est en Champagne. Des émeutes éclatent contre la perception des droits sur les vins” (52). Le 6 mai, il avait déjà remarqué que “la province se trouve épuisée par les enlèvements de grains qui se sont faits pour Paris ou pour les armées, et les prix augmentent encore à chaque marché. (…) Les villes se remplissent de pauvres que les bourgeois ne peuvent plus soutenir” (53). Malgré une aussi grande misère, on peut douter de la rigueur du document. Quel est le seuil de pauvreté retenu pour ce relevé ? quelles sources ont été utilisées ? Est-ce seulement les pauvres de la ville ? Les exilés ruraux, les vagabonds sont-ils comptés ? Autant de questions sans réponses assurées…

En 1772

En 1772, la ville de Troyes et ses faubourgs contiennent 3 300 maisons qui comprennent 39 feux nobles, 4 333 feux roturiers et 1 234 demi-feux roturiers, soit 5 606 feux. Au-dessous de ce dénombrement, il est fait une remarque : “les maires et échevins observent que dans l’état des feux il seroit à propos d’en distriaire tous les demi-feux (veuf, garçons, femmes veuves ou filles tenant leur ménage lorsque ce ne sont que des manouvriers ou des petits artisans) et une très grande quantité de feux entiers qui pour la plupart ne sont composés que d’artisans très pauvres ou de fileuses de cotton hors d’était de supporter aucune charge après que tous [soient] dans la plus grande misere” (54).

Dans ces données, il n’y a également que peu de rigueur pour quantifier les pauvres. Est-ce le résultat de la définition très large donnée à l’indigent ?

En 1778

Le relevé du “sexté de la ville et fauxbourg paroisse de la ville pour l’année 1778 donne 5 275 feux payant capitation comportant 13 950 personnes et 1 209 feux pauvres comportant 4 400 personnes.

Les communautés inclues, le total des personnes monte à 18 600 non compris les enfants au-dessous de lui ans” (53).

Or, selon une lettre de l’intendant, la municipalité évaluait la population pour cette même année à 24 000 habitants (55). Soit une différence de plus de 5 000 personnes ! On peut se demander quelle peut-être la sincérité de ces dénombrements…

En 1779

Pour 1779, nous avons retrouvé un autre dénombrement des habitants de la ville de Troyes et de ses faubourgs (56). La population des faubourgs s’élève à 1 125 feux et celle de la ville est de 5 349 feux, soit, au total 6 474 feux. En bas de ce document il est rajouté que sur le nombre des habitants qui payent la cotisation, il y en a un cinquième qui est absolument pauvre, deux autres cinquièmes de fileurs et fileuses ne sont en état de payer que 24 sols et ce recouvrement ne s’effectuerait qu’avec peine. Il est vrai que la guerre d’Indépendance des États-Unis, en amenant un renchérissement du prix du coton brut et en suspendant toutes les relations commerciales avec l’Angleterre qui était le plus important débouché de la fabrique troyenne, entraine une grave crise (57).
Malgré cela, revient toujours le problème du manque de crédibilité. Ainsi, ce même dénombrement nous indique qu’il y aurait “environ 6 400” cardage et filature et “à peu près 2 600 personnes sont occupées par les serges”.

En 1787

Enfin, le dernier relevé de la ville de Troyes que nous ayons découvert, date de 1787 (58)

                                                                                                        Soit 19 371 personnes


Les pauvres représentent ici 11,15% de la population. Ce qui est bien peu quand on sait que Troyes, cette année-là, connait une grave crise économique.

Ternet le constate, au XVIIIe, avec tristesse “Vers la fin de cette année, le commerce commença à tomber, les fabricants cessèrent en partie de travailler parce qu’ils ne vendaient plus leurs marchandises qu’à perte (…) Sur la fin d’octobre, il se trouvait plus de 1 200 à       1 500 ouvriers sur le pavé que les maîtres avaient renvoyés (…) Ce fut le commencement des malheurs qui ont affligés la ville dans les années suivantes”. La cause de cette stagnation des affaires était “un traité de commerce franco-anglais signé le 26 septembre 1786 mais qui n’était entré en vigueur qu’un mai 1787” (59). Il favorisait l’entrée en France des cotonnades anglaises et frappait par contre de droits de douane les produits français similaires, ce qui porta un rude coup à la fabrique troyenne. Le chômage prit une grande extension “au 1er janvier 1787, il y avait plus de 2 700 métiers qui sont tombé à 1 500 en octobre 1787 ; 9 000 personnes sont sans ouvrage” (60). Deux autres phénomènes économiques expliquent aussi cette crise troyenne : le développement pris, depuis 1764, par l’industrie textile dans les villages de la région et la substitution progressive du filage au rouet à main par le filage mécanique avec des métiers à filer qui requerraient moins de main-d’œuvre.

Malgré cette crise, et selon le relevé, les pauvres n’auraient composé que 11% de la population troyenne… Quel est donc le seuil de pauvreté retenu pour ce dénombrement ?

c – Les Incertitudes du dénombrement

Si nous sommes désarmés devant le problème du nombre de pauvres, d’autres traits de ce monde de misère nos ont également posé quelques difficultés.

-La taille des familles

Il nous est apparu intéressant de nous interroger sur le volume des familles d’assistés. S’agit-il, comme on est parfois tenté de le penser, de familles nombreuses ?

 Il est certain que la misère est le plus fréquemment le lot de familles “trop chargées d’enfants” et les développements qui viendront sur les “délaissements” d’enfants à Troyes, nous le confirmeront. En 1745, un père, maître d’écriture et d’arithmétique demande que l’on prenne sa fille âgée de 9 ans à la Maison des Orphelines. Veuf et père de huit enfants, il ne peut plus subvenir à leur besoin (61). En 1781, le sieur Jean Geraud Devallois, savetier, qui a abandonné son métier pour prouver son ascendance noble, est père de dix enfants vivants et porté sur les rôles de la capitation de la ville au nombre des pauvres.

Si ces familles ont de nombreux enfants, d’autres sont plus petites. Ainsi, lors d’un accident mortel survenu en 1713, deux manouvriers laissent chacun une femme et quatre enfants (62).

Le dénombrement de la communauté de Troyes, envoyé à Monseigneur l’Intendant de Champagne le 22 janvier 1695, nous donne 1 879 familles (femme + veuves) pour 3 501 enfants. Cela donne une moyenne de 1,8 enfants par famille. Mais une moyenne n’est pas vraiment représentative de la réalité.

D’après les relevés du nombre d’habitants à Troyes qui ont été établis pour les années 1778 et 1787, nous obtenons, pour les familles pauvres, les chiffres suivants :

1778 : 1 209 feux pauvres composés de 4 400 personnes soit 3,6 par foyer

1787 : en ville : 704 feux pauvres composés de 1 877 personnes soit 2,6 par foyer

           dans les faubourgs : 138 feux pauvres composés de 283 personnes doit 2,05 par foyer

Faudrait-il donc conclure que la pauvreté ne s’explique par l’importance des familles que dans un nombre de cas limités ? Qu’à côté des veuves et vieillards, bon nombre sont des célibataires ou des familles de dimension réduite ?

Cet aspect serait intéressant à développer mais nous n’avons pas pu approfondir plus avant notre recherche.

-La répartition topographique des pauvres

Un autre tait du monde des pauvres nous a semblé important : celui de la répartition topographique des indigents à l’intérieur de la ville. Problème difficile à traiter parce qu’il requiert des documents précis.

Où se trouvent les pauvres ? Pour tenter d’y répondre, nous utiliserons les registres des pauvres assistés par l’Aumône Générale. A partir de la distribution de pain de 1692 à 1698 (63) dans trois paroisses, nous nous apercevons que les pauvres sont nombreux dans la paroisse Saint Jean, puis, en ordre décroissant, viennent les paroisses de St Pantaléon et St Nicolas. Nous n’avons pu retrouver ce type de documents que pour trois paroisses alors que la ville en compte dix. Ce qui ne nous donne qu’une faible idée de la répartition des pauvres à travers la cité.

Nombre de familles pauvres auxquels on distribue le pain de l’Aumône Générale

 


Nous disposons d’une autre source qui semble plus complète : un rôle de la “taxe des pauvres” payé à l’Aumône Générale de la ville. Nous l’avons daté comme étant de la fin du XVIIIe, aux environs de 1770 (64). Les pauvres y sont mentionnés mais, quel seuil de pauvreté a été retenu ? Il semble qu’ait été nommé pauvre, toute personne payant moins de 20 sols. Une autre question surgit : a-t-on tenu compte des pauvres exempts d’impôts ou n’a-t-on inscrit que ceux payant moins de 20 sols ? Là encore, quoique plus exhaustif, ce rôle n’apporte que peur de précision.

En fait ce problème gagnerait à être examiné de façon plus approfondie mais cette étude parait être trop complexe pour notre modeste approche des pauvres.

 


d – Les fluctuations du nombres des pauvres, en relation avec la conjoncture économique

Il est une autre question dont la réponse donne une explication de la pauvreté : la vulnérabilité du menu peuple face à la conjoncture des prix ou de l’emploi. L’étude de cette conjoncture et de son poids sur les milieux pauvres pose de difficiles problèmes de méthode et de documentation. Nous ne ferons donc qu’établir certaines remarques à ce sujet.

-La Cherté des grains

De nombreuses crises, qui ont eu pour conséquence l’accroissement de la pauvreté à Troyes, sont dues, à l’origine, à la cherté des grains. En 1694, M. Larcher, Intendant de Champagne, écrit au Contrôleur Général :

« La province se trouve épuisée par les enlèvements de grains qui se sont faits pour Paris ou pour les armées, et les prix augmentent encore à chaque marché. A Vitry, le froment s’est vendu le setier de deux cent, six livres. Les villes se remplissent de pauvres, que les bourgeois ne peuvent plus soutenir.

La calamité est encore plus affreuse dans les villages où la plupart des manouvriers en trouvant presque plus de travail ou du moins si peu, qu’il ne suffit pas à leur gagner du pain pour eux et leurs familles, dont des jours entiers sans en manger un morceau, réduits à vivre de son ou de racines, qu’ils font cuire avec un peu de sel, et les plus à leur aise se sont ceux qui peuvent avoir du pain d’avoyne ou de sarrazin, qui est une espèce de blé noir, dont la mesure se vendoit année courant 4 à 5 sols et en couste présentement 40. Les maladies sont aussy forts fréquentes à la campagne, et quantité de gens y meurent d’une espèce de fluxion de la poitrine, qui les emporte en peu de jours.

La récolte parait assez belle pour qu’on puisse espérer une baisse prochaine ». (les prix ne commencèrent à diminuer qu’après la récolte terminée, lettre du 8 août).

Or, les mouvements annuels ou saisonniers de prix des grains, ne sont nullement compensés par des augmentations de salaires. Il est même probable que les manouvriers, payés à la tâche, acceptent de plus basses rémunérations en période de crise, lorsque le travail est rare. C’est dire que les différentes formes de hausse des prix nous ramènent toutes au problème du pouvoir d’achat des pauvres.

En ce qui concerne les dépenses, la première part prélevée sur le salaire est bien évidemment celle de l’alimentation et, plus particulièrement celle du pain. Comme, aux dépenses alimentaires, s’ajoutent celles de loyer, de chauffage, d’éclairage et de vêtement, on comprend qu’en année de cherté des grains, le pauvre, sans réserve, manquera du strict nécessaire et sera forcer de mendier.

On comprend ainsi que le travail féminin soit si répandu à Troyes, principalement dans les métiers du textile. C’est le complément indispensable du salaire des pauvres, au même titre que les quelques sous gagnés par les enfants, parfois dès leur plus jeune âge, en travaillant ou en mendiant.
Le 22 décembre 1724, Marie Anne Brocq 7 ans, et Pierre Brocq 9 ans, sont amenés à l’Hôtel-Dieu-le-Comte par les archers des pauvres qui les ont surpris à mendier (65). Leur père ne les reprendra qu’en mai 1731. Ils auront atteint un âge où ils pourront travailler ou rentrer en apprentissage et, ainsi, rapporter quelque argent à la maison, dans le meilleur des cas… Cette grande importance des dépenses alimentaires sur le budget des pauvres, permet surtout de comprendre pourquoi il est quasiment impossible de décompter les pauvres et pourquoi on donnait du pauvre une définition aussi large, “celui qui n’a que son travail pour subsister”. En fonction du prix des denrées alimentaires, le seuil de pauvreté s’élève ou s’abaisse. C’est ainsi que “tel compagnon ou tel maître ouvrier qui, en période de bas prix ou simplement de prix normaux, vit dans une “honnête médiocrité” comme disent les vieux textes, se trouve, en période de hausse des prix, au rang des pauvres”.

En 1698, M. Larcher, écrit au Contrôleur Général :

« Lorsque j’eus l’honneur de vous rendre compte de la disette et chereté des blés par toute la Champagne et des alarmes qu’elle causoit aux peuples, il a paru par vos réponses, que vous aviez peine à vous persuader que le mal fust aussy grand ce mal pourroit diminuer à la St Martin, lorsque les semailles seroient faites et que les laboureurs commenceroient à battre leurs grains. Ce temps est venu, et bien loin d’avoir ramené dans la province quelque abondance dans les blés et en avoir un peu modéré la cherté, le prix en est augmenté partout et y augmente de jour en jour (…) Mais que peut-on faire quand l’espèce manque ? Et c’est le triste cas où se trouve la Champagne parce que la récolte y a été très peu de vieux blés. Heureusement la providence y a donné beaucoup d’orges, d’avoynes et de sarrazins, et ces grains y sont actuellement la nourriture de plus des trois-quarts des habitants du plat-pays (…). Mais ils sont aussi d’une chereté excessive ; et il est à craindre que la grande consommation qui s’en fait ne les fasses manquer avant la fin de l’année, de mesme que les blés qui manqueront assurément beaucoup plus tôt. Jugez en quelles peines et inquiétudes se trouvent les peuples qui, dès le mois de novembre, se voyant dans la disette et prest à tomber dans une famine beaucoup plus grande que celle du commencement de l’année 1694 (…) Comme dans celuy dont je vous fait une peinture qui n’est que trop véritable, il se peut que les pauvres ne soient réduits à la dernière extrémité, il ne faut pas douter qu’il n’en meure la meilleur partie ; mais pour en sauver quelques’uns, il me semble qu’il seroit tout à fait nécessaire de les faire assister, comme on le fit en 1693 et 1694 »

Le 6 janvier 1699, le Contrôleur Général écrivait aux Intendants :

« Quoi que le prix des grains diminue, au moins dans les principaux endroits du royaume, le Roy n’en est pas moins attentif à rechercher tous les moyens de faire subsister les pauvres les plus aysement et les plus commodement qu’il se pourra jusqu’à la récolte prochaine » (67).

Il y a ainsi un seuil de pauvreté dont les variations suivent celles du prix des denrées de première nécessité. Cette disette des blés se retrouvera également en 1709 et tout au long du XVIIIe siècle.
Pain trop cher, mais aussi salaires trop bas sont la raison de l’accroissement de l’ampleur du paupérisme. En effet, nous constatons une augmentation de la pauvreté à partir de 1770 qui n’est plus seulement le résultat de disettes mais aussi, celui du chômage, donc de la crise économique.

 

-Le chômage

Dans la seconde moitié du XVIIIe, l’industrie textile troyenne traverse une série de revers de plus en plus désastreux.

En 1770 “la mévente des produits de la manufacture arrêta les métiers” (69). De plus, “les pauvres se trouvent dans la misère par la chereté et rareté des grains” (70).
En 1783, la guerre d’Indépendance des États-Unis provoque une deuxième crise, augmentant de nouveau le nombre de chômeurs. La guerre d’Amérique terminée, les affaires reprient mais cet essor fut arrêté dès ses débuts. La cause de cette nouvelle stagnation est un traité de commerce franco-anglais signé le 26 septembre 1786, ouvrant le royaume à des produits en provenance d’un pays mieux équipé et plus avancé dans le domaine industriel. Alors même que la Grande-Bretagne reste fermée aux produits textiles français.
De plus, l’approvisionnement en matières premières devient difficile en raison de la crise de l’élevage en 1765 et des séquelles de la guerre d’Indépendance américaine. Ces arrêts successifs dans le travail font entrer le dénuement et la faim dans les foyers des ouvriers. A nouveau, ces crises permettent de vérifier que le pauvre se définit comme celui qui n’a aucune réserve.
La thèse d’Etienne Chaudron sur l’assistance publique à Troyes pendant la Révolution, nous permet d’avoir une idée approximative des gains des filateurs et fileuses : “Un document officiel fait ressortir qu’en 1786, année de prospérité industrielle, un filateur recevait 9 sols 9 deniers par jour, et qu’en 1790, ce salaire était tombé à 4 ou 5 sols. Plus dire est encore la condition des fileuses, dont “les meilleures, les plus actives ne gagnaient que 5 sols par jour et la plupart 3 sols” (1783) ; évaluation qui était aussi celle du subdélégué écrivant à l’intendant : “3 000 fileuses gagnent environ 24 sols par semaine” (lettre du subdélégué datant du 1er mai 1775).

Comment se procurer, avec ses salaires, les produits strictement indispensables à l’existence ? Comment ne pas être réduit à la mendicité ? Lorsque la cessation de travail survient, l’ouvrier textile offre véritablement le type le plus parfait du pauvre « “conjoncturel” que nous définissions plus haut. Ou bien l’ouvrier textile devient pour quelques mois un mendiant, ou bien, il vit de menus expédients et surtout de distributions de secours. Certains se mettent à garder des enfants en charge de l’Hôtel-Dieu. Ils bénéficient ainsi, chaque mois, d’une certaine somme d’argent versée par l’Aumône Générale pour les aider à les éduquer (71). Sur les listes d’entrées des hôpitaux, reviennent souvent les professions de compagnon draper, tisserand, fileuse, cardeur… Selon une étude portant sur les métiers des personnes inscrites sur le registre des engagements des mendiants valides à l’hôpital de Troyes, en exécution de la déclaration du Roi du 17 juillet 1724, sur 39 présentations entre le 14 septembre 1724 et le 24 novembre 1726, nous comptons :

Sans profession          25

Tailleurs d’habits         2

Tisserand                      1

Fileuses de coton         4

Tondeur de draps         1

Cardeurs                      4

Drapier                         1

 

C’est dire le rôle d’une cessation de travail pour faire franchir à une partie du menu peuple, le seuil de la pauvreté, en transformant une partie des paupérisables en pauvres. D’autant que, lorsque le salaire des ouvriers est bas et que le prix du grain est élevé, cela gêne le commerce car la plus grande part des revenus de la famille passe alors dans l’achat du pain. C’est ce que constate M. Lemerse, échevin de la ville de Nogent, dans une lettre destinée à M. Gouault, maire de Troyes : « Il n’y a que trop longtemps qu el epeuple souffre de cete chèreté et que cela tient le commerce d’autre partie dans la gesne » (72).

Le pauvre vit au jour la journée. Il n’a, simplement, que le travail de ses bras. Dépourvu de revenus, sans biens, le pauvre ne risque-t-il pas d’apparaître comme étant en marge de la société ? Souvent, dans les textes rencontrés, nous trouvons l’idée que le pauvre est dangereux car il n’a rien à perdre aux changements et s’exprime même par des émeutes.

 2) Le pauvre, danger social

Il est intéressant de montrer que le pauvre, même lorsqu’il reste intégré à une communauté urbaine, constitue parfois un danger social. Les documents, dont nous disposons, font apparaître ce caractère dangereux dans différentes situations : à travers des révoltes d’origine frumentaire ou certaines formes de criminalité telles la prostitution et la filouterie.

a - Les émotions populaires

Lors des révoltes, si fréquentes dans la France Moderne, les pauvres se retrouvent largement dans les rangs des émeutiers, surtout si la révolte a quelque origine frumentaire. La gravité, comme l’ampleur de ces mouvements, varient beaucoup. On remarquera que les contemporains sont particulièrement sensibilisés à cette participation des pauvres aux émotions populaires. Dans un mémoire anonyme concernant l’exclusion de la mendicité dans la ville de Troyes, l’auteur écrit :
“ces différents malheurs (disette et cherté des grains survenus l’année précédente en 1740) joints à l’interruption du commerce des manufactures de la vile de Troyes qui font subsister plus de 20 000 ouvriers, avoient encor beaucoup augmenté la mendicité ; et alors les émeutes populaires dans les marchés, les attroupements des ouvriers, les plaintes et les murmures du peuple firent connai$itre qu’il étoit temps de prévenir les différents accidens qui pourroinet arriver, et dy apporter de prompts remèdes. Dans cet esprit, les personnes les plus zélées dans les difféens ordres s’étant concertés, et les magistrats ayant consulté les règlemens rendus en une ordonnace pour défendre la mendicité” (73).

C’est ainsi que l’on ne s’étonnera pas de constater que c’est dans les émeutes de consommateurs que l’on trouve le plus fréquemment impliqués, des pauvres. C’est lorsque ce seuil de pauvreté, que nous avons essayé de définir plus haut, vient être abaissé par une cherté des grains ou par des droits indirects sur les produits de consommation courante, que la masse des pauvres s’agite.

Le 11 mars 1709, le Contrôleur Général ordonne aux intendants d’empêcher les attroupements, de jour et de nuit, des pauvres des villes ou de la campagne, qui, sous prétexte de mendier, arrêtent les porteurs de blés et pillent les chargements, quand on refuse de leur donner du grain (74). L’hiver a été difficile ; les blés semés pendant l’automne ont péri en terre par la rigueur du froid provoquant un manque de grains important.
En 1733, le Prince de Rohan, Gouverneur de Champagne et de Brie, constate que dans la ville de Troyes “qu’il arrive souvent des émotions populaires tant de jour que de nuit”. Aussi ordonne-t-il à tous les officiers de la Milice Bourgeoise, et “principalement à tous ceux du quartier où pareilles émotions pourront s’élever, de se transporter sur les lieux avec main forte, et là de prendre et saisir au corps tous ceux qui seront les auteurs, pour les conduire aux Prisons Royales, avec défense aux geôliers de les élargir, jusqu’à ce que nous en ayons ordonné une punition exemplaire où le cas échéant, qu’ils seront livrés aux juges de la police pour l’ordonner eux-mêmes” (75).

Il est vrai qu’à Troyes, “de 1767 à 1789, à six reprises, la classe des miséreux descend dans la rue, crie famine et se livre à des actes de pillage et de violence qui en septembre 1789 iront jusqu’au meurtre” (76).

Enfin, il est clair que ces émeutes populaires mettent en mouvement une catégorie sociale bien déterminée : le menu peuple avec souvent un contingent de miséreux qui n’ont rien à perdre. Aussi, révèlent-elles bien le pauvre en tant que danger social.

Toutes ces émeutes sont d’origine économique, or d’autres faits peuvent être à la base de soulèvements urbains. A Troyes, en 1627, “les bourgeois et les classes populaires pactisent un instant, mus par la même haine fiscale contre un agent royal. Mais le murement, telle une mauvaise humeur, retombe en quelques jours” (77). Cet exemple est intéressant à connaître même s’il est quelque peu antérieur à l’époque que nous étudions. Il montre que certaines fois ces bourgeois, qui voient dans le menu peuple un danger social lors de disettes, n’hésitent pas à s’allier avec ce dernier quand cela sert leurs intérêts. En fait, c’est à la faveur des révoltes que le caractère inquiétant des masses de pauvres se révèle d’abord à l’historien car ces moments constituent des sources privilégiées pour la connaissance des misérables.

 b – La criminalité des pauvres

Pris collectivement, les pauvres semblent apparaître comme une menace pour la société dans les émotions urbaines. Saisi individuellement, on entrevoit également le rôle non négligeable que le pauvre peut jouer dans la criminalité. En ville, des groupes sociaux dangereux émanent des milieux pauvres.

-La prostitution

Celui qui nous semble le plus important, mais aussi le plus difficile à saisir, est celui des prostituées. Nous sommes arrivés à l’appréhender par des sources indirects, telles que les ordonnances de police qui se répètent tout au long de notre période.

En 1643, le Roi ordonne à Monsieur le Bailly de Troyes de punir exemplairement les filles “vicieuses et mal vivantes” (78). En 1697, il est fait “deffences à toute femme ou fille débauchées, scandaleuses et de mauvaise vie d’entrer en cette ville, fauxbourg et banlieue à peine d’être razée et fustigée à l’une des portes de ladite ville, sans autre forme de procès ; et à l’égard des filles de cete ville d’une prostitution publique ordonnons qu’elles seront enfermées par authorité de justice dans les lieux à ce destinés, pour y être punies suivant les reglemens” (79).

En 1775, une sentence de la police de Troyes concernant les livres des aubergistes cabaretiers et logeurs, ordonne que “les reglemens des 3 juillet 1725, 18 juin 1757 et 28 avril 1770, seront exécutés selon leur forme et teneur et en conséquence, de tenir chacun un registre coté et paraphé, sur lesquels ils inscriront exactement et sans aucun blanc, jour par jour, les nom, surnoms, pays et profession de ceux qui viendront loger dans leurs maisons, sous aucun prétexte, aux vagabons et gens sans aveu, ni à aucune femmes ou filles de mauvaise conduite ; le tout à peine de cinquante livres d’amende pour la première fois et de plus grande peine en cas de récidive” (80).

La fréquence de ces ordonnances indique leur manque d’efficacité. Les autorités ne semblent manifester que peu de zèle pour poursuivre ces délinquantes. Nous n’avons pu approfondir notre rechercher afin de découvrir les raisons de cette attitude, mais nous pouvons noter quelques remarqués.

Ce sont des ordonnances consulaires, souvent inspirées par des déclarations royales, qui répriment la prostitution à Troyes. A ce titre, les arrestations sont opérées par la compagnie du guet et les peines sont prononcées par le Lieutenant Générale de police (81).

Mais, leur manque d’empressement pour appliquer les ordres a fait que la prostitution ne fut jamais combattue vigoureusement, malgré certaines mesures très répressives.

En 1724, il fut admis que les prostituées seraient enfermées à la Tour Boileau avec les autres mendiants valides. Elles y étaient entretenues (nourriture, vêtement) et mise au travail (82). Parallèlement, d’autres initiatives privées et religieuses s’organisèrent. Au XVIe, une communauté de Repenties ou Filles Pénitentes s’était installée à l’hôpital Saint Abraham et recueillait des filles amendées. Début XVIIe, elle fut convertie en une communauté de Visitandines.

Plus nettement intégrés aux groupes sociaux dangereux, on ne peut oublier ceux qui profitent de la prostitution. Malheureusement, nos sources ne laissent apparaître aucun profit de proxénète.

 -Le vol

Il reste à démêler les liens entre les pauvres et les milieux des voleurs et de filouteries. Dans les villes, le paupérisme donne naissance à bon nombre d’escrocs. “Plusieurs valides, au lieu de s’employer aux ouvrages auxquels ils sont propres, et qui leur produiroient leur subsistance, s’adonnent à la mendicité et s’adonnant à l’oisiveté, commettent des vols et tombent malheureusement dans plusieurs autres crimes” (83). Un extrait des minutes du greffe de la police nous relate l’arrestation de trois personnes reconnues comme “filous de denrées” :  “Sur le rapport fait à la présente audience, par le Commissaire Rousselet, qu’il a fait amener, des prisons, à la présente audience, les nommés Carteron, Baudoin et Lambert, détenus pour avoir été trouvés par la patrouille, bien avant dans la nuit du 31 juillet dernier, couchés sur une trape de cave. Sur quoi, ouï lesdits susnommés qui ont dit, savoir : ledit Carteron être natif du baux-bourg Sainte-Savine de cette ville, faire l’état de compagnon tisserand, être sans ouvrage, n’avoir pas de domicile et aucuns parents en cette ville, que ce jour là ils n’avoient pas gagné pour payer leur coucher. Ouï le Procureur du Roy en ses conclusions, ensemble la déclaration de plainte, faite à l’instant à l’audience, par Chaperon, l’un de nos huissiers, qu’il reconnoit lesdits particuliers pour être des vagabonds et filous de denrées, dans les marchés, faisant des insultes et causant le désordre dans lesdits marchés” (84).

 -L’escroquerie au jeu

Un autre style de filouterie semble assez répandu : l’escroquerie au jeu. Une ordonnance de Messieurs les Maires et Échevins de la ville de Troyes nous fait connaître l’importance de ce délit dans les milieux pauvres :

“Depuis quelques temps, quantité de jeunes gens, tant fils de famille qu’autres, s’assemblent journellement et à toutes heures, tant dans la cour de l’Hotel de Ville, que sous le portail, repos et marches d’icelui, y jouent aux cartes et autres jeux prohibez et deffendus, font bruit et scandale, jettent pierres et batons, tant contre les vitres du dedans que du dehors dudit Hotel, même sur les toitures d’icelui, et greniers à sel, cassent et endommagent les vitres, tuiles et ardoises, font leur immondices dans la cour et sous le portail, s’entre-querellent et battent, profèrent plusieurs jugemens et blasphèmes, et ne veullent cesser tels désordres, se moderer ny abstenir, quelques efforts que le voyageur, maneuvre et autres personnes ayent faits d’y apporter remède et les détourner, se voulant même élever contr’eux, menaçant de les maltraiter” (85).
Cette ordonnance interdisant de jouer aux cartes, ou autres jeux proscrits et de provoquer du désordre est, non seulement ratifiée le 30 avril 1681, mais également en novembre 1722. La seconde est identique à la première, ce qui laisse soupçonner l’inefficacité totale de la police face à ces jeunes délinquants.

Au-delà des simples escrocs, et dans les mêmes milieux de la misère, se recrutent les “voleurs à la tire”. Le 21 septembre 1724, est arrêtée Marguerite Migiont, âgée de 22 ans. Les archers trouvent, sur elle, cinq bagues d’argent. “Laditte Migiont est vagabonde et mandiante ammenée par les archers de la maréchaussée, condamnée par jugement du Prévost de cette ville en datte du présent mois pour y estre renfermée dans l’hôpital jusqu’à ses couches” (86).

Le pauvre nous est apparu jusqu’alors comme un danger social dans les cas relativement exceptionnels d’émeutes ou délits. Nous allons essayer de monter comment, en dehors de ces cas d’exception, les pauvres représentent une masse inquiétante car la mendicité publique est souvent une des ressources ordinaires du menu peuple.

 D – Vagabonds et vagabondage

La grande instabilité du menu peuple aide à comprendre comment le vagabondage est, tout à la fois, une tentation et une menace pour les franges inférieures de la société d’Ancien Régime. L’étude de tel métier ou de telle activité, colporteur, émigrant temporaire, montre que la marge qui sépare le pauvre du vagabond peut être étroite. Dans ses ouvrages traitant ce sujet, J.-P. Gutton exprime clairement cette idée : “La frontière qui sépare le pauvre diable qui gagne péniblement sa vie au long des grands chemins ou au gré des étapes, du vagabond véritable dont les expédients ne sont plus guère qu’alibis, est singulièrement imprécise et mouvante. Le pas qui permet de franchir cette frontière n’en est que plus vite accompli” (87).

 1 – Vers le vagabondage

C’est ainsi que certains métiers ou certaines activités dans la France de l’Ancien Régime ne sont séparés que par une marge très étroite du vagabondage. Certaines professions supposent l’errance et fournissent, en fait, nombre de vagabonds. C’est le cas pour les colporteurs ou pour les migrants temporaires par exemple. Si bien que la définition que la Monarchie a donnée, en 1701, du vagabond – celui qui n’a ni profession, ni domicile, ni bien, et qui n’est avoué par personne -88) – paraît encore trop large et d’application difficile. C’est pourquoi il est important de se demander quelles sont les occasions conduisant au vagabondage qui s’offrent à travers les petits métiers de la rue ou des grands chemins. Cela revient à étudier comment on devient vagabond dans l’Ancienne France.

On voudrait noter, d’abord, la pratique très répandue dans le menu peuple de faire des voyages à pied, avec des ressources fort limitées, en vivant d’expédients dont le plus important est la mendicité. Mais, quelque fois, mendier permet d’économiser une somme. Le 28 novembre 1724, Guillaume Mérat, natif de Dorigny, élection de Troyes, âgé de 65 ans, est arrêté par deux archers de la maréchaussée de Troyes alors qu’il était en train de mendier à Barberey. Ils ont trouvé sur lui “24 livres, 18 sols tant en argent blanc que monnoye, une clef, un couteau à manche de bois, une besace dans laquelle il y avoit plusieurs morceaux de différent pain” (89). Amené à l’Hôtel-Dieu-le-Comte, il en ressort le 1er septembre 1727 pour travailler aux vendanges et disparaît. Était-il vagabond ? Aussi pouvons-nous nous demander où commence le vagabondage ? Cette coutume de voyager à pied rend difficile sa définition. De même, il n’est pas évident pour la maréchaussée de différencier des vagabonds, les gagne-petits qui sont sur les grands chemins à la recherche d’un travail. Certaines erreurs se produisent. Ainsi ledit Guignon, âgé de 38 ans, arrêté en tant que mendiant vagabond, est libéré le 29 juillet 1725 grâce au certificat de Mr Beauvisage, procureur fiscal du baillage voisin, qui ne le reconnaît pas comme tel (90). Il est vrai que pour ces personnes, mendicité et vagabondage sont bien des tentations. Les artisans en quête de travail sont soumis aux mêmes risques. Ils errent longtemps d’une ville à l’autre, subsistant souvent en mendiant…                Mais, peut-on les qualifier de vagabonds ?!

a – Le travailleur non qualifié

Les villes riches en possibilités de travail mais aussi d’assistance attirent plus largement encore les travailleurs non spécialisés. Serait-ce une des raisons pour lesquelles Troyes, ville du textile, attirait de nombreuses personnes sans qualification ?  Il est à noter, à ce sujet, un caractère particulier de la toilerie troyenne.
A titre de comparaison, voici le principe de fonctionnement des fabriques de Nîmes et de Lyon : le fabriquant aisé, pratique lui-même, au loin, le commerce des étoffes et les donne à apporter, sans concurrence avec l’étranger. Au contraire, à Troyes, en dehors de marchands tout à fait indépendants, il y avait de nombreux et pauvres travailleurs manuels, vivant au jour le jour, de l’unique fruit de leur vente, sur place, au sortir du métier. On leur achetait ainsi une marchandise qui se trouvait également en d’autres centres français ou étrangers à des prix souvent plus avantageux (91). Cette caractéristique constituait, à l’époque, une sorte d’originalité, comparé à ce qui se passait dans beaucoup d’autre villes de France et ceci entraînait quelques conséquences. D’une part, cela offrait du travail à des gens sans qualification mais, d’autre part, cela fragilisait considérablement l’état d’ouvrier car peu importait aux marchands de s’approvisionner ici ou ailleurs et le mode de vie des tisserands troyens n’avait pour eux que des conséquences très relatives.

Le dépouillement des archives hospitalières nous a montré que l’ouvrier du textile était souvent sur les routes et souvent demi-vagabond. Ainsi, combien de personnes ont été arrêtées comme ce “Mathieu Gouest, originaire du baillage de Cosset, Province du Maine, sergé de profession, âgé de 30 ans, valide, pris le 12 septembre 1725 et amené par les archers de la maréchaussée de Troyes, comme il mendiait” (92). Dès qu’une période de cherté survenait, ces petits artisans, vivant “au jour la journée”, risquaient de ne plus pouvoir vivre uniquement de leurs faibles revenus et de se retrouver dans la nécessité de faire appel à l’Aumône Générale. Le chômage restait un danger constant survenant, non seulement lors de crises économiques mais aussi, par suite d’accident ou de maladie, c’est-à-dire en toutes circonstances provoquant la cessation du travail.

Face à la crise industrielle qui touchait les villes de la toilerie, dans les dernières années de l’Ancien Régime, l’Intendant de Champagne, Rouillé d’Orfeuil s’exclama le 20 janvier 1788, dans une lettre au Contrôleur des Finances :

« Que peut-on dès lors se promettre de pareils gens qui ne peuvent être considérés que comme de simples journaliers qui ont besoin qu’on vienne habituellement à leur secours pour les empêcher de mourir d’inanition, eux, leur femme et leurs enfants ? » (93).

Ces remarques, tendant à montrer les liens – difficiles à démêler – entre certaines activités et le vagabondage, sont plus fondées encore s’agissant des métiers dont l’exercice suppose des déplacements continus.

 b – Les déplacements professionnels

Il n’est pas évident de séparer du vagabond, le tailleur d’habits. Serenie Thyé, originaire d’Orléans tailleur d’habits de profession, est arrêté le 26 décembre 1725 par les officiers de la maréchaussée de Troyes, alors qu’il mendiait (94). Il est difficile également d’en faire la différence d’avec le petit marchand itinérant. L’histoire du Sieur Muguet l’illustre bien : il est arrêté en 1726 car il est considéré comme mendiant. Il sera libéré quelques jours plus tard, grâce à un certificat du Sieur Joseph Lescalier, marchand épicier demeurant à Langres, prouvant que “ledit Muguet est marchand droguet et non mendiant qu’il le connait depuis quatre ans et plus pour avoir négocié avec lui et être originaire de la même province, notamment à la foire dernière de Châlons dont le dit Muguet la payer régulièrement” (95).

C’est pour éviter une trop grande fréquence de telles erreurs que des passeports sont établis pour faire circuler librement des colporteurs ou des marchands forains à travers le Royaume. Il en est délivré à un marchand de bagues et de chapelets en 1727 : “ Nous voulons et vous mandons expressement que vous ayez a laisser surement et librement passer le nommé Mathurin Jussiot, marchand de bagues et de chapelets allant à St Hubert avec la femme (…) Le présent passeport sera valable pour deux mois seulement” (96).
En 1778, les Maires et Échevins de Troyes en délivrent un à Jean Pate, marchand forain, natif de la Picardie, accompagné de sa femme et de leurs trois enfants. Ce passeport leur permet de quitter Troyes “estant en foire en cette dite ville pour le fait de leur commerce (pour) s’en aller en celle des environs de cette ville, Paris, Orléannois et autres païs de France et de Flandre où ses affaires l’appellent” (97).

 c – La migration temporaire

La migration temporaire constitue un véritable vivier pour le recrutement des vagabonds. Du migrant temporaire à l’errant, les différences sont très souvent ténues. C’est pourquoi le pouvoir royal, dans les textes qui répriment mendicité et vagabondage, prend soin au XVIIIe siècle de prévoir ce cas de migrants temporaires. Ainsi, dans la déclaration du 18 juillet 1724 concernant les mendiants et les vagabonds, l’article XII précise :
“N’entendons néanmoins que sus prétexte de la présente déclaration, il puisse être apporté aucun trouble ou obstacle aux habitants de nos pays de Normandie, Limousin, Auvergne, Dauphiné, Bourgogne et autres, même des pays étrangers, qui ont accoûtumé de venir soit pour faire la récolte des foins ou des moissons, ou pour travailler ou faire commerce dans nos villes et autres lieux de notre Royaume” (98).

 d – L’Exode rural

Il est particulièrement délicat de distinguer fu vagabondage, les multiples migrations à court rayon d’action des journaliers agricoles. Dans une déclaration du 25 juillet 1700, le Roi ordonne que les “mandiants valide doivent travailler à la moisson, vendanges et autres travail rural pour subsister”. Il est vrai que la stérilité de la terre et les maladies qui ont sévi en 1693 et 1694, ont provoqué un exode des gens de la campagne vers les villes ; mais “la plupart ont trouvé tant de douceur à gagner par la mendicité dans une vie libertine et fainéante beaucoup plus qu’ils ne pourraient recevoir par le travail le plus rude et le plus continu qu’ils pouvaient faire, que par la suite, il a fallu prendre des sanctions pour les retirer de la mendicité” (99). Le 17 août 1700, Mr de Pommereu, Intendant de Champagne, écrit dans les instructions qu’il donne pour l’exécution de la déclaration du Roi du 25 juillet dernier : “Les vendanges finies, les pauvres valides n’auront d’autres secours que ceux de leurs parens ou de la charité”. Nous sommes, là, en marge du vagabondage.

Voilà autant de situations qui provoquent, ou du moins, préparent à l’errance. On a le sentiment que, dans la société moderne, le vagabondage reste une menace importante et dangereuse qui guette constamment le menu peuple et les pauvres.


2 – Les différents types de vagabonds

Parmi nos sources, nous trouvons des professions ou des qualités, numériquement peu nombreuses, mais qui représentent des “types” de vagabonds ou d’errants.

a – Quelques professions à risque d’errance

Dans le registre de la Renfermerie, tenu pour le compte du Roi pour la période du 11 septembre au 31 décembre 1724, on note : 3 tailleurs d’habits, 1 vigneron, 1 manouvrier, 1 compagne maçon, 1 compagnon cordeur, 1 fileuse de cotton, 1 compagnon savetier, 2 compagnons cordonniers, soit 11 personnes sur 56 arrêtées par les archers des pauvres ou amenées volontairement par ces derniers car ils n’ont plus rien pour subsister. Sur les 45 autres personnes, il y en a 15 définies comme mendiants (on ne connait pas leurs professions et certains sont même qualifiés de “mendiants de profession”, ils sont vus comme invalides et 4 sont nommés “vagabonds mendiants”.

Pour l’année 1729, du 1er janvier au 30 avril, sur le même registre on remarque : 1 tailleur, 1 tourneur et 1 bourrelier sur 36 personnes, dont 17 invalides, 5 mendiants valides et 6 veuves (100).

Sur un autre registre dénombrant l’entrée des malades, on rencontre François Coffard, “garçon passant”, natif de Bleurville près de Bourbonne-les-Bains, rentré le 9 octobre et sorti le 12 octobre 1479 ; également Pierre Ruvigny, “garçon roulier”, natif de Ruvigny près de Châlons-en-Champagne, enfermé le 14 novembre 1749. Le 29 juin 1772, un certain Jean Duché, marin y est accueilli. Il en sortira le 4 juillet (101).

b – Les gens de guerre

Parmi ces types de vagabonds, on trouve également ceux de la société militaire secrète. Sur le registre d’entrée des malades à l’Hôtel-Dieu, on trouve quelques soldats issus du Régiment du Roi, du Régiment Dauphin de la Reine et des soldats Suisses (102).                                      Sur le livre des comptes, établi du 1er avril 1728 au 31 mars 1729, par Pierre Lemuet (directeur et receveur préposé pour la recette et dépense des mendiants renfermés en exécution de la déclaration du Roi du 18 juillet 1724), on trouve la mention d’une somme de 371 livres reçue du Receveur des tailles “suivant une rescription de Mr Delomat, secrétaire de Monsieur l’Intendant, du 7 janvier 1729 pour les soldats et cavaliers qui ont esté malades à l’Hôtel-Dieu receü le 12 janvier 1729”.

 Il ne faut pas négliger le fait que la Champagne était un carrefour important pour les mouvements des troupes royales. En 1630, Louis XIII est à Troyes, du 23 au 25 février, car il veut se rendre au milieu de son armée qu’il réunissait en Champagne, afin d’y observer les mouvements des Impériaux, en-deçà du Rhin (103).                                                                                                                                     En 1638, le Roi “casse” une compagnie dite de Pibrac qui court la Champagne et qui est composée de vagabonds. De 1637 à 1640, le pays est dévasté par des gens de guerre. De 1647 à 1656, les faits de ruines occasionnés par les soldats sont également nombreux (104).

Plus tard, les entreprises extérieures de Louis XIV déterminent en Champagne d’incessant mouvements de troupes. En 1670, c’est l’occupation de la Lorraine et en 1672, c’est la campagne de Hollande. En 1674, on redoute l’apparition des Impériaux. En 1681, à l’occasion de l’occupation de Strasbourg, l’armée, la Cour et le Roi lui-même traversent la Champagne.

En 1712, pendant la guerre de Succession d’Espagne, les frontières du nord-est sont de nouveau menacées. Des troupes royales viennent donc en Champagne et se conduisent tout comme les bandes irrégulières de la Ligue et de la France (105).

Nous n’avons pas retrouvé de documents portant sur les civils – aux métiers indéterminés ou peu avouables – qui suivent les armées. Mais, nous pouvons supposer que ce genre d’individus devaient être présents et nombreux en Champagne, province particulièrement troublée par les nombreux passages de troupes.

L’Intendant Lambert d’Herbigny pense même que le logement des gens de guerre est une troisième cause de misère, tant par les désordres que ces derniers provoquent, que par l’absorption totale des ressources des villes et villages, pour leur nourriture (106).

Quant aux liens entre les soldats eux-mêmes et les vagabonds, ils sont multiples. Déjà, pendant une moitié de l’année, le soldat risque d’être livré à lui-même et donc de mener une vie de vagabond. Cette tentation sera encore plus forte parmi les déserteurs.

Ce danger existé aussi pour le soldat rendu à la vie civile et paraît encore plus grand pour l’invalide. En effet, même au XVIIIe, l’accueil et l’assistance des soldats invalides ne sont pas véritablement organisés par la Monarchie (107). Nous avons rencontré, lors de nos recherches sur les registres d’entrées à l’Hôtel-Dieu, quelques mentions de soldats invalides. Tel le Sieur Pierre Mire, grenadier à cheval du toi, natif de Perpignan, entré à l’hôpital en décembre 1749. Ou cet autre soldat invalide décédé en 1686 à l’Hôtel-Dieu-Saint-Nicolas.

Il ne faudrait pas en conclure, cependant, que le passage par l’armée est toujours responsable de l’errance des vagabondes anciens militaires. Pendant presque trois siècles, l’enrôlement dans l’armée est apparu à beaucoup, comme une solution possible au problème du vagabondage. Selon les époques, le pouvoir royal a encouragé ou toléré les enrôlements – plus ou moins forcés – de vagabonds. De plus, même lorsque l’enrôlement est volontaire, ce sont le plus fréquemment des miséreux qui s’engagent.
Les analyses de A. Corvoisier montrent que, dès la fin du XVIe, l’armée est déjà très largement roturière et, au XVIIIe, le recrutement se pratique encore très largement parmi de “pauvres diables”. On ne saurait donc s’étonner du nombre des anciens militaires chez les vagabonds.

 c – Le bohémien

Un autre type d’errant est le bohémien. Mais, l’étude de ce genre de vagabond est particulièrement délicate parce que la législation contre les bohémiens est très dure et appliquée avec rigueur.

Monseigneur le Chancelier écrit, le 26 janvier 1622 à Monsieur de Monceaux, Lieutenant de la Maréchaussée de Troyes :

« J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite au sujet des deux bohémiennes que vous avez fait arrêter, vous n’êtes point obligé de faire juger votre compétence dans le cas dont il s’agit, les anciennes et les nouvelles ordonnances, entre autres la déclaration du 11 juillet 1682 voulant que les bohémiens soient jugez sans aucune forme de procès, comme je l’ai marqué dans ma lettre circulaire du 6 juillet 1721 aux Prévôts des Maréchaux dont je vous envoie copie » (108).
La peine de galère est systématiquement appliquée pour sanctionner la seule qualité de bohémien. Ainsi “lesdits Jacques Godefroy, Marie Agnès sa femme, Estienne de la Tour, seront attachez à la chaîne et conduits aux galères pour y servir le Roy à perpétuité en qualité de forçats préalablement marqués des trois lettres G.A.L. conformément à la déclaration du Roy du quatre may 1724” (109).
On comprend, dans ces conditions, qu’un vagabond arrêté ne reconnaisse pas volontiers être bohémien !

De plus, le mot bohémien n’a pas seulement un sens ethnique aux XVIIe et XVIIIe siècles : il désigne, plus que celui qui appartient à un groupe ethnique, celui qui a un certain genre de vie. Ainsi, dans l’affaire précédemment citée, il est écrit : “Lesdites Marie Agnès, Marie Barbe Thomas et Marie Barbe Joseph seront rasées par l’exécuteur de la haute justice en place du marché à bled de cette ville, et par luy mises hors d’icelle enjoint à elle de se retirer incessamment et par le plus court des lieux de leur résidence à peine en cas qu’elles continuent de voyager et vivre en bohémiennes d’être fustigées et bannies hors du Royaume aussy sans forme ni figure de procès”. Quel est ce genre de vie si particulier ?

La première constatation que l’on peut tirer de ce procès-verbal est que les bohémiens semblent se déplacer, non pas seul, mais en groupes, bien que les grandes compagnies de cent ou deux cents personnes que l’on pouvait rencontrer au XVIIe siècle aient disparu. En effet, dans les dernières années du XVIIe, la situation des bohémiens se dégrade car la “Déclaration du Roy contre les Bohêmes” de 1682, renouvelle et précise des mesures de répression jusqu’alors peu appliquées. Les Tsiganes ne disparaîtront pas du Royaume, mais il se feront plus discrets et les compagnies se fragmenteront en petits groupes (110).

 d – Le pèlerin

Un dernier type de vagabonds est le pèlerin qui exploite la piété populaire. Vrais, mais aussi, faux pèlerins, sont difficiles à distinguer des mendiants sans domicile. Nominativement, nous n’avons rencontré aucun pèlerin lors de nos recherches. Cependant, nous disposons d’une source indirecte, attestant de leurs passages dans la ville. En effet, lors de la répartition des assistés dans les différents hôpitaux de Troyes, l’Hôtel-Dieu-St-Nicolas est désigné pour recevoir “les pauvres femmes et filles estrangeres, malades et valides, passans et pelerine, pour une nuit seulement, si ce n’est qu’elles soyent en langueur de maladie, qui requere plus grand et long séjour. Et leur sera enjoinct le lendemain matin, vouider incessamment ladicte ville” En l’Hôpital-St-Bernard seront accueills de la même façon “les hommes pauvres estrangers valides, passans et pélerins” (111).

En 1775, on organise la “passance” ou “passade”, aumône donnée aux portes de ville pour que le mendiant, sans entrer, puisse poursuivre son chemin (112).

Ces quelques données ne rendent pas compte précisément du monde, très mêlé, des pèlerins qui se dirigent vers les sanctuaires hors du Royaume ou de l’intérieur de celui-ci. Mais elles nous donnent une idée du lien qui existe entre le pèlerin et le vagabond. Depuis le règne de Louis XIV, la Monarchie s’efforce de réglementer les pèlerinages, afin de pouvoir lutter contre le vagabondage et, également pour éviter l’émigration. Mais la répétition des textes législatifs sur ce sujet montre leur impuissance.

 3 – Le vagabondage et la criminalité

a – La contrebande

Le délit de contrebande peut être mis en relation avec le vagabondage. La Généralité de Châlons est un pays de grande gabelle et la Champagne est, en même temps, une province frontière aussi, “la contrebande existe-t-elle sur une grande échelle ; et la répression sévère qui tend à l’arrêter est une cause de désordres graves” (113).

b – La délinquance

Mais les liens entre vagabondage et criminalité ne se limite pas seulement à la contrebande : la vie même des errants offre tant d’occasions de délits. Le pauvre qui va de paroisse en paroisse peut s’abriter dans un cabaret, simple maison vendant du vin, mais, il peut aussi demander asile dans une ferme (114) et, lorsque dans une maison on refuse l’hospitalité, ou simplement l’aumône, le mendiant essaiera parfois de menacer. C’est ce que la langue du temps appelle “mendier avec insolence”. Les directeurs et administrateurs des hôpitaux de Troyes, en 1713, se plaignent d’une situation qui illustre assez bien ce propos :
“Les habitants de Bréviandes, ceux des lieux voisins et ceux du faubourg de Croncels, pour se délivrer de l’importunité des pauvres qui passent, dont la plupart sont vagabonds et coureurs, leur font entendre que le Fermier de la ferme de Saint-Lazare est obligé de les loger et de leur donner la subsistance”.
Or, de l’Hôpital St Lazare, il ne reste seulement que l’église et les bâtiments du prêtre qui dessert et du fermier, “ce qui n’empêche pas que les pauvres et vagabonds ainsi instruits, ne fassent tous les efforts pour obliger ledit Fermier de les loger et nourrir ; et sur son refus le menacent de mettre le feu comme en effet li pourrait bien arriver en ce qu’ils fument du Tabacs et se logent par force et violence dans les granges et écuries où il portent du feu” (115). La menace la plus redoutée, celle qui décide à donner l’aumône ou le gîte est, évidemment, celle de l’incendie.

Suite à cette affaire, le Lieutenant Général Guillaume de Chavaudan en profite pour rappeler qu’il est “faicts desfenses ausdits pauvres, vagabonds et autes personnes passant de se loyer en aucuns endroits qu’elles soient situées, ni d’obliger et forcer les fermiers d’icelles, de leur donner aucune chose ni de leur méfaire, ni médire, et en cas de contravention permettre de les faire arrêter et emprisonner pour leur être leur procès fait et parfait suivant l’ordonnance” (116).

 c – Le vol

Les vagabonds sont, de même, à cette époque, souvent reconnus comme responsable de vols. Dans un mémoire anonyme d’avril 1741 concernant l’exclusion de la mendicité dans la ville de Troyes, l’auteur note que depuis six ou sept ans, les secours aux indigents ont diminué, provoquant une recrudescence de la mendicité,
“tant de pauvres étrangers que ceux de la vielle. Et ce nombre de mendiants étant ordinairement composé de vagabons et gens sans aveu, il a été fait plusieurs vols et plusieurs effractions dans différentes maisons, plusieurs habitants avoient essuyé les insultes et les violence des rôdeurs de nuit ; on avoit lieu de craindre les tentatives de feu. D’aussi grands inconvenients avoient obligé d’établir pendant quelques tems des patrouilles durant les nuits” (117).

Ce même mémoire nous donne un autre échantillonnage de délits commis par les vagabonds : “En effet, outre tous les maux dont on vient de parler qui ont été bannis par cette exclusion, les personnages sages et éclairées doivent encore appréhender d’autres inconvénients et d’autres malheurs que la mendicité peut occasionner. L’importunité et l’insolence des mendians, leurs débauches et leurs yvrogneries, la privation pour les véritables pauvres des aumônes qui leur sont comme arrachées par ces vagabonds, la vue de leurs postures et de leur playes feintes ou véritables, dont les suites sont souvent si dangereuses pour les femmes enceintes, la crainte du mauvais air, même des maladies épidémiques, et de la contagion que ces vagabonds peuvent apporter, enfin la féneantise, suite indispensable de la facilité que ces personnes lâches trouvent dans la mendicité, dans laquelle ils élèvent comme eux leurs enfants ; ce qui prive l’Etat de soldats, de laboureurs et d’ouvriers” (118).

 4 – La ville refuge

Notre dernière remarque porte sur les raisons de l’attrait de la ville de notre errance. Il est vrai qu’on trouve, dans le monde urbain, des possibilités d’assistance inconnues à la campagne. Il s’y développe plus aisément des institutions charitables, comme à Troyes, l’Aumône Générale dès 1552. La municipalité tente souvent d’exercer une politique frumentaire efficace et d’organiser des réserves de blés afin de combattre les disettes de grains et les chertés qui s’ensuivent. De plus le pauvre vagabond trouve quotidiennement dans cet espace de nombreuses personnes susceptibles de lui faire l’aumône en côtoyant aussi bien le menu peuple que les hauts dignitaires ou bourgeois de la cité. On comprend de ce fait que de pauvres hères “vadrouillent” de ville en ville, à la recherche d’un hypothétique travail ou de quelque charité. Or, la mobilité géographique est ce qui fait redouter le vagabond et, dans la conscience sociale, tout migrant lui est assimilé. La migration, l’abandon de l’entourage familial, mettent l’individu en dehors des attaches sociales établies, des liens de famille et de voisinage et le rendent inquiétant ou dangereux pour la société (119).

Au XVIIIe siècle, mendiants et vagabonds sont considérés comme des groupes sociaux dangereux, des êtres asociaux. Pourtant, deux siècles plus tôt, ils étaient, partout encore, tenus pour les membres souffrants de Jésus-Christ. Cette évolution vaut d’être contée et nous tenterons de l’expliquer succinctement à travers l’exemple de Troyes.

 



 LA SOCIÉTÉ DEVANT LA PAUVRETÉ

 

L’Aumône Générale et l’assistance hospitalière à Troyes



L’histoire de l’assistance au XVIIe siècle est incontestablement marquée par l’enfermement. Mais la lecture de certains travaux montre que cela ne résume pas toute l’attitude de la société vis-à-vis des nécessiteux. Les idées sur les pauvres sont partagées entre la tentation de ne voir en eux qu’un danger social et celle de les considérer comme des personnages qui conservent une “auréole religieuse” parce qu’ils sont les représentants du Christ en ce monde. Aussi, les formes anciennes d’assistance comme les Aumônes, les Hôtels-Dieu, subsistent-elles, tout en se transformant.

A – L’Aumône Générale à Troyes

Un essai d’Aumône Générale a lieu vers 1530 à l’initiative de la municipalité, mais ce n’est qu’en 1545 que le Procureur des habitants demande au bailliage l’autorisation d’appliquer à la ville de Troyes le règlement de Paris “pour subvenir à l’entretien des dits Pauvres”.
“La grande qualité de pauvres qui se trouvent en ladite ville tant de ceux qui en sont originaires, (…) que de ceux qui affluent des provinces circonvoisines les auroient obligée de recourir dès l’année 1552, à la Bonté du Roy Henry second de glorieuse mémoire, lequel par ses lettres patentes du 27 janvier de la même année, dressées au présidial en la ditte ville auroit ordonnée que par les élus et députés de la part des Maires et Eschevins de la ville qui pour lors avoient la plus grande partie de l’administration des hôpitaux et qui auroient prêté secours par devant le Bailly de Troyes ou son lieutenant audit  siège Présidial seroit fait recherche de ce que chacun habitant de la dite ville et faux-bourgs voudroit libérallement aumône chaque semaine pour ayder a la nourriture des pauvres et que de leurs offres, refus et réponses il seroit fait un Rolle en chacune paroisse…” (120).

En 1630, l’Aumône Générale cesse d’être un organisme indépendant et est rattaché par arrêt du Conseil d’État au bureau des Hôpitaux Unis.

 1 – Administration de l’Aumône Générale

A l’origine, la gestion était aux mains de 12 commissaires, dont 6 ecclésiastiques et 6 laïques (121). L’arrêt de 1630 en porta le nombre à 18 qui furent nommés par le Roi :
“Sa Majesté y étant en laditte ville de Troyes le 13 avril 1630 ; en lettres patentes expédiées en conséquences, réuny tous les hopitaux de laditte ville en un seul et fixé le nombre des administrateurs, entre lesquels y en ayan t deux électifs dudit Presidial outre le lieutenant général procureur du roy aud(it) siège administrateurs nez et perspetuels, les rolles de taxes ont été faits depuis ce temps chaque année dans le Bureau desd(its) hôpitaux composé non seulement desdits officiers mais encore de ceux de tous les corps ecclésiastiques et séculiers et des principaux Nobles Bourgeois” (122).

Au cours des XVIIe et XVIIIe, la composition originelle de ce Bureau connut de nombreux remaniements. Selon E. Chaudron, aux approches de 1789, celui-ci était ainsi constitué : “un des directeurs des hôpitaux unis était plus particulièrement préposé à ce service ; un autre, sous le titre de receveur, était un chef de comptabilité, un percepteur était chargé des recettes et 20 directeurs, à raison de deux par paroisse, assuraient les distributions aux pauvres, soit au total 23 membres. Mais en fait, la besogne était faite par 7 ou 8 directeurs affectés à une ou deux paroisses”.
A l’exception de celles du secrétaire des hôpitaux qui recevait un traitement trimestriel de 75 Livres, et de l’économe de l’Hôtel-Dieu qui était payé 12 Livres 10 sols chaque trimestre – et qui d’ailleurs étaient pris en dehors des membres du bureau des hôpitaux – toutes ces fonctions semblent gratuites (123). Elles étaient d’autre part obligatoires, “nul ne pouvait s’y soustraire” : un officier de la Monnaie ayant refusé en 1715 le mandat de trésorier, fut mis en demeure par le tribunal du bailliage d’avoir à l’exercer et le Parlement, par arrêt du 27 juin 1716, confirma cette décision bailliagère (124).

 2 – Les revenus ordinaires et extraordinaires

a – La taxe des pauvres

 L’Aumône générale avait pour principale ressource la “Taxe des pauvres” prélevée dès sa fondation sur les habitants de la ville de Troyes. “Les Directeurs desdits hôpitaux, nous ont fait représenter que les biens desdits hopitaux ne suffisans pas pour la subsistance du grand nombre de malades et de pauvres qu’on a été de tout temps obligé d’y recevoir, il a fallu recourir à des secours extraordinaires et que dans les Moyens qui furent proposés dès l’année 1552, celui d’une Aumône par Imposition fut trouvé le plus convenable, en sorte que par lettres Patentes du 27 janvier de ladite année, le Roy Henry second ordonne qu’il seroit fait un rôle de l’Aumône que chacun des habitants devroit payer proportionnement à ses facultés” (125).

Chaque année, en avril, le Bureau fixait la cote des contribuables inscrits aux “rôles de l’imposition de l’Aumône Générale”. La perception de cette contribution d’assistance, autorisée par lette patente de Henri II en 1552 avait été confirmée par celle de 1553. Le rôle englobait privilégiés et non-privilégiés, taxés “en égard aux facultés d’un chacun”. Ainsi, vis-à-vis des “Ecclésiastiques et des Chapitres et Communautés Séculières et Régulières, lesdites Taxes ne pourront être plus fortes et n’excèderont pas celles qu’ils ont payés de tout temps et notamment depuis les cinq dernières années, et qu’à l’égard des officiers et habitants la plus juste taxe n’excédera pas celle de cinq livres quatre sols par chacun an et celle de dix livres pour les chefs de compagnie, ainsi qu’elle a été réglée jusqu’à présent” (126).
Il semble que le Bureau prenait la taille comme base de taxation :
“Qu’à l’égard des habitants imposés à la taille autres que ceux qui sont employez comme pauvres, ils seront employez dans ledit rôle par proportion la plus équitable qu’il se pourra, tant par rapport à leurs biens qu’aux sommes pour lesquelles ils sont cottisez dans les rôles des Tailles”.
Les contribuables non ecclésiastiques inscrits sur les rôles des quartiers de la ville (Belfroy, Comporté, St Jacques et Croncels) étaient subdivisés en quatre compagnies (127).

Toutes les contributions étaient reçues par un percepteur qui les versait à la caisse du receveur de l’Aumône : la recette s’élevait à plus de 4 000 Livres.

Malheureusement, bien que le rôle dressé par le bureau soit approuvé et rendu exécutoire par le subdélégué, certains bourgeois se refusaient à acquitter la taxe ou ne le faisaient que contraints et forcés. A maintes reprises, le bureau se plaint des résistances qu’il rencontre : “cependant comme il pourroit arriver que dans les suites le recouvrement de ladite imposition souffrit de la difficulté et du retard et que les pauvres se trouveraient en ce cas privés du soulagement et des charités qu’on a voulu leur procurer s’il n’était pourvu de nos lettres qui doivent autoriser et confirmer l’imposition de ladite Aumône ; les exposans nous ont très humblement fait supplier de les leur accorder” (129).
Au début du XVIIIe “les directeurs des hôpitaux de la ville de Troyes croyent obligés d’avertir le public, qu’ils ont faits jusqu’à présent tout ce qui a dépendu d’eux pour empêcher la mendicité dans la ville (…), ce qui a constitué depuis deux ou trois années les hôpitaux dans une très grande dépense, dont ils ont été fort incommodez, les revenus ordinaires de l’Aumône générale qui sont beaucoup diminuez et très difficile à recouvrer, ne pouvant à beaucoup près y suffire” (130).
Ils font même appel aux prêches pour exhorter la population à payer l’aumône :
“Messieurs les directeurs ajoutent que la plus grande partie négligent et font refus de payer les cottes annuelles ausquelles ils sont imposez pour le soulagement des pauvres, desquels abus qui reignent depuis si long tems, et sont si préjudiciables aux hôpitaux, les dits Sieurs Directeurs se sont plaints plusieurs fois, mais inutilement, et craignant que ce mal devienne général, et dans la venue du grand nombre de pauvres et de leurs besoins pressans et extraordonaires, peuvent se dispenser sans trahir leur devoir, et consentir à la ruine des hôpitaux, de reiterer leurs plaintes, et d’employer la voix et le zèle de messieurs les pasteurs pour en arrêter le cours, et exhorter ceux qui doivent leus cottes des pauvres et les payer incessemment” (131).

 b – La quête

Cette “taxe des pauvres” obligatoire est néanmoins insuffisante face aux besoins de l’Aumône. Aussi, d’autres sources de revenus sont utilisées : telles les “quêtes qui se font les fêtes et dimanches dans les églises de cette ville, autrefois toutes les paroisses sans aucune distinction, quêtaient chacune dans sa paroisse et à son tour, les dames de qualité et de distinction se faisaient un plaisir, autant par honneur que par devoir de rendre aux pauvres ce service qui leur était des plus avantageux, les quêtes se trouvaient bonnes et bien remplies, aujourd’hui les quêtes qui étaient d’un revenu considérable, sont presque réduite à rien” (132). Dans ce même document, l’auteur précise que “l’obligation de la quête des pauvres, a été de tems immemorial, elle est aussi ancienne que l’Aumône Générale, elle prend sa source de la charité dont les éfets doivent se faire sentir sur tous les Frères Chrétiens, et elle a pour objet l’humanité qui est commune à tous”.

Différents arrêts de règlement du Parlement de Paris ont été décrétés pour établir cette quête en faveur des pauvres, les 26 mars 1599, 25 mai 1641 et 23 décembre 1672. Ce dernier ordonne que les deux précédents soient exécutés “ce faisant que tous les bourgeois, marchands et artisans de la ville de Paris, seront tenus de faire faire par leurs femmes ou filles, s’ils en ont, sinon par des personnes de conditions égales à la leur, les quêtes accoûtumées des Paroisses (…) Quoique ces arrêts de règlement semblent être faits pour les paroisses de la ville de Paris, ils doivent néanmoins être executez pour celle de la ville de Troyes, non seulement parce que ces règlements ont pour fondement le bon ordre et la police qui doivent regner par tout , principalement dans les grandes villes ; mais encore parce que par l’arrêt de la cour du deux septembre 1677 portant enregistrement des lettres patentes pour la réunion des hôpitaux de Troyes ; il est dit en termes précis que les dites lettres seront exécutées selon leur forme et teneur conformément à l’établissement et reglement de l’hôpital général de Paris : l’Arret du Conseil d’Etat du Roi, tenu en la ville de Troyes, sa Majesté y étant au sujet de la réunion des hôpitaux du 13 avril 1630 après avoir ouy les députez de tous les corps de cette ville, aprouve et ordonne les quêtes” (133).

 Deux règlements servent de référence dans l’application de cette œuvre : le premier date du 4 février 1680. Il ordonne que tous les paroissiens fassent quêter leurs femmes en personne, sans qu’elles puissent substituer d’autres personnes à cette tâche, sinon en cas d’indisposition ou d’autre légitime empêchement, “elles sont tenues de faire quêter autres femmes ou filles de même qualité qu’elles, à peine de trente livres de dommages, intérêts, au profit de l’hôpital général contre chacun des refusans ou contrevenans et que cette quête doit être faite par toutes les paroissiennes à tour de rôle, de suite et sans interruption à l’exception toutes fois pour les jours reservez par ce reglement pour lesquels il est loisible aux supplians, directeurs et administrateurs des hôpitaux réunis, de choisir les dames de qualité des paroises, que les hommes veufs sont seuls examts de cette quête en indemnisant les pauvres” (134).

Le second, du 25 février 1718, ordonne l’exécution du précédent et ajoute que “les paroissiennes seront avertis quinze jours avant celui auquel la quête doit être faite” (135).

 c – Les quêtes extraordinaires

Aux heures de plus grande détresse, des quêtes extraordinaires venaient s’ajouter à ces quêtes dominicales. Dans un avertissement adressé à la population, le bureau après avoir énuméré toutes les charges de l’œuvre annonce qu’il lui faut recourir à une quête générale : “Toutes personnes sont très instamment suppliées de vouloir faire selon leur pouvoir de charitez extraordinaire, soit en argent, soit en grains pour subvenir aux besoins de l’aumône générale dans la conjoncture présente” (136).
En décembre 1693, la province se trouve épuisée par les “enlèvement de grains” qui se sont faits à Paris ou pour les armées, et les prix augmentent à chaque marché. Aussi, au palais Royal de Troyes, est convoquée une assemblée générale où les corps ecclésiastiques et séculiers, les notables bourgeois et maîtres gardes de quelques communautés sont invités à venir. Il leur faut trouver un moyen pour faire subsister les pauvres et empêcher la mendicité dans cette ville. Ils organisent donc une distribution extraordinaire de pain à l’Hôte-Dieu-le-Comte, chaque lundi du 1er janvier au 1er juillet 1694, secours donnés “à ceux qui sont compris dans les nouveaux rôlles arrestez sur les visites faites par les curez et directeurs de chaque paroisse, de ce qui a été par eux jugé necessaire pour les aider à subsister, pourront lesdits rolles estre augmentée en cas de mort et de maladie des pères de famille, ou d’autres accidents et y estre pourvu dans la suite ainsi qu’il appartiendra sans préjudice de l’aumosne ordinaire des hôpitaux qui sera continuée à la manière accoutumée”.
Les deniers nécessaires pour cette action, sont imposés “par extraordinaire” et payés entre les mains du trésorier des hôpitaux, “par toutes sortes de personnes sans aucune distinction, a proportion de ce que chacun est cotté dans le rôlle de l’aumône générale des hôpitaux” ; le trésorier doit rendre compte à la fin des six mois devant le procureur du Roy et les directeurs des hôpitaux (137).

 d – Legs et dons

A ces ressources charitables, il faut ajouter les legs et dons testamentaires non négligeables au XVIIe, mais qui se raréfient au siècle suivant.

Le 25 juillet 1627, donation est faite par Jean Serrat, marchand tanneur et Jeane Herault, sa femme, d’une maison sise à Troyes, rue de la Grande Tannerie.
Jacques Maison, bourgeois de Troyes, donne, le 10 mars 1633, un demi arpent de pré situé près des Écrevolles.
Quant à Pierre de Renelet, trésorier de France et dame Françoise de la Grange, son épouse, ils lèguent la somme de 6 000 Livres employée en fonds d’héritage.                                                                 En 1644, c’est Monseigneur François Briollay, Grand Archidiacre et Chanoine de l’Église Saint Pierre de Troyes (cathédrale), qui fait don de 12 800 Livres à l’Aumône Générale.                 Le 5 janvier 1656, sont enregistrées la donation et la fondation faites par M. Jacques Hennequin, Docteur de Sorbonne : il donne, au profit du bureau des hôpitaux unis, la somme de 42 904 Livres de principal en rente avec réserve des arrérages jusqu’à son décès.    Françoise Rollet, fille demeurant à Troyes, offre le 14 décembre 1674, 600 Livres, à charge de payer 30 Livres de pension viagère.
Trois donations sont faites par M. André Batel, prêtre curé de Saint-Remy-en-Bousemont (Marne), de 2 350 Livres payées à charge de 150 Livres de pension viagère, en 1674, 1676 et 1678.
En 1706, Pierre Sémillard, marchand demeurant à Troyes, laisse à l’Aumône Générale la somme de 6 000 Livres qui doit être employée à l’entretien des pauvres orphelins que Messieurs les directeurs et administrateurs sont obligés de retirer des endroits où ils sont en pension depuis l’âge de 6 ans, pour les enfermer afin d’être instruits et nourris. Il en est de même pour “tous les biens meubles et immeubles sans aucune réserve, qui se trouveront apartenir audit donateur au jour de son décès, et après l’entière exécution de son testament” (138).

A cela, il faut ajouter le produit des “troncs” établis à demeure dans les hôpitaux, chapître et églises (139).

En décembre 1693, le Bailly établi un règlement sur les mendiants et pour le soulagement des pauvres à Troyes. Il note que pour toute charité particulière à faire, il existe des troncs dans les hôpitaux et interdit toute aumône publique dans les églises et dans les rues “sous toutes peines qu’il nous plaira d’ordonner”.

Au XVIIe siècle, cette organisation officielle de la charité est d’autant mieux acceptée des “aisés” qu’elle répond à un double besoin de charité et de sécurité. Les privilégiés et les bourgeois se reposent sur elle du soin d’assister les pauvres, de les surveiller et de les mettre, ainsi, hors d’état de nuire.

 3 – L’assistance : organisation et restriction

L’Aumône Générale est, dès sa première heure, un bureau de bienfaisance et une organisation de police destinée non seulement à assister les mendiants, mais aussi à réprimer, sinon à éteindre, la mendicité.
En 1613, parait “un règlement de Monsieur le Bailly de Troyes ou son lieutenant” organisant la police et la distribution de l’Aumône Générale. Ce règlement sera confirmé le 15 septembre 1653 (140). Les “Etrangers, vagabonds, gens sans aveu et fainéants” doivent quitter la ville, sinon ils seront fouettés sans autre forme de procès. Les “Taverniers, cabaretiers et autres personnes de ville, fauxbourgs et banlieue” n’ont pas le droit de les héberger sous peine de 50 livres d’amende et de bannissement en cas de récidive. Les proviseurs sont chargés d’y veiller par des visites régulières dans les maisons soupçonnées de servir de retraite aux vagabonds : cela de jour comme de nuit.

Il est interdit également aux étrangers ou à d’autres gens de mendier dans les églises. De même, défense est faite à toute personne de bailler l’aumône en ces lieux, faute de quoi elles seront mises à l’amende. Mais “pourront neanmoins les pauvres, tant estrangers que domiciliez, demander l’aumosne au devant les portes des églises, et recevoir celles qui leur seront volontairement données”.

Un registre, répertoriant la liste des pauvres bénéficiant de l’Aumône Générale, est tenu et mis à jour chaque dimanche et renouvelé tous les deux ans. Les pauvres, qui sont inscrits sur ce rôle, reçoivent chaque vendredi, à midi, une somme proportionnelle à leur besoin, déterminée par le proviseur selon le rapport “du distributeur de la paroisse”. Pour obtenir ce secours, il faut être natif de Troyes ou y avoir travaillé depuis six ans. Ce texte réglemente également la mise en apprentissage des enfants confiés à l’Aumône Générale. Tout bénéficiaire de cette aumône (pauvres et apprentis) doit porter une croix bleue sur ses vêtements. Les pauvres valides sont tenus de travailler, les invalides et les malades sont hospitalisés. Le proviseur doit visiter régulièrement les familles pauvres, assisté du sergent de l’aumône, afin de contrôler si les prescriptions sont respectées.

Les personnes inscrites sur ces rôles sont “les petits enfans qui n’ont age ny moyens de travailler, ou d’apprendre mestier ; les hommes et femmes vefves, chargez d’enfans, les pauvres estropiez ne peuvent gaignez que partie de leur vie, et qui par leur travail ne peuvent suffirent à la nourriture d’eux, leurs femmes et enfans”. Sur ordre du proviseur-distributeur de leur paroisse, ces pauvres reçoivent gratuitement du pain, de l’argent, des vêtements et des médicaments sur ordonnance du médecin de l’Aumône Générale.
“Chacun proviseur-distributeur pourra ainsi avoir en sa maison cinq ou six livres de sucre et pruneaux, pour estre par luy délivrez aux pauvres malades de sa paroisse, selon qu’il advisera estre necessaire, auxquels pauvres malades leur sera encore baillé quelques sommes de deniers, s’il paroit notoirement leur maladie le requerir et meriter. Seront les pauvres malades de verolles, natifs de cette ville, medicamentez au frais de la dite aumosne s’il y a fonds, comme aussi les pauvres enfans gaster et tigne et rashe”.

Début XVIIIe, il est même organisé des secours en pain et en argent pour les prisonniers détenus dans les prisons de Troyes (141). Enfin, tous ces assistés bénéficient de secours distribués dans leur paroisse. Ils doivent venir les chercher, chaque semaine auprès des directeurs-distributeurs correspondants.
Cependant, une autre forme d’assistance était proposée pour les personnes invalides et malades qui ne pouvaient être autonomes : l’assistance hospitalière.

 B – L’assistance hospitalière à Troyes

D’après Camille Bloche, il y aurait eu, en Province, deux sortes d’établissements : l’Hôtel-Dieu et l’Hôpital Général. Le premier reçoit ordinairement des malades des deux sexes ; le second et une maison de retraite et de traitements pour les vieillards, les infirmes et les enfants trouvés, un lieu de refuge volontaire ou une maison de détention pour les “femmes de débauche” (142). Or, il semble que dans le vocabulaire employé à Troyes, par les contemporains, il n’y ait pas eu cette distinction. Dans les textes rencontrés, les auteurs emploient le mot “Hôtel-Dieu”, indifféremment, quel que soit l’hôpital désigné.

 1 – La réunion des hôpitaux

Au Moyen-Âge, Troyes entretenait sept hôpitaux, dont six étaient situé intra-muros et le septième, la maladrerie des Deux-Eaux, dans la banlieue “Dus à la libéralité des Comtes de Champagne et à la charité du clergé, six de ces établissements avaient été fondés et rentés du Xe siècle au XIIe siècle ; le dernier, l’Hôtel-Dieu-la-Trinité, datait de la fin du XVIe siècle. Les six autres étaient, par ordre d’ancienneté : l’Hôpital Saint-Nicolas, l’Hôtel-Dieu-le-Comte, Saint Lazare ou la maladerie des Deux-Eaux, la Maison-Dieu-Saint-Abraham, l’Hôtel-Dieu-Saint-Esprit, l’Hôtel-Dieu Saint-Bernard, l’Hôtel-Dieu-la-Trinité” (143).

Ces 7 établissements avaient leur administration et leurs revenus distincts. Or, leurs ressources respectives n’étaient pas toujours en proportion de leurs charges : les unes étaient bien rentées, tandis que d’autres n’étaient pas suffisamment “fondées”.
En avril 1630, lors de son passage à Troyes, le roi Louis XIII les réunit par arrêt du Conseil d’État, sur la requête de l’évêque René de Breslay et de tous les ordres de la ville. Les lettres patentes furent expédiées et enregistrées ensuite au Parlement en 1631 (144).

“Par arrêt du 13 avril 1630, sa Majesté auroit jugé à propos de réunir tous les hôpitaux et maladeries de ladite ville tant ceux de fondation royale que particulière de même que le revenu d’iceux. Sur cet arrêt revetu de Lettres Patentes au mois de janvier 1631. Sa Majesté a encore ordonné que tous les pauvres tant valides qu’invalides et autres seroient classés dans trois hôpitaux de la ville qui ont été expressément désignés ces trois hôpitaux sont l’Hôtel-Dieu-le-Comte, l’hôpital de la Trinité et hôpital de Saint-Nicolas. Les nouveaux administrateurs ont été en outre authorisés à vendre ou à louer les logemens ou bâtiments des autres hôpitaux qui se trouoient décharges du logemen des pauvres pour être les deniers qui proviendroient desdites ventes ou location employés aux besoins des pauvres” (145).

Cette union perpétuelle et irrévocable concerne :
“L’Hôtel-Dieu-le-Comte, les hôpitaux de Saint-Bernard, Saint-Nicolas, la Trinité avec la maladrerie appelée vulgairement des Deux-Eaux (…), l’hôpital Saint-Esprit à la reserve des bastimens et choses délaissés aux Pères de l’Oratoire tant par le dit arrest du treizieme avril que transaction faite ensuitte diceluy entre lesdits de l’oratoire et les administrateurs par nous nommés, comme ainsy les deniers provenant de l’ausmone generalle (…), mesme les cinquante mil livres provenant de la vente de l’ancien college de laditte ville suivant la destinantion portée par le contrat de la ditte vente fait par les deputes du clergé, siège presidial, maire et echevins habitans du dit Troyes aux filles de la congregation de nostre dame” (146).

Pourquoi cette réunion ? En 1629, le code Michaud ordonne la “clôture des pauvres” dans toutes les villes du royaume. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, il existe d’autres raisons. Les hôpitaux connaissent, à cette époque, des problèmes financiers et judiciaires, les administrations rivales se jalousant et s’affrontant régulièrement dans d’interminables procès. Dans les lettres patentes de 1631, d’autres motifs sont encore énoncés : “établir un bon ordre et police pour subvenir à la nourriture et entretenement des pauvres (…), banir l’oisiveté et fainéantise qui d’ordinaire se rencontre parmy les mandians et garantir leurs peuples des dangers que influance et frequentation de telles gens pourroit apporter” (147). Aussi le roi “ordonne que les malades et invalides qui n’ont aucun moyen de travailler et gaigner leur vie ny maisons, chambres, ou autres lieux propres a eu retirer fussent mesnes et distribuer par les hospitaux hostels et maisons Dieu pour y estre secourus et alimentés des deniers et revenus desdits hôpitaux (…). Pour faciliter la nourriture et entretenement des pauvres de la ditte ville tant valides qu’invalides (il sera fait) etablissement de manufactures et ouvrages publiques pour occuper lesdits pauvres valide (…) lesquels voulons estre renfermes dans l’hôpital Saint-Nicolas” (148).

Chacun de ces établissements eut une destination propre : la spécialisation devient une règle généralement observée.

 2 – Les différents hôpitaux

Vers 1617, on fit, pour les pauvres, une répartition des hôpitaux qui fut confirmée par arrêt du Parlement. En 1630, la réunion administrative de tous les établissements hospitaliers de la ville de Troyes changea sensiblement leur destination première.

L’Hôtel-Dieu-le-Comte devient un hôpital de malades et d’incurables des deux sexes, habitants du lieu ou étrangers. Il assiste les femmes enceinte, s’occupe des orphelins et relève les enfants abandonnés dans le “tour d’exposition”. L’hôpital est composé de trois salles ordinairement remplies de 80 et 100 pauvres des deux sexes (149). Dans ses murs se tiennent les séances du bureau des hôpitaux unis. De 1702 à 1725, un bâtiment est construit pour abriter la pharmacie. “En fait, elle n’avait été élevée que pour remplacer la salle des hommes, dites “des vingt-quatre heures” jouxtant l’ancienne chapelle, de part trop vétuste et insalubre” (150).
Cet hôpital fut en effet reconstruit tout au long du XVIIIe les divers bâtiments, essentiellement bâtis en bois à l’origine étant dans un état de délabrement inquiétant.

L’Hôpital Saint-Nicolas était destiné, suivant les directives de 1617, à l’accueil des femmes et des filles malades, des étrangères malades et valides, passantes et pélerines, durant une nuit seulement, à moins que la maladie ne requérât un plus long séjour (151). En 1630, il fut compris dans la réunion des hôpitaux et, au XVIIIe il devint une renfermerie pour les pauvres valides et invalides des deux sexes qu’on occupait à différent travaux de manufactures “et surtout à une fabrique de serges appelées Saint-Nicolas”. Le chapître choisit le maitre spirituel de cet Hôtel-Dieu, ayant droit de nomination en tant que fondateur, droit confirmé par un arrêt de 1685 (152).

La Trinité doit son établissement à la charité de Jean de Mauroy, Seigneur de Charmont, mort en 1570 et de Louise de Pleurre, son épouse, morte en 1580. Ils érigèrent leur maison de l’Aigle (rue du Cerf) en un hôpital “en façon de celuy des enfans de la Trinité de Paris”. Celui-ci fut destiné à l’accueil de douze enfants qui, à l’âge de douze ans, étaient “mis à métier”. Un maître spirituel devait les instruire de la religion. Quatre siècles plus tard, les vues de ces fondateurs restent actuelles. Dès le 5 février 1699, les directeurs des hôpitaux traitaient avec Claude Bagué, maître bonnetier à Troyes “au sujet de la manufacture des bonnets et bas de layne, pour aprendre et faire travailler les enfans dudit hôpital : Claude Bagué reçu le titre de Maître de la manufacture de l’hôpital de la Trinité” (153). Courtalon rajoute que, lors de la réunion des hôpitaux en 1630 “les fondateurs s’opposaient à l’union de celui de la Trinité ; mais en 1632, ils se départirent de leur opposition, à la charge qu’eux et leur postérité jouiroient de tous droits honorifiques des patrons et fondateurs, qu’ils pourroient assister aux redditions des comptes et auroient droit de nommer des enfans que les administrateurs seroient tenus de recevoir. Ces conditions furent respectivement acceptées et l’acte en fut passé la même année, à Paris, en la maison de Jean de Mesgrigny alors aîné de la famille” (154).
 Les enfants de cette maison sont habillés de bleu, d’où leur surnom “d’enfants bleus”. Le maître spirituel reste à la nomination des directeurs et le curé de la paroisse Saint-Jean où se trouve l’établissement, y exerce tous les droits curiaux.

Au sujet de l’hôpital Saint-Abraham, il faut savoir qu’il fut converti, en 1516, en une communauté de Repenties ou Filles pénitentes. Réduit en cendres par le grand incendie de 1524, il fut reconstruit et achevé au début du XVIIe et, en 1619, les Pénitentes furent remises en possession de cet hôpital. Mais, en 1630, se trouvant hors d’état de subsister, “l’Évêque René de Breslay y mit la réforme et leur fit embrasser l’Institut de la Visitation” (144).

Elles donnèrent tous leurs biens aux Visitandines mais l’hôpital ne fut pas compris dans la réunion des hôpitaux. Cependant, quelque temps après, les religieuses furent attaquées à ce sujet par les administrateurs. Il y eut un procès qui dura trois ans. Enfin, par une transaction de 1636, il fut arrêté que les biens des Repenties unies au Visitandines, appartiendraient aux hôpitaux mais, les religieuses de la visitation devront jouir du revenu de ces biens jusqu’à la mort de la dernière Repentie (156).
Vers 1673, ces biens occasionnèrent encore un procès entre les administrateurs de l’Hôtel-Dieu et les Chevaliers de Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Enfin, le 22 janvier 1675 un arrêt fut promulgué, faisant des directeurs, les détenteurs de ces biens (157).

 Les biens de l’hôpital de Saint-Bernard furent réunis aux autres hôpitaux par l’arrêt de 1630. Vers 1680 on réunit tous les enfants en état de travailler se retrouvant à l’hôpital de la Trinité. Celui de Saint-Nicolas renferme alors les “filles déréglées”. En 1692, des dames de piété proposent aux administrateurs de les transférer à l’hôpital alors vide de Saint-Bernard. Leur proposition acceptée, elles mettent la maison “en état de cloture” et font venir une sœur du Bon Pasteur de Paris pour gouverner ces filles “On voulut rendre cet hôpital une maison de force pour y renfermer les filles de mauvaise conduite ; la sœur Peclavée, c’est le nom de la supérieure venue de Paris, s’y opposa et voulut rendre livre l’entrée et la sortie des sujets” (158). Après quelques procès, l’œuvre est abandonnée par les administrateurs du bureau des hôpitaux unis et les dames pieuses se retirèrent. Ainsi le dessein d’enfermer les filles à Saint-Bernard est abandonné. Celles qui y sont restées ou entrées le firent volontairement : “ce fut l’effet des soins de la sœur du Bon Pasteur qui leur fit embrasser la règle” (159). Monseigneur Bouthillier, Évêque de Troyes, avait approuvé cette forme d’établissement en 1697.

Ainsi, nous pouvons dire, comme l’auteur du “Mémoire pour les filles de Saint-Bernard”, que cet établissement n’était pas autre chose qu’une translation d’une des maisons des hôpitaux en un autre et la continuation de l’œuvres des Repenties qui avait été interrompue. C’est le même institut pour des “personnes de sexe” qui, ayant vécu dans le désordre, cherchent à en faire pénitence dans une séparation libre de toutes les choses du monde. L’établissement subsista indépendamment, car les filles travaillaient pour assurer leur subsistance (160).

 L’hôpital de Saint-Esprit connue une histoire très différente. Avant l’union administrative des hôpitaux, cette maison était destinée “aux vieillards décrépits et impotens de la ville, les hommes séparés des femmes. Il y avait une communauté de religieux et l’autre de religieuses tous de l’Ordre de Saint-Augustin”.

En 1630, Louis XIII décide de maintenir les Pères de l’Oratoire dans la propriété de l’hôpital, à charge de célébrer l’Office Divin ordonné par les fondateurs et de remettre au profit des pauvres la pension annuelle qui leur avait été accordée par les administrateurs, de demeurer chargés de l’entretien des bâtiments. Les pauvres de cet Hôtel-Dieu furent transportés à celui de Saint-Nicolas et les Oratoriens s’établirent sur place. (161).

Quant à la Maladrerie des Deux-Eaux, communément appelée l’hôpital Saint-Lazare, celle-ci connut un destin moins glorieux. Nous n’avons retrouvé que peu de sources la concernant. Un document écrit par l’évêque de Troyes en mai 1728, nous apprend sa disparition : “il appartient auxdits hopitaux une ferme connue sous le nom de Saint-Lazare à l’entrée du village de Bréviandes et au bout du pavé royal de cette ville, sur le chemin de Bourgogne ou étoit autres fois une maladrerie ou léproserie communément appelée l’hospital Saint-Lazare, en laquelle étaient reçeu et soigné les malades infectez de la lèpre. Lees bastiments duquel hospital ont été démolis depuis longtems par activité ou autrement, cette maladie s’étante heureusement perduë dans la nuit des tems” (162). Il ne reste désormais que la chapelle et la maison d’habitation du chapelain. La nomination d’un prêtre en l’église Saint-Lazare de la “Maladrerie de Deux-Eaux” appartenait au bureau des hôpitaux unis de la ville de Troyes (163).

 3 – L’administration des hôpitaux et le personnel religieux

a – L’organisation générale

Le régime administratif de ces établissements a été abordé précédemment : en 1630, l’Aumône Générale cesse d’être un organe indépendant et est rattachée, par arrêt du Conseil d’État, au bureau des hôpitaux unis. En 1783, Courtalon, dans son “Histoire du Diocèse de Troyes” (164), nous fournit, quelques renseignements complémentaires quant à l’évolution de ce bureau :
 “L’administration actuelle de ces hôpitaux est composée de 23 administrateurs dont l’évêque, le vicaire du grand aumônier et le lieutenant général du bailliage, celui de police, le procureur du roi sont perpétuels ; les autres qui changent tous les ans par moitié, au 25 mars, sont 2 du clergé, 2 du bailliage et présidial, 2 de l’élection, 1 avocat, 1 procureur, 10 des principaux notables bourgeois et 1 trésorier qui se nomme de 2 ans en 2 ans. Ils s’assemblent 2 fois par semaine, le dimanche et le jeudi à 1 heure après-midy dans l’enclos de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, où doivent se faire les significations, dans le temps de l’assemblée et non les autres jours à peine de nullité.
Les administrateurs ont droit d’établir pendant le carême seulement une boucherie pour vendre les viandes qui excèdent la consommation des malades, mais ils ont cédé ce droit aux bouchers à condition que celui sur qui tombe le sort en fournira à l’Hôtel-Dieu autant de deniers livres qu’il se livre au profit des hôpitaux. On lui fournit le logement (depuis quelques années la viande de carême se vend à la boucherie même) et sa viande est taxée au-delà du prix ordinaire”.

La gratuité des fonctions était de règle dans les hôpitaux de l’Ancien Régime. Elle était compensée par les privilèges personnels dont les titulaires jouissaient comme les exemptions de logement des gens de guerre, des tutelle et curatelle, de guet et garde, etc. (165). Les membres “nés de bureaux” sont, par définition, inamovibles. Quant aux membres électifs, ils avaient souvent cessé d’être soumis au renouvellement et profitaient ainsi d’une inamovibilité de fait (166). C’est pourquoi ce système avait pour principal inconvénient de rendre difficile un contrôle efficace. La surveillance gouvernementale était impuissante face à la forte autonomie des administrations hospitalières, maitresses de leurs règlements intérieurs et de leurs comptabilités.
“Par arrest du conseil d’Etat tenu à Troyes le 13 avril 1630, il a été ordonné qu’il seroit incessamment procédé à l’union des hôpitaux et maladerie de la ville et fauxbourgs de Troyes (…) pour estre dorenavant tous les revenus des hôpitaux et maladeries administrés par dix huit personnages bien reconnus et affectionnés au bien des pauvres qui auroient ensemblement l’entière administration, police et corectin de tous les pauvres valides et invalides tant dedans que dehors desdits hopitaux et l’administration desdits hopitaux et lieux en dependans et du revenu d’iceux” (167).

 b – Le personnel religieux

Le personnel chargé du service intérieur et des soins aux malades se composait d’ecclésiastiques séculiers et réguliers, de médecins, chirurgiens, apothicaires et sages-femmes, de domestiques et servantes. Ces aumôniers ou chapelains avaient à charge l’administration spirituelle, sous la tutelle de l’évêque. Le Parlement par son “arrest de 1667, en ne conservant qu’un maitre spirituel, a laissé aux administrateurs la liberté de faire acquitter les fondations par qui ils jugeroint à propos” (168).
A l’Hôtel-Dieu, les fonctions spirituelles sont doubles : “la cure des âmes et l’aquit des fondations”. C’est donc pour remplir ces différentes fonctions que les administrateurs proposent plusieurs prêtres séculiers.

A l’Hôtel-Dieu-le-Comte “la communauté n’est composée que de 7 religieuses, dont tous les exercices se réduisent à être dans les salles des malades pour les y servir, elles ne reçoivent d’autres secours du maître spirituel que celui de la confession (…) encore la plupart des malades demandent-ils leur confesseur ordinaire qu’on appelle toujours, cela est d’usage” (169). Le rôle du maitre spirituel consiste à être à côté des malades pour les consoler, à confesser chaque malade qui entre, à administrer les sacrements et recommander l’âme et cela, quotidiennement.
“L’arrêt de 1667 procure que les religieux qu’on a vue dans l’Hôtel-Dieu ne se méloient point du spirituel qu’ils étoient employés au soulagement des pauvres ; c’étoit des infirmiers qui ne quittoient point les salles et faisoient ce que font aujourd’hui (1733) les religieuses et plusieur domestiques, semblable au frère de la Charité que l’on voit à Paris dans plusieurs hôpitaux, et qui servent les pauvres pas eux-même sans aucuns secours étrangers” (170).

 c – Les plaintes à l’encontre du personnel religieux

Il y avait plusieurs ordres au service des pauvres : “les ordres du Saint-Esprit, de Notre Dame du Mont Carmel et de Saint Lazarre de Jérusalem (ou Ordre de Saint Lazarre) et les Augustins” (171). Mais, dès le XVIIe, s’élèvent des plaintes au sujet de ce personnel religieux qui néglige ses devoirs. Religieux et religieuses sont indisciplinés, résistent aux administrateurs et intriguent même contre eux.

Au début du XVIIIe, les directeurs et administrateurs des Hôpitaux réunis intentent un procès “appelans comme d’abus, demandeurs et défendeurs l’Ordre de Saint Antoine, Maître Spirituel de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, de la même ville, intime” (172). Il est accusé d’une part, de vouloir fermer aux pauvres malades l’entrée de l’Hôtel-Dieu, dont les revenus sont destinés à leur subsistance et à leur soulagement pour y substituer une “Communauté inutile de religieux””.
D’autre part il est également accusé de négliger ses devoirs : “il devroit catéchiser, mais il ne le fait jamais, ou, tout au plus deux ou trois fois l’année. Son assiduité auprès des malades pour les consoler se réduit à les visiter deux fois par jours, il emploie une heure au plus à chaque visite ; leurs principaux consolateurs sont des prêtres séculiers qui ont la charité dc venir les visiter gratuitement ; les confessions générales sont extrêmement rares ; à l’égard de la recommandation de l’âme, le Frère Mallet s’en est toujours rapporté aux religieuses quoiqu’elles ne soient destinées qu’au service des malades, et il n’a jamais pris cette peine pour lui-même”.
Un constat est établi concernant le service du personnel issu des ordres réguliers :
“ceux qu’il (Frère Mallet) rapporte font seulement foy qu’il y a eu plusieurs religieux dans l’Hôtel-Dieu. On n’a jamais nié ce point de fait ; mais on a justifié en même tems que si les administrateurs avoient été les maîtres de les admettres ; ils avoient aussi eu la faculté de les supprimer. Les besoins des pauvres et les secours qu’ils tiroient de ces religieux ont fait la règle de leur conduite, et si on n’en voit plus aujourd’hui dans l’hôtel-Dieu, c’est la plus grande utilité des pauvres qui a opéré ce changement. C’est pourquoi l’hôtel-Dieu doit demeurer pour constant qu’il est séculier d’autant qu’il est de l’intéret des pauvres qu’il le soit”.

Ainsi apparaît le dernier trait et, peut-être le plus important, des transformations des Hôtel-Dieu au XVIIe siècle. Les communautés hospitalières se sont multipliées. Les femmes qui se sont engagées dans les hôpitaux l’ont fait pour servir les pauvres membres de Jésus-Christ et pour servir le Christ à travers les pauvres. Cependant, ces communautés restent subordonnées aux autorités royales, épiscopales ou locales et on préfère confier la direction des hôpitaux à des laïcs instruits aux affaires et à la comptabilité. Quant aux médecins, chirurgiens et apothicaires, qui ne sont apparus que rarement pendant de longues décennies, ils deviennent les éléments essentiels du personnel hospitalier.

 C – Le pauvre séparé de la société

L’idée qu’une civilisation se “sépare”, se “partage” de telle ou telle valeur, de tel ou tel groupe social renié, a été exposée dans le livre de Michel Foucault “Folie et déraison, Histoire de la folie à l’âge classique” (173) qui touche par quelques côtés à notre sujet. De même qu’il se sépare des déments, l’âge classique se sépare des pauvres. Toutefois, la société s’intéresse encore aux pauvres internés : leur éventuelle réadaptation au travail et le nécessaire salut de leurs âmes importent.

 1 – A Troyes, échec de l’enfermement ?

“Enfermer” ou “Renfermer” les pauvres ont, aux XVIIe et XVIIIe, un sens précis. Il s’agit de recueillir les pauvres, les mendiants et les vagabonds dans des hôpitaux, généralement dénommés hôpitaux généraux. Ces établissements sont, en quelque sorte, des prisons puisque, en principe, les pauvres n’en peuvent sortir. Ils ont aussi des ateliers puisque le travail de tous les pauvres valides y est obligatoire. On présente fréquemment ce système d’assistance comme étant celui de la monarchie de Louis XIV.
De fait, après la création de l’hôpital général de Paris en 1656, le pouvoir royal s’efforça d’en généraliser la formule dans le royaume. En 1662, il proclame un édit “portant qu’on établira des hôpitaux généraux dans toutes les villes et gros bourgs du royaume pour renfermer les mandiants, et les instruire à la piété selon les anciennes ordonnances” (174). Ce texte s’inspire de considérations religieuses mêlées à des soucis de police ; il faut empêcher “les crimes et impiétés” des fainéants et vagabonds (175). Mais les visées économiques y tiennent aussi une grande place. Le fait que le principal ministre, Colbert, soit très favorable à cette formule de l’enfermement la renforce encore comme théorie officielle. De plus, selon J.-P. Gutton, nombre de notables étaient convaincus de la nécessité de l’enfermement. Ces textes auront donc des répercussions importantes. (176)

Pourtant, à Troyes, nous ne rencontrons aucun document attestant la mise en place d’un tel établissement. Nous pouvons avancer deux hypothèses : soit cette ville était trop petite pour accueillir ce genre de fondation, soit la population troyenne était opposée à la mendicité et au vagabondage.

Muriel Jeorger a étudié la structure hospitalière de la France à la fin de l’Ancien Régime (177) ; certaines de ses remarques pourraient nous guider, un tant soit peu. En effet, elle note que l’hôtel-Dieu apparaît comme une institution presque exclusivement urbaine puisque seulement les 33,85% des localités comptant un hôtel-Dieu ont moins de 2 000 habitants. Elle observe également que les hôpitaux généraux, prévus dès l’origine pour jouer un rôle “régional” en désengorgeant de leurs miséreux les principales villes, se rassemblent, pour l’essentiel (52,62%) dans les centres de plus de 7 500 habitants, bien que ne dédaignant pas totalement des localités plus modestes.

La population troyenne – bien qu’en déclin dans la seconde moitié du XVIIe – est de 24 280 habitants en 1649 et de 18 198 en 1695 (178). La ville pourrait donc avoir, dans ses murs, un hôpital général.
Or, du XVIIe au XVIIIe, nous n’avons rencontré ce terme dans aucun texte officiel ou privé. De même, nous n’avons aucune trace d’un quelconque enfermement de pauvres valides avant 1724. Lors même que l’enfermement des indigents tel qu’il est réalisé dans le royaume, au moins jusque dans le dernier quart du XVIIe, est dû, la plupart du temps à des initiatives municipales.

Suite à ces remarques nous pouvons placer en premier plan notre seconde hypothèse : la population troyenne semble être peu convaincue de l’efficacité de l’enfermement pour combattre la mendicité et le vagabondage. Aussi, jusqu’en 1724, année ou le pourvoir royal propose pour la première fois, une aide financière pour enfermer les mendiants et vagabonds, la ville de Troyes se contentera de refouler les étrangers hors de ses murs. Une hypothèse qui gagnerait évidemment à être confirmée par des recherches plus approfondies.

 2 – La persistance d’idées traditionnelles sur les pauvres et sur l’aumône

L’histoire de l’assistance au XVIIe, à l’échelle du Royaume, est incontestablement marquée par l’enfermement. Mais, l’abondance des documents administratifs qui la concerne risque, peut-être de fausser la perspective de l’historien. D’autres sources, moins nombreuses, montre que l’enfermement ne résume pas toute l’attitude de la société vis-à-vis des pauvres.

 a – L’ambivalence du pauvre : rédempteur mais aussi dangereux

A Troyes, les idées sur les pauvres semblent être partagées. Le pauvre est vu comme un danger social mais conserve aussi l’image de représentant du Christ, acquise au Moyen-Âge. La municipalité de son côté, tente de contrôler les déplacements des mendiants et des vagabonds. Régulièrement des ordonnances pour la police générale de la ville sont proclamées, enjoignant :
“à tous les Estrangers, Forains, Vagabonds, Feneants, gens sans adveu ny mestier et iconneux, de se retirer incessamment (…) de cette ville et faux bourgs à peine (…) d’estre battus et fustigez de verges par l’executeur de la haute justice en vertu de présente ordonnance (…). Enjoint à tous pauvres mandians de se retirer châcun en leur pays, si ce n’et qu’ils sçachent un mestier pour travailler en cette ville pour y gagner leur vie” (179).

L’indigent est perçu comme un danger pour la paix publique. On lui reproche “débauche et yvrognerie” (180). Mais il représente également un danger pour la santé publique, surtout lorsque la peste sévit dans les provinces voisines.
“Nous enjoignons derechef auxdits Capitaines, de faire bonne garde avec deffences de laisser entrer en cette dite ville aucun Estrangers, Forains, Vagaboonds et gens sans aadveu. Sans avoir veu leur billet et certificat de santé des lieux d’où ils viennent, qu’il leur rendront afin de leur en estre donné un autre pour sortir, par le greffier de l’Hôtel de ville (…) ny mesme laisser entrer en cette ville lesdits Estrangers, encore qu’ils aissent un billet de santé, s’ils n’ont des affaires qui les obligent d’entrer et rester, mais les feront conduire par un des supposts iusques au chemin qui va à la prochaine ville où ils iront ou voudront aller” (181).

 Pour les pauvres natifs de la ville, ou y travaillant depuis au moins six ans, un système de bienfaisance à caractère municipal est prévu : l’Aumône Générale.

Ainsi que nous l’avons déjà noté, elle distribue pain et argent, chaque mois ou chaque semaine aux nécessiteux. Seuls les invalides et les malades sont hospitalisées. Mais, l’idée que le pauvre est un personnage sacré, image du Christ, persiste. Aussi est-il indispensable de l’aider car on s’assure, de cette manière, une récompense en un autre monde puisque Dieu “nous donne des biens spirituels pour des temporels” (182). Les différents traités consacrés à l’aumône montre qu’elle est de “précepte et non de conseil”, c’est-à-dire qu’elle est imposée par les paroles évangéliques. Cette idée, nous la retrouvons dans un document datant du XVIIIe, où les directeurs des hôpitaux de Troyes se plaignent de la baisse des revenus de l’Aumône Générale :
“Afin que le bon ordre étant rétably, et le feu de la charité ralumé, Messieurs les Directeurs trouvent dequoy fournir à la subsistance et au soulagement de tous les pauvres, par le secours des aumônes abondantes, qui est un moyen seur et efficace marqué dans l’Evangile pour obtenir le pardon de ses péchez, et pour attirer la bénédiction du ciel sur les familles” (183).

 L’idéologie de l’enfermement ne voulait ni ne pouvait modifier cette théologie de l’aumône. Ses partisans ne se séparent guère des idées traditionnelles de celle-ci, sinon sur la manière de la donner. Or, les sermons, comme les livres de doctrine, insistant sur le caractère obligatoire et sacré de l’aumône, n’accordent que peu de place et d’importance à la manière de la faire, ni à la qualité de son bénéficiaire. Une instruction pastorale de l’évêque de Châlons en 1710, conseille de ne pas « examiner si scrupuleusement la vie des pauvres qui ont besoin de notre assistance, c’est Jésus-Christ qui doit être le principal objet de l’aumône que nous faisons, et il la reçoit par la main d’un pauvre scélérat comme par celle d’un pauvre homme de bien”.

b – La prise en charge du pauvre

Il semble qu’à Troyes, les habitants agissent ainsi depuis plusieurs années. En 1653, le bailli réaffirme le règlement sur la police et la distribution de l’Aumône Générale. Aussi est-il interdit “à toutes sortes de personnes, tant étrangers, que de la dite ville et faux-bourgs d’icelle, à peine d’estre enfermez, razez et foüettez ; et à toutes personnes, de donner cy après l’ausmône dans les églises, par les rües de laditte ville ou faux-bourgs d’icelle, soubs quelque prétexte et pour quelques causes que ce soit, à peine de trente livres d’amende contre chacun des contrevenans, sauf à ceus qui auront dessein d’exercer quelques acte de charité, d’envoyer leurs ausmones és maison des pauvres, ou les mettre és mains des directeurs, troncs ou tasses à ce destinez, pour estre lesdites ausmones distribuées ausdits pauvres, suivant leurs besoings et necessitez” (185).


Pourquoi ce règlement ?

“A cause que plusieurs particuliers continüent de donner l’ausmones par les rües, dans les églises et hors les portes de laditte ville ; Au près desquelles lesdits pauvres et vagabons se retirent, au mespris et préjudice desdits règlements qui le deffendent, à peine de l’amende ; Ne jugeant lesdits particuliers que par leur ausmone inconsidérée, ils fomentent et entretiennet la dite mandicité et oysiveté : contribuent et donnent occasion aux abus, desordres et irrévérences qui sse commettent par lesdits pauvres mandians, tant aux église qu’ailleurs, et si lesdites charitez et ausmone estoient mises dans les troncs et tasses destinées pour lesdits pauvres, afin de leur estre distribuées suivant leurs bersoings et nécessitez : les suppliants auroyent le moyen d’obvier et prévenir les inconvéniens qui pourroient arriver. S’ils souffroient plus long-temps ladite mandicité et oysiveté et auroint fonds suffisants pour entreprendre, maintenir et establir un ordre si nécessaire pour la gloire de Dieu, le bien public, repos et commodité des habitans de ladite ville”.

Nous retrouvons ce même document, imprimé par l’imprimeur du Roy, Jean Blanchard en 1666.

En 1633, un autre règlement sur les mendiants et pour le soulagement des pauvres à Troyes est donné par Monsieur le Bailli. De nouveau, il rappelle que s’il y a des charités particulières à faire, il existe des troncs dans les hôpitaux et réitère son interdiction de faire l’aumône publiquement dans les églises et dans les ruelles (186).

La fréquence de ces règlements tendrait à nous faire penser que l’aumône manuelle, donnée directement au pauvre, a encore, au XVIIe, la faveur des habitants de la ville, à la grande déconvenue de la municipalité.

La persistance de l’idée que le pauvre est un personnage sacré se révèle encore à bien d’autres signes. Par exemple cette coutume qui reste très vivace : demander à des pauvres d’être parrains ou marraines de nouveau-nés. C’est ainsi que les enfants trouvés dans Langelot (nom donné au tour d’exposition de l’Hôtel-Dieu-le-Comte) sont systématiquement baptisés le jour même et ont des pauvres pour parrains et marraines (187). Persiste également l’idée qu’avoir un pauvre recueilli sous son toit est une bénédiction de Dieu et, tout au long du XVIIe, des textes législatifs prescrits par le Bailly, le Maire ou les Échevins, rappellent l’interdiction “à toutes personnes tant de la ville que faux-bourgs de retirer aucuns vagabons et gens sans aveu à peine de cinquante livres d’amende pour la première fois et de punition exemplaire en cas de récidive” (188).

La fréquence des ordonnances qui condamnent à l’amende ceux qui recueillent et logent des pauvres – et ce ne sont pas seulement des aubergistes – indique suffisamment que l’hospitalité accordée à un pauvre dont on considère la présence comme bénéfice et les souffrances comme rédemptrices, reste quelque chose de courant au XVIIe.

Le grand renfermement ne résume pas toute l’histoire de l’assistance du grand siècle et les idées, comme les attitudes de la charité traditionnelle, semblent demeurer assez vivaces à Troyes. Réformés en 1630, quelques fois enrichis et agrandis, dotés d’un personnel qui sert les pauvres pour honorer en eux le Christ, les Hôtel-Dieu prennent, au XVIIe, une importance grandissante, tant au niveau de l’établissement hospitalier que du système d’assistance municipale à domicile. Cependant, l’aumône manuelle et personnelle reste encore très vivace. C’est dire que la mendicité restait une pratique admise de beaucoup au XVIIe et que le XVIIIe siècle devra, à son tour, affronter ce problème.

 


LA SOCIÉTÉ DEVANT LA PAUVRETÉ

 

BIENFAISANCE, RÉPRESSION & RÉFORMES A TROYES

 

L’étude de la mendicité et du vagabondage est, au XVIIIe, un thème à la mode pour les sociétés de pensées, les académies de province et les “donneurs d’avis”. Les philosophes ne sont pas insensibles, non plus, à ces problèmes et il devient relativement aisé de présenter les idées du XVIIIe sur la pauvreté. Mais ce ne sont là que des idées de penseurs et les législations royales et municipales n’en tiennent que médiocrement compte. En revanche, l’application de ces législations révèle les réactions du menu peuple rural ou urbain, réactions souvent bien différentes des idées à la mode. L’organisation hospitalière y est aussi marquée de nombreuses survivances. L’histoire des pauvres au XVIIIe siècle est, ainsi, pleine d’oppositions et ne peut se traiter sans nuances.

 A – L’idéologie de la pauvreté ou la naissance d’une nouvelle vertu : la bienfaisance

Dans sa thèse “La société et les pauvres, l’exemple de la Généralité de Lyon (1534-1784)”, J.-P. Gutton a travaillé sur les différents courants de pensée portant sur l’extinction du paupérisme, de la mendicité et du vagabondage au XVIIIe. Aussi, nous ne ferons ici qu’une modeste synthèse des idées de ce siècle sur la pauvreté, afin de pouvoir mieux situer la répression de la mendicité à Troyes ainsi que l’attitude de ses habitants face à son application.

1 – Renversement de perspective

Dans les dernières décennies du XVIIIe, deux thèmes nouveaux apparaissent dans les littératures, de plus en plus abondantes, consacrées au paupérisme. C’est d’abord l’idée que l’économie ou la société sont souvent responsables de la misère. Les écrits des XVIe et XVIIe ne nous ont guère préparés à de telles remarques puisque, communément, ils soutiennent que la cause de la pauvreté se trouve, en priorité, chez le pauvre. L’autre idée neuve est que l’assistance soit être une des tâches du pouvoir politique.

a – La nécessité de dénombrer les pauvres

Dans la première de ces idées réside le souci de connaître les causes de la pauvreté et le nombre de pauvres. C’est surtout grâce à Vauban que s’impose la nécessité d’un dénombrement.
Lorsqu’en 1694, en partie à l’initiative de Vauban, le contrôleur général Pontchartrain institue la “capitation”, une circulaire prescrit de compter, dans chaque paroisse, “le nombre de maisons, le nombre de chefs de famille, de femmes, d’enfants non mariés, de valets, de servantes et de pauvres mendiants”. Nous avons retrouvé un dénombrement de la communauté de Troyes, envoyé à Monseigneur l’intendant le 22 janvier 1695 (189) et il semble que ce document fut élaboré à la suite de cette demande. Ainsi que nous l’avions noté dans la première partie de cette étude, les chiffres donnés pour les “pauvres mendiants” restent discutables. Mais ce qui nous parait intéressant ici, est la méthode employée. Elle consiste en un recensement par tête, établi par des responsables locaux.

 

L’impulsion, une fois donnée par Vauban, le souci de connaître avec précision le paupérisme ne fera que s’affirmer. Mais nous retrouvons encore de nombreux documents essayant de dénombrer “par feux” les laboureurs, manouvriers, nobles, roturiers et pauvres. Pour Troyes nous avons des relevés “de feux” pour les années : 1728, 1730, 1762, 1764, 1772, 1778, 1787. Mais ils sont imprécis ou malheureusement incomplets, et il nous manque les coefficients multiplicateurs pour connaître précisément le nombre de personnes par feux.

De l’idée qu’il faut scruter et compter les pauvres, on passe assez vite à l’idée que l’état économique et social explique la pauvreté. D’une manière générale, on commence à penser, à la fin du XVIIe, que les hommes ne naissent pas forcément corrompus et que leurs malheurs et leurs vices viennent surtout des conditions dans lesquelles ils vivent. Après avoir lu, si souvent, dans les textes du XVIIe que “l’oisiveté est la mère de tous les vices”, on lit, au siècle suivant, que “la misère est la mère de tous les vices”.

b – La misère source de tous les maux

Les auteurs qui, vers 1700, font du paupérisme une conséquence de l’état économique et social, développent un certain nombre de thèmes. On rencontre, par exemple, celui de l’armée facteur de misère dans l’œuvre de Vauban et on dénonce le rôle des armées dans l’appauvrissement de certaines régions. La Champagne n’en fait-elle pas partie ?!


En, 1694, l’Intendant Monsieur Larcher se plaint déjà que la province se trouve épuisée par les enlèvements de grains qui se font pour Paris et aussi pour les armées (190) et le logement des gens de guerre et autres inconvénients dus aux passages des troupes affaiblissant la région.

Faire le procès de la fiscalité est aussi un excellent moyen de démonter les responsabilités de la société et de l’économie dans le paupérisme. Les contemporains de la fin du règne de Louis XIV croient discerner dans la France des années 1680 à 1715, une chute de la population qu’ils attribuent à la fiscalité écrasante. Quelques-uns insistent même sur le rôle de cette fiscalité dans la désertion de certaines campagnes. Ainsi lorsque les exemptions sont nombreuses, elles deviennent lourdes à porter par les non-exempts, dans un régime d’impôts de répartition.  
A partir de ces deux idées, la critique de la fiscalité se diversifie. Pour certains, c’est le poids des impôts et leur levée très défectueuse qui occasionnent misère et mendicité. Pour d’autres, plus la ponction fiscale est forte, moins on consomme et moins l’argent circule vite, donc, plus le pays s’appauvrit. Dans les années qui vont suivre, l’idée qu’un impôt universel et proportionnel mettrait fin au fléau du paupérisme devient commune. L’ouvrage de Vauban “Projet d’une dime royale” publié en 1701, n’a pas été étranger dans le développement de cette idée.

Pourtant de ce que la fiscalité est source de misère, plusieurs auteurs passent aisément au fait que l’organisation économique explique aussi le paupérisme. Alors que les mercantilistes du XVIIe pensaient que la pauvreté s’expliquait par l’oisiveté de miséreux refusant de collaborer à l’édification d’une économie nationale, dès le début du XVIIIe, on pense bien au contraire que c’est l’économie qui doit être réformée. Le fameux débat sur le prix des grains en est une illustration car un prix du blé trop réduit ruine les cultivateurs et, par conséquence, rend la recherche du travail très aléatoire pour les manouvriers… On met aussi, très souvent, en rapport, le paupérisme et la rareté du numéraire ou, à tout le moins, avec sa faible vitesse de circulation.

Ces auteurs sont également conscients qu’une économie ou une société transformée ne suppriment pas, d’un coup, l’indigence. L’assistance reste donc nécessaire mais il faut, aussi la réformer. Beaucoup d’entre eux, comme les abbés Daguet ou Fleur, dénoncent notamment le peu de soin que les ecclésiastiques prennent de cette assistance. En fait, elle doit faire partie des devoirs de l’État.

La période qui va – grossièrement – de 1680 à 1730 aura ainsi amené un profond renouvellement de la pensée sur le paupérisme. Après 1730 et durant tout le XVIIIe, ces thèmes que nous venons de voir apparaître seront sans cesse repris, nuancés et diversifiés.

 c – La pauvreté, sujet de réflexion

Au XVIIIe, la littérature consacrée aux pauvres et aux mendiants devient très abondante et de nombreux mémoires paraissent. Il est très intéressant de noter que c’est l’Académie des Sciences, Belles Lettre et Arts de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne) qui s’est sans doute le plus préoccupée de l’élimination de la mendicité. En 1777, le concours qu’elle ouvre sur les “moyens de détruire la mendicité en France en rendant les mendiants utiles à l’Etat sans la rendre malheureuse” (191) suscite 118 réponses ! alors que, généralement, un concours académique ne provoque guère plus d’une quarantaine de mémoires.

D’autres personnes, comme les philosophes et les encyclopédistes s’intéressent aussi au problème du paupérisme. Voici quelques traits d’ensemble que nous avons essayé de dégager de l’étude de J.-P. Gutton et concernant les idées véhiculées tout au long de ce “Siècle des Lumières”.

Ces auteurs montrent une grande dureté à l’égard des mendiants et des vagabonds. Les motifs invoqués sont assez différents de ceux du XVIIe et, il est assez rarement question du libertinage. Les raisons de cette hostilité tiennent à l’économie et à l’ordre public.  Les vagabondes terrorisent les paysans, se rendent coupables d’incendies de récoltes et se font remettre “par force” des denrées. De plus, ils se constituent souvent en troupes de malfaiteurs. Cette rigueur à l’égard des mendiants et vagabonds n’exclut cependant pas l’humanité pour le pauvre mais, c’est seulement dans la mesure où il ne représente pas un danger qu’il peut être plaint. Celui pour lequel on éprouve volontiers de la pitié est un pauvre domicilié et, plus encore, un pauvre honteux. Cette humanité et cette pitié sont en fait des aspects de la “sensibilité” du siècle. L’idée de la solidarité humaine entraine une obligation qui est celle de la “bienfaisance”. Ce nouveau sentiment consiste à faire le bien. Il est inspiré par le souci d’être utile et par l’amour des hommes c’est-à-dire, la philanthropie. La bienfaisance est souvent opposée à la charité qui est, elle, inspirée par la pitié et par la volonté d’obéir à un précepte divin. Tout esprit éclairé se doit de pratiquer cette bienfaisance. Mais on pense aussi que cette bienfaisance est un devoir de l’Etat et qu’en conséquence, les pauvres ont des droits.

2 – Des solutions pratiques

Une fois les principes énoncés, les auteurs proposent des solutions pratiques qui, quelques fois rompent avec celles qu’avait préconisé le XVIIe siècle. Pour eux les hôpitaux de grande taille qui constituent des foyers de contagion sont condamnés. L’hôpital n’est pas adapté à la lutter contre le paupérisme et doit être essentiellement réservé aux malades et aux incurables.

En fait, l’idée essentielle de l’assistance est de fournir du travail aux indigents. De plus, parce que depuis la fin du XVIIe, on est persuadé que les campagnes se dépeuplent, on voudrait affecter le plus de mendiants possibles aux travaux de la terre. Quant à l’occupation des pauvres en ville, ceci doit être du ressort des bureaux de charité. Ils devront assister les malades et les invalides par des distributions de secours en vivres, en vêtements ou bien en aidant à payer les loyers. Ils devront aussi lutter contre la mendicité en contrôlant les pauvres passants et en les remettant, éventuellement, aux pouvoir publics. Il est cependant admis qu’à certaines périodes il sera nécessaire d’ouvrir des ateliers de charité qui offriront du travail à tous, car le travail peut et doit remplacer l’assistance le plus souvent possible.

De nombreux systèmes d’assistance sont ainsi imaginés par les théoriciens du XVIIIe, mais encore faut-il prévoir leur financement. L’idée souvent exprimée est que les biens des institutions existantes forment une masse considérable que le pouvoir royal doit pouvoir répartir en fonction des besoins, sans nécessairement respecter la volonté des fondateurs. Ces idées s’appuient sur le sentiment que le clergé a, parfois, failli à sa tâche d’assistance, alors que “le bien de l’église est le patrimoine des pauvres”.

Il s’y ajoute parfois la pensée que l’église, reconnaissant une valeur spirituelle à la mendicité, doit aussi contribuer aux dépenses d’assistance. Au XVIIIe siècle, on voit aussi se développer l’idée de prévoyance et apparaitre les systèmes d’assurances. Ce qui suppose également le développement des vertus d’épargne.

Les écris du XVIIIe sur le paupérisme sont neufs et audacieux mais, ne vont-ils pas au-delà de ce que les mœurs et le poids du passé rendent possible ? Et comment ces idées vont-elles se traduire dans les faits et, plus précisément à Troyes ?

hospice de la Trinité -hôtel de Mauroy
à gauche, en1840 - 
à droite aujourd'hui 
l'hôtel de Mauroy est devenu musée de l'outils

B – La répression de la mendicité et du vagabondage

Juste que vers 1700, pour une très large part, la répression des mendiants et vagabonds était le fait des mesures d’origine locale prises, souvent, par les échevinages. Au XVIIIe, on a le sentiment que la lutte se fait à l’échelle du Royaume.

1 – La déclaration du 25 juillet 1700 “contenant règlement sur les mendiants et vagabonds”

La législation du XVIIIe concernant la mendicité et le vagabondage est précise et, souvent, cohérente ; surtout elle définit enfin délits et peines.

Les premiers textes importants dans ce domaine sont de 1700. Une “déclaration du Roy contre les mendiants et les vagabonds” du 25 juillet prévoit de renvoyer aux champs les paysans qui, suite à la disette de 1693-1694, s’étaient réfugiés en ville. “Elle remettra dans la culture de la terre, ceux que la stérilité des années 1693 et 1694 avait chassé de la campagne pour aller chercher dans les villes les Aumônes Publiques qu’on y faisait, et dont la douceur les a si fort accoutumés à ce genre de vie, que la plupart ont négligé de retourner à leur travail, et élèvent leurs enfants dans cette paresse” (193). On sait qu’à cette époque, le pouvoir est hanté par l’idée que la culture des terres est “désertée”. Cette déclaration prévoit la peine des galères pour les mendiants valides dès la première récidive. Mais, en même temps, des ordres sont donnés aux intendants pour qu’ils soient en mesure de proposer du travail à ceux qui n’en trouvent pas. “Mendiants valides doivent travailler à la moisson, vendange et autre travail rural pour subsister. Pour leur assurer les moyens de vivre dans la suite, des ordres sont donnés aux Intendants et Commissaires pour leur fournir des logements dans les paroisses où ils veulent se retirer et du travail pendant l’hiver (ou secours) jusqu’au mois de mars où il sera ouvert des Ateliers publics proportionnés au nombre de pauvres dans le besoin” (194).

L’intendant de Champagne, Monsieur de Pommereu, envoie aux Maires et Échevins de Troyes, dès août 1700, des instructions pour l’exécution de la déclaration royale dans sa Généralité. Comme convenu, les mendiants sont renvoyés dans les lieux de leur naissance. Ils seront assistés, tout au long de leur voyage, afin d’éviter qu’ils mendient.
“Les vendanges finies, les pauvres valides n’auront d’autres secours que ceux de leur parent ou de leur charité ; ceux dont les parents ne pourront ou ne voudront se charger, seront mis dans des maisons inhabitées qui seront rendues commodes et logeables par les soins des Maires, Échevins, Syndics ou Marguilliers à ses dépens à quoy nos subdélégués tiendront la main, et nous en rendront compte, et en cas qu’ils ne puissent leur procurer du travail pour les faire subsister, il leur sera payé à chacun cinq sols par jour par ladite communauté, dont la somme sera imposée et répartie au sol la livre de la Taille, par un Rôle qui sera visé par le juge des lieux : les Nobles, Ecclésiastiques, Officiers et autres Privilégiez seront tenus de contribuer à cette dépense pour laquelle ils se cottiseront volontairement, et le curé de veiller à la distribution de cette Aumône qui sera faite régulièrement de dix jours en dis jours” (195).

Ensuite d’autres ordres sont donnés pour l’établissement d’Ateliers Publics que “Sa Majesté souhaite voir servir dès le mois de mars”. On ne sait si cette déclaration a été exécutée, nous n’avons pas trouvé de documents relatifs à son application.


Dans la suite de cette ordonnance royale du 25 juillet 1700, un Arrêt est promulgué par le conseil d’Etat du Roy, désignant les personnes aptes à juger les mendiants et vagabonds : “les officiers des Présidiaux, Baillage et autres principaux Sièges royaux, seront tenus d’assister les lieutenants généraux de Police, pour juger en dernier ressort les Procès des Mendiants, vagabonds, conformément à ladite Déclaration du vingt-cinq juillet dernier” (196). Ainsi, le pouvoir s’efforce, de plus en plus, à préciser les attributions de chaque juridiction.

Quelques années plus tard, une autre déclaration est édictée. Ce texte capital marquera l’histoire de la répression de la mendicité et du vagabondage pour de nombreuses années.

 2 – La déclaration royale du 18 juillet 1724

Cette déclaration organise tout à la fois assistance et répression.

Les mendiants invalides et les enfants doivent, dans le délai de quinze jours, se présenter à l’hôpital le plus proche de leur domicile. Ils y sont reçus à la charge de travailler dans la mesure de leurs moyens. Les mendiants valides disposent du même laps de temps pour retrouver du travail. S’ils n’en trouvent pas, ils doivent venir s’engager à l’hôpital où ils sont mis au travail. Passé ce délai de quinze jours, toutes personnes trouvées à mendier ou à vagabonder sera arrêtée et conduite dans l’hôpital général le plus proche. Les invalides seront internés à vie ; les valides seront gardés au moins pendant deux mois. Dès la seconde récidive, la peine est de cinq ans de galère et des précautions sont prises pour reconnaître les récidivistes : ils seront marqués au fer d’une marque nouvelle, celle de la lettre « M ». Mais, la précaution la plus importante est la création, à l’hôpital général de Paris, d’un “Bureau Général de Correspondance”. Chaque semaine, tous les hôpitaux du Royaume envoient à ce bureau une copie de leur registre d’entrée. On peut ainsi dresser un état général des mendiants arrêtés et le diffuser à tous les hôpitaux et à tous les officiers de police et de maréchaussée du pays. La déclaration prévoit aussi une peine de cinq années de galère contre certains mendiants et vagabonds, en dehors de toute récidive. Ce sont ceux qui mendient “avec insolence” en armes ou en groupes de plus de quatre, ceux qui portent déjà une marque infamante, ceux qui déguisent leur identité ou qui simulent de fausses plaies ou de fausses maladies et les déserteurs. Pour tous ces cas, la justesse se doit d’intervenir. Si le mendiant ou le vagabond est arrêté dans une ville dotée d’un lieutenant de police, c’est ce dernier qui engagera la procédure. Arrêté ailleurs, le mendiant ou le vagabond sera jugé par la maréchaussée. L’arrestation peut être le fait de toutes les polices mais, pratiquement en ville, ce sont surtout les archers des hôpitaux qui s’en chargent et, à la campagne, la maréchaussée.

Il reste à se demander comment cette déclaration fut appliquée à Troyes.

Nous y avons découvert le projet d’administration pour l’exécution de cette déclaration royale contre les mendiants (197). Dans la marge apparaissent les noms des personnes responsables des différents secteurs de la réalisation du projet. Nous disposons également d’un certain nombre de registres d’entrée des mendiants valides et invalides qui “sont renfermés en exécution de la déclaration du Roy du 18 juillet 1724”. En fait, sur les 11 registres prévus par le projet, nous n’en avons retrouvé que 7. Il manque le registre des passeports, celui pour les délibérations du Bureau, le registre d’achat des matériaux pour faire travailler les mendiants et profit de travail, et un des deux prévus pour inscrire les entrées des mendiants.

Il est intéressant de comparer la réalité avec les prévisions.

Le registre alphabétique où sont inscrits tous les noms des mendiants qui sont renfermés en exécution de la déclaration, est tenu du 11 septembre 1724 au 1er mai 1729 (198). I sera ensuite abandonné. Pour quelles raisons ? Peut-être est-ce dû à la perte de rigueur dont faisait preuve les directeurs des hôpitaux au début de l’application de cette mesure.

Un autre registre est instauré uniquement pour y noter “les engagements des mendiants valides de l’hôpital de Troyes” (199). Il n’est utilisé que du 14 septembre 1724 au 24 novembre 1726. Or, en 26 mois, il n’y eut que 39 mendiants envoyés volontairement pour travailler dans les ateliers de l’hôpital.

Le 2 août 1724, est mis en circulation un “Registre de recept et dépense qu’il convient de faire pour l’établissement des mandians valides et invalides en exécution de la déclaration du Roy du 18 juillet 1724” (200). Celui-ci nous donne des informations sur l’application réelle de la déclaration royale. Sur les six archers prévus pour arrêter les mendiants de la ville, seulement deux hommes (trois en 1726 et 1627) sont commis par messieurs les directeurs des hôpitaux. Quant aux six gardes qui devaient travailler à la Tour Boileau, nous ne trouvons trace, seulement que de deux personnes embauchées pour garder les gens renfermés dans cette tour. A partir de 1728, il n’en restera qu’un seul. Il en est de même pour La Santé où il ne se trouve que deux gardes sur quatre convenus initialement. Enfin la situation est identique à Larrinoux où il n’y a que deux gardes au lieu de quatre et, à partir de 1727, il n’en reste plus fait mention que d’un seul.

Il est à noter, néanmoins, que si le nombre de gardes est inférieur à ce qui était projeté, leur salaire est, en revanche, bien plus élevé : 225 livres par an au lieu de 75 livres ! S’ils sont aussi chèrement payés, on peut se demander en quoi consistait leur travail…

Les gardes de la Santé doivent “faire bonne et sure garde des mendiants valides et invalides enfermez en la Maison de la Santé et de ceux qui seront envoyez par ordre desdits sieurs directeurs du nombre desquels renfermez il tiendra un registre d’entrée et de sortie jour par jour pour connoistre le nombre s’il y a des transferts à l’hôpital et les représenter toutes fois et quantes que requis en sera” (201). Ils doivent également distribuer le pain, le vin et la viande et tous autre besoin, quotidiennement à 9 heures. L’un des gardes détient la clef de la grande porte afin de l’ouvrir à toute personne charitable. Ils doivent également faire sortir les pauvres tous les dimanches et jours de fête pour les conduire à la messe en l’église Saint Blaise. Surtout, les gardes doivent, non seulement veiller à la bonne discipline à l’intérieur de cet établissement mais aussi, aux soins des pauvres quels qu’ils soient : habits, linges, meubles, lessives… Il leur est permis de porter l’épée, sans en abuser toutefois. Enfin, avant d’entrer en fonction, chaque garde doit “prêter le serment de bien et dûment exercer la dite commission”. Cela paraît être beaucoup de travail pour seulement deux gardes. Encore ne sont-ils pas toujours présents à La Santé.
En effet, non seulement ils doivent surveiller les pauvres renfermés mais aussi aller chercher, tous les jours, le pain pour ces derniers, à ‘hôpital Saint Nicolas. De plus, chaque semaine, lorsque le bureau des hôpitaux unis est ouvert, un des deux gardes soit encore s’absenter de La Santé pour aller rendre compte aux directeurs et administrateurs des hôpitaux, de ce qui se passe dans son établissement.

Ce manque de personnel de surveillance devait faciliter les évasions, d’autant que les pauvres ne sont enfermés dans leur chambre que la nuit. La journée, ceux qui sont “capables de quelque travail” sont mis à l’ouvrage par les gardes. Nous n’avons cependant trouvé aucun document confirmant une quelconque production.

Ce n’est pas le cas pour les renfermés de Larrinoux qui sont également “mis à métier”. En effet, en novembre 1725, le directeur Louis Auront remet à l’encontre du Bureau des hôpitaux, la somme de “276 livres 15 sol et 6 derniers provenant du Reliquat du Compte par lui rendu du produit du travail des mendiants renfermés à Larrinoux”. En mars 1726, il remet la somme de 108 livres 3 sols et 9 deniers provenant de ces mêmes travaux. Trouvant mention d’achat de cônes en balles, nous en déduisons que les pauvres doivent travailler sur des métiers à tisser. De 1729 à 1728, nous ne trouvons plus trace d’un quelconque bénéfice. En 1729 apparaît, dans les recettes, une somme de “71 livres et 17 sols reçue de Monsieur Pierre Sémillard directeur, provenant du travail de Larrinoux pendant trois mois, suivant le compte qu’il en a rendu le 3 juillet 1729”. Un mois plus tard, il dépose à nouveau 20 livres et 1 denier. L’année suivante cette somme s’élève à 134 livres et 12 derniers. A Larrinoux, seuls “les mendiants engagés et les mendiants invalides capables encore de quelques travail” sont enfermés. Il semble donc qu’ils soient les seuls à travailler rentablement. En fait, nous n’avons aucune remarque sur les activités des autres mendiants enfermés. C’est pourquoi, même s’ils sont “mis à métier”, nous doutons de leur rentabilité.

Grâce au détail des dépenses faites par le Bureau des hôpitaux réunis, nous remarquons que les mendiants sont effectivement nourris, habillés et blanchis par les Hôtels-Dieu. Régulièrement, l’économe fait mention d’achat de bas, sabots, toiles, bonnets piqués et droguets. Toutefois, on ne peut savoir si ces fournitures étaient en suffisance. Ce livre de comptes nous donnes, certes, bon nombre de renseignements sur les besoins rencontrés dans l’application de la déclaration royale, malheureusement, sa tenue s’arrête en avril 1731.
Pour quelle raison ?...

Un autre registre, géré par l’économe de l’Hôtel-Dieu, contenant les noms des mendiants valides et invalides qui quittèrent l’hôpital, nous apporte un intéressant constat : en examinant l’évolution du nombre de sorties annuelles, nous nous sommes aperçus qu’elles augmentaient brutalement après 1730.

La gestion du registre a été arrêtée en 1733. D’une manière générale, la tenue de ces registres parait cesser, dans un délai plus ou moins long, après 1730 et nous ne trouvons plus trace de tels documents en 1733. Faut-il en conclure que la déclaration de 1724 a échoué ? Qu’elle n’a surtout pas fait disparaitre la mendicité ? et pourquoi cet échec ?

Il semble que les directeurs et administrateurs des hôpitaux soient restés attachés à une conception très locale de l’assistance. Au XVIIe, le bureau des hôpitaux avait été organisé pour débarrasser la ville des mendiants et les “forains” étaient, alors, refoulés aux portes. Or, voilà que le pouvoir royal entend interner tous les mendiants, d’où qu’ils viennent. Les directeurs et administrateurs ne tenaient pas du tout à garder longtemps les “mendiants forains”. C’est pourquoi, ainsi qu’on le remarque dans le tableau, aussitôt après avoir purgé leur peine de deux mois de prison, ceux-ci étaient renvoyés dans leur pays natal.

On constate également que l’administration des hôpitaux de Troyes semblait admettre la mendicité comme un délit moins grave que ne le considérait le pouvoir royal. Comment expliquer autrement le fait que nous n’ayons trouvé que très rarement des mendiants condamnés à être marqués au fer de la lettre “M” ?
En effet, sur “le registre de l’œconome de l’Hôtel-Dieu pour l’entrée des mendiants valides et invalides”, nous n’avons rencontré, en 5 ans qu’un cas unique, celui de “Pierre David, originaire de la Rocelle, agé de 68 ans ramené par le brigadier de ma maréchaussée de Troyes en conséquence du jugement en dernier ressort des officiers de police qui condamne ledit advint a estre renfermé pendant trois mois et à estre marqué de la mettre M en datte du 13 janvier 1726. Lequel a ester transféré en prison suivant l’arrêté du Bureau” (202). Dans le registre de sorties nous trouvons également deux autres cas en 1732 (203).

Il faut également remarquer que dans cette déclaration pour la première fois, se manifeste le souci de centraliser l’Assistance. Or, les administrateurs paraissent très jaloux et très fiers de leur indépendance “Les directeurs décidaient en toute indépendance et leur action s’exerçait sans limite, ni contrôle. Rares étaient les interventions du gouvernement, plus rares encore les visites des inspecteurs généraux” (204).

Mais surtout, matériellement, les hôpitaux chargés d’appliquer le texte de 1724 ne sont pas préparés à cette tâche. La charge qu’on leur impose coûte fort cher. Jusqu’en 1727, le pouvoir se montre généreux et décide de prendre en charge l’entretien des mendiants chaque fois que les revenus d’un hôpital seront insuffisants. C’est là un pas essentiel dans la voie de la prise en charge de l’assistance par l’État. De plus, il prend pour critère de son aide, l’établissement par chaque hôpital, d’un prix de journée, ce qui est une nouveauté importante. Mais ce système, trop onéreux pour l’État, est rapidement abandonné et, à partir de 1727, l’intendant reçoit au début de l’année une somme forfaitaire qu’il a pour tâche de répartir entre les dives hôpitaux de sa Généralité. On en revient donc simplement à des générosités royales et, à Troyes, en 1727, pour la première fois depuis le début de l’application de la déclaration de juillet 1724, le Bureau des hôpitaux enregistre un déficit de 387 livres.

Pour l’année 1728, le bureau reçoit, en moyenne une fois par mois, une somme fixe de 1 100 livres et par la suite, une somme de 1 000 livres seulement, envoyée par le “Receveur des Tailles” ou “des Aides”. On ne s’étonnera donc pas dans ces conditions, de constater que lorsqu’à la fin de 1733, le pouvoir royal cesse ces générosités, tous les hôpitaux de Troyes semblent cesser d’interner les mendiants.

 3 – La réorganisation de la répression

a – La déclaration du 3 août 1764

La déclaration du 18 juillet 1724 devait demeurer, jusqu’en 1764 le texte fondamental qui organisait la répression de la mendicité et du vagabondage. Or, le 3 août 1764, un nouveau texte réorganisait cette répression et donnait une nouvelle définition qui tenait compte de la fréquence des “cessations de travail” pour le menu peuple : “ceux qui depuis six mois révolus n’auront exercé ni profession, ni métier, et qui n’ayant aucun état ni aucun bien pour subsister ne pourront être avoués ou faire certifier de leur bonne vie et mœurs par personne digne de foi” (205). Les infirmes, les vieillards, les femmes et les enfants doivent être enfermés dans les hôpitaux les plus proches et cette nouvelle déclaration remplace le bannissement pour les vagabonds valides par les galères !

b – Les dépôts de mendicité

En 1724, l’enfermement des mendiants s’était fait dans les hôpitaux or, l’expérience avait trouvé que les directeurs répugnaient à accueillir des mendiants inconnus. Aussi, une circulaire, adressée aux intendants le 5 septembre 1764, les incite à ouvrir des dépôts de mendicité. Comme les résultats de cette recommandation furent médiocres, un arrêt du Conseil du 21 octobre 1767 en prescrit l’ouverture partout. “Dès lors, et jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, les déports de mendicité, internaient les mendiants sans jugement, par simple mesure administrative” (206). Dans la pratique, ces dépôts de mendicité devaient recueillir aussi bon nombre de vagabonds car, la déclaration de 1764 était si sévère qu’elle ne fut qu’assez rarement appliquée à l’encontre de ceux auxquels on ne reprochait pas d’autres délits.

En 1775, ces dépôts furent tous fermés (à l’exception de 5 d’entre eux) par Turgot, partisan de l’assistance dans les paroisses par des bureaux et des ateliers de charité. Après sa chute, une circulaire du 29 mai 1776, prescrivit leur réouverture.

A Troyes, au XVIIIe, il n’y a pas de dépôt de mendicité. Le plus proche se trouve à Châlons. La ville semble à ce moment-là plus favorable à l’assistance telle que Turgot la concevait, en créant un bureau et des ateliers de charité.

c – Les ateliers de charité

Dans un siècle qui fit preuve de beaucoup d’intérêt pour les routes, l’idée d’employer les mendiants à des travaux publics eut beaucoup de faveurs. Dès 1770, le Contrôleur général Terray fait ouvrir, par les intendants, des ateliers de charité. Cette pratique n’est pas nouvelle. Déjà en 1699, le contrôleur général avait demandé aux intendants “d’examiner en quels endroits de leur généralité il serait utile pour le public de faire travailler de cette manière, observant que le fort de ces ouvrages doit consister en remuement de terre, et peu de maçonnerie (…) pour s’y occuper et employer toutes sortes de personnes de tous âges et de tous sexes (…) Monsieur Larcher (Champagne) fut le seul intendant qui refusa l’ordonnance destinée aux ateliers publics, trouvant trop de désavantages à exécuter cette mesure et trop de difficultés à employer convenablement les fonds (lettre du 22 mars)” (207).

Il faudra attendre le 4 octobre 1770 pour voir la création d’un bureau de charité à Troyes, afin de “soulager les pauvres qui se trouvent dans la misère, par la cherté et la rareté des grains. Pour faire les fonds de ce Bureau chaque corps de compagnie avait promis de contribuer à titre d’aumône, pour une certaine somme ; que les Maires et Echevins avaient de leur côté, promis de donner celle de douze mille livres de l’avis du Conseil de Ville” (208).
Mais pour cela, les officiers municipaux devront emprunter cette somme au nom des habitants de la ville, à constitution. Le mois suivant, le roi ordonne de distribuer des grains de la Province de Champagne pour faire cesser la disette et il ajoute à ce bienfait une somme de 150 000 livres pour établir des travaux publics. A la somme accordée à la Ville de Troyes par l’intendant viendra s’ajouter un nouvel emprunt de 40 000 livres fait par la Ville, pour “acheter au prix courant les cotons filés et les étoffes des fabricants qui ne touveroient à les vendre, même ceux des environs qui sont pauvres et dans l’habitude de vendre en cette ville et d’n faire un magasin pour les vendre lorsque l’occasion favorable se présentera. Par ce moyen on entretiendrait tous les artisans dans leur genre de travail ordinaire, que l’on soutiendrait les manufactures et le commerce auquel la ville doit son existence”.

Mais, le Roi “recommande aussi de ne pont perdre de vue le bureau de charité qui vient de se former et d’on l’objet est de soulager les pauvres infirmes et invalides hors d’état de travailler, ainsi que ceux qui à cause de leur nombreuse famille ont besoin de secours” (209).

L’année suivante, cette somme issue des générosités royales et de l’emprunt municipal, est utilisée, non seulement pour l’achat de cotons pour soutenir la filature, mais aussi pour l’acquisition de riz et de grains (seigle, orge, avoine, froment) que le bureau de charité redistribue aux pauvres (210).

A ce dernier incombait également la lourde tâche d’organiser les ateliers de charité. Le contrôleur général Terray, encourageait les intendants dans cette voie car le “seul moyen de soulager efficacement le peuple et de le mettre à portée d’acheter des dentées qui lui sont nécessaires est de lui procurer un salaire et d’établir à cet effet des travaux publics dans tous les lieux où cette ressource peut être nécessaire. Ce secours rejaillit sur le pauvre seul, le riche ne se présente pas pour travailler. Il ne peut donc point y avoir d’arbitraire dans la distribution de ce bienfait ; quiconque en a besoin y a un droit certain, en se présentant au travail et en se mettant en état de participer aux salaires qui en sont la juste récompense” (211).

 d – Les ateliers de charité à Troyes

A Troyes ou dans ses environs, ces ateliers de charité consistaient en différents travaux : déblaiements, remblayages, entretien des remparts de la ville, assèchement de marais (tel celui de Saint-André (aujourd’hui Saint-André-les-Vergers), entretien et réparation des routes pour faciliter l’apport d’approvisionnement pour la cité, ouverture de fossés pour l’écoulement des eaux … (212). Il y est admis des personnes de tous âges et de tous sexes. Souvent les vieillards, les femmes et les enfants sont occupés à transporter la terre. Le travail est rémunéré à la tâche et non à la journée. Lors de l’ouverture d’un atelier, une affiche est placardée dans les rues de la ville, annonçant la date et le lieu des travaux (213). En décembre 1787, un règlement sur le régime des ateliers de charité est arrêté par l’Assemblée Provinciale de Champagne. Il établit toute l’organisation des chantiers, techniquement, administrativement et financièrement (214).

Nous rencontrons de nombreux ateliers dans les environs de Troyes, surtout dans le dernier quart du siècle, à Vaudes, Soligny-les-Étangs, Montceaux, Lusigny, Luyères, Fouchères, Saint-André, sur la route de Troyes à Vitry-le-François par Creney, Jassaigne, Balignicourt, Saint-Léger-sous-Margerie, etc. Leur degré d’utilité est établi selon deux critères : les moyens de subsistance qu’ils procurent aux malheureux d’une part, et d’autre part, les nouvelles communications qu’ils ouvrent à plusieurs paroisses pour, par exemple l’exportation des denrées provenant des villages environnants vers les marchés de la ville.
En 1789, les députés composant la Commission Intermédiaire Provinciale demande de préférer le premier objectif : “le premier moyen nous paraît, Messieurs, dans cette année devoir obtenir une préférence marqué et le droit que vous avez de faire participer successivement toutes les communautés à un bienfait auquel elles ont un droit proportionné à leur besoin vous fera sans doute rejeter les projets qui présenteront des travaux dont l’exécution demanderait une révolution de plus de trois ou quatre années” (215).

Il faut cependant ajouter que les chantiers à la fin de ce siècle, ne furent pas forcément établis là où la misère était la plus grande, comme l’aurait voulu le contrôleur général, mais là où les notables, seigneurs ou abbayes, offrirent des “contributions volontaires” pour grossir les ressources des ateliers. Pourtant, les paroisses maltraitées par les intempéries de saisons, dégâts du gel ou dégâts des eaux comme à Fouchères, auraient dû avoir la préférence de la distribution de ces fonds (216).

Les ateliers de charité constituèrent toutefois un moyen efficace de lutter contre la mendicité. De plus, ils mettaient en pratique l’une des idées nouvelles du XVIIIe : l’assistance par le travail et l’étude des théorie nous montre que d’autres idées neuves pouvaient se concrétiser.

C – De la théorie à la pratique : nouveauté et survivance dans l’organisation de l’assistance à Troyes

Les organismes d’assistance à Troyes au XVIIIe et notamment le bureau des hôpitaux, subissent assez profondément l’influence des idées nouvelles et le thème, si souvent rencontré chez les théoriciens, qu’il n’est d’assistance efficace que par le travail y est mise en pratique.

1 – L’assistance des pauvres à la fin de l’Ancien Régime

a – L’assistance par le travail

Lorsqu’au dernière siècle de l’Ancien Régime, on parle de l’assistance par le travail, c’est essentiellement au travail industriel que l’on pense et, dans les hôpitaux nous rencontrons d’intéressantes initiatives.

Les Hôtels-Dieu de la ville de Troyes, favorisés par les lettres patentes de 1631, établies lors de la réunion des hôpitaux par Louis XIII, qui les avaient autorisés à avoir tous les ateliers qu’ils désiraient, recherchent constamment, au cours du XVIIIe, les meilleures “manufactures” pour leurs pensionnaires.

A l’origine, le but premier qu’ils poursuivent est moins de rentabiliser la manufacture que de procurer un emploi utile. Un mémoire de 1772 le précise assez nettement et les motivations de l’établissement étaient déjà exprimées dans les lettres Patentes de 1631, “bannir la fainéantise et l’oisiveté et pourvoir à la subsistance et l’entretien des pauvres”. Depuis cette époque, il y eut toujours, dans ces hôpitaux, deux manufactures : l’une de draperie dans l’hôpital de Saint-Nicolas et l’autre de bas au tricot dans celui de la Trinité.

En 1744 et 1745, le commerce de la ville consistant principalement en basins et toiles de fil et coton, ayant considérablement diminué en raison de la guerre, les administrateurs des hôpitaux, obligés par l’État à pourvoir aux besoins des pauvres du dehors, comme à ceux du dedans, firent venir de Marseille, des cotons et laines et occupèrent les pauvres à filer.
En 1746, le commerce reprit vigueur. Les administrateurs cessèrent alors la distribution des cotons mais ils se trouvèrent surchargés, ne pouvant s’en défaire qu’à perte, par les stocks qu’ils avaient en filature. Pour les employer à la plus grande utilité des pauvres, ils se déterminèrent, en conséquence des Arrêts de 1630 et Lettres Patentes de 1631, à acheter des métiers à bas qu’ils firent installer dans l’hôpital de la Trinité. Ce nouvel établissement réunissait plusieurs avantages :

1° - L’emploi des cotons déjà filés et de ceux qui se fileraient ensuite journellement

2° - Un moyen de donner un métier aux orphelins qui seraient assez forts pour soutenir le travail sur le métier à bas, tandis que les plus faibles prendraient le métier de serge qui continua d’être utilisé à l’hôpital de Saint-Nicolas longtemps après l’établissement de la manufacture de la Trinité.

3° - Le profit des ouvrages de bonneterie servirait, pour partie, à payer des apprentissages chez des maîtres de différentes professions à ceux qui n’auraient ni le goût du métier de serge, ni le tempérament assez robuste pour conduire le métier à bas (217).

La prospérité de cet atelier entraîna les protestations des ouvriers bonnetiers de la ville qui dénonçaient, notamment, l’emploi aux côtés des “enfants bleus”, d’ouvriers qualifiés recrutés en dehors de l’établissement. Après des années de procès (il débuta en 1768), un arrêt rendu en 1775 permit aux hôpitaux “de faire fabriquer dans l’intérieur de leurs maisons, par tels ouvriers qu’ils jugeront à propos d’employer, toutes sortes d’ouvrages de bonneterie au métier” (218). Ces manufactures eurent un réel intérêt économique au cours du XVIIIe siècle. D’autres ateliers s’y ajoutèrent mais ne durèrent parfois que quelques années car ils n’étaient destinés qu’à fournir aux besoins courants de la maison, comme la lingerie ou la cordonnerie.

Ainsi, en 1779, Jean Theblin, cordonnier et savetier est “admis pour travailler pour le compte du dit hôpital en cordonnerie et savetier et même montrer sa profession aux enfants de cet hôpital Saint-Nicolas, qui se trouveroient avoir de la disposition” (219).
Il en fut de même pour Françoise Bignon “reçue couturière en l’hospice en 1771, âgée de 36 ans, 7 à 8 ans qu’elle travaillait en cette maison, elle s’y est conduite sagement. Elle a vécu jusqu’à l’âge de 69 ans” (220).

Les hôpitaux de Troyes ont essayé d’établir d’autres manufactures pour y employer les pauvres.  Mais ils commirent quelques excès dans l’embauche d’ouvriers spécialisés, qui furent parfois plus nombreux que les pensionnaires de l’Hôtel-Dieu. Ceci provoqua quelques procès avec les communautés respectives. Ainsi, le 24 juillet 1716, un arrêt du Conseil, rendu en faveur des drapiers, enjoint aux hôpitaux de ne faire travailler à la draperie que leurs pauvres valides et de renvoyer tous les autres ouvriers. (221).

En fait, la majorité des manufactures d’hôpitaux était prévue pour accueillir les enfants et les adolescents, suivant en cela la pensée du XVIIIe qui veut qu’il soit plus facile “d’accoutumer” au travail un jeune pauvre que de rééduquer un oisif. Aussi, bien le souci de fournir du travail est généralement lié à celui de donner une éducation. Nous retrouverons cette idée lorsque nous traiterons plus particulièrement de l’assistance des enfants pauvres.

Si le bureau des hôpitaux essaie d’appliquer de nouvelles mesures d’assistance répondant aux idées des théoriciens du siècle, l’Échevinage de la ville développe également de nouvelles formes de secours en tentant de rapprocher le plus possible les institutions d’assistance des assistés.

b – Les initiatives municipales

A partir de 1771, la ville de Troyes organise des secours médicaux à domicile. C’est ainsi qu’il est payé “au sieur Jean Baptiste Drevelle, dentiste demeurant en cette ville, par le syndic receveur de la ville, la somme de cent livres des deniers de sa recette pour une année des honoraires à luy attribué en vertu de la délibération prise en l’assemblée des Notables de cette ville le trois may 1771, à cause des secours gratuits qu’il donne tant aux pauvre de ladite ville que faubourgs et qui échoira au dernier de décembre courant mois et an mil sept cent soixante et onze” (222).
Nous avons trouvé ce même document attestant le paiement par la ville de 100 livres à ce dentiste, juste pour l’année 1785. Nous pensons que cette pratique a pu durer jusqu’à la Révolution.

L’assistance municipal consiste également en distributions de bois aux pauvres, lors d’hiver rigoureux et particulièrement long (223). Pour mener cette action, l’Échevinage fait appel aux curés de paroisses. C’est à cet effet qu’il écrit au curé de Saint Jean, le 15 février 1770 :
“Vous êtes priés de la part de Messieurs les Maire et Échevins de la ville de Troyes de faire délivrer des billets aux pauvres de votre paroisse pour la quantité de cinq cent fagots qui seront distribués à l’hotel de ville a commencer demain seize fevrier” (224).
De le même façon, il effectue des distributions de “braise et de mottes, aux pauvres de la ville et faubourgs qui étaient dans un extrème besoin dans les courant de l’hiver, ladite distribution faite en vertu des ordres de MM. les Maire et Echevins” (225).

[Pour les “braise et mottes” il faut comprendre “charbon de bois et mottes de tourbe séchée”]

Une forme d’assistance incombait, tout particulièrement aux Maire et Échevins de la ville de Troyes, à la fin de l’Ancien Régime : l’approvisionnement des marchés lors des disettes de grains. En 1771, ils dépensent la somme de “1 850 livres 7 sols 9 deniers qui s’est trouvé de perte sur les grains qu’avaient été tirés de différents endroits et qui ont été exposés en vente pour l’approvisionnement des marchés” (226). Cette année-là, une partie des blés est achetée à Provins chez le sieur Rousselet Bourjot, marchand (227). En fait, une part des grains achetés par la ville est mise en vente sur le marché et l’autre part est directement livrée aux boulangers afin d’éviter tout problème de distribution (228).

Dans cette œuvre de bienfaisance, l’Échevinage est souvent aidé par les Dames de Charité. Cette confrérie charitable fut fondée en 1618 par Saint Vincent de Paul, elle précédait les Filles de Charité, autre fondation de ce prêtre datant de 1633. Les Dames de la Charité n'étaient pas liées par des vœux, ni par la vie commune. Elles assistaient les pauvres chez eux, servant d'intermédiaires entre le pouvoir local et les miséreux. Étant très proches de ces deniers, elles pouvaient mieux cerner les réels besoins de chaque famille nécessiteuse. Elles exerçaient non seulement une surveillance sur la vie normale et religieuse, mais étaient aussi chargées de la distribution d’argent émanant de l’Échevinage et de celles du bois, des mottes et braise, de la nourriture et des vêtements. A cette intention, un mémoire fut fourni en 1760 à messieurs les Maire et Échevins de la ville de Troyes par Claude Collot, sergent de la ville, les informant des “sommes par luy payer aux dames de charités des paroisses de cette ville à cause des besoins pressants des pauvres et rigueur de l’hiver” (229).

Pour la paroisse de St Nicolas                       24 livres

                               St Pantaléon                    36 livres

                               St Jean                           100 livres

                               Ste Madeleine                 42 livres

                               St Remy                           72 livres

                               St Frobert                        36 livres

                               St Jacques                        34 livres

                               St Nizier                          90 livres

                               St Aventin                       48 livres

                               St Denis                           36 livres

                                                                     538 livres                                            

Nous livrons ce document en intégralité car il nous donne une information très intéressante sur la répartition topographique des pauvres.

L’assistance à Troyes, à la fin de l’Ancien Régime, tend à se décentraliser mais, cette volonté contribue aussi à expliquer certaines survivances.

Ainsi, on continue de doter les filles pauvres. Le 4 janvier 1787, le curé de Fresnoy reçoit de M. Collot, prêtre de l’Oratoire, la somme de 60 livres provenant d’une rente que la Maison du Saint-Esprit de Troyes donne pour aider à marier une pauvre fille. Le 20 décembre 1786, le curé de St Pantaléon avait reçu du supérieur de cette maison, la même somme pour marier une fille de sa paroisse. L’année suivante, le curé de Viâpre-le-Grand reçois également 60 livres pour “estre employée à l’acquis d’une œuvre de charité dont est chargée ladite maison, pour aider a marier une pauvre fille de la paroisse qu’ils jugent à propos de choisir à cet effet” (230).

La ville aussi dote des jeunes fille (231) “Louis Vernier manouvrier, fils de Denis Verner, vivant, sa mere Marguerite Bouquet, morte depuis sept ans, le dy Vernier fils demeurant depuis quinze jours aux faux-fossés, le père ne donne rien, épouse Marie Jeanne Guyot, fille de Nicolas Guyot manouvrier mort depuis dis sept ans et Jeanne Gatrot, vivante, sa mère” qui est dotée par la ville en 1781.
L’Échevinage donne souvent une dot aux filles qui épousent un homme plus riche qu’elles. Par exemple, Marie Madeleine Le Gendre, fille d’Antoine Le Gendre vivant et de Marie Simoun morte il y a huit ans à qui le père ne donne rien, est dotée par la ville afin d’épouser Roc Madeleine Girardot, à qui les parents donnent sa maîtrise, une boutique de trois métiers et un habillement, le tout est estimé à quatre cents livres.

Après trois siècles d’efforts pour organiser l’assistance publique, on constate que le rôle de la charité privée ou de groupements charitables privés reste assez important. Ainsi Ane Pierre, fille âgée de vingt-quatre ans, du faubourg Croncels, est dotée le 28 septembre 1781 par “Messieurs les officiers et Chevaliers de l’Arquebuse” pour épouser Jean Baptiste Creney, natif de Troyes, compagnon tisserand de vingt-six ans (232).

Des notables, des personnes pieuses, tentent par leurs initiatives personnelles d’apporter quelques remèdes aux maux des pauvres.
Monsieur Le Bey, curé de Saint-Nizier, sensibilisé par l’état de plusieurs orphelines qui n’avaient point de retraite assurée et en était réduites à mendier, leur donna, sur sa paroisse, une maison qu’il tenait de sa famille. Il fut autorisé par Lettres patentes du 27 août 1703, enregistrées au Parlement en 1705, à les faire travailler à toutes sortes d’ouvrages de manufactures.
“Il fut arrêté qu’on n’y recevrait pas de filles avant l’âge de six ans, natives de la ville ou du diocèse, orphelines de père et de mère, et qu’on les garderait jusqu’à l’âge de vingt ou trente ans. Cette maison n’a aucune relation au bureau général des hôpitaux : elle a ses administrateurs particuliers, dont trois administrateurs nés, l’Évêque, le doyen de la cathédrale et le curé de Saint Nizier ; les autres électifs sont un chanoine de la cathédrale, un conseiller de ville et deux notables bourgeois” (233).
En 1783, elles sont au nombre de 30 ou 35 et on les appelle “orphelines de Saint Nizier”, puisqu’elles sont établies sur cette paroisse. Cet établissement, totalement autonome, vit sur la vente des produits fabriqués par ses orphelines. En 1618, la vente de cotons, filés par les pensionnaires pendant neuf mois, leur rapporte la somme de 181 livres 3 sols et 6 deniers (234).

D’autres établissements ont été fondés par des actions privées mais, ils n’ont pas toujours eu autant de chance.

En 1705, les orphelines de l’Hôtel-Dieu sont établies dans une maison par trois sœurs, Mesdemoiselles de Moncerf. Elles y demeurent 17 ans et sont ensuite transférées dans une autre maison, laissée aux hôpitaux par Monsieur Maflot, notaire. Mais, vers la moitié du XVIIIe, l’établissement périclite jusqu’à sa totale disparition.

Une autre communauté qui dut son établissement à Monsieur Nicole, auteur d’essais de morale, eut le même sort. Ce dernier s’étant retiré à Troyes, fin 1668 ou début 1669, voulut instituer de petites écoles pour les jeunes filles, comme il l’avait fait à Port-Royal pour les garçons. Après plusieurs tentatives, il put installer les Sœurs Régentes, nommées ensuite “Sœurs Noires” en raison de la couleur de leur coiffure et de leur habillement. Il avait déjà établi de pareilles Régentes à Beauvais et Chartres et, par son testament, avait fait des legs pour l’entretien de ses différentes maisons. Plusieurs personnes contribuèrent à l’entretien de la communauté.
“Il y avoient deux classes, l’une pour les grandes filles et l’autre pour les plus jeunes. On les instruisait des vérités de la religion, et on montroit à lire, à écrire, à compter et à travailler à des ouvrages proportionnés à leur âge et à leurs dispositions. Le produit du travail servoit à nourrir et entretenir les plus pauvres, dont le nombre y a toujours été considérable, et l’on faisoit en sorte d’en mettre de temps en temps quelqu’une au métier. Lorsqu’on avoit pourvu à leurs différents besoins temporels, on répondoit dans le sein des pauvres honteux, ce qui se trouvoit rester d’argent, d’habits, etc. Cette communauté fut longtemps gouvernée (après la première supérieure) par la sœur François Phélizot qui, née protestante en 1672 avoit fait abjuration avec sa famille en 1685. Elle prit l’habit de sœur Régente en 1699. En 1733, elle se trouva chargée du gouvernement de la maison. Mais les affaires de la bulle Unigenitus lui occasionnèrent des disgraces qui produisirent enfin la destruction de la communauté” (235).
L’instruction y fut interdite à partir de 1742 et, sept ans après les sœurs se dispersèrent.

Parmi ces installations de communautés au service des pauvres, dues à des initiatives privées, il en est une non négligeable : celle des Sœur de la Charité, vulgairement appelées “Sœurs Grises”, établies à Troyes vers 1717 par Madame Catherine Peruchot, veuve de Nicolas Paillot conseiller du Roi, premier élu de l’Élection. L’acte fut passé à Paris le 20 septembre 1717 entre Monsieur Bonnet, Supérieur Général de la Mission, sœur Jeane Chevrian, Supérieure des Filles de la Charité et Monsieur Lefevre curé de Saint Jean de Troyes, chargé de la procuration des marguilliers, des principaux paroissiens et des Dames de la Charité de cette paroisse. Le logement de ces filles devait être assuré par la paroisse. Elles sont destinées au soulagement des pauvres malades de la paroisse Saint jean uniquement. Elles rendent compte au curé et marguilliers qui doivent leur fournir les drogues et autres choses nécessaires. Elles sont tenues de faire les petites écoles aux pauvres filles de la paroisse, à moins que le secours des malades ne les en empêche. Pour le spirituel, elles sont soumises tant à l’Évêque qu’au curé, comme paroissiennes, sans porter préjudice aux visites et droits de leur supérieur général. L’acte d’établissement fut ratifié par les marguilliers et principaux paroissiens, et confirmé par Monseigneur Jacques Bénigne Bossuet, Evêque de Troyes, le 27 décembre 1722.
Mais deux personnes étaient insuffisantes pour une paroisse aussi considérable que celle de Saint‑Jean ; une troisième fut donc établie par le Roi. Les paroissiens en engagèrent une quatrième qui fut payée par la charité de la paroisse. Ainsi, il y eut une supérieure à la direction de la maison, deux sœurs s’occupèrent au soulagement des malades et la quatrième fut chargée des petites écoles. “Elles demeurent rue de la Corderie ou du Sauvage, dans une maison qui leur fut donnée par Mademoiselle Gabrielle Gombault, qui voulut prendre part à ce pieux établissement” (236).

Ainsi, encore au cours du XVIIIe siècle, nombre de notables et de personnes pieuses, quelque fois sous l’impulsion du curé de leur paroisse, n’hésitent pas à intervenir personnellement pour soulager les pauvres. Ces initiatives privées ou de groupements charitables furent à la base de certaines créations de fondations. Leur dévouement les poussait jusqu’à rechercher de nouvelles formes d’assistance en d’autres lieux pour tenter de les appliquer dans leur ville. Mélange de survivance et de nouveautés, l’assistance à Troyes fut également importante autour des enfants et des adolescents.

 2 – L’assistance des enfants et des adolescents

a – L’assistance des enfants trouvés

En 1671, Saint Vincent de Paul crée l’hôpital des enfants trouvés, dépendant de l’hôpital général. Cet établissement servira de modèle pour les autres villes de France. A Troyes, l’abandon des enfants se faisait très souvent au “Tour de l’Hôtel-Dieu-le-Comte”.
Au XVIIIe, ces délaissements furent nombreux, malgré une législation très sévère et le service, comme le budget, de l’assistance infantile avaient-ils quelques peines à prendre en compte cette évolution.

-Les causes des abandons d’enfants

De l’examen, même rapide, des registres de l’Hôtel-Dieu relatifs à l’assistance infantile, il ressort que nombreux étaient, au XVIIIe et surtout vers la fin de l’Ancien Régime, les enfants trouvés pris en charge.
Les abandons d’enfants de tous âges et de toutes conditions concernent tant les enfants légitimes que les enfants illégitimes. Cette multiplicité des abandons et expositions surprend car la législation royale ordonnait, sous peine de mort, la déclaration des grossesses et punissait de peines extrêmement sévères les “expositions” de nouveaux-nés. En revanche, la loi protégeait la fille-mère et autorisait la recherche de paternité. Au-dessus du droit des parents, elle plaçait celui de l’enfant, proclamant sont droit à l’existence et obligeant le père présumé au paiement des frais d’accouchement et d’une pension alimentaire pour l’enfant.

D’où vient donc que, ni les rigueurs de la loi contre “le recel de grossesse”, l’exposition ou l’abandon, ni les garanties provenant de la recherche de paternité, n’aient pu empêcher l’existence d’un très grand nombre d’enfants trouvés qui furent une des plaies du siècle ?

En fait, les poursuites pour crime de “recel de grossesse” ou d’exposition étaient rare : l’extrême sévérité de la loi fait obstacle à son application et à son efficacité. Cela tient également à d’autres causes. Il y a d’abord la misère. Troyes connait à cette époque une période de disette de grains et de malaise économique qui paralyse les manufactures, force les ouvriers au chômage et les réduit à la mendicité. Il faut tenir également compte de la situation sociale et légale des enfants naturels et des filles-mères dans l’Ancienne France : “la flétrissure naturelle” des bâtards empêchait l’aveu de la maternité. La honte de la fille-mère était également une autre raison : toute fille devenue enceinte hors du mariage et sans la consécration préalable de l’Église, apparaissait comme un être pervers. Enfin l’extrême facilité de l’abandon pouvait encourager cet acte.

Ainsi que Camille Bloche l’écrit “par un accord involontaire, les lois, les règlements et les mœurs favorisaient en définitive les progrès de la population des enfants trouvés” (238).

 -L’hospitalisation

Les nouveaux-nés sont abandonnés ostensiblement, sans considération ni de temps, ni de lieu et à toute heure. Ainsi, les enfants peuvent être trouvés dans quelques endroit que ce soit de la ville : sur les marches de l’Hôtel-Dieu, au bas de l’escalier de la chapelle Sainte Margueritte, devant le grand portail de l’église paroissiale de Saint-Jean-au-Marché, etc… mais, le plus fréquemment au “tour à l’Angelot” de l’Hôtel-Dieu-le-Comte (239). Aux officiers de police incombe le soin de recueillir ces abandonnés et de les porter à l’Hôtel-Dieu. Lorsqu’une personne laisse un enfant dans “la boite à l’Angelot”, elle actionne une cloche pour prévenir et c’est le portier de l’hôpital qui vient le relever en présence de l’un des directeurs. Le jour même de son entrée, l’enfant est immatriculé, baptisé ou, le plus souvent, rebaptisé, deux malades lui tenant lieu de parrain et marraine. Un procès-verbal de “levée” est immédiatement rédigé en présence d’un directeur de l’Hôtel-Dieu (240).
Ces procès-verbaux enregistrent avec précision, non seulement l’âge déclaré ou approximatif de l’enfant, son lieu de naissance, ses noms et prénoms – s’ils ont été donnés – mais aussi tous les signes distinctifs de la vêture et tous les détails : billets explicatifs, cartes à jouer, rubans, faveurs, médailles, demi-carte de jeu avec mention du prénom, de la date de naissance et du baptême.

On abandonnait, non seulement des nouveaux-nés, mais aussi, des enfants de tous âges. Ainsi, C. Boutard, boucher, emploie Antoine, enfant trouvé à l’âge de neuf ans (241). En 1724, l’Hôtel-Dieu reçois six enfants respectivement âgés de 12, 8, 6, 4 ans, 18 mois et 4 mois, entre le 24 septembre et le 8 octobre, présentés par leurs parents “mendiants de profession” et hors d’état de les nourrir (242).

Les parents qui abandonnent leurs enfants peuvent les reprendre quand ils le souhaitent. Voilà pourquoi se multiplient les marques et signes distinctifs destinés à empêcher des confusions possibles. Beaucoup affirment leur intention de redemander l’enfant dans un délai plus ou moins long, lorsqu’ils auront suffisamment d’argent pour l’élever (243) ; mais les reprises définitives semblent assez rares au regard des registres. La mention de repise étant inscrite en marge du procès-verbal (244).

[Une parenthèse pour vous présenter : Angelot, Tour d’abandon, tambour…

 “Tour d’abandon” de l’église de l’hôpital des enfants trouvés,
ancien noviciat des Jésuites de Nancy

En 1774, est louée, une maison particulière sise rue Saint-Dizier à Nancy sur le site de l’ancien noviciat des Jésuites.

L’Hôpital a en permanence à sa charge 600 à 800 enfants, malgré une sévère mortalité.

En 1811, l’hôpital adopte un système de tour pivotant, appelé “tour d’abandon” ; sorte d’armoire cylindrique avec un guichet pour y déposer l’enfant. Ce tour muni d’une sonnette permet d’alerter rapidement les personnes chargées de recueillir l’enfant, évitant ainsi de mettre sa vie en danger.

Ce tour d’abandon est probablement intégré à la porte de l’église ?

Après la révolution, « l’Hôpital des Enfants Trouvés » est renommé « Hospice des Enfants de la Patrie»] 

 

Salle de l’hôpital des enfants trouvés, ancien noviciat des jésuites – Nancy


Tour d’abandon XVIIIe, Musée de l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris,
Hôtel de Miramion Paris

 

Tambour de l’Hospice de la Charité de Mâcon


-Le service et le budget de l’assistance infantile

Jusqu’en 1781, un seul des dix-huit directeurs des hôpitaux unis était préposé au service des “enfants trouvés et délaissés” mais, l’accroissement du nombre des assistés restés à la charge de l’Hôtel-Dieu exigea, à cette date, de lui adjoindre deux de ses collègues et le 1er avril 1789, cinq directeurs auront la charge du service.

Jusqu’en 1769 ces “délaissés” furent reçus dans la salle des femmes malades. Ils eurent ensuite une salle qui leur fut spécialement destinées et dite “Salle des enfants trouvés”.

Jusqu’en 1779, l’Hôtel-Dieu expédia régulièrement à Paris les enfants abandonnés, tant légitimes que naturels. Ils étaient véhiculés sur des charrettes ou transportés à dos d’homme. Camille Bloch, dans son ouvrage, décrit un mode de transport usuel :
“C’est un homme qui apporte sur son dos les enfants nouveaux-nés dans une boite matelassée qui peut en contenir Trois. Ils sont debout dans leur maillot, respirant l’air par en haut. L’homme ne s’arrête que pour prendre ses repas et leur faire sucer un peu de lait. Quand il ouvre sa boîte, il en trouve souvent un de mort : il achève le voyage avec les deux autres, impatient de se débarrasser du dépôt” (246).

L’Hôtel-Dieu-le-Comte débordé, ne disposant plus de ressources suffisantes, décida le 19 septembre 1779 la suppression de l’Angelot qui fut muré. Les enfants abandonnés devaient être reçus, comme par le passé, à l’Hôtel-Dieu ! Quatre mois plus tard, le 16 janvier 1780, le tour d’exposition fut remis en service ! Le bureau des hôpitaux avait cru, par cette mesure, arrêter le développement des abandons d’enfants qui grevaient son budget, or malgré la condamnation du tour, le nombre des délaissés n’avait pas diminué…

Les enfants trouvés, à peine entrés à l’hôpital, sont placés “à nourrice”. La plupart des familles nourricières semblent être pauvres. On leur distribue tous les mois “l’argent pour les ayder à subsister ou pour nourrir des enfants qui sont à la charge de l’hôtel dieu” (247).
Les enfants sont également confiés à des nourrices introduites par le curé de leur paroisse. Le 20 septembre 1787, le curé de Saint-Jean-de-Bonneval écrit à Monsieur Bietrix, économe de l’Hôtel-Dieu-le-Comte :
“Julie, noble femme de Jean Coffinet manouvrier à Lirey desireroit avoir un enfant de l’hôtel dieu à nourrir de lait. Je vous prie de lui en procurer quand l’occasion se presentera. C’est une brave et honnête femme, et je crois qu’elle est en estat et à toutes les qualités requises pour bien élever l’enfant qui lui sera confié” (248).

Ces femmes sont payées entre 6 et 8 livres par mois. De plus, ces foyers d’accueil reçoivent régulièrement, selon l’âge de l’enfant, soit une layette, soit un “rhabillement”. La layette doit être restituée à l’Hôtel-Dieu si l’enfant est repris ou mort au cours des six premiers mois (249).

En fait, les curés sont les véritables inspecteurs des enfants assistés, en s’assurant de la manière dont les nourrices s’acquittent de leurs devoirs.

Certaines familles s’offraient pour élever ces enfants à moindres prix, au moins jusqu’à l’âge de 18 à 24 mois. Ainsi, Marguerite Brunet, à l’âge de 7 ans est présentée à l’Hôtel-Dieu par sa mère. Le 23 octobre 1724, à l’âge de 11 ans, elle en sort sur la réquisition de Louis Rollois, maître tisserand à Troyes qui se charge de la nourrir et de l’entretenir pendant 9 ans. Mais, le 22 juillet 1728, cette fille se présente de nouveau à l’hôpital. Le sieur Rollois “n’estant plus en estat de la nourrir”. Elle en sortira le 12 juin 1731 “pouvant se nourrir elle-même” (250).

Un autre cas illustre bien cette pratique : Le Sieur Boutard, boucher à Troyes “a retenu Antoine, trouvé à l’âge de 9 ou 10 ans, gardé jusque l’âge de 20 ans à la charge de l’entretenir d’habits, linges et autres vestements et lui montrer son mestier de boucher” (251).
Parvenus à un certain âge, loin d’être à charge, ils rendaient des services à leur famille d’adoption et représentaient pour elle un léger revenu.
Beaucoup étaient placés chez des tisserands, drapiers, bonnetiers de Troyes. La première communion annonçant l’époque où l’on songeait à donner un métier aux enfants, l’administration hospitalière pratique ainsi le placement de ses pupilles chez des maîtres de métier.

Le fonctionnement de ce service d’assistance infantile exigeait des ressources financières considérables. Il fut surtout très coûteux du jour où le gouvernement, interdisant le transfert des enfants trouvés sur Paris, ceux-ci demeurèrent à la charge de l’Hôtel-Dieu. D’autant que le nombre des abandons augmenta à la fin de l’Ancien Régime. Heureusement, il fut convenu que le supplément des dépenses qui incomberait aux hôpitaux du fait de cette interdiction, serait à la charge du roi pendant la première année et que le gouvernement déterminerait ensuite les moyens d’y pourvoir “d’une manière constante et certaine”. Selon E. Chaudron, le gouvernement semble avoir tenu ses engagements bien que le registre des délibérations du bureau soit muet sur cette question et que les livres de comptabilité ne mentionnent aucune subvention royale.

 -Critique des contemporains contre le régime des secours aux enfants

Au XVIIIe siècle, de sérieuses tentatives furent faites pour établir un régime satisfaisant de secours aux enfants de la classe indigente, mais le système ne donna pas les résultats espérés et certains contemporains ont déjà conscience des vices de cette assistance.

Le placement des enfants dans des familles d’accueil ne pouvait réussir que s’il s’adressait à des personnes recommandables. Or, la plupart de ceux qui se chargeaient de ces abandonnés étaient pauvres et, selon les rôles de distributions mensuelles d’argent tenus par le bureau des hôpitaux, il apparait que certains n’hésitaient pas à prendre plusieurs enfants à la fois pour obtenir plus de ressources dans la rétribution qu’ils tiraient de ce service. Malheureusement, cette attitude n’était pas très favorable à une bonne éducation. Quant à celle dispensée dans les hôpitaux, elle semblait peu propre à former les enfants pour un rôle social, l’administration hospitalière ne fournissant que des secours immédiats et ne se préoccupant pas de l’avenir des pupilles. Quand elle les avait placés en apprentissage, leur sort lui devenait souvent indifférent, aussi arrivait-il que certains désertent l’atelier pour mendier et vagabonder. A l’intérieur des maisons, le travail était machinal, incessant et exercé dans de mauvaises conditions d’hygiène. On ne peut non plus considérer comme stimulants des pratiques religieuses mécaniques et l’absence de contact avec le monde extérieur. Lorsque ces enfants sortaient de ces établissements, étant “capables de se nourrir eux-mêmes”, ils devenaient “la proie de tous les genres de dépravations” (252).

L’existence même d’un hôpital pour les enfants trouvés semble avoir soulevé des critiques. On lui reprochait surtout l’utilisation du tour l’Angelot qui, pensait-on, facilitait les abandons en développant chez les parents des sentiments d’indifférence et d’irresponsabilité.

D’ailleurs n’avait-il pas été muré en 1779 ? Une mesure qui, nous l’avons noté, n’avait aucunement réduit le nombre d’abandon…

Néanmoins, on eut encore des fondations ayant pour but la mise en apprentissage, par les directeurs et administrateurs des hôpitaux, d’enfants pauvres ou orphelins.
En 1681, Nicolas Vigneron, Chanoine de l’Église de Troyes et Lieutenant Général en la Chambre du Trésor à Paris, fonde une rente pour mettre des enfants en apprentissage et payer l’entretien d’enfants mis à métier.

En 1736, Louise et Marie Dorigny déposent un testament mutuel faisant des hôpitaux de Troyes leur légataire universel, sous condition de mettre deux enfants en apprentissage chaque année.
De même en 1753, Nicolas Remond, ancien conseiller au Baillage et siège Présidial de Troyes et ancien maire de la ville, lègue aux hôpitaux réunis, la somme de 4 500 livres “sous les charges et conditions exprimées audit testament, l’une desquelles consiste à employer 150 livre par an, pendant dix années, à mettre à métier un pauvre enfant de la paroisse Sainte Madeleine de ladite ville aux choix et à la nomination des exécuteurs de son testament, encore que le temps de leur exécution soit fini, voulant qu’au cas que le metier ne coute pas 150 livres, le surplus serve à l’apprenti pour son entretien” (254).

Les filles sont souvent mises en apprentissage chez des couturières ou des lingères. Quant aux garçons, ils sont employés par des cordonniers, tailleurs, perruquiers et, quelquefois boulangers.
En fait, pour une très grande majorité, ce ne sont que de petits métiers qui leurs sont proposés, emplois fragiles qui ont du mal à résister à la moindre crise économique. Nous constatons, ici, l’importance des survivances car, parallèlement à une prise de conscience certaine, le système d’assistance aux enfants pauvre reste inadapté aux réels besoins de ces derniers.

b – Les initiatives scolaires

Au siècle des Lumières, l’enfant est très tôt mis au travail car on pense qu’il est plus facile de l’habituer à la tâche quand il est encore jeune. Mais le souci de fournir du travail est souvent lié à celui de dispenser une instruction générale et religieuse aux jeunes pauvres et se manifeste par la grande diffusion des écoles gratuites.

A côté des enfants véritablement abandonnés coexistaient de très nombreux enfants laissés à la rue, pendant que leurs parents travaillaient pour gagner leur vie. Tout naturellement, le “Bureau des pauvres” s’occupa d’eux. La police y était intéressée ; les corporations, la municipalité, les intendants, le Roi même voyaient dans ce mouvement de gardiennage et de scolarisation des enfants pauvres, un excellent moyen de les discipliner, de corriger leur esprit frondeur, de leur inculquer des habitues et quelques rudimentaires connaissances qui les prépareraient à rendre service à l’État dans une foule de petits emplois.

A Troyes, des initiatives privées permirent l’établissement de petites écoles gratuites. Au début du XVIIIe, Mme Madeleine de Galmet, donna par testament la somme de 200 livres de rente pour l’établissement d’une école de charité sur la paroisse de Saint Nizier. Mr le Bey, curé de cette paroisse demanda donc, en 1703, à Monsieur de La Salle, fondateur des Frères des Écoles Chrétiennes, de lui donner deux de ses disciples pour prendre la direction de cette nouvelle école (255).

Cette communauté des Frères des Écoles Chrétiennes était composée de maîtres plus particulièrement formés pour diriger les petites écoles. Ils étaient laïcs et ne prétendaient pas à l’état ecclésiastique, de telle sorte qu’ils n’étaient pas détournés de leurs tâches scolaires par des existences liturgiques. Ils vivaient en communauté car, selon La Salle, cette conception seule rendait les maîtres indépendants des contingences matérielles, liturgiques et paroissiales. Comme le nom de la communauté l’indique, sa finalité était l’école, plus que la seule doctrine chrétienne. Les frères renonçaient aux biens matériels et à la famille, sacrifice compensé par le soutien d’une vie en commun et la conscience, clairement perçue dans la prière, de répondre à un appel de Dieu et d’être utiles aux enfants pauvres les plus délaissés. Ils tiennent leurs écoles six heures par jour au lieu des quatre habituelles dans les autres classes.

C’est à cette forme d’enseignement que Mr Le Bey fit appel. Quoique la pension proposée fut très modique, La Salle accepta. Le curé, qui demeurait alors au Petit-Séminaire en tant que supérieur, logea les deux frères dans son presbytère, en attendant qu’ils aient un logement. A la mort de Mr Le Bey en 1710, ils se trouvèrent fort embarrassés, n’ayant plus de toit pour se loger “mais ils furent aidés par M. de Chavigny, Évêque de Troyes et une personne de piété leur laissa une somme pour contribuer à l’achat d’une maison” (256).

Chapelle de l’Hôtel-Dieu Saint Nicolas de Troyes

[Créé vers 1157, en même temps que l’hôtel-Dieu-le-Comte, à l’initiative du comte Henri Ier le Libéral, sur des fondations du VIIIe s. l’ancien « hôpital Saint-Nicolas » est considéré comme étant le premier de la ville de Troyes.

Il accueillait les pauvres, veufs et veuves, les âgés et les orphelins. A partir de la fin du XVIIIe s. sont également hébergés les enfants de tous les autres hôpitaux pour y apprendre un métier.

Entièrement détruit, il fut reconstruit de 1839 à 1842 d’après des plans de Pierre Gauthier, architecte d’hôpitaux parisiens du même style sobre et rationnel (Bicêtre, Garches, Lariboisière).

Devenu hospice dédié aux personnes âgées en 1988, le site est fermé en 1997. L’ensemble des bâtiments a été restauré et converti en appartements privés.

Au fond de la cour, le vaste porche de l’ancienne chapelle est couronné d’un fronton triangulaire où sont sculptés les attributs de l’évêque (mitre, crosse et croix) et surmonté d’un clocheton portant une horloge. L’extrémité est de la façade marque l’emplacement de la première enceinte et de l’ancienne porte des Ursins (porte de l’Est).]

 Le corps de ville fit aux Frères une pension de 300 livres, plusieurs personnes contribuèrent également et en 1720, deux écoles nouvelles furent ouvertes, une sur la paroisse de Saint Jean et l’autre sur celle de Sainte Madeleine. Il fut décidé par les Maries et Échevins :

“qu’il serait payé par forme de gratification annuelle aux Frères de l’Ecolle Chrestienne qui sont en cette ville pour l’instruction gratuite des enfants des pauvres la somme de 100 livres pour chaque Ecolle composée de deux frères qu’ils sauroient establis aux differans quartiers de cette ville et dans lesquelles tous les enfans desdits pauvres de la ville seroient receüs” (257).

Mais, ces pensions se trouvèrent bientôt trop modiques. Dès 1739, les Frères, désormais “au nombre de 7 régents distribuez sur différentes paroisses de laditte ville dont l’unique occupation est de tenir les Ecoles pour l’instruction de la jeunesse, ofice qu’ils remplissent gratuitement et sans institution. Ils n’ont pour tout revenu que 500 livres par an, encore en icelle somme est comprise celle des trois cens livres de gratification annuelle que laditte ville de Troyes a délibéré sous le bon plaisir de digne predecesseur Monseigneur, ce qui s’execute exactement, mais encore comme les dentées de grains et vins sont aujourd’huy à un point de cherté ce qui double pour ainsy dire la dépense des suppliants en y joignant leur dépense ordinaire d’entretien d’habits, loyer de Maison et autres nécessités indispensables de la vie, ils ne peuvent subsister avec un revenu aussy modique” (258).

En 1754, leurs revenus étant toujours insuffisants, ils furent obligés de renvoyer deux Frères et l’école de la paroisse Sainte Madeleine fut fermée. Dans cette situation de récession, ils continuèrent, provisoirement leur service, dans l’attente d’une amélioration. Dix années s’écoulèrent… et le prix des dentées augmenta régulièrement. Les Frères au bord de la misère, demandèrent de nouveau de l’aide (259). Le corps municipal augmenta la somme qui leur était accordée chaque année “vü la continuation de la cherté des vivres” et différentes Fabriques se cotisèrent. On parvint à leur fournir, au moins, les secours de première nécessité.

“Avant 1779, il n’y avoit dans la ville que trois écoles, celle de Saint Nizier, Saint Jean et Sainte Marguerite : chacune étoit composée de deux classes. En 1779, on s’est aperçu que les écoles étoient insuffisantes eu l’égard à la population qui étoit trop pauvre. Les maîtres ne pouvoient plus instruire tant d’enfants à la fois, leur santé en étoit altérée, la santé même des enfants étoit en danger, et beaucoup ne pouvoient résister aux effets qui résultent d’un grand nombre de personnes enfermées dans un endroit trop étroit. Pour remédier à ces inconvéniens, on a imaginé de former une nouvelle Ecole ; mais comme les fonds manquoient et que le Corps de Ville étoit dans l’impossibilité absolue de subvenir à cette dépense, on a eu recours à la générosité des citoyens, les officiers municipaux ont ouvert une souscription, dont le produit a été employé au soutien de ce nouvel établissement. Les avantages de cette souscription n’ont été que momentané” (260).

Ainsi, l’Évêque décida en 1781, de réunir “les biens et revenus des deux prieurés de Chalette et Saint Vinebault de Nogent-sur-Seine, à la manse conventuelle de l’abbaye de Saint Loup” (216) à condition qu’après le décès des titulaires, les chanoines réguliers seraient tenus de payer aux Frères la moitié des revenus.
En 1781, les Frères étaient “au nombre de 10, 1 directeur, 1 cuisinier et 8 pour les écoles” (262).

Que de problèmes financiers pour établir des écoles gratuites pour les garçons pauvres ! Ceci ne devait certes pas faciliter l’enseignement. Mais, en fait, dans quelles conditions ces maîtres instruisaient-ils ?

Avant la création de la quatrième école, leur communauté était composée de 7 frères dont 6 étaient occupés à tenir 6 classes où ils recevaient un peu plus de 700 écoliers ! Le septième frère était occupé au temporel et à la cuisine. Ils semblaient vivre très modestement “leur lingerie, leurs meubles, leur maison même, en quelques endroits dépérissent” (263). Les conditions de travail des élèves ne paraissaient pas évidentes et ne favorisaient que très peu motivation et assiduité. Ils étaient plus d’une centaine par classe et, en hiver, les salles n’étaient que fort peu chauffées.

“Là dedans n’est point compris le bois que l’on brûle dans les écoles, non plus que l’encre et les récompenses que l’on donne aux écoliers, ni le papier et les plumes qu’on employe à leur faire des exemples, parce que tout cela se prend en grande partie sur ce que les enfants donnent pour le chauffage, et le petit profit que l’on fait sur quelques livres que l’on fournit” (264).

La place manque, il n’y a pas assez de maîtres et de classes aussi se trouve-t-il encore des enfants qui ne vont point à l’école ou qui doivent la quitter dans les “basses classes” faute de place pour les recevoir au niveau supérieur. Ce constat est établi tout au long du XVIIIe siècle.
“Les écoles de charité ne suffisent pas pour tous les enfans pauvres de la ville, dont les parents ne sont point en état de payer des maîtres pour faire apprendre à lire, à écrire et les premiers principes de la religion chrétienne à leurs enfans, en sorte qu’il seroit nécessaire de multiplier le nombre des Ecoles pour l’instruction gratuite” (265).

Quant aux filles, leur éducation était également assurée par des écoles gratuites. Mais, si l’instruction des garçons était dispensée par des hommes, celle des filles ne devait être donnée que par des femmes. Les Ursulines, établies à Troyes depuis 1628, tenaient écoles publiques et gratuites pour les jeunes filles. Les Sœurs de la Charité, venues en cette ville vers 1717, avaient également pour mission la tenue de petites écoles (266). Néanmoins, malgré ces quelques initiatives, il apparaît que ces écoles pour filles étaient bien moins nombreuses que celles destinées aux garçons. La place de la femme dans la société d’alors aurait-elle nécessité une moindre instruction ?...

En résumé, dans les domaines de l’organisation du travail et de l’enseignement, l’assistance du XVIIIe reprend les thèmes du siècle précédent. On y retrouve en particulier l’idée que le travail et l’éducation sont les meilleurs moyens pour lutter contre l’oisiveté et le libertinage. Cependant, au XVIIIe, on se montre plus réaliste qu’au XVIIe et, dans l’organisation, on fait preuve de plus de sérieux, indice que l’on tient en compte, désormais, de l’économie et plus spécifiquement de l’emploi pour expliquer le paupérisme.

Au terme de cette ébauche d’un tableau de l’assistance à Troyes, nous sommes frappés par la dispersion des organismes de secours. A certaine survivances du passé sont venus s’ajouter des bureaux et des sociétés assurant la distribution de secours dans un cadre très localisé. Toutefois, au XVIIIe, cette dispersion semble tendre vers la centralisation. D’abord parce que les organismes d’assistance, même si leur champ d’action est très local, semblent répéter certains modèles que J.-P. Gutton a rencontré dans la Généralité de Lyon à cette même époque et qui, selon lui, semblent se répandre alors partout dans le royaume. Ensuite et surtout parce qu’au-delà de la dispersion, les pouvoirs publics prennent des responsabilités de plus en plus grandes en matière d’assistance.
Au XVIIIe, les œuvres charitables sont multiples à Troyes et le bureau des hôpitaux unis reste assez indépendant.

Au siècle suivant, le rôle de l’État va grandissant. Il aide financièrement les hôpitaux et soutient les grands élans de charité lors des disettes et des chômages comme ce fut le cas en 1770 et 1788.

Ce qui est beaucoup plus novateur encore, est la tendance croissante qu’a le pouvoir royal à intervenir. Longtemps ses interventions n’avaient principalement porté que sur la répression de la mendicité et du vagabondage. A la fin du XVIIIe, c’est dans la plupart des domaines de l’assistance qu’il intervient.
Ainsi, il contribue de ses deniers lors d’une crise de l’emploi en 1770, et va même jusqu’à distribuer des grains pour soulager la disette.

On tend donc à conclure que les théories du XVIIIe sur l’assistance, devoir de l’État, sont en partie passées dans les fais à Troyes à la fin de l’Ancien Régime. Le pouvoir royal qui, dès 1724, désire prendre en charge les dépenses de répression de la mendicité, commence aussi dans les dernières années de la Royauté, à montrer qu’il se sent responsable de la lutte contre le paupérisme.


 CONCLUSION

 Les quelques lignes de conclusion qui suivent nous sont inspirées par un survol et, plus exactement par une mise en perspective, de ce travail.

Il nous semble nécessaire de considérer les limites de notre recherche, les résultats auxquels nous sommes parvenus et les orientations que nous pouvons en dégager. Les limites et peut-être, les échecs que nous voulons évoquer s’inscrivent inévitablement dans la nature et l’objet même de notre enquête.

Les documents que nous avons utilisés donnent une image fragmentaire, déformée et orientée des pauvres. Les pauvres ne se racontaient pas, ne s’exprimaient pas, ou alors d’une manière sporadique, comme lors des émotions populaires. Leur trace dans l’histoire est ténue, en creux et comme vue au travers d’un miroir déformant. Ainsi, nous ne saisissons les pauvres qu’au moment le moins caractéristique de leur vie. C’est surtout le cas des errants et des vagabonds que l’on ne connait seulement qu’à leur arrestation. Et, que pouvons-nous dire du sentiment des pauvres, de leurs rapports à la société ? A l’intérieur même du monde des pauvres existe une barrière fondamentale : le domicile. La société est plus tolérante vis-à-vis d’un pauvre qui possède un domicile que vis-à-vis d’un errant.
D’après J.-P. Gutton, cette distinction est perçue par les pauvres eux-mêmes, mais nous n’avons pu le vérifier.

Nous approchons ici des limites pratiques et théoriques de la tâche de l’historien qui placent ce dernier sous la dépendance des sources existantes et accessible et qui le déterminent dans son questionnement.

Les résultats que nous tenons à souligner nous paraissent provisoires et partiels tant nous avons ressenti, à de multiples reprises, l’impérieuse nécessité de prolonger une telle enquête. Nous avons d’abord essayé de comprendre les mécanisme complexes et mouvants de la pauvreté à Troyes, puis de saisir sa prise en compte par la société au travers des institutions (pour encadrer, contrôler, assister, réprimer) et de son propre regard qu’elle porte sur ce sujet (attitudes, individuelles, collectives, idées et débats, évolution vers la bienfaisance).

Trois constats méritent notre attention :

1 – Il nous semble impossible, dans l’état de nos recherches, d’appréhender avec précision le nombre de pauvres, tant leur définition (caractère de la pauvreté) et leur délimitation (seuil de pauvreté) sont mouvantes. Indéniablement la pauvreté à Troyes s’inscrit dans les mouvements des XVIIe et XVIIIe siècles : son ampleur évolue dangereusement dans les deux décennies qui précèdent la Révolution Française.

2 – Nous avons, à plusieurs moments de notre démarche, donné du pauvre l’image de celui “qui n’a que ses bras pour travailler et qui n’a pas de réserves”. Aussi, à cause des difficultés économiques, de l’âge, de la maladie, de l’infirmité, il n’a parfois pas d’autres ressources que de mendier. La mendicité appartient donc à l’horizon familier du menu peuple, ce qui explique que pour beaucoup, même si elle n’est pas un signe d’élection, elle ne saurait, non plus, toujours passer pour un délit. C’est dans ce rapport intime où se mêlent conception du pauvre, réalité économique et nécessité sociale que nous avons les éléments d’un changement.

3 – Nous avons aussi tenté de montrer par l’exemple de la ville de Troyes, une double évolution :

-Dans le domaine des idées : le passage de la représentation du pauvre “membre de Jésus-Christ” au caractère plus ou moins sacré, à celle d’un pauvre réprouvé “déchet et danger social”, et qui n’est donc plus que l’objet de la répression ou de la bienfaisance. Mais gardons-nous de simplifier, de caricaturer, de modéliser. L’histoire heureusement ne peut s’imaginer sans les hommes !

Ainsi, nous pouvons souligner la persistance à Troyes, des idées et des comportements traditionnels et la lenteur de l’évolution qui n’est pas terminé en 1789.

-Dans le domaine des secours : de la charité libre à l’assistance organisée par les pouvoirs publics et notamment l’État. Cette dernière se prolonge durant la Révolution puisqu’en 1791, sera créé un “Bureau Général de Charité”. Ses ressources proviennent du produit de la quête, de fondations de charité, des legs, des aumônes, mais aussi “des sommes que la municipalité pourra recevoir du département pour le soulagement de pauvres excepté la somme destinée à des travaux publics de charité que la municipalité ne pourrait pas détourner de leur destination”.

La Révolution prolonge, comme en tant d’autres domaines, une évolution mais accélère aussi les ruptures.
Le constat dès lors est aisé : l’impossible disparition de la mendicité sous l’Ancien Régime dont la faiblesse des administrations et des polices ainsi que les difficultés financières, sont les causes les plus évidentes et les plus extérieures.

Ces principaux résultats laissent néanmoins subsister de nombreuses interrogations que nous souhaitons prolonger par des propositions.

Au terme de ce travail, l’histoire économique, sociale et culturelle de Troyes nous semble, plus que jamais, un champ en friche qui ne demande qu’à être labouré. Ainsi, la compréhension de la place quantitative et qualitative des pauvres nécessiterait sans doute des recherches complémentaires.
Il en va de même pour l’organisation de l’assistance et plus encore pour les connaissances de l’évolution économique et de ses conséquences sociales, mentales et culturelles sur la ville. Il nous faut saisir selon quelles modalités Troyes s’inscrit dans le mouvement des siècles.

Nous espérons pourtant que, dans ses imperfections, comme dans ses résultats, ce travail trouve sa place dans le vaste champ de la recherche historique.

 

L’abbé Jean Dieudonné Bonnard

 

Note éditoriale

Le texte que l’on vient de lire est reproduit d’après le manuscrit original de mon parrain, l’abbé Jean Dieudonné Bonnard. J’en ai respecté la structure, la formulation et l’orthographe ancienne, que je conserve entre guillemets “ ”.

Les compléments nécessaires à la compréhension — descriptions, précisions ou éclaircissements — apparaissent entre crochets [ ] et relèvent uniquement de mon intervention. Ils n’ont d’autre but que d’accompagner la lecture d’un document parfois difficile d’accès.

L’ensemble des sources citées par l’auteur a été maintenu dans son intégralité : les 266 références renvoient aux ouvrages, auteurs, archives et fonds consultés.

Je demande au lecteur l’indulgence due à un travail de simple transmission. Je n’ai fait que rendre accessible un manuscrit ancien, en veillant à en préserver l’esprit, la cohérence et la voix. Cette publication se veut avant tout un hommage à l’abbé Bonnard et à la rigueur de ses recherches.

 

Pascal V. Lamy






NOTES

1                    Gutton J.P : La société et les pauvres

2                    FURET : Pour une définition des classes inférieures à l’époque moderne, annale ESC, 1963

3                    NECKER : Sur la légalisation et le commerce des grains, T. I chap. XXV

4                    CONDORCET : Assemblées Provinciale

5                    CLIQUOT de BLERVACHE : essai sur les moyens d’améliorer en France la condition des laboureurs, des hommes de peine vivant dans les campagnes et celle de leurs femmes et de leurs enfants. Chambéry 1789

6                    Correspondance des contrôleurs généraux, A.M. 007959

7                    GUTTON : La société et les pauvres

8                    Extrait des ordonnances royaux, Lettres Patentes en forme d’Edit pour réunion des hôpitaux de la ville de Troyes en un général et y enfermer les mendiants, janvier 1731, A.D. 47H1

9                    Règlement de M. le Bailly de Troyes ou son Lieutenant, sur la police et distribution de l’Aumône Général A.D. 47H1

10                GUTTON, op.cit. p11

11                Idem

12                Déclaration du Roi concernant les vagabonds et gens sans aveu, donnée à Compiègne le 3 août 1764, A.D. 47H1

13                De par le Roi, de l’ordonnance de Messieurs les Maires et Échevins de Troyes, 10 septembre 1721, A.M. AA carton 31.

14                GUTTON : La société et les pauvres en Europe

15                Dictionnaire de la langue française de Robert

16                A.M. AA carton 31

17                GUTTON La société et les pauvres, op.cit

18                Sommaire du procès entre les directeurs et administrateurs de l’Hôtel-Dieu de Troyes défendeurs, les sieurs grand vicaire, commandeurs et chevaliers de Saint Lazare demandeurs, et les Maire et Échevins de la ville de Troyes intervenans, A.M. cart. Loc. 2357

19                Isambert, Recueil des anciennes lois françaises, T. XX. p. 209. Ce texte rendait obligatoire la conservation des archives dans un meuble muni de deux ou trois serrures dont les clefs étaient confiées à des personnes différent (Art 21), dans GUTTON, La société des pauvres

20                GUTTON, L’État et la mendicité dans la première moitié du XVIIIe siècle

21                Livres-journal des enfants trouvés contenant leur entrée à l’Hôtel-Dieu, leur nourrice, leur vêtement et leurs layette, fin XVIIIe s. A.D. 40H156

22                Registre d’inscription et des morts d’hommes et de femmes rentrés à l’Hôtel-Dieu-le-Comte de 1740 à 1792. A.D. 40H139 à 152.

23                GUTTON, La société et les pauvres

24                DUBUC, La lutte contre la mendicité dans la généralité de Rouen au XVIIIe siècle

25                A.D. Marne, 1J37

26                A.D. C1152

27                Idem

28                A Messieurs les directeurs des hôpitaux de la ville de Troyes, AD. 48H403

29                Lettre écrite à Troyes le 27 avril 1789 par les députés composant le Bureau intermédiaire du département de Troyes à MM de la commission intermédiaire provinciale de l’élection de Troyes, AD C1152 police, 1° dossier

30                Exemples de secours extraordinaires, AD C1152

31                Lettre accordée à Monseigneur l’Intendant de la Province de Champagne, au sujet du sieur De Vallois. AD C1152

32                Noms de ceux à qui on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à subvenir ou pour nourrir des enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu, a commencé au 1er avril 1797, AD 40H

33                Rôle des pauvres auxquels on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à subsister, 1er mai 1798, AD 40H153

34                AM AA carton 21

35                Premier registre de l’économe de l’Hôtel-Dieu pour l’entrée des mendiants valides et invalides et en exécution de la déclaration du 18 juillet 1724, AD 40h168

36                Idem

37                Op cit AD 40H153

38                Hôtel-Dieu Saint Nicolas, AD 40H153

39                Idem

40                Idem

41                GUTTON, la société et les pauvres, op. cit.

42                AD 43H60

43                Idem

44                Idem

45                Extraits des registres de délibération de l’hôtel de la ville de Troyes, 31 juillet 1713, AM AA 21ème carton

46                Année 1692 AD 40H153

47                Année 1693

48                AD 40H169

49                BLOCH, L’assistance et l’État

50                GUTTON, La société et les pauvres en Europe

51                AM AA carton 38

52                Idem

53                M. Larcher, Intendant en Champagne à Claude Le Peletier, Contrôleur Général, AM 007959. T1

54                AM AA carton 38

55                CHAUDRON, L’assistance publique à Troyes, 1770 à 1800.

56                AM AA carton 38

57                ARTAUX et KASPI, Histoire des Etats-Unis

58                AM AA carton 38

59                TREMET, journal 1782 in L’assistance publique à Troyes

60                Registre des procès-verbaux de l’assemblée de l’élection de Troyes, AD C2330

61                Lettre de ce père à la ville, AD 48H403A

62                AM AA carton 21

63                Registre des pauvres de l’Aumône Générale 1692-1698, AD 40H153

64                Déduction faite à partir de la place que ce document occupait dans la liasse classée chronologiquement, AM AA carton 38

65                AD 40H168

66                GUITTON, La société et les pauvres, op. cit.

67                AM AA carton 21

68                Idem

69                CHAUDRON, op. cit.

70                AM, AA carton 21

71                Rôle des pauvres auxquels on distribue tous les mois de l’argent pour les aider à subsister, ou pour nourrir les enfants qui sont à la charge de l’Hôtel-Dieu, AD 40H153

72                Lettre à Mr Gouault, 7 janvier 1771, AM

73                AD lay. 72 Fonds Délion

74                AM 007959, op. cit., T III

75                Ordonnance de Monseigneur le prince de Rohan, Duc et Pair de France, Gouverneur de Champagne et Brie, A Fontainebleau le 25 octobre 1733. AM FF (suppl.) police

76                CHAUDRON op. cit.

77                MANDROUX, Introduction à la France Moderne

78                Le 19 et 24 novembre 1643, AM AA carton 30

79                Fait à l’Assemblée Générale tenue par nous Lieutenant Général au palais de cette ville de Troyes, les 23, 24 et 29 avril 1693. AM Fonds Carteron 29 VIII.

80                Du 27 mai 1775, AM Res. D36

81                AM FF Suppl. police

82                Établissement de la communauté des pauvres filles dans l’hôpital Saint-Abraham

83                Déclaration du Roi portant peine de galère contre les mendiants valides, en 1686, AM Cat. Carteron 657

84                Extrait des minutes du greffe de la police du 2 août 1788, AM FF suppl. police

85                AD AA carton 30

86                AD 40h168 n°31

87                GUTTON, la société et les pauvres, op. cit. p. 158

88                PAULTRE, De la répression de la mendicité et du vagabondage en France sous l’Ancien Régime, Thèse, Paris 1906. P. 319

89                AD 40H168

90                AD 40H90 n°95

91                DUPIEUX, L’industrie en Champagne de 1784 à 1789.

92                AD 40H168

93                L’industrie en Champagne, op. cit.

94                AD 40 H168

95                Idem

96                AM FF suppl. police

97                Idem

98                GUTTON, L’état de la mendicité dans la première moitié du XVIIIe s.

99                AD Cat. Carteron 662

100             Registre pour la renfermerie pour le compte du Roi commencé le 11 septembre 1724 (jusqu’au 7 janvier 1734) AD 40H171

101             Entrées et sorties des malades de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, AD 40H139

102             AD 40H137

103             BOUTIOT, Th, Histoire de la ville de Troyes

104             Idem

105             CROZET, op. cit.

106             Idem

107             Pour tous renseignements complémentaires, voir : CORVISIER, anciens soldats, oblats, mortes payes et mendiants dans la première moitié du XVIIe siècle.

108             Copie de la lettre de Monseigneur le Chancelier à Monsieur de Monceau lieutenant de la maréchaussée de Troyes, Paris le 26 janvier 1622. AM AA carton 31

109             Extrait du greffe de la maréchaussée de Troyes entre le Procureur du Roi en la maréchaussée de Troyes, demandeur en crimes et délits. AM 48H403A

110             F. de Vaux de FOLETIER, Les Tsiganes en France au XVIIe siècle

111             Division des pauvres de ceste ville de Troyes et les lieux où ils seront receus et nourris, déliberez et ordonné par les proviseurs desdits pauvres d’icelle ville de Troyes, 1617. AM Cab. Loc. 1096

112             FOSSEYEUX, La taxe des pauvres

113             CROZET, op. cit.

114             Obligation aux aubergistes de tenir un registre de ceux qui viennent loger dans la maison sans aucun motif (vagabonds, prostituées…) mais 1775. AM Res D36

115             Février 1713, AM CAT. Carteron 2365

116             Juin 1713, idem

117             Mémoire concernant l’exclusion de la mendicité dans la ville de Troyes AM Cart. Loc. 1492

118             Idem

119             GEREMEC, Criminalité, vagabondage, paupérisme : la marginalité à l’aube des temps modernes

120             Confirmation de l’Aumône Générale par le Duc Philippe d’Orléans, régent de France, AD 47H1

121             FOSSEYEUX, op. cit.

122             AD 47H1

123             Comptes et recettes de septembre 1724 à avril 1731, AD 40H172

124             Délibération du bureau 19 mais 1715 et 30 juin 1716, AD 48H347

125             AD 45H20

126             Idem

127             1770 AM AA carton 38

128             CHAUDRON donne pour d’autres années : 1729 : 4000 livres 18 sols ; 1786 : 4552 L ; 1787 : 4587 L ; 1789 : 3515 L.

129             AD 45H20

130             AM Cat. Carteron n° 2364

131             AM Cat. Carteron n° 2363

132             Règlement pour les quêtes des pauvres de l’Aumône Générale de laditte ville de Troyes du 11 décembre 1730, AD 47H1

133             Idem

134             Idem

135             Idem

136             Fin XVIIe s. AM Cat. Carteron 2364

137             28 décembre 1693, AM Cart. Carteron 660

138             AD 47H2 lay 59 cotte AAA

139             AM Cat. Carteron 660

140             Règlement pour l’Aumône Générale, 29 décembre 1613 et 12 septembre 1653, AD 47H1

141             Mais 1714, AD 47H1

142             BLOCH, L’assistance et l’Etat en France à la veille de la Révolution

143             CHAUDRON, op. cit.

144             COURTALON, Histoire du diocèse de Troyes T II 1783, p.179

145             AM AA carton 36

146             Extrait des ordonnance royales, janvier 1631, AD 47H1

147             Idem

148             Idem

149             AM Cart. 10 XLIX

150             La vie en Champagne : le premier projet de reconstruction de l’Hôtel-dieu-le-Comte en 1729, 1978, AD PP 34

151             AD Cab. Loc 1096

152             COURTALON, Histoire du diocèse de Troyes 1783

153             La vie en Champagne : l’hôpital de la Trinité, n° 322, juin 1982, p.4 à 18

154             COURTALON op. cit.

155             Idem

156             AD, 47H1

157             Le 5 juin 1774, AM AA carton 36

158             COURTALON, op. cit.

159             Mémoire pour les filles de Saint-Bernard, AM Cart. Loc 1735

160             COURTALON op cit

161             Idem

162             Maladrerie des Deux-Eaux, AM GG Ass. Public

163             AD 45H20

164             AD PP 34

165             BLOCH, op. cit ;

166             Idem

167             AM AA carton 56

168             Mémoire signifié pour les directeurs et administrateurs des hôpitaux réunis de la ville de Troyes, appelans comme d’abus, demandeurs et défenseurs. AD Cart. 10 XLIX

169             Idem

170             Idem

171             COURTALON, op. cit.

172             AM Cat.  LLIX

173             Gallimard, 1972

174             La législation royale concernant les pauvres. Revue d’histoire moderne et contemporaine p.405

175             GUTTON op. cit.

176             Voici quelques dates de fondations d’hôpitaux généraux : 1632 : Reims ; 1643 : Dijon ; 1657 : Pontoise, Soissons, Saint-Flour, Noyon ; 1658 : Riom, Beauvais, Le mans ; 1660 : Calais, Moulins.

177             La structure hospitalière de la France sou sl’Ancien Régime

178             Le beau XVIe siècle troyen

179             Ordonnance pour la police générale. AM Cart. 661

180             A.M. Lay 72 fonds Delion, op. cit.

181             Le 9 juillet 1668

182             Instruction pastorale de l’Évêque de Châlons, in GUTTON

183             M. Cat. Carteron 2363

184             Instruction pastorale, op. cit.

185             Règlement Aumône Générale AM 47H1

186             Le 28 décembre 1693, AM Cat. Carteron 660

187             AD 48H403A

188             Le 8 août 1693, AM Cart. 30AA, de même en 1693, en 1643, en 1668, en 1682, en 1720 (FF suppl. police) ; etc.

189             AM AA carton 38

190             AM 007959

191             Les moyens de détruire la mendicité en France en rendant les mendiants utiles à l’Etat sans les rendre malheureux. Tirés des mémoires qui ont concouru pour le prix accordé en l’année 1777, par l’Académie des Sciences Arts et Belles Lettres de Châlons-en-Champagne AD p. 565

192             GUITTON op. cit

193             Instruction de Mr de Pomereu, pour l’exécution de la déclaration du roi du 25 juillet dernier, touchant les gueux et mendiants, 17 août 1700, AM AA carton 31

194             Déclaration du roi contre les mendiants et les vagabonds du 25 juillet 1700, AM Cat. Carteron n° 662 (8XXVI)

195             AM AA carton 31 op. cit.

196             Arrêt du Conseil d’Etat du Roi, 28 décembre 1700

197             Projet d’administration, dans la ville de Troyes pour l’exécution de la déclaration du troi du 18 juillet 1724, contre les mendiants, AM Fonds Délion Lay 72

198             AD. 40H167

199                     40H169

200                     40H175

201                     40H168

202                     40H168

203                     40H170

204             CHAUDRON, op. cit.

205             La législation royale concernant les pauvres

206             GUITTON, op. cit.

207             Le Contrôleur Général aux Intendants, 6 janvier 1699, AM 007959

208             Octobre 1770, AM AA carton21

209             Du registre de délibération de l’hôtel de ville de Troyes, novembre 1770. AM cart.21

210             Le bureau de charité AM GG suppl. 630

211             GUTTON op. cit.

212             Travaux de charité, AD C 1142

213             Travaux de charité, 1771 à 1789 suppl. 630

214             Idem

215             Idem

216             Idem

217             Mémoire pour les maîtres et communautés des bonnetiers de la ville de Troyes, appelans, contre les administrateurs des hôpitaux de la même ville (au sujet des ouvrages de bonneterie fabriqués au métier dans les hôpitaux) AM Res D 36

218             CHAUDRON, op. cit.

219             Hôtel-Dieu Saint Nicolas AD 43H60

220             Idem

221             AM Res D 36, op. cit.

222             AM AA carton 21

223             Distribution de l’année 1764 AM AA carton 35 ; distribution de bois en 1766 AM AA carton 21.

224             Lettre à Mr le curé de Saint jean, fait au bureau de l’Échevinage le 15 février 1770, AM AA carton 35

225             Documents retrouvés pour les années 1773, 1774, 1776, à 1784, AM AA carton 21.

226             AM AA carton 21

227             État général des grains envoyés par le Sieur Rousselet Bourjot

228             Idem

229             Février 1760, AM AA carton 21

230             Dotation de filles pauvres, AD 16H56

231             Noms des personnes qui ont été mariées par la ville et celui fait par l’Arquebuse le 28 novembre 1781 en l’Église cathédrale

232             AM GG suppl. 630 Assistance Publique

233             COURTALON, op. cit.

234             Bref état des comptes, Orphelines de Saint Nizier, AD 40H478

235             COURTALON op. cit.

236             Idem

237             BLOCH, op. cit.

238             Idem

239             Procès-verbaux des enfants délaissés, AD 48H403A

240             Procès-verbaux des enfants trouvés de l’année 1766, AD 40H179

241             Rôle des enfants trouvés de l’année 1699 à 1700, AD 40H175

242             AD 40H168

243                    40H179

244                    40H176 et H179

245             CHAUDRON, op. cit.

246             BLOCH, op. cit.

247             En 1693, AD 48H153

248             AD 48H484

249             Une layette comportait environ 4 chemises, 4 drapeaux, 1 bure, 3 langes de Boge, 3 langes de treillis, 1 bonnet, 4 cornettes, 4 béguins et 4 mouchoirs. Un rhabillement était composé d’1 robe complète, d’1 jupe, de 2 cotillons de treillis, 2 cotillons de Telat, 4 chemises, 1 tablier, 1 bonnet, 1 culotte, 1 paire de bas et 1 paire de souliers.

250             AD 40 H171

251             Rôle des enfants trouvés de l’année 1699 à 1700, AD 40H175

252             BLOCH, op. cit.

253             AD 48H384

254             Ces trois exemples de fondations sont tirés des AD 48H384B

255             Avis au sujet des écoles de charité, 1780, AM AA carton 33

256             COURTALON, op. cit.

257             AM AA carton 33

258             Idem

259             Mémoire des Frères des écoles chrétiennes, 1770, AM AA carton 31 et AA carton 33

260             Avis au sujet des écoles de charité, AM AA carton 33

261             Lettre à Monseigneur l’Évêque de Troyes, AM AA carton 33

262             COURTALON, op. cit. p. 301

263             AM AA carton 33

264             Idem

265             Lettre à Monseigneur l’Évêque de Troyes (idem 261)

266             COURTALON, op. cit. p. 208 et 331

 

 

 

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