Le costume châlonnais
A l’époque de
Louis-Philippe 1830-1848
A son origine, le costume est essentiellement un vêtement de
protection contre les intempéries et les blessures accidentelles. C’est donc,
d‘abord un élément de confort. Avec l’évolution des groupes humains et la
formation des classes sociales, il deviendra un élément de prestige à la fois
individuel et collectif.
Le prestige ne s’acquiert que par une différentiation
évidente entre le « beau » et le « commun ». Cela suppose
une recherche de textiles, d’ornementations, de formes qui sortent de l’ordinaire
et qui ne soient pas accessible à tous. Il va de soi que cette recherche nécessite
des investissements financiers et ne pourra donc être entreprise que par une clientèle
privilégiée, apte à suivre la « Mode ». On verra donc apparaitre très
tôt dans l’histoire, deux types de vêture : la tenue du peuple et les
costumes nobles.
Nous avons précisé que le vêtement doit protéger des
blessures ; c’est le cas des armures de guerre. Mais c’est également celui
des costumes d’artisans qui, selon le métier, prendront les formes les plus
aptes à assurer cette protection.
A contrario, certaines formes d’habits seront choisies parce
qu’elles ne permettent d’accomplir aucune tâche et qu’ainsi elles définissent
au premier coup d’œil, l’individu suffisamment aisé pour être oisif.
Considérons un schéma de quatre grands types de costumes déterminés et déterminant quatre conditions sociales :
-
Le costume simple et fonctionnel du peuple,
paysans, artisans et ouvriers.
-
Le costume protecteur, devenu uniforme des gens
de guerre.
-
Le costume riche mais fonctionnel de la
bourgeoisie.
-
Le costume d’apparat, uniquement destiné à être
admiré, de la noblesse.
Bien évidemment, rien n’est parfaitement tranché et la
frontière est loin d’être rigoureuse entre chacune de ces classes, d’autant que
d’autres paramètres s’ingénient à diversifier. Ainsi, la situation
géographique, les productions locales, le climat, la météorologie vont jouer un
rôle considérable. Enfin, l’évolution des techniques et des modes de vie
entrainera avec elle l’évolution des costumes.
Évolution et Modes
Incontestablement le costume n’a pas cessé d’évoluer. Cette
constatation est aisée, mais la restituer dans le temps semble plus complexe.
On parle du costume égyptien, du costume grec, de celui des Celtes ou des
Romains et chacun d’eux semble avoir duré un millénaire. On situe déjà moins
vaguement les costumes de Moyen-Âge. Puis les choses se précisent :
Costume de la Renaissance, style Henri II, III, IV, Louis XIII, XIV, XV, XVI.
Chaque règne a son costume. Au XIXe siècle, tous les quinze ans la mode nous apparait
transformée. Au début du XXe, il ne faut plus que dix ans pour discerner un
changement et, depuis les années 1950, chaque saison nouvelle apporte une
nouvelle mode… La courbe évolutive s’élève-t-elle de plus en plus
rapidement ? Certainement pas. En fait, notre jugement est trop
surfait pour les siècles passés et trop exagérément précis pour le temps
présent parce que nous ne disposons pas des mêmes richesses d’information. Pour
un peuple ayant vécu il y a seulement 3000 ans, les chronologies s’expriment en
siècles. Au Moyen-Âge on peut calculer en demi-siècles puis, les sources seront
suffisantes pour parler en « règnes » et ces données vont être de
plus en plus nombreuses au fur et à mesure que nous nous rapprocherons du temps
présent. Ce n’est pas tant la mode qui évolue de plus en plus vite mais les
informations qui se font de plus en plus précises et nombreuses. Allez donc
savoir, aujourd’hui, si les femmes sumériennes allongeaient ou raccourcissaient
leurs robes de 10 cm d’une année sur l’autre !?...
Légende de G à D en
partant du haut :
St Sulpice ; ND petit portail nord
ND petit portail nord ; St Nicaise
Eglise St Loup ; Eglise St Eloy
Costume traditionnel
En principe on désigne comme étant costume traditionnel, un
phénomène vestimentaire dont la limite spatiale est restreinte à un groupe
d’individus. Cet apparentement est censé affirmer le particularisme et les
folkloristes s’y sont intéressés très tôt car ils voyaient là, “la couleur
locale” tant désirée ! … Si l’argument est judicieux en soi, il tend à
faire oublier qu’un autre phénomène vient interférer sur la limite
géographique, un phénomène qui, lui, n’a pas de limite et qui est la
chronologie…
Si l’on examine des gravures du début du XVIIIe siècle, on
se rend vite compte que le paysan Champenois, l’Auvergnat ou le Poitevin sont
pratiquement indifférenciés ! Il faut attendre la période
pré-Révolutionnaire pour noter quelques caractéristiques différentes dans l’évolution
des coiffes féminines et ce n’est que vers l’an 1800 que l’on peut définir un
particularisme vestimentaire dans nos provinces ; cette variété de
costumes atteindra son extension maximale vers 1840-1850 puis, elle s’estompera
progressivement dans l’ensemble de la France – sauf lorsque des phénomènes
politiques obligeront des groupes d’individus à affirmer leur personnalité. –
Citons, pour exemple et bien que les causes soient différentes : l’Alsace,
la Bretagne et la Provence.
Les lois somptuaires ont longtemps freiné l’expression
populaire en matière de costume. Hommes et femmes étaient tenus de porter la
tenue en rapport avec leur classe sociale et, dans un même groupe, l’individu
qui se serait permis de déroger se serait vu désapprouvé par son entourage.
Pire, celui ou celle qui osait mettre une tenue “au-dessus de ses moyens”
encourait, de la part des Seigneurs du lieu, des châtiments corporels. La peine
la plus courante appliquée aux femmes qui se permettaient de déroger à la Loi
était de les mettre au pilori sur la place publique puis de leur arracher les
vêtements du délit et de les laisser exposées nues aux quolibets de la foule.
Encore devaient-elles s’estimer heureuses que le Seigneur ne les ait pas fait
fouetter… Il semble cependant que ces lois somptuaires soient progressivement
tombées en désuétude au cours du XVIIIe siècle car elles n’étaient d’aucun
rapport financier. Malgré cela, la simple crainte du “qu’en dira-t-on” limitait
l’expression de la mode auprès de ceux ou de celles qui auraient pu –
financièrement – la suivre.
Un autre frein à cette expression vestimentaire tenait à la
fabrication. D’une part les textiles étaient assez peu diversifiés car
généralement fabriqués sur place par les tisserands à partir des productions
locales de chanvre, laine ou lin. La teinture était également locale et ne
permettait pas l’obtention d’une gamme très étendue de coloris. Ceux-ci se
situaient généralement dans la gamme des bruns, bleus, gris et rouges. Enfin,
la confection des habits restait confiée à des artisans villageois, couturières
ou tailleurs, qui réutilisaient “indéfiniment” les mêmes procédés de coupe,
procédés transmis d'une génération à l'autre et n'évoluant que très lentement.
Ceci explique que jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe, on puisse encore trouver
des paysans portant des costumes proches du style Louis XIII… soit avec un
décalage de près d’un siècle.
La Révolution de 1789 et la décennie qui l’a précédée vont
permettre l’évolution vestimentaire – notamment en matière de coiffes – qui
préfigure la diversification des modes provinciales de la première moitié du
XIXe.
Pour comprendre le costume traditionnel au XIXe, il faut
savoir qu’il n’y a pas eu de novation en couture, mais de simples adaptations.
La couturière, le tailleur villageois copient des modèles “récents”, utilisent
des matières plus variées, coton, velours, dentelles, mais restent attachés aux
techniques anciennes. La chemise d’homme ou de femme, la blaude, la cotte entre
autres sont élaborées comme autrefois. C’est dire qu’il y a peu de différence
entre ces vêtements du XIXe et leurs homologues du XVe. La diffusion du bouton
qui remplace l’agrafe et le lacet, est notamment un des éléments qui va
permettre l’adaptation de formes apparemment plus élaborées. Mais le problème
de l’emmanchure (par exemple) reste complexe. Très fréquemment on élude la
difficulté en taillant indifféremment les parties devant et dos et en donnant
de l’ampleur aux épaules. C’est ce défaut de coupe qui donne l’aspect engoncé
que l’on rencontre dans les silhouettes.
Le costume champenois
Au risque de faire beaucoup de peine à ceux qui croient
encore à ce poncif, il n’existe pas un costume champenois. (Pas plus d’ailleurs
qu’il n’existe un costume breton ou un costume alsacien). Par contre, il a
existé des costumes, beaucoup de costumes, ayant chacun des particularités et
qui furent portés dans les villages et les villes de Champagne au cours du XIXe
et même parfois, jusqu’à la première moitié du XXe siècle.
Pour ce dossier, nous avons choisi d’examiné les costumes portés
dans la ville de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), dans la
période dite de la Monarchie de Juillet (1830-1840). Les personnages qui
illustrent notre propos sont tirés des gravures d’un ouvrage de L.Barbat “Histoire de la ville de Châlons depuis son
origine jusqu’en 1855”
Châlons-sur-Marne
Le choix de la ville de Châlons permet de respecter le
paramètre spatial. Les gravures trouvées se situant approximativement dans la
période de la Monarchie de Juillet, nous restons en un temps donné. Chaque
gravure est identifiée par rapport à une paroisse car, sous l’ancien régime et
bien avant dans le XIXe siècle, “on était d’une paroisse” avant d’être “d’une
ville” ou “d’un village”. L’expérience nous a montré que l’on peut se fier,
pour cette période, aux représentations des personnages figurés dans les
dessins. L’artiste a effectué, pour son temps, un travail de
reporter-photographe en croquant les “modèles” qui se présentaient devant
l’édifice qu’il était en train de reproduire. Cela ne veut pas dire,
nécessairement que tous ces personnages sont de Châlons, car il peut s’agir
d’un habitant d’un village voisin de passage ce jour-là. Toutefois, la
répétitivité d’un même costume ou les actions des figurines peuvent, parfois,
résoudre ce dilemme. Restons cependant prudents et parlons de costumes du
Châlonnais plutôt que du Costume de Châlons.
Costume féminin
L’élément de base du costume féminin est la chemise. Associée à un simple tablier, elle donne le costume le plus simple qui soit. Il se rencontre encore en photographie à la fin du XIXe. Il s’agissait bien évidemment d’une tenue de travail estival. On voit dans une représentation “Église St Nicaise”, une femme en chemiser et cotillon, et dans une représentation “Église St Loup”, une femme en chemise et cotte. En Champagne, la cotte correspond à la jupe et le cotillon est une sous-jupe en toile bise rayée de rouge, de bleu ou de violet. Ce cotillon ne doit pas être confondu avec le jupon. Ce dernier est en toile fine blanche, parfois orné de volants de tulle et de dentelle. Il se porte sous le cotillon et, très ouvragé, était réservé à la tenue de fête. Il faut en effet se souvenir que jusqu’à une date récente, les gens du peuple avaient trois catégories d’habits : la tenue de travail, l’habit du dimanche et le costume de cérémonie. Ce dernier était généralement l’habit de noce qui finissait comme tenue mortuaire.
La robe à corselet
lacé apparait dans les vues Pont de
Marne et Chevet de la cathédrale.
Il est impossible de préciser s’il s’agit d’une robe à corselet ou d’un
corselet et d’une cotte séparés car les deux combinaisons existaient.
Le caracot ou cochot est présenté avec précision sur
la gravure Pont de Marne. Parfois ce
cachot se portait directement sur la chemise et était accompagné d’une cotte.
D’autres fois il recouvrait la robe à corselet. Les deux possibilités
existaient. Le cas le plus fréquent était le “deux pièces” pour la tenue
journalière et la robe “unique” pour les cérémonies.
La robe à manches
ajustées est fréquente sur de nombreuses gravures. Cette manche était
devenue courante à la Révolution et avait remplacé la manche ample à revers
retroussé de la période précédente. La mode en fut abandonnée “officiellement”
sous l’Empire et reparut vers 1845.
Une jolie silhouette tirée de la vue Eglise St Jean nous montre une robe
à manche à gigot. Cette manche est plus connue dans sa forme élevée de
1830, le bouffant enveloppant le bras de l’épaule au coude. Ce modèle subit de
nombreuses variations et vers 1842, son ampleur avait glissé vers le coude.
C’est le cas du modèle présenté ici. Nous avons eu la possibilité de relever le
patron d’une de ces robes. C’est l’exemple même du “bricolage” réalisé par les
couturières du moment. L’ampleur du gigot a été obtenue par l’intermédiaire de
triangles divers insérés entre les coutures normales et dans le milieu du
bouffant. La brave femme avait bien vu les robes de bourgeoises mais en
ignorait la coupe…
Les gravures en noir et blanc ne peuvent nous fournir
d’indication sur les textiles utilisée et les coloris choisies. Pour obtenir
ces renseignements il faut avoir recours aux “inventaires après décès”. On sait
ainsi que les robes étaient en sergé, en lainage marron, beige, bleu, gris
souris, prune, grenat, en toiles genre droguet ou ayant l’aspect du “jean’s”.
Pour les robes de fêtes on trouve des indiennes, des cotonnades imprimées et
des taffetas. Les corselets sont invariablement mentionnés comme étant en forte
toile noire.
La cotte peut se porter de trois manières : soit
tombante comme une jupe, c’est le cas le plus fréquent ; soit relevée en poche sur le devant en
formant une “queue” à l’arrière, l’exemple nous en est fourni par la silhouette
extraite de Vue intérieur de ND et Eglise St Nicaise ; soit relevée en panier tout autour de la
taille comme dans cette même vue Eglise
St Nicaise.
Le tablier est un
accessoire indispensable pour le travail mais se porte également sur les tenues
de cérémonies. Il est ample et couvre le devant de la cotte et les côtés. Il
est ordinairement en grosse toile de chanvre dite “boura” et en toile fine
blanche, en moire noire ou en cotonnade à motifs écossais pour les fêtes. Il se
porte quelquefois avec un coin relevé en poche comme présenté dans Eglise St jean.
Lorsqu’un tablier comporte un bavolet épinglé sur la
poitrine, il se nomme devantiot. Il
se remarque dans Eglise paroissiale St
Eloy, St Sulpice, La cathédrale portail nord, Eglise des Toussaints.
La vue Eglise
paroissiale St Sulpice nous montre également un détail vestimentaire
intéressant, une femme porte des manchettes en toile blanche. Celles-ci étaient
destinées à protéger les manches de robe lors de certains travaux.
Châles et fichus couvrent les épaules des femmes. Le fichu est un carré de toile ou de
cotonnade imprimée, plié en diagonale et les pointes prises dans le devant de
ceinture. Pour les grandes cérémonies on trouve des fichus de tulle richement
brodé de motifs floraux stylisés. Ceux-ci sont disposés en recto et en verso
selon la diagonale de sorte que le fichu plié laisse toujours apparaître les
broderies sur l’endroit.
Le châle, beaucoup plus ample est en lainage blanc, noir, brun, bleu nuit ou en cachemire imitation “châle des Indes”. Sur les figurations Eglise de St Memmie lés Châlons et Petit portail nord de N.D., il est simplement jeté sur les épaules. En d’autres pays de Champagne il était ajusté et épinglé au corps de robe.
Femme en tablier et
fichu croisé ; femme en devantot et fichu d’épaules
Femme en châle
La cape à manches,
sorte de surtout en gros drap de laine brune ou prune, est présenté dans la vue
Ancien couvent de St Joseph.
Si de nombreuses paysannes vaquent à leurs occupations jambes
nues et en sabots [et souvent même pieds nus], “à la ville”, on remarquera que
presque toutes les femmes portent les souliers plats, bien visibles dans Petit portail nord de ND ou des “cothurnes”
à rubans entrecroisés, à la mode de l’époque. Ces chaussures se portent avec
des bas de fil ou de coton blanc, ajourés et brodés pour les plus riches.
La mode n’est pas encore à la coupe des cheveux. Loin s’en faut puisque l’on considère toujours que cela est déshonorant. Les femmes portent le chignon plus ou moins relevé sur le sommet du crâne selon qu’elles ont adopté la coiffure aux bandeaux qui réservent une raie au milieu ou bien qu’elles continuent de se peigner en arrière, comme cela se faisait à la fin du XVIIIe. Le bonnet est encore une quasi obligation si l’on ne tient pas à être considérée comme une “fille-en-cheveux”, c’est-à-dire une fille de mœurs légères ! Pourtant, on peut remarquer des femmes sans coiffe dans les gravures Eglise St Loup, Eglise St Alpin et Pont de Marne.
La coiffe la plus simple et sans doute la plus ancienne
apparait dans Ancienne Porte Marne
1788-1848. Il s’agit de la petite câle
de toile fine qui ne semble pas avoir varié depuis le XVIIe. Le bonnet à barbes qui se voit dans Chevet de la Cathédrale de Châlons
pourrait être également de conception aussi ancienne.
Le bonnet de câle,
très volumineux, du sujet placé devant la porte de ND petit portail Nord est apparu dans la seconde moitié du XVIIIe.
Il se trouve fréquemment représenté dans les gravures présentant des marchandes
de rues à Paris.
Sur Eglise St Jean,
Eglise de St Memmie lés Châlons, Eglise St Nicaise, Ancienne Porte St Jean
(détruite en 1824), Porte Marne, on
peut distinguer des femmes portant des bonnets ronds. Il est pratiquement
impossible de les identifier car ce modèle comprenait de nombreuses variantes
dès la seconde moitié du XVIIIe. Celles-ci iront d’ailleurs en se multipliant
jusqu’au début du XXe siècle. Ce type de bonnet ayant selon le cas un fond rond
ou en “fer à cheval”, une frontière plus ou moins large, des passes de dentelle
plus ou moins nombreuses, des coques, des rubans, etc. est à l’origine de la
majorité des coiffes caractéristiques de nos villages.
La coiffe à pignon, bien visible sur Eglise St Jean et Petit
portail nord de ND est plus intéressante car plus rare. IL semble qu’on la
trouve plus particulièrement dans les grandes villes. A Troyes elle y était
connue sous la dénomination de “Cul de Cane”. Ce qui s’explique très bien au
regard de son profil.
Nous voyons également apparaitre sur les vues Eglise de St Memmie lés Châlons, ND vue de
la rue de Vaux, ND vue intérieure, St Sulpice vue latérale, Eglise St Eloy,
Ancien couvent de St Joseph, trois formes de toquat. Ce mot signifiant petite toque, toquet, désigne en
Champagne une coiffe à câle élaborée. Elle est constituée d’un premier bonnet
matelassé et parfois gommé, la câle, sur laquelle vient se fixer un coiffin de voile ou de tulle brodé et
orné de larges bandes de dentelle tuyautées ou plissées. C’est une coiffe riche
qui ne se rencontre que dans les villes ou les bourgs d’importance. Le toquat
est directement issu des bonnets à câle du XVIIIe. On le trouve ici présenté
sous deux formes principales et une variante.
Le toquat à large frontière se voir sur les personnages croqués dans ND vue intérieur, St Sulpice, Ancien couvent St Joseph et le toquat à barbes dans Eglise de St Memmie lés Châlons. Le toquat à barbes relevées sur le sommet de la passe est une variante du modèle précédent. On peut le discerner dans ND vue de la rue de Vaux, Eglise ST Eloy, Eglise St Sulpice.
Voir l'article : Le beau Toquart
Le bagnolet, dit également halette, est une capote de toile ou de cretonne dont la forme est donnée par des arceaux d’osier fin (en d’autres villages ce sont des plaquettes de bois ou de carton fort qui lui donnent sa rigidité mais elle apparait alors à pans coupé). C’est une coiffe de travail destinée à protéger du soleil, particulièrement utilisée dans le vignoble. Selon les habitudes locales, elle peut être portée directement sur les cheveux ou posée sur un petit bonnet. Moulin et porte des Mariniers en 1845
La gravure Pont de Marne nous offre la possibilité de voir
une femme portant un large chapeau de
paille à bords plats et coiffe cylindrique.
Costume masculin
Alors que la femme a conservé quelquefois l’habitude
ancienne de ne porter qu’une chemise pour le travail estival, l’homme a cessé
de vaquer à ses travaux, vêtu d’une unique chemise comme cela se faisait encore
pour les moissons au XVIe siècle. Sa tenue la plus simple consiste dans le port
d’une chemise et d’un pantalon comme on peut le voir sur les gravures Eglise ND, Vue prise du Pont Croix des
Teinturiers, Moulin et Porte des Mariniers en 1845, Porte du Jard.
La chemise de
chanvre de l’homme est taillée selon un patron de coupe en trapèze, semblable à
celui de la chemine de femme. Vers 1840, la chemise est boutonnée sur le
devant. Antérieurement la fente avant était laissée libre et deux cordons
nouaient le col au niveau de la gorge. Toutefois ce col est rarement fermé lors
des travaux et se présente au regard à la façon d’un “col Danton”.
Sur l’image Pont de
Marne, on remarque un personnage portant l’ancien gilet droit sans col,
tandis que sur Eglise St Jeans, Eglise de
St Memmie lés Châlons, Porte Ste Croix, Porte Marne, les hommes portent le
gilet à col tailleur des années Louis Philippe. Ces gilets étaient en toile ou
en piqué blanc pour la tenue journalière et en satin brodé, velours ou tissus
brochés pour la tenue de sortie.
On rencontre à cette époque trois sortes de vestes ayant des
tailles différentes. La plus petite, connue sous le nom de rase-pet, est sans doute dérivée de la carmagnole de l’époque
Révolutionnaire. Elle paraît fréquente et se voit particulièrement sur des
personnages ayant des allures d’ouvrier dans ND vue prise du quai…, Couvent des Augustins, Eglise St Nicolas,
Ancienne porte Marne.
La plus longue est un
veston Louis Philippe dont les revers de poche et de col paraissent parfois
garnis d’une bande de tissu foncé, peut-être de satin ou de velours.
Enfin nous pouvons voir quelques personnages en Jacquette dans Eglise St Jean et Porte de Marne. Ce mot jacquette viendrait du
surnom de Jacques donné anciennement aux paysans (d’où les “Jacqueries” émeutes
paysannes du XVIIIe s.)
La redingote est
bien visible sur Eglise St Jean. Si
on se réfère à la situation des personnages, cette redingote doit être une
tenue de ville ou de cérémonie. Cela semble évident car on voit mal un paysan
se rendre aux champs ainsi vêtu.
La cape est au
contraire, un vêtement de protection plus habituel dans les campagnes. Elle est
en drap de laine brune ou noire. Certaines ont un large col, d’autres possèdent
une capuche. Dans Eglise St Sulpice,
on voit que cette cape pouvait être portée rejetée sur les épaules.
La blaude ou biaude semble être venue à la mode dans
le monde paysan et chez les ouvriers et artisans vers les années 1820. Sa forme
et son nom rappellent le bliaud du Moyen-Âge. Il ne s’agit que d’une
coïncidence car une filiation avec un intervalle de plusieurs siècles paraît
invraisemblable. Ce vêtement de dessus a été très vite considéré comme une
tenue réservée au « vulgaire ». Ainsi les Compagnons du Tour de
France refusèrent de l’adopter, estimant qu’elle rabaissait leur dignité. La
Blaude la plus classique st en toile bleue ou bise et descend un peu au-dessus
du genou. On peut en voir de multiples exemples dans les gravures. Une blaude
plus longue descendant nettement au-dessous des genoux était généralement
l’apanage des marchands de bestiaux. On peut voir ce modèle dans Couvent des Augustins. En revanche, les
mariniers portaient une blaude très courte, atteignant tout juste
l’entrejambes.
Les artisans quant à eux portaient fréquemment une blaude de
toile noire, serrée à la taille par une ceinture sur laquelle ils ajoutaient un
tablier.
Les cheveux longs sont habituels chez les hommes. En ville
au moins, ils sont peignés et les plus élégants les portent en rouleau
romantique sur la nuque.
Il existe deux modèles de chapeaux. Le plus courant est un chapeau plat à bord large qui se
remarque dans ND vue … Vaux, etc. Le chapeau rond à très large bord se
rencontre dans St Sulpice, etc. Tous
ces chapeaux sont en feutre noir.
Une nouvelle coiffure est apparue à l’époque de la
Révolution, le chapeau haut de forme.
Son aspect général variera dans le temps. Sous Louis Philippe apparaît le chapeau claque mais, les hommes du
peuple continueront de porter une sorte de “bolivar” qui n’est plus en poil de
castor mais en poile de lièvre. Ce chapeau “mélusine” ou “capsule” se rencontre
dans St Jean, Eglise St Memmie, etc.
Pour la plupart les artisans et les ouvriers portent une casquette de toile ou de drap bleu
marine à visière de cuir noir, comme le montent de nombreuses gravures. La casquette à rabat en feutre puis en
velours à côtes qui deviendra le couvre-chef favori des vignerons, apparaît
dans Eglise St Jean et Pont Croix des
Teinturiers.
Costumes d’enfants et d’adolescents
Sur la gravure Ancien couvent de St Joseph, le petit garçon est en pantalon. Il porte une petite blaude retenue par une ceinture et semble être coiffé d’une toque de fourrure. L’enfant est en chemise et en pantalon dans Eglise St Alpin. Le dessin Eglise St Sulpice montre un enfant coiffé et vêtu à la mode romantique et un autre garçonnet portant une veste courte genre spencer – l’anglomanie n’est pas un phénomène nouveau – la fillette est en robe et semble avoir un bonnet rond (elle est peu visible). Il en va de même dans Eglise de St Memmie où la fille porte un châle de couleur claire. Dans la vue Ancienne porte St Jean, un petit garçon porte également une sorte de veste spencer.
Les adolescents sont mieux croqués ! le Couvent de Vinetz, portail de la
chapelle nous montre un garçon en chemise et pantalon tenant sa casquette à la
main. L’un semble être en gilet, alors que l’autre a la veste courte. Dans les
détails de : Ancienne porte Marne,
on distingue un jeune garçon dont la chemise est largement ouverte tandis que
de jeunes ouvriers s’activent sur une charrette à bras. Deux sont en chemise et
gilet, un troisième porte la veste courte. Ils sont coiffés à la romantique et
l’un d’eux a une casquette à visière. Le dessin précis montre qu’ils ont des
cravates foncées. Cette élégance vestimentaire pourrait laisser supposer qu’il
s’agit de Compagnons… Au pont Bouquet,
un jeune homme en veston est coiffé d’un bonnet qui pourrait être en laine
tricotée si l’on en juge par la forme en boule du pompon. La fille qui
l’accompagne est chaussée de sabots et s’emmitoufle dans une pélerine à grosse
capuche. Une jeune fille en costume de cérémonie portant la longue robe à
manches ajustées, les épaules couvertes d’un châle et coiffée d’une coiffe à
pignon, apparait dans ND petit portail
nord.
Les autres vues sont trop indistinctes pour permettre une approche sérieuse.
Nous avons extrait de chaque gravure du recueil les détails
costumiers significatifs. Nous n’avons pas tenu compte des personnages qui sont
manifestement des bourgeois en tenue d’époque Louis Philippe. Nous sommes
restés dans la ville de Châlons ; pourtant, l’exposé semble offrir une si
grande variété de costume que le “folkloriste” tenant du particularisme de
clocher se trouvera bien décontenancé !
Essayons d’y voir clair ! Rappelons tout d’abord que
notre but n’était pas de montrer le costume de Châlons, mais le costume à
Châlons et qu’en conséquence, rien n’interdit de penser que certains
personnages présentés ne sont que des passants venus de villages voisins.
On peut aussi émettre l’hypothèse que toutes ces figurines
représentent bien des habitants natifs de Châlons et que les vêtements varient
simplement selon les individus. Ce serait une explication plausible. Les
gravures nous présentent un bébé dans les bras de sa mère, des enfants ayant 5
ou 6 ans, d’autres qui peuvent avoir une quinzaine d’années, des jeunes de 18 à
20 ans, des adultes et quelques anciens s’aidant de leur canne.
Chaque génération restait assez fidèle à la mode de son “bel
âge”, cette belle époque pouvant se situer vers sa vingtième année. On peut
donc rencontrer, en un moment donné et en un lieu donné des personnages à la
mode du jour et d’autres en tenues archaïques. La condition sociale est
également à considérer. Les coiffes les plus ouvragées appartiennent à des
femmes aisées alors que les plus modestes doivent se contenter de modèles plus
simples. La même remarque est valable pour l’élément masculin. Enfin, on peut
se trouver en présence de vêtements de travail, de tenues de sorties ou de
costumes de cérémonies. On le voit, les paramètres sont nombreux et on ne peut
résoudre ces dilemmes que dans la mesure où l’on peut confronter et comparer
les modèles et dans le meilleur cas, obtenir des pièces d’époque rigoureusement
référencées.
Compte tenu des documents archivés, il semble que le recueil
de Barbat nous livre de nombreuses représentations des costumes de la ville de
Châlons et, peut-être quelques personnages venus d’ailleurs. Parmi ceux que
nous avons pu identifier, les femmes portant la coiffure à pignon nous
paraissent bien châlonnaises ainsi que celles portant le toquat à barbes
relevées. Cela ne signifie nullement que les autres ne le sont pas, mais, plus
simplement que rien ne nous permet d’affirmer quoi que ce soit.
Les costumes masculins sont moins diversifiés. Il est donc très probable que
dans l’ensemble du Châlonnais les hommes devaient porter des tenues très
similaires, sinon identiques.
À travers les siècles, la Champagne n’a jamais connu un
costume unique et figé, mais une mosaïque d’habits façonnés par les terroirs,
les métiers, les matières disponibles et les influences venues des routes
commerciales. Jusqu’au XIXᵉ siècle, chaque communauté exprimait son identité
par des détails vestimentaires parfois subtils, parfois très marqués : une
manière de nouer la coiffe, une coupe de veste, un choix de tissu ou de
couleur. Ces variations, aujourd’hui difficiles à percevoir, formaient pourtant
un langage social que chacun savait lire.
Mais avec l’entrée dans l’époque moderne, ce monde se
transforme.
L’industrialisation du textile, la diffusion rapide des
modes parisiennes, la mobilité accrue des populations et l’effacement progressif
des cadres paroissiaux entraînent une uniformisation lente mais profonde. Les
vêtements cessent d’être les marqueurs d’un territoire ou d’un groupe pour
devenir les signes d’une société en mouvement, tournée vers la ville, la
production en série et les influences nationales.
Ainsi disparaissent peu à peu les usages locaux, non par
rupture brutale, mais par glissement continu.
Les costumes traditionnels quittent la rue pour ne subsister
que dans les archives, les musées et la mémoire collective. Ils rappellent un
temps où l’habit n’était pas seulement une protection ou une mode, mais un
ancrage, une appartenance, une manière d’habiter son lieu.
De nos jours, seuls quelques groupes folkloriques et ensembles de tradition régionale font encore revivre ces habits anciens en reconstituant fidèlement les costumes propres à leur territoire. En Champagne, des formations comme Les Pastourelles de la Vallée de la Marne, Les Jolivettes de Reims ou Les Sabots d’Or de Troyes maintiennent vivante cette mémoire textile, tandis qu’à Saint‑André‑les‑Vergers, le groupe Les Chenevots anima longtemps la vie locale avant de disparaître au début du XXIᵉ siècle.
Dans
d’autres régions françaises — de la Bretagne à l’Alsace, du Berry au Morvan ou
encore à la Provence — des associations passionnées poursuivent également ce
travail de transmission. Grâce à ces initiatives, qu’elles soient encore
actives ou désormais patrimoniales, les derniers témoins d’un patrimoine
vestimentaire autrefois omniprésent continuent d’exister, préservés et
présentés avec soin à un public moderne.
Jeannine V. Lamy