Abbaye Royale de Nesle-la-Reposte
Située dans le sud de la Marne (51), entre Brie et Champagne, à
quelques kilomètres seulement de Nogent-sur-Seine et de Villenauxe-la-Grande,
l’abbaye et son église Notre-Dame auraient été fondées par le roi Clovis et son
épouse Clotilde, au Ve siècle. Une tour fut ensuite édifiée au XIe siècle. Mais
cette abbaye bénédictine fut en grande partie détruite lors de la guerre des
religions. En 1674, les derniers moines abandonnèrent définitivement les lieux
pour s’installer à Villenauxe-la-Grande.
Là où les ondulations de la Brie s’adoucissent avant de
céder la place aux premières terres champenoises, s’élève un lieu que l’on
pourrait croire effacé, presque retiré du monde : l’abbaye royale de
Nesle‑la‑Reposte. Aujourd’hui silencieuse, enchâssée dans un paysage de champs
ouverts et de vallons discrets, elle fut pourtant, durant plus d’un millénaire,
un point d’ancrage spirituel, politique et territorial.
La tradition — tenace, presque fondatrice — veut que Clovis
et Clotilde aient établi ici, au Ve siècle, un premier sanctuaire dédié à
Notre‑Dame. Qu’importe que l’archéologie ne puisse en confirmer chaque détail :
cette origine royale dit quelque chose de l’importance symbolique du lieu, de
son rôle dans la structuration des marges entre royaumes, diocèses et cultures.
C’est une abbaye née dans un monde encore en transition, où les derniers échos
de Rome se mêlaient aux premières affirmations du royaume franc.
[Nigella abscondita vel reposita fut fondée sous Clovis Ier roi des Francs à
Nesle, dans un fond de vallon sous la protection de Saint Pierre. Elle
appartenait à Saint-Benoit puis à saint-Vannes et comprenait une partie
consacrée aux femmes et une autre aux hommes de chaque côté du chemin.
Renomée, De Guerrois et dom Martin le Rethélois remarquèrent que Saint Serein y
étudia. En 1150, Simon, seigneur de Rethel fit d'importantes donations au
monastère.]
Au XIᵉ siècle, une véritable église abbatiale s’élève : une
architecture romane solide, charpentée, avec sa tour qui domine encore les
vestiges. Elle marque l’entrée de Nesle‑la‑Reposte dans la grande famille des
abbayes bénédictines, ces foyers de prière, de copie, d’accueil et de mise en
valeur des terres. Autour d’elle, les bâtiments conventuels se développent,
s’organisent, se transforment au fil des siècles. Au XVIᵉ siècle, une élégante
maison abbatiale vient compléter l’ensemble, témoignant d’une période de
relative prospérité.
Mais l’histoire des abbayes n’est jamais linéaire. Les
guerres de Religion frappent durement Nesle‑la‑Reposte : incendies,
destructions, dispersions. Le monastère, déjà fragilisé, ne s’en relèvera
jamais totalement. Au XVIIᵉ siècle, l’érosion est telle que les moines prennent
une décision irréversible : en 1674, ils quittent définitivement l’abbaye pour
s’installer à Villenauxe‑la‑Grande, emportant avec eux la vie régulière, les
manuscrits, les objets liturgiques, et tout ce qui pouvait encore être sauvé.
Dès lors, l’abbaye entre dans une longue période de silence.
Les bâtiments, privés de leur fonction, se dégradent lentement. La Révolution
achève ce que les siècles avaient entamé : ventes, démantèlements,
réaffectations. Pourtant, malgré les ruines, quelque chose demeure. Une tour,
des pans de murs, des lignes d’élévation, des traces de voûtes… autant de
fragments qui racontent encore, à qui sait les lire, la puissance d’un lieu qui
fut à la fois refuge, phare et frontière.
Classée Monument Historique au XXᵉ siècle, l’abbaye de
Nesle‑la‑Reposte est aujourd’hui un site privé, rarement accessible, mais
toujours vibrant de cette présence ancienne que rien ne parvient à effacer.
Elle appartient à ces lieux qui ne se livrent pas d’un coup : il faut les
approcher avec lenteur, accepter leur part d’ombre, écouter ce que les pierres
murmurent encore.
Car ici, dans ce repli discret du territoire, subsiste
l’écho d’un temps où les rois fondaient des abbayes pour affermir leur pouvoir,
où les moines façonnaient les paysages, où les sanctuaires structuraient les
routes et les mémoires. Nesle‑la‑Reposte n’est plus un centre vivant, mais elle
demeure un point fixe, une balise dans la longue histoire de la Champagne et de
la Brie, un témoin fragile mais tenace de plus de quinze siècles d’occupation
humaine.
Et peut‑être est‑ce là sa plus belle force : continuer d’exister,
non par la monumentalité, mais par la profondeur du temps qu’elle porte encore
en elle.
Chronologie commentée
d’un sanctuaire millénaire aux confins de la Brie et de la Champagne
Ve siècle —
Aux origines : la tradition de Clovis et Clotilde
La mémoire
locale attribue à Clovis Ier et à son épouse Clotilde la fondation d’un premier
sanctuaire à Nesle‑la‑Reposte.
Qu’elle soit
légendaire ou partiellement fondée, cette tradition dit l’essentiel : dès le
haut Moyen Âge, le site occupe une place stratégique dans un territoire encore
en recomposition, entre Brie, Champagne et Sénonais.
Un
sanctuaire royal, même modeste, structure les chemins, fixe les populations et
inscrit durablement le lieu dans la géographie sacrée du royaume franc.
C’est au XIᵉ
siècle que l’abbaye prend véritablement forme.
On élève
alors une église romane, massive, charpentée, dotée d’une tour qui domine
encore les vestiges actuels.
Cette
construction marque l’entrée de Nesle‑la‑Reposte dans la grande famille des
abbayes bénédictines, ces foyers de prière, de copie, d’accueil et de mise en
valeur des terres.
Le monastère
devient un pôle structurant : il administre des terres, accueille voyageurs et
pèlerins, participe à l’économie rurale, et s’inscrit dans le réseau religieux
régional.
Les siècles
médiévaux sont ceux de la consolidation.
Les
bâtiments conventuels se complètent : cloître, salles communes, dépendances
agricoles, espaces de travail.
L’abbaye vit
au rythme de la règle bénédictine, dans une alternance de prière, de travail et
d’étude.
Cette
période est marquée par : une relative prospérité, une gestion efficace des
terres, une influence locale réelle, et une stabilité qui permet au monastère
de s’enraciner durablement.
Le XVIᵉ
siècle bouleverse l’équilibre.
Les guerres
de Religion frappent la région, et l’abbaye subit : pillages, incendies,
destructions partielles, dispersion de biens.
Pourtant,
dans ce contexte troublé, on construit la maison abbatiale, élégante,
témoignant d’une volonté de maintenir une présence monastique malgré les
tensions.
Mais
l’abbaye sort affaiblie, fragilisée, et son avenir s’assombrit.
Le XVIIᵉ
siècle est celui de l’épuisement progressif, les ressources diminuent, les
vocations se raréfient, les bâtiments se dégradent.
L’abbaye n’a
plus la force de se relever.
En 1674,
décision irréversible : les derniers moines quittent Nesle‑la‑Reposte pour
s’installer à Villenauxe‑la‑Grande.
Ce départ
marque la fin de la vie régulière sur le site.
L’abbaye
devient un ensemble sans fonction, livré aux intempéries et aux usages locaux.
La
Révolution française accélère la disparition.
Les biens
ecclésiastiques sont vendus, les bâtiments morcelés, les matériaux récupérés.
L’abbaye
cesse d’exister comme entité cohérente.
Elle entre
dans une longue période de silence, réduite à l’état de ruine rurale.
Les premières descriptions apparaissent dans les
monographies régionales, attirant l’attention sur les vestiges encore visibles.
1942 : premiers classements aux Monuments Historiques,
1971 : protections complémentaires.
1985 : Je visite le lieu avec le Grand-Maître de la Loge
Rosicrucienne de Paris. J’organise la fête de la Pyramide au château de
Montaiguillon à 20 km de là, nous attendons 6 à 700 personnes et je voudrais
pouvoir faire visiter les ruines de l’abbaye à quelques personnalités venues
des Etats-Unis. Le propriétaire est Professeur en cancérologie à Paris et nous
dit qu’une patte d’oie (symbole de la reine Pédauque Reine de Saba) est gravée
dans la maison, mais où ? Elle serait une des clefs pour soigner le
cancer… ? Il nous indique :
« L’abbaye de Nesle-la-Reposte, jamais restaurée,
cachée au fond d’un vallon, en ruine, exerce un pouvoir de fascination. Ses
murs éventrés, ses pierres en suspension sont comme une promesse de révélation
sur le visiteur qui la contemple. Mais le lieu fait fantasmer depuis longtemps
si l’on en juge par le lien qui l’associe à Clovis, roi des Francs…
Si la toponymie avance que Nesle-la-Reposte trouverait son
origine dans Nigella abscondita vel reposita, abbaye noirâtre (du fait qu’elle
est cachée) et enterrée dans un fond, la tradition populaire l’affilie à
Clovis. On dit que Clovis ayant posé son camp à cet endroit pour y dormir,
après le divertissement de la chasse, déposa son manteau, et, le lendemain, le
trouva transpercé par un épi de nigelle, d’où le nom Nigella Reposita…
Une autre légende l’associe à Clovis pour la blancheur du
lieu…Clovis marche vers Tolbiac (près de Cologne) pour y combattre les
allemands. Il arrive vers le soir dans cette contrée sauvage où il commence à
neiger. Pendant la nuit la neige tombe abondamment dans les environs mais ne
saupoudre que légèrement le camp… Face à ce phénomène « extraordinaire », il
nomma ce lieu Nigella reposita, petite neige tombée…
Si ces légendes relèvent du folklore populaire, elles
s’enracinent malgré tout dans un terreau historique… L’historien provinois, François
Verdier, s’est penché sur l’origine de cette tradition en s’appuyant en
particulier sur des écrits conservés pour la plupart aux Archives de l’Aube.
Tout d’abord, le texte de la fondation de l’abbaye, recopié par des moines au
fil du temps a été malmené.
Si dans cette charte datée de 850, l’empereur Lothaire confirmait
un diplôme de Louis le Pieux en faveur de Nesle, les copies ont transformé
Lothaire en Clotaire (fils de Clovis) et Louis en Clovis…
Dans un autre texte, une description du portail de l’abbaye,
disparu au moment de la Révolution, identifie Clotilde (épouse de Clovis) comme
la Reine qui tient en main les tablettes de la fondation de l’abbaye.
Les interprétations modernes identifient ce personnage (avec
un pied palmé) comme étant la Reine de Saba, image de l’Eglise des Gentils
accourant pour entendre la parole du Sauveur…
Nul doute que l’ombre de Clovis continuera de planer
longtemps sur l’abbaye…à moins que des investigations universitaires bienvenues
précisent cette question, ou bien que des fouilles mettent au jour un étage
mérovingien… ou carolingien… »
Le propriétaire qui demeurait dans les anciens greniers et granges transformés
en une superbe maison près de l’entrée du lieu, est décédé d’un cancer, 10 ans plus tard, sans
trouver la trace de la Reine de Saba.
Superstitions ou coïncidences, tous les propriétaires de ce
lieu sont décédés pour causes de cancer.
XXIᵉ siècle — Un lieu silencieux mais habité par la mémoire
Aujourd’hui,
l’abbaye royale de Nesle‑la‑Reposte est un site privé, rarement accessible,
mais toujours vibrant de cette densité historique que les siècles n’ont pas
effacée.
Ses vestiges
— tour, murs, lignes d’élévation — racontent encore : la longue durée des
implantations religieuses, la fragilité des monuments face aux conflits, la
persistance des lieux même après la disparition des communautés, la manière
dont un territoire conserve la mémoire de ses sanctuaires.
Nesle‑la‑Reposte
n’est plus une abbaye vivante, mais elle demeure un point fixe, un témoin, un
fragment de la grande histoire religieuse et politique de la Champagne.
Villenauxe‑la‑Grande
Et c’est
ici, en 1674, que les derniers moines de l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte
trouvèrent refuge, apportant avec eux un héritage spirituel et matériel qui
allait marquer durablement la ville.
Bien avant
l’arrivée des moines, Villenauxe‑la‑Grande était déjà un lieu de passage et
d’échanges.
Sa position,
à la charnière de plusieurs territoires, en faisait un point de contact entre
cultures rurales, marchés régionaux et influences religieuses.
Les terres y
étaient fertiles, les forêts proches, les voies anciennes nombreuses.
Le bourg se
développe autour d’un noyau primitif, probablement dès le haut Moyen Âge, et
s’organise progressivement autour de son église, de ses artisans et de ses
exploitations agricoles.
Édifiée
entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, elle mêle harmonieusement gothique rayonnant,
flamboyant et éléments plus tardifs.
Ses
caractéristiques majeures : une nef ample et lumineuse, un transept puissant,
un chœur élancé, des vitraux remarquables, une statuaire d’une grande finesse.
Ce monument
n’est pas seulement un édifice religieux : c’est le cœur identitaire de
Villenauxe, un repère visuel et symbolique qui structure le paysage et la
mémoire collective.
Lorsque
l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte s’effondre sous le poids des siècles, des guerres
et du manque de ressources, les derniers bénédictins prennent une décision
irréversible : quitter leur monastère ancestral pour rejoindre
Villenauxe‑la‑Grande.
Ce transfert
n’est pas anodin.
Il apporte
au bourg : des manuscrits, des objets liturgiques, des archives, un
savoir‑faire spirituel et administratif, une continuité monastique qui se
greffe sur la vie paroissiale.
Villenauxe
devient alors, pour un temps, l’héritière directe de Nesle‑la‑Reposte.
Ce passage
de relais inscrit la ville dans une histoire religieuse plus vaste, qui dépasse
largement son périmètre.
Au fil des
siècles, Villenauxe‑la‑Grande développe une économie diversifiée : agriculture,
artisanat, commerce local, exploitation des ressources forestières, et, plus
tard, viticulture et activités liées au champagne.
La ville
devient un centre actif, où se croisent marchands, cultivateurs, artisans et
voyageurs.
Les foires
et marchés rythment la vie locale, tandis que les maisons de pierre, les cours
intérieures et les ruelles témoignent d’une prospérité modeste mais réelle.
Comme
beaucoup de bourgs ruraux, Villenauxe‑la‑Grande traverse les transformations du
XIXᵉ siècle : nouvelles voies de communication, évolution des pratiques
agricoles, développement des services publics, recomposition du tissu urbain.
L’église,
elle, bénéficie de restaurations successives, qui permettent de préserver son
architecture exceptionnelle.
La ville
conserve son caractère, sa silhouette, son ancrage dans la longue durée.
Villenauxe-la-Grande
est aujourd’hui un bourg vivant, où l’on perçoit encore : l’empreinte
médiévale, la présence monastique héritée de Nesle‑la‑Reposte, la force de son
église, la continuité des paysages agricoles, la mémoire des artisans et des
familles qui ont façonné le lieu.
C’est une
ville qui ne se donne pas d’un coup : elle se découvre par couches, par
détails, par traces.
Elle
appartient à ces territoires où l’histoire n’est pas un décor, mais une matière
vivante, inscrite dans les pierres, les rues, les toponymes et les habitudes.
En
accueillant les moines de Nesle‑la‑Reposte en 1674, Villenauxe‑la‑Grande a
absorbé une part de leur histoire, de leur mémoire et de leur spiritualité.
Elle est
devenue, sans le chercher, la continuatrice d’un monastère disparu, la
dépositaire d’un héritage qui dépasse ses frontières.
Aujourd’hui
encore, cette filiation silencieuse relie les deux sites :
Nesle‑la‑Reposte,
la mère ancienne, effacée mais vibrante ;
Villenauxe‑la‑Grande,
la fille durable, vivante, structurée autour de son église monumentale.
Deux lieux,
deux temporalités, une même ligne de transmission.
Les liens historiques entre Nesle‑la‑Reposte et Villenauxe‑la‑Grande
Deux lieux, une continuité monastique, un territoire partagé
1. Origines et ancrage territorial
1.1. Nesle‑la‑Reposte : le sanctuaire ancien
Tradition de
fondation par Clovis et Clotilde (Ve siècle).
Implantation
sur un point de contact entre Brie, Champagne et Sénonais.
Premier pôle
religieux structurant du secteur.
Développement
précoce autour des voies et des terres fertiles.
Position
stratégique sur les routes régionales.
Présence
d’une communauté paroissiale bien établie.
→ Lien :
deux lieux nés de la géographie, chacun occupant une fonction complémentaire :
sanctuaire / bourg.
2.1. Nesle‑la‑Reposte
Construction
de l’église abbatiale au XIᵉ siècle.
Développement
bénédictin : cloître, dépendances, terres.
Influence
religieuse et économique locale.
2.2. Villenauxe‑la‑Grande
Construction
progressive de l’église Saint‑Pierre‑et‑Saint‑Paul (XIIIᵉ–XVIᵉ).
Structuration
du bourg autour de l’artisanat et de l’agriculture.
Affirmation
d’un pôle paroissial puissant.
→ Lien :
deux centres religieux complémentaires, l’un monastique, l’autre paroissial.
3.1. Nesle‑la‑Reposte
Guerres de
Religion : destructions, incendies, pertes.
Fragilisation
durable de la communauté monastique.
Construction
malgré tout de la maison abbatiale.
Bourg plus
résilient grâce à son tissu économique.
L’église
paroissiale continue de s’embellir.
Rôle accru
dans la vie religieuse locale.
→ Lien :
Villenauxe devient le pôle stable quand Nesle vacille.
4.1. Départ de Nesle‑la‑Reposte
Déclin
irréversible.
Manque de
ressources, bâtiments dégradés.
Décision de
quitter l’abbaye.
Accueil des derniers
bénédictins.
Transfert de
biens : manuscrits, archives, objets liturgiques.
Continuité
spirituelle assurée dans un nouveau cadre.
→ Lien
majeur : Villenauxe devient l’héritière directe de Nesle.
Transmission
d’un patrimoine matériel et immatériel.
5. XVIIIᵉ – XIXᵉ siècles : destin croisé des deux sites
5.1. Nesle‑la‑Reposte
Révolution :
ventes, démantèlements, ruines.
Perte de
cohérence architecturale.
Silence et
abandon.
5.2. Villenauxe‑la‑Grande
Bourg actif
: agriculture, artisanat, commerce.
Modernisation
progressive.
L’église
devient le monument majeur du secteur.
→ Lien :
Villenauxe porte désormais seule la mémoire religieuse locale.
6.1. Nesle‑la‑Reposte
Classements
Monuments Historiques (1942, 1971).
Reconnaissance
patrimoniale malgré l’état fragmentaire.
Site privé,
mais chargé d’une densité historique exceptionnelle.
Préservation
et restauration de l’église.
Bourg
vivant, héritier d’un double passé : paroissial et monastique.
Identité
façonnée par la longue durée.
→ Lien :
deux lieux complémentaires dans la mémoire régionale.
L’un est la
racine, l’autre la continuité.
Transmission
: Villenauxe reçoit l’héritage spirituel et matériel de Nesle.
Déplacement
: le centre religieux se déplace physiquement en 1674.
Survivance :
les deux sites portent encore, chacun à leur manière, la trace du monachisme
bénédictin.
Les nouveaux propriétaires du site, avec quelques riverains
de l’abbaye, désespérés de voir la « Tour de Nesle » menacée de ruine depuis de
longues années ont eu le courage d’aborder le problème posé par ce joyau laissé
à l’abandon, et d’y inviter les experts du Patrimoine, dont le diagnostic a été
sans appel : pour Mme Laurence Philippe, ingénieur du Patrimoine, l’église
abbatiale est « à classer en péril » avec une « vitesse de dégradation rapide »
et « les risques de perte de matière, voire d’effondrement sont réels » : objectif
premier la consolidation, avant restauration en profondeur, de la tour de
l’église qui, selon la formule d’un professionnel du bâtiment, « ne tient plus
debout que par habitude »
Les spécialistes ont tous évoqué un risque d'effondrement. En
synthétisant leurs analyses sur les faiblesses et les fragilités du bâtiment,
on peut envisager trois scénarios catastrophe, du moins grave au plus
irrémédiable.
1er scénario-catastrophe :
C'est la partie haute des murs de la tour et des bas-côtés
qui pourrait s'écrouler, là où le temps et les intempéries ont rongé le mortier
et laissé des pierres qui "ne tiennent plus que par habitude".
L’église perdrait
entre deux et quatre mètres de hauteur sur toutes ses arases et les
"créneaux" de la tour n'existeraient plus.
C'est affligeant mais encore réversible : avec des travaux
certainement plus coûteux qu'une consolidation préventive, on pourrait encore
envisager de remonter les murs écroulés.
2ème scénario-catastrophe :
Sur la face principale de la tour, la fissure déjà présente
entre le créneau de droite et l'ouverture située en dessous se prolongerait en
diagonale et c'est un triangle correspondant à la moitié de la façade qui
s'écroulerait, tout comme l'a fait vers 1900 le côté sud de la tour.
Un scénario irréversible et cumulatif avec le précédent,
puisque l'effondrement de plusieurs dizaines de tonnes de maçonnerie ne
manquerait pas de mettre à terre tous les hauts des murs, comme évoqué
précédemment. À ce stade, on peut se demander s'il serait encore envisageable
de restaurer une ruine amputée de la moitié de ses hauts et impossible à
rebâtir.
3ème scénario-catastrophe :
Encore plus radical, c'est cette fois la fissure présente
entre le milieu de l'arche principale et la baie située au-dessus qui ferait
céder cette arche en emportant l'intégralité des 23 mètres de cette "tour
de Nesle" emblématique de ce petit village.
« De la ruine romantique que nous espérons réussir à
consolider ne subsisterai plus que quelques pans de mur, peut-être les trois
piliers de la tour... et une montagne de gravats ».
HISTOIRE DE L'ABBAYE
BÉNÉDICTINE DE NESLE-LA-REPOSTE
1 Au haut Moyen-Âge, des moines aurait en effet été les premiers à s’implanter au creux du vallon de la rivière de la Noxe (un affluent de la Seine dénommée autrefois Barbuise) défrichant la forêt pour édifier leur abbaye et rendre les terres arables.
Le monastère constitue en tout cas l’implantation humaine la plus
ancienne documentée sur le flanc ouest de cette partie haute du vallon.
L’arrivée des moines en ces lieux daterait du 5ème siècle de notre ère,
selon une tradition rapportant que le roi Clovis et son épouse Clotilde
auraient fondé l’établissement.
Ce qui est avéré est qu’en 841, l’abbaye est sous la protection de Lothaire, petit-fils de Charlemagne.
Le monastère était alors « plac[é] sous le vocable de Saint-Pierre ou
de Notre-Dame qui prévalut, elle était située dans le pagus Mauripensis
(Morvois) au bord de la Balbucia (Barbuise) [1] », nom ancien de la Noxe sur
cette partie de son cours.
Il aurait été un temps double, réunissant moines et moniales.
Le monastère connut une période de relative prospérité entre le 11ème
et le 13ème siècles, période dans laquelle s'inscrit l’époque de construction
de l’abbatiale parvenue jusqu’à nous mais à l’état de ruine.
Elle a pu subir des dommages durant la guerre de Cent Ans, car au 15ème
siècle des combats eurent lieu au château de Montaiguillon situé à proximité,
où se réfugia un temps les moines, et d’où des bandes ou les Anglais pillèrent
aussi la région [2].
En 1567-1568, durant la première guerre de religion, une troupe
huguenote saccagea les lieux.
Malgré une restauration partielle et une reprise en main de la vie
religieuse au 17ème siècle, en 1674 les derniers moines, demandèrent la
permission de rejoindre la ville proche de Villenauxe (en contrebas du vallon,
dans l’Aube).
Ils persuadèrent Louis XIV et purent rejoindre une demeure récemment
acquise vers
1677.
Le logis abbatial, seul édifice quasi entièrement parvenu jusqu’à nous,
fut transformé en prévôté [3].
Rien ne subsiste du reste des bâtiments conventuels, notamment du
cloître et de ses dépendances qui se situaient au sud de l’église, si ce n’est
un édifice voûté d’un étage (entrée du complexe et ancien grenier ?),
aujourd’hui transformé en habitation (le long de la rue de Villenauxe).
L’édifice adopte un plan traditionnel en forme de croix latine
orientée.
La nef et ses bas-côtés comportaient sept travées sur piles.
La croisée du transept était dominée par une tour carrée de trois
étages.
Le chœur était surélevé du fait de la présence d’une crypte – dont les
accès se faisaient par deux escaliers dans les piles sud de la croisée ainsi
que par la chapelle sud – et cet ensemble se terminait en abside.
Les croisillons donnaient accès à deux chapelles rectangulaires situées
de part et d’autre de l’abside.
Le cloître était situé au sud du transept et de la chapelle sud du
croisillon.
La façade principale comportait un portail royal axial et sans doute
une seconde entrée au nord (dans le sud de la façade est aménagé un escalier en
colimaçon éclairé par des fenêtres en forme de meurtrières qui permettait sans
doute d’accéder aux combles).
Chronologie générale de sa
construction puis de sa destruction et abandon :
La ruine étudiée ici constitue l’ancienne église abbatiale de Notre-Dame de Nesle-la-Reposte.
L’église dont on conserve aujourd’hui en partie l’élévation sur presque
toute son emprise d’origine – sauf le bas-côté nord – apparaît comme une
construction assez homogène.
La campagne de construction principale est considérée comment ayant été
menée entre les 11ème siècle (datation proposée principalement pour la croisée
du transept, sa tour [4] ainsi que pour la crypte [5]) [6] – phase « romane » –
et la fin du 12ème siècle (le portail en façade, démembré, est de la fin de ce siècle
[7]), avec des interventions probables ou documentées au siècle suivant – phase
« gothique ».
Aucun témoignage matériel d’une église antérieure ne nous est parvenu
dans l’état actuel de la recherche.
La façade principale et la nef sont semi-enterrées, et furent édifiées
ainsi, comme les marches d’accès à la nef au niveau de l’ancien portail le
prouvent.
En outre, la seule reprise – avec décrochement – de maçonnerie ancienne
décelée actuellement sur la structure en élévation se situe entre le pilastre
adossé à la façade séparant la nef du bas-côté sud et l’emplacement de l’ancien
escalier dans œuvre qui devait mener aux combles.
On peut dès lors s’interroger si l’édifice dans cette partie-ci n’est
pas semi-enterré du fait de l’utilisation d’un niveau ancien et/ou qu’il a
fallu aménager le flanc de colline pour implanter un si large édifice, ce
qu’une crypte, à l’autre bout du bâtiment et dans une zone en déclivité par
rapporte à la zone centrale, laisse supposer [8].
Les deux premières rangées de piles de la nef du côté de l’entrée sont
plus fortes que les autres du côté du transept et une au moins possède aussi
une base biseautée : il pourrait s’agir d’un changement de parti en cours de
construction, entre une section « romane » et une autre « gothique ».
Les bras du transept et leurs chapelles ouest attenantes dateraient, en
prenant en compte une fourchette large, des 12ème-13ème siècles – à affiner
ultérieurement, ce que rend possible l’étude stylistique des formes des
ouvertures, des bases et d’un chapiteau, ainsi que des contreforts mais aussi
des bandes de grès sur l’extérieur du mur pignon nord du bras nord du transept.
Il convient enfin de préciser que l’angle du mur extérieur de la chapelle sud n’est pas jointé à celui de l’abside.
La disparition du bas-côté nord aurait comme terminus ante-quem 1567,
mais aucune trace de mur de clôture n’est visible, pas même à sa supposée
intersection avec le bras nord du transept – un bras difficile cependant à
étudier du fait de la végétation qui le recouvre encore.
Au niveau de l’ouverture en tiers-point (qui a perdu son parement)
délimitant autrefois le bas-côté nord du transept, on observe un changement
dans les matériaux et formes dans les bases des anciens pieds-droits : l’un est
la face droite du pilier du transept et comme le reste de cette structure est
rectangulaire et paré de pierre de Resson ; l’autre est en grès avec base
biseautée.
Cet espace a été partiellement comblé ultérieurement en deux temps :
une ouverture plus restreinte a été aménagée avant d’être elle aussi bouchée.
L’ensemble des piles nord de la nef semblent avoir été reprises en même
temps que des murs étaient établis entre elles, clôturant ainsi une nef amputée
de son bas-côté nord.
Il est avéré que l’ensemble fut en partie détruit durant la première
guerre de religion puis restauré partiellement – la nef est décrite à l’état de
ruine [9] au moins depuis cette période – autour du chœur et du transept.
Le mur scandé des piles aurait formé dès lors une clôture sécurisée au
bâtiment conventuel toujours existant qui est situé à ses abords.
L’édifice serait définitivement abandonné à partir des années 1670.
En 1677, la communauté ayant rejoint Villenauxe, le portail royal sur
la façade principale fut déposé pour être remonté au fronton d’une nouvelle
église construite sur le flanc droit de leur habitation, avant d’être détruit
après la Révolution (connu par une gravure d’après sa translation et par de
nombreux fragments).
L’arrêté d’inscription au titre des monuments historiques date du 12
octobre 1942 et concerne l’ensemble du transept ruiné considéré du 11ème
siècle, « y compris les pans de murs de la tour qui surmontent la croisée de
l’ancienne église [10] » [11].
Description
Façade et nef
De la façade, il ne reste que la base.
Les murs de part et d’autre de l’ancien porche central sont échancrés
suite à l’effondrement des parties hautes (qui comportait une ouverture au
droit du portail) et à la dépose du portail durant les années 1670.
Il ne reste plus qu’un bloc en pierre de blocage au nord alors qu’une
partie d’ouverture qui comportait un décor de colonnes était encore présent
dans le prolongement du mur de façade vers 1900[12], à l’intérieur de la
propriété mitoyenne.
Au droit de cet ensemble part l’actuel mur de clôture mitoyen,
semi-enterré en extérieur, monté autrefois autour des piles délimitant nef et
bas-côté nord.
La partie sud de la façade est en partie en élévation jusqu’à l’angle
sud et comporte des grès grossièrement taillés sur les parties hautes, au
niveau de ce qui devait être la limite entre le haut du portail et l’ouverture
qui le couronnait.
Au sud, des ouvertures en forme de meurtrières éclairent encore le
reste de l’escalier à vis dans œuvre qui s’ouvrait dans le bas-côté sud.
L’angle extérieur de la façade principale avec celle du collatéral sud,
semble avoir été repris en partie au mortier de ciment mais apparaît être
d’origine et comporte un chaînage en grès.
Le mur sud en retour, semi-enterré, est aussi partiellement conservé
sur quelques assises, jusqu’au niveau de l’avant-dernière travée avant le
transept – où il n’était sans doute plus en partie sous terre autrefois. Il
apparaît décelable jusqu’aux abords d’une pile qui constitue le vestige de
l’angle sud-ouest du bras sud du transept.
À proximité de l’angle, il existe à l’intérieur de l’édifice (car
enterré au dehors), la base d’une ouverture comblée.
Au devant du portail, des dalles et pierres de tailles – toutes à leurs
emplacements d’origines ? – sont agencées en une série de cinq marches droites
sur trois côtés dont une se prolonge pour servir d’ancien seuil au portail.
Des agencements de pierre de tailles – quoique déplacées en partie pour
certaines – de part et d’autre de l’ancienne ouverture nous conservent l’essentiel
de la base des montants d’origine.
Trois éléments moulurés formant peut être bases de l’ancien portail
royal viennent même d’être mises à jour sur les deux faces. Une reconstitution
de ce dernier s’avère dès lors possible. Elle est projetée en partenariat avec
les musées de Châlons-en-Champagne et l’Université de Neuchâtel (Suisse).
L’ancien seuil passé, une volée de 4 marches semi-circulaires
permettent aujourd’hui encore d’atteindre le sol de la nef.
Dans la partie sud de la façade, des ouvertures rectangulaires du type
d’une meurtrière dont une parfaitement conservée (en pierre de Resson)
éclairait un escalier à vis dans œuvre.
Celui-ci, accessible depuis le collatéral sud, est partiellement
conservé et pourrait avoir mené aux combles.
La nef, profonde de sept travées plus ou moins égales [13], était cantonné de bas-côtés [14].
Presque toutes les piles, de dimensions variables, sont conservées
aujourd’hui encore dans leur état d’origine au moins sur quelques assises.
Au niveau de la pile engagée nord de la façade arrière, un tailloir en
biseau pourrait être à son emplacement d’origine et nous offrirait donc le
niveau d’élévation d’origine général des piles de la nef, ce qui correspond à
l’état actuel des piles Nords qui ont cependant peut-être été reprises
lorsqu’elles furent intégrées pour former un nouveau mur continu sur la partie
nord de la nef.
Quant à la pile engagée en pendant, très partiellement conservée, elle
présente au-dessus un départ de voûte qui a perdu son parement d’origine – mais
il apparaît possible d’en redonner la courbe d’origine.
Il est possible qu’à l’autre extrémité de la nef, une maçonnerie en
blocage de forme légèrement triangulaire partant des deux piles de la croisée
du transept et à même hauteur que ce départ de voûte puisse constituer deux
autres témoignages du voûtement de cette partie de l’édifice.
Selon Tillet, « la nef et les bas-côtés devaient être couverts par une
charpente apparente, comme celle de l’église de Saint-Nicolas [-la-Chapelle
(Aube)], et les arcs en plein cintre des travées retombaient sur des tailloirs
en biseau, comme à Château
Landon et à Saint-Nicolas. De même que dans ces deux églises, le mur de
la nef, audessus de la charpente des bas-côtés, devait être percé de petites
fenêtres en plein cintre et les bas-côtés prenaient jour par de petites baies
pratiquées dans les murs latéraux ».
Tillet observe à juste titre que « la croisée du transept était formée
par quatre gros piliers reliés par des arcs en plein cintre qui soutenaient la
tour carrée ; ces piliers étaient flanqués de deux colonnes engagées dont nous
avons retrouvé les bases [toujours présentes], et de deux contreforts destinés
à contrebuter la poussée des arcs. Le même principe de constructions se
retrouve à Saint-Ayoul de Provins », mais à une échelle plus monumentale.
Toujours selon Tillet, « le carré du transept devait être couvert par
une voûte d’arêtes, comme à Saint-Nicolas, ou par une coupole, comme à
Saint-Loup-de-Naud ; quant aux croisillons, ils étaient très probablement
voûtés en berceau » mais on ne décèle aucun départ de voûte en maçonnerie,
seulement des échancrures dans les assises de pierre qui semblent indiquer des
planchers droits dans le carré ainsi que du côté de la nef – sont néanmoins
conservés deux éléments de tailloirs en biseau : à l’angle nord-ouest de la
pile nord-ouest (ancien niveau de l’arc triomphal ?) ainsi qu’à l’angle sud-ouest
de la croisée.
À l’aplomb des deux des quatre arcs plein cintres encore présents,
s’élèvent une partie de la tour clocher de plan carré.
Elle avait trois étages initialement et était percées d’ouvertures (une
au moins sur deux faces permettant l’accès aux combles – dont une murée – ;
deux puis trois fenêtres voûtées plein cintre aux étages supérieurs).
Sa façade est la mieux préservée ; la façade sud n’est conservée que
partiellement – après un éboulement d’une partie de celle-ci et d’un reste de
la face nord au tournant du siècle dernier.
Le transept possède des bras nord et sud de dimensions légèrement
différentes.
Celui du nord – au moins – servit autrefois de chapelle [15].
Ce dernier espace est la partie la mieux conservée en élévation avec la
tour.
Il semble posséder une homogénéité propre (peut-être simplement à cause
de son état de conservation unique).
Il comporte surtout des ouvertures en arc brisé, donnant autrefois
accès au bas-côté nord ou à la chapelle Est qui s’ouvre sur ce croisillon, ou
formant fenêtres – une large qui structure le mur nord ; une plus petite qui
orne le mur ouest (au-delà du bas-côté nord donc), les deux avec voûtes
pénétrantes –.
Une exception est celle en berceau similaire aux ouvertures ménagées
dans la tour et dorénavant bouchée sur le mur est, l’aplomb de l’ouverture
ménagée vers la chapelle.
Et alors que les montants et les claveaux de cette dernière sont en
grès, les autres ouvertures furent assemblées de pierre de Resson.
Le pignon, très partiellement préservé (il se retrouve presque en
entier sur des créations graphiques du 19ème siècle), conserve la base et des
éléments in situ d’un oculus qui éclairait soit l’intérieur de l’église soit
les combles.
De part et d’autre de l’ancien chœur en abside, ont été aménagées les
chapelles qui ouvrent sur le transept, mentionnées précédemment.
De format rectangulaire, elles sont assez conservées pour qu’on y
observe des éléments de leur voûtement en croisée d’ogives : bases et sections
de colonnes engagées de deux formats différents, dans la chapelle nord ;
chapiteau à décor végétal encore pris dans la maçonnerie au-dessus d’un
sommaire corbeau dans la chapelle sud ; départ de voussures dans les deux
espaces.
Les premières assises des piedroits de l’arc brisé délimitant le croisillon
de la chapelle nord sont conservées ; son parement est en pierre calcaire fin,
du même type, semble
t-il, que les éléments de voûtement conservé dans cette chapelle.
Elle était éclairée au moins par une fenêtre percée dans le mur nord
dont la base encore conservée ressemble à celles du croisillon nord.
Le chœur est quasi entièrement démoli mais les ruines forment encore un
arc de cercle à l’extérieur.
Une source du 17ème siècle indique que le chœur liturgique s’étendait
sur une partie de la croisée du transept [16] et une abside [17] surélevée (de
six ou sept marches [18]) terminée par un cul de four, car établie sur une
crypte dont on conserve la base – mises à jour par d’anciens propriétaires
après avoir été comblée avant 1630.
Il s’agit, selon Dimier, qui serait venu étudier le résultat de ces
fouilles privées et cachées, d’une « petite crypte de trois nefs et de trois
travées, dont les voûtes, entièrement effondrées, reposaient sur deux rangées
de deux colonnes, dont on voit encore la plupart des bases en place. À l’est,
le petit sanctuaire de 2 m 25 de large et de près de 3 m de profondeur se
termine par une abside en hémicycle. Il est cantonné de deux absidioles d’un
mètre de large et d’1 m 50 de profondeur, également terminées en hémicycle. […]
Nous sommes donc en présence d’une petite crypte à laquelle on accédait par
deux escaliers tournants, symétriquement placés autour des deux piliers est de
la croisée. […] [L]e plan ne présente guère de particularité qui puisse servir à
fixer une date. Quant aux quelques bases de colonnes encore en place, elles
sont ornées d’une tore, d’une simple scotie, d’un filet et d’un second tore à
peine plus épais que le premier. C’est le profil-type de la base toscane
classique, très employée dans le cours du XIe siècle. […] Il semble donc que
cette crypte fut construite lors de la construction de l’église, au XIe siècle,
à l’endroit où le terrain présente une brusque et forte déclivité, afin de
pouvoir ensuite élever le chevet au même niveau que la nef ».
[1] Crété-Protin.
[2] Pignard-Péguet, p. 732 ; Délivré, p. 64 ; Mémoires de pierre, p.
33.
[3] Sa façade, ses toitures ainsi que la chambre de labbé au premier
étage (avec sa cheminée et ses poutres sculptées médiévales), sont inscrites au
titre des monuments historiques.
[4] Voir plus loin.
[5] Dimier.
[6] Dossier d’inscription ; Dimier – qui date cependant tout l’ensemble
de cette époque jusqu’au portail pourtant du 12ème siècle.
[7] Tillet ; Erlande-Brandebourg ; Laurence Terrier Aliferis (à paraître).
[8] Durant des intempéries, l’eau de la nappe phréatique affleure.
[9] Seules deux petites chapelles y sont encore mentionnées au début du
17ème siècle, Desguerrois.
[10] Fiche MP ???
[11] L’essentiel de l’édifice conservé est dans la partelle communale C
210 (mais une partie détruite depuis une date non déterminée, comprenant la
partie nord de l’ancienne façade principale le bas-côté nord se situeraient sur
les parcelles C 207 et C 553)
[12] Tillet.
[13] Dimier
[14] Pour toute trace des bas-côtés nord, il ne reste que les piles.
[15] Était-ce un faux-transept ?
[16] REF.
[17] Sur la partie basse de la pile Sud-Est, on constate quelques
assises de pierres qui semblent établies en arc de cercle.
[18] On en compte au moins 6 ou 7 encore en place pour l’accès menant
d’une chapelle latérale sud à l’abside.
Beaune – Remparts (Bourgogne (21))
Chapiteau roman, statue colonne de la Reine Pédauque, église Ste Croix de St Pourçain sur Sioule, façade occidentale (portail détruit), XIIe siècle. Dessin de Claude-Henri Dufour vers 1793
Particularité : pied palmiforme discret
Description visuelle : Reine couronnée, robe longue, pied à peine visible mais sculpté avec membrane. Le style est plus naïf, moins détaillé.
Nesle‑la‑Reposte (Marne-51)
Statue disparue
Particularité : mention d’une patte d’oie gravée dans la pierre de
l’Abbaye
Description visuelle : On suppose une gravure simple : trois doigts palmés, peut‑être accompagnés d’un motif circulaire ou d’un encadrement.
Interprétation : symbole monastique
« La royne Pedaucque est citée par François Rabelais (Quart Livre, ch. 41) ».
Mabillon et Montfaucon, qui les premiers parlèrent de cette singularité, crurent qu'on avait voulu représenter la femme de Clovis, sainte Clothilde, et que c'était pour marque de sa prudence qu'on l'avait ainsi gratifiée d'un pied d'oie. Mais comment admettre, d'après cette hypothèse, que dans des provinces, comme l'Auvergne et la Bourgogne, où la domination étrangère fut si longtemps vue avec haine, la mémoire de Clothilde eût été dans une telle vénération que son image eût trouvé place sur des portails d'églises construites cinq siècles plus tard.
D'autres érudits prétendirent qu'il s'agissait, les uns de Berthe au
grand pied, femme de Pépin-le-Bref, les autres d'une reine de Toulouse, femme
d'Euric, roi des Wisigoths, qui aurait été surnommé ainsi à cause de son grand
amour pour les bains.
Rejetant et avec raison ces diverses opinions, l'abbé Lebeuf en émet
une autre tout aussi invraisemblable, malgré l'érudition qu'il emploie pour la
soutenir. Selon lui, la reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de
Saba, et pour arriver à cette conclusion il a recours à une tradition judaïque
rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition que nous croyons
assez curieuse pour être citée ici. Lorsque la reine de Saba fit le voyage de
Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement
de cristal qu'il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la
salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l'eau, et leva sa robe
pour s'approcher de lui. Alors Salomon voyant ses pieds qui étaient hideux, lui
dit : "Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n'y
répondent guère". Cette tradition, jointe à l'habitude que la reine de
Saba avait de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l'abbé Lebeuf, pour
lui faire donner par les Chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée
admise, s'appuyant sur l'opinion de quelques saints pères qui, dans Salomon et
la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus-Christ et de son église,
il motive assez bien la présence de cette princesse sur les portails de nos
cathédrales.
Bullet, le dernier auteur qui ait écrit sur cette matière, réfute
complètement toutes ces conjectures, et donne à son tour une explication qui
nous paraît la plus vraisemblable et la plus satisfaisante. Robert 1er, roi de
France, avait épousé en 995 Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au
quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire
aux canons de l'Eglise, il ne fallut rien moins que l'interdit jeté sur son
royaume, et l'abandon où le laissèrent tous ses serviteurs, pour qu'il pût se
résoudre à répudier Berthe qu'il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre
Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement
l'écho de traditions populaires, raconte que Berthe accoucha pendant
l'interdit, et par l'effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la
tête et le cou étaient d'une oie et non d'un homme. Il est donc probable que
l'on voulut éterniser le souvenir de cette vengeance céleste pour épouvanter
par la vue perpétuelle de ce châtiment ceux qui oseraient braver les censures
ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu
l'avait frappé dans son fils, devint un symbole menaçant pour les adversaires
du pouvoir temporel de l'Eglise, et dut être alors mise en évidence sur nos
monuments religieux.
Observons ici en passant que Robert fut le bienfaiteur de l'abbaye de
Sainte-Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s'y
trouvent placés l'une en regard de l'autre, de manière à confirmer pleinement
ce que nous venons de dire. Si l'on adopte cette opinion sur la reine Pédauque,
on s'expliquera alors peut-être aussi pourquoi on obligeait autrefois les
hérétiques à porter une patte d'oie sur leurs habits, coutume qui donne lieu à
Rabelais d'appeler canards ou caignards de Savoie, les Vaudois, sujets de ce
pays.
La reine de Saba
1175 / 1200 (4e quart du XIIe siècle)
Lieu de provenance : église Notre-Dame Corbeil (Essonne)
Musée du Louvre ; RF 1617
Département des Sculptures du Moyen Age, de la Renaissance et des temps
modernes
Statue colonne, nombreuses restaurations. Réfection notamment du nez,
des mains et d'une partie du phylactère, de la pointe des chaussures et du bas
du vêtement ; palmettes ajoutées à la couronne.
L'œuvre a été présentée avec un dais, probablement moderne, visible
dans une photographie ancienne (PH ANO 067).
Caractéristiques matérielles
Dimensions Hauteur : 2,35 m ; Largeur : 0,44 m ; Profondeur : 0,385 m
Matière et technique : pierre calcaire
Personnages traditionnellement désignés sans preuve comme Salomon et la reine de Saba. Proviennent des ébrasements du portail occidental de l’ancienne église collégiale Notre-Dame de Corbeil (Essonne).
Eglise devenue bien national à la Révolution et vendue. Acquise par la
municipalité qui fait arracher les statues-colonnes et détruire le portail par
le citoyen Nagel, avant le 11 novembre 1793. Statues du roi et de la reine
identifiables aux deux figures acquises le 12 novembre 1793 par Antoine Louis
François Sergent dit ensuite Sergent-Marceau.
Commerce d'art, Paris (Bourelleau, mouleur, rue Saint-Antoine). Musée
des Monuments français, entre 1803 et 1806 où ces œuvres sont présentées comme
effigies de Clovis et Clotilde. Basilique de Saint-Denis, 11 juin 1817. Statues
restaurées vers 1860 par le sculpteur Louis Villeminot sous les ordres d'Eugène
Viollet-le-Duc, et présentées dans le croisillon nord de la basilique.
Classées parmi les Monuments historiques par arrêté du 19 juin 1906.
Attribué au musée du Louvre en 1916 (commission des Monuments historiques du 22
avril 1904, comité du 28 avril 1904, arrêté du 1er mars 1916)
UN TOMBEAU D’ABBÉ
PROVENANT DU CLOÎTRE DE NESLE‑LA‑REPOSTE
par Léon Pressouyre
Le temps et les hommes n’ont pas épargné la vieille abbaye
bénédictine de Nesle‑la‑Reposte (1),
dont il ne subsiste plus guère que des ruines : les bâtiments, ravagés lors des
guerres de Religion, furent abandonnés au XVIIᵉ siècle lorsque la communauté
fut transférée au village voisin de Villenauxe. Livrés par la suite aux
démolisseurs, ils ne cessèrent de se dégrader jusqu’à ces dernières années, en
sorte que les dispositions architecturales de l’abbaye nous sont assez mal
connues (2). En
revanche, quelques épaves du décor sculpté nous renseignent un peu moins mal
sur les tendances artistiques qui se manifestent à Nesle à la fin du XIIᵉ et au
début du XIIIᵉ siècle (3).
État au moment du
classement
L’œuvre la plus notable qu’il nous ait été donné
d’identifier et de reconstituer est une grande dalle funéraire portant
l’effigie en haut‑relief d’un abbé revêtu des ornements sacerdotaux. Le gisant
proprement dit fut trouvé peu avant 1929 sous le maître‑autel de l’église
paroissiale de Nesle‑la‑Reposte (4)
; il paraît être demeuré longtemps inaperçu et ne fut classé parmi les
Monuments historiques que le 10 août 1962 (5).
On peut voir aujourd’hui le gisant, dans l’église de Nesle,
dressé contre le mur nord de la nef. La présentation actuelle (fig. 1) fait valoir les
mérites artistiques de cette œuvre insigne, mais en altère un peu la
physionomie originelle : cette haute silhouette, amincie à la base par les plis
tuyautés et pressés de l’aube où s’étalent les deux pans de l’étole, élargie
aux épaules par l’ample chasuble échancrée qui tombe en pointe dans l’axe du
corps, acquiert, ainsi délivrée du cadre rigide de la dalle, une grandeur
proprement monumentale.
Fig. 1.
Nesle-La-Reposte, tombe d'abbé. État au moment du classement
Les détails minutieusement ciselés au fermoir et au plat de
reliure du livre tenu dans la dextre, les orfrois de la chasuble, de l’étole et
du manipule ne nuisent pas au rythme puissant des lignes ordonnées en ondes
elliptiques autour de la poitrine. Les gestes antithétiques des mains — la main
droite qui soutient négligemment le livre, la main gauche refermée sur la hampe
de la crosse — frappent par leur aisance. La tête tonsurée s’incline légèrement
sur l’épaule gauche et les yeux tombants confèrent une grâce pensive au beau
visage, d’un modelé délicat, tout en lignes tendres et en volumes sensibles.
De prime abord, divers détails — la mince dalle dont
quelques fragments, encore adhérents, épaississent çà et là les contours de la
statue, le rebord mouluré qui subsiste à la partie inférieure sous la
silhouette bûchée d’un dragon que le personnage foule aux pieds et transfixe de
l’embout de sa crosse — indiquaient assez que cette figure, aux dimensions
sensiblement plus grandes que nature (6), était détachée d’un monument funéraire.
Mais c’est seulement en 1966 que nous avons eu la bonne
fortune de retrouver, dans un dépôt lapidaire voisin, neuf fragments
complémentaires (fig. 2)
qui permettent désormais de décrire le monument dans son état primitif, en
attendant qu’une reconstitution matérielle nous en restitue l’aspect (7).
Le gisant s’enlevait sur le champ lisse d’une dalle de forme
trapézoïdale, évidée en auge, et dont seul manque aujourd’hui l’angle supérieur
droit. Mesurant 62 cm à la base, le cadre mouluré (8) contraint un peu le corps qu’il enserre à la
manière d’une bière ; mais il s’élargit jusqu’à 80 cm environ à la partie
supérieure, dégageant les épaules et laissant une marge libre de part et
d’autre de la tête. Le long côté conservé du trapèze mesure 210 cm.
On se résignerait mal à l’idée qu’un monument funéraire de
cette importance, abritant les restes d’un abbé, comme le révèlent la crosse et
le chef tonsuré, fût passé inaperçu avant d’être débité, puis jeté au rebut
dans la modeste église paroissiale de Nesle. La dalle, il est vrai, était
anépigraphe, et ce manque d’épitaphe pouvait en détourner les curieux à
l’époque où l’on recherchait avant tout sur les tombeaux le nom des hommes
illustres.
Mais, par chance, une description ancienne mentionne ce
monument, pour un détail du costume qui a retenu l’auteur. C’est dans sa
Saincteté chrestienne que Marie‑Nicolas Des Guerrois a consigné le récit de sa
visite du samedi 15 mai 1532 à l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte :
« De là, nous entrasmes au cloistre, presque tout ruiné, ou
proche de la porte de l’Eglise, sont les sépultures de deux Abbez, l’une après
l’autre, enclavées en la muraille qui est gemelle de l’Eglise et du cloistre… »
(9)
On aimerait alors pouvoir identifier à coup sûr le défunt, d’après l’emplacement de sa sépulture. Chacun sait que, pour les personnages d’importance, évêques ou abbés, les anciens nécrologes mentionnent parfois, à la suite de l’obit, le lieu de la sépulture. Malheureusement, l’obituaire de Nesle semble perdu, et celui de Montier‑la‑Celle, qui en contient quelques extraits, n’est conservé qu’à l’état de fragments et ne nous est d’aucun secours (10).
Pourtant, en l’absence de toute inscription et sans qu’aucun
témoignage ancien nous guide, la sculpture porte en elle les éléments d’une
datation assez précise.
Analyse stylistique
D’un faire plus souple que le saint archevêque roidi du
trumeau de Saint‑Loup‑de‑Naud, dans les gaufrures de ses vêtements liturgiques,
plus sèchement incisé que les grandes figures de confesseurs du croisillon sud
de la cathédrale de Chartres, c’est une date intermédiaire que suggère d’emblée
notre gisant.
Le visage, très caractéristique, permet des comparaisons
précises : les lèvres charnues, la chair tendre des joues délicatement
renflées, et surtout les yeux aux globes fluents, tombants et légèrement
dissymétriques, sertis en forme d’amande par des paupières finement ourlées et
pincées comme pour un mystérieux sourire, portent la marque de ce que, depuis
Paul Vitry, les archéologues nomment à juste titre « le style de Sens ».
On comparerait volontiers cette tête juvénile, où la barbe
naissante est indiquée par de menues incisions triangulaires (fig. 4), à une petite tête du
Musée de Sens (fig. 5)
qui passe pour provenir de l’un des portails de la cathédrale (11).
Cependant, le Saint Étienne témoigne d’une volonté de style plus arrêtée : la chevelure du diacre, dont le dessin est analogue à celle de l’abbé de Nesle, présente des boucles plus fortes, recourbées en coques plus épaisses. L’amande des yeux du protomartyr s’allonge jusqu’à l’irréalisme, tandis que l’ovale du visage garde une pureté que n’entache nullement le réalisme sensible des chairs plus flasques du gisant.
Ces différences nous avertissent qu’il serait vain de
rechercher une analogie complète entre l’effigie funéraire de Nesle et ce qui
subsiste de la grande statuaire des portails de Sens. Toutefois, d’autres
épaves de l’art sénonais des années 1200 peuvent être invoquées comme termes de
comparaison : notamment la statue de clerc conservée à Sainte‑Colombe‑lès‑Sens,
récemment étudiée par Robert Branner (12). La forme un peu molle de la main arquée, aux doigts
recourbés, qui soutient le livre, est analogue ici et là (fig. 8‑9).
Comparaison avec les
tombeaux sénonais
Autant de traits communs entre l’œuvre retrouvée à
Nesle‑la‑Reposte et la sculpture monumentale sénonaise ne sauraient être
interprétés comme des ressemblances fortuites. Pourtant, l’on aimerait
présenter des rapprochements plus décisifs avec des sculptures non plus
monumentales, mais funéraires.
C’est ici que la perte des grands tombeaux exécutés à Sens
dans les débuts du XIIIᵉ siècle est cruellement ressentie : profanés et
mutilés, les monuments funéraires de la cathédrale et de Saint‑Pierre‑le‑Vif
ont, pour la plupart, disparu (13).
Il est permis, toutefois, d’invoquer comme un pis‑aller le
témoignage de Gaignières, qui en fit exécuter des relevés d’une grande
précision. Parmi les dessins de tombeaux sénonais conservés à la Bodléienne,
une effigie funéraire se signale par son étroite ressemblance avec le tombeau
d’abbé de Nesle : celle d’Hélie, abbé de Saint‑Pierre‑le‑Vif (14).
Fort heureusement, cette tombe a inspiré, dès le XIIIᵉ
siècle, une description succincte mais précieuse. Dans son nécrologe, Geoffroy
de Courlon écrit :
La parenté des deux gisants est évidente (fig. 10‑11). Dans le détail
de l’ornementation, elle va parfois jusqu’à l’identité : l’étole aux pans
étroits ornée de motifs en losange, le décor « ruche » des manches mobiles aux
poignets, etc. L’agencement des grandes masses du drapé répond au même schéma
rythmique : chasuble moulant les épaules, grands plis en V, aube cannelée de
plis verticaux.
Cependant, la conception de la pierre tombale est plus évoluée à Sens qu’à Nesle : à Sens, la tête repose sur un coussin, deux anges thuriféraires émergent d’une nuée, et la forme trapézoïdale est masquée par un cadre rectangulaire. La tombe d’Hélie doit être datée entre 1210 et 1220 (16).
Datation du tombeau de Nesle
Si l’on admet la localisation de la tombe à l’extrémité du
croisillon sud du transept, conformément à Des Guerrois, on dispose de divers
indices. Les trois enfeux retrouvés sont d’une structure identique et exécutés
en une seule campagne. Le type des chapiteaux à crochets et le profil des bases
(fig. 12) sont encore
tributaires des traditions des années 1190.
Il ne semble pas téméraire de placer l’érection des trois
enfeux aux premiers temps de l’abbatiat d’Anseau de Nesle, mentionné pour la
première fois en 1199 (17).
Une confirmation serait fournie si l’un des enfeux abritait
la tombe de Félicité de Broyés, morte avant 1198, dont le fils Hugues fit cette
année‑là une fondation pour qu’une lampe brûlât perpétuellement devant sa
sépulture (18).
Quoi qu’il en soit, c’est bien vers 1200 que l’on daterait
au mieux l’effigie funéraire de l’abbé anonyme de Nesle.
Par sa conservation, par sa qualité, cette sculpture est
l’un des meilleurs témoins du grand art funéraire des débuts du XIIIᵉ siècle.
Elle mérite aussi de retenir l’attention par le témoignage nouveau qu’elle
apporte sur les débuts de l’atelier de tombiers de Sens, actif notamment à
l’abbaye de Josaphat vers 1217‑1220 (19).
La comparaison avec le « Regnault de Mouçon » de Josaphat (20) montre le chemin parcouru
: les yeux en amande s’allongent, la structure du visage s’épure, les volumes
se dépouillent, donnant une grandeur ascétique. Il n’en est que plus émouvant
de déchiffrer sur le visage juvénile de l’abbé de Nesle les promesses encore
balbutiées de cet art admirable.
NOTES
(1) Marne, arrondissement d’Épernay, canton d’Esternay. — À la bibliographie réunie par Dom L.-H. Cottineau, Répertoire topo‑bibliographique des abbayes et prieurés, t. II, Mâcon, Protat, 1937, col. 2051, on ajoutera principalement deux études de M. Gilbert Chérest : — L’abbaye bénédictine de Nesle‑la‑Reposte, in Revue Mabillon, 1955, p. 148‑160 et 200‑244 ; — Une abbaye de la Brie champenoise. Quelques notes pour servir à l’histoire de Notre‑Dame de Nesle, in Mémoires de la Société d’agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, LXXVII, 1962, p. 32‑47.
(4) Cet autel, provenant de l’église de Bethon, fut cédé à la paroisse
de Nesle le 22 octobre 1894. C’est à cette date que la sculpture funéraire fut
remployée pour asseoir solidement le coffre de l’autel, posé le 26 octobre
1894, ainsi que le relate une inscription : « par Aucompte Désiré, maçon et
bedeau à Bethon, et par Picard Abeilard et ses fils Anatole et Alphonse, maçons
à Nesle ».
(5) Le regretté Marcel Aubert avait appuyé le vœu de classement que je présentais alors. Mme la marquise de Maillé avait souligné les mérites de l’œuvre dans un rapport à la Commission supérieure des Monuments historiques (resté inédit).
(6) 195 cm environ. La partie inférieure, bûchée, interdit une mensuration précise. La dalle funéraire présente une épaisseur minimale de 2 cm.
(7) Je remercie M. Paul Pillet, architecte en chef des Monuments historiques, et M. Michel André, architecte des Bâtiments de France à Reims, qui ont pris des mesures immédiates pour la sauvegarde de ces fragments jetés au rebut. Les neuf fragments retrouvés se raccordent tous, soit entre eux, soit au gisant. La description donnée ici vise seulement à rendre intelligible le photomontage de la fig. 10. Trois fragments se raccordent entre eux et s’ajustent au côté droit du gisant pour reconstituer la moitié de la dalle située à la gauche du spectateur. Trois fragments se raccordent entre eux ; deux s’ajustent au côté gauche du gisant, à la hauteur de la cuisse ; le troisième entre en contact avec l’angle inférieur droit de la dalle, resté attaché au gisant ; il a conservé, adhérente au rebord mouluré, la partie terminale de la queue du dragon. Trois fragments complémentaires de la partie droite : les deux premiers s’ajustent entre eux et s’appuient à la jambe gauche du gisant et à deux fragments du groupe 2 ; le troisième prend place, à la hauteur du manipule, entre le gisant et l’emplacement du rebord mouluré.
FIN
Mon avis sur l’analyse de Pressouyre
Étude historiographique, iconographique, liturgique et anthropologique
I. Redécouverte d’un monument et place dans l’historiographie
La mise au jour du gisant de Nesle‑la‑Reposte, longtemps
remployé sous un autel paroissial, a permis de restituer l’existence d’un
monument funéraire d’une qualité inattendue dans une abbaye champenoise presque
entièrement ruinée. L’article fondateur de Léon Pressouyre a replacé cette
œuvre dans une perspective large, en montrant qu’elle ne relevait pas d’un
artisanat local mais d’un réseau d’ateliers dont le centre de gravité se
situait à Sens, l’un des foyers majeurs de la sculpture gothique naissante.
L’intérêt de son étude tient à la manière dont il articule :
les données archéologiques (enfeux du cloître, fragments de dalle,
moulurations), les sources anciennes (Des Guerrois, obituaires, cartulaires), les
dessins de Gaignières, et une analyse stylistique fine.
Cette convergence méthodologique permet de replacer Nesle
dans la cartographie des grands ateliers funéraires du début du XIIIᵉ siècle,
aux côtés de Sens, Chartres et Josaphat.
II. Le monument : reconstitution et fonction
1. La dalle et l’enfeu
Les fragments retrouvés en 1966 ont permis de reconstituer
une dalle trapézoïdale évidée en auge, dont la mouluration différenciée indique
qu’elle était insérée dans un enfeu du cloître. Les fouilles ont révélé trois
enfeux adossés au croisillon sud du transept : l’un d’eux abritait
nécessairement la tombe décrite en 1532 par Des Guerrois.
Le cloître formait ainsi un panthéon abbatial, où les abbés
étaient présentés non comme des morts, mais comme des présences tutélaires.
2. Le gisant debout : une théologie de la présence
Le gisant n’est pas couché : il est verticalisé dans sa
dalle.
Cette posture, héritée des traditions clunisiennes et
bénédictines, signifie que l’abbé : demeure actif, continue d’intercéder, veille
sur la communauté.
Le tombeau n’est pas un lieu de mémoire passive : c’est un
instrument de formation spirituelle, un miroir où les moines lisent la
continuité de leur lignée.
III. Analyse
iconographique : liturgie et autorité
1. Le visage : contemplation et humilité
Le visage de l’abbé, aux yeux obliques et aux joues pleines,
appartient pleinement au style de Sens.
Mais au‑delà du style, il exprime une théologie : les yeux
en amande signifient la vision intérieure, l’inclinaison de la tête exprime
l’humilitas, la barbe naissante évoque la jeunesse spirituelle et la vigueur
réformatrice.
Ce n’est pas un portrait individuel : c’est l’image de
l’abbé idéal selon la Règle de saint Benoît.
2. Les mains : doctrine et gouvernement
La main droite tient un livre sans tension : ce n’est pas un
évangéliaire, mais un codex monastique, symbole du magisterium.
La main gauche serre la crosse tournée vers le corps : signe
abbatial par excellence, elle exprime le gouvernement intérieur de la
communauté.
3. Le dragon : victoire spirituelle
Le dragon foulé aux pieds, transpercé par la crosse, est un
motif exceptionnel dans les tombeaux abbatiaux.
Il ne renvoie pas à saint Michel, mais à la lutte intérieure
: tentations, désordre, vices monastiques.
L’abbé est celui qui dompte le chaos, non par la violence,
mais par la discipline et la Règle.
4. Les vêtements : un manifeste liturgique
La chasuble ample, l’aube à plis tuyautés, l’étole ornée de
losanges composent un véritable programme liturgique : la chasuble = médiation
sacerdotale, l’aube = pureté baptismale, l’étole = sapientia, discernement, le
manipule = service liturgique.
Le corps de l’abbé devient un espace liturgique, un lieu où
se manifeste la fonction sacerdotale.
IV. Anthropologie du
tombeau : mémoire, pouvoir, exemplarité
1. Le tombeau comme acteur social
Dans un cloître, le tombeau n’est pas un objet : c’est un
acteur.
Il structure la mémoire, rappelle la continuité de la
communauté, légitime l’autorité des abbés successifs.
Chaque moine qui traverse le cloître rencontre l’image d’un
abbé : docteur, pasteur, intercesseur, vainqueur du mal.
Le tombeau est un outil de gouvernement autant qu’un
monument funéraire.
2. Le tombeau comme affirmation institutionnelle
Pour une abbaye modeste comme Nesle, faire appel à un atelier de Sens est un acte politique : il s’agit d’inscrire la communauté dans la sphère culturelle d’un grand centre.
Le tombeau affirme : la dignité de l’abbé, la stabilité de l’institution, l’ambition spirituelle du monastère.
V. Comparaisons :
Cluny, Fleury, Sens, Chartres, Josaphat
1. Cluny : la tradition hiératique
Les tombeaux clunisiens, aujourd’hui perdus, présentaient
déjà des effigies verticales, liturgiques, hiératiques.
Nesle reprend cette tradition, mais avec une douceur
nouvelle, moins impériale, plus pastorale.
2. Saint‑Benoît‑sur‑Loire : le modèle bénédictin
À Fleury, les abbés sont représentés comme pères spirituels, non comme princes. Nesle s’inscrit dans cette lignée : humilité, douceur, autorité intérieure.
3. Sens : le foyer stylistique
Le gisant de Nesle partage avec Sens : les yeux obliques, les
joues pleines, les plis en V, la verticalité.
Mais il est moins stylisé que le Saint Étienne, moins
théâtral que les figures du portail : c’est un Sens adouci, adapté au contexte
monastique.
4. Chartres et Josaphat : l’évolution
Les tombeaux chartrains (vers 1217‑1220) montrent une
stylisation extrême : yeux allongés, volumes épurés, monumentalité accrue.
Nesle est en amont de cette évolution : un jalon essentiel
pour comprendre la transition entre Sens et Chartres.
VI. Restitution
narrative : un moine face au tombeau (vers 1200)
À l’heure de None, un moine traverse le cloître.
Le soleil rase les arcades.
L’air sent la pierre humide.
Il passe devant l’enfeu.
L’abbé sculpté incline la tête, les yeux obliques tournés
vers un ailleurs.
La crosse pointe vers le dragon : “Lutte contre
toi‑même.”
Le livre repose dans la main droite : “Observe la
Règle.”
Les plis réguliers de la chasuble disent : “Ordre, mesure,
stabilité.”
Le moine ne voit pas un mort.
Il voit un père, un modèle, un intercesseur.
Le gisant n’est pas un souvenir : c’est une présence.
Il condense : un programme liturgique, une théologie de la
fonction abbatiale, une mémoire communautaire, une ambition institutionnelle, et
un moment clé de l’évolution stylistique entre Sens et Chartres.
Il révèle une abbaye modeste mais ambitieuse, soucieuse de
s’inscrire dans les réseaux artistiques majeurs du royaume.
Et il témoigne d’un moment où la sainteté n’est plus dite
par la majesté, mais par la douceur, la contemplation et la présence
intérieure.
Au terme de cette étude, qui ne prétend qu’esquisser les
contours d’un dossier plus vaste, il faut reconnaître que l’abbaye royale de
Nesle‑la‑Reposte demeure, pour une large part, irrémédiablement vouée au
silence. Les ruines encore visibles — pans de murs éventrés, arcatures
suspendues dans le vide, fragments de maçonnerie envahis par la végétation — ne
sont plus que les vestiges d’un ensemble dont la cohérence architecturale s’est
perdue depuis longtemps. Malgré les efforts méritoires de l’association qui
veille aujourd’hui à la consolidation du site, ces pierres ne livreront plus
leurs secrets les plus profonds : ni l’organisation exacte du cloître, ni la
topographie des bâtiments réguliers, ni, surtout, l’identité de l’abbé dont le
gisant, isolé dans l’église paroissiale, demeure le dernier témoin sculpté.
Il faut ajouter que la position actuelle de ce gisant —
couché au sol, comme un simple monument funéraire déplacé — constitue en
elle‑même un signe de la rupture irréversible entre l’œuvre et son contexte
originel. Conçu pour être dressé dans un enfeu, vertical, offert au regard des
moines comme une présence vivante et tutélaire, le gisant a perdu, en étant
couché, une part essentielle de sa signification. Ce renversement n’est pas
seulement matériel : il marque la disparition du cadre liturgique, mémoriel et
institutionnel qui donnait sens à l’effigie. L’abbé, autrefois figure debout,
médiateur et intercesseur, n’est plus qu’un vestige déplacé, privé de son
architecture et de sa fonction. Cette aberration, imposée par les vicissitudes
de l’histoire, rappelle avec force combien l’abbaye, même consolidée, ne pourra
plus jamais restituer l’intégralité de son passé.
Ainsi, même si l’analyse stylistique permet d’inscrire cette
sculpture dans le cercle des ateliers sénonais autour de 1200, le nom de cet
abbé de Nesle — figure pourtant centrale de la communauté à un moment décisif
de son histoire — restera sans doute à jamais hors d’atteinte. Ce silence, loin
d’amoindrir la valeur du monument, lui confère une part de mystère qui rappelle
combien les abbayes médiévales, même les plus modestes, abritaient des
existences, des gestes et des mémoires que le temps a presque entièrement
effacés.
Pascal V. Lamy
Église Saint Martin de Nesle la
Reposte
Le projet : Sauvegarder une
église du XIIe siècle
Sauvegarder l’église Saint Martin de Nesle la Reposte, un édifice religieux du XIIe siècle. Située au sud-ouest d’Epernay, en limite de la Seine et Marne et de l’Aube, cette église de la taille d’une chapelle a échappé aux destructions de la Première Guerre mondiale et est représentative des églises de cette époque.
En 1930, lors de travaux au niveau de l’autel, une statue est exhumée. Il s’agit d’un beau gisant représentant un abbé. Un gisant est une statue funéraire représentant pour mémoire le défunt. Il porte le Livre dans une main et le reste d’une crosse dans l’autre. L’œuvre, d’une rare beauté, date du premier quart du XIIIe siècle. En 1968, il est exposé au musée du Louvre lors de la grande exposition internationale L’Europe Gothique XIIe-XIVe siècles, car il est reconnu comme « l’un des meilleurs exemples de la sculpture funéraire à l’aube du XIIIe siècle »
La vierge au chardonneret
L’autre pépite de l’église est cette exceptionnelle Vierge à l’enfant,
dite au Chardonneret, du XVème siècle. Le chardonneret est le petit oiseau que
tient l’Enfant Jésus. C’est un thème récurrent de l’iconographie, apparu dans
la statuaire gothique française au XIIIe siècle, et qui a connu une immense
fortune dans la peinture italienne du Trecento et de la Renaissance. Il annonce
de façon symbolique le sacrifice à venir du Christ lors de sa Passion : cet
oiseau se nourrit de chardon épineux, cela évoque en effet la Couronne
d’épines, alors que les taches rouges de sa tête renvoient au sang versé.
L’oiseau se trouve sur le manteau de la Vierge, épaule droite.
Fontaine Saint Blanchard
La légende veut que la fontaine, nichée entre Villenauxe-la-Grande et Nesle-la-Reposte ait diverses propriétés : elle favoriserait la pluie, soignerait divers maux tels les rhumatismes et permettrait aux femmes la buvant de tomber enceinte…
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