samedi 14 mars 2026

Ruines d'une Abbaye Royale, Reine de Saba, gisant d'un Abbé inconnu

 Abbaye Royale de Nesle-la-Reposte


Située dans le sud de la Marne (51), entre Brie et Champagne, à quelques kilomètres seulement de Nogent-sur-Seine et de Villenauxe-la-Grande, l’abbaye et son église Notre-Dame auraient été fondées par le roi Clovis et son épouse Clotilde, au Ve siècle. Une tour fut ensuite édifiée au XIe siècle. Mais cette abbaye bénédictine fut en grande partie détruite lors de la guerre des religions. En 1674, les derniers moines abandonnèrent définitivement les lieux pour s’installer à Villenauxe-la-Grande.

Là où les ondulations de la Brie s’adoucissent avant de céder la place aux premières terres champenoises, s’élève un lieu que l’on pourrait croire effacé, presque retiré du monde : l’abbaye royale de Nesle‑la‑Reposte. Aujourd’hui silencieuse, enchâssée dans un paysage de champs ouverts et de vallons discrets, elle fut pourtant, durant plus d’un millénaire, un point d’ancrage spirituel, politique et territorial.

La tradition — tenace, presque fondatrice — veut que Clovis et Clotilde aient établi ici, au Ve siècle, un premier sanctuaire dédié à Notre‑Dame. Qu’importe que l’archéologie ne puisse en confirmer chaque détail : cette origine royale dit quelque chose de l’importance symbolique du lieu, de son rôle dans la structuration des marges entre royaumes, diocèses et cultures. C’est une abbaye née dans un monde encore en transition, où les derniers échos de Rome se mêlaient aux premières affirmations du royaume franc.

[Nigella abscondita vel reposita fut fondée sous Clovis Ier roi des Francs à Nesle, dans un fond de vallon sous la protection de Saint Pierre. Elle appartenait à Saint-Benoit puis à saint-Vannes et comprenait une partie consacrée aux femmes et une autre aux hommes de chaque côté du chemin.
Renomée, De Guerrois et dom Martin le Rethélois remarquèrent que Saint Serein y étudia. En 1150, Simon, seigneur de Rethel fit d'importantes donations au monastère.]

Au XIᵉ siècle, une véritable église abbatiale s’élève : une architecture romane solide, charpentée, avec sa tour qui domine encore les vestiges. Elle marque l’entrée de Nesle‑la‑Reposte dans la grande famille des abbayes bénédictines, ces foyers de prière, de copie, d’accueil et de mise en valeur des terres. Autour d’elle, les bâtiments conventuels se développent, s’organisent, se transforment au fil des siècles. Au XVIᵉ siècle, une élégante maison abbatiale vient compléter l’ensemble, témoignant d’une période de relative prospérité.

Mais l’histoire des abbayes n’est jamais linéaire. Les guerres de Religion frappent durement Nesle‑la‑Reposte : incendies, destructions, dispersions. Le monastère, déjà fragilisé, ne s’en relèvera jamais totalement. Au XVIIᵉ siècle, l’érosion est telle que les moines prennent une décision irréversible : en 1674, ils quittent définitivement l’abbaye pour s’installer à Villenauxe‑la‑Grande, emportant avec eux la vie régulière, les manuscrits, les objets liturgiques, et tout ce qui pouvait encore être sauvé.

Dès lors, l’abbaye entre dans une longue période de silence. Les bâtiments, privés de leur fonction, se dégradent lentement. La Révolution achève ce que les siècles avaient entamé : ventes, démantèlements, réaffectations. Pourtant, malgré les ruines, quelque chose demeure. Une tour, des pans de murs, des lignes d’élévation, des traces de voûtes… autant de fragments qui racontent encore, à qui sait les lire, la puissance d’un lieu qui fut à la fois refuge, phare et frontière.

Classée Monument Historique au XXᵉ siècle, l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte est aujourd’hui un site privé, rarement accessible, mais toujours vibrant de cette présence ancienne que rien ne parvient à effacer. Elle appartient à ces lieux qui ne se livrent pas d’un coup : il faut les approcher avec lenteur, accepter leur part d’ombre, écouter ce que les pierres murmurent encore.

Car ici, dans ce repli discret du territoire, subsiste l’écho d’un temps où les rois fondaient des abbayes pour affermir leur pouvoir, où les moines façonnaient les paysages, où les sanctuaires structuraient les routes et les mémoires. Nesle‑la‑Reposte n’est plus un centre vivant, mais elle demeure un point fixe, une balise dans la longue histoire de la Champagne et de la Brie, un témoin fragile mais tenace de plus de quinze siècles d’occupation humaine.

Et peut‑être est‑ce là sa plus belle force : continuer d’exister, non par la monumentalité, mais par la profondeur du temps qu’elle porte encore en elle.

 


Chronologie commentée d’un sanctuaire millénaire aux confins de la Brie et de la Champagne

Ve siècle — Aux origines : la tradition de Clovis et Clotilde

La mémoire locale attribue à Clovis Ier et à son épouse Clotilde la fondation d’un premier sanctuaire à Nesle‑la‑Reposte.

Qu’elle soit légendaire ou partiellement fondée, cette tradition dit l’essentiel : dès le haut Moyen Âge, le site occupe une place stratégique dans un territoire encore en recomposition, entre Brie, Champagne et Sénonais.

Un sanctuaire royal, même modeste, structure les chemins, fixe les populations et inscrit durablement le lieu dans la géographie sacrée du royaume franc.

 XIᵉ siècle — L’édification de l’église abbatiale

C’est au XIᵉ siècle que l’abbaye prend véritablement forme.

On élève alors une église romane, massive, charpentée, dotée d’une tour qui domine encore les vestiges actuels.

Cette construction marque l’entrée de Nesle‑la‑Reposte dans la grande famille des abbayes bénédictines, ces foyers de prière, de copie, d’accueil et de mise en valeur des terres.

Le monastère devient un pôle structurant : il administre des terres, accueille voyageurs et pèlerins, participe à l’économie rurale, et s’inscrit dans le réseau religieux régional.

 XIIᵉ – XIIIᵉ siècles — Expansion et stabilité monastique

Les siècles médiévaux sont ceux de la consolidation.

Les bâtiments conventuels se complètent : cloître, salles communes, dépendances agricoles, espaces de travail.

L’abbaye vit au rythme de la règle bénédictine, dans une alternance de prière, de travail et d’étude.

Cette période est marquée par : une relative prospérité, une gestion efficace des terres, une influence locale réelle, et une stabilité qui permet au monastère de s’enraciner durablement.

 XVIᵉ siècle — Les guerres de Religion : ruptures et blessures

Le XVIᵉ siècle bouleverse l’équilibre.

Les guerres de Religion frappent la région, et l’abbaye subit : pillages, incendies, destructions partielles, dispersion de biens.

Pourtant, dans ce contexte troublé, on construit la maison abbatiale, élégante, témoignant d’une volonté de maintenir une présence monastique malgré les tensions.

Mais l’abbaye sort affaiblie, fragilisée, et son avenir s’assombrit.

 XVIIᵉ siècle — Déclin, lente érosion et départ des moines

Le XVIIᵉ siècle est celui de l’épuisement progressif, les ressources diminuent, les vocations se raréfient, les bâtiments se dégradent.

L’abbaye n’a plus la force de se relever.

En 1674, décision irréversible : les derniers moines quittent Nesle‑la‑Reposte pour s’installer à Villenauxe‑la‑Grande.

Ce départ marque la fin de la vie régulière sur le site.

L’abbaye devient un ensemble sans fonction, livré aux intempéries et aux usages locaux.

 XVIIIᵉ siècle — Révolution et démantèlement

La Révolution française accélère la disparition.

Les biens ecclésiastiques sont vendus, les bâtiments morcelés, les matériaux récupérés.

L’abbaye cesse d’exister comme entité cohérente.

Elle entre dans une longue période de silence, réduite à l’état de ruine rurale.

 XIXᵉ – XXᵉ siècles — Redécouverte érudite et protection patrimoniale.

 Au XIXᵉ siècle, les érudits locaux redécouvrent le site.

Les premières descriptions apparaissent dans les monographies régionales, attirant l’attention sur les vestiges encore visibles.

 Au XXᵉ siècle, la prise de conscience patrimoniale se concrétise :

1942 : premiers classements aux Monuments Historiques,

1971 : protections complémentaires.

1985 : Je visite le lieu avec le Grand-Maître de la Loge Rosicrucienne de Paris. J’organise la fête de la Pyramide au château de Montaiguillon à 20 km de là, nous attendons 6 à 700 personnes et je voudrais pouvoir faire visiter les ruines de l’abbaye à quelques personnalités venues des Etats-Unis. Le propriétaire est Professeur en cancérologie à Paris et nous dit qu’une patte d’oie (symbole de la reine Pédauque Reine de Saba) est gravée dans la maison, mais où ? Elle serait une des clefs pour soigner le cancer… ? Il nous indique :

« L’abbaye de Nesle-la-Reposte, jamais restaurée, cachée au fond d’un vallon, en ruine, exerce un pouvoir de fascination. Ses murs éventrés, ses pierres en suspension sont comme une promesse de révélation sur le visiteur qui la contemple. Mais le lieu fait fantasmer depuis longtemps si l’on en juge par le lien qui l’associe à Clovis, roi des Francs…

Si la toponymie avance que Nesle-la-Reposte trouverait son origine dans Nigella abscondita vel reposita, abbaye noirâtre (du fait qu’elle est cachée) et enterrée dans un fond, la tradition populaire l’affilie à Clovis. On dit que Clovis ayant posé son camp à cet endroit pour y dormir, après le divertissement de la chasse, déposa son manteau, et, le lendemain, le trouva transpercé par un épi de nigelle, d’où le nom Nigella Reposita…

Une autre légende l’associe à Clovis pour la blancheur du lieu…Clovis marche vers Tolbiac (près de Cologne) pour y combattre les allemands. Il arrive vers le soir dans cette contrée sauvage où il commence à neiger. Pendant la nuit la neige tombe abondamment dans les environs mais ne saupoudre que légèrement le camp… Face à ce phénomène « extraordinaire », il nomma ce lieu Nigella reposita, petite neige tombée…

Si ces légendes relèvent du folklore populaire, elles s’enracinent malgré tout dans un terreau historique… L’historien provinois, François Verdier, s’est penché sur l’origine de cette tradition en s’appuyant en particulier sur des écrits conservés pour la plupart aux Archives de l’Aube. Tout d’abord, le texte de la fondation de l’abbaye, recopié par des moines au fil du temps a été malmené.

Si dans cette charte datée de 850, l’empereur Lothaire confirmait un diplôme de Louis le Pieux en faveur de Nesle, les copies ont transformé Lothaire en Clotaire (fils de Clovis) et Louis en Clovis…

Dans un autre texte, une description du portail de l’abbaye, disparu au moment de la Révolution, identifie Clotilde (épouse de Clovis) comme la Reine qui tient en main les tablettes de la fondation de l’abbaye.

Les interprétations modernes identifient ce personnage (avec un pied palmé) comme étant la Reine de Saba, image de l’Eglise des Gentils accourant pour entendre la parole du Sauveur…

Nul doute que l’ombre de Clovis continuera de planer longtemps sur l’abbaye…à moins que des investigations universitaires bienvenues précisent cette question, ou bien que des fouilles mettent au jour un étage mérovingien… ou carolingien… »

Le propriétaire qui demeurait dans les anciens greniers et granges transformés en une superbe maison près de l’entrée du lieu, est décédé d’un cancer, 10 ans plus tard,  sans trouver la trace de la Reine de Saba.

Superstitions ou coïncidences, tous les propriétaires de ce lieu sont décédés pour causes de cancer.

 L’abbaye, bien que privée, est désormais reconnue pour sa valeur historique et architecturale, les nouveaux propriétaires ont créé une association pour la sauvegarde des ruines.

L'habitation de nos jours


XXIᵉ siècle — Un lieu silencieux mais habité par la mémoire

Aujourd’hui, l’abbaye royale de Nesle‑la‑Reposte est un site privé, rarement accessible, mais toujours vibrant de cette densité historique que les siècles n’ont pas effacée.

Ses vestiges — tour, murs, lignes d’élévation — racontent encore : la longue durée des implantations religieuses, la fragilité des monuments face aux conflits, la persistance des lieux même après la disparition des communautés, la manière dont un territoire conserve la mémoire de ses sanctuaires.

Nesle‑la‑Reposte n’est plus une abbaye vivante, mais elle demeure un point fixe, un témoin, un fragment de la grande histoire religieuse et politique de la Champagne.


Villenauxe‑la‑Grande


Linteau en haut-relief - XIIe s. provenant de Nesle-la-Reposte
Signalé en 1836, perdu puis retrouvé en 1924, il passe en 1930 dans le commerce. 
Son propriétaire, Madame P. Ornati, antiquaire à Villenauxe l'a vendu à l'État le 3 février 1970. 
Il se trouve actuellement en l'église St Pierre et St Paul de Villenauxe la grande.


Chronique d’une terre monastique, d’un bourg façonné par les siècles et d’un héritage venu de Nesle‑la‑Reposte.

 Villenauxe est un gros bourg situé à 3 km de Nesle-la-Reposte, et dont la silhouette, dominée par la masse imposante de l’église Saint‑Pierre‑et‑Saint‑Paul, raconte à elle seule mille ans d’histoire religieuse, économique et humaine.

Et c’est ici, en 1674, que les derniers moines de l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte trouvèrent refuge, apportant avec eux un héritage spirituel et matériel qui allait marquer durablement la ville.

 I. Un bourg ancien, né des routes et des terres fertiles

Bien avant l’arrivée des moines, Villenauxe‑la‑Grande était déjà un lieu de passage et d’échanges.

Sa position, à la charnière de plusieurs territoires, en faisait un point de contact entre cultures rurales, marchés régionaux et influences religieuses.

Les terres y étaient fertiles, les forêts proches, les voies anciennes nombreuses.

Le bourg se développe autour d’un noyau primitif, probablement dès le haut Moyen Âge, et s’organise progressivement autour de son église, de ses artisans et de ses exploitations agricoles.

 II. L’église Saint‑Pierre‑et‑Saint‑Paul : un monument qui porte la ville

 Impossible d’évoquer Villenauxe‑la‑Grande sans s’arrêter sur son église, véritable cathédrale rurale.

Édifiée entre le XIIIᵉ et le XVIᵉ siècle, elle mêle harmonieusement gothique rayonnant, flamboyant et éléments plus tardifs.

Ses caractéristiques majeures : une nef ample et lumineuse, un transept puissant, un chœur élancé, des vitraux remarquables, une statuaire d’une grande finesse.

Ce monument n’est pas seulement un édifice religieux : c’est le cœur identitaire de Villenauxe, un repère visuel et symbolique qui structure le paysage et la mémoire collective.

 III. 1674 : l’arrivée des moines de Nesle‑la‑Reposte

Lorsque l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte s’effondre sous le poids des siècles, des guerres et du manque de ressources, les derniers bénédictins prennent une décision irréversible : quitter leur monastère ancestral pour rejoindre Villenauxe‑la‑Grande.

Ce transfert n’est pas anodin.

Il apporte au bourg : des manuscrits, des objets liturgiques, des archives, un savoir‑faire spirituel et administratif, une continuité monastique qui se greffe sur la vie paroissiale.

Villenauxe devient alors, pour un temps, l’héritière directe de Nesle‑la‑Reposte.

Ce passage de relais inscrit la ville dans une histoire religieuse plus vaste, qui dépasse largement son périmètre.

 IV. Un bourg façonné par l’artisanat, la vigne et les échanges

Au fil des siècles, Villenauxe‑la‑Grande développe une économie diversifiée : agriculture, artisanat, commerce local, exploitation des ressources forestières, et, plus tard, viticulture et activités liées au champagne.

La ville devient un centre actif, où se croisent marchands, cultivateurs, artisans et voyageurs.

Les foires et marchés rythment la vie locale, tandis que les maisons de pierre, les cours intérieures et les ruelles témoignent d’une prospérité modeste mais réelle.

 V. XIXᵉ – XXᵉ siècles : modernisation, mutations et préservation

Comme beaucoup de bourgs ruraux, Villenauxe‑la‑Grande traverse les transformations du XIXᵉ siècle : nouvelles voies de communication, évolution des pratiques agricoles, développement des services publics, recomposition du tissu urbain.

L’église, elle, bénéficie de restaurations successives, qui permettent de préserver son architecture exceptionnelle.

La ville conserve son caractère, sa silhouette, son ancrage dans la longue durée.

 VI. Aujourd’hui : un bourg vivant, héritier d’un double passé

Villenauxe-la-Grande est aujourd’hui un bourg vivant, où l’on perçoit encore : l’empreinte médiévale, la présence monastique héritée de Nesle‑la‑Reposte, la force de son église, la continuité des paysages agricoles, la mémoire des artisans et des familles qui ont façonné le lieu.

C’est une ville qui ne se donne pas d’un coup : elle se découvre par couches, par détails, par traces.

Elle appartient à ces territoires où l’histoire n’est pas un décor, mais une matière vivante, inscrite dans les pierres, les rues, les toponymes et les habitudes.

 Conclusion — Villenauxe‑la‑Grande, la gardienne d’un héritage venu d’ailleurs

En accueillant les moines de Nesle‑la‑Reposte en 1674, Villenauxe‑la‑Grande a absorbé une part de leur histoire, de leur mémoire et de leur spiritualité.

Elle est devenue, sans le chercher, la continuatrice d’un monastère disparu, la dépositaire d’un héritage qui dépasse ses frontières.

Aujourd’hui encore, cette filiation silencieuse relie les deux sites :

Nesle‑la‑Reposte, la mère ancienne, effacée mais vibrante ;

Villenauxe‑la‑Grande, la fille durable, vivante, structurée autour de son église monumentale.

Deux lieux, deux temporalités, une même ligne de transmission.


Les liens historiques entre Nesle‑la‑Reposte et Villenauxe‑la‑Grande

Deux lieux, une continuité monastique, un territoire partagé

1. Origines et ancrage territorial

1.1. Nesle‑la‑Reposte : le sanctuaire ancien

Tradition de fondation par Clovis et Clotilde (Ve siècle).

Implantation sur un point de contact entre Brie, Champagne et Sénonais.

Premier pôle religieux structurant du secteur.

 1.2. Villenauxe‑la‑Grande : le bourg ancien

Développement précoce autour des voies et des terres fertiles.

Position stratégique sur les routes régionales.

Présence d’une communauté paroissiale bien établie.

→ Lien : deux lieux nés de la géographie, chacun occupant une fonction complémentaire : sanctuaire / bourg.

 2. Le Moyen Âge : deux trajectoires parallèles

2.1. Nesle‑la‑Reposte

Construction de l’église abbatiale au XIᵉ siècle.

Développement bénédictin : cloître, dépendances, terres.

Influence religieuse et économique locale.

2.2. Villenauxe‑la‑Grande

Construction progressive de l’église Saint‑Pierre‑et‑Saint‑Paul (XIIIᵉ–XVIᵉ).

Structuration du bourg autour de l’artisanat et de l’agriculture.

Affirmation d’un pôle paroissial puissant.

→ Lien : deux centres religieux complémentaires, l’un monastique, l’autre paroissial.

 3. XVIᵉ siècle : crises et recompositions

3.1. Nesle‑la‑Reposte

Guerres de Religion : destructions, incendies, pertes.

Fragilisation durable de la communauté monastique.

Construction malgré tout de la maison abbatiale.

 3.2. Villenauxe‑la‑Grande

Bourg plus résilient grâce à son tissu économique.

L’église paroissiale continue de s’embellir.

Rôle accru dans la vie religieuse locale.

→ Lien : Villenauxe devient le pôle stable quand Nesle vacille.

 4. 1674 : le basculement — le transfert des moines

4.1. Départ de Nesle‑la‑Reposte

Déclin irréversible.

Manque de ressources, bâtiments dégradés.

Décision de quitter l’abbaye.

 4.2. Arrivée à Villenauxe‑la‑Grande

Accueil des derniers bénédictins.

Transfert de biens : manuscrits, archives, objets liturgiques.

Continuité spirituelle assurée dans un nouveau cadre.

→ Lien majeur : Villenauxe devient l’héritière directe de Nesle.

Transmission d’un patrimoine matériel et immatériel.

5. XVIIIᵉ – XIXᵉ siècles : destin croisé des deux sites

5.1. Nesle‑la‑Reposte

Révolution : ventes, démantèlements, ruines.

Perte de cohérence architecturale.

Silence et abandon.

5.2. Villenauxe‑la‑Grande

Bourg actif : agriculture, artisanat, commerce.

Modernisation progressive.

L’église devient le monument majeur du secteur.

→ Lien : Villenauxe porte désormais seule la mémoire religieuse locale.

 6. XXᵉ – XXIᵉ siècles : mémoire, protection, héritage

6.1. Nesle‑la‑Reposte

Classements Monuments Historiques (1942, 1971).

Reconnaissance patrimoniale malgré l’état fragmentaire.

Site privé, mais chargé d’une densité historique exceptionnelle.

 6.2. Villenauxe‑la‑Grande

Préservation et restauration de l’église.

Bourg vivant, héritier d’un double passé : paroissial et monastique.

Identité façonnée par la longue durée.

→ Lien : deux lieux complémentaires dans la mémoire régionale.

L’un est la racine, l’autre la continuité.

 7. Synthèse — Une relation en trois mots : Transmission, Déplacement, Survivance

Transmission : Villenauxe reçoit l’héritage spirituel et matériel de Nesle.

Déplacement : le centre religieux se déplace physiquement en 1674.

Survivance : les deux sites portent encore, chacun à leur manière, la trace du monachisme bénédictin.

 

 XXIe siècle :

Les nouveaux propriétaires du site, avec quelques riverains de l’abbaye, désespérés de voir la « Tour de Nesle » menacée de ruine depuis de longues années ont eu le courage d’aborder le problème posé par ce joyau laissé à l’abandon, et d’y inviter les experts du Patrimoine, dont le diagnostic a été sans appel : pour Mme Laurence Philippe, ingénieur du Patrimoine, l’église abbatiale est « à classer en péril » avec une « vitesse de dégradation rapide » et « les risques de perte de matière, voire d’effondrement sont réels » : objectif premier la consolidation, avant restauration en profondeur, de la tour de l’église qui, selon la formule d’un professionnel du bâtiment, « ne tient plus debout que par habitude »


Abbaye Royale de Nesle-la-Reposte (51) en 2024


Les spécialistes ont tous évoqué un risque d'effondrement. En synthétisant leurs analyses sur les faiblesses et les fragilités du bâtiment, on peut envisager trois scénarios catastrophe, du moins grave au plus irrémédiable.

1er scénario-catastrophe :

C'est la partie haute des murs de la tour et des bas-côtés qui pourrait s'écrouler, là où le temps et les intempéries ont rongé le mortier et laissé des pierres qui "ne tiennent plus que par habitude".

 L’église perdrait entre deux et quatre mètres de hauteur sur toutes ses arases et les "créneaux" de la tour n'existeraient plus.

C'est affligeant mais encore réversible : avec des travaux certainement plus coûteux qu'une consolidation préventive, on pourrait encore envisager de remonter les murs écroulés.

2ème scénario-catastrophe :

Sur la face principale de la tour, la fissure déjà présente entre le créneau de droite et l'ouverture située en dessous se prolongerait en diagonale et c'est un triangle correspondant à la moitié de la façade qui s'écroulerait, tout comme l'a fait vers 1900 le côté sud de la tour.

Un scénario irréversible et cumulatif avec le précédent, puisque l'effondrement de plusieurs dizaines de tonnes de maçonnerie ne manquerait pas de mettre à terre tous les hauts des murs, comme évoqué précédemment. À ce stade, on peut se demander s'il serait encore envisageable de restaurer une ruine amputée de la moitié de ses hauts et impossible à rebâtir.

3ème scénario-catastrophe :

Encore plus radical, c'est cette fois la fissure présente entre le milieu de l'arche principale et la baie située au-dessus qui ferait céder cette arche en emportant l'intégralité des 23 mètres de cette "tour de Nesle" emblématique de ce petit village.

« De la ruine romantique que nous espérons réussir à consolider ne subsisterai plus que quelques pans de mur, peut-être les trois piliers de la tour... et une montagne de gravats ».

 

HISTOIRE DE L'ABBAYE BÉNÉDICTINE DE NESLE-LA-REPOSTE



1     Au haut Moyen-Âge, des moines aurait en effet été les premiers à s’implanter au creux du vallon de la rivière de la Noxe (un affluent de la Seine dénommée autrefois Barbuise) défrichant la forêt pour édifier leur abbaye et rendre les terres arables.

Le monastère constitue en tout cas l’implantation humaine la plus ancienne documentée sur le flanc ouest de cette partie haute du vallon.

L’arrivée des moines en ces lieux daterait du 5ème siècle de notre ère, selon une tradition rapportant que le roi Clovis et son épouse Clotilde auraient fondé l’établissement.

Ce qui est avéré est qu’en 841, l’abbaye est sous la protection de Lothaire, petit-fils de Charlemagne.

Le monastère était alors « plac[é] sous le vocable de Saint-Pierre ou de Notre-Dame qui prévalut, elle était située dans le pagus Mauripensis (Morvois) au bord de la Balbucia (Barbuise) [1] », nom ancien de la Noxe sur cette partie de son cours.

Il aurait été un temps double, réunissant moines et moniales.

Le monastère connut une période de relative prospérité entre le 11ème et le 13ème siècles, période dans laquelle s'inscrit l’époque de construction de l’abbatiale parvenue jusqu’à nous mais à l’état de ruine.

Elle a pu subir des dommages durant la guerre de Cent Ans, car au 15ème siècle des combats eurent lieu au château de Montaiguillon situé à proximité, où se réfugia un temps les moines, et d’où des bandes ou les Anglais pillèrent aussi la région [2].

En 1567-1568, durant la première guerre de religion, une troupe huguenote saccagea les lieux.

Malgré une restauration partielle et une reprise en main de la vie religieuse au 17ème siècle, en 1674 les derniers moines, demandèrent la permission de rejoindre la ville proche de Villenauxe (en contrebas du vallon, dans l’Aube).

Ils persuadèrent Louis XIV et purent rejoindre une demeure récemment acquise vers

1677.

Le logis abbatial, seul édifice quasi entièrement parvenu jusqu’à nous, fut transformé en prévôté [3].

Rien ne subsiste du reste des bâtiments conventuels, notamment du cloître et de ses dépendances qui se situaient au sud de l’église, si ce n’est un édifice voûté d’un étage (entrée du complexe et ancien grenier ?), aujourd’hui transformé en habitation (le long de la rue de Villenauxe).

 2. L’église abbatiale de Notre-Dame de Nesle-la-Reposte

L’édifice adopte un plan traditionnel en forme de croix latine orientée.

La nef et ses bas-côtés comportaient sept travées sur piles.

La croisée du transept était dominée par une tour carrée de trois étages.

Le chœur était surélevé du fait de la présence d’une crypte – dont les accès se faisaient par deux escaliers dans les piles sud de la croisée ainsi que par la chapelle sud – et cet ensemble se terminait en abside.

Les croisillons donnaient accès à deux chapelles rectangulaires situées de part et d’autre de l’abside.

Le cloître était situé au sud du transept et de la chapelle sud du croisillon.

La façade principale comportait un portail royal axial et sans doute une seconde entrée au nord (dans le sud de la façade est aménagé un escalier en colimaçon éclairé par des fenêtres en forme de meurtrières qui permettait sans doute d’accéder aux combles).

 

Chronologie générale de sa construction puis de sa destruction et abandon :

 La ruine étudiée ici constitue l’ancienne église abbatiale de Notre-Dame de Nesle-la-Reposte.

L’église dont on conserve aujourd’hui en partie l’élévation sur presque toute son emprise d’origine – sauf le bas-côté nord – apparaît comme une construction assez homogène.

La campagne de construction principale est considérée comment ayant été menée entre les 11ème siècle (datation proposée principalement pour la croisée du transept, sa tour [4] ainsi que pour la crypte [5]) [6] – phase « romane » – et la fin du 12ème siècle (le portail en façade, démembré, est de la fin de ce siècle [7]), avec des interventions probables ou documentées au siècle suivant – phase « gothique ».

Aucun témoignage matériel d’une église antérieure ne nous est parvenu dans l’état actuel de la recherche.

La façade principale et la nef sont semi-enterrées, et furent édifiées ainsi, comme les marches d’accès à la nef au niveau de l’ancien portail le prouvent.

En outre, la seule reprise – avec décrochement – de maçonnerie ancienne décelée actuellement sur la structure en élévation se situe entre le pilastre adossé à la façade séparant la nef du bas-côté sud et l’emplacement de l’ancien escalier dans œuvre qui devait mener aux combles.

On peut dès lors s’interroger si l’édifice dans cette partie-ci n’est pas semi-enterré du fait de l’utilisation d’un niveau ancien et/ou qu’il a fallu aménager le flanc de colline pour implanter un si large édifice, ce qu’une crypte, à l’autre bout du bâtiment et dans une zone en déclivité par rapporte à la zone centrale, laisse supposer [8].

Les deux premières rangées de piles de la nef du côté de l’entrée sont plus fortes que les autres du côté du transept et une au moins possède aussi une base biseautée : il pourrait s’agir d’un changement de parti en cours de construction, entre une section « romane » et une autre « gothique ».

Les bras du transept et leurs chapelles ouest attenantes dateraient, en prenant en compte une fourchette large, des 12ème-13ème siècles – à affiner ultérieurement, ce que rend possible l’étude stylistique des formes des ouvertures, des bases et d’un chapiteau, ainsi que des contreforts mais aussi des bandes de grès sur l’extérieur du mur pignon nord du bras nord du transept.

Il convient enfin de préciser que l’angle du mur extérieur de la chapelle sud n’est pas jointé à celui de l’abside.

La disparition du bas-côté nord aurait comme terminus ante-quem 1567, mais aucune trace de mur de clôture n’est visible, pas même à sa supposée intersection avec le bras nord du transept – un bras difficile cependant à étudier du fait de la végétation qui le recouvre encore.

Au niveau de l’ouverture en tiers-point (qui a perdu son parement) délimitant autrefois le bas-côté nord du transept, on observe un changement dans les matériaux et formes dans les bases des anciens pieds-droits : l’un est la face droite du pilier du transept et comme le reste de cette structure est rectangulaire et paré de pierre de Resson ; l’autre est en grès avec base biseautée.

Cet espace a été partiellement comblé ultérieurement en deux temps : une ouverture plus restreinte a été aménagée avant d’être elle aussi bouchée.

L’ensemble des piles nord de la nef semblent avoir été reprises en même temps que des murs étaient établis entre elles, clôturant ainsi une nef amputée de son bas-côté nord.

Il est avéré que l’ensemble fut en partie détruit durant la première guerre de religion puis restauré partiellement – la nef est décrite à l’état de ruine [9] au moins depuis cette période – autour du chœur et du transept.

Le mur scandé des piles aurait formé dès lors une clôture sécurisée au bâtiment conventuel toujours existant qui est situé à ses abords.

L’édifice serait définitivement abandonné à partir des années 1670.

En 1677, la communauté ayant rejoint Villenauxe, le portail royal sur la façade principale fut déposé pour être remonté au fronton d’une nouvelle église construite sur le flanc droit de leur habitation, avant d’être détruit après la Révolution (connu par une gravure d’après sa translation et par de nombreux fragments).

L’arrêté d’inscription au titre des monuments historiques date du 12 octobre 1942 et concerne l’ensemble du transept ruiné considéré du 11ème siècle, « y compris les pans de murs de la tour qui surmontent la croisée de l’ancienne église [10] » [11].

 

Description

Façade et nef

De la façade, il ne reste que la base.

Les murs de part et d’autre de l’ancien porche central sont échancrés suite à l’effondrement des parties hautes (qui comportait une ouverture au droit du portail) et à la dépose du portail durant les années 1670.

Il ne reste plus qu’un bloc en pierre de blocage au nord alors qu’une partie d’ouverture qui comportait un décor de colonnes était encore présent dans le prolongement du mur de façade vers 1900[12], à l’intérieur de la propriété mitoyenne.

Au droit de cet ensemble part l’actuel mur de clôture mitoyen, semi-enterré en extérieur, monté autrefois autour des piles délimitant nef et bas-côté nord.

La partie sud de la façade est en partie en élévation jusqu’à l’angle sud et comporte des grès grossièrement taillés sur les parties hautes, au niveau de ce qui devait être la limite entre le haut du portail et l’ouverture qui le couronnait.

Au sud, des ouvertures en forme de meurtrières éclairent encore le reste de l’escalier à vis dans œuvre qui s’ouvrait dans le bas-côté sud.

L’angle extérieur de la façade principale avec celle du collatéral sud, semble avoir été repris en partie au mortier de ciment mais apparaît être d’origine et comporte un chaînage en grès.

Le mur sud en retour, semi-enterré, est aussi partiellement conservé sur quelques assises, jusqu’au niveau de l’avant-dernière travée avant le transept – où il n’était sans doute plus en partie sous terre autrefois. Il apparaît décelable jusqu’aux abords d’une pile qui constitue le vestige de l’angle sud-ouest du bras sud du transept.

À proximité de l’angle, il existe à l’intérieur de l’édifice (car enterré au dehors), la base d’une ouverture comblée.

Au devant du portail, des dalles et pierres de tailles – toutes à leurs emplacements d’origines ? – sont agencées en une série de cinq marches droites sur trois côtés dont une se prolonge pour servir d’ancien seuil au portail.

Des agencements de pierre de tailles – quoique déplacées en partie pour certaines – de part et d’autre de l’ancienne ouverture nous conservent l’essentiel de la base des montants d’origine.

Trois éléments moulurés formant peut être bases de l’ancien portail royal viennent même d’être mises à jour sur les deux faces. Une reconstitution de ce dernier s’avère dès lors possible. Elle est projetée en partenariat avec les musées de Châlons-en-Champagne et l’Université de Neuchâtel (Suisse).

L’ancien seuil passé, une volée de 4 marches semi-circulaires permettent aujourd’hui encore d’atteindre le sol de la nef.

Dans la partie sud de la façade, des ouvertures rectangulaires du type d’une meurtrière dont une parfaitement conservée (en pierre de Resson) éclairait un escalier à vis dans œuvre.

Celui-ci, accessible depuis le collatéral sud, est partiellement conservé et pourrait avoir mené aux combles.

La nef, profonde de sept travées plus ou moins égales [13], était cantonné de bas-côtés [14].

Presque toutes les piles, de dimensions variables, sont conservées aujourd’hui encore dans leur état d’origine au moins sur quelques assises.

Au niveau de la pile engagée nord de la façade arrière, un tailloir en biseau pourrait être à son emplacement d’origine et nous offrirait donc le niveau d’élévation d’origine général des piles de la nef, ce qui correspond à l’état actuel des piles Nords qui ont cependant peut-être été reprises lorsqu’elles furent intégrées pour former un nouveau mur continu sur la partie nord de la nef.

Quant à la pile engagée en pendant, très partiellement conservée, elle présente au-dessus un départ de voûte qui a perdu son parement d’origine – mais il apparaît possible d’en redonner la courbe d’origine.

Il est possible qu’à l’autre extrémité de la nef, une maçonnerie en blocage de forme légèrement triangulaire partant des deux piles de la croisée du transept et à même hauteur que ce départ de voûte puisse constituer deux autres témoignages du voûtement de cette partie de l’édifice.

Selon Tillet, « la nef et les bas-côtés devaient être couverts par une charpente apparente, comme celle de l’église de Saint-Nicolas [-la-Chapelle (Aube)], et les arcs en plein cintre des travées retombaient sur des tailloirs en biseau, comme à Château

Landon et à Saint-Nicolas. De même que dans ces deux églises, le mur de la nef, audessus de la charpente des bas-côtés, devait être percé de petites fenêtres en plein cintre et les bas-côtés prenaient jour par de petites baies pratiquées dans les murs latéraux ».

 Croisée du transept et tour-clocher

Tillet observe à juste titre que « la croisée du transept était formée par quatre gros piliers reliés par des arcs en plein cintre qui soutenaient la tour carrée ; ces piliers étaient flanqués de deux colonnes engagées dont nous avons retrouvé les bases [toujours présentes], et de deux contreforts destinés à contrebuter la poussée des arcs. Le même principe de constructions se retrouve à Saint-Ayoul de Provins », mais à une échelle plus monumentale.

Toujours selon Tillet, « le carré du transept devait être couvert par une voûte d’arêtes, comme à Saint-Nicolas, ou par une coupole, comme à Saint-Loup-de-Naud ; quant aux croisillons, ils étaient très probablement voûtés en berceau » mais on ne décèle aucun départ de voûte en maçonnerie, seulement des échancrures dans les assises de pierre qui semblent indiquer des planchers droits dans le carré ainsi que du côté de la nef – sont néanmoins conservés deux éléments de tailloirs en biseau : à l’angle nord-ouest de la pile nord-ouest (ancien niveau de l’arc triomphal ?) ainsi qu’à l’angle sud-ouest de la croisée.

À l’aplomb des deux des quatre arcs plein cintres encore présents, s’élèvent une partie de la tour clocher de plan carré.

Elle avait trois étages initialement et était percées d’ouvertures (une au moins sur deux faces permettant l’accès aux combles – dont une murée – ; deux puis trois fenêtres voûtées plein cintre aux étages supérieurs).

Sa façade est la mieux préservée ; la façade sud n’est conservée que partiellement – après un éboulement d’une partie de celle-ci et d’un reste de la face nord au tournant du siècle dernier.

 Transept, abside et chapelles latérales

Le transept possède des bras nord et sud de dimensions légèrement différentes.

Celui du nord – au moins – servit autrefois de chapelle [15].

Ce dernier espace est la partie la mieux conservée en élévation avec la tour.

Il semble posséder une homogénéité propre (peut-être simplement à cause de son état de conservation unique).

Il comporte surtout des ouvertures en arc brisé, donnant autrefois accès au bas-côté nord ou à la chapelle Est qui s’ouvre sur ce croisillon, ou formant fenêtres – une large qui structure le mur nord ; une plus petite qui orne le mur ouest (au-delà du bas-côté nord donc), les deux avec voûtes pénétrantes –.

Une exception est celle en berceau similaire aux ouvertures ménagées dans la tour et dorénavant bouchée sur le mur est, l’aplomb de l’ouverture ménagée vers la chapelle.

Et alors que les montants et les claveaux de cette dernière sont en grès, les autres ouvertures furent assemblées de pierre de Resson.

Le pignon, très partiellement préservé (il se retrouve presque en entier sur des créations graphiques du 19ème siècle), conserve la base et des éléments in situ d’un oculus qui éclairait soit l’intérieur de l’église soit les combles.

De part et d’autre de l’ancien chœur en abside, ont été aménagées les chapelles qui ouvrent sur le transept, mentionnées précédemment.

De format rectangulaire, elles sont assez conservées pour qu’on y observe des éléments de leur voûtement en croisée d’ogives : bases et sections de colonnes engagées de deux formats différents, dans la chapelle nord ; chapiteau à décor végétal encore pris dans la maçonnerie au-dessus d’un sommaire corbeau dans la chapelle sud ; départ de voussures dans les deux espaces.

Les premières assises des piedroits de l’arc brisé délimitant le croisillon de la chapelle nord sont conservées ; son parement est en pierre calcaire fin, du même type, semble

t-il, que les éléments de voûtement conservé dans cette chapelle.

Elle était éclairée au moins par une fenêtre percée dans le mur nord dont la base encore conservée ressemble à celles du croisillon nord.

 Chœur et crypte

Le chœur est quasi entièrement démoli mais les ruines forment encore un arc de cercle à l’extérieur.

Une source du 17ème siècle indique que le chœur liturgique s’étendait sur une partie de la croisée du transept [16] et une abside [17] surélevée (de six ou sept marches [18]) terminée par un cul de four, car établie sur une crypte dont on conserve la base – mises à jour par d’anciens propriétaires après avoir été comblée avant 1630.

Il s’agit, selon Dimier, qui serait venu étudier le résultat de ces fouilles privées et cachées, d’une « petite crypte de trois nefs et de trois travées, dont les voûtes, entièrement effondrées, reposaient sur deux rangées de deux colonnes, dont on voit encore la plupart des bases en place. À l’est, le petit sanctuaire de 2 m 25 de large et de près de 3 m de profondeur se termine par une abside en hémicycle. Il est cantonné de deux absidioles d’un mètre de large et d’1 m 50 de profondeur, également terminées en hémicycle. […] Nous sommes donc en présence d’une petite crypte à laquelle on accédait par deux escaliers tournants, symétriquement placés autour des deux piliers est de la croisée. […] [L]e plan ne présente guère de particularité qui puisse servir à fixer une date. Quant aux quelques bases de colonnes encore en place, elles sont ornées d’une tore, d’une simple scotie, d’un filet et d’un second tore à peine plus épais que le premier. C’est le profil-type de la base toscane classique, très employée dans le cours du XIe siècle. […] Il semble donc que cette crypte fut construite lors de la construction de l’église, au XIe siècle, à l’endroit où le terrain présente une brusque et forte déclivité, afin de pouvoir ensuite élever le chevet au même niveau que la nef ».

 

[1] Crété-Protin.

[2] Pignard-Péguet, p. 732 ; Délivré, p. 64 ; Mémoires de pierre, p. 33.

[3] Sa façade, ses toitures ainsi que la chambre de labbé au premier étage (avec sa cheminée et ses poutres sculptées médiévales), sont inscrites au titre des monuments historiques.

[4] Voir plus loin.

[5] Dimier.

[6] Dossier d’inscription ; Dimier – qui date cependant tout l’ensemble de cette époque jusqu’au portail pourtant du 12ème siècle.

[7] Tillet ; Erlande-Brandebourg ; Laurence Terrier Aliferis (à paraître).

[8] Durant des intempéries, l’eau de la nappe phréatique affleure.

[9] Seules deux petites chapelles y sont encore mentionnées au début du 17ème siècle, Desguerrois.

[10] Fiche MP ???

[11] L’essentiel de l’édifice conservé est dans la partelle communale C 210 (mais une partie détruite depuis une date non déterminée, comprenant la partie nord de l’ancienne façade principale le bas-côté nord se situeraient sur les parcelles C 207 et C 553)

[12] Tillet.

[13] Dimier

[14] Pour toute trace des bas-côtés nord, il ne reste que les piles.

[15] Était-ce un faux-transept ?

[16] REF.

[17] Sur la partie basse de la pile Sud-Est, on constate quelques assises de pierres qui semblent établies en arc de cercle.

[18] On en compte au moins 6 ou 7 encore en place pour l’accès menant d’une chapelle latérale sud à l’abside.


 LA REINE PÉDAUQUE – REINE DE SABA


 La Reine Pédauque et la Reine de Saba n’ont jamais été liées par l’histoire, mais l’imaginaire symbolique, hermétique et populaire les a rapprochées jusqu’à en faire deux visages d’un même principe féminin. Les chroniqueurs médiévaux décrivent la Pédauque comme une souveraine toulousaine marquée d’un pied d’oie, pè d’auca, signe étrange qui la distingue du commun. Les traditions juives et arabes attribuent à la Reine de Saba un pied velu, un pied d’oiseau ou un pied de chèvre, détail qui, dans les récits anciens, sert à éprouver sa nature véritable. Ce motif du pied non humain devient, dans l’ésotérisme occidental, un sceau initiatique : la marque corporelle signale une femme qui n’appartient pas entièrement au monde humain, une souveraine liminale, gardienne d’un savoir ancien. Le pied anormal n’est pas une difformité mais un indice, celui d’une nature hybride, d’une connaissance qui dépasse les limites du monde ordinaire.

 Historiquement, la Reine de Saba apparaît dans les textes bibliques comme une souveraine du Sud, probablement d’Arabie ou d’Éthiopie, venue éprouver la sagesse de Salomon. Les traditions éthiopiennes en font la mère de la lignée royale. Les traditions arabes la décrivent comme une femme d’une beauté étrange, dont le pied trahit une origine non humaine. La Reine Pédauque, elle, appartient au folklore occitan : fille d’un prince païen, convertie par saint Saturnin, marquée par une maladie qui aurait transformé ses pieds. Rien ne les relie historiquement, mais les deux récits portent la même structure : une reine étrangère, un signe corporel, une fonction initiatique. Les érudits du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, fascinés par les correspondances symboliques, ont vu dans cette convergence un écho d’un mythe plus ancien, celui de la souveraine marquée, détentrice d’un savoir transmis par les anciens.

 L’oie, dans les traditions européennes, n’est pas un animal banal. Elle est guide, messagère, psychopompe, protectrice des voyageurs, symbole de sagesse féminine. Le pied d’oie devient un signe de passage, un marqueur de seuil. Les sculptures médiévales représentant des femmes royales avec un pied d’oiseau ne sont pas des fantaisies : elles codent un rôle initiatique. Dans cette lecture, la Reine Pédauque n’est plus une figure locale mais une initiatrice, une femme qui porte dans son corps la trace d’un savoir transmis par les anciens. La Reine de Saba, quant à elle, est déjà dans la Bible une énigme vivante : elle vient éprouver Salomon, elle apporte des questions, elle incarne la sagesse orientale. Les traditions hermétiques la transforment en reine du savoir solaire, messagère des mystères de l’Orient intérieur. Dès lors, la convergence devient naturelle : deux reines, deux marques corporelles, deux fonctions initiatiques.

 Les traditions européennes regorgent de reines marquées : Berthe au Grand Pied, Isbergue, Énimie, et d’autres encore. Toutes portent un signe corporel qui les distingue du commun. L’ésotérisme y voit un archétype : celui de la souveraine qui se tient entre deux mondes, qui porte dans son corps la trace d’un secret. La Pédauque et la Saba s’inscrivent dans cette lignée. Leur pied non humain n’est pas une anomalie mais un symbole de passage, un rappel que la connaissance véritable exige une transformation, parfois inscrite dans la chair. Les érudits symbolistes du XIXᵉ siècle ont accentué cette lecture, voyant dans la Pédauque une transposition française de la Saba, une reine du savoir intérieur, une gardienne d’un secret transmis sous forme de légende populaire.

 Dans cette synthèse ésotérique, les deux reines ne sont plus que deux masques d’un même principe : le Féminin initiatique marqué par le signe du pied. Elles incarnent la connaissance venue d’ailleurs, la souveraineté féminine archaïque, la marque corporelle comme sceau de pouvoir, la fonction de guide entre les mondes. Elles sont les gardiennes d’un savoir qui ne se transmet pas par les livres mais par les symboles, les signes, les récits. Leur pied non humain est la clé : il dit que la sagesse véritable ne se trouve pas dans la normalité mais dans l’écart, dans la différence, dans la trace laissée par un autre monde.

 Et parfois, dans les récits les plus anciens, la Reine elle‑même parle. Elle dit : « Vous m’avez cherchée dans les pierres, dans les légendes, dans les manuscrits où mon nom change comme la lumière sur l’eau. Vous m’avez appelée Pédauque, vous m’avez appelée Saba, vous m’avez appelée reine étrangère, reine marquée, reine venue d’ailleurs. Mais je ne suis pas née dans un royaume que vos cartes connaissent. Je suis née au seuil, là où les mondes se touchent sans se confondre. Mon pied n’est pas une faute : il est la mémoire d’un passage. Il est la trace d’un peuple ancien qui marchait entre les eaux et les vents, un peuple qui savait lire les signes que vous avez oubliés. »

 Puis elle raconte sa vie entière, non pas comme une suite d’événements, mais comme un chemin initiatique. « J’ai été enfant dans un palais où les murs vibraient du chant des prêtresses. On m’a appris à écouter le silence avant de savoir parler. On m’a appris à marcher avant de savoir où aller. Mon pied était déjà différent, et les sages disaient qu’il portait la marque de l’Autre Monde. Je n’en avais pas peur. Je savais que je n’étais pas faite pour rester dans un seul lieu. J’ai grandi parmi les parfums d’encens, les étoffes lourdes, les voix qui racontaient les origines du monde. On m’a enseigné les constellations, les plantes, les métaux, les chemins invisibles que suivent les oiseaux migrateurs. »

 Elle poursuit : « Quand je suis devenue femme, j’ai quitté mon royaume. Non par exil, mais par nécessité. Une reine marquée ne peut rester immobile. J’ai traversé les déserts où le sable chante sous la lune. J’ai franchi les montagnes où les pierres gardent encore la chaleur des dieux. J’ai appris la langue des marchands, des nomades, des prêtres, des rois. J’ai porté des questions à Salomon, non pour le défier mais pour mesurer la profondeur de son regard. Il a vu mon pied et n’a pas détourné les yeux. Il a compris que la marque n’était pas un défaut mais un sceau. Nous avons parlé comme deux miroirs qui se reconnaissent. »

 Sa voix devient plus grave. « Après lui, j’ai voyagé encore. J’ai vu les cités qui brillent comme des braises au bord de la mer. J’ai vu les temples où les statues respirent la nuit. J’ai vu les peuples qui marchent avec les étoiles. Et partout, on me donnait un nom différent. En Orient, j’étais la Saba. En Occident, je suis devenue la Pédauque. Les noms changent, mais la marque demeure. »

 Elle raconte enfin son arrivée en Occident. « Quand je suis venue dans vos terres, on a vu mon pied et on a cru à une maladie, à une malédiction. Mais ceux qui savent lire les symboles ont compris. Ils ont sculpté mon empreinte dans la pierre, ils ont transmis mon histoire sous forme de légende, ils ont caché mon pas dans les portails des églises pour que seuls les initiés le reconnaissent. Je suis devenue la reine au pied d’oie, celle qui marche entre les mondes. Je n’ai pas protesté. Les noms sont des manteaux, et je porte celui qu’on me donne. »

 Et elle conclut : « Vous me demandez qui je suis. Je suis la Reine du Passage. Je suis la mémoire d’un savoir ancien. Je suis la marque dans la chair qui dit que le monde visible n’est qu’un voile. Je suis la Pédauque, je suis la Saba, je suis celle qui porte la trace. Si vous suivez mon empreinte, elle vous mènera là où la lumière change de nature. Là où commence la connaissance. »

 Je vais maintenant vous dire ce que les chroniqueurs n’ont jamais su écrire, ce que les prêtres n’ont jamais compris, ce que les rois n’ont jamais osé demander. Je vais vous dire ma vie telle qu’elle fut, non comme une suite d’années, mais comme un chemin. Car je ne suis pas née reine : je suis née marcheuse. Je suis née avec un pied qui n’était pas comme les autres, et ce pied m’a ouvert des portes que les humains ne voient pas.

 Quand j’étais enfant, on me disait que j’étais marquée. Certains murmuraient que j’étais maudite, d’autres que j’étais bénie. Moi, je savais seulement que je n’étais pas faite pour rester dans un palais. Les sages de mon peuple m’ont appris à écouter avant de parler. Ils m’ont appris à sentir le vent avant de comprendre sa direction. Ils m’ont appris que le monde visible n’est qu’un reflet, et que le vrai monde se cache derrière les signes. Mon pied était un signe. Je l’ai compris très tôt.

 J’ai grandi parmi les prêtresses qui lisaient les étoiles. Elles m’ont appris les constellations, les plantes qui guérissent, les pierres qui gardent la mémoire, les chemins que suivent les oiseaux migrateurs. Elles m’ont appris que chaque être porte une marque, mais que peu savent la reconnaître. Elles m’ont dit : « Tu es née pour marcher entre les mondes. » Je ne savais pas encore ce que cela signifiait, mais je sentais que c’était vrai.

 Quand je suis devenue femme, j’ai quitté mon royaume. Je n’ai pas fui : j’ai répondu à un appel. J’ai traversé les déserts où le sable chante sous la lune. J’ai dormi dans des temples où les statues respirent la nuit. J’ai appris la langue des nomades, des marchands, des rois. J’ai vu des cités qui brillent comme des braises au bord de la mer. J’ai vu des montagnes où les pierres gardent encore la chaleur des dieux. Chaque lieu m’a donné un enseignement, chaque rencontre une énigme.

 Puis je suis allée vers le roi dont la sagesse était célèbre. Je voulais savoir si un homme pouvait voir au‑delà de ma marque. Je voulais savoir s’il comprendrait que mon pied n’était pas une difformité mais un sceau. Quand je suis entrée dans sa salle, il a regardé mon visage, puis mon pied, puis mes yeux. Il n’a pas eu peur. Il n’a pas détourné le regard. Il a compris. Nous avons parlé comme deux miroirs qui se reconnaissent. Je lui ai posé des questions que seuls les initiés connaissent. Il m’a répondu avec des énigmes qui ouvraient des portes. Nous avons échangé des secrets que les livres n’ont jamais portés.

 Après lui, j’ai continué ma route. Une reine marquée ne peut rester immobile. J’ai marché vers l’Occident, là où les terres sont plus jeunes, là où les peuples ont oublié les anciens signes. Quand ils ont vu mon pied, ils ont cru à une maladie, à une malédiction. Mais certains ont compris. Ils ont sculpté mon empreinte dans la pierre. Ils ont transmis mon histoire sous forme de légende. Ils ont caché mon pas dans les portails des églises pour que seuls les initiés le reconnaissent. C’est ainsi que je suis devenue la Pédauque, la reine au pied d’oie.

 Je n’ai jamais protesté. Les noms sont des manteaux, et je porte celui qu’on me donne. Je suis la Saba en Orient, la Pédauque en Occident. Je suis celle qui marche entre les mondes. Je suis celle qui porte la trace. Je suis celle qui éprouve les rois. Je suis celle qui parle aux oiseaux. Je suis celle dont le pas ouvre les portes invisibles.

 Vous me demandez qui je suis. Je suis la Reine du Passage. Je suis la mémoire d’un savoir ancien. Je suis la marque dans la chair qui dit que le monde visible n’est qu’un voile. Si vous suivez mon empreinte, elle vous mènera là où la lumière change de nature. Là où commence la connaissance. Là où finit la peur. Là où l’on comprend enfin pourquoi certains naissent marqués.

 Je vais maintenant vous parler non plus de ma vie, mais de ce qui se tient derrière ma vie. Car une initiation n’est pas seulement un chemin : c’est une ouverture. Ceux qui m’ont enseigné les premiers secrets disaient que le monde visible n’est qu’un voile posé sur une mer profonde. Ils disaient que certains naissent avec un signe pour ne jamais oublier cette profondeur. Mon pied est ce signe. Il n’est pas né d’un accident, ni d’une maladie, ni d’une malédiction. Il est né d’un pacte ancien, passé avant ma naissance, entre ma lignée et les forces qui veillent sur les passages.

 Je me souviens du premier rêve où j’ai compris cela. J’étais encore enfant. Je marchais dans un désert de lumière, et chaque pas que je faisais laissait une empreinte d’oiseau dans le sable. Mais derrière moi, les empreintes se mettaient à briller, comme si elles étaient faites de feu. Une voix m’a dit : « Ce que tu laisses derrière toi éclaire ceux qui viendront. » Je me suis retournée, et j’ai vu que mes pas formaient un chemin. Un chemin que je ne voyais pas en avançant, mais qui existait dès que je le quittais. C’est ainsi que j’ai compris que ma marche n’était pas seulement pour moi.

 Plus tard, dans les temples où les statues respirent la nuit, j’ai appris que chaque être porte une lumière intérieure, mais que certains portent une lumière qui n’est pas la leur. Une lumière ancienne, transmise comme un flambeau. Les prêtresses m’ont dit : « Tu es une porte. » Je ne comprenais pas. Alors elles m’ont montré les fresques où des femmes aux pieds d’oiseaux guident les âmes vers l’autre rive. Elles m’ont dit que ces femmes ne sont pas des déesses, mais des messagères. Des passeuses. Des gardiennes du seuil. Et j’ai compris que ma marque n’était pas un signe de différence, mais un signe de fonction.

 Quand j’ai rencontré le roi sage, il a vu cette lumière. Il a compris que je n’étais pas venue pour lui offrir des présents, mais pour lui offrir un miroir. Il a compris que ma marque n’était pas une énigme à résoudre, mais une énigme à accepter. Nous avons parlé de choses que les hommes oublient en naissant : la mémoire des pierres, la respiration des arbres, le langage des ombres. Il m’a dit que certains rois règnent sur des terres, mais que d’autres règnent sur des passages. Il m’a demandé lequel j’étais. Je lui ai répondu : « Je suis celle qui ouvre. »

 Quand je suis venue en Occident, les hommes avaient oublié les anciens signes. Ils voyaient mon pied et ne voyaient que la forme. Ils ne voyaient pas la lumière. Mais certains, les plus anciens, les plus silencieux, ont compris. Ils ont sculpté mon empreinte dans la pierre pour que le signe survive même si mon nom changeait. Ils ont caché mon pas dans les portails des églises, dans les chapiteaux, dans les marges des manuscrits. Ils savaient que les symboles voyagent mieux que les corps.

 Je suis la Reine du Passage. Je suis celle qui marche entre les mondes. Je suis celle dont le pas ouvre les portes invisibles. Je suis celle qui porte la trace. Je suis celle qui éclaire les chemins que les autres ne voient pas. Je suis celle qui rappelle que le monde visible n’est qu’un voile, et que derrière ce voile se tient une mer profonde où dorment les vérités anciennes. Si vous suivez mon empreinte, elle vous mènera là où la lumière change de nature. Là où les ombres parlent. Là où les anciens signes se réveillent. Là où commence la connaissance véritable.

 Représentations de la Reine Pédauque

 

 On voyait encore en France, au milieu du dernier siècle, sur les portails du prieuré de Saint-Pourçain en Auvergne, de l'abbaye de Sainte-Bénigne de Dijon, de Sainte-Marie de Nesle, diocèse de Troyes, et de Saint-Pierre de Nevers, la statue d'une reine avec un pied d'oie. C'était la reine Pédauque, dont il est question dans plusieurs dictons populaires. Ce mot Pédauque est formé des deux mots latins pas, aucæ, qui signifient pied d'oie. Mais quelle était la reine à laquelle s'appliquait cet étrange surnom ? Voici les conjectures principales des antiquaires.


Beaune – Remparts (Bourgogne (21))

 

Sculpture en pierre, figure féminine couronnée
Particularité : pied droit en forme de patte d’oie
Description visuelle : 
Une reine sculptée en haut‑relief, visage fin, couronne simple à trois fleurons. 
Le corps est droit, les plis du vêtement sont stylisés. Le pied droit dépasse du vêtement : large, membraneux, trois doigts palmés.
Interprétation : la plus célèbre représentation dite “Reine Pédauque”.

 

 Dijon – Ancienne abbaye Saint‑Bénigne

Sainte Bénigne en 1919

 Saint‑Pourçain‑sur‑Sioule (Allier-03)


 

Chapiteau roman, statue colonne de la Reine Pédauque, église Ste Croix de St Pourçain sur Sioule, façade occidentale (portail détruit), XIIe siècle. Dessin de Claude-Henri Dufour vers 1793

Particularité : pied palmiforme discret

Description visuelle : Reine couronnée, robe longue, pied à peine visible mais sculpté avec membrane. Le style est plus naïf, moins détaillé.


Nesle‑la‑Reposte (Marne-51)


 
Statue disparue

Particularité : mention d’une patte d’oie gravée dans la pierre de l’Abbaye

Description visuelle : On suppose une gravure simple : trois doigts palmés, peut‑être accompagnés d’un motif circulaire ou d’un encadrement.

Interprétation : symbole monastique 

 

 « La royne Pedaucque est citée par François Rabelais (Quart Livre, ch. 41) ».

 Dans son roman La Rôtisserie de la reine Pédauque, Anatole France résume assez bien la diversité des aspects de ce personnage : « [Les savants] ont reconnu Ma Mère l'Oie dans cette reine Pédauque que les maîtres imagiers représentèrent sur le portail de Sainte-Marie de Nesles dans le diocèse de Troyes, sur le portail de Sainte-Bénigne de Dijon, sur le portail de Saint-Pourçain en Auvergne et de Saint-Pierre de Nevers. Ils ont identifié Ma Mère l'Oie à la reine Bertrade, femme et commère du roi Robert ; à la reine Berthe au grand pied, mère de Charlemagne ; à la reine de Saba, qui, étant idolâtre, avait le pied fourchu ; à Freya au pied de cygne, la plus belle des déesses scandinaves ; à sainte Lucie, dont le nom était lumière. Mais c'est chercher bien loin et s'amuser à se perdre ».

 Mabillon et Montfaucon, qui les premiers parlèrent de cette singularité, crurent qu'on avait voulu représenter la femme de Clovis, sainte Clothilde, et que c'était pour marque de sa prudence qu'on l'avait ainsi gratifiée d'un pied d'oie. Mais comment admettre, d'après cette hypothèse, que dans des provinces, comme l'Auvergne et la Bourgogne, où la domination étrangère fut si longtemps vue avec haine, la mémoire de Clothilde eût été dans une telle vénération que son image eût trouvé place sur des portails d'églises construites cinq siècles plus tard.

D'autres érudits prétendirent qu'il s'agissait, les uns de Berthe au grand pied, femme de Pépin-le-Bref, les autres d'une reine de Toulouse, femme d'Euric, roi des Wisigoths, qui aurait été surnommé ainsi à cause de son grand amour pour les bains.

Rejetant et avec raison ces diverses opinions, l'abbé Lebeuf en émet une autre tout aussi invraisemblable, malgré l'érudition qu'il emploie pour la soutenir. Selon lui, la reine Pédauque ne serait autre chose que la reine de Saba, et pour arriver à cette conclusion il a recours à une tradition judaïque rapportée dans le paraphraste chaldéen. Voici cette tradition que nous croyons assez curieuse pour être citée ici. Lorsque la reine de Saba fit le voyage de Jérusalem pour voir Salomon, ce prince attendit sa visite dans un appartement de cristal qu'il avait fait construire dans son palais. Etant entrée dans la salle où était le monarque, la reine crut le voir dans l'eau, et leva sa robe pour s'approcher de lui. Alors Salomon voyant ses pieds qui étaient hideux, lui dit : "Votre visage a la beauté des plus belles femmes, mais vos pieds n'y répondent guère". Cette tradition, jointe à l'habitude que la reine de Saba avait de se baigner tous les jours, aurait suffi, dit l'abbé Lebeuf, pour lui faire donner par les Chrétiens le nom de Pédauque. Une fois cette donnée admise, s'appuyant sur l'opinion de quelques saints pères qui, dans Salomon et la reine de Saba, ont voulu voir une figure de Jésus-Christ et de son église, il motive assez bien la présence de cette princesse sur les portails de nos cathédrales.

Bullet, le dernier auteur qui ait écrit sur cette matière, réfute complètement toutes ces conjectures, et donne à son tour une explication qui nous paraît la plus vraisemblable et la plus satisfaisante. Robert 1er, roi de France, avait épousé en 995 Berthe de Bourgogne, dont il était le cousin au quatrième degré. Excommunié par le pape Grégoire V pour cette union contraire aux canons de l'Eglise, il ne fallut rien moins que l'interdit jeté sur son royaume, et l'abandon où le laissèrent tous ses serviteurs, pour qu'il pût se résoudre à répudier Berthe qu'il chérissait tendrement. Le cardinal Pierre Damien, qui écrivait soixante ans après cet événement et fut vraisemblablement l'écho de traditions populaires, raconte que Berthe accoucha pendant l'interdit, et par l'effet de la colère divine, mit au monde un fils dont la tête et le cou étaient d'une oie et non d'un homme. Il est donc probable que l'on voulut éterniser le souvenir de cette vengeance céleste pour épouvanter par la vue perpétuelle de ce châtiment ceux qui oseraient braver les censures ecclésiastiques. Et Berthe, portant avec elle le signe de réprobation dont Dieu l'avait frappé dans son fils, devint un symbole menaçant pour les adversaires du pouvoir temporel de l'Eglise, et dut être alors mise en évidence sur nos monuments religieux.

Observons ici en passant que Robert fut le bienfaiteur de l'abbaye de Sainte-Bénigne, à Dijon, et que sa statue et celle de la reine Pédauque s'y trouvent placés l'une en regard de l'autre, de manière à confirmer pleinement ce que nous venons de dire. Si l'on adopte cette opinion sur la reine Pédauque, on s'expliquera alors peut-être aussi pourquoi on obligeait autrefois les hérétiques à porter une patte d'oie sur leurs habits, coutume qui donne lieu à Rabelais d'appeler canards ou caignards de Savoie, les Vaudois, sujets de ce pays.

 

La reine de Saba

1175 / 1200 (4e quart du XIIe siècle)

Lieu de provenance : église Notre-Dame Corbeil (Essonne)

Musée du Louvre ; RF 1617

Département des Sculptures du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes






Statue colonne, nombreuses restaurations. Réfection notamment du nez, des mains et d'une partie du phylactère, de la pointe des chaussures et du bas du vêtement ; palmettes ajoutées à la couronne.

L'œuvre a été présentée avec un dais, probablement moderne, visible dans une photographie ancienne (PH ANO 067).

Caractéristiques matérielles

Dimensions Hauteur : 2,35 m ; Largeur : 0,44 m ; Profondeur : 0,385 m

Matière et technique : pierre calcaire

 Personnages traditionnellement désignés sans preuve comme Salomon et la reine de Saba. Proviennent des ébrasements du portail occidental de l’ancienne église collégiale Notre-Dame de Corbeil (Essonne).


Eglise devenue bien national à la Révolution et vendue. Acquise par la municipalité qui fait arracher les statues-colonnes et détruire le portail par le citoyen Nagel, avant le 11 novembre 1793. Statues du roi et de la reine identifiables aux deux figures acquises le 12 novembre 1793 par Antoine Louis François Sergent dit ensuite Sergent-Marceau.

Commerce d'art, Paris (Bourelleau, mouleur, rue Saint-Antoine). Musée des Monuments français, entre 1803 et 1806 où ces œuvres sont présentées comme effigies de Clovis et Clotilde. Basilique de Saint-Denis, 11 juin 1817. Statues restaurées vers 1860 par le sculpteur Louis Villeminot sous les ordres d'Eugène Viollet-le-Duc, et présentées dans le croisillon nord de la basilique.

Classées parmi les Monuments historiques par arrêté du 19 juin 1906. Attribué au musée du Louvre en 1916 (commission des Monuments historiques du 22 avril 1904, comité du 28 avril 1904, arrêté du 1er mars 1916)


UN TOMBEAU D’ABBÉ PROVENANT DU CLOÎTRE DE NESLE‑LA‑REPOSTE

par Léon Pressouyre

 

Statue-colonne de la Reine Pédauque (au centre à droite)
abbatiale Notre-Dame de Nesle-la-Reposte,
 façade occidentale (portail détruit), détail ébrasementdroit, 
vers 1160, pierre sculptée en haut relief.
Gravure d'après MABILLON (Jean), 
Annales Ordinis Sancti Benedicti, Tome I,
Paris, 1703, pi. hors-texte entre les p. 50-51

Le temps et les hommes n’ont pas épargné la vieille abbaye bénédictine de Nesle‑la‑Reposte (1), dont il ne subsiste plus guère que des ruines : les bâtiments, ravagés lors des guerres de Religion, furent abandonnés au XVIIᵉ siècle lorsque la communauté fut transférée au village voisin de Villenauxe. Livrés par la suite aux démolisseurs, ils ne cessèrent de se dégrader jusqu’à ces dernières années, en sorte que les dispositions architecturales de l’abbaye nous sont assez mal connues (2). En revanche, quelques épaves du décor sculpté nous renseignent un peu moins mal sur les tendances artistiques qui se manifestent à Nesle à la fin du XIIᵉ et au début du XIIIᵉ siècle (3).

État au moment du classement

L’œuvre la plus notable qu’il nous ait été donné d’identifier et de reconstituer est une grande dalle funéraire portant l’effigie en haut‑relief d’un abbé revêtu des ornements sacerdotaux. Le gisant proprement dit fut trouvé peu avant 1929 sous le maître‑autel de l’église paroissiale de Nesle‑la‑Reposte (4) ; il paraît être demeuré longtemps inaperçu et ne fut classé parmi les Monuments historiques que le 10 août 1962 (5).

On peut voir aujourd’hui le gisant, dans l’église de Nesle, dressé contre le mur nord de la nef. La présentation actuelle (fig. 1) fait valoir les mérites artistiques de cette œuvre insigne, mais en altère un peu la physionomie originelle : cette haute silhouette, amincie à la base par les plis tuyautés et pressés de l’aube où s’étalent les deux pans de l’étole, élargie aux épaules par l’ample chasuble échancrée qui tombe en pointe dans l’axe du corps, acquiert, ainsi délivrée du cadre rigide de la dalle, une grandeur proprement monumentale.

Fig. 1. Nesle-La-Reposte, tombe d'abbé. État au moment du classement

Les détails minutieusement ciselés au fermoir et au plat de reliure du livre tenu dans la dextre, les orfrois de la chasuble, de l’étole et du manipule ne nuisent pas au rythme puissant des lignes ordonnées en ondes elliptiques autour de la poitrine. Les gestes antithétiques des mains — la main droite qui soutient négligemment le livre, la main gauche refermée sur la hampe de la crosse — frappent par leur aisance. La tête tonsurée s’incline légèrement sur l’épaule gauche et les yeux tombants confèrent une grâce pensive au beau visage, d’un modelé délicat, tout en lignes tendres et en volumes sensibles.

De prime abord, divers détails — la mince dalle dont quelques fragments, encore adhérents, épaississent çà et là les contours de la statue, le rebord mouluré qui subsiste à la partie inférieure sous la silhouette bûchée d’un dragon que le personnage foule aux pieds et transfixe de l’embout de sa crosse — indiquaient assez que cette figure, aux dimensions sensiblement plus grandes que nature (6), était détachée d’un monument funéraire.

Mais c’est seulement en 1966 que nous avons eu la bonne fortune de retrouver, dans un dépôt lapidaire voisin, neuf fragments complémentaires (fig. 2) qui permettent désormais de décrire le monument dans son état primitif, en attendant qu’une reconstitution matérielle nous en restitue l’aspect (7).

Fig. 2. Nesle-La-Reposte, Fragments de la tombe d'abbé. État en 1966


Le gisant s’enlevait sur le champ lisse d’une dalle de forme trapézoïdale, évidée en auge, et dont seul manque aujourd’hui l’angle supérieur droit. Mesurant 62 cm à la base, le cadre mouluré (8) contraint un peu le corps qu’il enserre à la manière d’une bière ; mais il s’élargit jusqu’à 80 cm environ à la partie supérieure, dégageant les épaules et laissant une marge libre de part et d’autre de la tête. Le long côté conservé du trapèze mesure 210 cm.

On se résignerait mal à l’idée qu’un monument funéraire de cette importance, abritant les restes d’un abbé, comme le révèlent la crosse et le chef tonsuré, fût passé inaperçu avant d’être débité, puis jeté au rebut dans la modeste église paroissiale de Nesle. La dalle, il est vrai, était anépigraphe, et ce manque d’épitaphe pouvait en détourner les curieux à l’époque où l’on recherchait avant tout sur les tombeaux le nom des hommes illustres.

Mais, par chance, une description ancienne mentionne ce monument, pour un détail du costume qui a retenu l’auteur. C’est dans sa Saincteté chrestienne que Marie‑Nicolas Des Guerrois a consigné le récit de sa visite du samedi 15 mai 1532 à l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte :

« De là, nous entrasmes au cloistre, presque tout ruiné, ou proche de la porte de l’Eglise, sont les sépultures de deux Abbez, l’une après l’autre, enclavées en la muraille qui est gemelle de l’Eglise et du cloistre… » (9)

 Les précisions données par Des Guerrois permettent de localiser assez précisément l’emplacement primitif de la sépulture : en effet, les fouilles récemment entreprises sur l’aire du cloître ont révélé trois enfeux, adossés à l’extrémité sud du croisillon méridional du transept (fig. 3). Il n’est pas douteux que l’un d’eux ait abrité la pierre tombale qui nous intéresse, enclavée « en la muraille qui est gémelle de l’Eglise et du cloistre ».

Fig. 3. Nesle-La-Reposte, ruines de l'abbaye. Trois enfeux

On aimerait alors pouvoir identifier à coup sûr le défunt, d’après l’emplacement de sa sépulture. Chacun sait que, pour les personnages d’importance, évêques ou abbés, les anciens nécrologes mentionnent parfois, à la suite de l’obit, le lieu de la sépulture. Malheureusement, l’obituaire de Nesle semble perdu, et celui de Montier‑la‑Celle, qui en contient quelques extraits, n’est conservé qu’à l’état de fragments et ne nous est d’aucun secours (10).

Pourtant, en l’absence de toute inscription et sans qu’aucun témoignage ancien nous guide, la sculpture porte en elle les éléments d’une datation assez précise.

Analyse stylistique

D’un faire plus souple que le saint archevêque roidi du trumeau de Saint‑Loup‑de‑Naud, dans les gaufrures de ses vêtements liturgiques, plus sèchement incisé que les grandes figures de confesseurs du croisillon sud de la cathédrale de Chartres, c’est une date intermédiaire que suggère d’emblée notre gisant.

Le visage, très caractéristique, permet des comparaisons précises : les lèvres charnues, la chair tendre des joues délicatement renflées, et surtout les yeux aux globes fluents, tombants et légèrement dissymétriques, sertis en forme d’amande par des paupières finement ourlées et pincées comme pour un mystérieux sourire, portent la marque de ce que, depuis Paul Vitry, les archéologues nomment à juste titre « le style de Sens ».

On comparerait volontiers cette tête juvénile, où la barbe naissante est indiquée par de menues incisions triangulaires (fig. 4), à une petite tête du Musée de Sens (fig. 5) qui passe pour provenir de l’un des portails de la cathédrale (11).

G : Fig. 4. Tête de l'abbé de Nesle
D : Fig. 5. Musée de Sens. Tête provenant de la cathédrale (?)

 Une comparaison avec le Saint Étienne de la cathédrale sénonaise (fig. 6‑7) n’est pas moins convaincante : la vue de trois quarts fait valoir l’analogie physique des figures, aux épaules rondes, au cou bien dégagé qui jaillit du plissé concentrique du chef de l’amict.

Fig. 6. Cathédrale de Sens. Saint Etienne

Fig. 7. Abbé de Nesle, vu de trois quarts

Cependant, le Saint Étienne témoigne d’une volonté de style plus arrêtée : la chevelure du diacre, dont le dessin est analogue à celle de l’abbé de Nesle, présente des boucles plus fortes, recourbées en coques plus épaisses. L’amande des yeux du protomartyr s’allonge jusqu’à l’irréalisme, tandis que l’ovale du visage garde une pureté que n’entache nullement le réalisme sensible des chairs plus flasques du gisant.

Ces différences nous avertissent qu’il serait vain de rechercher une analogie complète entre l’effigie funéraire de Nesle et ce qui subsiste de la grande statuaire des portails de Sens. Toutefois, d’autres épaves de l’art sénonais des années 1200 peuvent être invoquées comme termes de comparaison : notamment la statue de clerc conservée à Sainte‑Colombe‑lès‑Sens, récemment étudiée par Robert Branner (12). La forme un peu molle de la main arquée, aux doigts recourbés, qui soutient le livre, est analogue ici et là (fig. 8‑9).

G : Fig. 8. Main droite de l'abbé de Nesle
D : Fig. 9. Main gauche de la statue de clerc, à Sainte-Colombe-Lès-Sens


Comparaison avec les tombeaux sénonais

Autant de traits communs entre l’œuvre retrouvée à Nesle‑la‑Reposte et la sculpture monumentale sénonaise ne sauraient être interprétés comme des ressemblances fortuites. Pourtant, l’on aimerait présenter des rapprochements plus décisifs avec des sculptures non plus monumentales, mais funéraires.

C’est ici que la perte des grands tombeaux exécutés à Sens dans les débuts du XIIIᵉ siècle est cruellement ressentie : profanés et mutilés, les monuments funéraires de la cathédrale et de Saint‑Pierre‑le‑Vif ont, pour la plupart, disparu (13).

Il est permis, toutefois, d’invoquer comme un pis‑aller le témoignage de Gaignières, qui en fit exécuter des relevés d’une grande précision. Parmi les dessins de tombeaux sénonais conservés à la Bodléienne, une effigie funéraire se signale par son étroite ressemblance avec le tombeau d’abbé de Nesle : celle d’Hélie, abbé de Saint‑Pierre‑le‑Vif (14).

Fort heureusement, cette tombe a inspiré, dès le XIIIᵉ siècle, une description succincte mais précieuse. Dans son nécrologe, Geoffroy de Courlon écrit :

 Jacet in capitulo sub tumba lapidea, in qua continetur ymago ipsius elevata (15).

 Ainsi est‑il établi que la tombe d’Hélie présentait bien une effigie en haut‑relief — et non gravée ou incrustée.

La parenté des deux gisants est évidente (fig. 10‑11). Dans le détail de l’ornementation, elle va parfois jusqu’à l’identité : l’étole aux pans étroits ornée de motifs en losange, le décor « ruche » des manches mobiles aux poignets, etc. L’agencement des grandes masses du drapé répond au même schéma rythmique : chasuble moulant les épaules, grands plis en V, aube cannelée de plis verticaux.

Fig. 10 Nesle-La-Reposte, Tombe de l'abbé reconstituée

Fig. 11. Tombe de l'abbé Hélie, à Saint-Pierre-Le-Vif de Sens (Recueil de Gaignières)

Cependant, la conception de la pierre tombale est plus évoluée à Sens qu’à Nesle : à Sens, la tête repose sur un coussin, deux anges thuriféraires émergent d’une nuée, et la forme trapézoïdale est masquée par un cadre rectangulaire. La tombe d’Hélie doit être datée entre 1210 et 1220 (16).

Abbaye St Pierre-Le-Vif  au XVIIe siècle, planche gravée du Monasticon Gallicanum 

Datation du tombeau de Nesle

Si l’on admet la localisation de la tombe à l’extrémité du croisillon sud du transept, conformément à Des Guerrois, on dispose de divers indices. Les trois enfeux retrouvés sont d’une structure identique et exécutés en une seule campagne. Le type des chapiteaux à crochets et le profil des bases (fig. 12) sont encore tributaires des traditions des années 1190.

Il ne semble pas téméraire de placer l’érection des trois enfeux aux premiers temps de l’abbatiat d’Anseau de Nesle, mentionné pour la première fois en 1199 (17).

Une confirmation serait fournie si l’un des enfeux abritait la tombe de Félicité de Broyés, morte avant 1198, dont le fils Hugues fit cette année‑là une fondation pour qu’une lampe brûlât perpétuellement devant sa sépulture (18).

Quoi qu’il en soit, c’est bien vers 1200 que l’on daterait au mieux l’effigie funéraire de l’abbé anonyme de Nesle.

Par sa conservation, par sa qualité, cette sculpture est l’un des meilleurs témoins du grand art funéraire des débuts du XIIIᵉ siècle. Elle mérite aussi de retenir l’attention par le témoignage nouveau qu’elle apporte sur les débuts de l’atelier de tombiers de Sens, actif notamment à l’abbaye de Josaphat vers 1217‑1220 (19).

La comparaison avec le « Regnault de Mouçon » de Josaphat (20) montre le chemin parcouru : les yeux en amande s’allongent, la structure du visage s’épure, les volumes se dépouillent, donnant une grandeur ascétique. Il n’en est que plus émouvant de déchiffrer sur le visage juvénile de l’abbé de Nesle les promesses encore balbutiées de cet art admirable.

Fig. 12. Nesle-La-Reposte, ruines de l'abbaye. Détail d'un enfeu


NOTES

 (1) Marne, arrondissement d’Épernay, canton d’Esternay. — À la bibliographie réunie par Dom L.-H. Cottineau, Répertoire topo‑bibliographique des abbayes et prieurés, t. II, Mâcon, Protat, 1937, col. 2051, on ajoutera principalement deux études de M. Gilbert Chérest : — L’abbaye bénédictine de Nesle‑la‑Reposte, in Revue Mabillon, 1955, p. 148‑160 et 200‑244 ; — Une abbaye de la Brie champenoise. Quelques notes pour servir à l’histoire de Notre‑Dame de Nesle, in Mémoires de la Société d’agriculture, commerce, sciences et arts du département de la Marne, LXXVII, 1962, p. 32‑47.

 (2) La description de Jules Tillet, Les ruines de l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte, in Congrès archéologique de France, LXIXᵉ session, 1902, p. 514‑528, est imprécise et parfois fautive. On se reportera avec profit au second article de M. Chérest (cité supra), qui, s’étant rendu acquéreur d’une partie des ruines en 1959, y a entrepris des fouilles. La consultation du fonds Gérost, déposé aux Archives départementales de l’Aube (2 J 478 à 2 J 539), livre de précieux renseignements sur l’état des bâtiments au XIXᵉ siècle. Le document le plus sûr concernant les vestiges est le plan levé en 1850 par le géomètre Poncet (A.D. Aube, 2 J 508 ; cf. P. Piétresson de Saint‑Aubin et G. Bernard, Archives départementales de l’Aube, 1966, p. 45).

 (3) La présente étude n’est que le développement d’un paragraphe de ma communication à la Société nationale des Antiquaires de France (1ᵉʳ mars 1967), Quelques vestiges sculptés de l’abbaye de Nesle‑la‑Reposte, à paraître dans le Bulletin de la Société.

(4) Cet autel, provenant de l’église de Bethon, fut cédé à la paroisse de Nesle le 22 octobre 1894. C’est à cette date que la sculpture funéraire fut remployée pour asseoir solidement le coffre de l’autel, posé le 26 octobre 1894, ainsi que le relate une inscription : « par Aucompte Désiré, maçon et bedeau à Bethon, et par Picard Abeilard et ses fils Anatole et Alphonse, maçons à Nesle ».

(5) Le regretté Marcel Aubert avait appuyé le vœu de classement que je présentais alors. Mme la marquise de Maillé avait souligné les mérites de l’œuvre dans un rapport à la Commission supérieure des Monuments historiques (resté inédit).

(6) 195 cm environ. La partie inférieure, bûchée, interdit une mensuration précise. La dalle funéraire présente une épaisseur minimale de 2 cm.

(7) Je remercie M. Paul Pillet, architecte en chef des Monuments historiques, et M. Michel André, architecte des Bâtiments de France à Reims, qui ont pris des mesures immédiates pour la sauvegarde de ces fragments jetés au rebut. Les neuf fragments retrouvés se raccordent tous, soit entre eux, soit au gisant. La description donnée ici vise seulement à rendre intelligible le photomontage de la fig. 10. Trois fragments se raccordent entre eux et s’ajustent au côté droit du gisant pour reconstituer la moitié de la dalle située à la gauche du spectateur. Trois fragments se raccordent entre eux ; deux s’ajustent au côté gauche du gisant, à la hauteur de la cuisse ; le troisième entre en contact avec l’angle inférieur droit de la dalle, resté attaché au gisant ; il a conservé, adhérente au rebord mouluré, la partie terminale de la queue du dragon. Trois fragments complémentaires de la partie droite : les deux premiers s’ajustent entre eux et s’appuient à la jambe gauche du gisant et à deux fragments du groupe 2 ; le troisième prend place, à la hauteur du manipule, entre le gisant et l’emplacement du rebord mouluré.

 (8) La mouluration du rebord interne est continue et simple : l’angle est abattu par un cavet. La tranche de la dalle ne présente pas la même mouluration sur tout son périmètre : — les fragments du groupe 1 montrent une tranche soigneusement profilée ; — ceux du groupe 2 et le petit côté aux pieds du gisant ont une tranche simplement dressée. Cette différence indique que le gisant était primitivement placé dans un enfeu.

 (9) Marie‑Nicolas Des Guerrois, La saincteté chrestienne…, Troyes, Jacquard, 1637, p 105 r°. Un autre auteur note l’absence d’inscription : Edme Baugier, Mémoires historiques de la province de Champagne, t. II, 1721, p. 214. La plupart des historiens de Nesle rappellent que les abbés reçurent le droit de porter la mitre en 1509 (Nicolas Camuzat, Auctarium promptuarii Sacr. antiquitatum Tricass. dioecesis, 1610, p. 36‑37). Le passage de Des Guerrois a été paraphrasé par A.-F. Arnaud, Voyage archéologique…, 1837, p. 77.

 (10) A. Longnon, Obituaires de la province de Sens, t. IV : Diocèses de Meaux et de Troyes, 1923, p. 327.

 (11) Michèle Beaulieu et Françoise Baron, Catalogue de l’exposition Cathédrales, Paris, 1962, n° 39, p. 53. La tête fut présentée à la Société archéologique de Sens le 4 octobre 1897 (G. Julliot, Bulletin de la Société archéologique de Sens, t. XIX, 1900, p. 280). Elle provenait du mur de la propriété de M. Mou, bordant le rond‑point de l’Esplanade à Sens.

 (12) Robert Branner, Une statue gothique inconnue de Sens, in Bulletin monumental, 1960, p. 207‑209. La statue est connue depuis le XIXᵉ siècle : Victor Petit, Guide pittoresque…, 1845, p. 111 ; Id., Guide pittoresque des voyageurs dans la ville de Sens, 1847, p. 150 ; abbé Brullée, Histoire de l’abbaye royale de Sainte‑Colombe‑lez‑Sens, 1852, p. 181‑182 ; Guy Chastel, Sainte‑Colombe de Sens, 1939, p. 206 ; [chanoine Fournier], Bulletin de liaison de la Société archéologique de Sens, 1961.

 (13) G. Julliot, Épigraphie sénonaise. Épitaphes des archevêques de Sens…, Sens, Duchemin, 1894.

 (14) Oxford, Bodleian Library, Ms. Gough, Drawings Gaignières 11, fol. 80 r°. Médiocre copie à Paris, BnF, Est., Pe 1 m, fol. 80. Cf. H. Bouchot, Inventaire des dessins exécutés pour Roger de Gaignières, t. I, 1891, n° 3485, p. 458.

 (15) Geoffroy de Courlon, Le livre des reliques de l’abbaye de Saint‑Pierre‑le‑Vif, éd. G. Julliot et M. Prou, Sens, Duchemin, 1887, p. 82.

 (16) Sur la datation : — Mort d’Hélie : Geoffroy de Gourion, Chronique de l’abbaye de Saint‑Pierre‑le‑Vif, éd. Julliot, 1876, p. 504. — Jour du décès : Liber de redditibus anniversariorum…, 1298, éd. Julliot & Prou, p. 165. — Style du 1ᵉʳ janvier à Sens : A. Longnon, Obituaires…, t. I, 1902. — Tombeau d’Henri Sanglier : Oxford, Bodleian Library, Ms. Gough, fol. 79 r° ; calque BnF, Pe 1 m, fol. 79 ; reproduit par N.-X. Willemin, Monuments français inédits, 1825, pl. 68. — Absence de sculpture sur la tombe de l’abbé Robert (†1220) : Oxford, Bodleian Library, fol. 78 r° ; BnF, Pe 1 m, fol. 78.

 (17) Liste des actes d’Anseau (1199‑1217/18) : G. Chérest, Revue Mabillon, 1955, p. 240. Dispense de recourir à la Gallia Christiana, t. XII (1770), col. 536.

 (18) Fondation d’Hugues de Broyés (1198) : A.D. Aube, 8 H 1, fol. 25 v°. G. Chérest affirme que l’un des enfeux était celui de Félicité de Broyés (Mémoires de la Société d’agriculture…, 1962, p. 46), mais sans preuve explicite.

 (19) W. Sauerländer, Tombeaux chartrains du premier quart du XIIIᵉ siècle, in L’information d’histoire de l’art, 1964, 2, p. 47‑60.

 (20) Sur le « Regnault de Mouçon » : abbé Métais, La crosse et le tombeau de Renaud de Mouçon, in Revue de l’art chrétien, LXI, 1911, p. 211‑218. Hypothèse alternative : R. Hamann‑Mac Lean, Reims als Kunstzentrum…, 1956, p. 288. Discussion : W. Sauerländer, Von Sens bis Strassburg, 1966, p. 70


 

FIN


Ce à quoi devait ressemblée l’Abbaye Royale de Nesle-la-Reposte (?) IA


Mon avis sur l’analyse de Pressouyre

 Le tombeau d’abbé de Nesle‑la‑Reposte : un jalon de la sculpture funéraire autour de 1200

Étude historiographique, iconographique, liturgique et anthropologique

I. Redécouverte d’un monument et place dans l’historiographie

La mise au jour du gisant de Nesle‑la‑Reposte, longtemps remployé sous un autel paroissial, a permis de restituer l’existence d’un monument funéraire d’une qualité inattendue dans une abbaye champenoise presque entièrement ruinée. L’article fondateur de Léon Pressouyre a replacé cette œuvre dans une perspective large, en montrant qu’elle ne relevait pas d’un artisanat local mais d’un réseau d’ateliers dont le centre de gravité se situait à Sens, l’un des foyers majeurs de la sculpture gothique naissante.

L’intérêt de son étude tient à la manière dont il articule : les données archéologiques (enfeux du cloître, fragments de dalle, moulurations), les sources anciennes (Des Guerrois, obituaires, cartulaires), les dessins de Gaignières, et une analyse stylistique fine.

Cette convergence méthodologique permet de replacer Nesle dans la cartographie des grands ateliers funéraires du début du XIIIᵉ siècle, aux côtés de Sens, Chartres et Josaphat.

II. Le monument : reconstitution et fonction

1. La dalle et l’enfeu

Les fragments retrouvés en 1966 ont permis de reconstituer une dalle trapézoïdale évidée en auge, dont la mouluration différenciée indique qu’elle était insérée dans un enfeu du cloître. Les fouilles ont révélé trois enfeux adossés au croisillon sud du transept : l’un d’eux abritait nécessairement la tombe décrite en 1532 par Des Guerrois.

Le cloître formait ainsi un panthéon abbatial, où les abbés étaient présentés non comme des morts, mais comme des présences tutélaires.

2. Le gisant debout : une théologie de la présence

Le gisant n’est pas couché : il est verticalisé dans sa dalle.

Cette posture, héritée des traditions clunisiennes et bénédictines, signifie que l’abbé : demeure actif, continue d’intercéder, veille sur la communauté.

Le tombeau n’est pas un lieu de mémoire passive : c’est un instrument de formation spirituelle, un miroir où les moines lisent la continuité de leur lignée.

III. Analyse iconographique : liturgie et autorité

1. Le visage : contemplation et humilité

Le visage de l’abbé, aux yeux obliques et aux joues pleines, appartient pleinement au style de Sens.

Mais au‑delà du style, il exprime une théologie : les yeux en amande signifient la vision intérieure, l’inclinaison de la tête exprime l’humilitas, la barbe naissante évoque la jeunesse spirituelle et la vigueur réformatrice.

Ce n’est pas un portrait individuel : c’est l’image de l’abbé idéal selon la Règle de saint Benoît.

2. Les mains : doctrine et gouvernement

La main droite tient un livre sans tension : ce n’est pas un évangéliaire, mais un codex monastique, symbole du magisterium.

La main gauche serre la crosse tournée vers le corps : signe abbatial par excellence, elle exprime le gouvernement intérieur de la communauté.

3. Le dragon : victoire spirituelle

Le dragon foulé aux pieds, transpercé par la crosse, est un motif exceptionnel dans les tombeaux abbatiaux.

Il ne renvoie pas à saint Michel, mais à la lutte intérieure : tentations, désordre, vices monastiques.

L’abbé est celui qui dompte le chaos, non par la violence, mais par la discipline et la Règle.

4. Les vêtements : un manifeste liturgique

La chasuble ample, l’aube à plis tuyautés, l’étole ornée de losanges composent un véritable programme liturgique : la chasuble = médiation sacerdotale, l’aube = pureté baptismale, l’étole = sapientia, discernement, le manipule = service liturgique.

Le corps de l’abbé devient un espace liturgique, un lieu où se manifeste la fonction sacerdotale.

IV. Anthropologie du tombeau : mémoire, pouvoir, exemplarité

1. Le tombeau comme acteur social

Dans un cloître, le tombeau n’est pas un objet : c’est un acteur.

Il structure la mémoire, rappelle la continuité de la communauté, légitime l’autorité des abbés successifs.

Chaque moine qui traverse le cloître rencontre l’image d’un abbé : docteur, pasteur, intercesseur, vainqueur du mal.

Le tombeau est un outil de gouvernement autant qu’un monument funéraire.

2. Le tombeau comme affirmation institutionnelle

Pour une abbaye modeste comme Nesle, faire appel à un atelier de Sens est un acte politique : il s’agit d’inscrire la communauté dans la sphère culturelle d’un grand centre.

Le tombeau affirme : la dignité de l’abbé, la stabilité de l’institution, l’ambition spirituelle du monastère.

V. Comparaisons : Cluny, Fleury, Sens, Chartres, Josaphat

1. Cluny : la tradition hiératique

Les tombeaux clunisiens, aujourd’hui perdus, présentaient déjà des effigies verticales, liturgiques, hiératiques.

Nesle reprend cette tradition, mais avec une douceur nouvelle, moins impériale, plus pastorale.

2. Saint‑Benoît‑sur‑Loire : le modèle bénédictin

À Fleury, les abbés sont représentés comme pères spirituels, non comme princes. Nesle s’inscrit dans cette lignée : humilité, douceur, autorité intérieure.

3. Sens : le foyer stylistique

Le gisant de Nesle partage avec Sens : les yeux obliques, les joues pleines, les plis en V, la verticalité.

Mais il est moins stylisé que le Saint Étienne, moins théâtral que les figures du portail : c’est un Sens adouci, adapté au contexte monastique.

4. Chartres et Josaphat : l’évolution

Les tombeaux chartrains (vers 1217‑1220) montrent une stylisation extrême : yeux allongés, volumes épurés, monumentalité accrue.

Nesle est en amont de cette évolution : un jalon essentiel pour comprendre la transition entre Sens et Chartres.

VI. Restitution narrative : un moine face au tombeau (vers 1200)

À l’heure de None, un moine traverse le cloître.

Le soleil rase les arcades.

L’air sent la pierre humide.

Il passe devant l’enfeu.

L’abbé sculpté incline la tête, les yeux obliques tournés vers un ailleurs.

La crosse pointe vers le dragon : “Lutte contre toi‑même.” 

Le livre repose dans la main droite : “Observe la Règle.” 

Les plis réguliers de la chasuble disent : “Ordre, mesure, stabilité.”

Le moine ne voit pas un mort.

Il voit un père, un modèle, un intercesseur.

Le gisant n’est pas un souvenir : c’est une présence.

 Le tombeau de l’abbé de Nesle‑la‑Reposte est l’un des témoins les plus précieux de la sculpture funéraire autour de 1200.

Il condense : un programme liturgique, une théologie de la fonction abbatiale, une mémoire communautaire, une ambition institutionnelle, et un moment clé de l’évolution stylistique entre Sens et Chartres.

Il révèle une abbaye modeste mais ambitieuse, soucieuse de s’inscrire dans les réseaux artistiques majeurs du royaume.

Et il témoigne d’un moment où la sainteté n’est plus dite par la majesté, mais par la douceur, la contemplation et la présence intérieure.

Au terme de cette étude, qui ne prétend qu’esquisser les contours d’un dossier plus vaste, il faut reconnaître que l’abbaye royale de Nesle‑la‑Reposte demeure, pour une large part, irrémédiablement vouée au silence. Les ruines encore visibles — pans de murs éventrés, arcatures suspendues dans le vide, fragments de maçonnerie envahis par la végétation — ne sont plus que les vestiges d’un ensemble dont la cohérence architecturale s’est perdue depuis longtemps. Malgré les efforts méritoires de l’association qui veille aujourd’hui à la consolidation du site, ces pierres ne livreront plus leurs secrets les plus profonds : ni l’organisation exacte du cloître, ni la topographie des bâtiments réguliers, ni, surtout, l’identité de l’abbé dont le gisant, isolé dans l’église paroissiale, demeure le dernier témoin sculpté.

Il faut ajouter que la position actuelle de ce gisant — couché au sol, comme un simple monument funéraire déplacé — constitue en elle‑même un signe de la rupture irréversible entre l’œuvre et son contexte originel. Conçu pour être dressé dans un enfeu, vertical, offert au regard des moines comme une présence vivante et tutélaire, le gisant a perdu, en étant couché, une part essentielle de sa signification. Ce renversement n’est pas seulement matériel : il marque la disparition du cadre liturgique, mémoriel et institutionnel qui donnait sens à l’effigie. L’abbé, autrefois figure debout, médiateur et intercesseur, n’est plus qu’un vestige déplacé, privé de son architecture et de sa fonction. Cette aberration, imposée par les vicissitudes de l’histoire, rappelle avec force combien l’abbaye, même consolidée, ne pourra plus jamais restituer l’intégralité de son passé.

Ainsi, même si l’analyse stylistique permet d’inscrire cette sculpture dans le cercle des ateliers sénonais autour de 1200, le nom de cet abbé de Nesle — figure pourtant centrale de la communauté à un moment décisif de son histoire — restera sans doute à jamais hors d’atteinte. Ce silence, loin d’amoindrir la valeur du monument, lui confère une part de mystère qui rappelle combien les abbayes médiévales, même les plus modestes, abritaient des existences, des gestes et des mémoires que le temps a presque entièrement effacés.

 

Pascal V. Lamy




Église Saint Martin de Nesle la Reposte

 

Le projet : Sauvegarder une église du XIIe siècle

 Sauvegarder l’église Saint Martin de Nesle la Reposte, un édifice religieux du XIIe siècle. Située au sud-ouest d’Epernay, en limite de la Seine et Marne et de l’Aube, cette église de la taille d’une chapelle a échappé aux destructions de la Première Guerre mondiale et est représentative des églises de cette époque.

 La réhabilitation concernera l’intégralité de l’église dont les derniers travaux remontent aux années 1980 : maçonnerie, charpente et couverture afin de préserver le gisant qui repose à l’intérieur d’éventuelles dégradations. En effet, le rapport sanitaire de l’église met en avant des dégradations avancées sur certaines parties.

 Le lieu et son histoire : une église médiévale traversant l’histoire sans encombre

 Construite en 1213 sur les bases d’une ancienne chapelle du XIIe siècle lors d'un différend entre le curé et l'abbaye de Nesle, l'église Saint-Martin devient alors un lieu de culte à part entière et traverse l'histoire de France sans trop d'encombres jusqu'à la venue des Huguenots pendant les guerres de religion. Ils incendient l'église et la défigurent. Les habitants, attachés à leur église, la reconstruise. Des fouilles archéologiques en 1911 ont permis de mettre à jour un certain nombre d'objets et sont exposés dans l'église.

 Ce patrimoine à restaurer s’inscrit dans le sillage des édifices religieux de ce territoire puisque pas moins de trois édifices sont protégés au titre des monuments historiques dans un rayon de 10km dont l’église Saint-Serein de Bethon.

 La restauration de cette église du XIIe siècle s’accompagne d’un vaste projet de valorisation avec une kermesse et un projet de jumelage en lien avec l’abbaye de Nesle, la poursuite des visites touristiques existantes et l’organisation de conférences en collaboration avec les sociétés d’histoire locales (dont celle de Provins). Le gisant en pierre du XIIe siècle est à découvrir.


 Le gisant

 En 1930, lors de travaux au niveau de l’autel, une statue est exhumée. Il s’agit d’un beau gisant représentant un abbé. Un gisant est une statue funéraire représentant pour mémoire le défunt. Il porte le Livre dans une main et le reste d’une crosse dans l’autre. L’œuvre, d’une rare beauté, date du premier quart du XIIIe siècle. En 1968, il est exposé au musée du Louvre lors de la grande exposition internationale L’Europe Gothique XIIe-XIVe siècles, car il est reconnu comme « l’un des meilleurs exemples de la sculpture funéraire à l’aube du XIIIe siècle »

cliché d'archives 1960 "Le gisant" est debout


Gisant "allongé" en 1985


Gisant en 2024




La vierge au chardonneret

L’autre pépite de l’église est cette exceptionnelle Vierge à l’enfant, dite au Chardonneret, du XVème siècle. Le chardonneret est le petit oiseau que tient l’Enfant Jésus. C’est un thème récurrent de l’iconographie, apparu dans la statuaire gothique française au XIIIe siècle, et qui a connu une immense fortune dans la peinture italienne du Trecento et de la Renaissance. Il annonce de façon symbolique le sacrifice à venir du Christ lors de sa Passion : cet oiseau se nourrit de chardon épineux, cela évoque en effet la Couronne d’épines, alors que les taches rouges de sa tête renvoient au sang versé. L’oiseau se trouve sur le manteau de la Vierge, épaule droite.







Vierge au chardonneret et à l'Enfant - XVe s.


Fontaine Saint Blanchard

 


La légende veut que la fontaine, nichée entre Villenauxe-la-Grande et Nesle-la-Reposte ait diverses propriétés : elle favoriserait la pluie, soignerait divers maux tels les rhumatismes et permettrait aux femmes la buvant de tomber enceinte…

 Elle fait partie du paysage depuis des générations et si les habitants du territoire peuvent ne plus forcément y prêter attention lorsqu’ils passent devant, elle continue d’attirer l’œil des touristes. En outre, la légende qui entoure la fontaine Saint-Blanchard est aujourd’hui encore préservée, grâce aux écrits et la tradition orale.






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