Chronique d’un aïeul, aristocrate champenois au sujet du mariage du dauphin de France
Lorsque le mariage du Dauphin, fils de Louis XV et père de
Louis XVI est annoncé avec Mademoiselle Marie Josèphe de Saxe, née le 4
novembre 1731, fille de Frédéric-Auguste III Roi de Pologne (1733-1763) Électeur
de Saxe, on fait connaître au Conseil de Ville de Troyes que cette princesse
passera par Troyes, en se rendant à Versailles, le 14 janvier 1747.
Je n’étais point encore sorti de mes appartements, ce
matin-là, que déjà l’on frappait à ma porte avec une insistance peu conforme
aux usages de notre maison. Mon valet, hors d’haleine, m’annonça que la ville
bruissait d’une nouvelle d’importance : la future Dauphine, Mademoiselle
Marie‑Josèphe de Saxe, devait traverser Troyes en se rendant à Versailles. Je
répondis, non sans une pointe d’humeur, que les princesses passaient, les
rumeurs aussi, et que l’on me laissât achever mon chocolat. Mais à peine
avais-je porté la tasse à mes lèvres que trois autres domestiques, puis un
cousin, puis un voisin, vinrent confirmer l’affaire. Il fallut bien se rendre à
l’évidence : notre ville, si prompte d’ordinaire à s’endormir sur ses
privilèges, allait connaître un de ces remuements qui font croire au peuple que
l’Histoire se soucie de lui.
Un fourrier de Sa Majesté arriva bientôt, un homme sec comme
un parchemin, qui examinait les maisons de la ville avec l’œil d’un intendant
évaluant un domaine. Je le vis entrer chez les chanoines, puis chez les
notables, puis chez les bourgeois, distribuant les logements comme s’il eût été
maître de Troyes. « L’Évêché pour Son Altesse, les demeures séculières pour les
dames, les maisons ecclésiastiques pour les gentilshommes de la suite »,
disait-il d’un ton qui ne souffrait pas la contradiction. Je songeai alors que
la monarchie absolue avait trouvé son plus fidèle serviteur dans ce petit homme
à perruque rousse.
Le 16 janvier, Mademoiselle la duchesse de Brancas fit son
entrée dans la ville. Ah ! quel spectacle ! Son cortège emplissait la rue comme
une procession triomphale. Les chevaux piaffaient, les manteaux de velours
bruissaient, les plumes frémissaient au vent. Les Troyens, bouche bée, se
poussaient, se bousculaient, se piétinaient pour apercevoir un pan de robe. Je
me tins à distance, car je n’ai jamais aimé les foules : elles sentent la
sueur, l’ignorance et l’enthousiasme, trois choses que je supporte mal. Un
huissier criait : « Place ! place pour Madame la Duchesse ! » comme si la
noblesse avait besoin de crier pour exister.
Les officiers municipaux, qui d’ordinaire ne brillent que
par leur lenteur, se mirent soudain à courir comme des diables. Ils ordonnèrent
l’érection d’arcs de triomphe, firent tendre des tapisseries, commandèrent des
inscriptions latines dont aucun d’eux ne comprenait un mot. Je fus invité à
donner mon avis sur l’une d’elles ; je répondis que la grammaire en était
douteuse, mais que l’intention était louable. Ils me remercièrent avec une
révérence si profonde que je craignis pour leurs vertèbres.
La princesse arriva enfin le 4 février. Je me rendis à
l’Évêché, non par curiosité — ce sentiment est vulgaire — mais par devoir.
Lorsque son carrosse s’arrêta, un silence presque religieux s’abattit sur la
foule. La portière s’ouvrit, et j’aperçus une jeune femme au port gracieux, vêtue
d’un manteau clair bordé de fourrure. Elle salua la ville d’un sourire si doux
que même les plus endurcis des bourgeois en furent émus. Je me surpris moi-même
à incliner légèrement la tête, ce qui, pour un homme de ma condition, équivaut
à une ovation.
Deux heures plus tard, elle donna audience aux membres du
corps de ville. Je fus témoin de la scène. Le doyen, tremblant comme un enfant,
s’inclina profondément : « Madame, Troyes est honorée de votre présence. » Elle
répondit avec une grâce qui n’était point feinte : « Messieurs, je suis touchée
de tant de soins. » On lui présenta les présents d’usage : vins, confitures,
étoffes fines. Elle les accepta avec une politesse exquise, qui fit murmurer à
mon voisin : « Voilà une princesse qui sait être princesse. » Je lui répondis
que c’était là le minimum requis.
Monseigneur Matthias Poncet de La Rivière, notre évêque,
s’avança ensuite, entouré du clergé. « Madame, le chapitre vous offre son vin,
et prie Dieu de bénir votre union. » Elle inclina la tête : « Je reçois votre
hommage avec reconnaissance, Monseigneur. » Je remarquai que son regard avait
la douceur d’une prière, ce qui est rare chez les princesses, plus accoutumées
aux intrigues qu’aux dévotions.
La nuit venue, Troyes s’embrasa de lumières. Jamais je
n’avais vu pareille illumination. La place Saint‑Pierre, la façade de l’église,
les rues, l’Évêché : tout scintillait. Un feu d’artifice fut tiré, projetant
dans le ciel des gerbes d’or et d’azur. Les enfants criaient, les vieillards
souriaient, les bourgeois se rengorgeaient. Je me tins à l’écart, car je n’aime
pas les foules en liesse : elles me donnent l’impression d’assister à une
comédie dont je n’ai pas choisi le rôle.
Hélas, dans cette cohue, un enfant fut renversé par un
carrosse. On entendit un cri, puis un tumulte. La nouvelle parvint à la
Dauphine. Elle pâlit et dit aussitôt : « Qu’on porte secours à cet enfant ! Et
que l’on donne deux louis d’or pour ses soins. S’il faut davantage, l’intendant
y pourvoira. » Ce geste, simple et prompt, fit plus pour conquérir les cœurs
que toutes les illuminations du monde. Je me surpris à murmurer : « Voilà une
princesse qui mérite son rang. »
Je suivis ensuite, comme tout le royaume, la destinée de
cette jeune femme. Mariée à seize ans, critiquée pour ne pas donner d’héritier,
elle mit au monde huit enfants, dont trois devinrent rois. Elle forma avec le
Dauphin un couple harmonieux, rare à la Cour. Mais la mort prématurée de son
époux l’empêcha de devenir reine. Elle-même, surnommée la « triste Pepa », suivit
son mari dans la tombe en 1767.
Et moi, qui ai vu tant de princesses passer, tant de fastes
s’évanouir, je puis dire que jamais Troyes ne connut journée plus éclatante,
plus vibrante, plus digne d’être consignée dans les mémoires. Car au-delà des
arcs de triomphe, des feux, des décharges d’artillerie, ce que nous vîmes ce
jour-là, ce fut une jeune princesse étrangère conquérir un peuple par la seule
grâce de son sourire et la bonté de son cœur — ce qui, dans notre siècle si
prompt à feindre, est peut-être le plus rare des prodiges.
30 janvier 1749
Lorsque je quittai le bal donné pour le mariage de Monseigneur le Dauphin, je pris un moment de repos dans les jardins, afin de contempler l’illumination du château et, surtout, celle des deux écuries martiales, qui resplendissaient comme deux palais de feu. Le spectacle était si magnifique qu’il faisait oublier, pour un instant, la cohue et l’étouffement du banquet royal, tenu dans une salle beaucoup trop petite pour la foule qu’on y avait entassée.
Je regardai la nouvelle Dauphine, qui m’importait plus que je ne voudrais l’avouer. Elle paraissait charmante, assise à la droite du Roi, entourée du Dauphin, de la princesse de Conti, de Mademoiselle et de Madame de La Roche-sur-Yon. En face d’elle, la Reine, Madame Adélaïde, Madame de Modène et Mademoiselle de Sens formaient un tableau fort imposant. La duchesse de Chartres, grosse de plusieurs mois, n’y parut point.
Après le banquet, nous fûmes admis à voir la robe de soirée de la Dauphine, exposée au public jusqu’au moment où la Reine lui remit elle-même sa chemise de nuit. Le Roi, selon l’usage, envoya ensuite tous les gentilshommes auprès du Dauphin, à qui il remit la sienne. Ces deux cérémonies achevées, l’on se rendit dans la chambre de la Dauphine. Elle y entra, tenant son dernier verre, et parut fort aimable, quoique un peu embarrassée — moins toutefois que le Dauphin, qui semblait ne savoir où poser ses yeux. Lorsque tous deux furent glissés dans le lit, les rideaux furent tirés, puis rouverts, afin que chacun pût les contempler un moment : rituel pénible, qui montre tout ce que la pompe des rois peut avoir d’indiscret et de cruel.
10 février
Les jeunes mariés dînèrent en public. À cinq heures commencèrent les amusements et les jeux dans les appartements. Il était presque impossible de se frayer un passage. Je n’avais jamais vu pareille magnificence : dans la galerie, superbement décorée et illuminée, de grandes et petites tables invitaient au jeu ; devant les fenêtres, des tribunes avaient été dressées ; partout, des dames et des seigneurs admirablement vêtus animaient la scène. C’était un véritable festin pour les yeux. Avec quelque peine, je parvins jusqu’à Monsieur et Madame de Robecque.
La Dauphine est d’une taille parfaite et d’un teint frais ; ses yeux enchantent lorsqu’elle s’anime. Son nez et sa bouche sont ordinaires, mais l’ensemble plaît infiniment : c’est un adorable vilain petit canard qui tourne toutes les têtes. Son expression et ses gestes sont d’une grâce naturelle ; elle paraît joyeuse, vive, et montre un plaisir extrême à plaire, taquinant volontiers ceux qui l’approchent. Cela contraste singulièrement avec la nature glaciale du défunt Dauphin, et ne la rend que plus charmante. Venue de Saxe, où les princesses reçoivent une éducation excellente, elle a été dès l’enfance formée à la vie de cour.
À minuit, le grand bal masqué commença dans toutes les pièces. Je demeurai pour tout voir. J’aperçus le Roi, déguisé, aux pieds de Madame de Pompadour, qu’il semblait adorer. Je ne le reconnus qu’à son malaise, que la favorite ne prenait même plus la peine de dissimuler lorsqu’elle l’appelait à ses côtés. Sans me démasquer, et un peu philosophe, je traversai le bal en méditant sur la vanité de toutes ces choses. À quatre heures du matin, je regagnai enfin mes appartements.
Le tombeau se trouve sans la chapelle Sainte-Colombe, il est
fait en marbre blanc ; socle et urnes en marbre vert, ornements en bronze doré
ou verdi.
Année de création : 1777 par Coustou Guillaume II
(sculpteur)
Description de l'iconographie :
Points cardinaux : Nord (côté Dauphine), Sud (côté Dauphin),
Est (allégorie de la science), Ouest (allégorie de l'amour).
Le tombeau est entouré de figures allégoriques. Est :
l'Immortalité, femme couronnée tenant un miroir et une balance, la Religion,
femme qui tient une croix et brandit du bras dextre une couronne d'étoiles, au
pied desquelles un chérubin penché sur une mappemonde un compas dans la main
personnifie le Génie des Sciences et des Arts. Ouest : Génie de l'hymen, jeune
homme ailé, dont la flamme s'éteint, l'Amour conjugal ou le Mariage représenté
en un chérubin qui brise une chaine, le Temps ou vieil homme tenant une faux,
qui couvre les urnes d'un linceul.
Dimensions normalisées (en cm)
h = 357 ; la = 198 ; pr = 282
D.O.M.
(À Dieu très bon, très grand)
Ici repose
le très excellent prince Louis, Dauphin,
enlevé par
une mort envieuse
dans la
fleur de l’âge,
et déjà mûre
espérance du royaume,
au milieu
des vœux et des prières
que les
peuples adressaient à Dieu
pour sa
prospérité et pour le salut de l’Église.
Il brillait
pour la France
comme un
prince accompli entre tous,
arraché à
tous les bons,
versé dans
toutes les fortunes du royaume,
très aimant
envers sa patrie,
très respectueux
envers son illustre père,
époux
fidèle,
père formant
ses enfants
selon
l’exemple récent d’une mère vertueuse.
Il brillait
pour la Religion
comme un
prince chrétien
par le nom
et par les œuvres,
d’une pureté
de mœurs sans tache
et d’une
douceur accomplie,
recommandable
par sa grande piété envers Dieu,
très fidèle
à la loi divine,
sûr dans la
foi, ferme dans l’espérance,
ardent dans
la charité.
Il vécut
jusqu’au dernier jour avec un grand esprit.
Méprisant
les choses de la terre,
il soupirait
de toute son âme vers les biens éternels,
et, consolé
par la grâce céleste,
il laissa un
incroyable regret de sa personne.
Il mourut le
20 décembre de l’an 1765,
à l’âge de
37 ans.