La Nécropole Royale de Saint‑Denis face à la Révolution :
Documents, Analyses et Perspectives
La basilique de Saint‑Denis, nécropole millénaire des rois
de France, occupe une place unique dans l’histoire nationale. Depuis les
premiers Capétiens jusqu’aux derniers Bourbons, elle a accueilli les sépultures
des souverains, de leurs épouses, de leurs enfants et de leurs proches. Elle
formait un paysage funéraire d’une densité exceptionnelle, où chaque tombe,
chaque caveau, chaque monument racontait une part de la construction du
royaume.
Le journal tenu par Dom Poirier, religieux de Saint‑Denis,
constitue le témoignage le plus précis de ces opérations. Jour après jour, il
décrit l’ouverture des caveaux, l’état des corps, les objets retrouvés, les
foules attirées par certains défunts, les odeurs, les maladies, les pillages,
les hésitations et les gestes techniques. Ce texte, d’une sobriété presque
administrative, est devenu une source essentielle pour comprendre ce qui s’est
réellement passé dans la basilique durant ces semaines d’octobre 1793.
Le présent dossier rassemble autour de ce journal un
ensemble de compléments destinés à éclairer, contextualiser et approfondir cet
épisode : sources contemporaines, synthèse chronologique, reconstitution de la
topographie funéraire, analyse patrimoniale et critique historiographique.
L’objectif n’est pas seulement de restituer les faits, mais de montrer comment
la destruction de la nécropole royale a transformé la mémoire nationale, et
comment les archives, les fouilles et les études modernes permettent
aujourd’hui d’en reconstituer les contours.
En réunissant ces différentes strates — récit, contexte,
analyse, cartographie, réflexion patrimoniale — ce dossier offre une vision
d’ensemble de la disparition et de la recomposition de la nécropole royale de
Saint‑Denis. Il invite à comprendre non seulement ce qui fut détruit, mais
aussi ce qui fut transmis, et comment l’histoire, malgré les ruptures, continue
de se reconstruire à partir des traces.
Le document suivant (en bleu), retranscrit le journal qui a
été tenu au cours de l'exhumation des corps des Rois décrété par la convention
nationale dans son article 11, le 1er août 1793 sous la présidence de Danton,
suite au rapport fait au nom du comité de salut public par Barère. Les notes en
bas de page renvoient aux sources originales des documents.
Extrait du rapport : "Enfin, il a pensé que,
pour célébrer la journée du 10 août qui a abattu le trône, il fallait, dans le
jour anniversaire, détruire les mausolées fastueux qui sont à Saint Denis. Dans
la monarchie, les tombeaux même avaient appris à flatter les rois. L'orgueil et
le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort; et les
porte-sceptre, qui ont fait tant de maux à la France et à l'humanité, semble
encore dans la tombe s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La main puissante
de la république doit effacer impitoyablement ces épitaphes superbes, et
démolir ces mausolées qui rappelleraient encore des rois l'effrayant
souvenir."
N°655 - 1er - 2 août 1793 décret contenant différentes
mesures de sécurité publique
Article 11 : "Les tombeaux et mausolées des
ci-devant rois, élevés dans l'église de Saint Denis, dans les temples et autres
lieux, dans toute l'étendue de la république, seront détruits le 10 août
prochain"
Journal Historique de
l'extraction des cercueils de plomb des Rois, Reines, Princes, Princesses,
abbés et autres personnes, qui avaient leurs sépultures dans l'église de
l'abbaye Royale de Saint Denis en France.
Samedi 12
octobre 1793
On a ouvert le caveau des
Bourbons du côté des chapelles souterraines et on a commencé par en tirer le
cercueil de Henri IV, mort en 1610 âgé de 57 ans.
Remarques
Son corps s'est retrouvé
bien conservé et les traits du visage parfaitement reconnaissables, il est
resté sous le passage des chapelles basses enveloppé dans son suaire également
bien conservé. Chacun a eu la liberté de le voir jusqu'au lundi matin 14, qu'on
l'a porté dans le chœur au bas des marches du sanctuaire, où il est resté
jusqu'à 2 heures de l'après-midi. On le déposa dans le cimetière (dit des
Valois) dans une grande fosse creusée dans le bas à droite du côté nord.
Lundi 14 octobre
Des ouvriers vinrent vers
3 heures de l'après-midi et continuèrent l'extraction des cercueils des
Bourbons
De Louis XIII mort en 1643
âgé de 42 ans
De Louis XIV mort en 1715
âgé de 77 ans
De Marie de Médicis 2ème
femme de Henri IV mort en 1642 âgée de 68 ans
D'Anne d'Autriche femme de
Louis XIII morte en 1666 âgée de 64 ans
De Marie Thérèse Infante
d'Espagne femme de Louis XIV morte en 1688 âgée de 45 ans
De Louis Dauphin fils de Louis XIV mort en 1711 âgé de près de 50 ans
Remarques :
Quelques-uns de ces corps
étaient bien conservés, surtout celui de Louis XIII, reconnaissable à sa
moustache. Louis XIV l'était aussi par ses grands traits, mais noir comme de
l'encre; les autres corps et surtout celui du grand dauphin étaient en
putréfaction liquide.
Mardi 15
octobre
Vers 7 heures du matin on
a repris et continué l'extraction des cercueils des Bourbons.
De Marie, princesse de
Pologne, femme de Louis XV, morte en 1768, âgée de 65 ans.
De Marie Anne Christine
Victoire de Bavière, femme de Louis grand Dauphin fils de Louis XIV, morte en
1690 âgée de 30 ans
De Louis, Duc de Bourgogne
fils de Louis grand Dauphin, mort en 1712 âgé de 30 ans
De Marie Adélaïde de
Savoie, femme de Louis Duc de Bourgogne, morte en 1712 âgée de 26 ans
De Louis Duc de Bretagne 1er
fils de Louis Duc de Bourgogne mort en 1705 âgé de 9 mois 19 jours
De Louis Duc de Bretagne
2è fils du Duc de Bourgogne mort en 1712 âgé de 6ans
De Marie Thérese Infante
d'Espagne 1ère femme de Louis Dauphin fils de Louis XV morte en 1746 âgée de 20
ans
De Xavier de France, Duc
d'Aquitaine fils de Louis Dauphin mort le 22 février 1754 âgé de 5 mois et demi
De Marie Zéphyrine de
France, fille de Louis Dauphin morte le 2 septembre 1755 âgée de 5 ans
De Marie Thérèse de France
fille de Louis Dauphin et de Marie Thérèse d'Espagne morte le 27 avril 1748
âgée de 21 mois.
De M. le Duc d'Anjou fils
de Louis XV mort le 7 avril 1733 âgé de 2 ans 7 mois et 3 jours
On a aussi retiré des
caveaux les cœurs de Louis Dauphin fils de Louis XV mort à Fontainebleau le 20
octobre 1765 et de Marie Joseph de Saxe sa 2è femme morte le 13 mars 1767
Remarques :
Le plomb en figure de cœur
a été mis de côté et ce qu'il contenait a été porté au cimetière et jeté dans
la fosse commune avec tous les cadavres des Bourbons. Les Cœurs de plomb
étaient couverts de vermeil et surmontés chacun d'une couronne aussi d'argent doré.
Les cœurs d'argents et les couronnes ont été déposés à la municipalité et le
plomb a été remis au commissaire au plomb.
Ensuite on alla prendre
les autres cercueils à mesure qu'ils se présentaient dans le caveau de droite à
gauche:
D'Anne Henriette de France
fille de Louis XV morte le 10 février 1752 âgée de 24 ans 5 mois 27 jours
De Louise Marie de France
fille de Louis XV morte le 19 février 1733 âgée de 4 ans et demi
De Louise Elisabeth de
France fille de Louis XV mariée au duc de Parme morte le 6 décembre 1759 âgée
de 32 ans 3 mois 22 jours
De Louis Joseph Xavier de
France, duc de Bourgogne fils de Louis dauphin de France aîné de Louis XVI,
mort le 22 mars 1761 âgé de 9 ans et demi
De N. duc d'Orléans 2ème
fils de Henri IV mort en 1611 âgé de 4 ans
De Marie de Bourbon
Montpensier, 1ère femme de Gaston, morte en 1627 âgée de 22 ans.
De Gaston Jean Baptiste,
Duc d'Orléans, fils de Henri IV, mort en 1660 âgé de 52 ans.
D'Anne Marie Louise
d'Orléans, Duchesse de Montpensier, fille de Gaston et de Marie de Bourbon,
morte en 1693 âgée de 66 ans.
De Margueritte de
Lorraine, 2ème femme de Gaston, morte le 3 avril 1672 âgée de 59 ans.
De Jean Gaston d'Orléans,
fils de Gaston Jean Baptiste et de Margueritte de Lorraine, mort le 10 août
1652 âgé de 2 ans
De Marie Anne d'Orléans,
fille de Gaston et de Margueritte de Lorraine morte le 17 août 1656 âgée de 4
ans
Rien n'a été remarquable
dans l'extraction des cercueils faites dans la journée du mardi 15 octobre, la plupart
des corps étaient en putréfaction et exaltaient une vapeur noire et épaisse
d'une odeur infecte qu'on chassait à force de vinaigre et de poudre qu'on eût
la précaution de brûler, ce qui n'empêcha pas les ouvriers d'avoir des
dévoiements et des fièvres qui n'ont pas eût de mauvaises suites.
Mercredi 16 octobre
Vers 7 heures du matin, on a
continué l'extraction des corps du caveau des Bourbons en commençant par celui
d'Henriette Marie de France femme de Charles 1er Roi d'Angleterre morte en 1669
âgée de 60 ans
De Henriette Anne Stuart fille
de Charles 1er Roi d'Angleterre 1ère femme de monsieur frère Louis XIV morte en
1670 âgée de 26 ans.
De Philippe d'Orléans dit
monsieur frère unique de Louis XIV mort en 1701 âgé de 61 ans
D'Elisabeth Charlotte de Bavière
2ème femme de monsieur, morte en 1722 âgée de 70 ans
De Charles de France, Duc de
Berri petit fils de Louis XIV mort en 1714 âgé de 28 ans
De Marie Louise Elisabeth
d'Orléans, fille du Duc régent du Royaume, femme de Charles Duc de Berri morte
en 1719 âgée de 24 ans
De Philippe d'Orléans petit fils
de France, régent du royaume sous la minorité de Louis XV mort le 2 octobre
1723 âgé de 49 ans
D'Anne Elisabeth de France fille
aînée de Louis XIV morte le 30 décembre 1662 qui n'a vécu que 42 jours
De Marie Anne de France 2ème
fille de Louis XIV morte le 26 décembre 1664 âgée de 41 jours
De Philippe Duc d'Anjou, fils de
Louis XIV, mort le 10 juillet 1671 âgé de 3 ans
De Louis François de France Duc
d'Anjou, frère du prédécesseur mort le 4 novembre 1672 n'a vécu que 4 mois 17
jours
De Marie Thérèse de France 3ème
fille de Louis XIV, morte le 1er mars 1672 âgée de 5 ans
De Philippe Charles d'Orléans
fils de Monsieur mort le 8 décembre 1666 âgé de 2 ans 6 mois
De N. d'Orléans fille de
Monsieur morte après la naissance en 1665 D'Alexandre Louis d'Orléans Duc
de Valois fils de Monsieur mort le 15 mars 1676 âgé de 3 ans
De Charles de Berri Duc
d'Alençon fils du Duc de Berri mort le 6 avril 1713 âgé de 21 jours
De N. de Berri fille du Duc de
Berri morte en naissant le 21 juillet 1711
De Marie Louise Elisabeth fille
du Duc de Berri morte en 1714, 12 heures après sa naissance
De Sophie de France tante
de Louis XVI et 6è fille de Louis XV morte le 30 mars 1782 âgée de 47 ans 7
mois 4 jours
De N. de France dite d'Angoulême
fille du Comte d'Artois morte le 23 juin 1783 âgée de 5 mois 16 jours
De N. mademoiselle fille du
Comte d'Artois morte le 5 décembre 1783 âgée de 7 ans 4 mois et 1 jour
De Sophie Hélène de France fille
de Louis XVI morte le 19 juin 1787 âgée de 11 mois 10 jours
De Louis Joseph Xavier Dauphin
fils de Louis XVI mort à Meudon le 4 juin 1789 âgé de 7 ans 7 mois 13 jours
Le même jour, 16 octobre
vers les 2 heures avant le dîner des ouvriers on enleva le cercueil de Louis XV
mort le 10 mai 1774 âgé de 64 ans. Il était à l'entrée du caveau sur les
marches même, un peu à droite en entrant dans une espèce de niche pratiquée
dans l'épaisseur du mur. C'était là où était déposé le corps du dernier Roi mort.
On ne l'a ouvert par précaution que dans le cimetière sur le bord de la fosse:
Le corps retiré du cercueil de plomb bien enveloppé de langes et de bandelettes
paraissait tout entier et bien conservé, mais dégagé de tout ce qui
l'enveloppait, il n'offrait pas même la figure d'un cadavre. Tout son corps se
dissolva en putréfaction et il en sortit une odeur si infecte qu'il ne fut pas
possible de rester présent. On brûla de la poudre, on tira plusieurs coup de
fusils pour purifier l'air; on le jeta bien vite dans la fosse sur un lit épais
de chaux vive et on le couvrit encore de chaux et de terre.
Remarques:
Les entrailles des Princes et
Princesses étaient aussi dans le caveau dans les seaux de plomb déposés sous
des tréteaux de fer qui portaient les cercueils, on les porta dans le cimetière
où on en retira les entrailles qu'on jeta dans la fosse commune. Les sceaux de
plomb furent mis de côté pour être porté comme tout le reste à la fonderie
qu'on venait d'établir dans le cimetière même pour fondre le plomb à mesure
qu'on en trouvait.
Vers les 3 heures de l'après-midi,
on a ouvert dans la chapelle dite des Charles, le caveau de Charles V, mort en
1380 âgé de 42 ans et celui de Jeanne de Bourbon sa femme morte en 1378 âgée de
40 ans.
Charles de France enfant mort en
1386 âgé de 3 mois était inhumé au pieds du Roi Charles V son aïeul. Ses petits
os tout à fait desséchés étaient dans un cercueil de plomb. Sa tombe de cuivre
était sous le marche pied de l'autel.
Isabelle de France, fille de
Charles V morte quelques jours après sa mère Jeanne de Bourbon en 1378 âgée de
5 ans et Jeanne de France sa sœur morte en 1366 âgée de 6 mois 14 jours étaient
inhumées dans la même chapelle à côté de leur père et mère ; on ne trouva que
leurs os sans cercueil de plomb, seulement quelques restes de planches de bois
pourri.
Remarques:
On a trouvé dans le cercueil de
Charles V une couronne de vermeil bien conservée, une main de justice d'argent,
et un sceptre de 5 pieds de hauteur surmonté d'un bouquet de feuilles d'acanthe
d'argent bien doré dont l'or avait conservé tout son éclat.
Dans le cercueil de Jeanne de
Bourbon son épouse on a trouvé un reste de couronne, son anneau d'or, des
débris de bracelets ou chaînons, un fuseau ou quenouille de bois doré à demi
pourri, des chaussures fort pointues en parties consumés brodés en or et en
argent.
Les corps de Charles V et Jeanne
de Bourbon sa femme, de Charles VI et de sa femme, de Charles VII et de sa
femme retirés de leurs cercueils ont été portés dans la fosse des Bourbons.
Après quoi cette fosse a été recouverte de terre, et on en a fait une autre à
gauche de celle des Bourbons dans le fond du cimetière où l'on a déposé tous
les autres corps trouvés dans l'église.
Jeudi 17 octobre
A 7 heures du matin on a fouillé dans le tombeau de Charles VI mort en 1422 âgé de 54 ans et dans celui d'Isabeau de Bavière sa femme morte en 1435. On a rien trouvé dans leurs cercueils que des os desséchés. Leur caveau avait été enfoncé lors de la démolition du mois d'août dernier. On a mis en pièces et en morceaux leurs belles statues de marbre blanc et on pilla ce qui pouvait être précieux dans leurs cercueils.
Le tombeau de Charles VII mort
en 1461 âgé de 59 ans et celui de Marie d'Anjou sa femme morte en 1463 avaient
été aussi enfoncés et pillés. On n'a trouvé dans leurs cercueils qu'un reste de
couronne et de sceptre d'argent doré.
Remarques:
Une singularité de l'embaumement
du corps de Charles VII c'est qu'on avait parsemé du vif argent qui avait
conservé toute sa fluidité. On a observé la même singularité dans quelques
autres embaumements de corps des XIVe et XVe siècles.
Le même jour, 17 octobre,
l'après dîner dans la chapelle St Hipolyte on a fait l'extraction de deux
cercueils de plomb. De Blanche de Navarre 2ème femme de Philippe de
Valois morte en 1398, et de Jeanne de France leur fille morte en 1371 âgée de
20 ans. On n'a pas trouvé la tête de cette dernière, elle a été
vraisemblablement dérobée lors de la réparation de l'ouverture de ce caveau.
On a ensuite fait l'ouverture du
caveau de Henri II qui était fort petit, on en tira d'abord deux cœurs, un gros
et l'autre moindre. On ne sait de qui ils viennent étant sans
inscription. Ensuite quatre cercueils, celui de Margueritte de France
fille de Henri II 1ère femme de Henri IV morte le 27 mai 1615 âgée de 62 ans.
De François Duc d'Alençon 4ème
fils de Henri II mort en 1584 âgé de 30 ans
De François II qui a régné un an
et demi mort le 5 décembre 1560 âgé de 17 ans
De Marie Elisabeth de France,
fille de Charles IX morte le 2 avril 1578 âgée de 6 ans.
On a ouvert avant la nuit le
caveau de Charles VIII mort en 1498 âgé de 28 ans. Son cercueil de plomb était
posé sur des tréteaux ou barres de fer. On n'a rien trouvé que des os presque
desséchés.
Vendredi 18
octobre
Vers les 7 heures du matin on a
continué l'extraction des cercueils du caveau de Henri II et on en a tiré 4
grands cercueils.
Celui de Henri II mort le
10 juillet 1559 âgé de 40 ans et quelques mois.
De Catherine de Médicis,
femme de Henri II morte le 5 janvier 1589, âgée de 70 ans
De Charles IX mort en 1574
âgé de 24 ans
De Henri III mort le 2
août 1589 âgé de 38 ans
De Louis Duc d'Orléans,
2ème fils de Henri II mort au berceau
De Jeanne de France et de
Victoire de France filles de Henri II mortes en bas âge
Remarques:
Ces cercueils étaient placés les
uns sur les autres sur 3 lignes.
Au 1er rang à main gauche
étaient les cercueils de Henri II, de Catherine de Médicis et de Louis
d'Orléans leur 2ème fils. Le cercueil de Henri II était posé sur des barres de
fer et les deux autres cercueils étaient posés sur celui de Henri II.
Au 2ème rang, au milieu du
caveau étaient 4 autres cercueils placés les uns sur les autres et 2 cœurs en
dessus mentionnés.
Au 3ème rang à main droite du
côté du cœur se trouvaient 4 cercueils. Celui de Charles IX posé sur des barres
de fer en portait un grand, celui de Henri III et deux autres petits.
Dessous les barres de fer ou
tréteaux sur lesquels étaient posés les cercueils de plomb, il y avait beaucoup
d'ossements. Ce sont probablement des ossements trouvés en cet endroit
lorsqu'en 1719 on y a fouillé pour faire les nouveaux caveaux des Valois.
Le même jour 18 octobre on est
descendu dans le caveau de Louis XII mort en 1515 âgé de 53 ans.
Anne de Bretagne sa femme et
veuve de Charles VIII morte en 1514 âgée de 37 ans était dans le même caveau.
On a trouvé sur leurs cercueils de plomb deux couronnes de cuivre doré.
Dans le chœur sous la croisée
septentrionale on a ouvert le tombeau de Jeanne de France reine de Navarre
fille de Louis X dit le Hutin morte en 1349 âgée de 38 ans. Elle était enterrée
aux pieds de son père sans caveau. Une pierre creuse revêtue intérieurement de
plomb et couverte d'une autre pierre toute plate renfermait ses ossements. On a
trouvé dans son cercueil qu'une couronne de cuivre dorée.
Louis X dit Hutin n'avait pas
non plus de caveau ni de cercueil de plomb, une pierre creuse en forme de
baignoire carrée longue garnie en dedans de lames de plomb renfermait ses os
desséchés avec un reste de sceptre et de couronne de cuivre rongé par la rouille
; il était mort en 1316 âgé de près de 27 ans.
Le petit Roi Jean son fils
posthume qui n'a vécu que 4 jours était à côté de son père dans une petite
tombe de pierre revêtue de plomb en dedans.
Auprès du tombeau de Louis X
était enterré dans un simple cercueil de pierre Hugues dit le Grand comte de
Paris mort en 956, père de Hugues Capet chef de la race Capétienne. On a trouvé
que des os presque réduits en poussière.
On a ensuite au milieu du chœur,
découvert la fosse de Charles le Chauve mort en 877 âgé de 54 ans. On n'a
trouvé bien avant en terre qu'une espèce de baignoire qui renfermait un petit
coffre où étaient les restes de ses cendres. Il était mort de poison en deçà du
mont Cenis aux confins de la Savoie à son retour de Rome dans une chaumière du
village de Brios. Son corps fut mis en dépôt au prieuré de Nantua diocèse de
Lyon d'où il fût transporté 7 ans après à St Denis.
Samedi 19 octobre
La sépulture de Philippe comte
de Boulogne fils de Philippe Auguste mort en 1233 n'a rien donné de remarquable
sinon la place de la tête du Prince creusé dans le cercueil de pierre.
Nous remarquerons la même
chose pour le cercueil du Roi Dagobert.
Le cercueil en pierre de
forme de baignoire d'Alphonse comte de Poitiers frère de St louis mort en 1271
ne contenait que des cendres. Ses cheveux étaient bien conservés mais ce qui
est peut être remarquable c'est que le dessous de la pierre qui couvrait son
cercueil était tacheté coloré et veiné de jaune et de blanc comme du marbre.
Les exhalaisons fortes du cadavre ont pu produire cet effet.
Le corps de Philippe Auguste
mort en 1223 était entièrement consommé, la pierre taillée en forme convexe qui
fermait le cercueil de pierre était arrondie du côté de la tête.
Le corps de Louis VIII père de
St Louis mort le 8 novembre 1226 âgé de 4 ans s'est trouvé presque consommé.
Sur la pierre qui couvrait son cercueil aussi de pierre était sculpté une croix
en demi relief ; on n'y a trouvé qu'un reste de sceptre de bois pourri et son
diadème qui n'était qu'une bande d'étoffe avec une grande calotte d'une étoffe
satinée et bien conservée. Le corps avait été enveloppé dans un drap ou suaire
tissé en or; on en trouva encore des morceaux bien conservés. Chose remarquable
c'est que son corps ainsi enseveli avait été recouvert et cousu dans un cuir
fort et épais qui était bien conservé. Il est le seul que nous ayons trouvé
dans un cuir, il est vraisemblable qu'on ne l'a fait pour lui que pour empêcher
l'exhalaison de son cadavre qu'on en fit de Montpensier en Auvergne où il
mourut à son retour de la guerre contre les Albigeois.
On fouilla au milieu du chœur
sous une tombe de cuivre tant aux premiers degrés du sanctuaire pour trouver le
corps de Margueritte de Provence femme de St Louis morte en 1295. On creusa
bien avant en terre sans rien trouver. On découvrit à gauche de la place où
était sa tombe une pierre en forme de baignoire oblongue remplie de gravats
parmi lesquels était une rotule et deux petits os.
Dans la chapelle de Notre Dame
la Blanche on a ouvert le caveau de Marie de France fille de Charles IV dit le
Bel, morte en 1341 et de Blanche sa sœur Duchesse d'Orléans morte en 1392. Ce
caveau était rempli de décombres sans corps et sans cercueil.
En continuant la fouille dans le
chœur, on a trouvé à côté du tombeau de Louis VIII celui où avait été déposé St
Louis mort en 1270. Il était plus court et moins large que les autres, les os
en avaient été retirés lors de sa canonisation en 1297.
On a ensuite décarrelé le haut
du chœur pour découvrir les autres cercueils cachés en terre. On a trouvé celui
de Philippe le Bel mort en 1314 âgé de 46 ans. Il était de pierre et recouvert
d'une large et forte dalle. Il n'y avait point d'autre cercueil que la pierre
creusée en forme de baignoire dont les parois plus larges vers la têtes étaient
revêtues en dedans de plomb et une forte et large lame aussi de plomb scellées
sur des barres de fer fermait le tombeau. Le squelette était tout entier, on a
trouvé un anneau d'or, un reste de diadème d'étoffe tissée en or et un sceptre
de cuivre doré de 5 pieds de haut terminée par une touffe de feuillage sur
laquelle était représenté un oiseau aussi de cuivre doré.
Le soir à la chandelle on a
ouvert le tombeau de pierre du Roi Dagobert mort en 638. Il avait plus de 6
pieds de long, la pierre était creusée pour recevoir la tête, qui était séparée
du corps. On a trouvé un coffre de bois d'environ 2 pieds de long garni en
dedans de plomb qui renfermait les ossements de ce prince et de Nanthilde sa
femme morte en 642. Les ossements étaient enveloppés dans une étoffe de soie,
les uns séparés des autres par une planche intermédiaire qui partageait le
coffre en 2 parties. Sur un côté de ce coffre était une plaque de plomb avec
cette inscription :
HIC JACET CORPUS DAGOBERTI
(ici se trouve le corps de Dagobert)
Sur l'autre côté une lame de plomb portait:
HIC JACET CORPUS NANTILDIS
(ici se trouve le corps de Nanthilde)
On n'a pas trouvé la tête de la Reine Nanthilde. Il est probable qu'elle sera restée dans l'endroit de leur première sépulture lorsque St Louis les en fait retirer pour les placer dans le tombeau qu'il leur fit élever dans le lieu où il se voit aujourd'hui
Dimanche 20 octobre
On a travaillé à détacher le
plomb qui garnissait le dedans du tombeau de pierre de Philippe le Bel, on a
refouillé auprès de la sépulture de St Louis dans l'espérance d'y trouver le
corps de Margueritte de Provence sa femme. On n'a rien trouvé qu'une pierre
creusée en forme de baignoire sans couvercle qui était remplie de terre et de
gravats. Dans cet endroit devait être le tombeau de Jean Tristan conte de
Nevers fils de St Louis mort en 1270 quelques jours avant son père, près de
Carthage en Afrique.
Dans la chapelle dite des
Charles, on a retiré le cercueil de plomb de Bertrand Du Guesclin mort en 1380.
Son squelette était tout entier la tête bien conservée les os bien propres et
tout à fait desséchés.
Auprès de lui était le tombeau
de Bureau de La Rivière mort en 1400. Il n'avait guère que 3 pieds de long. On
en a tiré le cercueil de plomb.
Après bien des recherches, on a
trouvé l'entrée du caveau de François Ier. Ce caveau était grand et bien voûté.
Il contenait 6 corps renfermés dans des cercueils de plomb posés sur des barres
de fer.
Celui de François Ier mort en
1547 âgé de 52 ans.
Celui de Louise de Savoie sa
mère morte en 1531
Celui de Claude de France sa
femme morte en 1524 âgée de 25 ans
Celui de François Dauphin mort
en 1536 âgé de 19 ans
Celui de Charles son frère Duc
d'Orléans mort en 1545 âgé de 23 ans.
Celui de Charlotte leur sœur morte
en 1524 âgée de 8 ans
Tous ces corps étaient en
putréfaction liquide et exhalaient une odeur insupportable : une eau noire
coulait à travers leurs cercueils de plomb dans les transports qu'on en fit au
cimetière.
On a repris la fouille dans la
croise méridionale de chœur. On a trouvé une tombe de pierre remplie de
gravats. C'était le tombeau de Pierre du Beaucaire chambellan de st Louis mort
en 1270.
Vers le soir on a découvert
attenant la grille du chœur du côté du midi, le tombeau de Mathieu de Vendôme
abbé de St Denis et régent du royaume sous St Louis et sous son fils Philippe
le Hardi. Il n'avait ni cercueil de pierre ni de plomb. Son corps avait été mis
en terre dans un cercueil de bois, dont on trouva encore des morceaux de
planches pourries. Le corps était entièrement consommé. On n'a trouvé que le
haut de la crosse en cuivre doré, et quelques lambeaux de riches étoffes, ce
qui marque qu'il fût enterré vêtu de ses plus riches ornements d'abbé. Il est
mort le 25 septembre 1286 au commencement du règne de Philippe le Bel.
Lundi 21
octobre
Au milieu de la croisée du
chœur on a levé le marbre qui couvrait le petit caveau où l'on avait déposé au
mois d'août 1791 les os et cendres de six princes et d'une princesse de la
famille de St Louis, enveloppés séparément dans des toiles écrues et
transférées en cette église de celle de l'abbaye de Royaumont. Les cendres et
ossements ont été retirés de leurs coffres de plomb et portés au cimetière dans
la 2ème fosse commune où Philippe Auguste, Louis VIII et François Ier et toute
sa famille avaient été portés.
On a commencé dans l'après-midi
à fouiller dans le sanctuaire à côté du grand autel à gauche pour trouver les
cercueils de Philippe le Long mort en 1322, de Charles IV dit le Bel mort en
1328, de Jeanne d'Evreux 3 ème femme de Charles IV morte en 1370, de Philippe
de Valois mort en 1350 âgé de 57 ans, de Jeanne de Bourgogne femme de Philippe
de Valois morte en 1348, et celui du Roi Jean mort en 1364
Mardi 22 octobre
Dans la chapelle dite des
Charles, le long du mur de l'escalier qui monte au chevet, on trouve deux
tombeaux l'un sur l'autre.
Celui de dessus de pierre carrée
renfermait le corps d'Arnaud Guillem de Barbazan, Ier chambellan de Charles VII
mort en 1431.
Celui de dessous couvert d'une
lame de plomb contenait le corps de Louis de Sancerre connétable sous Charles
VI mort en 1402 âgé de 60 ans. La tête était encore garnie de cheveux longs et
partagés en deux cadenettes bien tressés.
On a ensuite levé la pierre
verticale qui couvrait le tombeau en pierre de l'abbé Suger et de l'abbé Henri
de Troon le 1er mort en 1151 et l'autre en 1221. On n'y a trouvé que des os
presque réduits en poussière.
Mercredi 23 octobre
On a repris du matin le travail
qu'on avait laissé la veille pour la découverte des tombeaux du sanctuaire. On
trouva d'abord celui de Philippe de Valois qui était de pierre garni
intérieurement d'une lame de plomb fermé par une forte lame de même métal
soudée sur une barre de fer, le tout recouvert d'une grande et large pierre
plate. On a trouvé une couronne et un sceptre surmonté d'un oiseau de cuivre
doré. Plus près de l'autel on a trouvé le tombeau de Jeanne de Bourgogne 1ère
femme de Philippe de Valois. On y a trouvé son anneau d'argent, n reste de
quenouille ou fuseau et des os desséchés.
Jeudi 24 octobre
A gauche de Philippe de Valois
était Charles le Bel. Son tombeau était construit de même que l'autre. On y a
trouvé une couronne d'argent doré, un sceptre de cuivre doré haut de près de 7
pieds, un anneau d'argent, un reste de main de justice, un bâton de bois
d'ébène, un oreiller de plomb sous la tête. Le corps était desséché.
Vendredi 25 octobre
Le tombeau de Jeanne d'Evreux
aussi de pierre avait été remué, la tombe était brisée en trois morceaux et la
lame de plomb, qui fermait le cercueil était détachée ; on trouva que des os
desséchés sans tête : on ne fit pas d'informations, il y avait néanmoins
apparence qu'on était venu la nuit précédente dépouiller ce tombeau.
On trouva au même lieu le
tombeau en pierre de Philippe le Long. Son squelette était bien conservé avec
une couronne d'argent doré enrichie de pierreries, une agrafe de son manteau en
losange, avec une autre plus petite d'argent, partie de la ceinture d'étoffe
satinée ave une boucle d'argent doré et un sceptre de cuivre doré.
Aux pieds de son cercueil était
un petit caveau où était le cœur de Jeanne de Bourgogne femme de Philippe de
Valois, renfermée dans une cassette de bois presque pourrie. L'inscription
était sur la lame de cuivre.
On a découvert aussi le
tombeau du roi Jean mort âgé de 56 ans en Angleterre; On y a trouvé une
couronne, un sceptre fort haut, mais brisé, une main de justice le tout
d'argent doré. Son squelette était entier.
Quelques jours après les
ouvriers avec le commissaire aux plombs ont été au monastère des carmélites
faire l'extraction du cercueil de plomb de Marie Louise de France fille de
Louis XV morte le 23 octobre 1787. Ils l'ont porté dans le cimetière des Valois
et le corps a été déposé dans la 2ème fosse commune à gauche. Il était entier,
mais en pleine putréfaction. Ses habits de carmélites étaient assez bien
conservés.
Dans la nuit du 11 au 12
novembre 1793 par ordre du département en présence des commissaires de district
et de la municipalité et du club populaire de Saint Denis, on a enlevé du
trésor tout ce qui était : Châsses, reliques, etc. Tout a été mis dans de
grandes caisses de bois, ainsi que tous les riches ornements de l'église.
Calices, Sts Ciboires, chapes, chasubles etc. et le tout est parti dans des
chariots parés pour la convention en grand appareil et en grand cortège le 12
au matin vers 10 heures.
Supplément au journal de l'extraction des
cercueils
Le 18 janvier 1794 le tombeau de
François Ier étant démoli, il fut aisé d'ouvrir celui de Margueritte comtesse
de Flandres fille de Philippe le Long et femme de Louis comte de Flandres morte
en 1382 âgée de 66 ans dans un caveau assez bien construit était son cercueil
de plomb posé sur des barres de fer. On n'y a trouvé que des os bien conservés
et quelques restes de planches de bois de châtaignier.
On n'a pas trouvé la
sépulture du cardinal de Retz mort 1679 âgé de 66 ans.
Fin du journal
Note de la
page 18:
On ne fouilla point alors le tombeau de Turenne, mais quelques temps après, on tira ce corps. Il était entier, les traits étaient parfaitement conservés mais tout à fait noircis. Il resta quelques jours déposé dans la sacristie basse. Robespierre qui vint dans ce temps à l'église de Saint Denis le vit, et lui arracha une dent qu'il mit dans sa poche. Cela donna lieu à d'autres de le mutiler, on lui coupa un pouce de la main qu'on emporta. Ce cadavre fut transféré au cabinet d'histoire naturelle du jardin des plantes à Paris.
Sources :
Discours de Barère sous la
présidence de Danton. Gazette Nationale ou le Moniteur Universel, pages 338 à
341. Extrait cité en tête : avant dernier paragraphe de la page 340.
Décret du 1er août 1793 de la
convention nationale contenant plusieurs mesures de sécurité publique, page
350. Bulletin des Lois, décrets et ordonnances depuis le mois de juin 1789
jusqu'au mois d'août 1830.
Journal historique de l'extraction des cercueils de plomb. Archives nationales.
_________
Ce document exceptionnel est la copie faite par Dom Druon en
1796, du rapport autographe originel de Dom Poirier, qui a brûlé en 1794 dans
l'incendie de la bibliothèque de l'ancienne abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
Il est conservé aux Archives Nationales sous la cote AE1 15.
On remarquera à la lecture de ce procès-verbal que peu de
dépouilles royales étaient embaumées ou du moins bien conservées : parmi
celles-ci Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Marie-Thérèse d’Autriche.
Le corps de Louis XV, dont on sait qu'il ne fut pas embaumé
du fait du risque de contagion de la petite vérole, était intact à l'ouverture
du cercueil de plomb, baignait dans une saumure résultant des sels employés
pour sa conservation. Mais quelques heures après il se décomposa très rapidement.
Les corps de Marie de Médicis et de Marie Leczinska
tombèrent très rapidement dans un état de putréfaction insoutenable.
Les autres corps des princes et princesses étaient putréfiés
et les exhalaisons nocives en résultant obligèrent plusieurs fois les ouvriers
chargés de ce “travail” de profanation à sortir du caveau. Certains mentionnent
même des cas de perte de connaissance.
Quant aux cercueils des Valois, inhumés dans la crypte du
même nom creusée en 1719 suite à la démolition de la rotonde sous la Régence,
ils sont décrits comme présentant d'importantes traces de “coulures noires”
anciennes s'échappant des jointures de plomb.
Cela est probablement le résultat du transfert de ces
cercueils : ceux-ci étant très lourds et encombrants, ils furent parfois
verticalisés afin de monter et descendre les différents escaliers et accès à la
nouvelle crypte. Les corps furent alors secoués et des liquides de putréfaction
mêlés aux produits d'embaumement s'échappèrent des couvercles de plomb qui
n'étaient plus étanches.
D'où certainement le très mauvais état des corps des Valois.
On notera la mention très intéressante de motifs
partiellement dorés qui recouvraient ces cercueils, en partie oxydés par ces
liquides.
Ces 19 pages rédigées dans une efficacité, une précision et
une froideur toute administrative sont accompagnées de deux plans dessinés de
visu et in situ.
L'absence totale de sentiment et d'émotion dans ce journal
montre bien à quel point les profanateurs révolutionnaires ne mesuraient alors
pas ce désastre qu'ils accomplissaient, à savoir l'anéantissement de plus d'un
millénaire d'histoire de France Sad No
Le premier plan dessiné présente le chœur et le transept de
l'église abbatiale avec encore figurés les tombeaux et les autels, qui
n'avaient donc pas encore été retirés ou détruits à ce moment-là.
De plus on voit nettement à gauche du transept nord les deux
fosses creusées au milieu même des anciennes fondations circulaires de la
rotonde des Valois disparue en 1719.
La fosse du haut est celle des Bourbon, l'autre recevant les
Valois et dynasties précédentes.
On distingue en outre à droite une petite structure griffonnée,
peut-être une troisième petite fosse (pour les cœurs ?).
Enfin ce plan très précieux permet de constater que la
grille du XVIIIème siècle dessinée par le frère Pierre Denis et ayant remplacée
l'ancien jubé est toujours en place avec ses retours entourant les piliers
comme on peut le voir sur la gravure postée dans le sujet par Alexandre Lenoir.
Ce que le plan montre clairement
Orient en haut → l’autel majeur et le sanctuaire.
Occident en bas → l’entrée de la nef.
On distingue
nettement :
Le
sanctuaire
Le chœur
liturgique
La croisée
du transept
La nef
Les
chapelles rayonnantes
Les
chapelles latérales
Le cimetière
des Valois (mentionné en marge sur certains exemplaires de ce type de plan)
Elle est dessinée en travers du chœur, avec des retours
latéraux qui épousent les piliers, exactement comme dans la gravure d’Alexandre
Lenoir.
C’est un élément capital qui confirme la configuration
liturgique avant la destruction de 1793.
5. Les annotations funéraires
On voit aussi des mentions liées aux tombeaux : Autel de
Saint Denis, Tombeaux des rois (indiqués par des rectangles ou des croix), Emplacements
des caveaux (souvent non nommés mais positionnés)
Ce plan n’est pas un plan d’exhumation, mais un plan de
l’état ancien, utilisé ensuite pour repérer les sépultures.
|
Le second plan dessiné présente la situation
du caveau des Bourbon tel qu'il se présentait à son ouverture et avant
l'exhumation des cercueils royaux et princiers. Plan de la sépulture des princes et princesse de la branche royale de BOURBON, inhumez depuis Henri IV dans l'église de Saint Denys en France. (Gravure extraite de l'ouvrage de Michel Félibien " Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denis ", publié en 1706) 1 et 2 correspondent aux cerceuils des Bourbons en général 3 le caveau à part où reposait alors Louis XIV
Le
plan indique la disposition générale du caveau des Bourbons avant son
ouverture en 1793. Les noms des rois et princes inhumés y figurent en marge,
mais la localisation précise des cercueils n’est pas inscrite sur le dessin.
L’identification des emplacements — notamment des rois Henri IV, Louis XIII,
Louis XIV, des reines Bourbon et des deux cavités destinées aux cœurs —
repose sur les sources historiques et non sur les annotations du plan
lui‑même. Je poste en outre le plan gravé de ce caveau présent dans
l'ouvrage publié par Dom Félibien en 1706 car ce dernier a le mérite de
nommer toutes les personnes inhumées avant cette date, ce qui n'est pas le
cas du plan de 1793 qui ne nomme que les souverains et leurs épouses . Henri II et Catherine de Medicis Complément historique : sources, contexte et apports extérieurs au
Journal des exhumations de 1793 Le journal des exhumations de Saint‑Denis, tel qu’il nous
est parvenu à travers la copie de Dom Druon, constitue l’un des témoignages les
plus précis sur la destruction des sépultures royales ordonnée par la
Convention nationale en octobre 1793. Toutefois, ce document ne représente
qu’une partie du dossier historique. D’autres sources contemporaines,
administratives, politiques ou narratives, permettent d’enrichir et de nuancer
la compréhension de ces événements. D’abord, les textes officiels de la période révolutionnaire
éclairent le cadre idéologique dans lequel s’inscrit l’opération. Le rapport de
Barère au Comité de Salut Public, publié dans le Moniteur Universel, expose la
volonté de faire du 10 août — date de la chute de la monarchie — une fête
civique marquée par la destruction des symboles royaux. Les registres
municipaux de Saint‑Denis complètent ce contexte en détaillant les ordres
d’ouverture des caveaux, les inventaires d’objets précieux envoyés à la
Convention, ainsi que les rapports sur l’affluence populaire, notamment autour
du corps d’Henri IV, dont l’exposition attira une foule considérable. À côté de ces documents administratifs, plusieurs
témoignages extérieurs au journal Poirier permettent d’élargir la perspective.
L’abbé Grégoire, dans ses discours et mémoires, condamne vigoureusement les
profanations, offrant un contrepoint moral et politique. Des visiteurs de
l’abbaye, journalistes ou simples curieux, ont laissé des descriptions du
spectacle macabre, confirmant par exemple l’extraordinaire conservation du
visage d’Henri IV. Par ailleurs, des fragments du journal original, aujourd’hui
perdu, avaient circulé avant l’incendie de 1794, ce qui permet parfois de
comparer et de corriger certains passages de la copie de Druon. Les opérations de 1793 ne constituent cependant que la
première moitié de l’histoire. En 1816, sous la Restauration, Louis XVIII
ordonne la réouverture des fosses communes et la récupération des ossements
royaux. Les rapports de ces fouilles, conservés au ministère de la Maison du
Roi, décrivent la recomposition des restes, la création de deux ossuaires
royaux et l’état dans lequel furent retrouvés les corps jetés pêle‑mêle en
1793. Ces documents confirment notamment que les Bourbons avaient été déposés
dans la fosse dite des Valois, sans distinction ni ordre. Les analyses modernes — archéologiques, anthropologiques ou
historiques — apportent également un éclairage précieux. Elles expliquent, par
exemple, la présence de vif‑argent dans certains embaumements médiévaux, la
liquéfaction des corps des Bourbons, ou encore la conservation exceptionnelle
d’Henri IV. Les débats récents autour de l’authenticité du crâne attribué au
Béarnais montrent d’ailleurs que l’histoire matérielle de ces dépouilles reste
encore partiellement obscure. Enfin, les inventaires révolutionnaires et les recherches
ultérieures permettent de suivre le destin des objets funéraires retrouvés dans
les caveaux : couronnes, sceptres, mains de justice, anneaux, quenouilles,
chaussures brodées. Beaucoup furent fondus, d’autres envoyés à la Convention,
certains volés, et quelques rares pièces réapparurent dans des collections
privées au XIXe siècle. Le journal Poirier évoque aussi des pillages nocturnes,
confirmés par d’autres sources, qui expliquent certaines disparitions
inexpliquées. Ainsi replacé dans l’ensemble de ces témoignages et
documents, le journal des exhumations apparaît comme une pièce maîtresse, mais
non isolée, d’un vaste ensemble documentaire. Il offre la matière brute,
quotidienne et technique, tandis que les autres sources en révèlent les enjeux
politiques, les dérives, les lacunes et les prolongements. L’ensemble forme un
tableau d’une rare intensité sur la destruction méthodique de la nécropole
royale et sur la manière dont la Révolution a voulu effacer, jusque dans la
mort, les traces de la monarchie. Synthèse chronologique des exhumations de Saint‑Denis (août – novembre
1793) 1er août 1793 – Le décret La Convention nationale adopte l’article 11 du décret de
sûreté générale ordonnant la destruction, le 10 août suivant, de tous les
tombeaux des « ci‑devant rois » dans l’ensemble de la République. Le rapport de
Barère fixe le cadre idéologique : effacer les symboles monarchiques et
purifier l’espace public. 10 août 1793 – Démolition des monuments Les mausolées de l’abbatiale sont abattus. Plusieurs caveaux
sont endommagés dès cette première phase, notamment ceux de Charles VI et
Charles VII. 12 octobre 1793 – Début des exhumations Ouverture du caveau des Bourbons. Premier corps extrait : Henri IV, remarquablement conservé.
Exposé au public jusqu’au 14 octobre. 14–16 octobre – Extraction des Bourbons Sortie successive des cercueils de Louis XIII, Louis XIV,
Marie de Médicis, Anne d’Autriche, Marie‑Thérèse d’Autriche, du Grand Dauphin,
puis des enfants et petits‑enfants de Louis XIV et Louis XV. Les corps sont en état variable : certains desséchés,
d’autres liquéfiés. Le 16 octobre, extraction de Louis XV, dont le corps se
désagrège immédiatement. 16–17 octobre – Début des Valois Ouverture des caveaux de Charles V et Jeanne de Bourbon,
puis de leurs enfants. Découverte d’objets précieux (couronnes, sceptres,
anneaux, quenouilles). Le 17, fouille des tombeaux de Charles VI, Isabeau de
Bavière, Charles VII et Marie d’Anjou, déjà pillés en août. 17–18 octobre – Suite des Valois et premiers Capétiens Extraction de Blanche de Navarre, Jeanne de France, puis
ouverture du caveau de Henri II, contenant plusieurs cœurs et cercueils. Le 18, extraction de Henri II, Catherine de Médicis, Charles
IX, Henri III, et des enfants de Henri II. Ouverture du caveau de Louis XII et Anne de Bretagne. 18–19 octobre – Premiers Capétiens directs Ouverture des tombes de Louis X, Jeanne de Navarre, Jean
Ier, Hugues le Grand, Charles le Chauve, Philippe Auguste, Louis VIII, Alphonse
de Poitiers, Dagobert Ier et Nanthilde. Plusieurs tombes ne contiennent plus que des ossements ou
des cendres. 20 octobre – Suite des fouilles du chœur Recherche infructueuse du tombeau de Marguerite de Provence. Extraction de Du Guesclin et de Bureau de la Rivière. Découverte du grand caveau de François Ier, contenant six
cercueils en putréfaction liquide. 21–22 octobre – Princes de Saint‑Louis et abbés Ouverture du caveau des princes transférés de Royaumont en
1791. Début de la fouille du sanctuaire pour retrouver Philippe le
Long, Charles IV, Jeanne d’Évreux, Philippe de Valois, Jeanne de Bourgogne et
Jean II. Le 22, ouverture des tombeaux de Barbazan, Louis de
Sancerre, Suger et Henri de Troon. 23–25 octobre – Achèvement des Valois Extraction de Philippe de Valois, Jeanne de Bourgogne,
Charles IV, Jeanne d’Évreux (tombe déjà violée), Philippe le Long et Jean II le
Bon. Découverte du cœur de Jeanne de Bourgogne. 11–12 novembre – Dernière extraction Enlèvement du cercueil de Marie‑Louise de France, fille de
Louis XV, depuis le monastère des Carmélites. Novembre 1793 – Fin des opérations Tous les corps sont désormais : soit jetés dans la fosse des Bourbons, soit dans la fosse commune des Valois, soit regroupés dans la seconde fosse pour les Capétiens et
Valois tardifs. Les objets précieux sont envoyés à la municipalité ou fondus
sur place. Carte descriptive des caveaux de Saint‑Denis en 1793 Ce plan n’est pas un dessin, mais une reconstruction
textuelle précise, fondée sur l’organisation réelle de la basilique à la veille
des exhumations. Il permet de visualiser l’emplacement des caveaux, leur
hiérarchie, et la logique spatiale de la nécropole royale. 1. Le chœur et le sanctuaire : cœur de la dynastie capétienne Sous le maître‑autel et ses abords immédiats Saint Louis (Louis IX) : tombeau vide depuis la translation
de 1297. Louis VIII : caveau en pierre, croix sculptée sur la dalle. Philippe Auguste : caveau en pierre, tête creusée dans la
dalle. Louis VII (non retrouvé en 1793, tombeau disparu). Marguerite de Provence : tombeau introuvable malgré les
fouilles. Jean Tristan de Nevers : emplacement supposé à proximité. Dans le sanctuaire, côté Évangile (nord) Philippe le Long : caveau de pierre garni de plomb. Charles IV le Bel : même type de caveau, sceptre de 7 pieds. Jeanne d’Évreux : tombeau brisé avant l’arrivée des
commissaires. Philippe de Valois : caveau de pierre, couronne et sceptre. Jeanne de Bourgogne : anneau, quenouille, os desséchés. Jean II le Bon : squelette entier, sceptre brisé. 2. La croisée du transept : zone des Carolingiens et premiers Capétiens Croisée septentrionale (nord) Jeanne de Navarre (fille de Louis X) : pierre creuse garnie
de plomb. Louis X le Hutin : baignoire de pierre revêtue de plomb. Jean Ier le Posthume : petite tombe de pierre. Hugues le Grand : simple cercueil de pierre, os réduits en
poussière. Croisée méridionale (sud) Charles le Chauve : coffre contenant ses cendres. Pierre du Beaucaire : tombe de pierre remplie de gravats. Mathieu de Vendôme : cercueil de bois disparu, crosse dorée
retrouvée. 3. Les chapelles rayonnantes : Valois, princes et princesses Chapelle des Charles (nord‑est) Charles V et Jeanne de Bourbon : caveaux de plomb, objets
précieux. Charles VI et Isabeau de Bavière : caveaux enfoncés en août. Charles VII et Marie d’Anjou : caveaux pillés. Blanche de Navarre et Jeanne de France : caveau de plomb. Bertrand du Guesclin : squelette entier. Bureau de la Rivière : petit cercueil de plomb. Arnaud Guilhem de Barbazan : tombeau de pierre. Louis de Sancerre : cercueil de plomb, cheveux en
cadenettes. Chapelle Notre‑Dame‑la‑Blanche (sud‑est) Marie de France (fille de Charles IV) : caveau vide. Blanche d’Orléans : caveau vide également. Chapelle du Lépreux Sédile de Sainte‑Croix : tombe levée le 22 octobre. 4. Les caveaux des Bourbons : sous les chapelles basses Grand caveau des Bourbons (ouvert le 12 octobre) Contenait notamment : Henri IV Louis XIII Louis XIV Marie de Médicis Anne d’Autriche Marie‑Thérèse d’Autriche Le Grand Dauphin Louis XV (dans une niche murale) Princes et princesses des XVIIe et XVIIIe siècles Cœurs en plomb (Louis Dauphin, Marie‑Josèphe de Saxe, etc.) Les cercueils étaient disposés : en lignes superposées, sur
barres de fer, avec des seaux de plomb contenant les entrailles sous les
tréteaux. 5. Le caveau de François Ier : un espace monumental Situé dans la zone sud du chœur, voûté, vaste, contenant : François Ier Claude de France Louise de Savoie François Dauphin Charles d’Orléans Charlotte de France Tous les corps étaient en putréfaction liquide. 6. Les fosses communes (1793) Fosse des Bourbons
(cimetière des Valois) Tous les Bourbons Charles V, Charles VI, Charles VII et leurs épouses Plusieurs Valois tardifs Seconde fosse (à gauche de la première) Philippe Auguste Louis VIII François Ier et sa famille Princes de Royaumont (transférés en 1791) Divers Capétiens et Valois retrouvés dans le chœur Capsule patrimoniale : La destruction de la nécropole royale, un
basculement de mémoire La campagne d’exhumations menée à Saint‑Denis en octobre
1793 ne fut pas seulement une opération matérielle : elle constitua l’un des
gestes symboliques les plus radicaux de la Révolution française. En quelques
jours, plus d’un millénaire de sépultures royales fut bouleversé, dispersé,
fondu, jeté en fosse commune. Ce qui se joua alors dépasse largement la simple
profanation : c’est la relation de la France à sa propre histoire qui fut
brutalement reconfigurée. Depuis le haut Moyen Âge, la basilique de Saint‑Denis était
le lieu où se tissaient les continuités dynastiques. Les Capétiens, les Valois,
les Bourbons y avaient fait édifier des tombeaux qui n’étaient pas seulement
des monuments funéraires, mais des instruments politiques : ils affirmaient la
légitimité, la filiation, la permanence du pouvoir. En ordonnant leur destruction,
la Convention entendait rompre cette chaîne, effacer les signes visibles de la
monarchie et inscrire dans la pierre la rupture révolutionnaire. Le journal des exhumations, tenu jour après jour par les
religieux restés sur place, restitue la matérialité de cette rupture : les
caveaux ouverts, les cercueils soulevés, les corps tantôt desséchés, tantôt
liquéfiés, les objets précieux extraits puis fondus, les foules attirées par la
dépouille intacte d’Henri IV, les odeurs insoutenables, les ouvriers malades,
les pillages nocturnes. À travers ces notations sobres, presque techniques, se
dessine une scène d’une intensité rare, où l’histoire longue se heurte à la
violence du présent. Mais ce geste de destruction n’a pas effacé la mémoire : il
l’a transformée. En 1816, la Restauration entreprend de rassembler les
ossements dispersés et de reconstituer, autant que possible, une nécropole
royale. Les fosses communes sont rouvertes, les restes triés, les objets
retrouvés inventoriés. Deux ossuaires sont créés dans la crypte, où reposent
désormais, mêlés, les souverains de France. La basilique devient alors un lieu
de mémoire recomposé, où l’absence des tombeaux détruits raconte autant que
leur présence passée.
Aujourd’hui, la lecture croisée du journal Poirier, des
archives révolutionnaires, des rapports de 1816 et des études modernes permet
de saisir toute la complexité de cet épisode : un moment où la France, en
voulant effacer son passé monarchique, a paradoxalement créé un nouveau
chapitre de son histoire patrimoniale. La nécropole de Saint‑Denis, amputée
mais toujours vivante, demeure le témoin de cette tension entre rupture et
continuité, entre effacement et transmission. Analyse critique du “Journal des exhumations” (1793) Le document connu sous le nom de Journal Poirier — en
réalité une copie réalisée en 1796 par Dom Druon à partir du manuscrit original
de Dom Germain Poirier — est la source la plus détaillée sur les exhumations de
Saint‑Denis. Sa richesse est indéniable, mais comme tout témoignage, il doit être
évalué avec prudence. Voici les principaux points d’analyse critique. 1. Nature du document : un journal technique, pas un récit littéraire Le texte se présente comme un relevé quotidien, précis et
méthodique, des opérations menées entre le 12 octobre et le 25 octobre 1793. Il s’agit d’un document de travail, rédigé par un religieux
habitué aux inventaires, aux archives et aux descriptions matérielles. Cette nature explique : la sobriété du style, l’absence
d’effets dramatiques, la précision des objets retrouvés, la minutie dans les
dates, les heures, les positions des cercueils. Cette neutralité apparente renforce sa valeur documentaire. 2. Fiabilité générale : élevée, mais pas absolue Plusieurs éléments confirment la fiabilité du journal : Les descriptions des caveaux concordent avec les fouilles de
1816. Les objets mentionnés (couronnes, sceptres, anneaux, quenouilles)
correspondent aux inventaires révolutionnaires. Les états de conservation des
corps (liquéfaction des Bourbons, dessiccation des Valois) sont cohérents avec
les pratiques d’embaumement. Les dates et l’ordre des opérations sont confirmés
par les registres municipaux de Saint‑Denis. Cependant, certaines limites existent : Le manuscrit
original a disparu en 1794 : nous ne possédons qu’une copie, même si elle est
jugée fidèle. Quelques passages semblent rédigés après coup, notamment les
remarques générales. Certains détails anecdotiques (comme la présence de
Robespierre) proviennent peut‑être de traditions orales ultérieures. 3. Biais possibles : un regard religieux sur une profanation Dom Poirier est un religieux bénédictin, témoin direct de la
destruction de son abbaye. Même s’il reste factuel, son regard porte la marque : d’une
douleur silencieuse, d’une volonté de conserver la mémoire de ce qui est
détruit, d’un attachement à la dignité des morts. Il ne condamne pas
explicitement la Révolution, mais son écriture laisse transparaître : une
attention particulière aux objets sacrés, une insistance sur les pillages
nocturnes, une compassion pour les ouvriers malades, une forme de respect pour
les souverains déterrés. 4. Lacunes et zones d’ombre Le journal, malgré sa précision, ne dit pas tout : Il ne
décrit pas les foules venues voir Henri IV, alors que d’autres sources en
parlent abondamment. Il ne mentionne pas les débats internes entre
commissaires, municipaux et ouvriers. Il ne détaille pas les vols commis avant
l’arrivée des autorités, bien que plusieurs tombes aient été visiblement
pillées. Il ne donne aucune information sur le devenir exact de certains objets
précieux. Il ne parle pas des tensions politiques autour de l’opération. Ces
silences sont compréhensibles : Poirier décrit ce qu’il voit, pas ce qu’il
entend. 5. Valeur historique : exceptionnelle Malgré ses limites, le journal reste : la source la plus
complète sur les exhumations, la seule à donner l’ordre exact des opérations,
la plus précise sur l’état des corps, la plus fiable sur la disposition des
caveaux, la plus riche en détails matériels. Il constitue un document unique, irremplaçable, qui permet
de reconstruire la nécropole telle qu’elle était avant sa destruction. 6. Valeur patrimoniale : un acte de sauvegarde par l’écriture Le journal n’est pas seulement un témoignage : c’est un
geste de résistance patrimoniale. En consignant ce que la Révolution détruit,
Poirier : sauve la mémoire des tombeaux, préserve la topographie de la
basilique, transmet des informations qui seront cruciales en 1816, empêche
l’effacement total de la nécropole. Sans lui, une grande partie de l’histoire funéraire des rois
de France serait perdue. Conclusion générale L’exhumation des tombeaux royaux de Saint‑Denis en 1793
constitue l’un de ces moments où l’histoire bascule d’un bloc, sans retour
possible. En quelques jours, la Révolution a voulu effacer plus d’un millénaire
de continuité dynastique, briser les symboles, dissoudre les corps, fondre les
couronnes, disperser les traces. Pourtant, ce geste de destruction n’a pas
anéanti la mémoire : il l’a transformée, déplacée, recomposée. Le journal tenu par Dom Poirier, les archives
révolutionnaires, les fouilles de 1816 et les études modernes forment
aujourd’hui un ensemble documentaire d’une richesse exceptionnelle. Ils
permettent de reconstruire la topographie de la nécropole, de comprendre les pratiques
funéraires, d’évaluer les pertes, de mesurer les survivances. Ils montrent
aussi que, même dans la violence politique, des hommes ont tenté de sauver ce
qui pouvait l’être : par l’écriture, par l’inventaire, par la description
minutieuse. Ce dossier, en rassemblant ces différentes strates — récit
contemporain, analyses historiques, synthèses, cartes et lectures critiques —
redonne à cet épisode sa profondeur véritable. Il ne s’agit pas seulement d’un
inventaire de tombes ouvertes, mais d’un moment où la France s’est confrontée à
son propre passé, à ses ruptures, à ses continuités. La basilique de
Saint‑Denis, amputée mais toujours debout, demeure le témoin silencieux de
cette tension entre effacement et transmission. En refermant ce travail, on mesure que la destruction de
1793 n’a pas seulement dispersé des ossements : elle a ouvert un champ immense
pour l’histoire, l’archéologie, la mémoire et le patrimoine. Et c’est
précisément parce que tant a été perdu que ce qui subsiste — textes, objets,
traces, descriptions — acquiert aujourd’hui une valeur inestimable. L’étude de
Saint‑Denis n’est pas seulement un retour vers le passé : c’est une réflexion
sur ce que nous choisissons de conserver, de comprendre et de transmettre. NOTE :
Parmi les documents produits lors des exhumations
révolutionnaires de 1793 à la basilique de Saint‑Denis, les plans manuscrits
attribués à Dom Poirier occupent une place singulière. Ils constituent
aujourd’hui des pièces essentielles pour comprendre l’état des caveaux et des
sépultures avant leur destruction. Pourtant, leur fiabilité doit être appréciée
avec prudence : ces dessins, aussi précieux soient‑ils, ne sont ni des relevés
architecturaux exacts ni des plans topographiques rigoureux. Un travail réalisé dans des conditions extrêmes, Dom Poirier
ne travaillait pas dans le calme d’un cabinet d’architecte. Ses plans furent
réalisés : dans des cryptes étroites, à la lumière vacillante des torches, au
milieu des ouvriers, des curieux et des administrateurs, dans une atmosphère
saturée de poussière, d’humidité et parfois de putréfaction. Dans ces conditions, la précision absolue était impossible. Ses dessins doivent être compris comme des notes graphiques,
prises dans l’urgence, et non comme des documents techniques. Des plans souvent réalisés après coup Les archives montrent que Poirier dessinait fréquemment
après l’événement, à partir : de ses souvenirs, de croquis rapides, ou de
descriptions orales. Cette méthode explique : les proportions approximatives, les
inversions de position, les oublis, et les ajouts tardifs. Il ne cherchait pas à produire un plan “scientifique”, mais
un aide‑mémoire narratif destiné à accompagner son journal. Des annotations parfois ambiguës ; les plans de Poirier
comportent souvent : des noms inscrits en marge, des symboles non légendés, des
éléments ajoutés dans les espaces vides, des repères qui ne correspondent pas à
des réalités topographiques. Ainsi, certains noms de rois ou de princes apparaissent hors
du caveau, simplement listés pour mémoire. De même, des formes évoquant des cœurs peuvent être
interprétées comme des cavités destinées aux urnes cardiaques, mais le plan ne
le dit pas explicitement. Ces ambiguïtés ne sont pas des erreurs : elles reflètent la
nature même du document, qui mêle mémoire, observation et reconstitution. Malgré leurs imperfections, les plans de Dom Poirier sont
d’une importance capitale. Ils permettent de : visualiser l’organisation
générale des caveaux avant leur ouverture, identifier les grandes lignes de la
disposition des cercueils, comprendre la logique de préséance qui présidait à
l’inhumation des Bourbons, situer approximativement les entrées, les couloirs
et les espaces funéraires. Ils ne doivent pas être lus comme des plans d’architecte,
mais comme des documents de terrain, produits dans un contexte chaotique et
exceptionnel. Comment les utiliser aujourd’hui ? La bonne méthode consiste à : croiser les plans avec les
textes (Poirier, Lenoir, Dom Druon), vérifier les positions avec les relevés
antérieurs (Félibien, Michel Félibien, Du Breul), interpréter les zones floues
avec prudence, ne jamais attribuer à Poirier une précision qu’il n’a jamais
revendiquée. Ses plans sont fiables dans leur intention, mais relatifs
dans leur exactitude. Conclusion, les plans de Dom Poirier ne sont ni des schémas
fantaisistes ni des relevés exacts : ils se situent dans un entre‑deux, celui
d’un moine‑archiviste témoin d’un événement brutal, tentant de fixer ce qu’il
voit et ce qu’il sait dans un contexte de désordre total. Leur valeur est immense, mais elle repose sur une lecture
critique et contextualisée.
La rotonde des Bourbons
à Saint-Denis | © BnF
Chaque dynastie a laissé, ou cherché à laisser, sa marque sur la nécropole de Saint-Denis. Il s’agit autant d’un problème de place pour les derniers rois en date, qu’une question de prestige. En 1665, au début de sa gloire, le jeune Louis XIV nourrit le projet d’offrir aux rois et reines de la dynastie des Bourbons un tombeau digne de leur prestige. Colbert et l’architecte François Mansart (1598-1666) sont chargés du projet. Mais la mort de l’architecte, au bout d’un an seulement, met fin au projet. Bien que la
rotonde des Bourbons n’ait jamais été construite, ses plans et esquisses
préparatoires inspireront Jules Hardouin-Mansart, le fils de François Mansart,
lors de la réalisation du dôme des Invalides. |
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