UN APPRENTI COUTELIER,
MÉMOIRE ET SOUVENIRS D’ANTAN
Le premier au C.E.P. avait eu les mêmes notes que moi mais,
il était le fils de l’instituteur. J’ai toujours pensé qu’on lui avait – tout
naturellement – donné la priorité…
Je voulais continuer mes études. Sur les conseils de
l’instituteur, j’ai donc passé l’examen des « Bourses » à Chaumont.
Il n’y avait alors beaucoup de favoritisme, de piston et, sur une trentaine de
candidats, il n’y eut que cinq bourses d’attribuées. Le petit campagnard
« sans relations » que j’étais, est donc passé à côté… Le coût des études complémentaires étant trop
élevé pour mes parents, je suis rentré à la maison, bien déçu…
Pendant quelques mois, je suis retourné à l’école communale de Forcey. Mon bon instituteur, M. Colliot, me donnait des leçons particulières. En 1915, il fut mobilisé. J’abandonnais les études.
A cette époque, il fallait travailler dès le jeune âge. Mes
parents décidèrent de me mettre en apprentissage chez mon grand-père Ludovic
Moussu, coutelier à Donnemarie. Son atelier, sa « boutique » comme on
l’appelait, se trouvait dans un petit bâtiment servant aussi de « chambre
à four », avec un vaste four à pain de ménage bâti au font de l’appentis.
Des établis faits de plateaux assez épais sur lesquels étaient fixés trois gros
étaux à pied, étaient éclairés par deux grandes fenêtres à petits carreaux comme
on en faisait à cette époque. C’est là que j’allais apprendre le montage des
couteaux de boucher, auprès de grand-père et de l’oncle Pierre.
Ce qui m’avait d’abord frappé en pénétrant dans la boutique,
c’était la grande roue entièrement en bois et curieusement cloisonnée. Elle
représentait en somme une sorte de cage circulaire de 1,80 m de diamètre et de
0,45 m environ de large. Mon grand-père m’expliqua qu’autrefois elle était
actionnée par un chien enfermé dans la roue. Le « chien-tourneur »
disparu, on avait alors adapté à cette roue une manivelle que tournait ma
grand-mère…
Par l’intermédiaire d’une fine cordelette appelée
« cordeau » - une courroie de cuir aurait été trop onéreuse – cette
grande roue transmettait la force motrice à une meule ou à une polissoire logée
dans un petit auget au fond de l’atelier.
Grand-père avait d’abord fabriqué de toutes pièces des
couteaux de poche. Il lui fallait forger les lames, les ajuster, les tremper,
leur donner le tranchant avec une petite meule puis les polir, d’où l’utilité
de cet appareillage. Mais ce travail n’étant plus rentable du fait de la
concurrence de la région de Thiers – où déjà ces couteaux étaient produits
mécaniquement – il lui fallut se « reconvertir » (suivant
l’expression moderne) et il s’était mis au montage des couteaux de boucher. La
grande roue n’était plus qu’un objet de curiosité de ma part et serait sans
doute aujourd’hui, une pièce de musée.
Autrefois, chaque maison avait sa boutique. Chaque ménage
élevait vaches, porcs, poules, lapins et cultivait quelques champs. Pendant les
périodes creuses et lorsque les travaux des champs étaient moins prenants,
chacun devenait coutelier ou ciselier. On sait que la région de Nogent a
toujours été réputée pour sa coutellerie.
On ne connaissait ni les vacances, ni les congés payés. On
travaillait tout le temps, sauf le dimanche matin pour aller à la messe.
Personne ne se plaignait et je conserve de cette époque de mon enfance, des
souvenirs que je revois avec émotion.
Par exemple, le trajet de Forcey à Donnemarie que nous
faisions à pied avec ma mère et mon frère Gaston, par des chemins de traverse
caillouteux, suivant le bord du Rognon, sous le grand soleil de l’été, avec de
mauvaises chaussures. Presque dix kilomètres !... Nous avions nos points
d’eau, nous connaissions ces petites sources qui jalonnaient le parcours. Avec
quel délice buvions-nous cette eau si claire, si pure et non encore polluée…
La route faisait une grande courbe pour enter au village,
mais un petit sentier partait rejoindre le haut du pays (la rue de la charme)
où demeuraient les grands-parents. Ce raccourci passait le long de la première
maison. Venant de la fenêtre grade ouverte, on entendait le crissement de la
lime sur l’acier. C’était un vieil ouvrier qui ajustait et rectifiait des
ciseaux bruts de forge. Il portait une veste noire luisante de crasse, une
barbe de huit jours – les gens de la campagne ne se rasant qu’une fois par
semaine – et de petites lunettes ovales à monture d’acier. Ma mère le
connaissait bien et lui faisait un brin de causette « Comment
allez-vous ? le travail est-il suffisamment payé ? » Je me
souviens toujours de sa réponse en patois du pays : « Mâ ouin, j’sons content, n’en n’y ai d’l’argent, pâ l’airmaile ! »
(Mais oui, je suis content. J’ai de l’argent plein d’armoire).
Dans mon cerveau d’enfant j’avais trouvé cette réponse tellement contradictoire avec son était de pauvreté que, sitôt arrivé, j’en avais fait part à ma grand-mère Hortense. Elle me répondit : « Coch’te don ! l’ô pauv’ comm’ Job, on l’appelle Chalet l’mentô » (Tais-toi donc ! Il est pauvre comme Job, on l’appelle Chalet le menteur).
On utilisait beaucoup de sobriquets à Donnemarie. D’ailleurs
je n’ai guère connu les vrais patronymes. C’était Chalet le menteur ; chez
Le Message ; chez Gaillet ; chez Joujou ; chez Marilotte ;
chez Monmon ; la tante La Brune qui était rousse ! La Pointue, une
femme de lessive qui, par tous les temps allait à la fontaine au bout du
village, descendant et remontant la côte rapide et caillouteuse avec sa hotte
pleine de linge. Il y avait aussi Mon Dieu l’peût (Mon Dieu le laid) ; Le
Marottin ; La Gougeotte ; Canne-Glisse, un handicapé qui, un soir de
beuverie, était tombé en disant « c’est ma canne qui a
glissé » ; Marie Batisto ; Le Calso ; chez Titiss ;
et, comme le grand-père se nommait Ludovic, les habitants de ce charmant
village disaient « On va chez Lovic ! ».
Face à la maison des grands-parents, il y avait une grosse
maison de culture : chez Titiss. Un soir d’été, nous avons entendu, venant
de la cour, des cris, des exclamations suivis de la fuite éperdue d’un jeune
voisin, permissionnaire, revenu du front de Verdun. Et le pauvre papa Titiss
qui répétait « J’m’y étendô !
Ça n’m’ai pas surpris ! » (Je m’y attendais, cela ne me surprend
pas).
La raison de cet esclandre ? ayant entendu du bruit sur
le grenier, le Titiss avait trouvé sa fille Jeanne en galante compagnie avec le
bouillant permissionnaire, sur le tas de foin complice…
Je n’étais pas assez haut pour travailler à l’étau et
grand-père m’avait fabriqué une sorte d’escabeau. Mon travail consistait à
arrondir les manches avec la râpe. J’avais très peur de me couper les mains
avec les lames solidement rivées à ces manches. Il y en avait de très longues,
jusqu’à 12 pouces ! Ces lames étant toujours mesurées en pouces selon
l’ancienne coutume.
En plus du travail d’atelier, déjà dur pour un gamin de
quatorze ans, j’allais de temps à autre aider au bêchage du jardin ou au
façonnage du bois de chauffage. Au printemps, il fallait faire l’échardonnage
des blés, c’est-à-dire couper les chardons un à un, en respectant les tiges de
blé. On faisait ce travail avec un sâclot
tiré d’une vieille lame de faux de 3 cm environ, affûté au bout et emmanché
d’un long manche.
Les grands-parents avaient quatre vaches que j’allais souvent
conduire au clos, sur la route d’Essey-les-eaux. Quand grand-mère faisait la
traite, j’avais toujours droit à un grand bol de lait crémeux qu’elle puisait
dans le seau de la traite, avant de le verser dans le grand récipient ventru de
l’écrémeuse. Je revois encore cet appareil à socle de fonte fixé par quatre
boulons aux pavés de la cuisine, avec sa marque en relief « Alfa
Laval » et ses deux tubes nickelés, un pour la crème, l’autre pour le
petit lait destiné aux cochons.
J’entends encore la voix de ma grand-mère résonner à mes oreilles « Allons mon gâchon, viens tourner le lait ! ». J’étais heureux d’entendre le ronronnement de cette machine. Ce n’était pas fatiguant car il y avait une grande manivelle. Je me souviens de cette crème obtenue avec l’écrémeuse de cette époque, onctueuse, épaisse, recueillie dans de grands pots de grès bleuté avec des décors plus foncés sur les flancs. Ils servent aujourd’hui en décoration dans les intérieurs moderne et cette crème n’avait rien de commun avec celle vendue actuellement dans des petits pots de plastique par le crémier du coin sous la dénomination de « crème fraiche ».
Tous les quinze jours environ, il fallait battre le beurre.
Dans une baratte, on versait la crème qui se transformait petit à petit en
motte de beurre. Mais, ça ne se faisait pas tout seul ! Il fallait tourner
la manivelle de la baratte pendant près de deux heures ! Et plus la motte
épaississait, plus il fallait se cramponner à la manivelle pour travailler le
beurre en formation. La dernière demi-heure était vraiment très pénible pour me
bras d’enfant…
Le beurre était ensuite pétri par grand-mère qui lui donnait
la forme d’un beau pain oblong décoré avec les dents de la fourchette. Ce pain
de beurre était ensuite enveloppé dans une grande feuille de rhubarbe ou de
chou car on ne connaissant pas le papier sulfurisé.
Tous les mardis, grand-mère et les dames du village,
partaient à pied au marché de Nogent en Bassigny, les bras chargés de leurs
productions : beurre, œufs, lapins, volailles. Le commerce y était libre
de taxe. Mais, il fallait partir de bonne heure pour être bien placée et
pouvoir offrir ses produits aux clients parfois tatillons, souvent
marchandeurs. On y trouvait aussi des vendeurs de tissus, de vaisselle, etc. Si
les affaires avaient été bonnes, la ménagère pouvait s’offrir soit un beau
tablier, un dvantin comme on disait,
soit un fichu « mantille » pour mettre sur la tête.
Ma grand-mère, une très brave femme, travaillait dur :
les champs, le bétail, la préparation des repas et le pétrissage de la pâte
pour le pain, une fois tous les dix jours…
En 1916, les nouvelles étaient rares. Elles n’étaient
colportées que par le facteur ou par quelques permissionnaires peu loquaces.
Dans ce village perdu de Bassigny, presque isolé sur sa colline rocheuse, la
jeunesse mobilisée, il ne restait que les femmes et les vieux. Il y régnait un
calme tranquille. Chacun vivait sur lui-même, sauf pour quelques dentées et les
restrictions de l’époque n’affectaient pas la plupart des habitants.
Les grands-parents cultivaient leurs champs qu’ils
ensemençaient en colza pour les uns ou en navette pour les autres. Après la
récolte les « petites graines » étaient confiées à l’huilerie
d’Esnouveaux qui leur rendait une bonne huile jaune et grasse avec laquelle
grand-mère faisait des salades et des frites qui ne ressemblaient pas à celles
d’aujourd’hui.
Grand-père avait beaucoup de patience avec moi. Je n’avais jamais tenu un outil, il me montrait comment arrondir le manche du couteau de façon régulière, la manière d’incliner la lime pour y parvenir, la façon de frapper avec le marteau pour river le fil d’acier doux sans taper à côté et sans marquer le bois et, toutes les petites astuces du métier.
N’étant pas assez robuste pour faire une journée continue de
dix à onze heures de travail, j’étais heureux d’aider aux petits travaux de la
maison. J’allais cueillir des fruits du verger pour les tartes que l’on cuisait
au four, quand les miches en étaient retirées, j’apportais le bois pour le
fourneau, j’essuyais la vaisselle… Les jours et les mois passaient vite, toutes
ces choses étant nouvelles pour moi.
Tous les quinze jours environ, avec le grand-père, nous
allions à l’Usine de la « Forge du Bas », distante d’à peu près 6 km
pour livrer le travail fini et rapporter lames et quillons pour le montage.
Henri Bourcelot, notre proche voisin, travaillait également pour cette usine.
Il nous accompagnait et profitait donc de notre robuste voiturette à deux roues
et rayons de bois cerclées de fer, réduction des carrioles de cette époque,
construite de toutes pièces par le charron-maréchal du village, qui était aussi
l’oncle de ma grand-mère. On le surnommait « Brûle-fer », pourtant
c’était presque un artiste dans son métier et cette petite voiture serait
maintenant elle aussi, une pièce de musée.
Turco, un gros chien de berger, traînait cet attelage. Les
couteaux terminés étaient soigneusement emballés par douzaines et suivant les
tailles, rangés dans le caisson de la carriole avec ceux du voisin.
Nous partions de bonne heure. Il fallait être rentré pour le
repas de midi. Nous ne pouvions pourtant aller bien vite du fait du mauvais
était du chemin. La pauvre voiturette rebondissait dans les ornières et sur les
cailloux. Il y avait pourtant de la gaîté et le voisin Boucelot chantait à
tue-tête des chansons gaillardes que je ne comprenais qu’à demi.
Un certain jour où nous partions à « La Forge » en
suivant la voiturette attelée de Turco, au lieu-dit « La friche du
Plein », à l’entrée du bois, au-dessus de la rude côte du
« Magnien », voilà qu’un gros lièvre débouche des buissons et
traverse la route devant le nez du chien ! Celui-ci bondit aussitôt à la
poursuite du lièvre, traînant la pauvre carriole à fond de train par le champ
labouré ! Le grand-père s’arrachait les cheveux en voyant voltiger dans la
nature ses paquets de couteaux si bien emballés. Il eut beau appeler
« Turco ! Turco ! ici ! » le chien ne s’est arrêté
qu’à la lisière du bois où le lièvre disparut…
Après 6 mois d’apprentissage, je me débrouillais assez bien
pour façonner les manches. Bien sûr, il y avait eu quelques crans sur les
crosses. Il fallait avoir beaucoup de souplesse dans le poignet pour tenir la
lime ou la râpe de façon à former un arrondi parfait. Si l’outil tournait sur
la « carre », il manquait le bois déjà poli d’une raie difficile à
rattraper. Grand-père, patiemment, réparait ma faute et grondait un peu en
disant « Tu n’fro guè aitention ! »
(Tu ne feras jamais attention)
Grand-mère me gâtait ! Quand elle cuisait le pain, il y avait toujours une galette, une tarte aux fruits de saison, un bon bol de lait frais et des confitures pour moi.
Malgré tout, ma pensée s’envolait souvent vers mon Forcey
natal, vers mes parents et mon frère Gaston. Je regardais fréquemment du côté
de l’Ouest, là où je situais mon village, mais il n’y avait pas de moyen de
locomotion. Il m’aurait fallu partir à pied et, seul, ce n’était pas possible.
Et puis il y avait le travail, l’atelier, les champs, le jardin… je recevais
une lettre de temps à autre et grand-mère s’apercevait bien que j’étais
« en mal » comme on disait. Mais, un beau jour…
Souvent une personne du bout du village venait chez
grand-mère. Elle était vaguement cousine, s’appelait Paula, était assez fort,
tout de noir vêtue et, détail que je n’ai pas oublié, elle avait de la
barbe ! Oui, de la moustache, presque comme un homme. Les dépilatoires
étaient inconnus !
Quelques temps auparavant, elle avait perdu son mari, un
capitaine, disparu dans la grande tourmente de 14-18. Elle n’avait pas de
famille proche, pas d’enfants et souffrait beaucoup de sa solitude. Souvent il
y avait des « parlottes » avec grand-mère. Je n’avais pas pu saisir
leurs conversations, elles se taisaient dès que j’arrivais dans la cuisine.
Et un matin, vers 10 heures, j’étais à la cuisine avec
grand-père et mon oncle. Nous avions l’habitude de « casser une petite
croûte » à cette heure. Voilà que je vois, traversant la cour, Paula qui
poussait une bicyclette… le vélo de son défunt mari.
« J’ai voulu t’en faire la surprise, me dit grand-mère,
je viens d’acheter pour toi, cette bicyclette »
« C’est la bicyclette de James, me dit Paula, je suis
contente que ce soit toi qui t’en serves ».
Je n’ai rarement été plus heureux qu’à cet instant-là !
Mais voilà, James était très grand et le vélo avait un cadre
de 60 cm ! Comment allais-je faire ? sans compter que je n’étais
jamais monté sur une bicyclette !
C’était une bonne bécane de l’époque, une
« Peugeot » émaillée noir avec de grandes roues de 700, des
garde-boues en bois verni ornés de filets noirs, un guidon nickelé, demi baissé
dit « chapeau de gendarme », un frein sur pneu à l’avant et un autre
à rétro-pédalage dans le moyeu arrière, modèle « New Departure ». Il
avait aussi une belle selle avec ressorts nickelés et coussins recouverts de cuir.
Par la suite elle devint… fort dure ! Une sacoche de cadre, triangulaire,
avec pompe, démonte-pneu, clé à œil pour le démontage des roues, nécessaire de
réparation dans une petite boite en fer à couvercle à charnières, contenant une
feuille de caoutchouc mince et un tube de dissolution – tout desséché ! On
ne parlait pas encore de rustines… La machine était à l’état neuf, n’ayant que
très peu roulé du fait du départ aux Armées de son propriétaire.
Donc, le dimanche suivant, avec une certaine appréhension, je partis sur la route de Ninville car la rue du village était trop en déclivité pour un débutant. Bien que descendue au maximum, la selle était haute, trop haute pour ma taille. J’avisais, bien rangés sur l’accotement, tout en bordure du chemin, de gros troncs d’arbres, des « grumes », qui attendaient là leur transport à la scierie. Ce sont ces arbres qui me servirent d’escabeau. Une fois en selle, je donnais un vigoureux coup de pédale et me voilà parti, caracolant quelque peu pour tenir l’équilibre, mais enfin, ce n’était pas trop mal. Au bout de quelques centaines de mètres, je pensai à m’arrêter. Le frein arrière étant à rétro-pédalage, il fallait donc pédaler en arrière pour stopper la machine. Il y avait également un petit levier, sous la pognée du guidon, pour le frein avant… Que se passa-t-il ?
Probablement qu’ayant trop serré le frein avant, la roue
s’est bloquée, je me suis trouvé propulsé dans l’herbe, heureusement assez
haute, de l’accotement et la bicyclette est allée se coucher un peu plus
loin ! Mais j’avais la volonté d’apprendre et je recommençais maintes fois
mes essais. C’est ainsi qu’à la fin de l’après-midi, j’arrivais, pédalant,
jusqu’à la cour de la maison des grands-parents, un peu courbaturé par quelques
chutes mais « heureux comme un roi ! ».
Après quelques autres séances d’entraînement, je suis enfin
arrivé à rouler correctement et, un certain samedi, grand-mère me dit :
« Vas donc à Forcey demain et tu reviendras lundi ».
J’étais doublement heureux de revoir mes parents et mon
frère et de leur présenter mon nouvel engin.
Il n’y avait pas encore de voitures automobiles à cette
époque et la route était livre mais, c’est avec de multiples recommandations
des grands-parents que je partis. Lanques sur Rognon, Ageville, Esnouveaux, les
quelques dures montées du parcours furent gravies à pied car le vélo avait un
grand développement mais pas de dérailleur ! Il n’avait également ni
éclairage, ni porte-bagages et grand-mère m’avait remis un paquet de beurre et
fromage, bien emballés dans une solide boite en carton, que j’avais ficelée au
guidon. Les « sandows » étaient encore inconnus.
Quelle joie quand je revis mon village de Forcey, la maison
paternelle et tous les miens. Mais ces deux jours passèrent si vite que déjà
c’était le retour…
Repassant par Ageville, ma mère m’avait dit :
« Passe donc voir ta tante Jeanne, elle sera contente de ta visite ».
Mais cette tante habitait, avec l’oncle garde-forestier, une maison isolée à
l’écart du village, sur la route de Biesles. Au retour, il y avait un virage
“en épingle à cheveux” pour rejoindre la route de Nogent et une petite descente
avant ce dangereux tournant. J’allais certainement trop vite ; je suis
allé percuter un gros frêne en bordure de route. Le choc fut assez rude, mon genou
cogna contre le tronc et je me retrouvais au fossé.
Bien qu’un peu étourdi, ma première pensée en me relevant,
fut pour ma bicyclette. La fabrication de ce temps était tellement robuste
qu’elle n’avait aucun mal. Il n’en allait pas de même pour mon genou qui me
faisait souffrir. Je pus tout de même repartir. Si les premiers coups de
pédales furent douloureux, au bout de quelques kilomètres, j’avais presque
oublié ce petit accident. Mais c’est cependant avec beaucoup de prudence que je
descendis la rue de Lanques sur Rognon, très rapide, elle aussi, avec deux
virages dangereux vers l’église.
Je ne soufflais mot du choc dans l’arbre aux grands-parents.
Ils voyaient bien que je traînais un peu la jambe mais, ils sont convenus que
c’était la fatigue du pédalage. Cependant, le lendemain, le genou était enflé
et il m’a bien fallu avouer à grand-mère ma chute du tournant d’Ageville… Au
bout d’une huitaine de jours et grâce aux compresses de sa fabrication, ce
n’était heureusement plus qu’un mauvais souvenir…
Le cours de la vie avait repris avec les alternatives des
travaux à l’atelier et au dehors. J’allais aider à la fenaison avec le râteau
de bois, retourner et répandre les andains dans le “grand pré”, au bord du
Rognon et au “Pré du Pont”. En ce lieu-dit je n’ai d’ailleurs jamais vu de
pont ! Sauf une profonde excavation en bordure de chemin. Excavation
paraît-il dangereuse car, plusieurs personnes, selon le récit de grand-mère,
n’avaient jamais pu atteindre le fond en sondant avec de grandes perches…
peut-être était-ce la résurgence d’un cours d’eau souterrain ? Mais
personne n’avait cherché à savoir.
Le grand-père et l’oncle fauchaient toutes ces prairies à la
faux. Ils partaient dès quatre heures du matin. A midi, j’allais avec
grand-mère, leur porter la soupe. Elle emportait un grand chaudron à anse
contenant la potée mijotée avec tous les bons légumes du jardin. Un
compartiment s’encastrant dans la partie supérieure du récipient contenant le
lard et le petit salé. C’était, bien sûr, le plat unique mais, ô combien
savoureux ! Pour nos faucheurs assoiffés, il ne fallait pas oublier la
bouteille de vin tenue au frais dans un linge mouillé et la “bure” d’eau puisée
à la Fontaine du Bas. Après leur repas, ils s’accordaient deux heures de repos,
le temps de laisser sécher le dessus des andains au grand soleil. Ensuite, avec
grand-mère, nous retournions et fanions l’herbe fauchée du matin. Je me
rappelle encore cette odeur de foin coupé. Quand il faisait beau, ce travail
durait une semaine mais, certains étés pluvieux nous obligeaient parfois à
retourner le foin plusieurs fois pour parvenir à un bon séchage.
Grand-père avait dépassé la soixantaine. Il était assez grand, osseux et quelque peu voûté. Je l’admirais beaucoup pour son habileté à travailler avec des outils rudimentaires qu’il fabriquait lui-même. Par exemple, le manche de couteau refendu à la scie, la soie de la lame entrée, à force, dans ce logement, il fallait percer l’ensemble de 2 ou 3 trous, suivant le modèle, pour ose les rivets. Avec un “violon” de sa fabrication, il effectuait ce travail aussi rapidement que l’oncle Pierre qui, lui, possédait une petite machine. Il avait choisi un bâton de cornouiller, bois dur et flexible, dont la courbure formait une sorte de poignée. Un petit câble en corde était fixé entre la “poignée” et l’extrémité de cet archet. Il enroulait ce câble autour de la bobine en bois du foret. La flexibilité de l’archet tendait alors la corde. En imprimant un mouvement de va et vient au “violon” il faisait tourner la bobine qui entrainait le foret. Ce dernier était appuyé fortement conte la pièce à percer par l’intermédiaire d’une “conscience” sorte de plaque ventrale fixée par une courroie de cuir sur l’estomac du coutelier. Le manche était vite transpercé !
La machine de l’oncle Pierre était fixée sur l’établi par un
socle de fonte. Elle était munie d’une petite manivelle et d’un volant
supérieur pour la descente du foret. Un engrenage commandait un petit pignon
qui, à son tour, entrainait un axe porteur du mandrin serrant la mèche hélicoïdale
de 2,7 mm, dite mèche américaine. Cette machine était bien plus compliquée que
le simple violon de grand-père !
On ne jetait rien : le fond d’un vieux bol cassé,
rempli d’huile de colza servait au graissage de la mèche à chaque perçage.
Parfois il arrivait que la soie de la lame ayant été plongée trop loin dans la
“tempe”, le foret s’émoussait. Pour percer, il fallait alors “recuire” la lame
à la forge. Travail délicat car il ne fallait pas la “bleuir”.
Rien n’était perdu : les chutes de bois provenant de
l’ébauchage des manches ainsi que la sciure produite par la râpe et la mile, le
“poussot”, servaient au chauffage de
la boutique pendant l’hiver. On les brûlait dans un antique fourneau rond, en
fonte, dont le couvercle était surmonté d’une boule cuivre. Il répandait une
douce chaleur ; nous travaillions en bras de chemise car le façonnage
demandait un certain effort. Le poussot altérait grand-père qui buvait beaucoup
d’eau dans le bassin en cuivre, la “casse”,
suspendu près de l’évier de la cuisine, en disant « J’aivo tè sô ! » (J’avais très soif)
Durant les brèves journées de la mauvaise saison, grand-père
et l’oncle Pierre travaillaient tard, après le repas du soir, à la lumière
d’une lampe à pétrole. La journée était de 12 heures pour tous les ouvriers,
pourtant je ne retournais pas à la boutique le soir. Je restais avec grand-mère
pour égrener des haricots ou écaler des noix [càd enlever leur coque de brou].
Souvent quelques voisines venaient, jacassaient, rapportaient les menus potins
du village. Grand-mère faisait des gaufres sur le grand feu de la cheminée et
servait un café – très léger vu sa rareté – tandis que le sucre était remplacé
par de petites pastilles blanches dites “saccarine”.
Avec la neige, le temps froid, les oiseaux se rapprochaient
des habitations. Moineaux, merles, venaient sautiller devant la fenêtre de la
boutique et l’oncle Pierre leur jetait des graines. Mais, ce n’était pas dans
un but avouable !
Un jour ayant quitté la table, pendant le repas de midi,
avant la reprise du travail, je suivis l’oncle qui filait au jardin. Devant les
fenêtres de la boutique, je le vis qui enlevait la neige sur une surface
d’environ deux mètres carrés et qui sortait, d’un coin de la grande, le “prinet”, sorte de cadre de bois garni
de treillage, d’environ un mètre carré, servant pendant l’été à barrer la porte
d’entrée pour que les poules n’envahissent pas la cuisine. Ayant posé cet
appareil incliné et soutenu à son bord supérieur par un morceau de bois placé
en arc-boutant, il tendit une longue ficelle qui allait de ce piquet à la
boutique en passant par un trou du mur. Il répandit ensuite une couche de menue-paille
et quelques poignées de grains de blé puis rentra vite reprendre son travail.
Le piège n’eut pas de succès l’après-midi.
Le lendemain, quelques moineaux s’y aventurèrent et, quelques jours plus tard, toute une bande d’oiseaux s’abattit sur les graines. Vivement, l’oncle tira sur la ficelle, le prinet se rabattit sur les oiseaux devenus prisonniers. Mais, grand-père voyant la scène se fâcha et fit rendre la liberté aux oiseaux en disant à l’oncle « Fais don tes coutés ! Ça faudro mêu ! » (Fais donc tes couteaux ! Ça vaudra mieux !).
Dans ce village de Donnemarie, sur le plateau rocheux balayé par les vents, avec ses chemins aux ornières profondes et toutes ces pierres de calcaire dur qui roulent sous les pieds et sur lesquelles le soc de charrue butait et rebondissait, combien de choses étonnantes pour le gamin que j’étais ! Ces pierres en forme d’escargot, de coquille St Jacques, appelées fossiles que l’on trouvait dans le grand champ du Poulmont, ces énormes tas de pierres parfois presque établis en carrés et appelés “meurgers”. Combien de mètres cubes y avait-il dans ceux de la “Vigne de chez Joujou” ? Quels bagnards avaient pu ramasser tous ces tas monstrueux ? Il y en avait un surtout qui frappait mon esprit d’enfant, au lieu-dit “Parties Bitors”, dans le champ où grand-père plantait des pommes de terre. C’était un énorme cube de pierre, une sorte de mausolée, de 2 mètres de haut et de 5 mètres de côtés, fait de pierres empilées avec un certain art. Quand je posais des questions à son sujet, grand-père me répondait seulement « To é meurger » (C’est un merger).
A quelques distances de ce champ “au meurger”, en direction du
bois, il y avait un ravin, “Le Val d’Orsois” au fond duquel coulait un petit
ruisseau où nous allions cueillir du cresson. Une antique chapelle était bâtie
dans ce lieu sinistre. Il y avait aussi une vieille ferme où j’étais allé quelques
fois avec l’oncle pour faire réchauffer le repas de midi, lorsque nous
travaillions au bois. Un couple âgé habitait ce lieu isolé, très accueillants
dans leur simplicité et heureux de recevoir quelques rares visiteurs.
Au bout d’un an et demi d’apprentissage, je suis revenu à
Forcey, chez mes parents. Gaston mon frère cadet de deux ans devait travailler
avec moi. D’apprenti, je devins, un peu inquiet tout de même, patron, du jour
au lendemain. La chambre à four, petit bâtiment au fond du jardin, avec son
vaste four à pain, fut notre atelier, bien éclairé grâce à ses deux grandes
fenêtres.
Lambert dit Komoko – pourquoi ce surnom ? – nous
installa deux robustes établis : d’épais plateaux de hêtre de 6 cm
d’épaisseur que ce Lambert, vieux forgeron du bout du village, fixa par de
fortes barres de fer, face à chaque croisée.
Papa nous acheta deux étaux d’occasion, ainsi qu’une petite
machine à percer à main venant d’une veuve de Bourdons sont le mari coutelier
avait été tué à la guerre ; le petit outillage, forets, limes, râpe à
bois, que le vieux forgeron ne pouvait pas fabriquer fut acheté à Nogent à la
quincaillerie Dansac aujourd’hui disparue.
Et nous sommes partis à pied, les jours suivants, mon frère
et moi sur le petit chemin en bordure du Rognon, jusqu’à la “Forge du Bas” par
Esnouveaux le Bas, le Moulin Morel, le Moulin d’Ageville, la Ferme de Roco et
la Forge… Le patron, M. Abel Renard, maire de Lanques à cette époque, nous confia
quelques douzaines de lame soigneusement emballées ainsi que les plots de bois
de hêtre appelés “quillons” pour le
montage des manches. Le tout, ficelé dans un morceau de toile de tente
américaine, fut suspendu à l’épaule par une solide courroie de cuir et, retour
à Frocey par le même chemin. Que la charge se faisait lourde pendant les
derniers kilomètres ! Pour nous, gamins de 16-17 ans, fourbus, nous étions
heureux de retrouver la maison paternelle.
Notre travail consistait donc à découper le quillon de bois
suivant un modèle avec une petite scie à main pour donner la forme du manche.
Ensuite on refendait l’ébauche pour y introduire la soie de la lame en la
forçant à légers coups de marteau. Avec la perceuse à main on forait 3 trous
traversant le tout et, avec du fil d’acier – que nous fournissions ! – on
rivait l’ensemble. Avec une râpe nous arrondissions le manche serré dans l’étau
par la “mordache” pour ne pas l’écraser. Nous polissions ensuite à la lime
bâtarde puis, à la lime douce. Sur les modèles de qualité supérieure, le manche
était en bois des îles ou même en corne, monté avec rivets “à rosettes”,
petites rondelles de cuivre fournies, comptées, par le patron. Elles étaient
enliassées pour une douzaine de manches et il ne fallait pas en laisser tomber
sous l’établi !
Avant de livrer les manches, nous les passions à l’huile de
colza pour les teinter et, devinez avec quoi ? Un pinceau ?
Non ! Une patte de lièvre resquillée à un voisin chasseur. Nous ne
pouvions utiliser les pattes de lapin car celles-ci perdent leur poil.
Pour tout ce travail de montage, en modèle ordinaires, nous
gagnions 8 francs par douzaine et nous faisions 3 douzaines par jour, ce qui
nous permettait de gagner 24 francs par jour ! C’était en 1920-21 et, pour
l’époque, ce n’était pas si mal… Mais, il fallait travailler sans perdre une
minute, de 7 h du matin à 7h 30 du soir avec un arrêt, juste pour le repas de
midi, d’ailleurs expédié rapidement.
Et tous les dix ou douze jours, il fallait repartir à la
“Forge” reporter le travail fini et revenir avec les lames et quillons pour les
jours suivants.
Bien que nous nous appliquions pour satisfaire M. Renard,
notre patron, celui-ci, vieil homme à la barbiche blanche et à l’œil perçant
derrière ses lunettes fumées, vérifiait l’arrondi de chaque manche et
constatait, invariablement, quelques défauts en disant, mi-patois, mi-français
« Rgaide don ci, rgaide don ça ».
Cela nous décourageait beaucoup et nous nous demandions tristement « Que
faut-il faire pour le contenter ?! ».
Un certain jour, je m’enhardis à lui demander « Pour
éviter notre déplacement à pied depuis Forcey, vous serait-il possible, avec
votre voiture, de nous livrer lames et quillons en reprenant le travail fini,
ainsi que le font certains autres patrons industriels ? », Il me
répondit brutalement : « Vous n’avez qu’à prendre un
pousse-pousse ! ». Sans commentaire…
Alors, en guise de pousse-pousse et, sur les conseils de nos
parents, c’est notre vieille voiture d’enfant à grande roue qui reprit du
service.
Avant d’utiliser notre “pousse-pousse” qui nous obligea à
suivre la route, nous passions par le vieux chemin longeant le Rognon. Un beau
jour d’été, il faisait très chaud et nous étions partis de très bonne heure. Au
retour, peu avant le village d’Esnouveaux-le-Bas, nous étions tellement
exténués que nous nous sommes assis à l’ombre d’un gros sureau et, comme des
gosses, nous nous sommes endormis… Quelques heures plus tard, le vieux facteur
dit « Le petit Loup », nous a trouvés en allant porter le courrier à
la ferme du “Moulin Morel”. Il nous a réveillés, se demandant bien ce que nous
faisions là… à midi passé ! Bien sûr nos parents commençaient sérieusement
à s’inquiéter…
L’hiver venu il y eut de la neige et, bon gré, mal gré, il
fallut pousser la carriole jusqu’à la “Forge” pour aller porter et chercher le
travail. Mais tout a une fin. Un patron de Lanques, M. Henri Ducret, de l’usine
du “Moulin” vint nous offrir de nous porter à domicile, avec sa voiture, lames
et quillons ébauchés et refendus à l’usine ! De plus, il nous proposait un
prix supérieur à celui de la “Forge”. Nous avons été heureux de quitter ce
M. Renard car ce brave M. Ducret appréciait notre bonne volonté…
Au début nous n’avions, pour travailler de nuit, qu’une
lampe à pétrole. Ensuite nous avons utilisé une “lampe à carbure” dont
l’acétylène donnait une lumière bien supérieure. Enfin ce fut l’électrification
des campagnes. C’était un réel progrès car rien n’équivalait la puissance de la
lumière offerte par l’électricité…
LE PELERINAGE DE FÉVRY EN 1920
Chaque année, le premier de septembre, avait lieu le pèlerinage du Févry, petite chapelle bâtie près d’Ageville, dans un coin boisé appartenant à l’abbé Defay, à 8 km de Forcey. Ce pèlerinage, dédié à la Vierge Marie, attirait beaucoup de monde des environs. La Foi était beaucoup plus vive qu’aujourd’hui et la contrée avait été épargnée par la guerre. Il y avait une procession, chacun chantant “Ave Maria” en remerciement. Cette cérémonie était presque toujours favorisée par un beau soleil d’automne.
Les années passées nous allions à pied, avec maman et de
nombreuses personnes à Forcey. Nous évitions les méandres de la route en
passant par le “Pont Minard”, le “Chemin de la Motte aux Moines” et, en coupant
à travers champs, nous arrivions à la petite route de Févry. Ce 8 septembre
1920, pas question de partir ainsi car nous avions NOS bicyclettes. Nous avons
donc suivi la route par Esnouveaux et Ageville avec sa longue descente sur le
“Moulin”, pour remonter sur la chapelle. Beaucoup de monde assistait à la
cérémonie. Il faisait un temps encore chaud et plutôt orageux. La procession
avait suivi le parcours en sous-bois habituel, en chantant les cantiques de
Lourdes, tel le « Chez nous, soyer Reine ».
Après une dernière prière devant la chapelle, chacun pensait
déjà au retour. Mais, avant de se séparer, on se retrouvait entre amis, on
s’échangeait les nouvelles en se disant « A l’année prochaine ».
Comme il y avait foule, nous nous faufilions sur nos bicyclettes entre les
piétons et les carrioles attelées de chevaux sur l’étroit chemin descendant à
Ageville. Il n’y avait encore – heureusement – que de rares automobiles. Voilà
qu’à la sortie du petit bois, un chariot dit “chariot à moisson”, fabriqué par
le charron du village avec des longerons de bois et quatre roues à rayons de
bois cerclées de gros bandages de fer, dont celles de derrière beaucoup plus
grandes, tenait presque toute la largeur de la chaussée. On ne recherchait pas
le confort et sur ce véhicule, 14 personnes d’Esnouveaux étaient assises sur
des bancs de bois.
Ce chariot attelé conduit par un homme assez âgé et lointain
parent de maman, M. Croizier, était donc engagé dans la légère descente. Le
cheval trottait pourtant, mais, avec plusieurs camarades, nous voulions les
doubler. Les deux copains, me devançant passèrent de justesse. Je voulus les
suivre et, vu l’étroitesse du chemin, faire comme eux, et rouler sur
l’accotement herbu.
Juste au moment où je roulais à coté du chariot, pour le
dépasser, la roue avant de mon vélo partit dans une rigole servant à
l’écoulement des eaux ! En une fraction de seconde, je fus projeté en
avant. Je plongeais sous le véhicule et la grande roue arrière me passa sur le
dos, au niveau des reins. L’espace d’un éclair, je me suis senti écrasé, avec
l’angoisse de la mort, juste après cette belle journée. Les passagers du
chariot ayant suivi l’accident crièrent à M. Crozier « Arrêtez !
Arrêtez-vous ! Un cycliste vient de passer sous la roue ! ».
Assommé par la chute, étendu à plat ventre sur les gros graviers du chemin, je
me vis entouré par toutes ces personnes venues à mon secours. Ma première
pensée fut de me dire « Mais ? Je ne suis donc pas
mort ? ». Puis, me relevant « Tiens, je n’ai rien de
cassé ? » Je remuais bras et jambes, tout ahuri de me sentir vivant.
Madame Bourcelot de Forcey s’est écriée « Mais ! C’est le petit
Favard de Forcey ! J’ai vu la roue lui passer sur le corps ! »
Et les autres personnes descendues du chariot de me demander « C’est vrai
que tu n’as pas de mal ? ».
Maman qui venait à pied avec quelques personnes de Forcey,
voyant cet attroupement, se précipita et, toute en larmes, apprit mon aventure.
« Tu vois bien maman, je n’ai pas de mal ! Ne
pleure plus ».
J’avais juste une petite plaie au bas-ventre, sûrement
occasionnée par un caillou du chemin.
« Nous allons passer voir le docteur Laurent. Ne
remonte plus sur ton vélo ! Si tu peux marcher, viens avec moi par la
traverse ! » dit ma mère.
Ayant passé le pont du Rognon, arrivant dans la grande cour
du Pont Minard – appelé pompeusement “château” – nous voyons M. Laurent, très
brave homme donnant quelquefois des consultations gratuites et ancien
médecin-major de l’armée, attablé à l’ombre avec sa fille Jeanne et prenant un
rafraîchissement servi par Mlle Augustine, leur bonne. Trouvant notre visite
anomale à cette heure, M. Laurent s’en enquit auprès de ma mère :
« Mon fils Marcel vient de passer sous la roue d’un chariot. Vous
serait-il possible de l’examiner ? Il a une petite plaie au ventre… »
Monsieur Laurent était un peu dur d’oreille et il fit
répéter à maman ses explications. Il ne comprenait pas qu’après un pareil
accident, je puisse être là, devant lui. Ayant examiné ma blessure, il palpa
mon ventre, répétant « C’est l’endroit du péritoine. Je ne vois rien
d’anormal. Reviens me voir demain. Si tu urines bien et vas à la selle, il n’y
a pas à s’alarmer. Mais ru reviens de loin ! c’est presque
incroyable ! »
Le lendemain après ma seconde visite, M. Laurent fut bien
obligé de reconnaître que cela tenait du miracle et que mon accident n’aurait
pas de suite.
Aujourd’hui, après tant d’années passées, je revis encore ce
tragique accident et l’inexplicable et divine protection que j’ai eue ce
jour-là. Oui, je crois que cela fut vraiment un miracle de la Vierge Marie…
Quelques années plus tard, lors du Conseil de Révision, le
Major remarquant la petite cicatrice de mon ventre me demanda :
« Qu’est-ce que cela ? »
En deux mots je lui répondis :
« Je suis passé sous la roue d’un chariot à bandages de
fer ! »
Alors, furieux et croyant à une plaisanterie, il me
dit :
« Est-ce que tu te fous de moi ? Allez !
Service Armée ! » « Au suivant ! »
LA SAINT REMY D’ANTAN
Dès l’avant-veille, les grands-parents de Donnemarie arrivaient
avec Hortense « Bouffi » dans sa carriole à cheval. L’oncle Albert de
Donnemarie venait sur son antique vélo à guidon chapeau de gendarme, corne
nickelée à poire en caoutchouc, grandes roues de 700, frein directement sur
pneu avant et grand pignon de pédalier, bien différent des légères et fines
bicyclettes d’aujourd’hui ! Il en
était très fier « Mon bon Peugeot » disait-il. C’est à bicyclette
également que l’oncle Pierre de Biesles, accompagné de la tante Marguerite
portant la petite Jeanne sur le porte-bagages arrière, arrivaient à Forcey.
Venant de Semilly, l’oncle Emile, toujours blagueur, ne
manquait jamais ce rendez-vous de la St Rémy et nous avions sa visite dès le
samedi. N’ayant jamais eu de vélo, il prenait le train de St Blin pour
Chaumont. De là, l’autobus le conduisait à Forcey. Mais au cours de ses haltes
forcées, il trinquait et buvait “force canons” et c’est bien gai et un peu rloché qu’il montait les escaliers de
la maison paternelle !
Un certain jour où il pleuvait à verse, le vent soufflant en
rafales, avait retourné le grand parapluie bleu de l’oncle. C’est trempé et
riant aux éclats qu’il fit son entrée en répétant « Duch’nock !
duch’nock ! » Où avait-il bien pu entendre ce mot nouveau ?
Mystère…
Mon oncle et parrain, James de Ninville ne vint, hélas, que
quelques fois car, mobilisé en 14, il fut tué à N.D. de Lorette. Les cousines
de Clinchamp, Berthe, ma marraine et Mathilde, sa sœur, se faisaient conduire
par un cultivateur du village.
La semaine précédant la fête était toute occupée par les
préparatifs. Dès le lundi, deux gros fagots de vois sec étaient brûlés dans le
four pour le réchauffer. Chaque ménage ou presque possédait son four à pain et
le boulanger ne livrait pas encore à domicile. On y cuisait ces bonnes grosses
miches de pain de ménage et aussi ces brioches – rien qu’au bon beurre – et ces
tartes aux quetsches du verger, aux mirabelles, aux pommes, ou ce flan appelé kmeû en patois et les gros rôtis de
porc dorés à point… Tous ces mets, ces pâtisseries “maison” ce pain, avaient un
parfum, une saveur inimitable que l’on ne peut plus retrouver de nos jours,
même dans les restaurants…
La grand-mère Sidonie demeurait seule dans la maison voisine
de la nôtre. Le grand-père était décédé depuis longtemps des suites de cette
inutile guerre de Crimée en 1854. (Au fait, qu’avait-on besoin d’envoyer là-bas
les troupes françaises et surtout des pères de famille ?!). Elle était la
première à aider aux préparatifs, à confectionner, doser et réussir la pâte
pour le pain, celle, plus complexe, pour la brioche et celle de ces croustillants
pâtés garnis de viande longuement marinée. Toutes ces bonnes choses dont se
régaleraient les nombreux invités.
Malgré toutes les années passées, le souvenir m’est resté de
cette odeur mêlée de pain chaud, de tartes et de pâtés dorés se répandant jusqu’à
la rue voisine. Cela faisait dire aux passants quelque peu jaloux
« Qu’est-ce qu’ils vont faire comme fête chez le père
Camille ! ».
Ces gens étaient tous deux d’une rare honnêteté et cuillères
et fourchettes confiées pour une remise à neuf étaient liées en paquet et délivrées
sans reçu car, à cette époque, la parole donnée valait – largement – un écrit.
Jamais il n’y avait d’erreur au retour. Comment faisaient-ils pour s’y
retrouver sans qu’il n’y ait d’échange entre les lots ? Certainement une
grande habitude…
En nous rendant à l’école, nous gamins, ne manquions jamais
de rendre visite au rétameur. Son matériel était rudimentaire : un gros
trépied de fer supportait une large cuvette contenant le charbon de bois et le
récipient contenant l’étain, un gros soufflet actionné par une pédale, envoyait
l’air sur le braséro pour fondre le métal, un vieux baquet contenant l’acide et
beaucoup de chiffons, c’était là l’attirail de cet ambulant.
Après avoir été décapés à l’acide, les couverts étaient
plongés dans le bain d’étain en fusion. Ils en ressortaient brillants comme des
sous neufs et il n’en coûtait que quelques francs !
Je n’ai pas oublié non plus la chanson qu’il entonnait avec
son accent auvergnat, pendant son travail :
« Chouffle !
Chouffle caramounia !
Quèque tu
veux que je chouffle,
Y a pu de
braijotte ! »
Les conscrits de chaque année menaient la fête. Sur le grand
lavoir, au bout de la place, ils installaient un plancher soutenu par de
grosses poutres pour le bal des deux jours et pour le “retour” du dimanche
suivant. Ils installaient aussi le jeu de quilles, délimité par une barrière de
fagots de bois destinée à arrêter les boules. Le manège de petites chaises de
la mère Berry, avec son piano mécanique et, parfois, plusieurs boutiques de
confiseries, faisaient l’attraction de cette festivité.
Enfin, c’était le grand jour, tant attendu !
Presque chaque année ce début d’octobre était encore chaud
et beaucoup de personnes, surtout des jeunes, se rendaient à Forcey ce jour-là,
chaque famille ayant des invités. La messe dominicale, célébrée en grandes
pompes avec harmonium et chants, attirait une nombreuse assistance recueillie.
Rares étaient les gens absents à cette cérémonie ancestrale, nos anciens étant
très croyants et pratiquants.
Dans la vaste cuisine, les tables étaient dressées, recouverts de nappes de toile blanche, et du beau service d’assiettes à fleurs qui ne sortaient de l’armoire que ce jour-là. Exceptionnellement même, chaque convive disposait de deux assiettes dont une creuse pour le bouillon de pot-au-feu que l’on servait invariablement au début du repas. On plaçait sur de grands plats, les carottes mijotées avec et les cornichons au vinaigre récoltés au jardin. Venaient ensuite les grands pâtés rectangulaires à la croûte friande et dorée, renfermant une viande aromatisée dont les jeunes d’aujourd’hui ont perdu le secret. Papa avait remonté de la cave fraîche, des bouteilles de son “Picpoul” qu’il ne servait qu’aux grandes occasions, pour accompagner les pâtés. Le vin “ordinaire” servi ensuite au long du repas était fourni par M. Jeanniot d’Andelot en qui mes parents avaient une grande confiance. Mais, il me semble entendre papa lui faire remarquer « Votre vin est bien plat, cette fois-ci ! ... » et lui de répondre « Oh ! M. Favard ! C’est des “beaux dits” bien couverts ! ». Ce n’était pourtant que du clairet du terroir de Coiffy…
Et voici l’inimitable coq-au-vin ! Volaille gavée et
sacrifiée pour ce jour-là. Le délicieux fumet accompagnait les plats arrivant
sur la table, avec cette sauce liée à point, spécialité de grand-mère. Les
petits pois et les haricots verts du jardin accompagnaient les rôtis de porc.
Les robustes appétits des invités étant souvent déjà calmés, ces rôtis étaient
alors réservés pour le repas du lendemain. On servait la salade de laitue,
toujours du jardin, assaisonnée avec cette huile grasse de navette que nous
livrait le père Tallandier du moulin Morel. Elle précédait les fromages
“maison” affinés et lavés journellement à l’eau salée par maman. Ils avaient
une belle couleur jaune d’or, grâce à ses soins patients. C’est ce moment que
papa choisissait pour offrir quelques bouteilles de son “bon vin rouge” – ou
vendu comme tel par M. Jeanniot – dans des bouteilles sans étiquette mais
cachetées à la cire et dont le contenu restait acceptable du fait de son long
séjour dans nos caves. Les oncles Émile et Pierre, voisin de table, racontaient
leurs habituelles histoires, riaient aux éclats, buvaient sec, trinquant et
choquant leurs verres « A la tienne Émile » « A la tienne
Pierre ». Lorsque papa remplissait leurs verres, il faisait mine d’arrêter
son geste « Oh ! Pa si loin des bords ! » répétait l’oncle
Émile dans le brouhaha des conversations et des rires.
Arrivait enfin le dessert que nous, les enfants, attendions
impatiemment : dans de grands compotiers de faïence décorée, les œufs à la
neige offraient leur blanc surnageant sur un fond délicieux et sucré. Quel
régal ! Les tartes, saupoudrées de sucre, les brioches encore luisantes de
beurre étaient présentées avec le café servi dans des tasses de porcelaine. Un
cadeau de la grand-mère Hortense qui les avait reçues, elle-même, à son
mariage. Les traditionnelles bouteilles de “goutte”, cette eau de vie que les
parents distillaient librement étaient alors apportées sur la table.
« Encore une p’tite goutte Pierre ? Goûte voire celle-là Émile, c’est
de la prunelle ! ». A force de rasades répétées, les “trognes”
s’illuminaient et l’oncle Émile était déjà sorti plusieurs fois “prendre
l’air”.
Déjà 4 heures et demi ! « Si on veut aller sur la fête… ? » Vacillant quelque peu et gesticulant, chacun arrivait sur la place. Les “flon-flon” du limonaire et la mètre Berry, les pétards, les exclamations des joueurs de quilles, penchés en avant pointant la grosse boule de bois lancée d’une détente rapide et s’écriant « Elle est bonne ! Elle est bonne ! », le choc sec de la boule faisait valser la quille, parfois deux par rebondissement, apportaient une animation inaccoutumée.
Les oncles ne manquaient jamais de faire quelques parties.
Etant assez adroits, ils gagnaient assez souvent. Il leur fallait alors
attendre la fin du jeu pour tirer les “rampots” et, malgré tout le liquide déjà
ingurgité, ils allaient au café Lauzanne boire de la bière. Pour “ne pas faire
de jaloux”, ils entraient également au café Bocquillon situé en face. Ils y
dégustaient quelques canettes de cette bonne “bière de vigne” aujourd’hui
disparue.
Le premier prix du jeu de quilles était traditionnellement
un gros coq de ferme nourri au grain. Il attendait, triste et solitaire sous
une “benâtre”, grande cage circulaire en osier servant habituellement à élever
les couvées. Les 2ème et 3ème prix étaient soit un gros
lapin ou un canard, soit des bouteilles de “bon vin”. Un “bon vin” qui ne
venait cependant pas de Meursault ! Je vois encore l’oncle Émile rentrer
triomphalement chez mes parents avec l’énorme coq se débattant et piaillant
sous son bras. L’oncle répétait avec son accent rendu un peu trop grasseyant
par ses nombreuses libations « Sûrmont, sûrmont, c’est moi qui l’a gagné,
le premier prix… ! » Mais, le lundi matin – car il n’y a pas de bonne
fête sans lendemain – affalé sur sa chaise, le regard vague, à celui qui lui
demandai « Ça ne va donc pas Émile ? » il répondait « J’ai
le cœur jaune… » Il n’y avait à cela rien d’étonnant après de si pantagruéliques
agapes et dégustations de vins et d’alcool !
Le repas du lendemain était encore très copieux du fait des
nombreux “restes” de la veille. Après diner, les oncles, grand-père et papa
allaient faire un tour “aux Roises”, le verger du bout du village. Ils y
admiraient les pommiers chargés de ces pommes délicieuses, pointillées de rouge
sur la face ensoleillée et qui se conservaient jusqu’au mois de mai. Ils
cueillaient encore les dernières quetsches oubliées sur les pruniers…
Et puis, c’était le départ. « Vous écrirez ! Vous
nous donnerez des nouvelles de temps en temps ! ». C’étaient les
embrassades, les remerciements « A votre tour, maintenant ! Il y aura
la fête à Briesles et à Donnemarie mais, il faudra passer l’hiver ! A la
St Martin à Semilly, les deux gamins (c’était mon frère et moi) viendront en
vélos ! »
Le tourbillon des années est passé très, très vite…
Aujourd’hui ? Que reste-t-il de cette réunion de famille où l’on était si
heureux de se retrouver ?
Aujourd’hui ? la fête de la St Rémy passe presque
inaperçue §
IL NOUS RACONTE ENCORE…
Autrefois, il y avait des forgerons au village, il y en
avait à Consigny il y en avait par tout le pays mais, y’a plus rien, plus
personne !
J’ai un ami du côté de Langres qui était maréchal et qui
s’amusait encore à forger dans de vieux ressorts de voiture. Il a 77 ans
maintenant. Il venait de temps à autre à Forcey pour faire polir les choses
qu’il faisait. Le jour où il est venu, je lui ai dit ‘Georges, peux-tu me faire
ça ? » - « Bein oui ! Mais on n’a pas d’acier pour faire
ça ! » - « Mais tu vois, là, j’ai un ressort de voiture… »
- « Et bein, ça ira, c’est dur à travailler mais, ça ira ».
Là-dessus, il l’a forgé. L’ami du bas l’a poli et moi j’ai
fait le manche avec de la corne et des chutes de laiton.
Quand il a vu ça, le capitaine ! Il est parti avec,
naturellement, mais voilà qu’il revient un petit peu après. Il fallait que je
lui en fasse un autre pour le commandant ! « Oh mais, je ne peux pas
faire ça en série, moi ! » Ah, et puis, enfin… tant et si bien qu’on
est arrivé comme ça à en faire une douzaine de ces bowie-knife !
Seulement fallait encore trouver de la corne de cerf pour
les manches ! c’est un ami artisan de Biesles qui m’en a cédé. Il la
faisait venir de Tchécoslovaquie.
Mais, vous savez, ce capitaine, c’était un artiste. Il
graait les lames avec des fleurs, des feuilles, des aigles… un jour il m’a dit
« J’ai pas pu trouver assez dur pour entamer ton acier ! » Il a
été obligé de faire ça avec des aiguilles de roulement !
Tenez ça, c’est un autre modèle. C’est le “Brésilien”. C’est
du “plat de semelle”. On l’appelait le Brésilien car justement le patron qui
nous employait tenait ses commandes du Brésil. Il en avait des commandes
continuelles. Il livrait ça dans des caisses plombées. Ça devait coûter encore
cher pour l’envoi. Et puis la maison du Brésil a dû faire faillite et il n’a
jamais été payé. Ça devait être vers 1920. Allez donc retrouver un client en
Amérique du Sud ! Alors ça a été la fin de cette usine de coutellerie…
Oui, je vous ai dit que c’était du “plat de semelle” parce
qu’il n’y a pas de “soie”. La soie, c’est la partie ronde qui prolonge la lame
et qui pénètre dans le manche. Souvent elle le traverse et se visse à l’autre
extrémité. Dans un “plat de semelle”, la lame se poursuit par une partie plate
qui s’insère dans la fente du manche et qui est fixée par des rivets. C’est ça
le “plat de semelle”.
Mais, vous savez, on faisait toutes sortes de modèles de
tailles différentes, depuis le petit couteau jusqu’au couteau de boucher. On
comptait toujours les tailles en pouces. On disait un 10 pouces pour une lame qui
faisait dans les 20 cm. J’ai encore mon mètre pliant en cuivre. Il est gravé
d’un côté en centimètres et de l’autre en pouces.
Mais les modèles, c’est le patron qui nous les fournissait.
Il donnait les lames finies et les plaques pour faire les manches. C’était à
nous de fournir les rivets et tout l’outillage. En plus, fallait encore les
porter à l’usine quand c’était fini.
Tiens ! C’était dans les années 20, la vie augmentait
toujours. Je m’étais entendu avec les autres ouvriers pour aller trouver la patronne,
madame Roussel, pour lui demander de l’augmentation. On disait, on va faire
bloc mais, le jour dit, on étai juste nous deux avec mon frère ! Bein,
elle nous dit « Qu’est-ce que vous venez faire ? » - « On
voudrait de l’augmentation ! » - « Oh bein, les autres sont
contents, les autres ne disent rien. Ah je mettrai quand même deux sous (10
centimes), deux sous la douzaine ! ... » Alors hein ! C’est
comme ça qu’on avait retrouvé M. Ducret, un autre patron, qui livrait à
domicile et qui payait bien mieux. Seulement lui, il a eu la malchance. Son
débiteur du Brésil l’a mis en faillite…
Ah, ça c’est un couteau à jambon, avec une soie qui traverse
le manche et qui est rivée à l’autre extrémité. Voyez-vous la lame est très
flexible et elle revient exactement à sa position après. C’est la trempe qui
donne ceci. Le forgeron, lorsque sa lame est faite, il la trempe dans un bain
d’huile. Ensuite elle est recuite « gorge de pigeon » c’est-à-dire
qu’on la réchauffe à la flamme et qu’elle prend des teintes un peu jaune, bleu,
un peu violette. Mais si vous la chauffez trop, elle est détrempée, alors elle
se tord. Si vous la chauffez pas assez, elle devient cassante. C’est
malin ! Hein ! Comme pour la trempe : si vous ne la trempez pas
assez, le tranchant ne tient pas.
Voyez-vous le forgeron faisait d’abord la soie ou le plat de
semelle puis il forgeait la lame et entre les deux il faisait la mitre. Lame,
mitre, soie, tout était d’une seule pièce. Tandis qu’aujourd’hui, voyez-vous,
ils vous découpent ça dans une plaque de tôle d’acier. Ça dure ce que ça dure.
Et ça coupe ! Hein ! Ils sont obligés de faire des dents, de
dentelier la lame pour arriver à couper ! Comme ça, ils en font des
brouettes, mais moi, j’appelle ça de la camelote !
Le couteau à jambon lui, c’est tellement fin, tellement
flexible que ça coupe ça ! Ffffou ! Son manche est en ébène. Pour
faire un manche on partait d’un “quillon”. Ce quillon nous le découpions à la
scie à chantourner en suivant un modèle, puis on le formait en facettes à la râpe.
Si c’était du plat de semelle on le refendait avec une scie. Alors on mettait
la lame dedans. On reperçait pour mettre deux ou trois rivets. Quand il était
ainsi monté on le finissait à la râpe puis avec des limes de plus en plus
douces. Pour qu’il n’y ait pas de traits. Évidemment fallait que tout cela soit
parfaitement dans l’axe. Au début j’ai travaillé avec le grand-père voyez-vous.
Il fallait tourner, tourner avec la lime pour faire un bel arrondi. Alors si la
lime se tournait un peu sur la carre, vous faisiez un cran et fallait reprendre
l’ouvrage pour l’effacer. On arrivait à faire tous les manches d’une série tous
pareils. Ça, c’est un truc, un coup de main uniquement. Pour les soies, on
perçait le manche, bien dans l’axe avec un archet. On n’avait pas l’électricité
dans les campagnes, fallait tout faire à la main. Là aussi c’était une astuce
pour aller bien droit. Voyez-vous on tordait la corde autour du mandrin. On
appuyait l’extrémité de la mèche sur la pièce et on poussait dessus avec la
“conscience” que l’on avait fixée à la ceinture et on faisait aller l’archet.
Voyez-vous, la corne de cerf se présente parfois bien lisse,
ou au contraire, assez côtelée, certains disent même coteleuse quand les côtes
sont bien marquées. C’est naturel. On choisissait les cornes selon leur aspect
et suivant les modèles qu’on désirait. On utilisait même les courbures pour
donner une forme particulière aux manches. C’était un travail assez délicat parce
qu’il fallait que ce soit parfaitement ajusté et la corne est assez difficile à
travailler car elle a tendance à se déliter et à partir en éclats.
On fabriquait des manches en corne de cerf mais également en
corne de buffle ou de bœuf, en ébène, en bois exotiques, en cochenille, en
hêtre. Le hêtre c’était ce qui se travaillait le mieux. L’ébène, c’était
fragile, c’était cassant. Et puis, il y avait des modèles plus embêtants que
d’autres.
Ça c’est ma scie à chantourner. C’est un vieil artisan qui
me l’avait faite en 20. C’est assez grossier mais le manche lui, il brille, il
a été poli à la main, la mienne… Oh ! ma scie à refendre ! Alors là,
elle est bien tombée en poussière, elle…
Là, j’ai une plane à deux mains. Elle servait à faire
l’ébauche des facettes sur les quillons. Voyez-vous, c’est le forgeron qui
l’avait forgée dans une vieille lime. On voit encore des crans sur le
talon ; parce que le moindre bout d’acier, on le détournait pour faire
quelque chose. Tenez, en voilà un qui servait pour la taille des limes. C’est
pas nous qui les retaillions. C’était un peu spécial pour retailler. C’était
fait à Biesles.
Voici un autre petit outil fait par un ciselier. C’était
pour fendre les têtes de vis, celles qui relient les branches des ciseaux.
Et voyez-vous, ça, c’est un poinçon fait dans une ancienne
lame dont on a épointé la soie. On ne jetait rien du tout.
Ça, ça s’appelait une mordache. Voyez-vous on met ça entre
les mâchoires de l’étau pour serrer les manches sans les abîmer. Parce que, si
on avait pincé le manche directement, les crans de l’étau auraient marqué le
bois.
Ça, c’est mon tour, il est pas bien grand, 50, 60 cm ;
je l’ai fabriqué avec des moyeux de vélo et, depuis qu’on a eu l’électricité,
il marche avec un moteur de machine à laver.
Mon touret à meule et polissoir, c’est fait avec des moyeux
de motos et ça tourne aussi avec un moteur de machine à laver.
Tenez, là, c’est une perceuse à colonne. Je la conserve,
c’est bientôt une pièce de musée. C’est un vieil artisan qui l’a faite avec des
pignons de moto et de vélo. En bas il y a une pédale et la corde fait tourner
le système comme une machine à coudre. Vous pédalez et ça perce même l’acier.
Là c’est l’enclume d’un ami forgeron. Je l’ai gardée. Et ça, c’est son marteau. Le manche et tout usé par sa main. On voit même là, l’emplacement de son pouce. Il a dû en frapper. C’est comme l’enclume, la bigorne est complètement usée à force de travailler parce qu’il se mettait sur ce coin pour forger les soirs. Ça, c’est la “tranche” qui lui servait à couper les plots d’acier ; c’est lui qui l’a faite ! Le forgeron prenait le petit plot d’acier et commençait toujours par faire la soie et puis il dégrossissait la lame. Lui aussi avait des modèles. Il frappait ainsi de suite jusqu’à ce que la lame soit finie. Là, voyez-vous, c’est une soie vrillée. Parce que dans ce modèle on la collait dans le manche avec une sorte de résine ou de ciment. Comme cela la lame tenait mieux que si cela avait été lisse.
Pour faire les manches, fallait pas perdre de temps. On
était payé à la pièce. Il fallait faire 3 douzaines dans la journée, en cornes.
Si vous perdiez seulement un quart d’heure, fallait récupérer le soir. On
arrivait à peu près à gagner sa vie, quoi. Encore, en dernier, les 3 douzaines
faisaient à eu près 25 francs de cette époque-là. 8 francs et quelques de la
douzaine, c’était pas beaucoup ! Et fallait non seulement les faire mais
fallait aller les porter à l’usine qui se trouvait le long du Rognon, à pied
bien entendu, et, de là-bas, fallait rapporter des lames avec du quillon et
recommencer. Au début on se mettait ça sur le dos, dans une toile de tente
américaine retenue par deux courroies. Après on a utilisé notre vieille voiture
d’enfant avec ses grandes roues. On n’avait plus à les porter seulement, voilà,
fallait suivre la route et descendre par Ageville au lieu de couper au court.
On était gamins à l’époque, je ne sais plus qui a eu l’idée, si c’est mon frère
ou moi, mais, un jour dans la descente, on est monté dans la voiture. Oh
ça ! Elle est partie mais, dans le décor ! Heureusement les couteaux
étaient dans la caisse, ma foi, y’avait pas eu de mal…
Une autre fois, il faisait très chaud, pour ne pas faire le
détour par la route, on avait suivi la vallée du Rognon. Pour se reposer on
s’est installé près d’un gros sureau et… on s’est endormi… « Quoé qu’vous
fèyez don les gachnots là ?! » Ah ! On voit le facteur avec son
képi ! Il était déjà une heure de l’après-midi ! Les parents, quand
on est arrivé ! Hein ! On a eu la bénédiction ! Sans goupillon…
Bâh ! on était des gamins.
Voyez-vous j’ai passé mon certificat d’études en 1914. Après
j’aurais voulu continuer des leçons chez le vieil instituteur mais il a été
mobilisé deux ans après, en 16 et on m’a dit « tu iras chez le grand-père
apprendre à faire des couteaux ». On y a travaillé jusqu’au service militaire.
En revenant du service j’ai continué encore jusqu’à l’âge de 25 ou 26 ans, et
puis, il y eu beaucoup de chômage. Il a fallu se reconvertir. J’ai appris la
réparation et la vente des cycles et motos. A ce moment, pour le cycle, il
fallait tout faire. Le client venait, disait « J’ai eu un accident, faut
remplacer la jante mais le moyeu est bon » ; alors on refaisait tout
le rayonnage. Ça ne se fait plus. Maintenant on vous change la roue, on vous en
met une neuve ou encore on vous vend directement une nouvelle bicyclette. C’est
tout !
Alors voyez-vous, tout le mur-là, c’est des rayons et des
casiers. Maintenant ça fait un peu pagaille mais avant, c’était bien rangé. Il
y a de tout, toutes sortes de pièces de rechange, des moyeux, des écrous, des
rayons de toutes les longueurs, des freins, des… parce que, ici, en campagne,
c’est pas la ville, j’étais isolé, je ne pouvais pas me fournir rapidement chez
un collègue…
Bon, on cesse de bavarder. Je vois qu’il est midi. On va
préparer à manger puis… faudrait penser un peu à “mouiller la
meule” ! »
LE VILLAGE DE FORCEY - AUTREFOIS
Forcey (52) dépendant de la généralité de Champagne, de
l’élection et du baillage de Chaumont et de la mairie royale de Bourdons.
Actuellement il dépen du canton d’Andelot, occupe une superficie de 513
hectares dont 202 de vois. Il est à 22 km de Chaumont et à 16 km d’Andelot.
Le village et mentionné dans une charte de 721 comme faisant
partie du “pagus” de Bar ‘in pago Barreusi). En 940, Hugues, comte bénéficiaire
du Bassigny donna aux religieux de St Geosmes, huit “meix” (maisons) du village
avec tous leurs habitants. Ce qui les rendit seigneurs en partie de Forcey. Par
la suite, ils cédèrent, par un échange, leurs droits à l’Abbaye de Lacrète.
La seigneurie était partagée entre le roi, héritier des comptes de Champagne,
l’Abbaye de Lacrète et un laïque dont le fiel faisait partie du domaine de
Clefmont ainsi que celui du Pont Minard (Pons Minelli ou Minard) sis sur le
territoire de Forcey mais dépendant anciennement d’Esnouveaux. Ce fief, situé
près de la voie romaine d’Esnouveaux à Montéclair, était un château-fort qui se
trouvait en ruine au XIIIe siècle. Il fut vendu en 1541 par le seigneur de
Clefmont à Jean de St Belin, seigneur de Biesles. En 1238, Robert de Torote,
évêque de Langres, accorda aux religieux de Lacrète l’autorisation de bâtir une
église à Forcey ainsi qu’une autre à Bourdons, ainsi que les dîmes et droits de
pâturage à condition d’entretenir un chapelain dans chacune de ces églises.
Toutefois, il semble que ces deux villages possédaient déjà leur église propre
puisque mention est faite du premier chapelain vers 1150…
En 1750, on comptait à Forcey 30 feux et 80 communiants. L’église dédiée à St Remy, autrefois du
doyenné de Chaumont, était le siège d’une cure au patronage du prieur de
Nogent. En 1803, elle avait été de nouveau érigée en paroisse curiale, mais ce
titre lui fut enlevé peu après et elle demeura simple annexe de Bourdons
jusqu’en 1859 où son titre curial lui fut restitué. L’église actuelle est
toujours dédiée à St Remy et la fête patronale se célèbre le premier dimanche
d’octobre.
Construit jadis plus à l’Est, Forcey fut détruit par les
Suédois vers 1636, en même temps que Bourdons. [En 1636, au cœur de la guerre
de Trente Ans, la région est ravagée par les troupes suédoises, alors alliées
de la France contre les Habsbourg. Leur passage dans l’Est entraîne incendies,
pillages et destructions de villages entiers. Le petit village de Forcey n’y
échappe pas : il est totalement détruit lors de cette campagne. Cet épisode
marque durablement la mémoire locale, bien qu’il soit souvent éclipsé par les
grands événements nationaux.] Le village fut ensuite reconstruit sur son
emplacement actuel, le long du Rognon. La voie romaine de Langres à Naix, Reims
et Trèves, traverse le territoire de la commune à l’Ouest, au lieu-dit “Les
Pierres percées”, à travers le vallon de “La Villette”. On voit très bien le
tracé en période sèche d’été et on retrouve encore, ça et là de grosses pierres
taillées.
Il y avait autrefois de la vigne à Forcey. Il existe
toujours les lieux-dits “Coteaux des Vignes” et la “Vigne du Carreur” mais, le
cru “Coteau de Forcey” a disparu à la suite du passage du phylloxéra, à la fin
du siècle dernier.
Jusqu’au début du siècle, le martèlement des enclumes
résonnait sans interruption du grand matin jusqu’à la tombée de la nuit.
Pendant l’hiver, il se poursuivait à la lueur fumeuse d’une vieille lampe à
pétrole et le rougeoiement de la forge qui projetait des ombres dansantes sur
les murs des vieux ateliers noircis par la fumée. Ils étaient une douzaine, en
ce temps-là, qui forgeaient à la main les lames de couteaux. La petite usine
installée sur le cours du Rognon absorbait leur production. Puis, le temps
passa… il fallut livrer de plus en plus de lames… Les vieux forgerons, usés par
leur du labeur, s’en sont allés vers le cimetière, un à un. Découragés, leurs
enfants sont partis vers la ville voisine et, un jour, pour quelque menue
monnaie, le ferrailleur du coin a emporté l’enclume, le vieil étau rouillé et
les outils désormais inutiles.
Ainsi sont disparus les douze forgerons mais aussi les trois
sabotiers qui travaillaient le dur bois des “faysses” (hêtres) et le
maréchal-ferrand qui était également charron et réparateur d’ustensiles ménages
aussi bien que fontainier…
[Dans les textes anciens, on rencontre souvent
maréchal‑ferrand, avec un d final. Cette graphie reflète l’orthographe et la
prononciation d’autrefois, avant la fixation moderne du participe présent en
‑ant.
Aujourd’hui, la forme standard est maréchal‑ferrant, mais dans un
document d’époque, ferrand est parfaitement légitime et doit être conservé tel
quel].
Le moulin Briant, écart de Forcey, mû par une turbine
alimentée par les eaux du Rognon et par une machine à vapeur en période de
basses eaux avait une haute cheminée en briques rouges. Devenu inutile à la
suite de l’électrification du village, elle fut démolie en 1954. Aujourd’hui le
moulin est abandonné. Son tic-tac s’est tu pour toujours. Les voitures des
charretiers qui effectuaient les livraisons aux alentours ont fait place aux
tracteurs de cultivateurs. Et le bon vieux docteur Dauvé – car il y avait un
docteur à Forcey – qui fut maire durant de longues années, n’existe plus que
dans le souvenir de quelques anciens. Ces derniers se rappellent aussi les
tisserands du village qui travaillaient le chanvre produit par les habitants
après en avoir traité les tiges qu’ils mettaient à rouir dans des trous d’eau,
les “roises”, trous qui se sont depuis comblés au fil des ans.
Durant la guerre de 70, la milice locale était commandée par le propriétaire du moulin de Forcey. A la tête d’une quinzaine d’hommes il voulut aller délivrer Nogent en Bassigny assiégée par les Prussiens. Le cantonnier Favard chercha à les en dissuader. Ancien de la guerre de Crimée de 1855, il portait au visage une longue cicatrice, souvenir d’un coup de sablre reçu à Sébastopol : « Je sais ce que c’est que la guerre ! Vous allez tous vous faire tuer pour rien ! » Ils partirent cependant. Heureusement à quelques kilomètres de la cité coutelière, la petite troupe reçut l’ordre de faire demi-tour. Cela n’empêcha pas l’envahisseur de venir perquisitionner à Forcey, à la grande frayeur des habitants. On raconte que le Père Hoclet se cacha dans un tonneau de sa cave et le Père Basile dans son four à pain. Les autres hommes se sauvèrent dans les bois environnants.
Lors de l’invasion de 1815, les Russes commirent de
nombreuses exactions dans la région. On raconte que le sabotier Bégard, voulant
agrandir sa cave, aurait découvert deux squelettes de “Cosaques”, tués et
enterrés là, dit-on, par les habitants du pays.
Il y avait encore des loups au siècle dernier et cela
faisait toujours le sujet des conversations. Enfants, nous écoutions durant les
longues veillées d’hiver, nos grand-mères qui imitaient les
« houhouhou » de ces terribles animaux…
A l’entour du village existent plusieurs curiosités
naturelles. Simplement déjà, en examinant les couches calcaires des parois
rocheuses on peut découvrir des fossiles de toutes dimensions. En suivant la
vallée encaissée à l’Est du Pont-Minard, dite Combe-la-Forge, on remarque au
flanc d’un coteau rocheux et boisé une vaste grotte naturelle appelée Chambre
des Dames. Il semble qu’elle servit d’habitation aux temps préhistoriques. En
bordure du chemin de Forcy au Pont-Minard on peut voir une paroi rocheuse qui
s’élève à la verticale d’une quinzaine de mètres, ce sont “Les Grandes Roches”.
Rongées par les eaux, elles permettent de distinguer les différents niveaux
d’érosion. En bordure du bois au N.E. du village, se trouve une énorme pierre,
la “Pierre Bernard” profondément fichée en terre par l’un de ses angles.
Fantaisie de la nature ou de l’érosion, cette pierre “sans visage” figure un
animal à grosse tête, avançant sur une de ses pattes de devant et ramenant sa
queue sur son dos. Cette sorte de lion est en sentinelle sur le Haut Chemin qui
fut, jusqu’au XIIIe la « Via Peregraria Vetera » reliant Chaumont à
Vignory. On appelle la contrée “Clair Chêne” ; en cet endroit existait une
chapelle. Déjà déclarée vétuste en 1750, elle est aujourd’hui disparue. Au
centre même du village, face à l’église, existent deux gros tilleuls aux
branches desséchées. Selon la légende, ils seraient contemporains de Henri IV.
De même, le gros chêne situé au virage du Pont-Minard daterait du temps de
Jeanne d’Arc !
Déjà au XIXe, nos forgerons subissaient des périodes de
chômage. Ils ne demeuraient pas inactifs pour autant. Le veux Père Hutinet,
surnommé Bribri, forgeait alors des serpettes de vignerons, fait main,
trempées, polies et dont la soie était rivée dans le manche de hêtre. En ce
temps il n’y avait ni patente, ni T.V.A et les deux fils Bribri, à pied, bien
entendu, leur “balle” (caisse de colporteur) sur l’épaule, s’en allaient vendre
leur assortiment de serpettes aux vignerons de Danrémont, Coiffy, Bourbonne et
même Varenne sur Amance… Goûtant au vin aigrelet et au marc de cette contrée
accueillante, ils demeuraient souvent absents plusieurs semaines.
Sans “Retraite des Vieux”, sans “Sécurité Sociale” ces
ouvriers travaillaient jusqu’à leur dernier souffle, sans se plaindre, sans
“contester” comme cela se fait si souvent de nos jours…
Si ce n’est la chaleur de la forge, le travail des sabotiers
était aussi dur que celui des forgerons. Après avoir acheté – avec les
marchandages d’usage – les “grumes” de hêtre, il les faisait apporter par des
chariots dits “triqueballes” jusqu’à son habitation. L’unité de mesure était la
“solive” et l’artisan conservait précieusement dans un placard de son atelier
le “barème de solivage”. Aisé d’un voisin, il débitait ensuite ces grumes avec
la grande scie « “passe-partout” en longueurs convenables selon que les
sabots étaient destinés aux hommes, aux femmes ou aux enfants. Les “billes”
obtenues étaient ensuite tendues de façon à donner des “plots”. Ce travail
était assez facile du fait que le bois employé étant sans nœud. Une fois
dégrossi à la hache, chaque plot était fixé à l’aide de coins sur une sorte
d’établi fait d’une très grosse poutre encochée. Le façonnage s’effectuait à la
hache puis à l’herminette et au paroir. Ce paroir, tranchant comme un rasoir,
se montait dans un anneau fixé sur un gros billot de bois monté sur quatre
pieds. Le sabot prenait forme ; il était ensuite creusé à l’aide de
tarières, perçoirs, cuillères et boutoirs. Avec un racloir en acier
souple ; l’ouvrier adoucissait la partie supérieure du sabot puis, avec
une petite gouge ou une rainette il gravait quelques décors de fines nervures
ou de branches de laurier dans lesquelles il excellait. Les articles pour homme
étaient ensuite noircis avec une pâte faite de noir de fumée tandis que ceux
des dames étaient passés au vernis “jaune bois clair”. Les sabots étaient ensuite
appairés par une ficelle passant dans un petit trou pratiqué sur le côté
intérieur. Ils étaient enfin livrés à la clientèle particulière ou aux
détaillants.
Le sabotier commençait sa journée très tôt le matin et la poursuivait jusqu’à la nuit tombée. En hiver, lorsque les jours sont courts, c’est à la lumière de sa lampe à huile qu’il ébauchait ses plots, parfois même après son repas du soir. Un repas dont le menu restait peu varié : soupe “en potée faite de légumes écrasés et du morceau de lard restant du midi, un morceau de fromage de chèvre et une pomme – quand c’était la saison… Il possédait quelques bouts de champs et un rucher et élevait un porc, des chèvres, des poules et des lapins, leur nourriture étant peu coûteuse. A la femme incombait le soin des animaux. Elle menait les chèvres brouter le long de haies, glanait les épis de blé oubliés par les moissonneurs et cueillait l’herbe aux lapins avec une ancienne “sèye à blé” au tranchant dentelé. Rien n’était perdu ! Les copeaux et les “éteule” (éclats de bois) étaient vendus aux particuliers. Ainsi, le saboter Roché avait-il noté sur son livre-journal à la date du 5 juin 1874 “Vendu une corde d’ételles à Hutinet Alexandre pour la somme de 14 Frs (des francs-or, bien entendu…).
Un jour, un différent surgit au sujet de la “surmarche” d’un
pré. Deux habitants de Forcey furent convoqués au Tribunal de Justice de Paix
de Chaumont. Parmi les témoins, notre sabotier Roché, très fier d’être cité.
Interrogé et prié de donner son témoignage, il répondit d’une vois
tonnante : « Je ne dis pas que le délit était d’une grande
importance, mais ce qui est certain, le délit était réel et positif et le
garde-champêtre, ici présent, n’a pas voulu le constater ! ». Le
président lui rétorque : « Vous êtes donc avocat, Monsieur
Roché ? » et celui-ci de répliquer « Non, Je ne suis que
sabotier ! ». Mais par la suite, il raconta souvent cette anecdote
car il était resté très fier d’avoir été pris pour un avocat….
Pour nous autres gamins, l’hiver était la saison
préférée : beaucoup de neige et… plus de travaux dans les champs !
Chaussés de bons sabots de bois, on s’en donnait à cœur joie ! Que de
belles glissades sur les pentes de nos coteaux ! tant et si bien qu’un
jour, emporté par son élan, un camarade ne put s’arrêter à temps et sauta, tout
droit, dans la rivière ! Sans dommage heureusement, sinon que ses habits
mouillés lui gelèrent sur le corps et qu’il récolta une bonne volée en rentrant
à la maison !
Le maréchal-ferrand était un homme assez fort, teint coloré,
grandes moustaches, casquette plate souvent posée de travers, large pantalon et
veste de toile noire, de ceux dont on disait « Il est puissant ». Son
atelier, sa “boutique” était assez vaste. Immense et adossé au mur de gauche,
le foyer de la forge était surmonté de sa hotte noircie par la fumée de
houille. Sur le rebord était fixé le gros “étau à chaud” qui servait à cintrer
les barres et les fers chauffés à blanc. Reposant sur un énorme billot,
trônait, au milieu de la boutique, la grosse enclume à deux bigornes, l’une
carrée et l’autre ronde. L’artisan faisant aussi du charronnage, une grande
perceuse à main, à volant de fonte et une scie à ruban complétaient son
outillage. La tablette de la scie avait aussi une grande utilité pour les
clients : ils y posaient leurs verres ainsi que les litres de rouge car le
maréchal tenait également un débit de boissons, ce qui attirait nombrer de
badauds. On se réunissait dans sa boutique en période morte, l’hiver ou lorsque
les travaux des champs laissaient souffler un peu les cultivateurs. La
conversation portait sur le temps favorable ou défavorable à la fenaison, à la
moisson, sur la récolte, les légumes, les pommes de terre, les betteraves… On
se racontait les nouvelles ou quelques histoires égrillardes en trinquant avec
de gros rires sonores. Par instants, rires et conversations étaient couverts
par le dur martellement de l’enclume, tandis que jaillissaient des gerbes
d’étincelles qui faisait reculer précipitamment les curieux.
Suivant la saison, le ferrage des chevaux s’effectuait soit à
l’intérieur soit, le plus souvent, au dehors. La forte odeur de la corne brûlée
se répandait alors dans le quartier qui retentissait, par moments… d’énormes
jurons, lorsque le cheval ne voulait pas se tenir tranquille.
De même que la presque totalité de nos ateliers de campagne,
tout cela est disparu.
La boutique est fermée, pour toujours…
LES CURÉS DE FORCEY
Antoine Crossard, curé en 1516
Jean Mahudel,
religieux en 1550
Didier Bailly,
ordonné en 1550, vicaire en 1560 puis curé d’Ageville
Hugues Martin
curé en 1587 (décédé à cette date)
Jean Gillot,
curé de 1587 à 1588. Il résigne, devient prébaudier de Langres puis, curé de
Sarrey
Jean Gilbert,
né à Bouix, ordonné vers 1572, curé en 1588
Pierre Geoffroy,
ex-curé de Lachaume, curé en 1680, résigné en 1688.
Antoine Gautherot, Chaumontais, ordonnée en 1684, curé de 1688 à 1719 (décédé à cette
date)
Jean Oubert,
ex-vicaire d’Audeloncour, curé de 1719 à 1730 (décédé à cette date)
Charles André,
ex-curé de Prasley, curé de 1730 à 1733 (décédé à cette date)
Antoine Ferry,
ex-curé de Leffonds-en-Montagne, curé de 1733 à 1741 puis curé de Charmes
Louis Labonne,
ex-vicaire de St Martin de Langres, curé de 1741 à 1745 puis curé de Ninville
Jean Guillaume,
de Laville aux Bois, curé de 1745 à 1751 (décédé à cette date)
Pierre Venard,
né en 1712, ex-aumônier militaire, curé de 1751 à 1793, assermenté, mort ver
1805
Edme Chevalier,
curé nommé en 1803, reste curé de Bourdons
Nicolas André
ex-curé d’Autreville, curé de 1859 à 1861, puis curé de Marac
Jean-Baptiste Firmin Ladoux, ex-curé de St Irbain, curé de 1861 à 1871 puis curé de
Courcelle
Antoine-Alexis Chouet, ex-vicaire d’Andelot, curé de 1871 à 1872 puis professeur au Séminaire
Pierre Marcel ;
ex-curé de Veilles, curé de 1872 à 1879
Abbé Colland
Abbé Magnien
Abbé Gillée,
curé de 1909 à 1913, dernier curé résidant à Frocey, mort en 1914.
1. Le verbe résigner est employé ici dans son sens
ancien et technique : il signifie « renoncer à un bénéfice ecclésiastique ».
Cette forme, aujourd’hui disparue du langage courant, était parfaitement
correcte et courante dans les documents administratifs et religieux des XVIᵉ au
XIXᵉ siècles.
2. Le terme prébaudier désigne le titulaire d’un
prébaud, c’est‑à‑dire un bénéfice dépendant du chapitre cathédral de Langres.
Ce mot, rare et strictement lié à l’organisation ecclésiastique d’Ancien Régime.
3. La mention « puis,
curé de Sarrey » respecte la graphie ancienne du toponyme]
Église Saint‑Rémy de Forcey (52)
Le chœur prolonge cette sobriété : une première travée
voûtée d’arêtes, puis une abside hémicirculaire coiffée d’un cul‑de‑four à
ogives, détail discret mais élégant.
La façade occidentale est dominée par un clocher‑porche
couvert d’ardoise, encadré de deux chapelles latérales. Ce dispositif, très
courant dans la région, donne à l’ensemble une silhouette immédiatement
reconnaissable : compacte, équilibrée, sans surcharge.
Saint‑Rémy n’est ni classée, ni inscrite, ni dotée d’un
mobilier spectaculaire. Et pourtant, elle raconte quelque chose d’essentiel :
la manière dont les villages du XIXᵉ siècle ont reconstruit ou modernisé leurs
lieux de culte avec des moyens limités, mais une vraie volonté de cohérence
architecturale.
Forcey, petit village de 59 habitants, conserve ainsi un
témoin intact de cette période, sans remaniements lourds ni ajouts discordants.
Article écrit d'après les archives et les notes de mon parrain, l'abbé Jean D. Bonnard

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire