mardi 20 janvier 2026

Mémoire et Souvenirs d'un Coutelier


UN APPRENTI COUTELIER,

MÉMOIRE ET SOUVENIRS D’ANTAN


 Nous étions à quelques mois de l’effroyable tuerie que sera la guerre de 14-18. Je venais de passer avec succès l’examen du certificat d’études primaires. Reçu deuxième du canton d’Andelot, j’avais eu, comme prix, une pièce de 5 francs en argent. C’était beau pour l’époque ! Un peu plus tard, ma grand-mère m’en donna une autre. Ce sont des souvenirs que j’ai toujours conservés car ils étaient ma première récompense.

Le premier au C.E.P. avait eu les mêmes notes que moi mais, il était le fils de l’instituteur. J’ai toujours pensé qu’on lui avait – tout naturellement – donné la priorité…

Je voulais continuer mes études. Sur les conseils de l’instituteur, j’ai donc passé l’examen des « Bourses » à Chaumont. Il n’y avait alors beaucoup de favoritisme, de piston et, sur une trentaine de candidats, il n’y eut que cinq bourses d’attribuées. Le petit campagnard « sans relations » que j’étais, est donc passé à côté…  Le coût des études complémentaires étant trop élevé pour mes parents, je suis rentré à la maison, bien déçu…

Pendant quelques mois, je suis retourné à l’école communale de Forcey. Mon bon instituteur, M. Colliot, me donnait des leçons particulières. En 1915, il fut mobilisé. J’abandonnais les études.


A cette époque, il fallait travailler dès le jeune âge. Mes parents décidèrent de me mettre en apprentissage chez mon grand-père Ludovic Moussu, coutelier à Donnemarie. Son atelier, sa « boutique » comme on l’appelait, se trouvait dans un petit bâtiment servant aussi de « chambre à four », avec un vaste four à pain de ménage bâti au font de l’appentis. Des établis faits de plateaux assez épais sur lesquels étaient fixés trois gros étaux à pied, étaient éclairés par deux grandes fenêtres à petits carreaux comme on en faisait à cette époque. C’est là que j’allais apprendre le montage des couteaux de boucher, auprès de grand-père et de l’oncle Pierre.

Ce qui m’avait d’abord frappé en pénétrant dans la boutique, c’était la grande roue entièrement en bois et curieusement cloisonnée. Elle représentait en somme une sorte de cage circulaire de 1,80 m de diamètre et de 0,45 m environ de large. Mon grand-père m’expliqua qu’autrefois elle était actionnée par un chien enfermé dans la roue. Le « chien-tourneur » disparu, on avait alors adapté à cette roue une manivelle que tournait ma grand-mère…

Par l’intermédiaire d’une fine cordelette appelée « cordeau » - une courroie de cuir aurait été trop onéreuse – cette grande roue transmettait la force motrice à une meule ou à une polissoire logée dans un petit auget au fond de l’atelier.

Grand-père avait d’abord fabriqué de toutes pièces des couteaux de poche. Il lui fallait forger les lames, les ajuster, les tremper, leur donner le tranchant avec une petite meule puis les polir, d’où l’utilité de cet appareillage. Mais ce travail n’étant plus rentable du fait de la concurrence de la région de Thiers – où déjà ces couteaux étaient produits mécaniquement – il lui fallut se « reconvertir » (suivant l’expression moderne) et il s’était mis au montage des couteaux de boucher. La grande roue n’était plus qu’un objet de curiosité de ma part et serait sans doute aujourd’hui, une pièce de musée.

Autrefois, chaque maison avait sa boutique. Chaque ménage élevait vaches, porcs, poules, lapins et cultivait quelques champs. Pendant les périodes creuses et lorsque les travaux des champs étaient moins prenants, chacun devenait coutelier ou ciselier. On sait que la région de Nogent a toujours été réputée pour sa coutellerie.

On ne connaissait ni les vacances, ni les congés payés. On travaillait tout le temps, sauf le dimanche matin pour aller à la messe. Personne ne se plaignait et je conserve de cette époque de mon enfance, des souvenirs que je revois avec émotion.

Par exemple, le trajet de Forcey à Donnemarie que nous faisions à pied avec ma mère et mon frère Gaston, par des chemins de traverse caillouteux, suivant le bord du Rognon, sous le grand soleil de l’été, avec de mauvaises chaussures. Presque dix kilomètres !... Nous avions nos points d’eau, nous connaissions ces petites sources qui jalonnaient le parcours. Avec quel délice buvions-nous cette eau si claire, si pure et non encore polluée…

La route faisait une grande courbe pour enter au village, mais un petit sentier partait rejoindre le haut du pays (la rue de la charme) où demeuraient les grands-parents. Ce raccourci passait le long de la première maison. Venant de la fenêtre grade ouverte, on entendait le crissement de la lime sur l’acier. C’était un vieil ouvrier qui ajustait et rectifiait des ciseaux bruts de forge. Il portait une veste noire luisante de crasse, une barbe de huit jours – les gens de la campagne ne se rasant qu’une fois par semaine – et de petites lunettes ovales à monture d’acier. Ma mère le connaissait bien et lui faisait un brin de causette « Comment allez-vous ? le travail est-il suffisamment payé ? » Je me souviens toujours de sa réponse en patois du pays : « Mâ ouin, j’sons content, n’en n’y ai d’l’argent, pâ l’airmaile ! » (Mais oui, je suis content. J’ai de l’argent plein d’armoire).

Le Rognon

Dans mon cerveau d’enfant j’avais trouvé cette réponse tellement contradictoire avec son était de pauvreté que, sitôt arrivé, j’en avais fait part à ma grand-mère Hortense. Elle me répondit : « Coch’te don ! l’ô pauv’ comm’ Job, on l’appelle Chalet l’mentô » (Tais-toi donc ! Il est pauvre comme Job, on l’appelle Chalet le menteur).

On utilisait beaucoup de sobriquets à Donnemarie. D’ailleurs je n’ai guère connu les vrais patronymes. C’était Chalet le menteur ; chez Le Message ; chez Gaillet ; chez Joujou ; chez Marilotte ; chez Monmon ; la tante La Brune qui était rousse ! La Pointue, une femme de lessive qui, par tous les temps allait à la fontaine au bout du village, descendant et remontant la côte rapide et caillouteuse avec sa hotte pleine de linge. Il y avait aussi Mon Dieu l’peût (Mon Dieu le laid) ; Le Marottin ; La Gougeotte ; Canne-Glisse, un handicapé qui, un soir de beuverie, était tombé en disant « c’est ma canne qui a glissé » ; Marie Batisto ; Le Calso ; chez Titiss ; et, comme le grand-père se nommait Ludovic, les habitants de ce charmant village disaient « On va chez Lovic ! ».

Face à la maison des grands-parents, il y avait une grosse maison de culture : chez Titiss. Un soir d’été, nous avons entendu, venant de la cour, des cris, des exclamations suivis de la fuite éperdue d’un jeune voisin, permissionnaire, revenu du front de Verdun. Et le pauvre papa Titiss qui répétait « J’m’y étendô ! Ça n’m’ai pas surpris ! » (Je m’y attendais, cela ne me surprend pas).

La raison de cet esclandre ? ayant entendu du bruit sur le grenier, le Titiss avait trouvé sa fille Jeanne en galante compagnie avec le bouillant permissionnaire, sur le tas de foin complice…

Je n’étais pas assez haut pour travailler à l’étau et grand-père m’avait fabriqué une sorte d’escabeau. Mon travail consistait à arrondir les manches avec la râpe. J’avais très peur de me couper les mains avec les lames solidement rivées à ces manches. Il y en avait de très longues, jusqu’à 12 pouces ! Ces lames étant toujours mesurées en pouces selon l’ancienne coutume.

En plus du travail d’atelier, déjà dur pour un gamin de quatorze ans, j’allais de temps à autre aider au bêchage du jardin ou au façonnage du bois de chauffage. Au printemps, il fallait faire l’échardonnage des blés, c’est-à-dire couper les chardons un à un, en respectant les tiges de blé. On faisait ce travail avec un sâclot tiré d’une vieille lame de faux de 3 cm environ, affûté au bout et emmanché d’un long manche.

Les grands-parents avaient quatre vaches que j’allais souvent conduire au clos, sur la route d’Essey-les-eaux. Quand grand-mère faisait la traite, j’avais toujours droit à un grand bol de lait crémeux qu’elle puisait dans le seau de la traite, avant de le verser dans le grand récipient ventru de l’écrémeuse. Je revois encore cet appareil à socle de fonte fixé par quatre boulons aux pavés de la cuisine, avec sa marque en relief « Alfa Laval » et ses deux tubes nickelés, un pour la crème, l’autre pour le petit lait destiné aux cochons.


J’entends encore la voix de ma grand-mère résonner à mes oreilles « Allons mon gâchon, viens tourner le lait ! ». J’étais heureux d’entendre le ronronnement de cette machine. Ce n’était pas fatiguant car il y avait une grande manivelle. Je me souviens de cette crème obtenue avec l’écrémeuse de cette époque, onctueuse, épaisse, recueillie dans de grands pots de grès bleuté avec des décors plus foncés sur les flancs. Ils servent aujourd’hui en décoration dans les intérieurs moderne et cette crème n’avait rien de commun avec celle vendue actuellement dans des petits pots de plastique par le crémier du coin sous la dénomination de « crème fraiche ».

Tous les quinze jours environ, il fallait battre le beurre. Dans une baratte, on versait la crème qui se transformait petit à petit en motte de beurre. Mais, ça ne se faisait pas tout seul ! Il fallait tourner la manivelle de la baratte pendant près de deux heures ! Et plus la motte épaississait, plus il fallait se cramponner à la manivelle pour travailler le beurre en formation. La dernière demi-heure était vraiment très pénible pour me bras d’enfant…

Le beurre était ensuite pétri par grand-mère qui lui donnait la forme d’un beau pain oblong décoré avec les dents de la fourchette. Ce pain de beurre était ensuite enveloppé dans une grande feuille de rhubarbe ou de chou car on ne connaissant pas le papier sulfurisé.

Tous les mardis, grand-mère et les dames du village, partaient à pied au marché de Nogent en Bassigny, les bras chargés de leurs productions : beurre, œufs, lapins, volailles. Le commerce y était libre de taxe. Mais, il fallait partir de bonne heure pour être bien placée et pouvoir offrir ses produits aux clients parfois tatillons, souvent marchandeurs. On y trouvait aussi des vendeurs de tissus, de vaisselle, etc. Si les affaires avaient été bonnes, la ménagère pouvait s’offrir soit un beau tablier, un dvantin comme on disait, soit un fichu « mantille » pour mettre sur la tête.

Ma grand-mère, une très brave femme, travaillait dur : les champs, le bétail, la préparation des repas et le pétrissage de la pâte pour le pain, une fois tous les dix jours…

En 1916, les nouvelles étaient rares. Elles n’étaient colportées que par le facteur ou par quelques permissionnaires peu loquaces. Dans ce village perdu de Bassigny, presque isolé sur sa colline rocheuse, la jeunesse mobilisée, il ne restait que les femmes et les vieux. Il y régnait un calme tranquille. Chacun vivait sur lui-même, sauf pour quelques dentées et les restrictions de l’époque n’affectaient pas la plupart des habitants.

Les grands-parents cultivaient leurs champs qu’ils ensemençaient en colza pour les uns ou en navette pour les autres. Après la récolte les « petites graines » étaient confiées à l’huilerie d’Esnouveaux qui leur rendait une bonne huile jaune et grasse avec laquelle grand-mère faisait des salades et des frites qui ne ressemblaient pas à celles d’aujourd’hui. 



Grand-père avait beaucoup de patience avec moi. Je n’avais jamais tenu un outil, il me montrait comment arrondir le manche du couteau de façon régulière, la manière d’incliner la lime pour y parvenir, la façon de frapper avec le marteau pour river le fil d’acier doux sans taper à côté et sans marquer le bois et, toutes les petites astuces du métier.

N’étant pas assez robuste pour faire une journée continue de dix à onze heures de travail, j’étais heureux d’aider aux petits travaux de la maison. J’allais cueillir des fruits du verger pour les tartes que l’on cuisait au four, quand les miches en étaient retirées, j’apportais le bois pour le fourneau, j’essuyais la vaisselle… Les jours et les mois passaient vite, toutes ces choses étant nouvelles pour moi.

Tous les quinze jours environ, avec le grand-père, nous allions à l’Usine de la « Forge du Bas », distante d’à peu près 6 km pour livrer le travail fini et rapporter lames et quillons pour le montage. Henri Bourcelot, notre proche voisin, travaillait également pour cette usine. Il nous accompagnait et profitait donc de notre robuste voiturette à deux roues et rayons de bois cerclées de fer, réduction des carrioles de cette époque, construite de toutes pièces par le charron-maréchal du village, qui était aussi l’oncle de ma grand-mère. On le surnommait « Brûle-fer », pourtant c’était presque un artiste dans son métier et cette petite voiture serait maintenant elle aussi, une pièce de musée.

Turco, un gros chien de berger, traînait cet attelage. Les couteaux terminés étaient soigneusement emballés par douzaines et suivant les tailles, rangés dans le caisson de la carriole avec ceux du voisin.

Nous partions de bonne heure. Il fallait être rentré pour le repas de midi. Nous ne pouvions pourtant aller bien vite du fait du mauvais était du chemin. La pauvre voiturette rebondissait dans les ornières et sur les cailloux. Il y avait pourtant de la gaîté et le voisin Boucelot chantait à tue-tête des chansons gaillardes que je ne comprenais qu’à demi.

Un certain jour où nous partions à « La Forge » en suivant la voiturette attelée de Turco, au lieu-dit « La friche du Plein », à l’entrée du bois, au-dessus de la rude côte du « Magnien », voilà qu’un gros lièvre débouche des buissons et traverse la route devant le nez du chien ! Celui-ci bondit aussitôt à la poursuite du lièvre, traînant la pauvre carriole à fond de train par le champ labouré ! Le grand-père s’arrachait les cheveux en voyant voltiger dans la nature ses paquets de couteaux si bien emballés. Il eut beau appeler « Turco ! Turco ! ici ! » le chien ne s’est arrêté qu’à la lisière du bois où le lièvre disparut…

Après 6 mois d’apprentissage, je me débrouillais assez bien pour façonner les manches. Bien sûr, il y avait eu quelques crans sur les crosses. Il fallait avoir beaucoup de souplesse dans le poignet pour tenir la lime ou la râpe de façon à former un arrondi parfait. Si l’outil tournait sur la « carre », il manquait le bois déjà poli d’une raie difficile à rattraper. Grand-père, patiemment, réparait ma faute et grondait un peu en disant « Tu n’fro guè aitention ! » (Tu ne feras jamais attention)

Cour de ferme à Forcey

Grand-mère me gâtait ! Quand elle cuisait le pain, il y avait toujours une galette, une tarte aux fruits de saison, un bon bol de lait frais et des confitures pour moi.

Malgré tout, ma pensée s’envolait souvent vers mon Forcey natal, vers mes parents et mon frère Gaston. Je regardais fréquemment du côté de l’Ouest, là où je situais mon village, mais il n’y avait pas de moyen de locomotion. Il m’aurait fallu partir à pied et, seul, ce n’était pas possible. Et puis il y avait le travail, l’atelier, les champs, le jardin… je recevais une lettre de temps à autre et grand-mère s’apercevait bien que j’étais « en mal » comme on disait. Mais, un beau jour…

Souvent une personne du bout du village venait chez grand-mère. Elle était vaguement cousine, s’appelait Paula, était assez fort, tout de noir vêtue et, détail que je n’ai pas oublié, elle avait de la barbe ! Oui, de la moustache, presque comme un homme. Les dépilatoires étaient inconnus !

Quelques temps auparavant, elle avait perdu son mari, un capitaine, disparu dans la grande tourmente de 14-18. Elle n’avait pas de famille proche, pas d’enfants et souffrait beaucoup de sa solitude. Souvent il y avait des « parlottes » avec grand-mère. Je n’avais pas pu saisir leurs conversations, elles se taisaient dès que j’arrivais dans la cuisine.

Et un matin, vers 10 heures, j’étais à la cuisine avec grand-père et mon oncle. Nous avions l’habitude de « casser une petite croûte » à cette heure. Voilà que je vois, traversant la cour, Paula qui poussait une bicyclette… le vélo de son défunt mari.

« J’ai voulu t’en faire la surprise, me dit grand-mère, je viens d’acheter pour toi, cette bicyclette »

« C’est la bicyclette de James, me dit Paula, je suis contente que ce soit toi qui t’en serves ».

Je n’ai rarement été plus heureux qu’à cet instant-là !

Mais voilà, James était très grand et le vélo avait un cadre de 60 cm ! Comment allais-je faire ? sans compter que je n’étais jamais monté sur une bicyclette !

C’était une bonne bécane de l’époque, une « Peugeot » émaillée noir avec de grandes roues de 700, des garde-boues en bois verni ornés de filets noirs, un guidon nickelé, demi baissé dit « chapeau de gendarme », un frein sur pneu à l’avant et un autre à rétro-pédalage dans le moyeu arrière, modèle « New Departure ». Il avait aussi une belle selle avec ressorts nickelés et coussins recouverts de cuir. Par la suite elle devint… fort dure ! Une sacoche de cadre, triangulaire, avec pompe, démonte-pneu, clé à œil pour le démontage des roues, nécessaire de réparation dans une petite boite en fer à couvercle à charnières, contenant une feuille de caoutchouc mince et un tube de dissolution – tout desséché ! On ne parlait pas encore de rustines… La machine était à l’état neuf, n’ayant que très peu roulé du fait du départ aux Armées de son propriétaire.

Donc, le dimanche suivant, avec une certaine appréhension, je partis sur la route de Ninville car la rue du village était trop en déclivité pour un débutant. Bien que descendue au maximum, la selle était haute, trop haute pour ma taille. J’avisais, bien rangés sur l’accotement, tout en bordure du chemin, de gros troncs d’arbres, des « grumes », qui attendaient là leur transport à la scierie. Ce sont ces arbres qui me servirent d’escabeau. Une fois en selle, je donnais un vigoureux coup de pédale et me voilà parti, caracolant quelque peu pour tenir l’équilibre, mais enfin, ce n’était pas trop mal. Au bout de quelques centaines de mètres, je pensai à m’arrêter. Le frein arrière étant à rétro-pédalage, il fallait donc pédaler en arrière pour stopper la machine. Il y avait également un petit levier, sous la pognée du guidon, pour le frein avant… Que se passa-t-il ?

Probablement qu’ayant trop serré le frein avant, la roue s’est bloquée, je me suis trouvé propulsé dans l’herbe, heureusement assez haute, de l’accotement et la bicyclette est allée se coucher un peu plus loin ! Mais j’avais la volonté d’apprendre et je recommençais maintes fois mes essais. C’est ainsi qu’à la fin de l’après-midi, j’arrivais, pédalant, jusqu’à la cour de la maison des grands-parents, un peu courbaturé par quelques chutes mais « heureux comme un roi ! ».

Après quelques autres séances d’entraînement, je suis enfin arrivé à rouler correctement et, un certain samedi, grand-mère me dit : « Vas donc à Forcey demain et tu reviendras lundi ».

J’étais doublement heureux de revoir mes parents et mon frère et de leur présenter mon nouvel engin.

Il n’y avait pas encore de voitures automobiles à cette époque et la route était livre mais, c’est avec de multiples recommandations des grands-parents que je partis. Lanques sur Rognon, Ageville, Esnouveaux, les quelques dures montées du parcours furent gravies à pied car le vélo avait un grand développement mais pas de dérailleur ! Il n’avait également ni éclairage, ni porte-bagages et grand-mère m’avait remis un paquet de beurre et fromage, bien emballés dans une solide boite en carton, que j’avais ficelée au guidon. Les « sandows » étaient encore inconnus.

Quelle joie quand je revis mon village de Forcey, la maison paternelle et tous les miens. Mais ces deux jours passèrent si vite que déjà c’était le retour…

Repassant par Ageville, ma mère m’avait dit : « Passe donc voir ta tante Jeanne, elle sera contente de ta visite ». Mais cette tante habitait, avec l’oncle garde-forestier, une maison isolée à l’écart du village, sur la route de Biesles. Au retour, il y avait un virage “en épingle à cheveux” pour rejoindre la route de Nogent et une petite descente avant ce dangereux tournant. J’allais certainement trop vite ; je suis allé percuter un gros frêne en bordure de route. Le choc fut assez rude, mon genou cogna contre le tronc et je me retrouvais au fossé.

Bien qu’un peu étourdi, ma première pensée en me relevant, fut pour ma bicyclette. La fabrication de ce temps était tellement robuste qu’elle n’avait aucun mal. Il n’en allait pas de même pour mon genou qui me faisait souffrir. Je pus tout de même repartir. Si les premiers coups de pédales furent douloureux, au bout de quelques kilomètres, j’avais presque oublié ce petit accident. Mais c’est cependant avec beaucoup de prudence que je descendis la rue de Lanques sur Rognon, très rapide, elle aussi, avec deux virages dangereux vers l’église.

Je ne soufflais mot du choc dans l’arbre aux grands-parents. Ils voyaient bien que je traînais un peu la jambe mais, ils sont convenus que c’était la fatigue du pédalage. Cependant, le lendemain, le genou était enflé et il m’a bien fallu avouer à grand-mère ma chute du tournant d’Ageville… Au bout d’une huitaine de jours et grâce aux compresses de sa fabrication, ce n’était heureusement plus qu’un mauvais souvenir…

Le cours de la vie avait repris avec les alternatives des travaux à l’atelier et au dehors. J’allais aider à la fenaison avec le râteau de bois, retourner et répandre les andains dans le “grand pré”, au bord du Rognon et au “Pré du Pont”. En ce lieu-dit je n’ai d’ailleurs jamais vu de pont ! Sauf une profonde excavation en bordure de chemin. Excavation paraît-il dangereuse car, plusieurs personnes, selon le récit de grand-mère, n’avaient jamais pu atteindre le fond en sondant avec de grandes perches… peut-être était-ce la résurgence d’un cours d’eau souterrain ? Mais personne n’avait cherché à savoir.

Le grand-père et l’oncle fauchaient toutes ces prairies à la faux. Ils partaient dès quatre heures du matin. A midi, j’allais avec grand-mère, leur porter la soupe. Elle emportait un grand chaudron à anse contenant la potée mijotée avec tous les bons légumes du jardin. Un compartiment s’encastrant dans la partie supérieure du récipient contenant le lard et le petit salé. C’était, bien sûr, le plat unique mais, ô combien savoureux ! Pour nos faucheurs assoiffés, il ne fallait pas oublier la bouteille de vin tenue au frais dans un linge mouillé et la “bure” d’eau puisée à la Fontaine du Bas. Après leur repas, ils s’accordaient deux heures de repos, le temps de laisser sécher le dessus des andains au grand soleil. Ensuite, avec grand-mère, nous retournions et fanions l’herbe fauchée du matin. Je me rappelle encore cette odeur de foin coupé. Quand il faisait beau, ce travail durait une semaine mais, certains étés pluvieux nous obligeaient parfois à retourner le foin plusieurs fois pour parvenir à un bon séchage.

Grand-père avait dépassé la soixantaine. Il était assez grand, osseux et quelque peu voûté. Je l’admirais beaucoup pour son habileté à travailler avec des outils rudimentaires qu’il fabriquait lui-même. Par exemple, le manche de couteau refendu à la scie, la soie de la lame entrée, à force, dans ce logement, il fallait percer l’ensemble de 2 ou 3 trous, suivant le modèle, pour ose les rivets. Avec un “violon” de sa fabrication, il effectuait ce travail aussi rapidement que l’oncle Pierre qui, lui, possédait une petite machine. Il avait choisi un bâton de cornouiller, bois dur et flexible, dont la courbure formait une sorte de poignée. Un petit câble en corde était fixé entre la “poignée” et l’extrémité de cet archet. Il enroulait ce câble autour de la bobine en bois du foret. La flexibilité de l’archet tendait alors la corde. En imprimant un mouvement de va et vient au “violon” il faisait tourner la bobine qui entrainait le foret. Ce dernier était appuyé fortement conte la pièce à percer par l’intermédiaire d’une “conscience” sorte de plaque ventrale fixée par une courroie de cuir sur l’estomac du coutelier. Le manche était vite transpercé !

La machine de l’oncle Pierre était fixée sur l’établi par un socle de fonte. Elle était munie d’une petite manivelle et d’un volant supérieur pour la descente du foret. Un engrenage commandait un petit pignon qui, à son tour, entrainait un axe porteur du mandrin serrant la mèche hélicoïdale de 2,7 mm, dite mèche américaine. Cette machine était bien plus compliquée que le simple violon de grand-père !

On ne jetait rien : le fond d’un vieux bol cassé, rempli d’huile de colza servait au graissage de la mèche à chaque perçage. Parfois il arrivait que la soie de la lame ayant été plongée trop loin dans la “tempe”, le foret s’émoussait. Pour percer, il fallait alors “recuire” la lame à la forge. Travail délicat car il ne fallait pas la “bleuir”.

Rien n’était perdu : les chutes de bois provenant de l’ébauchage des manches ainsi que la sciure produite par la râpe et la mile, le “poussot”, servaient au chauffage de la boutique pendant l’hiver. On les brûlait dans un antique fourneau rond, en fonte, dont le couvercle était surmonté d’une boule cuivre. Il répandait une douce chaleur ; nous travaillions en bras de chemise car le façonnage demandait un certain effort. Le poussot altérait grand-père qui buvait beaucoup d’eau dans le bassin en cuivre, la “casse”, suspendu près de l’évier de la cuisine, en disant « J’aivo tè sô ! » (J’avais très soif)

Durant les brèves journées de la mauvaise saison, grand-père et l’oncle Pierre travaillaient tard, après le repas du soir, à la lumière d’une lampe à pétrole. La journée était de 12 heures pour tous les ouvriers, pourtant je ne retournais pas à la boutique le soir. Je restais avec grand-mère pour égrener des haricots ou écaler des noix [càd enlever leur coque de brou]. Souvent quelques voisines venaient, jacassaient, rapportaient les menus potins du village. Grand-mère faisait des gaufres sur le grand feu de la cheminée et servait un café – très léger vu sa rareté – tandis que le sucre était remplacé par de petites pastilles blanches dites “saccarine”.

Avec la neige, le temps froid, les oiseaux se rapprochaient des habitations. Moineaux, merles, venaient sautiller devant la fenêtre de la boutique et l’oncle Pierre leur jetait des graines. Mais, ce n’était pas dans un but avouable !

Un jour ayant quitté la table, pendant le repas de midi, avant la reprise du travail, je suivis l’oncle qui filait au jardin. Devant les fenêtres de la boutique, je le vis qui enlevait la neige sur une surface d’environ deux mètres carrés et qui sortait, d’un coin de la grande, le “prinet”, sorte de cadre de bois garni de treillage, d’environ un mètre carré, servant pendant l’été à barrer la porte d’entrée pour que les poules n’envahissent pas la cuisine. Ayant posé cet appareil incliné et soutenu à son bord supérieur par un morceau de bois placé en arc-boutant, il tendit une longue ficelle qui allait de ce piquet à la boutique en passant par un trou du mur. Il répandit ensuite une couche de menue-paille et quelques poignées de grains de blé puis rentra vite reprendre son travail.

Le piège n’eut pas de succès l’après-midi.

Le lendemain, quelques moineaux s’y aventurèrent et, quelques jours plus tard, toute une bande d’oiseaux s’abattit sur les graines. Vivement, l’oncle tira sur la ficelle, le prinet se rabattit sur les oiseaux devenus prisonniers. Mais, grand-père voyant la scène se fâcha et fit rendre la liberté aux oiseaux en disant à l’oncle « Fais don tes coutés ! Ça faudro mêu ! » (Fais donc tes couteaux ! Ça vaudra mieux !).


Dans ce village de Donnemarie, sur le plateau rocheux balayé par les vents, avec ses chemins aux ornières profondes et toutes ces pierres de calcaire dur qui roulent sous les pieds et sur lesquelles le soc de charrue butait et rebondissait, combien de choses étonnantes pour le gamin que j’étais ! Ces pierres en forme d’escargot, de coquille St Jacques, appelées fossiles que l’on trouvait dans le grand champ du Poulmont, ces énormes tas de pierres parfois presque établis en carrés et appelés “meurgers”. Combien de mètres cubes y avait-il dans ceux de la “Vigne de chez Joujou” ? Quels bagnards avaient pu ramasser tous ces tas monstrueux ? Il y en avait un surtout qui frappait mon esprit d’enfant, au lieu-dit “Parties Bitors”, dans le champ où grand-père plantait des pommes de terre. C’était un énorme cube de pierre, une sorte de mausolée, de 2 mètres de haut et de 5 mètres de côtés, fait de pierres empilées avec un certain art. Quand je posais des questions à son sujet, grand-père me répondait seulement « To é meurger » (C’est un merger).

A quelques distances de ce champ “au meurger”, en direction du bois, il y avait un ravin, “Le Val d’Orsois” au fond duquel coulait un petit ruisseau où nous allions cueillir du cresson. Une antique chapelle était bâtie dans ce lieu sinistre. Il y avait aussi une vieille ferme où j’étais allé quelques fois avec l’oncle pour faire réchauffer le repas de midi, lorsque nous travaillions au bois. Un couple âgé habitait ce lieu isolé, très accueillants dans leur simplicité et heureux de recevoir quelques rares visiteurs.

Au bout d’un an et demi d’apprentissage, je suis revenu à Forcey, chez mes parents. Gaston mon frère cadet de deux ans devait travailler avec moi. D’apprenti, je devins, un peu inquiet tout de même, patron, du jour au lendemain. La chambre à four, petit bâtiment au fond du jardin, avec son vaste four à pain, fut notre atelier, bien éclairé grâce à ses deux grandes fenêtres.

Lambert dit Komoko – pourquoi ce surnom ? – nous installa deux robustes établis : d’épais plateaux de hêtre de 6 cm d’épaisseur que ce Lambert, vieux forgeron du bout du village, fixa par de fortes barres de fer, face à chaque croisée.

Papa nous acheta deux étaux d’occasion, ainsi qu’une petite machine à percer à main venant d’une veuve de Bourdons sont le mari coutelier avait été tué à la guerre ; le petit outillage, forets, limes, râpe à bois, que le vieux forgeron ne pouvait pas fabriquer fut acheté à Nogent à la quincaillerie Dansac aujourd’hui disparue.

Et nous sommes partis à pied, les jours suivants, mon frère et moi sur le petit chemin en bordure du Rognon, jusqu’à la “Forge du Bas” par Esnouveaux le Bas, le Moulin Morel, le Moulin d’Ageville, la Ferme de Roco et la Forge… Le patron, M. Abel Renard, maire de Lanques à cette époque, nous confia quelques douzaines de lame soigneusement emballées ainsi que les plots de bois de hêtre appelés “quillons” pour le montage des manches. Le tout, ficelé dans un morceau de toile de tente américaine, fut suspendu à l’épaule par une solide courroie de cuir et, retour à Frocey par le même chemin. Que la charge se faisait lourde pendant les derniers kilomètres ! Pour nous, gamins de 16-17 ans, fourbus, nous étions heureux de retrouver la maison paternelle.

Notre travail consistait donc à découper le quillon de bois suivant un modèle avec une petite scie à main pour donner la forme du manche. Ensuite on refendait l’ébauche pour y introduire la soie de la lame en la forçant à légers coups de marteau. Avec la perceuse à main on forait 3 trous traversant le tout et, avec du fil d’acier – que nous fournissions ! – on rivait l’ensemble. Avec une râpe nous arrondissions le manche serré dans l’étau par la “mordache” pour ne pas l’écraser. Nous polissions ensuite à la lime bâtarde puis, à la lime douce. Sur les modèles de qualité supérieure, le manche était en bois des îles ou même en corne, monté avec rivets “à rosettes”, petites rondelles de cuivre fournies, comptées, par le patron. Elles étaient enliassées pour une douzaine de manches et il ne fallait pas en laisser tomber sous l’établi !

Avant de livrer les manches, nous les passions à l’huile de colza pour les teinter et, devinez avec quoi ? Un pinceau ? Non ! Une patte de lièvre resquillée à un voisin chasseur. Nous ne pouvions utiliser les pattes de lapin car celles-ci perdent leur poil.

Pour tout ce travail de montage, en modèle ordinaires, nous gagnions 8 francs par douzaine et nous faisions 3 douzaines par jour, ce qui nous permettait de gagner 24 francs par jour ! C’était en 1920-21 et, pour l’époque, ce n’était pas si mal… Mais, il fallait travailler sans perdre une minute, de 7 h du matin à 7h 30 du soir avec un arrêt, juste pour le repas de midi, d’ailleurs expédié rapidement.

Et tous les dix ou douze jours, il fallait repartir à la “Forge” reporter le travail fini et revenir avec les lames et quillons pour les jours suivants.

Bien que nous nous appliquions pour satisfaire M. Renard, notre patron, celui-ci, vieil homme à la barbiche blanche et à l’œil perçant derrière ses lunettes fumées, vérifiait l’arrondi de chaque manche et constatait, invariablement, quelques défauts en disant, mi-patois, mi-français « Rgaide don ci, rgaide don ça ». Cela nous décourageait beaucoup et nous nous demandions tristement « Que faut-il faire pour le contenter ?! ».

Un certain jour, je m’enhardis à lui demander « Pour éviter notre déplacement à pied depuis Forcey, vous serait-il possible, avec votre voiture, de nous livrer lames et quillons en reprenant le travail fini, ainsi que le font certains autres patrons industriels ? », Il me répondit brutalement : « Vous n’avez qu’à prendre un pousse-pousse ! ». Sans commentaire…

Alors, en guise de pousse-pousse et, sur les conseils de nos parents, c’est notre vieille voiture d’enfant à grande roue qui reprit du service.

Avant d’utiliser notre “pousse-pousse” qui nous obligea à suivre la route, nous passions par le vieux chemin longeant le Rognon. Un beau jour d’été, il faisait très chaud et nous étions partis de très bonne heure. Au retour, peu avant le village d’Esnouveaux-le-Bas, nous étions tellement exténués que nous nous sommes assis à l’ombre d’un gros sureau et, comme des gosses, nous nous sommes endormis… Quelques heures plus tard, le vieux facteur dit « Le petit Loup », nous a trouvés en allant porter le courrier à la ferme du “Moulin Morel”. Il nous a réveillés, se demandant bien ce que nous faisions là… à midi passé ! Bien sûr nos parents commençaient sérieusement à s’inquiéter…

L’hiver venu il y eut de la neige et, bon gré, mal gré, il fallut pousser la carriole jusqu’à la “Forge” pour aller porter et chercher le travail. Mais tout a une fin. Un patron de Lanques, M. Henri Ducret, de l’usine du “Moulin” vint nous offrir de nous porter à domicile, avec sa voiture, lames et quillons ébauchés et refendus à l’usine ! De plus, il nous proposait un prix supérieur à celui de la “Forge”. Nous avons été heureux de quitter ce M. Renard car ce brave M. Ducret appréciait notre bonne volonté…

Au début nous n’avions, pour travailler de nuit, qu’une lampe à pétrole. Ensuite nous avons utilisé une “lampe à carbure” dont l’acétylène donnait une lumière bien supérieure. Enfin ce fut l’électrification des campagnes. C’était un réel progrès car rien n’équivalait la puissance de la lumière offerte par l’électricité…

 

Mairie de Forcey

LE PELERINAGE DE FÉVRY EN 1920

 La vie reprenait son cours après la terrible tourmente des années passées. Notre nouveau patron M. Henri Ducret, très sympathique, venait régulièrement avec son auto, nous livrer à domicile, lames et quillons pour le montage. Il fallait refaire les stocks détruits par la guerre. Nous travaillions à plein. Les manches étaient fournis ébauchés et refendus, nous faisions davantage de douzaines et nous avions, de plus, un salaire bien supérieur à celui de l’usine de Bourdons. Les camarades ayant tous des bicyclettes, mon frère Gaston s’en fut chez Coustillet à Biesles acheter un vélo d’occasion repeint à neuf et pouvant – d’après son vendeur – faire encore un long service. Quant à moi, j’avais toujours le vélo Peugeot que ma grand-mère avait racheté à la veuve de James Ravier. Les dimanches suivants, avec les jeunes de Forcy, André Hanche et Lucien Durocq, nous faisions de belles balades dans la région. Il n’y avait pas encore de routes goudronnées et elles étaient encore défoncées par le trafic des Américains mais cela nous a permis de connaitre Domremy, les cascades d’Etuff, Châteauvillain, Bourmont et, bien entendu, cette ville de Chaumont que nous connaissions à peine.

église de Ageville (la chapelle n'existe plus)

Chaque année, le premier de septembre, avait lieu le pèlerinage du Févry, petite chapelle bâtie près d’Ageville, dans un coin boisé appartenant à l’abbé Defay, à 8 km de Forcey. Ce pèlerinage, dédié à la Vierge Marie, attirait beaucoup de monde des environs. La Foi était beaucoup plus vive qu’aujourd’hui et la contrée avait été épargnée par la guerre. Il y avait une procession, chacun chantant “Ave Maria” en remerciement. Cette cérémonie était presque toujours favorisée par un beau soleil d’automne.

Les années passées nous allions à pied, avec maman et de nombreuses personnes à Forcey. Nous évitions les méandres de la route en passant par le “Pont Minard”, le “Chemin de la Motte aux Moines” et, en coupant à travers champs, nous arrivions à la petite route de Févry. Ce 8 septembre 1920, pas question de partir ainsi car nous avions NOS bicyclettes. Nous avons donc suivi la route par Esnouveaux et Ageville avec sa longue descente sur le “Moulin”, pour remonter sur la chapelle. Beaucoup de monde assistait à la cérémonie. Il faisait un temps encore chaud et plutôt orageux. La procession avait suivi le parcours en sous-bois habituel, en chantant les cantiques de Lourdes, tel le « Chez nous, soyer Reine ».

Après une dernière prière devant la chapelle, chacun pensait déjà au retour. Mais, avant de se séparer, on se retrouvait entre amis, on s’échangeait les nouvelles en se disant « A l’année prochaine ». Comme il y avait foule, nous nous faufilions sur nos bicyclettes entre les piétons et les carrioles attelées de chevaux sur l’étroit chemin descendant à Ageville. Il n’y avait encore – heureusement – que de rares automobiles. Voilà qu’à la sortie du petit bois, un chariot dit “chariot à moisson”, fabriqué par le charron du village avec des longerons de bois et quatre roues à rayons de bois cerclées de gros bandages de fer, dont celles de derrière beaucoup plus grandes, tenait presque toute la largeur de la chaussée. On ne recherchait pas le confort et sur ce véhicule, 14 personnes d’Esnouveaux étaient assises sur des bancs de bois.

Ce chariot attelé conduit par un homme assez âgé et lointain parent de maman, M. Croizier, était donc engagé dans la légère descente. Le cheval trottait pourtant, mais, avec plusieurs camarades, nous voulions les doubler. Les deux copains, me devançant passèrent de justesse. Je voulus les suivre et, vu l’étroitesse du chemin, faire comme eux, et rouler sur l’accotement herbu.

Juste au moment où je roulais à coté du chariot, pour le dépasser, la roue avant de mon vélo partit dans une rigole servant à l’écoulement des eaux ! En une fraction de seconde, je fus projeté en avant. Je plongeais sous le véhicule et la grande roue arrière me passa sur le dos, au niveau des reins. L’espace d’un éclair, je me suis senti écrasé, avec l’angoisse de la mort, juste après cette belle journée. Les passagers du chariot ayant suivi l’accident crièrent à M. Crozier « Arrêtez ! Arrêtez-vous ! Un cycliste vient de passer sous la roue ! ». Assommé par la chute, étendu à plat ventre sur les gros graviers du chemin, je me vis entouré par toutes ces personnes venues à mon secours. Ma première pensée fut de me dire « Mais ? Je ne suis donc pas mort ? ». Puis, me relevant « Tiens, je n’ai rien de cassé ? » Je remuais bras et jambes, tout ahuri de me sentir vivant. Madame Bourcelot de Forcey s’est écriée « Mais ! C’est le petit Favard de Forcey ! J’ai vu la roue lui passer sur le corps ! » Et les autres personnes descendues du chariot de me demander « C’est vrai que tu n’as pas de mal ? ».

Maman qui venait à pied avec quelques personnes de Forcey, voyant cet attroupement, se précipita et, toute en larmes, apprit mon aventure.

« Tu vois bien maman, je n’ai pas de mal ! Ne pleure plus ».

J’avais juste une petite plaie au bas-ventre, sûrement occasionnée par un caillou du chemin.

« Nous allons passer voir le docteur Laurent. Ne remonte plus sur ton vélo ! Si tu peux marcher, viens avec moi par la traverse ! » dit ma mère.

Ayant passé le pont du Rognon, arrivant dans la grande cour du Pont Minard – appelé pompeusement “château” – nous voyons M. Laurent, très brave homme donnant quelquefois des consultations gratuites et ancien médecin-major de l’armée, attablé à l’ombre avec sa fille Jeanne et prenant un rafraîchissement servi par Mlle Augustine, leur bonne. Trouvant notre visite anomale à cette heure, M. Laurent s’en enquit auprès de ma mère : « Mon fils Marcel vient de passer sous la roue d’un chariot. Vous serait-il possible de l’examiner ? Il a une petite plaie au ventre… »

Monsieur Laurent était un peu dur d’oreille et il fit répéter à maman ses explications. Il ne comprenait pas qu’après un pareil accident, je puisse être là, devant lui. Ayant examiné ma blessure, il palpa mon ventre, répétant « C’est l’endroit du péritoine. Je ne vois rien d’anormal. Reviens me voir demain. Si tu urines bien et vas à la selle, il n’y a pas à s’alarmer. Mais ru reviens de loin ! c’est presque incroyable ! »

Le lendemain après ma seconde visite, M. Laurent fut bien obligé de reconnaître que cela tenait du miracle et que mon accident n’aurait pas de suite.

Aujourd’hui, après tant d’années passées, je revis encore ce tragique accident et l’inexplicable et divine protection que j’ai eue ce jour-là. Oui, je crois que cela fut vraiment un miracle de la Vierge Marie…

Quelques années plus tard, lors du Conseil de Révision, le Major remarquant la petite cicatrice de mon ventre me demanda :

« Qu’est-ce que cela ? »

En deux mots je lui répondis :

« Je suis passé sous la roue d’un chariot à bandages de fer ! »

Alors, furieux et croyant à une plaisanterie, il me dit :

« Est-ce que tu te fous de moi ? Allez ! Service Armée ! » « Au suivant ! »

 

LA SAINT REMY D’ANTAN


Chaque année, le 1er dimanche d’octobre, c’est la St Rémy, patron de notre village. Quand nous étions gamins, avant 1914 et ensuite, lorsque cette affreuse guerre fut terminée, c’était l’unique fête de famille qui réunissait, une fois l’an, parents, enfants et vieux de toute la région. Les invitations se faisaient longtemps à l’avance par lettre ou carte « C’est la fête, on compte sur vous ». Souvent ces quelques mots suffisaient.

Dès l’avant-veille, les grands-parents de Donnemarie arrivaient avec Hortense « Bouffi » dans sa carriole à cheval. L’oncle Albert de Donnemarie venait sur son antique vélo à guidon chapeau de gendarme, corne nickelée à poire en caoutchouc, grandes roues de 700, frein directement sur pneu avant et grand pignon de pédalier, bien différent des légères et fines bicyclettes d’aujourd’hui !  Il en était très fier « Mon bon Peugeot » disait-il. C’est à bicyclette également que l’oncle Pierre de Biesles, accompagné de la tante Marguerite portant la petite Jeanne sur le porte-bagages arrière, arrivaient à Forcey.

Venant de Semilly, l’oncle Emile, toujours blagueur, ne manquait jamais ce rendez-vous de la St Rémy et nous avions sa visite dès le samedi. N’ayant jamais eu de vélo, il prenait le train de St Blin pour Chaumont. De là, l’autobus le conduisait à Forcey. Mais au cours de ses haltes forcées, il trinquait et buvait “force canons” et c’est bien gai et un peu rloché qu’il montait les escaliers de la maison paternelle !

Un certain jour où il pleuvait à verse, le vent soufflant en rafales, avait retourné le grand parapluie bleu de l’oncle. C’est trempé et riant aux éclats qu’il fit son entrée en répétant « Duch’nock ! duch’nock ! » Où avait-il bien pu entendre ce mot nouveau ? Mystère…

Mon oncle et parrain, James de Ninville ne vint, hélas, que quelques fois car, mobilisé en 14, il fut tué à N.D. de Lorette. Les cousines de Clinchamp, Berthe, ma marraine et Mathilde, sa sœur, se faisaient conduire par un cultivateur du village.

La semaine précédant la fête était toute occupée par les préparatifs. Dès le lundi, deux gros fagots de vois sec étaient brûlés dans le four pour le réchauffer. Chaque ménage ou presque possédait son four à pain et le boulanger ne livrait pas encore à domicile. On y cuisait ces bonnes grosses miches de pain de ménage et aussi ces brioches – rien qu’au bon beurre – et ces tartes aux quetsches du verger, aux mirabelles, aux pommes, ou ce flan appelé kmeû en patois et les gros rôtis de porc dorés à point… Tous ces mets, ces pâtisseries “maison” ce pain, avaient un parfum, une saveur inimitable que l’on ne peut plus retrouver de nos jours, même dans les restaurants…

La grand-mère Sidonie demeurait seule dans la maison voisine de la nôtre. Le grand-père était décédé depuis longtemps des suites de cette inutile guerre de Crimée en 1854. (Au fait, qu’avait-on besoin d’envoyer là-bas les troupes françaises et surtout des pères de famille ?!). Elle était la première à aider aux préparatifs, à confectionner, doser et réussir la pâte pour le pain, celle, plus complexe, pour la brioche et celle de ces croustillants pâtés garnis de viande longuement marinée. Toutes ces bonnes choses dont se régaleraient les nombreux invités.

Malgré toutes les années passées, le souvenir m’est resté de cette odeur mêlée de pain chaud, de tartes et de pâtés dorés se répandant jusqu’à la rue voisine. Cela faisait dire aux passants quelque peu jaloux « Qu’est-ce qu’ils vont faire comme fête chez le père Camille ! ».

 Cette semaine-là était, invariablement marquée par le retour de Jacques le Rétameur. Il connaissait la date de toutes les fêtes ! Originaire du Cantal, il parcourait la région avec sa roulotte trainée par un vieux cheval. Ce véhicule à la fois salle à manger, chambre à coucher et réserve pour son matériel, était toute sa fortune. Sur la bâché noire délavée recouvrant le toit, l’inscription « Au pauvre Jacques », bien qu’effacée par les pluies, se lisait encore. Sitôt arrivé sur la place, contre le lavoir, son endroit habituel, sa femme parcourait le village, ramassant dans chaque maison, les couverts pour l’étamage. Ces bons couverts en fer étamé qui servaient dans chaque famille où l’argenterie et “l’inox” étaient encore inconnus.

Ces gens étaient tous deux d’une rare honnêteté et cuillères et fourchettes confiées pour une remise à neuf étaient liées en paquet et délivrées sans reçu car, à cette époque, la parole donnée valait – largement – un écrit. Jamais il n’y avait d’erreur au retour. Comment faisaient-ils pour s’y retrouver sans qu’il n’y ait d’échange entre les lots ? Certainement une grande habitude…

En nous rendant à l’école, nous gamins, ne manquions jamais de rendre visite au rétameur. Son matériel était rudimentaire : un gros trépied de fer supportait une large cuvette contenant le charbon de bois et le récipient contenant l’étain, un gros soufflet actionné par une pédale, envoyait l’air sur le braséro pour fondre le métal, un vieux baquet contenant l’acide et beaucoup de chiffons, c’était là l’attirail de cet ambulant.

Après avoir été décapés à l’acide, les couverts étaient plongés dans le bain d’étain en fusion. Ils en ressortaient brillants comme des sous neufs et il n’en coûtait que quelques francs !

Je n’ai pas oublié non plus la chanson qu’il entonnait avec son accent auvergnat, pendant son travail :

« Chouffle ! Chouffle caramounia !

Quèque tu veux que je chouffle,

Y a pu de braijotte ! »

 Longtemps après, l’expression est restée « chanter comme un rétameur de cuillères » disait-on d’un piètre chanteur…

Les conscrits de chaque année menaient la fête. Sur le grand lavoir, au bout de la place, ils installaient un plancher soutenu par de grosses poutres pour le bal des deux jours et pour le “retour” du dimanche suivant. Ils installaient aussi le jeu de quilles, délimité par une barrière de fagots de bois destinée à arrêter les boules. Le manège de petites chaises de la mère Berry, avec son piano mécanique et, parfois, plusieurs boutiques de confiseries, faisaient l’attraction de cette festivité.

Enfin, c’était le grand jour, tant attendu !

Presque chaque année ce début d’octobre était encore chaud et beaucoup de personnes, surtout des jeunes, se rendaient à Forcey ce jour-là, chaque famille ayant des invités. La messe dominicale, célébrée en grandes pompes avec harmonium et chants, attirait une nombreuse assistance recueillie. Rares étaient les gens absents à cette cérémonie ancestrale, nos anciens étant très croyants et pratiquants.


Dans la vaste cuisine, les tables étaient dressées, recouverts de nappes de toile blanche, et du beau service d’assiettes à fleurs qui ne sortaient de l’armoire que ce jour-là. Exceptionnellement même, chaque convive disposait de deux assiettes dont une creuse pour le bouillon de pot-au-feu que l’on servait invariablement au début du repas. On plaçait sur de grands plats, les carottes mijotées avec et les cornichons au vinaigre récoltés au jardin. Venaient ensuite les grands pâtés rectangulaires à la croûte friande et dorée, renfermant une viande aromatisée dont les jeunes d’aujourd’hui ont perdu le secret. Papa avait remonté de la cave fraîche, des bouteilles de son “Picpoul” qu’il ne servait qu’aux grandes occasions, pour accompagner les pâtés. Le vin “ordinaire” servi ensuite au long du repas était fourni par M. Jeanniot d’Andelot en qui mes parents avaient une grande confiance. Mais, il me semble entendre papa lui faire remarquer « Votre vin est bien plat, cette fois-ci ! ... » et lui de répondre « Oh ! M. Favard ! C’est des “beaux dits” bien couverts ! ». Ce n’était pourtant que du clairet du terroir de Coiffy…

Et voici l’inimitable coq-au-vin ! Volaille gavée et sacrifiée pour ce jour-là. Le délicieux fumet accompagnait les plats arrivant sur la table, avec cette sauce liée à point, spécialité de grand-mère. Les petits pois et les haricots verts du jardin accompagnaient les rôtis de porc. Les robustes appétits des invités étant souvent déjà calmés, ces rôtis étaient alors réservés pour le repas du lendemain. On servait la salade de laitue, toujours du jardin, assaisonnée avec cette huile grasse de navette que nous livrait le père Tallandier du moulin Morel. Elle précédait les fromages “maison” affinés et lavés journellement à l’eau salée par maman. Ils avaient une belle couleur jaune d’or, grâce à ses soins patients. C’est ce moment que papa choisissait pour offrir quelques bouteilles de son “bon vin rouge” – ou vendu comme tel par M. Jeanniot – dans des bouteilles sans étiquette mais cachetées à la cire et dont le contenu restait acceptable du fait de son long séjour dans nos caves. Les oncles Émile et Pierre, voisin de table, racontaient leurs habituelles histoires, riaient aux éclats, buvaient sec, trinquant et choquant leurs verres « A la tienne Émile » « A la tienne Pierre ». Lorsque papa remplissait leurs verres, il faisait mine d’arrêter son geste « Oh ! Pa si loin des bords ! » répétait l’oncle Émile dans le brouhaha des conversations et des rires.                                                                       Arrivait enfin le dessert que nous, les enfants, attendions impatiemment : dans de grands compotiers de faïence décorée, les œufs à la neige offraient leur blanc surnageant sur un fond délicieux et sucré. Quel régal ! Les tartes, saupoudrées de sucre, les brioches encore luisantes de beurre étaient présentées avec le café servi dans des tasses de porcelaine. Un cadeau de la grand-mère Hortense qui les avait reçues, elle-même, à son mariage. Les traditionnelles bouteilles de “goutte”, cette eau de vie que les parents distillaient librement étaient alors apportées sur la table. « Encore une p’tite goutte Pierre ? Goûte voire celle-là Émile, c’est de la prunelle ! ». A force de rasades répétées, les “trognes” s’illuminaient et l’oncle Émile était déjà sorti plusieurs fois “prendre l’air”.


Déjà 4 heures et demi ! « Si on veut aller sur la fête… ? » Vacillant quelque peu et gesticulant, chacun arrivait sur la place. Les “flon-flon” du limonaire et la mètre Berry, les pétards, les exclamations des joueurs de quilles, penchés en avant pointant la grosse boule de bois lancée d’une détente rapide et s’écriant « Elle est bonne ! Elle est bonne ! », le choc sec de la boule faisait valser la quille, parfois deux par rebondissement, apportaient une animation inaccoutumée.

Les oncles ne manquaient jamais de faire quelques parties. Etant assez adroits, ils gagnaient assez souvent. Il leur fallait alors attendre la fin du jeu pour tirer les “rampots” et, malgré tout le liquide déjà ingurgité, ils allaient au café Lauzanne boire de la bière. Pour “ne pas faire de jaloux”, ils entraient également au café Bocquillon situé en face. Ils y dégustaient quelques canettes de cette bonne “bière de vigne” aujourd’hui disparue.

Le premier prix du jeu de quilles était traditionnellement un gros coq de ferme nourri au grain. Il attendait, triste et solitaire sous une “benâtre”, grande cage circulaire en osier servant habituellement à élever les couvées. Les 2ème et 3ème prix étaient soit un gros lapin ou un canard, soit des bouteilles de “bon vin”. Un “bon vin” qui ne venait cependant pas de Meursault ! Je vois encore l’oncle Émile rentrer triomphalement chez mes parents avec l’énorme coq se débattant et piaillant sous son bras. L’oncle répétait avec son accent rendu un peu trop grasseyant par ses nombreuses libations « Sûrmont, sûrmont, c’est moi qui l’a gagné, le premier prix… ! » Mais, le lundi matin – car il n’y a pas de bonne fête sans lendemain – affalé sur sa chaise, le regard vague, à celui qui lui demandai « Ça ne va donc pas Émile ? » il répondait « J’ai le cœur jaune… » Il n’y avait à cela rien d’étonnant après de si pantagruéliques agapes et dégustations de vins et d’alcool !

Le repas du lendemain était encore très copieux du fait des nombreux “restes” de la veille. Après diner, les oncles, grand-père et papa allaient faire un tour “aux Roises”, le verger du bout du village. Ils y admiraient les pommiers chargés de ces pommes délicieuses, pointillées de rouge sur la face ensoleillée et qui se conservaient jusqu’au mois de mai. Ils cueillaient encore les dernières quetsches oubliées sur les pruniers…

Et puis, c’était le départ. « Vous écrirez ! Vous nous donnerez des nouvelles de temps en temps ! ». C’étaient les embrassades, les remerciements « A votre tour, maintenant ! Il y aura la fête à Briesles et à Donnemarie mais, il faudra passer l’hiver ! A la St Martin à Semilly, les deux gamins (c’était mon frère et moi) viendront en vélos ! »

Le tourbillon des années est passé très, très vite… Aujourd’hui ? Que reste-t-il de cette réunion de famille où l’on était si heureux de se retrouver ?

Aujourd’hui ? la fête de la St Rémy passe presque inaperçue §

 

IL NOUS RACONTE ENCORE…




 Voyez-vous, c’était dans les années 80, un capitaine de Chaumont qui avait été en occupation en Allemagne avec des officiers américains, vint un jour avec un catalogue. Evidemment c’était un catalogue en anglais mais il y avait dessus des clichés précis. Il me dit « Vous qui avez été coutelier, il faut que vous refassiez ça ! » Il avait coché un modèle avec les cotes, un “bowie-knife”, une sorte de poignard, de couteau de trappeur. « Ah mais, je dis au capitaine, vous rigolez ! Il n’y a plus personne maintenant pour forger ça ! » - « Oh, il me répond, vous vous débrouillerez bien ! » Et le voilà parti… et moi, je reste avec le catalogue.

Autrefois, il y avait des forgerons au village, il y en avait à Consigny il y en avait par tout le pays mais, y’a plus rien, plus personne !

J’ai un ami du côté de Langres qui était maréchal et qui s’amusait encore à forger dans de vieux ressorts de voiture. Il a 77 ans maintenant. Il venait de temps à autre à Forcey pour faire polir les choses qu’il faisait. Le jour où il est venu, je lui ai dit ‘Georges, peux-tu me faire ça ? » - « Bein oui ! Mais on n’a pas d’acier pour faire ça ! » - « Mais tu vois, là, j’ai un ressort de voiture… » - « Et bein, ça ira, c’est dur à travailler mais, ça ira ».

Là-dessus, il l’a forgé. L’ami du bas l’a poli et moi j’ai fait le manche avec de la corne et des chutes de laiton.

Quand il a vu ça, le capitaine ! Il est parti avec, naturellement, mais voilà qu’il revient un petit peu après. Il fallait que je lui en fasse un autre pour le commandant ! « Oh mais, je ne peux pas faire ça en série, moi ! » Ah, et puis, enfin… tant et si bien qu’on est arrivé comme ça à en faire une douzaine de ces bowie-knife !

Seulement fallait encore trouver de la corne de cerf pour les manches ! c’est un ami artisan de Biesles qui m’en a cédé. Il la faisait venir de Tchécoslovaquie.

Mais, vous savez, ce capitaine, c’était un artiste. Il graait les lames avec des fleurs, des feuilles, des aigles… un jour il m’a dit « J’ai pas pu trouver assez dur pour entamer ton acier ! » Il a été obligé de faire ça avec des aiguilles de roulement !

Tenez ça, c’est un autre modèle. C’est le “Brésilien”. C’est du “plat de semelle”. On l’appelait le Brésilien car justement le patron qui nous employait tenait ses commandes du Brésil. Il en avait des commandes continuelles. Il livrait ça dans des caisses plombées. Ça devait coûter encore cher pour l’envoi. Et puis la maison du Brésil a dû faire faillite et il n’a jamais été payé. Ça devait être vers 1920. Allez donc retrouver un client en Amérique du Sud ! Alors ça a été la fin de cette usine de coutellerie…

Oui, je vous ai dit que c’était du “plat de semelle” parce qu’il n’y a pas de “soie”. La soie, c’est la partie ronde qui prolonge la lame et qui pénètre dans le manche. Souvent elle le traverse et se visse à l’autre extrémité. Dans un “plat de semelle”, la lame se poursuit par une partie plate qui s’insère dans la fente du manche et qui est fixée par des rivets. C’est ça le “plat de semelle”.

Mais, vous savez, on faisait toutes sortes de modèles de tailles différentes, depuis le petit couteau jusqu’au couteau de boucher. On comptait toujours les tailles en pouces. On disait un 10 pouces pour une lame qui faisait dans les 20 cm. J’ai encore mon mètre pliant en cuivre. Il est gravé d’un côté en centimètres et de l’autre en pouces.

Mais les modèles, c’est le patron qui nous les fournissait. Il donnait les lames finies et les plaques pour faire les manches. C’était à nous de fournir les rivets et tout l’outillage. En plus, fallait encore les porter à l’usine quand c’était fini.

Tiens ! C’était dans les années 20, la vie augmentait toujours. Je m’étais entendu avec les autres ouvriers pour aller trouver la patronne, madame Roussel, pour lui demander de l’augmentation. On disait, on va faire bloc mais, le jour dit, on étai juste nous deux avec mon frère ! Bein, elle nous dit « Qu’est-ce que vous venez faire ? » - « On voudrait de l’augmentation ! » - « Oh bein, les autres sont contents, les autres ne disent rien. Ah je mettrai quand même deux sous (10 centimes), deux sous la douzaine ! ... » Alors hein ! C’est comme ça qu’on avait retrouvé M. Ducret, un autre patron, qui livrait à domicile et qui payait bien mieux. Seulement lui, il a eu la malchance. Son débiteur du Brésil l’a mis en faillite…

Ah, ça c’est un couteau à jambon, avec une soie qui traverse le manche et qui est rivée à l’autre extrémité. Voyez-vous la lame est très flexible et elle revient exactement à sa position après. C’est la trempe qui donne ceci. Le forgeron, lorsque sa lame est faite, il la trempe dans un bain d’huile. Ensuite elle est recuite « gorge de pigeon » c’est-à-dire qu’on la réchauffe à la flamme et qu’elle prend des teintes un peu jaune, bleu, un peu violette. Mais si vous la chauffez trop, elle est détrempée, alors elle se tord. Si vous la chauffez pas assez, elle devient cassante. C’est malin ! Hein ! Comme pour la trempe : si vous ne la trempez pas assez, le tranchant ne tient pas.

Voyez-vous le forgeron faisait d’abord la soie ou le plat de semelle puis il forgeait la lame et entre les deux il faisait la mitre. Lame, mitre, soie, tout était d’une seule pièce. Tandis qu’aujourd’hui, voyez-vous, ils vous découpent ça dans une plaque de tôle d’acier. Ça dure ce que ça dure. Et ça coupe ! Hein ! Ils sont obligés de faire des dents, de dentelier la lame pour arriver à couper ! Comme ça, ils en font des brouettes, mais moi, j’appelle ça de la camelote !

Le couteau à jambon lui, c’est tellement fin, tellement flexible que ça coupe ça ! Ffffou ! Son manche est en ébène. Pour faire un manche on partait d’un “quillon”. Ce quillon nous le découpions à la scie à chantourner en suivant un modèle, puis on le formait en facettes à la râpe. Si c’était du plat de semelle on le refendait avec une scie. Alors on mettait la lame dedans. On reperçait pour mettre deux ou trois rivets. Quand il était ainsi monté on le finissait à la râpe puis avec des limes de plus en plus douces. Pour qu’il n’y ait pas de traits. Évidemment fallait que tout cela soit parfaitement dans l’axe. Au début j’ai travaillé avec le grand-père voyez-vous. Il fallait tourner, tourner avec la lime pour faire un bel arrondi. Alors si la lime se tournait un peu sur la carre, vous faisiez un cran et fallait reprendre l’ouvrage pour l’effacer. On arrivait à faire tous les manches d’une série tous pareils. Ça, c’est un truc, un coup de main uniquement. Pour les soies, on perçait le manche, bien dans l’axe avec un archet. On n’avait pas l’électricité dans les campagnes, fallait tout faire à la main. Là aussi c’était une astuce pour aller bien droit. Voyez-vous on tordait la corde autour du mandrin. On appuyait l’extrémité de la mèche sur la pièce et on poussait dessus avec la “conscience” que l’on avait fixée à la ceinture et on faisait aller l’archet.

Voyez-vous, la corne de cerf se présente parfois bien lisse, ou au contraire, assez côtelée, certains disent même coteleuse quand les côtes sont bien marquées. C’est naturel. On choisissait les cornes selon leur aspect et suivant les modèles qu’on désirait. On utilisait même les courbures pour donner une forme particulière aux manches. C’était un travail assez délicat parce qu’il fallait que ce soit parfaitement ajusté et la corne est assez difficile à travailler car elle a tendance à se déliter et à partir en éclats.

On fabriquait des manches en corne de cerf mais également en corne de buffle ou de bœuf, en ébène, en bois exotiques, en cochenille, en hêtre. Le hêtre c’était ce qui se travaillait le mieux. L’ébène, c’était fragile, c’était cassant. Et puis, il y avait des modèles plus embêtants que d’autres.

Ça c’est ma scie à chantourner. C’est un vieil artisan qui me l’avait faite en 20. C’est assez grossier mais le manche lui, il brille, il a été poli à la main, la mienne… Oh ! ma scie à refendre ! Alors là, elle est bien tombée en poussière, elle…

Là, j’ai une plane à deux mains. Elle servait à faire l’ébauche des facettes sur les quillons. Voyez-vous, c’est le forgeron qui l’avait forgée dans une vieille lime. On voit encore des crans sur le talon ; parce que le moindre bout d’acier, on le détournait pour faire quelque chose. Tenez, en voilà un qui servait pour la taille des limes. C’est pas nous qui les retaillions. C’était un peu spécial pour retailler. C’était fait à Biesles.

Voici un autre petit outil fait par un ciselier. C’était pour fendre les têtes de vis, celles qui relient les branches des ciseaux.

Et voyez-vous, ça, c’est un poinçon fait dans une ancienne lame dont on a épointé la soie. On ne jetait rien du tout.

Ça, ça s’appelait une mordache. Voyez-vous on met ça entre les mâchoires de l’étau pour serrer les manches sans les abîmer. Parce que, si on avait pincé le manche directement, les crans de l’étau auraient marqué le bois.

Ça, c’est mon tour, il est pas bien grand, 50, 60 cm ; je l’ai fabriqué avec des moyeux de vélo et, depuis qu’on a eu l’électricité, il marche avec un moteur de machine à laver.

Mon touret à meule et polissoir, c’est fait avec des moyeux de motos et ça tourne aussi avec un moteur de machine à laver.

Tenez, là, c’est une perceuse à colonne. Je la conserve, c’est bientôt une pièce de musée. C’est un vieil artisan qui l’a faite avec des pignons de moto et de vélo. En bas il y a une pédale et la corde fait tourner le système comme une machine à coudre. Vous pédalez et ça perce même l’acier.


Là c’est l’enclume d’un ami forgeron. Je l’ai gardée. Et ça, c’est son marteau. Le manche et tout usé par sa main. On voit même là, l’emplacement de son pouce. Il a dû en frapper. C’est comme l’enclume, la bigorne est complètement usée à force de travailler parce qu’il se mettait sur ce coin pour forger les soirs. Ça, c’est la “tranche” qui lui servait à couper les plots d’acier ; c’est lui qui l’a faite ! Le forgeron prenait le petit plot d’acier et commençait toujours par faire la soie et puis il dégrossissait la lame. Lui aussi avait des modèles. Il frappait ainsi de suite jusqu’à ce que la lame soit finie. Là, voyez-vous, c’est une soie vrillée. Parce que dans ce modèle on la collait dans le manche avec une sorte de résine ou de ciment. Comme cela la lame tenait mieux que si cela avait été lisse.

Pour faire les manches, fallait pas perdre de temps. On était payé à la pièce. Il fallait faire 3 douzaines dans la journée, en cornes. Si vous perdiez seulement un quart d’heure, fallait récupérer le soir. On arrivait à peu près à gagner sa vie, quoi. Encore, en dernier, les 3 douzaines faisaient à eu près 25 francs de cette époque-là. 8 francs et quelques de la douzaine, c’était pas beaucoup ! Et fallait non seulement les faire mais fallait aller les porter à l’usine qui se trouvait le long du Rognon, à pied bien entendu, et, de là-bas, fallait rapporter des lames avec du quillon et recommencer. Au début on se mettait ça sur le dos, dans une toile de tente américaine retenue par deux courroies. Après on a utilisé notre vieille voiture d’enfant avec ses grandes roues. On n’avait plus à les porter seulement, voilà, fallait suivre la route et descendre par Ageville au lieu de couper au court. On était gamins à l’époque, je ne sais plus qui a eu l’idée, si c’est mon frère ou moi, mais, un jour dans la descente, on est monté dans la voiture. Oh ça ! Elle est partie mais, dans le décor ! Heureusement les couteaux étaient dans la caisse, ma foi, y’avait pas eu de mal…

Une autre fois, il faisait très chaud, pour ne pas faire le détour par la route, on avait suivi la vallée du Rognon. Pour se reposer on s’est installé près d’un gros sureau et… on s’est endormi… « Quoé qu’vous fèyez don les gachnots là ?! » Ah ! On voit le facteur avec son képi ! Il était déjà une heure de l’après-midi ! Les parents, quand on est arrivé ! Hein ! On a eu la bénédiction ! Sans goupillon… Bâh ! on était des gamins.

Voyez-vous j’ai passé mon certificat d’études en 1914. Après j’aurais voulu continuer des leçons chez le vieil instituteur mais il a été mobilisé deux ans après, en 16 et on m’a dit « tu iras chez le grand-père apprendre à faire des couteaux ». On y a travaillé jusqu’au service militaire. En revenant du service j’ai continué encore jusqu’à l’âge de 25 ou 26 ans, et puis, il y eu beaucoup de chômage. Il a fallu se reconvertir. J’ai appris la réparation et la vente des cycles et motos. A ce moment, pour le cycle, il fallait tout faire. Le client venait, disait « J’ai eu un accident, faut remplacer la jante mais le moyeu est bon » ; alors on refaisait tout le rayonnage. Ça ne se fait plus. Maintenant on vous change la roue, on vous en met une neuve ou encore on vous vend directement une nouvelle bicyclette. C’est tout !

Alors voyez-vous, tout le mur-là, c’est des rayons et des casiers. Maintenant ça fait un peu pagaille mais avant, c’était bien rangé. Il y a de tout, toutes sortes de pièces de rechange, des moyeux, des écrous, des rayons de toutes les longueurs, des freins, des… parce que, ici, en campagne, c’est pas la ville, j’étais isolé, je ne pouvais pas me fournir rapidement chez un collègue…

Bon, on cesse de bavarder. Je vois qu’il est midi. On va préparer à manger puis… faudrait penser un peu à “mouiller la meule” ! »

 

LE VILLAGE DE FORCEY - AUTREFOIS


D’après Roserot, en 721, le village s’appelait Falciolum, en 1193 Foysiacum, en 1206 Fosse, en 1228 Foxey, en 1240 Foissi, en 1214 Foisse, en 1225 Froisey, en 1261 Foyssei, au XIVe Forxeium, en 1436 Forseyum, en 1560 Foisey. Depuis, 1652, a prévalu l’appellation actuelle Forcey, signifiant “fosse”, le village était établi dans une cuvette (altitude 319 m).

Forcey (52) dépendant de la généralité de Champagne, de l’élection et du baillage de Chaumont et de la mairie royale de Bourdons. Actuellement il dépen du canton d’Andelot, occupe une superficie de 513 hectares dont 202 de vois. Il est à 22 km de Chaumont et à 16 km d’Andelot.

Le village et mentionné dans une charte de 721 comme faisant partie du “pagus” de Bar ‘in pago Barreusi). En 940, Hugues, comte bénéficiaire du Bassigny donna aux religieux de St Geosmes, huit “meix” (maisons) du village avec tous leurs habitants. Ce qui les rendit seigneurs en partie de Forcey. Par la suite, ils cédèrent, par un échange, leurs droits à l’Abbaye de Lacrète.
La seigneurie était partagée entre le roi, héritier des comptes de Champagne, l’Abbaye de Lacrète et un laïque dont le fiel faisait partie du domaine de Clefmont ainsi que celui du Pont Minard (Pons Minelli ou Minard) sis sur le territoire de Forcey mais dépendant anciennement d’Esnouveaux. Ce fief, situé près de la voie romaine d’Esnouveaux à Montéclair, était un château-fort qui se trouvait en ruine au XIIIe siècle. Il fut vendu en 1541 par le seigneur de Clefmont à Jean de St Belin, seigneur de Biesles. En 1238, Robert de Torote, évêque de Langres, accorda aux religieux de Lacrète l’autorisation de bâtir une église à Forcey ainsi qu’une autre à Bourdons, ainsi que les dîmes et droits de pâturage à condition d’entretenir un chapelain dans chacune de ces églises. Toutefois, il semble que ces deux villages possédaient déjà leur église propre puisque mention est faite du premier chapelain vers 1150…

En 1750, on comptait à Forcey 30 feux et 80 communiants.  L’église dédiée à St Remy, autrefois du doyenné de Chaumont, était le siège d’une cure au patronage du prieur de Nogent. En 1803, elle avait été de nouveau érigée en paroisse curiale, mais ce titre lui fut enlevé peu après et elle demeura simple annexe de Bourdons jusqu’en 1859 où son titre curial lui fut restitué. L’église actuelle est toujours dédiée à St Remy et la fête patronale se célèbre le premier dimanche d’octobre.

Construit jadis plus à l’Est, Forcey fut détruit par les Suédois vers 1636, en même temps que Bourdons. [En 1636, au cœur de la guerre de Trente Ans, la région est ravagée par les troupes suédoises, alors alliées de la France contre les Habsbourg. Leur passage dans l’Est entraîne incendies, pillages et destructions de villages entiers. Le petit village de Forcey n’y échappe pas : il est totalement détruit lors de cette campagne. Cet épisode marque durablement la mémoire locale, bien qu’il soit souvent éclipsé par les grands événements nationaux.] Le village fut ensuite reconstruit sur son emplacement actuel, le long du Rognon. La voie romaine de Langres à Naix, Reims et Trèves, traverse le territoire de la commune à l’Ouest, au lieu-dit “Les Pierres percées”, à travers le vallon de “La Villette”. On voit très bien le tracé en période sèche d’été et on retrouve encore, ça et là de grosses pierres taillées.

Il y avait autrefois de la vigne à Forcey. Il existe toujours les lieux-dits “Coteaux des Vignes” et la “Vigne du Carreur” mais, le cru “Coteau de Forcey” a disparu à la suite du passage du phylloxéra, à la fin du siècle dernier.

Jusqu’au début du siècle, le martèlement des enclumes résonnait sans interruption du grand matin jusqu’à la tombée de la nuit. Pendant l’hiver, il se poursuivait à la lueur fumeuse d’une vieille lampe à pétrole et le rougeoiement de la forge qui projetait des ombres dansantes sur les murs des vieux ateliers noircis par la fumée. Ils étaient une douzaine, en ce temps-là, qui forgeaient à la main les lames de couteaux. La petite usine installée sur le cours du Rognon absorbait leur production. Puis, le temps passa… il fallut livrer de plus en plus de lames… Les vieux forgerons, usés par leur du labeur, s’en sont allés vers le cimetière, un à un. Découragés, leurs enfants sont partis vers la ville voisine et, un jour, pour quelque menue monnaie, le ferrailleur du coin a emporté l’enclume, le vieil étau rouillé et les outils désormais inutiles.

Ainsi sont disparus les douze forgerons mais aussi les trois sabotiers qui travaillaient le dur bois des “faysses” (hêtres) et le maréchal-ferrand qui était également charron et réparateur d’ustensiles ménages aussi bien que fontainier…

[Dans les textes anciens, on rencontre souvent maréchal‑ferrand, avec un d final. Cette graphie reflète l’orthographe et la prononciation d’autrefois, avant la fixation moderne du participe présent en ‑ant.                                                                                                                  Aujourd’hui, la forme standard est maréchal‑ferrant, mais dans un document d’époque, ferrand est parfaitement légitime et doit être conservé tel quel].

Le moulin Briant, écart de Forcey, mû par une turbine alimentée par les eaux du Rognon et par une machine à vapeur en période de basses eaux avait une haute cheminée en briques rouges. Devenu inutile à la suite de l’électrification du village, elle fut démolie en 1954. Aujourd’hui le moulin est abandonné. Son tic-tac s’est tu pour toujours. Les voitures des charretiers qui effectuaient les livraisons aux alentours ont fait place aux tracteurs de cultivateurs. Et le bon vieux docteur Dauvé – car il y avait un docteur à Forcey – qui fut maire durant de longues années, n’existe plus que dans le souvenir de quelques anciens. Ces derniers se rappellent aussi les tisserands du village qui travaillaient le chanvre produit par les habitants après en avoir traité les tiges qu’ils mettaient à rouir dans des trous d’eau, les “roises”, trous qui se sont depuis comblés au fil des ans.

Le moulin de Forcey aujourd'hui disparu

Durant la guerre de 70, la milice locale était commandée par le propriétaire du moulin de Forcey. A la tête d’une quinzaine d’hommes il voulut aller délivrer Nogent en Bassigny assiégée par les Prussiens. Le cantonnier Favard chercha à les en dissuader. Ancien de la guerre de Crimée de 1855, il portait au visage une longue cicatrice, souvenir d’un coup de sablre reçu à Sébastopol : « Je sais ce que c’est que la guerre ! Vous allez tous vous faire tuer pour rien ! » Ils partirent cependant. Heureusement à quelques kilomètres de la cité coutelière, la petite troupe reçut l’ordre de faire demi-tour. Cela n’empêcha pas l’envahisseur de venir perquisitionner à Forcey, à la grande frayeur des habitants. On raconte que le Père Hoclet se cacha dans un tonneau de sa cave et le Père Basile dans son four à pain. Les autres hommes se sauvèrent dans les bois environnants.

Lors de l’invasion de 1815, les Russes commirent de nombreuses exactions dans la région. On raconte que le sabotier Bégard, voulant agrandir sa cave, aurait découvert deux squelettes de “Cosaques”, tués et enterrés là, dit-on, par les habitants du pays.

Il y avait encore des loups au siècle dernier et cela faisait toujours le sujet des conversations. Enfants, nous écoutions durant les longues veillées d’hiver, nos grand-mères qui imitaient les « houhouhou » de ces terribles animaux…

A l’entour du village existent plusieurs curiosités naturelles. Simplement déjà, en examinant les couches calcaires des parois rocheuses on peut découvrir des fossiles de toutes dimensions. En suivant la vallée encaissée à l’Est du Pont-Minard, dite Combe-la-Forge, on remarque au flanc d’un coteau rocheux et boisé une vaste grotte naturelle appelée Chambre des Dames. Il semble qu’elle servit d’habitation aux temps préhistoriques. En bordure du chemin de Forcy au Pont-Minard on peut voir une paroi rocheuse qui s’élève à la verticale d’une quinzaine de mètres, ce sont “Les Grandes Roches”. Rongées par les eaux, elles permettent de distinguer les différents niveaux d’érosion. En bordure du bois au N.E. du village, se trouve une énorme pierre, la “Pierre Bernard” profondément fichée en terre par l’un de ses angles. Fantaisie de la nature ou de l’érosion, cette pierre “sans visage” figure un animal à grosse tête, avançant sur une de ses pattes de devant et ramenant sa queue sur son dos. Cette sorte de lion est en sentinelle sur le Haut Chemin qui fut, jusqu’au XIIIe la « Via Peregraria Vetera » reliant Chaumont à Vignory. On appelle la contrée “Clair Chêne” ; en cet endroit existait une chapelle. Déjà déclarée vétuste en 1750, elle est aujourd’hui disparue. Au centre même du village, face à l’église, existent deux gros tilleuls aux branches desséchées. Selon la légende, ils seraient contemporains de Henri IV. De même, le gros chêne situé au virage du Pont-Minard daterait du temps de Jeanne d’Arc !

Déjà au XIXe, nos forgerons subissaient des périodes de chômage. Ils ne demeuraient pas inactifs pour autant. Le veux Père Hutinet, surnommé Bribri, forgeait alors des serpettes de vignerons, fait main, trempées, polies et dont la soie était rivée dans le manche de hêtre. En ce temps il n’y avait ni patente, ni T.V.A et les deux fils Bribri, à pied, bien entendu, leur “balle” (caisse de colporteur) sur l’épaule, s’en allaient vendre leur assortiment de serpettes aux vignerons de Danrémont, Coiffy, Bourbonne et même Varenne sur Amance… Goûtant au vin aigrelet et au marc de cette contrée accueillante, ils demeuraient souvent absents plusieurs semaines.

 Vers 1900-1901, Auguste, l’ainé des fils Hutinet, avait fabriqué une bicyclette de toutes pièces. Seuls les billes, les rayons, la chaine et les pneus avaient été achetée à la Manufacture de St Etienne. Les tubes étaient en acier forgé, roulés et brasés à la forge de l’atelier familial. Les roulements avaient été conçus en deux parties fixées par des boulons à la manière de coussinets de bielle. Malheureusement cet engin était très lourd et bien qu’il eût nécessité de longues heures de travail, il fut abandonné au bout de quelques mois et finit tristement à la ferraille. Ce forgeron avait également fabriqué une pelle à feu à partir d’un ancien soc de charrue. Cette pièce unique est, elle, précieusement conservée et montre ce qu’un modeste artisan de campagne est capable de réaliser avec sa forge, sa lime et… son amour du travail bien fait.

Sans “Retraite des Vieux”, sans “Sécurité Sociale” ces ouvriers travaillaient jusqu’à leur dernier souffle, sans se plaindre, sans “contester” comme cela se fait si souvent de nos jours…

Si ce n’est la chaleur de la forge, le travail des sabotiers était aussi dur que celui des forgerons. Après avoir acheté – avec les marchandages d’usage – les “grumes” de hêtre, il les faisait apporter par des chariots dits “triqueballes” jusqu’à son habitation. L’unité de mesure était la “solive” et l’artisan conservait précieusement dans un placard de son atelier le “barème de solivage”. Aisé d’un voisin, il débitait ensuite ces grumes avec la grande scie « “passe-partout” en longueurs convenables selon que les sabots étaient destinés aux hommes, aux femmes ou aux enfants. Les “billes” obtenues étaient ensuite tendues de façon à donner des “plots”. Ce travail était assez facile du fait que le bois employé étant sans nœud. Une fois dégrossi à la hache, chaque plot était fixé à l’aide de coins sur une sorte d’établi fait d’une très grosse poutre encochée. Le façonnage s’effectuait à la hache puis à l’herminette et au paroir. Ce paroir, tranchant comme un rasoir, se montait dans un anneau fixé sur un gros billot de bois monté sur quatre pieds. Le sabot prenait forme ; il était ensuite creusé à l’aide de tarières, perçoirs, cuillères et boutoirs. Avec un racloir en acier souple ; l’ouvrier adoucissait la partie supérieure du sabot puis, avec une petite gouge ou une rainette il gravait quelques décors de fines nervures ou de branches de laurier dans lesquelles il excellait. Les articles pour homme étaient ensuite noircis avec une pâte faite de noir de fumée tandis que ceux des dames étaient passés au vernis “jaune bois clair”. Les sabots étaient ensuite appairés par une ficelle passant dans un petit trou pratiqué sur le côté intérieur. Ils étaient enfin livrés à la clientèle particulière ou aux détaillants.


Le sabotier commençait sa journée très tôt le matin et la poursuivait jusqu’à la nuit tombée. En hiver, lorsque les jours sont courts, c’est à la lumière de sa lampe à huile qu’il ébauchait ses plots, parfois même après son repas du soir. Un repas dont le menu restait peu varié : soupe “en potée faite de légumes écrasés et du morceau de lard restant du midi, un morceau de fromage de chèvre et une pomme – quand c’était la saison… Il possédait quelques bouts de champs et un rucher et élevait un porc, des chèvres, des poules et des lapins, leur nourriture étant peu coûteuse. A la femme incombait le soin des animaux. Elle menait les chèvres brouter le long de haies, glanait les épis de blé oubliés par les moissonneurs et cueillait l’herbe aux lapins avec une ancienne “sèye à blé” au tranchant dentelé. Rien n’était perdu ! Les copeaux et les “éteule” (éclats de bois) étaient vendus aux particuliers. Ainsi, le saboter Roché avait-il noté sur son livre-journal à la date du 5 juin 1874 “Vendu une corde d’ételles à Hutinet Alexandre pour la somme de 14 Frs (des francs-or, bien entendu…).

Un jour, un différent surgit au sujet de la “surmarche” d’un pré. Deux habitants de Forcey furent convoqués au Tribunal de Justice de Paix de Chaumont. Parmi les témoins, notre sabotier Roché, très fier d’être cité. Interrogé et prié de donner son témoignage, il répondit d’une vois tonnante : « Je ne dis pas que le délit était d’une grande importance, mais ce qui est certain, le délit était réel et positif et le garde-champêtre, ici présent, n’a pas voulu le constater ! ». Le président lui rétorque : « Vous êtes donc avocat, Monsieur Roché ? » et celui-ci de répliquer « Non, Je ne suis que sabotier ! ». Mais par la suite, il raconta souvent cette anecdote car il était resté très fier d’avoir été pris pour un avocat….

Pour nous autres gamins, l’hiver était la saison préférée : beaucoup de neige et… plus de travaux dans les champs ! Chaussés de bons sabots de bois, on s’en donnait à cœur joie ! Que de belles glissades sur les pentes de nos coteaux ! tant et si bien qu’un jour, emporté par son élan, un camarade ne put s’arrêter à temps et sauta, tout droit, dans la rivière ! Sans dommage heureusement, sinon que ses habits mouillés lui gelèrent sur le corps et qu’il récolta une bonne volée en rentrant à la maison !

Le maréchal-ferrand était un homme assez fort, teint coloré, grandes moustaches, casquette plate souvent posée de travers, large pantalon et veste de toile noire, de ceux dont on disait « Il est puissant ». Son atelier, sa “boutique” était assez vaste. Immense et adossé au mur de gauche, le foyer de la forge était surmonté de sa hotte noircie par la fumée de houille. Sur le rebord était fixé le gros “étau à chaud” qui servait à cintrer les barres et les fers chauffés à blanc. Reposant sur un énorme billot, trônait, au milieu de la boutique, la grosse enclume à deux bigornes, l’une carrée et l’autre ronde. L’artisan faisant aussi du charronnage, une grande perceuse à main, à volant de fonte et une scie à ruban complétaient son outillage. La tablette de la scie avait aussi une grande utilité pour les clients : ils y posaient leurs verres ainsi que les litres de rouge car le maréchal tenait également un débit de boissons, ce qui attirait nombrer de badauds. On se réunissait dans sa boutique en période morte, l’hiver ou lorsque les travaux des champs laissaient souffler un peu les cultivateurs. La conversation portait sur le temps favorable ou défavorable à la fenaison, à la moisson, sur la récolte, les légumes, les pommes de terre, les betteraves… On se racontait les nouvelles ou quelques histoires égrillardes en trinquant avec de gros rires sonores. Par instants, rires et conversations étaient couverts par le dur martellement de l’enclume, tandis que jaillissaient des gerbes d’étincelles qui faisait reculer précipitamment les curieux.                                                                 Suivant la saison, le ferrage des chevaux s’effectuait soit à l’intérieur soit, le plus souvent, au dehors. La forte odeur de la corne brûlée se répandait alors dans le quartier qui retentissait, par moments… d’énormes jurons, lorsque le cheval ne voulait pas se tenir tranquille.

De même que la presque totalité de nos ateliers de campagne, tout cela est disparu.
La boutique est fermée, pour toujours…


LES CURÉS DE FORCEY


 Robert dit “Chapelin de Forcey” vers 1150

Antoine Crossard, curé en 1516

Jean Mahudel, religieux en 1550

Didier Bailly, ordonné en 1550, vicaire en 1560 puis curé d’Ageville

Hugues Martin curé en 1587 (décédé à cette date)

Jean Gillot, curé de 1587 à 1588. Il résigne, devient prébaudier de Langres puis, curé de Sarrey

Jean Gilbert, né à Bouix, ordonné vers 1572, curé en 1588

Pierre Geoffroy, ex-curé de Lachaume, curé en 1680, résigné en 1688.

Antoine Gautherot, Chaumontais, ordonnée en 1684, curé de 1688 à 1719 (décédé à cette date)

Jean Oubert, ex-vicaire d’Audeloncour, curé de 1719 à 1730 (décédé à cette date)

Charles André, ex-curé de Prasley, curé de 1730 à 1733 (décédé à cette date)

Antoine Ferry, ex-curé de Leffonds-en-Montagne, curé de 1733 à 1741 puis curé de Charmes

Louis Labonne, ex-vicaire de St Martin de Langres, curé de 1741 à 1745 puis curé de Ninville

Jean Guillaume, de Laville aux Bois, curé de 1745 à 1751 (décédé à cette date)

Pierre Venard, né en 1712, ex-aumônier militaire, curé de 1751 à 1793, assermenté, mort ver 1805

Edme Chevalier, curé nommé en 1803, reste curé de Bourdons

Nicolas André ex-curé d’Autreville, curé de 1859 à 1861, puis curé de Marac

Jean-Baptiste Firmin Ladoux, ex-curé de St Irbain, curé de 1861 à 1871 puis curé de Courcelle

Antoine-Alexis Chouet, ex-vicaire d’Andelot, curé de 1871 à 1872 puis professeur au Séminaire

Pierre Marcel ; ex-curé de Veilles, curé de 1872 à 1879

Abbé Colland

Abbé Magnien

Abbé Gillée, curé de 1909 à 1913, dernier curé résidant à Frocey, mort en 1914.

 [La notice concernant Jean Gillot présente plusieurs particularités linguistiques et historiques qu’il convient de comprendre pour en apprécier pleinement la portée.

1. Le verbe résigner est employé ici dans son sens ancien et technique : il signifie « renoncer à un bénéfice ecclésiastique ». Cette forme, aujourd’hui disparue du langage courant, était parfaitement correcte et courante dans les documents administratifs et religieux des XVIᵉ au XIXᵉ siècles.

2. Le terme prébaudier désigne le titulaire d’un prébaud, c’est‑à‑dire un bénéfice dépendant du chapitre cathédral de Langres. Ce mot, rare et strictement lié à l’organisation ecclésiastique d’Ancien Régime.

3. La mention « puis, curé de Sarrey » respecte la graphie ancienne du toponyme]

 

Église Saint‑Rémy de Forcey (52)


L’église Saint‑Rémy de Forcey est reconstruite intégralement en 1819 par l'architecte Michel-Ange-Adolphe Mangot. Elle adopte un plan allongé sans ambition décorative excessive. La nef, à vaisseau unique, se compose de trois travées voûtées d’arêtes : un choix fréquent dans les petites communes où l’on privilégiait la solidité.

Le chœur prolonge cette sobriété : une première travée voûtée d’arêtes, puis une abside hémicirculaire coiffée d’un cul‑de‑four à ogives, détail discret mais élégant.

La façade occidentale est dominée par un clocher‑porche couvert d’ardoise, encadré de deux chapelles latérales. Ce dispositif, très courant dans la région, donne à l’ensemble une silhouette immédiatement reconnaissable : compacte, équilibrée, sans surcharge.

Saint‑Rémy n’est ni classée, ni inscrite, ni dotée d’un mobilier spectaculaire. Et pourtant, elle raconte quelque chose d’essentiel : la manière dont les villages du XIXᵉ siècle ont reconstruit ou modernisé leurs lieux de culte avec des moyens limités, mais une vraie volonté de cohérence architecturale.

Forcey, petit village de 59 habitants, conserve ainsi un témoin intact de cette période, sans remaniements lourds ni ajouts discordants.

 

Article écrit d'après les archives et les notes de mon parrain, l'abbé Jean D. Bonnard

 


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