LA PIPE DU PERE
NICOLAS
Il travaillait à l’usine au bout du village depuis très
longtemps. On ne pouvait pas lui donner d’âge. On l’avait toujours vu ainsi,
avec ses habits usés, gris sales, tellement tachés d’huile qu’ils en étaient
rigides et son éternelle casquette à visière de cuir laissant échapper des
cheveux frisottés sans couleur définie. Il trempait les lames de couteaux.
Après les avoir chauffées au rouge, il les plongeait dans un grand bac en bois
plein d’huile puis, pour les assouplir, les passait au “recuit” sur la flamme
de la forge. Un travail, bien sûr, fort salissant…
Ce jour-là, on célébrait la St Éloi, patron des couteliers,
en l’arrosant copieusement au “gros rouge”. Le Père Nicolas avait posé sa pipe
en terre cuite sur son “chantier”. Dès qu’il eut le dos tourné pour trinquer,
un copain subtilisa la pipe et glissa, sous le tabac, une pincée de poudre de
chasse en grains. Un instant plus tard, ne se doutant de rien, le Père Nicolas
alluma sa pipe avec une tige rougie à la forge. Quelques aspirations et… une
explosion qui cassa net le tuyau au ras de la bouche édentée du pauvre
vieux ! Très en colère, le visage noirci, il monta trouve la patronne de
l’usine qui ne put, qu’à grand peine, se retenir de rire « Madame
Ugène ! J’vous apporte le tuïyau ! Ils m’ont
dynamité ! » - « Allons ! dit-elle… Venez donc boire un
verre ! ». Il oublia l’incident mais on en parla encore longtemps
dans l’usine…
LA TABLE TOURNANTE
Ceci se passait au début de la guerre de 14-18. Les hommes
partis, le village semblait quelques peu abandonné et nous autres, gamins,
étions toujours à l’affût de rares distractions.
Une maison en particulier, excitait notre curiosité :
il s’y passait des choses, des choses… Nous avions remarqué, dès la nuit
tombée, certaines allées et venues. Des dames entraient en rasant les murs
puis, portes closes, bruits de voix… Il fallait que nous sachions. Plus hardi,
un camarade réussit un jour à se faufiler sans être vue. Il se glissa dans
l’ombre de la grande armoire, la pièce n’étant éclairée que par une simple
bougie.
Autour d’un petit guéridon à trois pieds, quatre femmes
étaient installées, les mains à plat sur la petite table. La maitresse de
maison, dite “La Blonde” interrogeait d’une voix forte « Esprit es-tu
là ? Esprit, es-tu là ? » Après plusieurs coups frappés sur le
pavé, “La Blonde” demanda : « Quand finira la guerre ? Chaque
coup frappé représentera un mois… » Il y eut trois coups… Et les femmes
d’annoncer à leurs voisines, d’un air mystérieux « La fin dans trois
mois ! C’est la table qui l’a prédit ! »
Hélas, La guerre dura quatre ans ! et combien de maris
ne sont jamais rentrés…
LES TARTES DE LA
SAINT REMY
Il y a plus d’un semi siècle, chaque famille cuisait son
pain car chaque maison avait son four aménagé dans la maison ou dans un petit
appentis, la “chambre à four”. La veille de la cuisson du pain, on préparait la
pâte avec la farine et levain auxquels on ajoutait quelques pommes de terre
râpées “pour faire fournir” et pour empêcher le pain de se dessécher car on
conservait “la cuite” de pain, soit douze grosses miches, durant une douzaine
de jours et ces miches restaient assez tendres. Dans chaque ménage il y avait
une de ces grandes tables dites “lorraines” en chêne massif, à pieds tournés et
munie d’un vaste coffre fermé par un couvercle à glissière, la “table pétrin”.
C’était dans le coffre de cette table que la pâte était longuement travaillée.
Je me souviens que mes parents se relayaient pour cette tâche qui rendait la
pâte de plus en plus collante. On mettait ensuite cette pâte dans des
corbeilles de vannerie que l’on portait sur le lit désaffecté. On recouvrait
d’un édredon pour activer la fermentation, pour “faire lever la pâte”.
Ce qui nous intéressait surtout, jeunes de cette époque,
c’était la fournée de tartes que l’on cuisait spécialement, une fois l’an, pour
la St Remy, fête du village qui tombait régulièrement le premier dimanche
d’octobre. La fête regroupait toute la famille dispersée dans la contrée. Il
n’y avait encore que de très rares automobiles – privilèges de quelques
industriels – aussi les uns venaient en carriole, d’autres à cheval ou à
bicyclette ou, tout simplement, à pied. Il y avait toujours beaucoup d’entrain
car, bien que simple, le menu était très copieux et la tarte en était le
dessert traditionnel avec le gâteau conique que l’on appelait “biscuit de
Savoie”. Les veilles de ce grand jour, grand branle-bas… Dès le vendredi, on
chauffait le four en y brûlant deux fagots de bâtons bien secs. On recommençait
le samedi où deux autres fagots étaient brûlés et faisaient prendre une teinte
blanchâtre à la voûte d’argile du four.
Cette année-là, ma mère avait préparé 28 tartes – mais oui
28 ! – soit aux pommes, coupées en fines lamelles et couvertes d’une
feuille de pâte, soit en “kmour”, semoule délayée avec du lait et des œufs
battus. Toute la braise résultant de la combustion des fagots ayant été retirée
avec le “rvoye”, sorte de raclette à long manche et les tartes ayant été
disposées sur leur “tartier” de fer noirci, on les enfournait à l’aide d’une
longue pelle de bois qui, d’un coup sec, les déposait sur la sole brûlante du
four.
Ce samedi mémorable, avec mon frère, nous assistions à
l’opération et nous contemplions les vingt-huit tartes qui garnissaient presque
totalement la surface du four, pourtant vaste… Ô ! pendant la
cuisson ! Cette odeur de pâte cuite, de fruits chauds ! Une odeur qui
me revient encore après tant d’années ! Effluves jamais plus respirées
depuis… Cela nous mettait l’eau à la bouche… Et surtout quand, dorées et cuites
à point, ma mère sortit les tartes du four pour les aligner sur des claies
préparées à l’avance… C’est alors que la tentation fut la plus forte ! Dès
que ma mère eut le dos tourné, affairée à la préparation du repas de midi, je
choisis une tarte dont les prunes, bien gonflées semblaient particulièrement
juteuses. D’un seul coup de couteau, je la partageais en deux énormes parts
encore fumantes que mon frère en moi dévorâmes à belles dents !... Il me
semble que, depuis, jamais je n’ai trouvé tarte aussi savoureuse…
Le repas de midi fut vite expédié, il fallait se presser
pour préparer la réception du lendemain et… nous n’avions pas faim… Mais, au
cours de l’après-midi, les tartes étant refroidies, ma mère les plaça sur les
rayons de la grande armoire de chêne. Et nous la compter, recompter… Peine
perdue, elle n’en trouvait que 27. Elle rouvrit même les portes du four
craignant d’en avoir oublié une… La pauvre ! Elle ne pouvait pas se douter
que ses deux fils avaient été capables d’engloutir, en si peu de temps, une
tarte brûlante !
Les invités se sont quand même régalés ! Et il en
restait encore pour le “retour de fête”, le dimanche suivant…
Ce n’est que beaucoup plus tard que nous lui avons avoué
notre larcin. « Ah ! Je le savais bien, qu’il y en avait
vingt-huit ! »
LA JOLIE POSTIERE
Il était une fois un jeune homme, revenu du service
militaire, qui assurait la gérance de la cabine téléphonique de Forcey. Il
habitait seul dans le local fourni par la commune, là où était installé l’appareil
public. Comme à l’époque il n’y avait que deux abonnés au village, il devait
assurer un certain trafic : avis d’appel, télégraphes, communications pour
les commerçants, docteurs, vétérinaires, marchands de bois. En plus de son
activité, notre jeune homme avait installé un étau avec quelques outils dans un
réduit contigu et fabriquait des manches de couteau “tout à la main”. Mais la
solitude lui pesait…
Il avait souvent l’occasion d’assurer des communications
téléphoniques pour une localité voisine où demeurait un marchand de bois et
c’était toujours la même voix, jeune et douce, qui transmettait les appels. Un
beau jour notre jeune homme s’enhardit. Il se mit à parler de la pluie et du
beau temps avec la postière à la voix si enjôleuse. « Mais oui Monsieur,
répondit-elle, quel beau temps ! qu’il ferait bon se promener s’il ne
fallait pas toujours être au service du public ! ». Petit à petit,
bien que brèves car c’était du temps resquillé, à la sauvette, à
l’Administration, les conversations prenaient un ton de plus en plus familier…
Et toujours cette voix enchanteresse…
Un certain dimanche de printemps, voulant faire connaissance
avec cette gentille postière, notre garçon, “tiré à quatre épingles” enfourcha
son vélo – c’était le seul moyen de locomotion – et prit la direction de
Mareilles. Il s’était renseigné : la cabine téléphonique se trouvait dans
l’unique café du village. Une demi-heure après il en poussait la porte. La
sonnette retentit dans une salle complètement vide par ce beau dimanche ensoleillé.
Il prit place à la première table. Il attendit… Enfin la porte vitrée du fond
s’ouvrit. Une petite personne insignifiante, bossue, les cheveux tirés –
quarante ans ? peut-être – s’avança et demanda ce qu’il fallait servir.
Elle revint, quelques instants après avec la canette de bière et un grand verre
à facettes qu’elle posa sur la table. Elle alla s’installer à une table voisine
avec son tricot, sans s’occuper de ce jeune client… Et toujours pas de
postière. A la fin, n’y tenant plus, notre garçon s’adressa à la petite bossue :
« Mademoiselle R. n’est pas là… aujourd’hui c’est dimanche… alors, elle
est sans doute sortie ? » Un grand éclat de rire secoua la pauvre
infirme « Hein ! vous voilà bien attrapé ! Mademoiselle R.,
c’est moi ! … Oui ! C’est moi qui vous parle si souvent au
téléphone ! » Quelle douche pour le pauvre garçon ! Il se sentit
si honteux qu’il sortit en bredouillant de vagues excuses et, ses beaux rêves
envolés, s’enfuit à toutes pédales…
Le temps qui passe si vite ramena un jour le jeune mari avec sa charmante
épouse – à qui il avait raconté son aventure – au village de Mareille. La
petite bossue était toujours là. Toujours gaie et riant aux larmes, de sa voix
si douce elle leur remémora la scène… Hélas, au cours de l’hiver suivant, un hiver
qui fut particulièrement rude, la pauvre handicapée qui devait effectuer la
distribution postale dans les fermes éloignées du village prit froid dans les
sentiers remplis de neige durcie par le gel. Elle s’éteignit doucement, d’une
pneumonie, sans se plaindre, sans regret pour cette vie où elle avait tant
souffert de son infirmité…
LES VÊPRES DE LA
SAINT REMY
Peu après 1918, la paroisse était desservie par l’abbé
Pettermann, curé de Bourdons. Les vêpres se chantant à 4 h de l’après-midi,
chacun avait eu le temps de faire honneur aux plantureux – et bien arrosés –
repas de la St Remy. Le Père Roché avait, lui aussi, dignement festoyé et sa
trogne était bien rouge.
Cette année-là, pour offrir plus de solennité aux offices du
St patron l’abbé s’était fait accompagner par son chantre de Bourdons, un nommé
Simon, petit homme sec, à la voix aigüe et chevrotante, d’un âge imprécis,
avoisinant peut-être la soixantaine. Bien sûr, cela n’était pas pour plaire à
notre chantre de Forcey, le sabotier Roché ! s’estimant supplanté, il
foudroyait du regarde le pauvre Simon qui s’était réfugié tout au bout du
premier banc qui leur était réservé, le « lutrin ».
Lorsqu’on eut entonné les psaumes, de nos deux chantres,
c’était à celui qui couvrirait la voix de l’autre et, dans une cacophonie sans
pareil, le Père roché tentait d’imposer silence à la voix pointue de son
rival…N’y arrivant pas et oubliant le caractère sacré du lieu, il lança tout à
coup à haute voix à l’intention de Simon « Vas-tu taire ta gueule ? »
et l’autre de répondre en patois « Mâ ! J’chantô cmen-çai ai
Ryné ! » (Mais je chante comme cela à Reynel, localité dont il était
originaire). Entendant depuis l’autel cet éclat de voix, le pauvre abbé se
retournait, réprimant à grand ’peine une forte envie de rire tandis que dans
l’assistance c’était un mélange de murmures de réprobation et de gros rires
étouffés… Finalement, ne voyant pas d’autre issue à la situation, l’abbé
Pettermann alla tout bonnement prier son chantre Simon de garder le silence.
Celui-ci s’y résigna à regret, à la grande joie de Roché, qui heureux d’avoir
enfin “cloué le bec” de son rival, entonna fièrement le “Magnificat”, d’une
voix à faire trembler l’édifice !
LE FEU DE CHEMINÉE
Ce n’est qu’en 1930 que le village fut électrifié. Avant, et
surtout pendant les longues nuits d’hiver, une obscurité totale régnait dans
les rues. Un soir, le repas terminé, bien au calme dans la maison, nous allions
nous mettre au lit quand nous fûmes surpris par des crépitements insolites venant
du dehors. Nous bondîmes dans la rue. Celle-ci était éclairée de façon anormale
et une grande lueur venait de la maison du sabotier Roché, notre voisin. Le feu
avait pris dans la cheminée et les flammes, dépassait le toit, dégageaient une
âcre fumée de suie brûlée !
Pour son chauffage, le Père roché ne brûlait que les
“étrelles” ou les “creusottes” provenant du façonnage des sabots. Pour plus de
facilité, les plots de hêtre étaient travaillés “verts”, de sorte qu’en se
consumant dans l’âtre, le bois produisait une abondante fumée. De surcroit, Roché détruisait également par
le feu les cosses de pois et de haricots et tous les détritus du ménage. Un
jour même il “incinéra” un gros lapin crevé qui, posé en travers des chenets,
se consuma lentement en dégageant alentour une odeur épouvantable…
Pour l’heure, il y avait le feu dans la cheminée ! Mais
le plus pittoresque était de voir la silhouette gesticulante de Roché qui,
malgré ses 75 ans, s’était juché sur le toit, versant des seaux d’eau dans le
conduit en jurant comme un païen ! Chaque seau provoquait un nuage de
vapeur et une gerbe d’étincelles qui montaient vers le ciel. Le feu semblait
ainsi reprendre de plus belle… Il n’y avait pas d’adduction d’eau village et
c’était sa femme Stéphanie, “Fanie”, qui, en trainant la jambe, allait puiser
l’eau aux seaux, à la fontaine publique distante d’une bonne trentaine de
mètres. Roché s’impatientait, trouvant que l’eau n’arrivait pas assez vite.
Tant et si bien que Fanie, pourtant habituée aux colères de son mari, finit par
lui lancer vertement « T’as qu’à y aller, toi ! » et furieux,
roché de répondre « Scoue-don ta patte et tai-don ta gueule ! Tu vas
ameuter tout l’pays ! » Trop tard ! Les voisins étaient déjà
tous attroupés devant la maison et invectivaient le sabotier « Si vous ne
brûliez pas tant de cochonneries ça n’arriverait pas ! Vous risquez de
mettre le feu aux autres maisons ! » Bien qu’à demi couverte par le
crépitement des flammes, on entendait la voix de Roché qui hurlait « Tas
d’vaches ! J’ai pas besoin de vous pour éteindre mon feu ! ».
Heureusement bâtie en moëllons du pays, la cheminée était
solide. Ses épaisses parois résistèrent au traitement de choc de l’eau et du
feu. Quand toute la suie accumulée dans le conduit eut complètement brûlé, ce qui
prit trois bons quarts d’heure, le feu s’éteignit. Roché descendit et rentra en
maugréant, furieux d’avoir été surpris par les voisins. Une responsabilité
qu’il rejetait évidemment sur sa femme ! Le lendemain, Fanie n’eut plus
qu’à laver, seule, le pavé recouvert d’un amalgame de suie et d’eau. Ingrate
besogne dont elle se serait bien passée…
LE BEC MATADOR DU
PERE JEAN
Ancien employé du moulin de Forcey, le Père Jean avait
conduit, durant toute da vie, ces grandes voitures bâchées à quatre roues bandées
de fer qui transportaient les sacs de farine chez les boulangers et chez les
particuliers qui cuisaient encore leur pain. Maintenant, dans une petite maison
appartenant à son ancien patron, sa femme décédée et ses enfants partis gagner
leur vie ailleurs, il vivait seul et chichement car il n’y avait alors ni
“Sécu” ni “Retraite des vieux”. Souffrant des jambes, il restait des heures
entières, assis auprès de sa table, rêvassant devant un verre de vin dans
lequel il trempait des tranches de pain. Le jeune Mimile, un garçon d’une
dizaine d’années, venait fréquemment lui tenir compagnie pour l’entendre
raconter les histoires qu’il avait vécues autrefois, au cours de ses tournées
dans la région.
Un certain jour, le Père Jean demanda au Mimile de monter au
grenier lui chercher des pommes qu’il avait étalées à même le plancher pour les
conserver quelque peu. Agenouillé pour remplir le panier, notre jeune gars
remarqua une sorte de tige de fer, retenue par un écrou à oreilles et que l’on
pouvait manœuvrer à la main. Curieux, il essaya de tourner. Bien que ce fut un
peu dur, il dévissait, dévissait toujours ce demandant à quoi cela pouvait bien
servir. Tout à coup se produisit, en dessous, un fracas épouvantable !
« Mon bec Matador ! » s’écria le Père Jean… Hélas ! Ce que
Mimile venait de dévisser était le piton qui retenait la grosse suspension à
pétrole ! Celle-ci venait de s’écraser sur la table. Abat-jour de
porcelaine, verre de lampe gisaient en mille morceaux épars dans le pétrole et
le vin mêlés. Le Père Jean ne comprenant pas ce qui venait de se passer, ne
cessait de vociférer et entre deux jurons répétait « Mon si beau bec
Matador qui éclairait si bien ! »
Oubliant le panier de pommes, Mimile descendit du grenier à
toute vitesse et disparut, profitant de la stupeur du vieil homme. Il ne
reparut que longtemps après chez son vieil ami. La suspension avait repris sa
place, sans abat-jour. Les deux supports faussés la tenaient de travers et le
lourd contre-poids accentuait encore cette inclinaison… C’est ainsi que le
vieil ouvrier termina sa vie, fort mal éclairé par un “bec matador” tout
cabossé…
LE JEU DE LA POELE
Le maréchal-ferrant, qui tenaient également le café, était
voisin du Père Jean. Entouré d’un mur assez haut, la cour de sa maison
convenait parfaitement au jeu qu’il y avait installé pour distraire ses
clients. Entre deux gros pitons enfoncés dans les pierres, il avait tendu un
fil de fer qui passait dans l’œil de la queue d’une vieille poêle à frire. Bien
culottée par un long usage, celle-ci était noircie à souhait. In suffisamment
sans doute au gré du maréchal qui en enduisait le fond avec de la graisse à
chariot bien épaisse, mêlée du “poussier de forge”. Dans cet amalgame il
collait quelques pièces de monnaie de 0,50 F et de 1 F et une seule pièce de 5
F, le premier prix ! A cette époque, le franc valait ses 20 sous et cela
représentait un bel enjeu !
La règle du jeu consistait simplement à détacher la pièce
avec la langue ou le nez sans se servir des mains ! Bien qu’assez
difficile, le jeu en valait la peine, d’autant que les gains étaient de suite
échangés contre les “canons de gros rouge”. Le “Père Jean”, le “jeune Léon” et
Louis dit “La Pipe” étaient les concurrents les plus acharnés. Les badauds
surveillaient les essais infructueux et encourageaient les joueurs en riant
bruyamment lorsqu’ils voyaient les visages de plus en plus noircis ! Le
Père Jean conservait la barbe et ne se lavait pas quotidiennement !
Moustaches et menton restaient donc englués d’un enduit noirâtre pendant les jours
suivants… Il ne s’en souciait guère. Pour lui, l’essentiel était de boire le
plus possible de “canons” gratuits et il en mettait de l’ardeur à décoller les
pièces !
L’OMELETTE EN NEIGE
L’angélus de midi venait de sonner au clocher de l’église.
Jules, le vieux sonneur, plus connu sou s le surnom de “Lambérot”, revenait à
la maison en trainant ses vieux sabots, glissant sur la neige fraichement
tombée. Il se dépêchait de rentrer pour se mettre à table et avaler son maigre
repas avant de se remettre au travail, lequel consistait à rectifier, à la
lime, les lames de couteaux forgées par son voisin. Rentrant également à la
maison paternelle, Léon, un jeune homme du pays, rencontra le sonneur devant la
maison d’Yvonne, une demoiselle qui vivait en la seule compagnie de sa vieille
maman, son père étant disparu dans la grande tourmente de 14-18. Après un bref
salut, les deux hommes se séparèrent. Mais, regardant le ciel bas tout chargé
de neige, Léon remarqua, chassé par le vent du Nord-Ouest, une colonne de fumée
sortant de la cheminée. C’était Yvonne qui, préparant une omelette, avait
attisé son feu. Elle tenait déjà la poêle à grande queue dans l’âtre, au-dessus
de la flamme. Léon, très farceur, ramassa vite une poignée de neige, en fit une
boule bien serrée et, la lança… Le hasard voulut – il eut recommencé cent fois
qu’il n’y serait pas parvenu ! – que la boule de neige, passant par le
large orifice de la cheminée, tombe juste dans la poêle où renflait
l’omelette ! La pauvre Yvonne, ne se rendant pas bien compte de ce qui
arrivait, se mit à pousser de grands cris et sortit dans la rue, tenant
toujours à bout de bras sa poêle où nageait un amalgame sans nom !...
La rue était vide. Léon avait détallé à toute allure. Ce
n’est que beaucoup plus tard, qu’Yvonne apprit la vérité… Elle en riait encore
l’été dernier…
LES QUEUES DE VACHES
Chaque ménage disposait de quelques bouts de champs
exploités avec l’aide d’un voisin cultivateur. Il nourrissait également un
cochon, quelques poules, des lapins et souvent plusieurs vaches. Chacun pouvait
ainsi vivre sur ses produits, lait, fromage, beurre, œufs et viande. Dès qu’ils
avaient une dizaine d’années, les enfants conduisaient les vaches au pâturage.
Ils les “menaient aux champs”.
Un beau jour d’été, un jeune garçon s’en était allé avec les
trois vaches familiales pour les faire paître dans un champ de luzerne. Les
heures lui paraissaient bien longues. Il commençait même à s’ennuyer fortement
quand, dans l’une de ses poches, il découvrit un bout de ficelle. C’était
quelque chose de solide, de la qualité dite “sisal” qui avait servi à lier les
gerbes de la dernière moisson. Avisant deux vaches qui paissaient bien
tranquillement l’une à côté de l’autre, notre gaillard lia ensemble,
prestement, leurs deux queues avec sa ficelle… Bien calmes, les pauvres bêtes
ne s’en aperçurent pas de suite. C’est seulement lorsqu’elles voulurent
chasser, avec leur queue, les taons qui les importunaient, qu’elles se
sentirent prisonnières. Cherchant alors à se libérer, elles tirèrent, chacune
de son côté. La ficelle était solidement nouée. L’inévitable se produisit. A
force de tirer il y en eut une dont le bout de la queue, complètement dénudé
s’arracha, à la grande stupeur du jeune garçon qui n’avait évidemment pas prévu
cela…
Tout penaud il rentra au village. Malgré ses explications
embrouillées, il eut droit à une magistrale correction dont il doit encore se
souvenir ! Ses parents durent payer une visite de vétérinaire… Ce dont ils
se seraient bien passés !
LE GARDE CHAMPÊTRE ET
SES MOUSTACHES
A longueur de journée il forgeait des lames de couteaux sauf
lorsque, coiffant son képi aux initiales “G.C.”, il parcourait la plaine en
quête de quelques problématique délinquant… Même alors, les choses
s’arrangeaient en famille et nul n’a souvenance qu’il ait jamais dressé un seul
procès-verbal ! Notre homme était célibataire. Ce vieux-garçon vivait avec
sa vieille mère. Très adroit, il rendait de multiples services. Avec des limes
usées il fabriquait des burins, des ciseaux de menuisier, des planes à deux
mains, des bédanes, etc… Comme il fallait des manches à ces outils, il avait
construit, lui-même, un tour rudimentaire qu’il actionnait par une pédale. Il
tournait, également des pieds de guéridon dans du vieux chêne. Il y fixait un
plateau ovale, toujours en chêne massif très sec, qu’il rabotait à la main,
bien évidemment. Certains de ces guéridons meublent encore actuellement
plusieurs maisons du village.
C’est de ses moustaches qu’il tirait la plus grande fierté.
Lui barrant la figure, elles se tenaient très droites. Il les lissait souvent
avec ses doigts et elles étaient si longues que, parfois, il les faisait passer
autour de ses oreilles ! Il disait même que, de temps en temps, il lui
arrivait d’être obligé de les rogner un peu. S’étant livré à de savants
calculs, il répétait « Ah ! Mon ami ! Si je n’en avais pas
coupé ? Elles auraient maintenant 7,50 m de long ! » Ce qui
effectivement eut été plutôt gênant…
Dans sa jeunesse il avait courtisé une aguichante parisienne
venue passer quelques temps chez une tante qui demeurait au village voisin,
dans une petite maison isolée surplombant la route. C’est là qu’il passait ses
dimanches.
Or un jour, ayant “oublié” de renter le lundi matin, il
aperçut sa mère qui venait le relancer. C’était une femme qui ne badinait pas
avec les principes et elle se doutait bien du lieu où il se trouvait. Tandis
qu’à pied, elle suivait les méandres de la route, notre amoureux, passant par
l’arrière de la maison et coupant ensuite à travers champs, regagna prestement
son travail. Quand sa mère revint, il était bien affairé et, très décontracté,
il lui demanda d’où elle venait ainsi !
Jamais la brave femme ne comprit comment son gredin de fils
avait pu se tirer de cette situation…
MADAME COGNAC
A l’automne 1917, Forcey n’avait sans doute jamais connue
une pareille animation : camions, voitures légères, motos-sidecars
passaient en trombe dans la poussière et le fracas des moteurs. Le pays en
effet servait de cantonnement aux Américains qui logeaient chez l’habitant. Ces
grands gaillards en kaki étaient heureux de fraterniser avec nous, jeunes de 15
ans qui étions émerveillés par tout cet imprévu. Nous les invitions chez nos
parents. Ils étaient très friands de tartes aux mirabelles mais surtout ils
appréciaient l’eau-de-vie de prunes que chaque ménage pouvait distiller
librement en ce temps-là.
Au bout de la rue, un peu isolée, était la maison de “La
Julia”. Les soldats américains s’y retrouvaient, parlant haut, fumant beaucoup
et dégustant, à longueur de journée, cette bonne eau-de-vie du pays qu’ils
avaient baptisée “Cognac” ; ils avaient d’ailleurs surnommé la Julia
“Madame Cognac” ! Beaucoup d’entre eux ne ressortaient de chez elle qu’en
titubant, ce qui, bien sûr ne plaisait guère aux officiers.
Et un beau matin, en allant rendre visite à nos amis
américains cantonnés dans une maison située en face de chez Julia, nous vîmes
une sentinelle qui, fusil sur l’épaule, faisait les cent pas dans la rue.
Devant notre étonnement l’un des Américains nous montra une pancarte apposée
sur la porte de la Julia “NO
ADMITTANCE FOR SOLDIERS” et nous traduisit “Consigné” !
Justement “Madame Cognac” sortait de sa maison à cet
instant. Grande femme osseuse, cheveux pendants et teint couperosé – elle ne
manquait pas de trinquer avec les invités. Voyant la pancarte elle resta un
instant interloquée puis, rentra précipitamment chez elle. Et, les jours
suivants, les soldats ivres et faisant de grands gestes, continuaient leurs
marches zigzagantes dans les rues du village… !
L’accueillante Madame Cognac avait ouvert sa fenêtre donnant
sur l’arrière de la maison. Les américains n’avaient qu’à sauter la clôture du
jardin, lin des yeux de la sentinelle…
Nos soldats partirent un beau matin. Du seuil de sa porte,
la Julia, plus ivre que jamais, leur faisait de grands gestes d’adieu. Elle ne
pouvait se douter que nombre de ses clients ne reverraient jamais leur
Californie natale…
CHANTRE ET BEDEAU
Le voisin Roché, sabotier de son était, était aussi chantre
à l’église et malgré ses 70 ans sonnés, il s’en tirait fort bien. Le
sacristain, Auguste Jeanny, dit “Chambord”, brave homme un peu effacé, était
forgeron. De par ses fonctions de “bedeau” c’était lui qui distribuait le pain
bénit du dimanche.
Mais le chantre-sabotier roché le jalousait et le
haïssait : « Après ma mort, disait-il, je vais monter à la grande
échelle conduisant au Paradis. Bien sûr St Pierre, avec ses grosses clés en garde
la porte. En me voyant gravie les derniers échelons, il va tout de suite
m’accueillir en disant – « Ah ! Vous voici, Monsieur Roché ! »
Et, m’ouvrant la grande porte – « Entez vite, je vous
attendais ! » Je vais aussitôt lui demander – « Chambord est-il
là ? » Il va me répondre – « Mais oui, tu le vois, n’est-ce
pas ! Il est assis tout là-bas, dans le fond ! » Mais je vais
lui dire – « Fous-le dehors ! Où je n’entre pas !! » – «
Et pourquoi ? » me demandera St Pierre. – « Parce que
Chambord a mangé du pain bénit aussi gros qu’une maison !!! »
Il faut préciser que lorsque tous les assistants avaient été
servis et que le “chantier” avait été détourné à l’intention de celui qui
offrirait le pain du dimanche suivant, le pain bénit restant était pour le
sacristain qui, bien sûr, le mangeait. Pour Roché, cela ressemblait à un grave
péché, d’où son irascible courroux et, sans doute aussi sa terrible jalousie à
l’égard du pauvre Chambord.
PAS DE GOUTTE !
Dans notre vallée du Rognon, cette année-là, l’hiver avait
été particulièrement rigoureux. Février se terminait ; la neige avait
presque disparu et le soleil était déjà chaud. Sur les routes enfin dégagées,
la circulation avait repris. Ce matin-là, il avait encore un peu gelé, de cette
gelée blanche qui décore de givre arbres et vallons. Après cette longue période
d’inactivité, l’atelier de cycles reprenait vie.
Vers les 10 heures arrive un vieux client du village voisin.
Garde-forestier retraité, il avait conservé son antique vélo “Labor” au double
cadre de grandes roues de 700. Après avoir détaillé les réparations à
effectuer, pneu arrière à changer, freins, câbles à remplacer, notre Père
Geoffroy se chauffait près du vieux fourneau “Farnecourt” chargé de rondins de
charme bien sec en me regardant travailler. Chacun connaissait son “péché
mignon”. « Père Geoffroy ! Vous boirez bien une petite goutte par ce
temps frisquet !? » - « Oh non ! Monsieur Marcel ! Pas
d’alcool ! Jamais d’alcool ! Mais, un “ptit marc”, si vous
voulez… »
Le brave homme, né en pays vignoble de la région de Coiffy,
ne pensait jamais qu’un “ptit marc” pouvait tout de même être, aussi, de
l’alcool ! Il est mort à plus de 85 ans ! Le vieux “Labor” a fini à
la ferraille….
Souvenirs contés par Monsieur Favard, retrouvés dans les
archives de mon parrain l’abbé Jean D. Bonnard
UN GOUTER AU CIDRE A
ESTISSAC (Aube)
Dans les années 50, mon frère et moi avions l’habitude d’inviter
nos amis, une ou deux fois l’an, pendant les vacances.
Avec l’autorisation de nos parents, nous nous réunissions
pour goûter à Estissac, dans la maison de notre grand-mère qui, âgée alors de
plus de 80 ans, vivait presque en permanence avec nous à Troyes.
Nous partions à bicyclette avec nos quelques amis de Troyes et retrouvions, à
Estissac, ceux qui vivaient aux alentours.
Nous avions généralement la permission d’ouvrir quelques
bouteilles de cidre bouché pour accompagner les tartes aux fruits que j’avais
confectionnées. C’était une époque où, à la campagne, chacun faisait “son”
cidre.
« Alain, tu pourras prendre le cidre à la cave, sur le
porte-bouteilles, côté gauche. » avait suggéré maman…
Il faisait beau et chaud. Nous levons nos verres à notre
jeunesse, à l’été et au plaisir de bavarder entre amis.
« Dis-donc, ton cidre me donne l’impression d’être du
vin blanc ?! Et même du bon vin blanc !
-Exact ! Excellent vin bouché ! »
Je regarde mon frère à la dérobée, d’un air interrogateur et
quelque peu inquiet. De son visage rond au sourire satisfait, se dégage un “je
ne sais quoi” d’énigmatique.
De retour à Troyes, je lui demande des explications
« Eh oui, quoi, je me suis trompé ! Devant le
porte-bouteilles, je ne me suis plus rappelé s’il fallait prendre le cidre à
droite ou à gauche !
-De toute façon il faut le dire à maman
-Oui, mais attends le souper, quand papa sera
là ! »
….
« Votre goûter a-t-il été réussi ? »
s’informa-t-on au cours du repas
-« Oui, épatant, merci… Mais, voilà… On doit avouer
quelque chose. »
Le silence se fait pesant autour de la table
familiale ;
« Et bien ! dit Alain, je me suis trompé de côté
en me servant sur le porte-bouteilles ! Et en fait, c’était du vin blanc
bouché que nous avons bu… il faut dire qu’il était excellent ! »
« Ah ! Ah ! Ah ! T’en as fait une
belle ! répondit mon père en s’esclaffant. Mais, vous avez bu le “vin des
Porteurs” ! Cela fait bien 15 ans que ta grand-mère l’avait mis de côté
pour le jour de son enterrement ! Je me disais toujours qu’il faudrait
mieux le boire, ce vin, car ta grand-mère est solide au poste et il finira par
retomber en enfance ! Mais, à chaque fois que j’ai abordé le sujet, je me
suis attiré les foudres et de ta mère et de ta grand-mère !... »
Grande femme sèche ma grand-mère étaient restée de marbre.
Elle avait pris son air altier et serrait ses lèvres minces. Mais, ses yeux
exprimèrent un “je ne sais quoi” d’énigmatique. C’était un sourire, certes,
tout comme son petit-fils… mais, en forme de bravade.
Souvenirs de Mme Gorget
d’Estissac
LES SONNEURS DE
CLESLES
Un bail passé devant notaire au XVIIIe siècle à Saint-Juste (Marne) nous en apprend un peu plus :
Fait le 19 octobre par Paul et Jean Millard, tous deux marguilliers en charge
de l’œuvre et fabrique de Clesles, à Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude
Brodest, pendant 3 ou 6 années, moyennant 20 livres par année. Par lequel bail
Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude Brodest s’engagent et s’obligent
solidairement à sonner, carillonner les cloches dépendantes de l’église, toutes
les veilles de fêtes solennelles à midi et le soir et tous les jours de fête et
dimanches pendant les processions qui se feront en la-dite église en la manière
accoutumée, comme aussi carillonner les-dits jours de fêtes solennelle à midi
et le matin et à sonner tout pareillement les premiers coups de Messes et la
Passion qui se diront dans la-dite église pendant les-dits jours de fêtes et
dimanches et ce pendant 3 ou 6 années consécutives au choix des parties jà
commencer à la Saint Remi (1er octobre). Seront tenus les-dits
sonneurs à sonner tant pour les morts, messes d’aubaines qu’autres sonneries
quelconques. Outre les 20 livres, il leur sera payé le prix accoutumé.
Fait à St Just le 19 octobre 1741. Signé à la minute : Etude Maître Jean,
notaire, Nicolas Lefèvre, Denis Lefèvre et Claude Brodest et les deux témoins
accoutumés.
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