À partir de l’époque gallo‑romaine (52 av. J.-C. / 476 ap.
J.-C.), la Gaule était divisée en pagi. Sous les Carolingiens (750 – Xe
siècle), Chaource faisait partie du Pagus Tornodensoris (relevant initialement
de la Civitas des Lingons), tout comme la plupart des villages compris dans
l’actuel canton de Chaource.
La plus ancienne mention de Chaource est relevée en 878 sous
la forme « Cadusia ». D’après Lafitte‑Houssat (Origines des noms de localités
dans l’Aube, 1945), il s’agirait d’un nom de formation gallo‑romaine (Iᵉʳ
siècle av. J.-C. – Iᵉʳ siècle ap. J.-C.) formé sur Catus (bataille), l’adjectif
catussa (batailleuse) étant devenu le nom de famille latin ca(t)ussia, à
l’origine du nom de Chaource. Le nom primitif s’est transformé au cours des
âges :
Caduscia (897) ; Cadussia (1171) ; Chaorsia (1179) ; Chaorse
(1197) ; Chaorsa (1209) ; Chaoursia et Quaoursia (1228) ; Chaoursia (1256‑1270)
; Chaourse (1308).
Il est intéressant de constater que cette dépendance
ancienne n’avait pas totalement disparu à la veille de la Révolution française
: la paroisse de Chaource faisait encore partie de l’archidiaconé de
Saint‑Vinnemer, près de Tanlay dans l’Yonne. Bâti sur un marais asséché, le
village possédait dès 854 une église en torchis et en chaume. Un château fut
édifié sur l’emplacement actuel de la place du Berle : ce n’était alors qu’une
tour de bois entourée de palissades et de remblais.
Au XIIᵉ siècle, les habitants de Chaource dépendaient des
comtes de Champagne et des abbés de Montiéramey.
À l’époque des comtes
de Champagne (878‑1285)
Il faut attendre le IXᵉ siècle pour trouver les premières
mentions fiables de Chaource. À cette époque, le roi carolingien Charles le
Chauve (843‑877), affaibli face à une aristocratie turbulente, doit se
concilier les féodaux remuants par des concessions territoriales. C’est ainsi
qu’en 878, il donne à son fidèle compagnon Robert sa villa de Cadusia,
c’est‑à‑dire la châtellenie de Chaource, avec tout ce qui en dépend : esclaves
des deux sexes, bois, prés et eaux.
Entre 879 et 886, ce comte Robert en fait don à l’abbaye
bénédictine de Montiéramey, au sud du lac d’Orient. La châtellenie dépend alors
de deux seigneurs : le comte de Champagne et l’abbé de Montiéramey.
En 1165, le comte Henri Ier le Libéral accorde diverses
franchises aux habitants de Chaource et de Metz‑Robert. La charte, d’une grande
richesse, précise les exemptions, les droits, les amendes réduites, la liberté
de circulation, et même les conditions dans lesquelles un seigneur peut récupérer
un serf réfugié dans la ville :
« Moi, Henri, Comte
palatin de Troyes, je fais savoir à ceux qui sont présents et à venir, que j’ai
fait la convention suivante avec les hommes demeurant à Chaource et à
Metz‑Robert : tous les habitants verseront chaque année, à la Saint‑Remi, une
mine d’avoine et 12 deniers à moi et à l’abbé du monastère de Montieramey. De
plus, j’ai donné aux dits hommes la liberté de demeurer francs de taille et de
toute autre imposition, et de n’acquitter ni péage, ni tonlieu qui soit mien
sur ma terre ; de plus, ils ne répondront ni à l’ost, ni à la chevauchée si je
n’y suis pas présent moi‑même ou si quelqu’un de ma maison ne les conduit pas,
et ils ne seront pas forcés de se rendre à l’appel de mes prévôts s’ils ne
peuvent être rentrés le même jour dans leurs maisons. Une amende de 60 sous
sera limitée à 5 sous et celle de 5 sous sera châtiée par 4 deniers. J’ai
concédé de plus, aux hommes de ladite ville que celui qui voudra s’en aller
après avoir vendu ses maisons et ses gages et ses autres biens propres puisse
partir tranquillement. Ensuite je veux qu’on sache que si l’un des hommes entre
les soldats des châtelains de Troyes, Isle, Saint‑Florentin, Ervy, Chacenay,
Chappes, demeure dans ladite ville et si son seigneur a prouvé par le serment
de deux hommes d’armes et de quatre autres prud’hommes dans la ville même qu’il
est son homme de corps, qu’il reprenne celui‑ci tranquillement, sans
contestation juridique ni combat, et qu’il l’emmène hors de la ville. C’est
pourquoi j’ai fait le pacte suivant, que ces conventions qui existeront dans
ladite ville seront observées pour tous par moi et mes héritiers fermement et
perpétuellement. Et pour dire que ces choses restent connues et soient tenues
inébranlablement après qu’elles furent notées sur ces lettres, je les ai
rendues fermes et stables par l’impression de mon sceau. »
Furent présents à cet accord : Monseigneur Anceau de
Trainel, Guillaume le maréchal, Temvert de Ternantis, Artaud, Guibert de Bar,
Jean de Prunay, Philippe Banceu et Jean de Crisco, alors prévôts de Chaource.
Fait à Troyes l’année de l’Incarnation du Verbe 1165. Donné
par la main d’Étienne, chancelier, écrit par Guillaume.
En 1177, Henri le Libéral et l’abbé de Montiéramey déclarent
avoir fondé une ville neuve à Chaource et à Metz‑Robert. Ils précisent les
droits de l’abbaye, notamment celui d’avoir seul des fours. Tout ce que le
comte possède dans ces lieux étant tenu en fief de l’abbaye, les fours et les
maisons de celle‑ci sont exempts de la justice des prévôts de Chaource, ainsi
que leur domesticité. Les revenus non liés à la justice se partagent par
moitié. Le comte ne peut céder sa part de seigneurie à d’autres qu’à l’abbaye.
Les conventions de 1165 sont reprises pour les hommes des châtellenies d’Isle
et de Troyes demeurant à Chaource et à Metz‑Robert.
Chaource est alors le chef‑lieu d’une châtellenie mouvant de
la tour de Troyes : lorsque Chaource eut des barons, ceux‑ci, vassaux immédiats
du roi, devaient foi et hommage à Troyes. La châtellenie comprenait quatorze
communes : Chaource, Balnot, Chaserey, Chesley, Cussangy, Étourvy, Lagesse, Les
Granges, Les Maisons, Metz‑Robert, Pargues, Vallières, Villiers‑le‑Bois, ainsi
qu’Arthonnay et la moitié de Thorey dans l’Yonne.
En 1205, Blanche de Navarre, comtesse de Troyes, conclut
avec l’abbé de Montiéramey une convention pour l’établissement de moulins à
Chaource, financés pour moitié par chaque partie, avec des droits de pêche
partagés. Au début du XIIIᵉ siècle, l’art ogival se diffuse dans les campagnes
: l’église primitive de Chaource est édifiée, le chœur relevant de l’abbaye en
tant que décimateur, les nefs étant à la charge de la population. À la même
époque est construit le grenier aux moines, vaste bâtiment aux murs de pierre
de 1,10 m d’épaisseur, soutenus par sept contreforts et surmontés d’une
corniche à modillons.
En mars 1223, le comte Thibaud IV, en échange des biens que
l’abbaye de Montiéramey possédait à Chemin (commune de Villeneuve‑au‑Chemin,
dans le pays d’Othe), lui céda sa part de finage de Chaource et de Metz‑Robert.
Dès lors, l’abbaye en devint l’unique détentrice. Il lui accorda également une
redevance de quatre muids d’avoine sur les blés qu’il possédait à Chaource et à
Metz‑Robert, à prélever sur ses terrages ou, si l’abbaye le préférait, sur ses
coutumes (redevances perçues sur les denrées vendues dans la seigneurie).
On ignore la date exacte de construction du château fort,
probablement au XIIIᵉ siècle, mais il est possible qu’il existât un premier
édifice en bois, construit par le comte Robert à la fin du IXᵉ siècle. Le
château devait être de vastes dimensions puisqu’il comptait : un donjon, des
logements, une chapelle placée sous le vocable de Saint‑Nicolas, et huit tours
flanquaient l’ensemble.
Voir l'article : les Comtes de Champagne
Chaource, possession royale (1285‑1328)
Le dernier comte de Champagne, Henri III, époux de Blanche
d’Artois, meurt en 1274 sans héritier mâle et ne laisse qu’une fille, Jeanne,
née le 14 janvier 1273 à Bar‑sur‑Seine. Par un traité conclu en mai 1275 avec
son cousin, le roi Philippe III, Blanche d’Artois lui remet ses droits de
régence jusqu’à la majorité de sa fille, qu’elle promet en mariage au second
fils du roi. Par précaution, Philippe III exige que l’enfant, qui n’a pas
encore trois ans, soit élevée à la cour avec ses propres enfants. Le 16 août
1284, on célèbre ainsi les noces de Jeanne de Navarre, comtesse de Champagne,
âgée de douze ans, avec Philippe de France, seize ans, son frère aîné étant
décédé en 1276.
À la mort de Philippe le Hardi, le 5 novembre 1285, son fils
Philippe IV, dit le Bel, époux de Jeanne, monte sur le trône. Le comté de
Champagne est alors rattaché au royaume de France, et avec lui la baronnie de
Chaource.
À cette époque, un épisode tragique secoue la région. Si les
comtes de Champagne s’étaient montrés relativement favorables envers les
communautés juives, la politique royale est tout autre, sous la pression
croissante des Frères Prêcheurs et des milieux populaires. En 1288, on dépose
le cadavre d’un enfant dans la maison d’Isaac Châtelain, notable juif de
Troyes, pendant la Pâque juive. Accusé de crime rituel et d’hérésie, Isaac
Châtelain et toute sa famille sont conduits au bûcher le samedi 24 avril 1288,
avec d’autres personnalités juives de Champagne. Parmi elles se trouve Haïm (ou
Hagin) de Chaource, membre de la communauté de Troyes mais originaire du
village, où il possédait des biens confisqués puis vendus 37 livres. Il semble
qu’il se soit enfui à Chaource au début de l’affaire, mais les comptes de
Champagne indiquent qu’il fut ramené à Troyes par l’autorité locale. Son
supplice fut aggravé : on le fit mourir à petit feu, et « au milieu des flammes,
il huchait Dieu menu et souvent ».
Sous Philippe le Bel, Chaource envoie deux députés au
parlement chargé de juger les Templiers à Tours en 1308. Pour financer la
guerre contre les Flamands en 1314, la prévôté de Chaource est imposée pour 84
livres, 18 sols et 6 deniers. Le village accueille également le roi Philippe V
le Long en 1319 : un acte de donation d’un fossé et de maisons de tanneurs à
Troyes, au profit des dominicains, est daté de Chaource en novembre de cette
année. Son frère et successeur, Charles IV le Bel, se rend lui aussi à Chaource
en juillet 1322 et en juillet 1324.
Sous l’autorité des
ducs de Bourgogne
Chaource sort du domaine royal en 1328 pour être donnée à
Eudes IV, duc de Bourgogne, lors de son mariage avec Jeanne, fille du roi Philippe
le Long. Pour mettre fin aux revendications des filles de Philippe le Long, qui
réclamaient certains biens ayant appartenu en propre à leur père, Philippe de
Valois leur assigne des revenus ailleurs, notamment 3 333 livres sur les
châtellenies de Villemaur, Chaource, Isle, Vauchassis et Payns. C’est un moyen
d’action considérable pour les ducs en Champagne méridionale, renforcé plus
tard par la possession du comté de Bar‑sur‑Seine (1435‑1475) et par les biens
attribués à leurs fidèles — comme Les Riceys à Nicolas Rollin. L’ensemble
rappelle d’ailleurs l’origine bourguignonne du comté de Troyes.
Ces biens passent ensuite successivement dans les mains des
descendants du duc de Bourgogne, devenus comtes de Nevers, puis par alliances
dans les maisons de Foix, de Clèves et de Bourbon‑Condé. En 1328, plusieurs
tours du château de Chaource sont occupées par Messire Jean de Mussy,
chevalier, son fils Jean et plusieurs autres.
Sous Marguerite de Bourgogne, veuve de Louis, comte de
Flandre, des réparations sont effectuées en 1362‑1363 : à la lanterne au‑dessus
de la porte « où l’on guette par jour », à la chapelle et à la galerie. Nous
sommes alors en pleine guerre de Cent Ans, et des bandes armées ravagent la
Champagne. En juin 1363, alors que les « Bertons » (Anglais) sont à
Villiers‑le‑Bois, on installe « une noiz neuve en une des arbalètes du dit
châtel » et l’on dépense « un quarteron de colle à coler viretons et saiettes
».
Peu à peu, les habitants de Chaource s’affranchissent de la
tutelle seigneuriale et obtiennent des privilèges. Le 11 janvier 1374, Jean
Paaillon, écuyer et bailli de la comtesse de Bourgogne, reconnaît aux habitants
le droit de n’être emprisonnés au civil que pour dette royale.
En 1388 la duchesse de Bourgogne séjourne au château
de Chaource, on payait 7 sous 6 deniers à « Jehan
Perriquet demorant à Troie pour son salaire et despens de luy et de son cheval
d’avoir conduire et guidé les queux et la cuisine de Madame la Duchesse de
Bourgogne quand elle fut dernièrement à Troies, dès le dit Troies et jusqu’à
Chaource par nuit pour ce que les dicts queux ne savaient le chemin par les
bois ducit Chaource et l’on avait rapporté pour 6 sols, 8 deniers tournois, une
panerée de poires de calloel achettée au marché de Troies pour ma dicte dame,
pour porter à Chaource avec Madame quand elle fut audict Chaource. » Quant
au jeune veilleur qui grelottait en haut de la tour du guet, un soir d’hiver,
la fille du seigneur émue de compassion pour ce pauvre garçon transi lui
apporta une chaufferette et du vin chaud.
Vers cette époque, le barbier qui venait de Chaource
pour barber et soigner les lépreux de Troyes recevait 30 sous tournois par an.
Pendant la guerre de cent ans, Chaource eut à soutenir
un siège contre les Anglais. La région étant située aux confins de la Champagne
et de la Bourgogne fut en effet, plusieurs fois ravagée par des bandes armées.
Le 8 janvier 1423, les commissaires nommés par le roi
d’Angleterre Henri V, prétendant au trône de France, ordonnèrent de lever une
aide de 5470 livres tournois sur les châtellenies de St Florentin, Ervy,
Bar-sur-Seine, Vendeuvre, Chacenay, Traînel, Chaource et Jully mais Chaource ne
voulut rien payer, étant au duc de Bourgogne.
Le 27 novembre 1441, le seigneur de Chaource, Charles
de Bourgogne, Comte de Nevers et de Rethel, adressa un mandement au gouverneur
de ses terres de Champagne, à son bailli d’Isle et au capitaine de Chaource. Il
a été informé que son « chastel et place
de Chaource est petitement et faiblement emparé et fortifié et sont les fossés
plains de terre et ordure tellememt que l’on peult aysément aller jusques au
pied du mur ». Ils devront sans délai contraindre tous les habitants à y
faire les réparations nécessaires en toute diligence. Les officiers du Seigneur
devront faire curer chaque jour « les
fossés et parfondes sy bas que faire se pourra ». En cas de refus, ils
exerceront la contrainte par prise de corps.
Un peu plus tard, son frère Jean, duc de Brabant, qui lui
avait succédé comme comte de Nevers et seigneur de Chaource, écrivit une lettre
du même genre au seigneur de Praslin, son chambellan, et au seigneur de
Chesley, capitaine de Chaource. Il anticipait le refus des habitants de
participer aux réparations du château. Il reconnaissait leurs franchises, mais,
au lieu de leur demander leur concours en tant que seigneur — ce qui l’exposait
à un refus — il leur imposa ces travaux en sa qualité de lieutenant général du
roi. Une manière habile de contourner les privilèges locaux.
À la même époque, le 30 mai 1473, Charles d’Amboise, gouverneur
du pays de Champagne, envoyait de Troyes un mandement au capitaine de Chaource
pour ordonner les réparations nécessaires au château.
En 1479, un accord fut conclu pour délimiter les forêts de
Lagesse, Cussangy et Chaource. Il prévoyait également une transaction pour le
libre pâturage des bestiaux sur les finages respectifs. Chaque feu devait
verser un impôt annuel de 12 deniers pour bénéficier du bois (construction et
chauffage) et de la pâture.
De 1478 à 1515, la châtellenie de Chaource fut administrée
par des membres de la famille de Monstier, qui occupaient alors les charges de
prévôt et de capitaine de Chaource pour le compte de la puissante famille de
Nevers, seigneurs de Chaource et de toute la seigneurie d’Isle. Ils résidaient
au château fort de Chaource.
Le 3 juillet 1517, Emon de Gennes, écuyer, bailli d’Isle et
de Chaource pour la duchesse de Brabant, comtesse douairière de Nevers, tenant
ses assises à Chaource, autorisa les habitants à s’assembler pour délibérer de
leurs affaires et à nommer un procureur chargé de les représenter. C’est le
premier acte constitutif de la Communauté.
Aux XVe et XVIe siècles, la grande préoccupation des
Chaourçois concerne leurs droits dans la forêt : bois de construction, bois de
chauffage, pâture des porcs se nourrissant de glands et de faines.
L’accord de 1479 sur les forêts de Lagesse, Cussangy et
Chaource est d’ailleurs confirmé : libre pâturage et impôt de 12 deniers par
feu pour l’usage du bois et des pâtures.
En 1518, un procès fut engagé devant le bailliage de Troyes
entre deux habitants de Chaource, d’une part, et Charles de Monstier, Guillaume
de Montmorency, Jean Maunet — seigneurs de Cussangy — ainsi que les habitants
de Cussangy, d’autre part, au sujet des droits d’usage dans les bois. La
sentence du lieutenant général du bailliage, rendue le 8 mars 1518, donna
raison aux habitants de Chaource.
Le 5 avril 1519, une sentence du bailli de Troyes confirma
les Chaourçois dans leur droit de vaine pâture dans un bois du finage de
Cussangy, appelé bois de Chamoy.
Le 24 juin 1527, un accord fut conclu entre les Chaourçois
et les délégués d’Odet, comte de Foix et de Comminges, seigneur d’Isle et de
Chaource. Il y fut décidé que les vignes plantées depuis quarante ans
paieraient deux sols de censive, dont un au profit de l’abbé de Montiéramey.
Le 16 juillet 1533, une sentence de Jean de Mesgrigny,
prévôt de Troyes, mit fin à un différend entre François de Dreux, duc de
Nevers, comte de Rethel, seigneur d’Isle et de Chaource, et les habitants de
Chaource, au sujet des droits d’usage dans une portion de la forêt d’Isle. Les
habitants prétendaient tenir ces droits de la permission du feu seigneur de
Laval, époux de Claude de Foix, dame d’Isle et de Chaource. Ils furent déboutés
par cette sentence.
Enfin, une transaction fut passée le 20 janvier 1553 entre
le duc de Nevers, seigneur et baron de l’Isle et de Chaource, et les habitants
de Chaource, des Maisons, de Metz‑Robert et de Pargues, au sujet de leurs
droits dans la forêt. La commune était représentée par François Pithou,
François Chappuis et Guichar, licencié ès lois, avocat à Chaource.
Voici les principaux passages :
« Cette
transaction aux habitants de Chaource et faubourgs, les Maisons, Metz-Robert et
la Roque donne le droit de couper du bois pour arder (chauffer) maisonnées et
droits de pâturages pour mener paître et champoyer en tous temps et saisons de
l’an, toutes les bêtes tant grosses que menues et la quantité de 1283 arpents
et demi à ceux à prendre aux dits bois et forêts d’Isle et du côté de la ville
de Chaource entre le chemin d’Isle et du côté de la ville de Chaource entre le
chemin tirant au long des terres des Quennevins et les ventes de la Vendue
Fajot au pont et au ru Dampnot tirant droit au pont de Metz-Robert et du dit
pont tirant à mont droit la roque et au long des prairies et terres labourables
de Chaource. En retour, pour reconnaissance duquel droit et pâture, tous les
habitants et chacun d’eux promettent par ces présentes tant pour eux que pour
leurs successeurs habitants des dits lieux, payer et bailler pour chacun et à
toujours, au jour et terme de Saint Remy, 1er terme et paiement sera et écherra
au 1er jour d’octobre que l’on dira 1555 et ainsi d’an en an et de terme en
terme et à toujours et perpétuellement ».
Pargues, Les Maisons et Metz‑Robert faisaient partie de
cette transaction, car elles étaient alors des succursales de la paroisse de
Chaource. Cet accord donna plus tard naissance à la forêt syndicale de
Chaource, Metz‑Robert et Maisons‑les‑Chaource.
Dès la fin du XVe siècle, on estimait à 4 000 arpents — soit
près de 2 000 hectares — la superficie des terrains défrichés dans le
Chaourçois. Il est vraisemblable que la campagne autour de Chaource a pris à
cette époque son aspect bocager caractéristique : un paysage de terres et de
bois aux formes irrégulières, ponctué de nombreuses fermes installées dans des
replis de terrain.
On ne peut évoquer cette époque sans citer les principaux
membres de la famille de Monstier, prévôts et capitaines de Chaource,
administrant la châtellenie pour le compte de la puissante famille de Nevers.
Ils résidaient au château‑fort de Chaource. Il s’agit de Jean de Monstier
(1478‑1484), de Claude de Monstier (1493‑1510), puis de son frère Nicolas
(1512‑1515). Ces deux derniers avaient épousé les sœurs Jeanne et Jacqueline de
Laignes et possédaient en propre les seigneuries de Chesley, Étourvy, Cussangy,
Chavigny et d’autres lieux. Leur influence était considérable dans la région.
Rappelons que la chapelle Saint‑Georges de l’église de Chaource fut fondée au
début du XVIe siècle par la famille de Monstier, et que Nicolas fut le donateur
de la célèbre Mise au Tombeau de 1515.
Le 3 juillet 1517, Emon de Gennes, écuyer, bailli d’Isle (au
sud de Troyes) et de Chaource pour la duchesse de Brabant — Françoise d’Albret
d’Orval, comtesse douairière de Nevers — tenant ses assises à Chaource,
autorisa les habitants à s’assembler pour délibérer de leurs affaires et à
nommer un procureur pour les représenter. C’est le premier acte constitutif de
la Communauté.
Sous le règne de François Ier (1515‑1547), la France, et
notamment la Champagne, est menacée par la maison des Habsbourg, dont le
descendant est Charles Quint, petit‑fils de Marie de Bourgogne. En 1522, les
habitants adressèrent une requête au comte de Dreux et de Rethel,
lieutenant‑général du roi en Champagne, le priant de les délivrer des exactions
des gens de guerre et d’ordonner aux élus de Langres de rembourser le blé
fourni aux armées du roi, les suppliants ayant payé à la fois en nature et en
argent. Par ordonnance du 3 janvier 1523, le comte demanda une enquête sur ces
excès.
En 1525, craignant que le château ne suffise plus à les
protéger, les Chaourçois entreprirent d’entourer leur bourg de fossés et de
murailles. Pour cela, ils détournèrent le ru du Croc du Gré, qui passait à la
Boudarde et dans le ru central des fontaines, afin de le faire couler autour du
bourg, au nord. Le ru de Sainte‑Syr fut également détourné. Pour financer ces
travaux, un droit fut perçu sur les vins entrant à Chaource. Des gardes furent
installés aux portes de la ville et tous les tonneaux furent soumis à la jauge.
D’après les documents retrouvés, il entrait à Chaource entre 3 000 et 4 000
hectolitres de vin par an. Le recensement comptait 345 feux, chaque feu
représentant 4 à 5 habitants : la population avoisinait donc 1 500 personnes.
Chacun recevait environ 2 hectolitres de vin par an, soit un demi‑litre par
jour, adultes comme enfants.
Cette taxe sur les vins fut perçue en vertu de lettres
patentes de François Ier autorisant les habitants à lever, pendant dix ans, un
droit équivalant au quart du prix de vente au détail. Le roi renouvela ce droit
pour six ans par lettre du 27 février 1534, puis pour dix ans supplémentaires le
26 avril 1542.
En 1541, une inondation détruisit une partie des remparts.
En 1561, faute de moyens, la construction — jamais achevée — fut abandonnée.
Les remparts existants furent probablement démolis dans la dernière décennie du
XVIIIe siècle, la porte du Pont‑de‑Pierre ayant été détruite en 1825.
En 1561, une ordonnance royale imposa un droit de 5 sols par
muid de vin à l’entrée de chaque ville close. Les Chaourçois protestèrent
vivement, estimant injuste d’être classés parmi les villes imposées. À leur
demande, Mathieu de Cirey, élu de Langres, visita la ville pour déterminer si
Chaource devait être considérée comme close. En 1562, les élus de Langres
déclarèrent que Chaource n’était qu’une simple bourgade. Les habitants
demandèrent alors à être exonérés du droit d’entrée fixé par l’édit de 1561.
L’arrêt du Conseil du roi de 1568 leur donna raison.
La transaction du 20 janvier 1553 entre le duc de Nevers et
les habitants de Chaource, Les Maisons, Metz‑Robert et Pargues, au sujet des
droits forestiers, donna naissance à la forêt syndicale de Chaource,
Metz‑Robert et Maisons‑les‑Chaource.
En 1601, Chaource, considérée comme ville close, avait payé
81 écus 20 sols. L’arrêt du Conseil du roi de 1602 ordonna le remboursement des
sommes versées.
Les murailles comportaient quatre portes : Saint‑Jacques au
sud, la Lieutenance au nord, le Pont‑de‑Praslin à l’est et le Pont‑de‑Pierre à
l’ouest. Un dernier vestige subsiste dans la maison Bellot, côté ouest, dont la
façade extérieure conserve la forme d’une tour. Les remparts s’élevaient à
l’emplacement de l’actuelle rue des Remparts, du chemin du Moulin‑d’en‑Bas, du
chemin du Tour‑de‑Ville et de l’allée des Promenades. Un chemin de ronde,
encore visible à l’ouest, longeait ces remparts, probablement démolis dans la dernière
décennie du XVIIIe siècle. Les anciens fossés, en contrebas, sont aujourd’hui
transformés en jardins potagers.
Les fondations de l’ancienne porte Saint‑Jacques ont été
découvertes lors de travaux de voirie : leur épaisseur dépasse deux mètres.
Les guerres de
Religion (1562‑1598)
Notre région ne fut pas épargnée par les guerres de
Religion, qui virent les Français s’entretuer pendant près de trente ans.
Boutiot, dans son Histoire de Troyes et de la Champagne méridionale, en parle
abondamment.
Le parti de la Réforme était dirigé par la famille de
Châtillon : l’amiral de Coligny, le cardinal Odet de Châtillon et François
d’Andelot. Ce dernier possédait la terre et le château de Tanlay, dont la
seigneurie s’étendait sur une partie du Tonnerrois et sur plusieurs villages du
sud Chaourçois, dont Avreuil et Vanlay. Le cardinal, quant à lui, était abbé de
Molesmes et de Quincy, dont les domaines couvraient une grande partie des hauts
plateaux séparant les vallées de l’Armance et de l’Armançon, entre Chaource et
Tonnerre.
Chaource appartenait alors à François de Clèves, duc de
Nevers, fidèle au parti catholique. Les huguenots stationnés à Tanlay menaient
de fréquentes incursions dans la région. En 1567, ils s’abattirent sur Chaource
et ses environs, pillant plusieurs églises, notamment celles de Metz‑Robert,
Pont‑Belin et Cussangy. Les brigandages réapparurent : deux bandes organisées
profitaient de la faiblesse de l’autorité pour se livrer au pillage.
En septembre 1578, après avoir pillé plusieurs maisons de
gentilshommes des environs, la compagnie du sieur de Montfort entra de force à
Chaource, pillant et tuant quelques hommes. Elle assiégea ensuite le château où
se trouvaient Georgette de Malin, épouse de Jean de Monstier, seigneur de
Chesley, ainsi que les sieurs de Nicey et de Belan, ses neveux.
Pour entretenir une troupe de 27 cornettes de reîtres (8 100
hommes) et 20 enseignes de Suisses (6 000 hommes), les villes closes du
bailliage — dont Chaource — furent taxées par l’édit de juillet 1586 pour un
total de 13 510 écus.
En 1588, la Sainte‑Union, ou Ligue, dirigée par le duc de
Guise, tenait Troyes. Le nouveau conseil municipal était composé de ligueurs
fanatiques et intransigeants, parmi lesquels Nicole Guichard, avocat originaire
de Chaource, comptait parmi les plus virulents.
À cette époque, trois forces s’opposaient :
– le roi
Henri III et les « politiques », catholiques modérés ;
– Henri de
Guise et les Ligueurs ;
– Henri de
Navarre et les Réformés.
Bar‑sur‑Seine, alors à l’Union, avait une garnison troyenne
chargée d’empêcher les attaques des royaux de Chaource. Le 1er février, cette
garnison, revenant de Troyes, fut attaquée près de Rumilly par les hommes de
Blasy‑Villemorien, qui fut tué dans l’engagement. L’affaire fut vengée par une
course contre les gens de Bar, menée par le sieur de Balnot, qui fit des
prisonniers et s’empara de chevaux et de bestiaux.
En 1591, le marquis de Praslain, alors à Polisy, s’empara de
Bar‑sur‑Seine le jour même de ses noces. Les cuirs saisis dans les tanneries
furent estimés à 20 000 écus ; il en fit son profit et les fit conduire à
Chaource.
Vers la fin de 1592, Henri IV avait placé des gouverneurs et
des garnisons à Dixmont, Esnon et Turny, tandis que la Ligue occupait
Saint‑Florentin et Noyers, lançant des incursions vers Chaource, toujours tenue
par M. de Praslain.
En mars 1593, le duc de Nevers, partisan du roi, arriva à
Chaource. Il se dirigea vers Saint‑Florentin pour couper la route au duc de
Guise, puis marcha sur Chablis avec une troupe dont une partie provenait des
garnisons de Chaource, d’Ervy et de Saint‑Phal. Le duc de Guise refusa la
bataille malgré des effectifs supérieurs. Pendant que M. de Praslain rentrait à
Chaource, le 12 avril, M. de la Cipière et M. de la Madeleine de Ragny unirent
leurs forces pour déloger les ligueurs du château de Quinceront et du fief de
la Maison‑Rouge à Cussangy. Le premier fut démoli et une garnison fut laissée à
la Maison‑Rouge.
Le 25 février 1594, Montereau, Ervy, Chaource, Tonnerre,
Châteauvillain et Brienne tenaient pour le roi ; Troyes, Sens, Joigny,
Saint‑Florentin, Chablis, Auxerre, Châtillon et Vendeuvre tenaient pour la
Ligue. Troyes fit sa soumission en avril 1594. Le marquis de Praslain fut nommé
bailli de Troyes par Henri IV en récompense de ses loyaux services. Il avait
commandé neuf armées, assiégé et réduit cinquante‑trois villes, participé à
quarante‑sept batailles et combats, reçu vingt‑deux blessures, et ce pendant
quarante‑cinq années de service. Le 16 février 1601, il acheta la baronnie de
Chaource à Henriette de Clèves, duchesse de Nevers, pour 13 000 écus soleil.
L’insécurité régnait dans les campagnes. En 1594, les syndics
de Chaource, se rendant à Ervy pour toucher les arrérages de quelques rentes,
rencontrèrent une bande de pillards : l’un d’eux se fit voler deux écus et son
manteau, qui en valait quatre. Il demanda réparation, mais on lui opposa un
refus. En janvier 1595, sur douze enfants baptisés à Chaource, neuf étaient nés
de parents réfugiés de Lagesse et de Cussangy, fuyant les gens de guerre.
On remarque, à l’extérieur de l’église, dans l’angle
nord‑est, un buste formant fausse gargouille représentant un homme se
poignardant la poitrine, surmonté d’un phylactère sortant de la bouche d’un
démon portant l’inscription :
« Quant les pillards
auront pillyé, ung temps viendra que les pillards seront pillyés, Dieu y
provoyra. »
Il s’agit sans doute d’une allusion à l’un des saccages
évoqués plus haut, peut‑être ceux de 1567 ou 1578.
Lucien Coutant, historien du Barséquanais, rapporte en 1855
l’existence d’un atelier monétaire à Chaource à la fin du XVIe siècle. Les
coins retrouvés portent les millésimes 1578, 1579, 1580 et 1581. On peut en
déduire que, Troyes étant alors aux mains de la Ligue, le maréchal de Praslain,
fidèle au roi, ne pouvait plus utiliser l’Hôtel des Monnaies de Troyes pour
frapper les espèces nécessaires à l’entretien de ses troupes. Il obtint donc de
Henri III l’autorisation d’ouvrir un atelier temporaire dans un lieu sous sa
dépendance, et choisit naturellement Chaource. Cet atelier cessa d’exister dès
que Troyes reconnut Henri IV.
Avant la guerre de 1939‑1945, on pouvait encore voir, rue
des Roises, derrière une petite cour, une maison à auvent du XVe siècle qui,
selon la tradition, aurait servi d’atelier monétaire.
Chaource au XVIIᵉ
siècle
Avec l’avènement d’Henri IV sur le trône de France (1589),
la paix s’installe et la prospérité revient. En 1601, les terres de la
baronnie‑châtellenie de Chaource, toutes proches de Praslin, sont acquises par
le maréchal Charles de Choiseul‑Praslin auprès d’Henriette de Clèves, duchesse
de Nevers. Elles deviennent ensuite partie intégrante du marquisat de Praslin,
érigé en 1615.
En 1605, afin de faciliter et sécuriser les déplacements, le
chemin reliant Chaource à Troyes par la forêt d’Isle est élargi ; les habitants
sont autorisés à couper du bois pour ces travaux.
La plus ancienne gravure connue de Chaource date de 1609.
Vue depuis la route d’Ervy, elle représente la ville entourée de remparts, avec
plusieurs édifices importants : l’église à droite, le château à gauche, et au
centre l’hospice ou le collège. La porte Saint‑Pierre s’ouvre par un
pont‑levis. À l’extrême droite, on distingue un moulin à vent — dont seul
subsiste aujourd’hui le lieu‑dit — et, au fond, sur une butte, un groupe
d’habitations, peut‑être la butte de Montigny ou les hauteurs de Sainte‑Sure.
Cette vue est attribuée au peintre troyen Joachim Duviert, qui séjourna à
Chaource en 1609.
En 1610, Edme Lesecq, curé de Chaource et aumônier du roi,
fait partie des sept membres du clergé chargés de la rédaction des cahiers du
clergé.
Le 5 août 1614, à la suite des lettres du roi Louis XIII
convoquant les États Généraux, les habitants se réunissent devant Georges
Répond, bailli de Chaource, pour entendre la lecture des lettres royales et
procéder, dans l’auditoire du bailliage, à la nomination des délégués chargés
de rédiger le mémoire des plaintes et doléances.
Ces délégués, ainsi que ceux des villages dépendant de la
châtellenie — Pargues, Balnot‑la‑Grange, Villiers‑le‑Bois, Arthonnay, Thorey,
Étourvy, Chaserey, Vallières, Cussangy, La Jaisse, Chesley, Les Granges — se
réunissent à nouveau le 7 août pour établir une liste de doléances destinée au
bailliage de Troyes. Comme souvent à cette époque, ces doléances sont modérées
et limitées.
Voici les plus importantes :
« …
qu’il plaise à sa Majesté faire résider les ecclésiastiques en leurs bénéfices
pour faire en personne l’office qu’ilz sont tenuz faire, a penne de privation
de revenu de leurs dictz bénéfices qui sera apliqué à la restauration des
maisons presbitérales ou à la nourriture des pauvres.
Que
les ecclésiastiques n’auront justice que pour ce qui concerne les sainctz
sacremens et discipline ecclésiastique et que pour le surplus ilz seront tenuz
de respondre pardevant les juges des lieux en toutes matières civilles et
criminetlle.
Que
les étatz de judicature seront donnez à personnes ydoines et capables pour les
administrer selon l’ancienne coustume et seront réduictz au nombre qu’ilz
estoient durant le règne du Roy Loys douze et que en ce faisant la paulette
soit ostée.
Qu’il
plaise à sa Majesté de modérer les tailles qu’il lève sur son peuple à cause de
sa pauvreté.
Que
le prix du sel soir modéré… ».
Mais, en raison de l’opposition persistante entre les
trois ordres, les séances des États Généraux furent stériles : divergences
profondes, blocages, et finalement une séparation sans qu’aucune mesure
pratique ou utile n’ait été adoptée.
Selon les recherches de M. Piétresson de Saint‑Aubin,
Chaource aurait été, au XVIIᵉ siècle, le siège d’une élection particulière,
c’est‑à‑dire un tribunal chargé de juger les litiges relatifs aux impositions.
Cette élection, déjà citée en 1568, fut réunie à celle de Bar‑sur‑Aube entre
1678 et 1696.
Dans un registre couvrant les audiences du 24
septembre 1676 au 23 septembre 1678, on constate que les séances étaient peu
fréquentes : vingt‑sept en deux ans, tenues principalement le lundi, jour de
marché.
Les localités concernées correspondaient à peu près à
celles de la châtellenie de Chaource, auxquelles s’ajoutaient Lantages, Vougrey
et Villiers‑sous‑Praslin.
Les affaires traitées étaient modestes : contestations
mineures portant sur l’assiette ou la perception des impôts.
On doit à Albert Babeau la publication, dans
l’Annuaire de la Société Académique de l’Aube de 1886, du récit d’un voyage
effectué en 1646 par Nicolas François Baudot, sieur du Buisson et d’Abenay, en
Champagne méridionale.
Ce document, d’un très grand intérêt, décrit avec
précision les lieux traversés : Praslin, la rivière d’Amance, la ville
fortifiée de Chaource, son église, ses inscriptions funéraires et armoriées…
Voici quelques extraits :
« De
Pralin à Troyes, on compte sept lieues du pays et on y va par divers chemins, à
droite par les Bordes de Lantages à de là à Lille (Isle-Aumont) qui est le
chemin ordinaire traversant des bois, des prairies et des ruisseaux jusque à
Isle, marquisat de la maison de Nevers-Mantoue. A gauche on va par Chaource,
très grand bourg clos ou village qu’on dit baronnie et n’est pourtant que
chastellenie appartenant au marquis de Praslin. Arrivant à la porte de Praslin
qui est au septentrion, vous y voyez les armes de la ville qui est un chat et
un ours ou ourse. Un torrent en hyver passe par là qui vient de la vallée à
l’orient brumal de la ville où est le Clos Segray et roulant de là en ruisseau
par la partie septentrionale de la ville et par le château qui est au bout
occidental de la dite ville, grand et logeable, flanqué de 8 à 10 tours rondes
mais non habité. Il y a une chapellenie de Saint-Nicolas à la donation du
chastelain évaluée à 10l dans le poulier de Langres. Le fossé par derrière est
grand et plein d’eau. Les vassaux doivent tierce (la troisième gerbe) au
seigneur. Ce ruisseau du Clos Sergay (ru du Cros du Gré) sert aux tanneurs de
la ville mais il tarit en été. En temps qu’il court se rend et joint à la
fontaine ou fosse de la Duy qui est derrière le dit chasteau à l’occident de la
ville.
De
là, elle coule par la Roque, jolie maisonnette appartenant à la demoiselle de
Charley, du nom de Railly, fille de César de Railly et d’Antoinette de Colombey
et mère du nommé Sainte Maure qui est Ménisson de son propre nom.
De la
Roque, qui n’est qu’à un quart de lieue de Chaource, la Duy serpente sur la
droite et puis retourne sur la gauche, le long et au dessus du bois d’Isle et
de l’église des Loges-Margueron (secours de la paroisse d’Isle qui est très
grande et à trois lieues de là) qu’elle salue sur la rive droite et puis aussy
la maison des demoiselles de Mérobert, filles de Jean de Festuot, escuyer et de
damoiselle Jeanne de Nogent, dont l’ainée fut mariée, a deux filles et est veuve
du sieur Croisnier, éleu à Bar-sur-Seine. Laissant la dite duy qui n’est encore
qu’un bon ruisseau, proche de sa rive gauche l’église de Mérobert, secours
spirituel et aussy annexe temporelle de Chaource, la Duy passant entre cette
églises sur un haut à la gauche et la maison jadis dite de la croix et à
présent de Crosnier (Crogny) à la droite à travers d’une jolie vallée s’en va
au moulin de Palluau, à cause d’une maison bastie à un quart de lieue de là
dans les bois, un grand carré à 4 tourelles es 4 coins, logis bas, fossé tout
autour plein de l’eau des étangs qui sont là autour et dans des bois de deux
mille arpens de fustaye en coupes, réservés de ceux d’Isle par donation faite
du marquis duc de Nevers, au nommé Palluau, sieur intendant, avec faculté d’y
bastir maison forte. Il y a aussy des vignes qui font vin généreux un peu
couvert. Le tout vaut 7000l de rente au sieur de Palluau, petit-fils de
l’intendant et fils d’un conseiller au parlement de paris. Il porte … au
chevron de… chargé de trois roses de… »
« Et voilà quant à la Duy de Chaource, villette encore célèbre par les eaux acides d’une fontaine minérale qui est hors de la ville à la porte d’en haut et du costé du midi, que le sieur Parent, fort savant médecin de ceste ville, vante beaucoup et son néanmoins négligées.
De
Chaource est aussy le sieur Esnaut, médecin pratiquant à Paris. De ce même
endroit est originaire le sieur Dauphin escuyer ci-devant de M. le duc
d’Orléans et à présent du roy, et maistre d’hôtel de sa Majesté, ayant espousé une
niepce du sieur Bordier, greffier du Conseil et demeurant à Paris. Il vient de
Robert Dauphin qui avait une maison dans Chaource près de la porte St Jacques,
et ayant été bruslée es guertres civiles, la place en est occupée par M. George
Raymond advocat cy devant bailly de Chaource, ou en sa place le sieur Parent,
fils du médecin susdit. Un vieillard de 80 ans, chaoursien nommé Jean Munier
Parisot se souvient d’avoir vu enfant ce Robert Dauphin et qu’il avait un fils
sergent royal. Ils s’en allèrent à la guerre et n’en sont plus revenus à
Chaource. On dit à Paris qu’ils s’habituèrent à Calais, d’où puis après vint à
Paris, Dauphin qui fut homme bien fait, joueur de paume hantant les grands et
particulièrement ceux des Guise, et père de celuy-cy, vivant à présent. De
Chaource estoit aussi Amadis Jamyn ».
« Au milieu
de la ville, qui a quatre portes selon les quatre régions du monde, est la
halle, et tout devant l’église de Saint Jean-Baptiste, paroiciale du diocèse de
Langres, grande et belle. Au portail boréal du bout boréal ou de la croisée,
sur la porte est posée une table ou plaque de cuivre gravée de ces mots :
céans est inhumé noble homme Amadis Jamyn, secrétaire et lecteur ordinaire de
la chambre du roy, sr de Basly, lequel par testament du 24 mai 1591 a délaissé
aux habitants et communauté de Chaource, 12 cens escus sol pour faire la
fondation de cent escus de rente, etc… Sommairement il est dit que ce fut pour
chanter et prier Dieu en la chapelle du père dudit Jamyn, qui est en ladite
église du côté austral sans clôture ni marque quelconque, et aussy pour
entretenir principal, régens et 12 pauvres natifs du lieu escholiers au collège
de Chaource. Ou pareil tableau que celui cy doict estre avec ces morts :
Céans est le collège de Chaorce achepté et fondé par noble homme Amadis Jamun,
secrétaire et lecteur ordinaire de la chambre du roy, sr de Basly, et aussy les
portes, murailles et pavés de vile par les syndics de Chaorce, où il décéda le
12 février 1593. Et si le dit collège estoit ruiné, le fonds de ladite rente
sera employé à le rebastir. Ses armes sont une fasce chargée d’un léopard
lyonné ou lion passant ; en chef 3 roses et en poincte une oye ou
cane ; »
Le narrateur décrit ensuite plusieurs inscriptions
funéraires dont la superbe peinture murale située sur le mur ouest de la
chapelle st Georges, représentant la généalogie de la famille de Monstier,
connue par de nombreuses libéralités et donatrice de la célèbre mise au
tombeau.
Boutiot nous rapporte que le 5 février 1668, le roi
Louis XIV qui se rendait en Franche-Comté passa à Chaource, le Maire et les
échevins allèrent le saluer.
Chaource
au XVIIIᵉ siècle
La fin du règne de Louis XIV fut catastrophique et
peut être considérée comme l’une des périodes les plus sombres de notre
histoire. Les calamités naturelles provoquèrent famine et épidémies dans les
campagnes. En 1709, par exemple, la température descendit jusqu’à –20 °C durant
une période de gel continu qui dura de début janvier à mars.
Le château fort, déjà inhabité depuis 1646 comme
l’indique du Buisson‑Aubenay dans son récit de voyage, fut ensuite démoli,
n’ayant plus d’utilité militaire. Un document d’archives révèle qu’en 1732,
Claude‑Alexandre de Pons‑Rennepont, marquis de Praslin, baron de Chaource et
autres lieux, vendit au sieur Douynet, écuyer demeurant à La Roque, la charge
de démolir la tour de l’Étoupe. Quatre hommes — Nicolas Imbert, Pierre Hériot,
Nicolas Gouget, manouvriers à Chaource, et Nicolas Giblas, manouvrier au Charme
— y travaillèrent au début du mois de mai 1734. Le jour de la Saint‑Nicolas, un
coup de pioche fracassa un pot de terre dissimulé dans le mur, contenant un
certain nombre de pièces d’or frappées sous Louis XII, François Ier et Charles
IX. Les ouvriers s’en approprièrent le contenu.
Le bruit de la découverte, amplifié par les bavardages
et quelques vantardises, parvint aux oreilles du seigneur, qui adressa aussitôt
une requête à Pierre Pidansat, avocat en Parlement et bailli de Chaource, pour
qu’une information soit ouverte contre les ouvriers. Il obtint leur arrestation
et leur incarcération dans la prison de Chaource.
Lors des interrogatoires, ils déclarèrent avoir trouvé
un petit pot de terre, à peine plus gros qu’un œuf, contenant une centaine de
pièces d’or qu’ils s’étaient partagées. Mais le seigneur persista à affirmer
que la somme devait être bien plus importante et demanda leur transfert à la
prison de Troyes, estimant qu’ils ne diraient pas la vérité tant qu’ils
seraient jugés à Chaource.
L’intendant accéda à cette demande. À Troyes, un
nouvel interrogatoire confirma les déclarations précédentes. M. Pailliot,
subdélégué de Champagne, conclut dans une lettre à son supérieur : « … je doute que tout cela soit aussi
considérable que l’on s’est imaginé. »
L’affaire rebondit pourtant lorsqu’un nouveau
prétendant, Monseigneur l’évêque de Langres, s’interrogea sur une éventuelle
revendication de sa part. Le subdélégué consulta l’intendant, qui sollicita à
son tour les services compétents de Paris. La jurisprudence était claire :
les trésors se partagent par tiers entre
– le découvreur,
– le propriétaire du sol,
– le seigneur haut‑justicier.
La suite de l’affaire reste inconnue : les ouvriers
furent‑ils libérés ? Ont‑ils touché leur part ? Le marquis de Praslin et
l’évêque de Langres trouvèrent‑ils un accord ? Les archives restent muettes.
À la même époque, une série de procès fut engagée
contre les seigneurs de Chaource concernant la perception du droit de tierce ou
droit de douzième gerbe. En 1711, quelques habitants invoquèrent la Coutume de
Troyes (1509), dont l’article 51 déclarait les héritages de Champagne « francs
alleux », donc affranchis du droit de tierce. Une première sentence condamna
cette tentative, mais le sieur Douynet fit appel auprès du bailliage de Troyes,
lequel faute de production de titres par les seigneurs de Chaource, réforma le
29 juin 1724, la sentence initiale de 1711 et celle de 1716 qui en ordonnait
l’exécution.
L’affaire revint devant la justice en 1755, portée par
les deux seigneurs indivis de Chaource : M. Chauvelin, abbé de Montiéramey, et
le comte de Praslin. Ils exposèrent leurs droits dans un mémoire de 34 pages,
auquel répondirent Me Chastron, avocat, Me Thiesset, docteur en médecine à
Chaource, et plusieurs habitants.
L’arrêt du 26 août 1756 donna raison aux seigneurs,
confirmant leur droit de directe universelle sur tous les héritages de
Chaource, Pargues, Metz‑Robert et Les Maisons. Il fixait :
– pour les terres labourables : un
droit de tierce (douzième gerbe),
– pour les vignes : un cens de 2
sols par arpent,
– pour les prés : 4 deniers de cens
par arpent.
Le seigneur avait perdu beaucoup de son influence au
XVIIIᵉ siècle, mais conservait sa justice particulière, représentée par un
bailli, un lieutenant et un procureur fiscal. Théodore‑Edme‑Anne Le Tors,
avocat en Parlement, fut nommé bailli en 1775, en remplacement de Roger Parent.
Chaource relevait du bailliage et siège présidial de
Troyes, lui‑même dépendant du Parlement de Paris. Le bailliage, juridiction
civile et criminelle, pouvait être saisi par les habitants en cas de litige
avec la justice seigneuriale. Dans plusieurs affaires, il donna raison à la
communauté de Chaource.
À la fin de l’Ancien Régime, les impôts directs de la
paroisse s’élevaient à 6 359 livres, dont
– 2 450 pour la taille,
– 1 928 pour la capitation,
– 1 981 pour le quartier d’hiver.
Un rôle de la taille nous fournit de précieuses
indications sur les professions exercées alors par les habitants et sur la
valeur de leurs biens.
Contribuables et
professions au XVIIIᵉ siècle
Le rôle de la taille fournit un tableau très précis des
métiers exercés à Chaource à la veille de la Révolution, ainsi que de
l’évaluation de leurs biens ou de leur « industrie ». On y relève notamment :
– un perruquier (15 livres), un ancien chirurgien, un huissier royal (35 livres), un compagnon chapelier (40 livres), une sœur de l’hôpital (13 livres 6 sols 8 deniers), deux tisserands (40 livres), un vannier (50 livres), un avocat greffier au bailliage (néant), un avocat (néant), un boulanger (60 livres), le postillon aux lettres (néant), un tailleur d’habits (60 livres), un messager de Troyes à Chaource (néant), un médecin (néant), un avocat postulant (120 livres), un chirurgien (40 livres), un autre (100 livres), deux compagnons potiers de terre (38 et 40 livres), un boulanger‑aubergiste (80 livres), un marchand vinaigrier (70 livres), un tanneur‑corroyeur (60 livres), un cordonnier (50 livres), un marchand mercier (120 livres), le principal du collège (150 livres), le contrôleur des actes (150 livres), un couvreur en paille (50 livres), un mercier (130 livres), deux aubergistes (60 livres), un cordier (50 livres), deux compagnons maçons (40 livres), un compagnon cordonnier (33 livres 6 sols 8 deniers), un sergent piqueur (40 livres), un coutelier (12 livres 3 sols 8 deniers), un huissier (100 livres), un bonnetier (40 livres), le berger (20 livres); le sergent de ville, garde de la communauté (26 livres 13 sols 4 deniers), un huissier au Châtelet (50 livres), le geôlier (40 livres), un regrattier (60 livres), un receveur des aides (700 livres d’appointements), un buraliste‑cirier (10 livres + 40 livres de commerce)
On trouve également parmi les contribuables un substitut du
procureur du roi du bureau de Paris pour le département de Chaource, ainsi
qu’un avocat, ancien bailli.
Dans la liste des domestiques présents à Chaource en 1789,
on compte 50 employés pour 41 maîtres. Chaque domestique est taxé 1 livre
4 sols, soit un total de 60 livres pour ce rôle particulier.
La dîme et les
revenus ecclésiastiques
La dîme était perçue par le curé à hauteur de 140 livres,
plus un tiers des dîmes en grain et 90 livres en vin.
Mais le principal décimateur était l’abbé de Montiéramey,
Mgr de Saint‑Sauveur, évêque de Tulle, qui possédait :
– les 2/3 des grosses dîmes de Chaource, Metz‑Robert et Les Maisons (21ᵉ gerbe)
– le tiers des dîmes de vin de Chaource
– la moitié du droit de tierce (1 gerbe sur 12)
– les droits de cens sur les vignes (2 setiers par arpent)
– les droits sur les prés (4 deniers par arpent)
– le four banal
– 57 livres sur les boulangers
– le droit de la foire de Saint‑Luc
– 36 setiers (moitié froment, moitié avoine) dus par les religieux de Quincy
– 8 setiers d’avoine dus par le marquis de Praslin
Population et
territoire
Le recensement indique :
– 1789 : 312 feux et 1 322 habitants
Le territoire comptait 4 353 arpents (mesure de Paris), dont
:
– 3 060 de terres labourables
– 380 de prés
– 548 de bois
– 350 de vignes (environ 600 muids de vin par an)
(Les vignes ont aujourd’hui disparu.)
Activités économiques : Avant 1788, Chaource possédait :
– quelques filatures de laine entretenues par des fabricants de Troyes (disparues ensuite)
– une poterie importante
– des tuileries (La fête actuelle « La Ronde des Feux » perpétue la mémoire
des anciennes poteries.)
Chaource, riche en blé, fournissait Troyes en avoine, volaille, beurre et œufs. C’était un lieu de passage du bétail du Morvan destiné aux boucheries troyennes, ainsi qu’un gîte d’étape pour les troupes sur l’axe Troyes–Tonnerre. Un service régulier de messageries reliait Troyes et Chaource.
Le clergé
paroissial
La paroisse était desservie par :
– l’abbé Jobard, curé depuis 1777
– l’abbé Thomas Martinot,
vicaire, chargé des écarts : Metz‑Robert, Montchevreuil, Les Bruyères, La
Cordelière, La Bande
Les deux prêtres vivaient au
presbytère. Le curé versait 300 livres à son vicaire, plus le casuel, et lui
assurait logement et nourriture. Lui‑même ne recevait qu’une portion congrue,
les gros bénéfices allant à l’abbé de Montiéramey. Le curé tenait les registres
paroissiaux (baptêmes, mariages, sépultures) et devait annoncer au prône les
ordres de l’administration.
Familles nobles
présentes à Chaource en 1789
– Nicolas‑Jacques de Broë (né 1747), lieutenant du roi,
officier d’infanterie
– Jean‑Baptiste Barbuat de Maison‑Rouge et son fils
Jean‑Nicolas Duplessis de Maison‑Rouge (né 1755), écuyer, officier
d’infanterie, chevalier de Saint‑Lazare
– Frédéric‑François de Damoiseau (né 1748), capitaine au
régiment de Champagne, chevalier de Saint‑Louis, marié en 1788 à
Françoise‑Catherine Parent
– Marie‑Agnès de Damoiseau (née 1759)
– Roger‑Louis de Damoiseau (né 1761), lieutenant au régiment
de Champagne
– Louis‑Étienne de Damoiseau (né 1771), lieutenant au
régiment de Champagne
– Augustin‑Frédéric de Damoiseau (né 1763), prêtre, vicaire
général de Couserans (diocèse d’Auch)
Edmond Regnault de Beaucaron dans un de ses ouvrages
relate l’atmosphère de la vie bourgeoise à Chaource en cette fin du 18e
siècle :
« L’intimité
des veillées en fait tout le charme. Tantôt on se réunit dans le pittoresque
pignon bâti au XVe s. par nos ancêtres à l’angle de la place de Chaource,
tantôt dans leurs antiques constructions à galeries de bois appelées les
Allours bordant cette même place, tantôt dans leur propriété sise en la rue qui
porte notre nom de Beaucaron et est reconnaissable par son portail et son
pigeonnier, tantôt dans l’hôtel sis au coin de la rue de Beaucaron et de la rue
des Fontaines, garni de tapisseries verdures, précédé d’une cour à laquelle
donne accès une belle grille de fer forgé, toutes demeures habitée par les
Regnault de Beaucaron. C’est aussi chez les Raison, Rémond des Bruyères,
Cheurlin, Parent, Poinsot, de Barbuat, etc… il y a là des femmes aimables et
lettrées… »
Familles notables et
climat social à la veille de la Révolution
La famille Parent, attestée à Chaource dès le XVIᵉ siècle et
comptant parmi ses membres des baillis, maires, lieutenants au bailliage et
avocats, était représentée en 1789 par Nicolas Parent, né le 24 juin 1744,
avocat du roi à Troyes.
C’est lui qui fit construire en 1780, au lieu‑dit
Maison‑Rouge ou Vente des Cordeliers, le château de la Petite‑Cordelière,
aujourd’hui englobé dans le parc du château de la Cordelière, devenu le golf 18
trous du même nom.
On peut également citer :
– les Berthelin, commerçants aisés ;
– les Rémond, descendants de Pierre Rémond, seigneur des Bruyères, personnage au destin mouvementé sous Henri IV ;
À la fin du XVIIIᵉ siècle, chaque commune possédait au moins
un maçon. Plus la commune était importante, plus les métiers du bâtiment
étaient diversifiés : maçons, charpentiers, couvreurs, tailleurs de pierre,
vitriers, torcheurs, plâtriers.
À Chaource, on en comptait entre 25 et 30, signe d’une
activité soutenue.
La période révolutionnaire approchait, et le mécontentement populaire pouvait parfois dégénérer en actes violents. Un document de l’époque rapporte qu’Augé‑François Hibon de Bagny, receveur des Aides, fut tué d’un coup de fusil le 20 avril 1788, rue du Pont‑de‑Pierre, par Jean Parison, dit Saint‑Jean, laboureur à La Roque. Celui‑ci fut condamné le 1ᵉʳ juillet 1789 par le Parlement de Paris à être roué vif sur la place de Chaource, sentence qui ne fut finalement pas exécutée. Il s’agissait vraisemblablement d’un différend lié à la perception des impôts.
Le 15 août 1788, Philibert, 60 ans, sergent‑garde du marquis
de Praslain, seigneur de Chaource, fut retrouvé tué sur le finage de Chaource.
Pendant la
Révolution
Face à la crise financière et à l’impossibilité d’imposer
les réformes indispensables, le roi, par l’arrêt du Conseil du 5 juillet 1788
et l’édit du 2 août 1788, se résolut à convoquer les États Généraux pour le 1ᵉʳ
mai 1789. L’ordonnance du 27 décembre 1788 décida en outre le doublement de la
représentation du Tiers‑État.
Ces mesures furent accueillies avec enthousiasme par la communauté de Chaource qui, dès le 25 janvier 1789, avait rédigé une requête témoignant d’un esprit démocratique étonnamment moderne : elle demandait que toutes les classes sociales soient représentées à l’intérieur des trois ordres. Cette lettre est d’autant plus remarquable qu’elle est signée d’hommes de loi et de quelques marchands.
À la suite des lettres royales du 24 janvier 1789 fixant les
modalités d’élection, les communes furent appelées à rédiger leurs cahiers de
doléances et à élire leurs représentants chargés de les porter à l’assemblée
générale du bailliage de Troyes.
La communauté de Chaource se réunit le 11 mars 1789 à 8
heures, en assemblée électorale, dans l’auditoire du bailliage et baronnie de
Chaource, sous la présidence de Théodore‑Edme Le Tors, avocat en Parlement,
bailli, juge de police civile et criminelle, assisté de Charles Poinsot,
greffier ordinaire, en présence de Jacques‑Edme Regnault de Beaucaron, avocat
en Parlement, procureur fiscal.
Mais ce matin‑là, le sol était couvert de neige et la bise glaciale pénétrait dans l’auditoire, ouvert de toutes parts. Les habitants demandèrent donc à délibérer dans un lieu plus commode. Les autorités acceptèrent, et, après annonce au son du tambour, l’assemblée se transporta dans la salle basse de l’hôpital. Après plusieurs heures de discussions, le cahier de doléances, représentations et pétitions de la communauté fut rédigé et signé par 103 habitants. Ce cahier reprend des revendications que l’on retrouve dans la plupart des autres cahiers du royaume. Parmi les plus importantes, on peut citer :
« Que les
habitants de la ville de Chaource ne sont accablés d’impôts que parce que les
ministres et leurs agents, tant dans l’administration que dans les finances, ne
puissent être taxés que de leur consentement, ont insensiblement écarté ou
renversé tous les obstacles et augmenté jusqu’à l’excès, par l’effet de leur
seule volonté, la charger du peuple dont ils ont dissipé le produit ;
Que
pour s’assurer à l’avenir la jouissance d leurs biens, ils veulent et
entendent :
Qu’aux
Etats Généraux, il soit voté par tête et non autrement, sans quoi la justice rendue
par notre auguste Monarque au Tiers Etat en lui accordant autant de députés
qu’aux deux premiers ordres, deviendrait nulle et illusoire ;
Qu’il soit fait une constitution fixe et
stable qui assure les droits du Trône et ceux des sujets quant à la propriété
de leurs biens et à la sureté de leurs personnes ; qu’en conséquence on
supprime l’usage des lettres de cachet et les emprisonnements
arbitraires ;
Que
les ministres soient responsables et comptables de leur gestion aux Etats
Généraux ;
Que
l’état des municipalités soit fixé et déterminé, qu’elles soient rendues
électives et que l’on ne soit plus exposé à ces créations ou suppressions
réitérées d’offices municipaux ;
Qu’il
soit donné pouvoir aux députés aux Etat Généraux dans les conditions ci-dessus
et non autrement, de consentir à l’établissement ou prorogation des subsides
qu’ils jugeront indispensablement nécessaires aux besoins de l’Etat
rigoureusement démontrés, toutes dépenses inutiles préalablement retranchée,
pourvu toutefois que tous les impôts soient également et indistinctement
répartis entre tous les citoyens, sans privilège ni exception ;
Qu’il
soit statué que les contributions pour les grands chemins, ponts et autres
travaux publics, les casernements et logements des gens de guerre soient
supportés par tous les ordres de l’Etat ;
Les
dit habitants chargent leurs dits députés de représenter que la faveur de
l’agriculture, qui est d’une si grande ressource à l’Etat, exigerait que l’on
permît le rachat des droits seigneuriaux…
Enfin,
qu’il fut fait un sort convenable aux curés à portion congrue, dont le revenu
est notoirement insuffisant ».
Toutes des mesures dénotent un sens profond d’égalité et de
justice tout à l’honneur des Chaourçois et de leurs représentants.
Une autre doléance indique qu’il est demandé par les
habitants de la ville que les deniers payés pour l’impôt des corvées soient
employés à la confection d’une route de Tonner à Troyes par Chaource, de
manière que les contributions de ce genre soient avantageuses aux habitants.
Cette requête avait peu de temps auparavant fait l’objet d’un dossier spécifique
« Supplications et très
respectueuses remontrances faites au roi par les habitants de la ville de
Chaource en Champagne et des trois communautés composant le Chaourçois sur des
avantages de la direction par Chaource, d’un grande route de Tonnerre à Troyes »
dans lequel figurant en pièce justificative un rapport très circonstancié daté
du 8 décembre 1788 de l’ingénieur des Ponts et Chaussées au département de
Tonnerre. Celui-ci, après examen des avantages et des inconvénients des tracés
par Chaource et Ervy (les deux villes étant en concurrence) concluait :
« Si l’on voulait n’en ouvrir
qu’une, nous nous déciderions pour Chaource, en voici le motif : le chemin
sera plus court, plus facile à établir, plus solide, plus doux pour les
voitures, d’un entretien moins dispendieux. »
On retrouvait au bas de cette supplication les
signatures des représentants des trois ordres : les ecclésiastiques de
Chaource, le Marquis de Pons-Praslain seigneur de Chaource ; de Mauroy
seigneur de Montchevreuil ; de Bruni seigneur de Lagesse ; de
Damoiseau seigneur de la Bande ; les officiers municipaux de Chaource, les
représentants des communautés d’Isle-Aumont, Les loges-Margueron, Metz-Robert,
Lantages, Les Granges, Pargues, Les Maisons, Lagesse, Praslain, Cussangy,
Chesley, Vallières, Chaserey, Etourvy.
La construction de ladite route n’interviendra que
vers 1840 !
26 juillet 1789 Chaource dut prendre des mesures de
protection, le bruit s’étant propagé qu’une importante troupe de brigands ayant
quitté la capitale, se répandant dans les campagnes, pillant et brûlant sur son
passage. Cette affaire connue sous le nom de Grande Peur atteignit une bonne
partie du territoire et n’épargna pas Chaource qui vécut plusieurs jours sous
la hantise de l’arrivée des brigands.
Le 4 août l’Assemblée Nationale abolissait les
privilèges. Dans l’Observateur du 5 septembre 1789 on peut lire que Jacques
Barbuat de Maison Rouge, gentilhomme qui avait des opinions antipatriotiques,
avait à Chaource excité ses concitoyens en termes violents, à saccager la
maison du commandant de la milice bourgeoise, malgré les propos apaisant de son
fils. A la suite de cet incident, Barbuat fut arrêté et conduit dans les
prisons de Troyes jusqu’en février 1790.
27 novembre 1790 l’Assemblée Nationale décréta que les
évêques et les prêtres seraient tenus de prêter serment à la Constitution
civile du clergé, faute de quoi ils seraient déclarés démissionnaires et
remplacés. Sollicités d’appliquer la loi, le délai expirant fin janvier, les
abbés Jobard et Martinot déclarèrent le 3 février 1791en ces termes :
« Je
jure de remplir avec exactitude les fonctions de mon ministère, d’être fidèle à
la nation, à la loi et au roi, et de maintenir de tout mon pouvoir la
constitution décrétée par l’Assemblée Nationale et acceptée, sauf le spirituel,
entendant vivre et mourir dans la religion catholique apostolique et romaine,
conformément à l’article 37 du titre 1er du décret de l’Assemblée
Nationale du 12 juillet 1790 sanctionné par le roi le 24 août 1790 ».
voir l’article : prêtres jureurs et non jureurs dans l’Aube
Invasions
et occupations de 1814-1815
Les premières reconnaissances autrichiennes
apparaissent dans notre région dans les derniers jours de janvier 1814. À la
suite de la bataille de la Rothière (au sud de Brienne-le-Château) le 1er
février 1814 et du repli en bon ordre de Napoléon sur Troyes, Chaource fut
alors occupée par la division légère autrichienne (de l’armée de Bohème) du
général Ignace Hardegg qui installa son quartier général à Chaource le 2
février.
Toutefois, une interrogation subsiste, une pièce
d’archives nous précise que le 29 janvier, le Comte de Thorme, colonel des
hussards de Bara « après nombre de
menaces et après avoir forcé un habitant, membre du Conseil, à l’évader sous
peine d’être fusillé à son entrée dans le pays, a exigé la somme de 1256,96 francs
qui a été supporté par huit notables du pays ». Il semble donc que la
ville n’était pas encore occupée ; mais que faisait donc ce colonel à
Chaource ? S’agit-il d’un élément d’avant-garde qui aurait été capturé par
les partisans ? Les partisans sont signalés par le commandant Weil dans
son ouvrage sur la campagne de 1814 : « Dans
la journée du 3 février, un détachement du 1er corps de l’armée de
Bohême avait arrêté un homme du pays à Auxon, sous le soupçon d’espionnage,
mais tandis qu’on le conduisait dans la nuit du 3 au 4 au Général Comte Hardegg
à Chaource, soudain à la faveur des ténèbres, une bande de partisans utilisant
un terrain éminemment propre aux embuscades, s’était coulé silencieusement hors
des bois de Chaource, avait dispersé l’escorte à coups de fusils et délivré le
prisonnier ».
Sur ordres du général Schwarzenberg le 5 au soir, la
division légère de Hardegg lança un mouvement de reconnaissance dans les
environs de Chaource et de la forêt d’Aumont. Cette reconnaissance fut contrée
par les hommes de la Garde aux ordres du Maréchal Mortier et obligée de faire
retraite.
Les autrichiens évacuèrent vers le 25 février, suite
aux victoires de Champaubert, Montmirail, Montereau, l’armée des coalisés se
replia vers Chaumont. Mais, les autrichiens reviennent quelques jours plus
tard, suite à la retraite de Macdonald et Oudinot, accrochés à
Bar-sur-Aube !
Le 6 avril, Napoléon abdique sans conditions et le
même jour, un gouvernement provisoire appela au trône le Comte de Provence,
sous le nom de louis XVIII. Conséquemment, le 21 avril, à la suite d’une
proclamation émanent du nouveau sous-préfet relative à la restauration de la
Royauté, le Conseil municipal « arrête
à l’unanimité de ses membres, qu’il adhère à tout ce qu’elle renferme, à voir
avec une joie plus aisée à sentir qu’à dépeindre que la paix, après tant
d’années de tourments, nous est enfin rendue et que le sceptre de la France est
remis entre les mains des maisons de Bourbon dont le gouvernement tutélaire et
paternel a fait le bonheur et la gloire de la nation durant la longue série de
ses rois, dont le nom de plusieurs ne seront jamais prononcés sans
attendrissement, sans reconnaissance et sans amour pour leurs
descendants »
Suivent les signatures de Griffon, maire de Chaource,
Mariet, Coquelu, Micheau, Delagrange, Coqueret, de Damoiseau,
Regnault-Berthelin.
Débarquant de l’île d’Elbe le 1er mars 1815, Napoléon
se dirige sur Paris et le 18 mars, de nombreuses troupes font étape à Chaource.
Après la défaite de Waterloo, le 18 juin, la France dut à nouveau subir
l’occupation des troupes alliées. Les premiers éléments arrivèrent à Chaource
le 11 juillet avec une colonne mobile de 150 hussards qui bivouaquèrent deux
jours.
Du 21 juillet au 13 août, 11 700 hommes et 6 500
chevaux passèrent par Chaource.
Ce passage s’accompagnait de lourdes réquisitions
livrées par les autorités locales ou prises parfois par la force, le tout
évalué à la somme de 38 687 francs.
De 1815 à 1900 : période de mutation
Après la période napoléonienne, la situation générale se normalise. Une paix extérieure durable s’installe, même si les remous politiques restent vifs dans les villes. Dans les campagnes, et notamment à Chaource, ces agitations n’ont qu’un écho très limité. Les événements politiques sont systématiquement célébrés, quel que soit le régime, conformément aux directives préfectorales et toujours avec le même zèle.
Une
aisance relative apparaît : commerce et industrie se développent, la population
atteint un niveau jamais égalé, et une bourgeoisie issue de la Révolution prend
en main les affaires de la commune. De nombreuses améliorations sont réalisées
:
–construction d’un nouveau cimetière
– construction d’un lavoir en 1823
– achat d’une maison pour y installer l’école de garçons
– aménagement de promenades publiques
– construction d’une gendarmerie
– travaux importants de consolidation de l’église
– construction de la route Troyes–Tonnerre en 1845, avec modification du tracé aux abords de Chaource
– construction d’une halle aux grains (1855‑1858)
– inauguration, en novembre 1900, du château de la Cordelière, construit par le vicomte Frédéric Chandon de Briailles, alors maire de Chaource
– création probable, au début du XIXᵉ siècle, de la compagnie de sapeurs‑pompiersEntre 1800 et 1850, on compte quatre poteries à Chaource.
Le 5 avril 1832, le conseil municipal prit des mesures contre l’épidémie de choléra :
– rappel du règlement de police sur l’enlèvement des boues, terres et fumiers dans les rues et cours closes
– recommandations prophylactiques : aérer les maisons, brûler du genièvre
– constitution d’une pharmacie à l’hospice
La Garde nationale
Réorganisée
par la loi du 28 mars 1831 pour assurer le maintien de l’ordre, la Garde
nationale devint l’un des piliers du régime issu de la Révolution de 1830.
Avant
cela, elle était presque inactive. On note seulement qu’en 1817, quelques
jeunes gens de Chaource appuyèrent la gendarmerie pour disperser un
attroupement séditieux provoqué par deux individus de Vanlay, Luillier et
Vaudé, qui parcouraient les rues armés de bâtons pour réclamer du grain après
une récolte catastrophique.
Ils
furent condamnés à cinq ans de travaux forcés et 200 francs d’amende par la
cour prévôtale (1ᵉʳ août 1817).
Sous la Monarchie de Juillet, les gardes nationaux étaient recrutés parmi les citoyens de 20 à 60 ans payant un impôt foncier. Ils élisaient leurs officiers jusqu’au grade de commandant. Les premières élections eurent lieu le 19 juin 1831 (94 votants).
Furent
élus à la tête des deux compagnies de chasseurs :
– Frédéric‑Louis Micheau
Chaque compagnie comprenait :
2
lieutenants, 2 sous‑lieutenants, 1 sergent‑major, 1 sergent‑fourrier, 6
sergents et 12 caporaux.
Les
compagnies du canton (Lantages, Loges‑Margueron, Granges, Praslin, Pargues,
Lagesse, Vougrey, La Loge‑Pomblin, Metz‑Robert) formaient le bataillon cantonal
de Chaource, commandé par Frédéric‑Louis Micheau, élu chef de bataillon le 14
février 1832.
Les
élections eurent lieu tous les trois ans (1834, 1837, 1840, 1843, 1846), avec
un nombre de votants décroissant, signe d’une désaffection progressive pour
cette formation paramilitaire.
En
1846, le maire Jean‑Baptiste Cheurlin créa un poste de sûreté nocturne à
l’hôtel de ville (7h du soir – 6h du matin), composé de 8 gardes nationaux et
d’un sapeur‑pompier, pour lutter contre les incendies, souvent d’origine
malveillante.
Les sapeurs‑pompiers
La
compagnie de sapeurs‑pompiers de Chaource remonte probablement au début du XIXᵉ
siècle.
En
1818, Marie Jolly légua une somme pour l’achat d’une pompe à feu, la commune
n’en possédant pas.
En 1822, la commune acquit du matériel : sabres, casques, crochets. la compagnie créa une fanfare militaire.
La
première pompe offerte par Mlle Jolly fut vendue en 1865, la commune disposant
alors de deux pompes modernes jugées suffisantes.
1848 : révolution et surveillance politique
La Révolution de février 1848 renversa Louis‑Philippe et instaura la Deuxième République. En décembre, l’élection du prince Louis‑Napoléon Bonaparte à la présidence fut perçue comme un facteur d’ordre.
À Chaource, en septembre 1848, un commissaire de police, M. Bonnin, fut nommé à la demande du maire pour veiller à l’ordre public. Sa correspondance administrative, adressée au sous‑préfet, constitue une source précieuse sur l’état d’esprit de la population et sur les activités des éléments jugés subversifs.
La police locale comprenait :
– trois gardes‑champêtres
– la Garde nationale (environ 50 hommes)
– la gendarmerie à cheval (6 hommes)
Trois
individus étaient placés sous surveillance : Alexandre Trippier, Étienne
Pidansat, Alexis Tégnier
Trippier, agent‑voyer d’arrondissement, est décrit comme intelligent, volontaire, habile et doté d’un réel talent oratoire. Il avait participé aux journées de juin 1848 à Paris, avait été arrêté sur les barricades puis libéré par M. de Maupas, ministre de la Police. Revenu à Chaource, il poursuivait sa propagande et avait établi son « quartier général » à Lagesse, jusque‑là commune paisible, devenue selon le commissaire un foyer de discorde et d’anarchie.
Le
rapport précise « On s’est souvent
demandé ce qui pouvait le faire vivre, l’opinion la plus accréditée est qu’il
est chef de quelque société secrète et qu’il reçoit des fonds de secours de la
masse des Montagnards… »
Pierre
Etienne Pidansat, architecte « est
encore un peu considéré à cause de sa famille dont la position est
honorable » dit un rapport de février 1851. Il sera par la suite
condamné pour détention illégale d’armes et de munitions et suspendu de ses
fonctions de capitaine de la garde nationale.
Le
troisième, Régnier Alexis, ancien militaire, « a été endoctriné par Tripier, à cause de son fanatisme
démagogique, il est capable de tous les excès » note-t-on dans un
rapport.
Dans sa correspondance, le commissaire rend compte de
ses enquêtes sur les évènements concernant la police générale :
12-04-1850 : incendie chez François Jouglas, aux Bruyères, attribué au nommé Paul Lenoir
08-05-1850 : tentative d’empoisonnement par la femme Noley à Pargues
30-07-1850 : visite domiciliaire effectuée chez le sieur Trippier à Chaource par le juge d’instruction assisté de la gendarmerie.
31-10-1850 : vol avec effraction dans le bureau de poste de Chaource tenu par Mme Rouvre.
17-01-1851 : information sur la présence à Chaource d’un réfugié allemand
14-08-1851distributin dans la ville de lithographies favorables à la monarchie.
17-01-1852 : arrachage d’un arbre de la liberté planté en 1848 sur la place du marché, en application de l’arrêté du général, commandant l’état de siège.
Après
le coup d’état du 2 décembre 1851, la surveillance est particulièrement active
et les faits et gestes des opposants, dont Marot des bordes-Aumont et Louis
Dosnon de Lagesse, sont scrupuleusement rapportés.
Le
dernier rapport de M. Bonnin, commissaire de police date de juin 1852 ;
Celui-ci a dû alors obtenir sa mutation, comme il l’avait sollicitée. Peut-on
d’ailleurs refuser une mutation à un agent aussi zélé et dévoué qui écrivait le
mois précédent « quant à l’esprit de
la population, c’est toujours le même enthousiasme, je puis tous les jours
juger de l’immense adhésion que trouve parmi nos bons habitants, la glorieuse
politique de Louis Napoléon en même temps que l’amour infini qu’a conquis en
eux son cœur si généreux et son haut caractère ».
Les
chaourçois devaient manifester en effet, leur attachement à la famille
Bonaparte en votant
massivement et favorablement lors des différents plébiscites :
-celui de décembre 1851 légitimant le coup d’état du 2 décembre par 396 oui, 16 non et 3 nuls
-celui du 7 novembre 1852 pour le rétablissement de l’empire par 392 oui, 16 non et 2 nuls
-celui du 8 juillet 1870 approuvant les réformes libérales par 254 oui, 52 non.
Un fait divers retentissant : l’affaire Victor Poinsot
(1860)
Le 6
décembre 1860, une nouvelle se répand dans Chaource et les environs : Victor
Poinsot, venu passer quelques jours dans sa maison de la Grande‑Rue pour
percevoir les fermages de ses propriétés, a été retrouvé assassiné de deux
balles de revolver dans le train Paris–Bâle.
Né en
1800 à Chaource, issu d’une famille de notables, Victor Poinsot était un
magistrat éminent, très estimé aux Tuileries pour son attachement à l’Empire.
Il occupait la fonction de président de la 4ᵉ chambre de la Cour impériale de
Paris et était officier de la Légion d’honneur.
Ses
obsèques furent célébrées en l’église Saint‑Louis d’Antin à Paris, devant une
foule considérable. Son corps fut ensuite transféré au cimetière de Chaource,
où il repose toujours.
L’enquête
menée par la Sûreté conclut à la culpabilité d’un certain Charles Jud, jamais
retrouvé, condamné à mort par contumace.
Plusieurs
hypothèses furent avancées pour expliquer ce meurtre, dont une piste politique
: Poinsot aurait eu connaissance de dossiers compromettants.
Le
crime provoqua une émotion considérable dans tout le pays. À tel point que
Rouher, ministre des Travaux publics, décida de prendre des mesures nouvelles
pour renforcer la sécurité des voyageurs.
La
principale fut l’installation du signal d’alarme dans tous les compartiments
de train, innovation directement liée à cette affaire.
Le 19 juillet 1870, la sonnerie du tocsin annonçait que la France
était en guerre avec son puissant voisin, le royaume de Prusse.
Dès la déclaration de guerre, on s’employa à organiser la
défense du territoire. La loi du 12 août 1870 rétablit la Garde nationale,
pratiquement inactive sous l’Empire.
Le 2 septembre, jour du désastre de Sedan, la Garde
nationale sédentaire de Chaource procéda à l’élection de ses officiers et
sous‑officiers. Le conseil municipal vota le 8 octobre une somme de 600 francs
pour l’équipement de cette garde, l’habillement restant à la charge des
intéressés.
Le Gouvernement de la Défense nationale, formé le 4
septembre après la destitution de l’Empereur, voulut donner une impulsion
nouvelle à la constitution d’unités plus organisées. Par décret du 29 septembre
1870, il créa des compagnies de gardes nationaux mobilisés, susceptibles d’être
mises à la disposition de l’armée.
La plupart des Chaourçois furent alors mobilisés dans la 5ᵉ
compagnie du 2ᵉ bataillon des Mobiles de l’Aube, commandée par le capitaine
Lanneau‑Rolland, propriétaire du château de Lagesse.
En novembre 1870, en raison de la fermeture de la caisse du
receveur municipal, la commune de Chaource procéda à l’émission de bons
communaux de 0,50 F, 1 F, 2 F et 5 F, pour un total de 2 000 F. Ces bons, datés
du 1ᵉʳ décembre 1870, devaient être remboursés à la réouverture de la caisse.
Occupation prussienne
et réquisitions
Paris fut investi par les armées prussiennes dès le 19
septembre 1870.
Le département de l’Aube ne fut occupé qu’à partir de fin
octobre, après la capitulation de Metz. L’administration française céda la
place à l’autorité allemande, et le baron de Stein, préfet prussien, fut nommé
à la tête du département, dépendant lui‑même du gouverneur général de Reims.
Les maires durent se plier aux ordres du nouveau préfet.
Celui de Chaource eut la lourde mission, en tant que chef‑lieu de canton, de
servir d’intermédiaire pour transmettre les ordres et centraliser les
réquisitions.
Dès le 2 décembre, les communes furent frappées de lourdes
réquisitions. Chaource dut verser :
– 17 décembre : réquisition en nature (foin, paille, avoine,
farine, vaches) pour une valeur de 440,30 F, à livrer à Bar‑sur‑Seine où
stationnait une garnison prussienne de 250 hommes.
– 22 décembre : quote‑part de 5 677 F destinée à dédommager
les armateurs de navires allemands capturés par les flottes françaises.
– 30 décembre : quote‑part de 1 520 F pour l’achat de
couvertures.
Résistance locale et
francs‑tireurs
Dans de nombreux endroits, les patriotes s’organisaient pour
harceler les communications ennemies et empêcher les réquisitions.
Ainsi, le 20 décembre, des francs‑tireurs embusqués dans les
bois de la Cordelière interceptèrent le charretier qui transportait les
réquisitions imposées le 17 décembre. Ils s’emparèrent des denrées, contre
reçu, ce qui montre un souci de légalité malgré l’acte de résistance.
Toutes ces réquisitions étaient demandées par courrier
et l’ennemi n’avait pas fait son apparition dans Chaource. Ce n’est que le 29
décembre seulement que les premières troupes arrivent dans le village comme le
relate Mademoiselle Cheurlot dans son journal :
« 29 décembre 1870 – Il en est arrivé environ
100, le soir à la tombée de la nuit sans qu’on s’y attende… Le tantôt, les
ayant vu vers Lantages, nous étions dans l’anxiété, lorsqu’on nous a dit qu’ils
avaient pris la route de Rumilly, mais voici le fait, ils sont sortis de Bar-sur-Seine
le 29 au matin et de là par Lantages, ont été à la maison forestière du
Haut-Tuilot pour voir s’il y avait des francs-tireurs, ils n’en ont pas trouvé,
ils ont pris quelques barils de poudre et quelques fusils. A leur arrivée à
Chaource, la Commune leur a fourni du pain et du vin qu’ils ont mangés sur la
place du marché, puis ils voulurent avoir des voitures pour retourner à
Bar-sur-Seine. Les voitures n’arrivant pas après une heure et demis d’attente,
ils s’impatientent et veulent emmener M. le Maire Rouvre, enfin aux
supplications et sanglots de son épouse, ils consentent, conduits par M. le
Maire d’aller chez les charretiers qu’ils ont ramenés et montés dans les
voitures, ils repartent pour Bar à 9 heures, la place étant libre.
3 janvier 1871 – On nous a annoncé des Prussiens pour
11 heures… 10 minutes après arrivait une giboulée de voitures qu’ils avaient
pris de réquisition à Vougrey, Bourguignons, etc… puis 170 piétons après s’être
arrêtés devant chez nous charger leur fusils, ils partent aux Loges, de là à
Montchevreuil où ils se sont rencontrés avec 300 prussiens de Troyes et 100 de
Saint-Parres ; à 6 heures ils étaient de retour à Chaource, ils ont diné
dans tous les hôtels où la Commune avait commandé, puis après avoir fait un
chœur de chant, ils repartent.
4 janvier 1871 – sur le midi, un clichoquement d’armes
se fait entendre et nous voyons déboucher près de l’église, trois gendarmes
prussiens à cheval avec de longs sabres. Après avoir demandé pour le lendemain
des voitures, ils repartent à Bar où ils sortaient.
5 janvier 1871 – c’est le jour qui a été le plus
triste, car il nous a fallu les loger, chauffer et nourrir, ce qui faisait
craindre que si l’on ne faisait pas à leur idée, ils nous frappent. Vers le
midi, arrivèrent 120 prussiens avec 2 officiers à cheval, au bout d’une heure
où ils tripotaient sur la place, on leur donna leur billet de logement ;
nous en avions deux chez nous, ils ont bu, mangé et ri tout leur content mais
ils ne nous ont fait aucune sottise, le soir, ils ont fait comprendre qu’ils
voulaient une couverture pour aller coucher à la gendarmerie. Le lendemain
matin, ils sont venus déjeuner à 6 heures et ½ et sont repartis tous vers 8
heures et ½. »
La
commune dut fournir aux troupes d’occupation : avoine et foin pour les
chevaux et pain, vin, bois et paille pour les hommes de troupe. Sans doute
l’affaire des francs-tireurs avait-elle attiré les Prussiens dans la région.
Ces hommes cachés dans la forêt de Chaource où ils se construisirent une hutte
en bois couverte de gazon, se séparèrent pour aller fêter Noël en famille et
enterrèrent armes et équipement, se donnant rendez-vous pour le 29. Mais ce
jour-là, renseignés dit-on par un traitre, les Prussiens s’emparèrent de
l’armement, ainsi que le confirme le journal de Melle Cheurlot.
René
Prut, d’après les souvenirs de sa famille qui habitait alors les
Vendues-l’Evêque fait la relation de la journée du 3 janvier 1871
d’après :
« Les
prussiens arrivent par la route de Troyes, cette rumeur colportée pare un
ouvrier bûcheron fait l’effet d’une trainée de poudre dans le hameau des
Vendues-l’Evêque, isolé au milieu de la forêt d’Aumont. Chacun se transformant
en franc-tireur, décroche son fusil de chasse et une petite troupe déterminée
se dirige à travers bois, sus aux envahisseurs. La rencontre d’un garde qui
leur explique qu’ils ne sont pas de force et que toute action risquerait
d’amener des représailles sanglantes fait tomber l’ardeur belliqueuse de ces
patriotes. On rentre prestement et les fusils disparaissent dans les cachettes.
Peu
de temps après, les Prussiens sont là, fouillant quelques maisons sans rien
trouver si ce n’est quelques bouteilles d’eau de vie qu’il ingurgitent avec
délices. L’indicent fut donc ainsi évité. »
Sur
adjonction du préfet prussien du 10 février 1871, la commune dut payer une
somme de 1700f pour une portion à sa charge dans une contribution de
300.000francs imposée au Département de l’Aube.
Les
noms des Chaourçois tombés pour la défense de la patrie durant la guerre
1870-71, figurent sur la colonne du monument des Enfants de l’Aube élevée Bd
Carnot à Troyes en 1890.
Fils
de Gabriel Chandon, résidant au château de Romont, propriétaire des Vins de
Champagne Moët et Chandon, maire de Mailly-en-Champagne, et de Aurélie-Louise
Micheau de Chassy, le Vicomte Frédéric Chandon de Briailles, né le 28 janvier
1858, avait pour lui la fortune, une éducation raffinée, une solide culture,
sans pour autant perdre une simplicité et un contact facile qui le rendait
populaire.
Célibataire,
Frédéric Chandon de Briailles habitait le château dit « de la petite
Cordelière » construit en 1780 par Nicolas Parent, qui comme sa sœur
Françoise-Catherine, grand-mère du vicomte, connut un destin tragique.
Après
le mariage en 1891 de Frédéric avec Odette de Baudreuil de Fontenay, 18 ans, du
château de Vaux près Fouchères, cette demeure devint alors trop exiguë pour
abriter la famille du châtelain, qui s’agrandit d’ailleurs en 1892 par la
naissance d’un fils François, et la nombreuse domesticité.
Les
jeunes époux décidèrent donc de faire construire un château plus vaste et plus
fonctionnel à quelques centaines de mètres de la petite Cordelière. Leurs
familles possédaient des propriétés à Paris, ils avaient pu apprécier le
confort de ces hôtels parisiens cossus. Le projet fut confié à un architecte
parisien, M. R. Sauger, architecte-voyer en chef de la ville de Paris.
voir l'article : Château de la Cordelière
Au XXe siècle
Au
début du XXe siècle, Chaource était relié quotidiennement par voitures
hippomobiles aux villes de Troyes, Tonnerre, Bar-sur-Seine et Jeugny (pour la
correspondance du train Troyes / Saint-Florentin.
À
cette époque, Chaource comptait neuf auberges et cafés pour un peu plus de 1
100 habitants et six foires annuelles.
Chaque
café avait ses habitués, il y avait les cafés : Rose, Véron Thiroine,
Parisot, Pillard, Cayrel de la mère Hériot avec une unique petite pièce à
l’enseigne « O 20 100 0 » (au vin sans eau) ; et puis les deux
grands hôtels-restaurants qui contribuaient à la réputation de la gastronomie
champenoise : l’hôtel des Fontaines (tjs existant) et l’hôtel de la
Girafe. L’hôtel des Fontaines très fréquenté était alors tenue par Maurice
Garçon ; Bellange le reprendra après la guerre, l’agrandira en lui
adjoignant une vaste salle avec glaces, pour banquets et bals animés par un
piano mécanique. C’est lui qui organisa en février 1923 une cavalcade
comportant 12 chars fleuris, qui laissera un souvenir durable dans les annale
de Chaource. L’hôtel de la Girafe (aujourd’hui disparu) propriété de M. Miot,
puis Bourré et Arbelot, possédait aussi une vaste salle où l’on dansait lors
des principales fêtes de l’année. Dans ces deux établissements, de plantureux
repas y étaient servis, outre plusieurs entrées, au moins trois plats de viande
et volaille ; plusieurs desserts, mais le fromage sans doute considéré comme
un mets trop commun y était absent. A Chaource, la tête de veau et le
Pithiviers figuraient souvent aux menus.
Il y
avait grande effervescence lors des 6 foires annuelles dont les plus
importantes étaient celle de carnaval et de Noël. Acrobates, chevaux de bois,
jeux divers se mêlaient aux nombreux marchands tout autour de l’église et de la
halle. Aussi les cafés et restaurants ne désemplissaient pas et fermaient leur
porte, fort tard dans la nuit.
Les
foires aux bestiaux faisaient l’objet d’un commerce très actif. La foire aux
chevaux se tenait sur la place du Berle ; pour l’espèce bovine le champe
de foire se situait sur la route de Maisons-les-Chaource, jusqu’à la
bifurcation de l’ancienne voie de Lagesse ; on trouvait moutons, chèvre et
ânes à l’entrée de l’allée des Promenades. Les porcs de l’autre côté de la
place, face au café Parisot et les cochons de lait à l’entrée de la rue Saint
Antoine.
Le 2
août 1914, le tocsin sonna à Chaource à 16 h 00, annonçant la mobilisation
générale et le départ des réservistes.
Peu
après la déclaration de la guerre, dès août 1914, devant l’avance allemande au
nord de la Champagne, de nombreux habitants de la Marne et surtout des Ardennes
fuient vers le Sud. Chaource accueillera bon nombre de familles des Ardennes
qui conserveront ensuite, la guerre terminée, des liens d’amitiés avec des
familles d’accueil, ou pour quelques-unes feront souches.
Pendant
la bataille de la Marne, on entendait à Chaource, le grondement de l’artillerie.
Aussi, entassant les effets les plus précieux dans les malles, la population
préparait à évacuer à son tour, au cas où l’issue des combats serait
défavorable à nos armées.
Inutile
de dire que Chaource, comme toutes les communes de France, paya un lourd tribut
avec 35 victimes sur 160 mobilisés et la démographie s’en fera sentir
longtemps.
La
victoire de 1918 ne pouvait faire oublier la douleur causée par la perte
d’êtres chers fauchés à la fleur de l’âge par une guerre suicidaire pour
l’Europe qui abandonnera sa suprématie en faveur de l’Amérique et de l’U.R.S.S.
Voici
quelques articles de presse relevés dans les journaux de l’époque en
1918 :
Le 26
avril 1918, un avion français Caproni atterrit dans un pré à proximité de
Chaource, route de Troyes.
Pargues.
Journal du 2 mai 1918 « vendredi
dernier vers 11h, un avion s’est posé à 400m au N.O. du village. Le pilote et
le mécanicien reçurent l’hospitalité des habitants. Pendant 3 ou 4 jours, un
millier de curieux vinrent de 10km à la ronde »
Chaource.
Journal du 15 mai 1918 « Il y a 15
jours, environ, un avion dont les aviateurs venaient de prendre livraison,
s’est posé dans un champ proche de Chaource. Après une légère réparation, les
aviateurs sont repartis lundi matin »
Il
semble qu’il s’agit du même avion américain.
En
janvier 1919, un contingent de 200 militaires américains cantonna à Chaource,
distribuant sans compter des vivres de toutes sortes aux habitants. Ils
occupaient leurs loisirs en partie de base-ball, combats de boxe, fanfare,
théâtre dans la salle Saint-Louis.
En
mai 1919, tout le contingent quitta Chaource pour s’embarquer à la gare de
Jeugny en vue du retour au pays.
Du
passage des Américains, une anecdote est restée : Un soldat noir qui avait
consommé sans payer au café Rose fut arrêté par les gendarmes ; il s’en
suivit une réaction violente de ses camarades qui s’attroupèrent devant la
gendarmerie, poussant des cris hostiles. L’incident fut évité à la suite de
l’intervention de la police américaine qui récupéra son militaire.
Après
la guerre, comme dans la quasi-totalité des villages de France, la municipalité
chaourçoise décida la construction d’un monument en hommage à ses habitants
tombés pour la patrie.
Sur
ce même monument, vinrent s’ajouter les morts de la guerre 1939-45 et d’Indochine
(46-54). Une plaque fut également posée à l’intérieur de l’église.
Le
dernier « poilu » de Chaource, Victor Guichard est décédé en 1987.
Chaource
pendant la guerre de 1939-1945
En septembre 1939, une quarantaine de soldats
appartenant à la 9ᵉ compagnie de
transports de carburants de réserve générale arrivent à Chaource. Ils
ont la charge du ravitaillement et de la garde d’un entrepôt d’essence installé
au château de la Bande, route de
Saint-Florentin, à 4 km de Chaource. Ces militaires, originaires pour la
plupart du Poitou, font partie de la Territoriale et sont logés chez
l’habitant. Cette troupe quittera Chaource au plus vite le 11 mai 1940, l’aviation allemande
ayant, semble-t‑il, repéré le dépôt de carburants.
Un détachement plus important de troupes, la 694ᵉ compagnie du Train, séjourne à
Chaource de novembre 1939 à mars 1940. Le corps de garde est installé Grande
Rue, dans le local des pompes. Pour occuper le temps de loisirs de la troupe
durant un hiver particulièrement rude, un militaire, René Sourdillat, compose une grande revue musicale qu’il présente
aux Chaourçois en janvier 1940 à la salle Saint-Louis, avec l’accompagnement
d’un orchestre de huit musiciens. Cette revue, appelée la Sourdillette, obtient un vif succès.
Le jour de Pâques, 24 mars 1940, un détachement de troupes coloniales, coiffées de la
chéchia, arrive à Chaource. Ce sont de jeunes soldats couchant sur la paille
dans les granges ; ces militaires quittent le village le 29 avril 1940, alors que les Allemands
profitent de cette accalmie pour parfaire leur préparation par un entraînement
intensif. Nos soldats, insouciants, attendent dans une inaction démotivante la
suite des événements.
Tout change le 10
mai avec la ruée allemande qui déferle à travers les pays frontaliers
avec un effectif militaire hors norme. La vraie guerre commence et les premiers
réfugiés venant des Ardennes sont signalés peu après, en route vers le sud. Le 25 mai, devant leur arrivée massive,
la municipalité met à leur disposition des soupes populaires et des hébergements
chez l’habitant.
Le 5 juin,
les avions ennemis survolent de plus en plus la région et laissent tomber
quatre bombes à proximité du château de
la Cordelière, où cantonne un état-major en repli.
Le 13 juin,
l’ennemi est signalé dans la région de Reims. Il sera en réalité bien plus
près. En fin d’après-midi, on entend des détonations venant du nord-ouest ; on
saura peu après que les Allemands ont bombardé le tunnel de Jeugny.
Le 14,
au lever du jour, la nouvelle éclate et se répand de maison en maison, semant
la consternation : « Les Allemands sont
à Romilly ».
La situation de nos armées s’est en effet dégradée. Au
nord, le front est tenu par la 4ᵉ armée,
commandée par le général Roquin,
laquelle vient de livrer de durs combats sur l’Aisne et se replie le 13 sur la
Marne, d’Épernay à Vitry-le-François.
Le 13 juin à
19 h 00, la 12ᵉ armée allemande
de von List, avec en pointe les
blindés de Guderian, est à
proximité de Saint-Dizier ; à la même heure, le groupement blindé de von Kleist est à Anglure et, à 20 h 00, à Romilly. La 4ᵉ Panzer entre dans la ville devant
une population stupéfaite et établit une tête de pont sur la rive gauche de la
Seine. La 4ᵉ armée, encore sur la Marne, menacée sur ses flancs, doit effectuer
un repli rapide vers Sommesous et Fère-Champenoise, puis dans la nuit du 13 au
14 vers l’Aube.
Le front percé à Romilly, les Allemands ne rencontrent
aucune résistance sérieuse et atteignent rapidement Pavillon-Sainte-Julie le 14
juin à 10 h 00, puis Estissac
le soir, coupant la ligne Troyes–Sens, tandis que nos éléments s’accrochent sur
l’Aube. À l’est, l’ennemi, débordant notre droite, arrive à Bar-sur-Aube et descend rapidement
vers Dijon. Les localités comprises dans la zone de repli de la 4ᵉ armée — Vendeuvre, Bar-sur-Seine, Chaource,
Tonnerre, Châtillon, importants nœuds de
communication et lieux de passage obligés de nombreuses unités en retraite —
seront bombardées dans la journée du 14 juin, ainsi d’ailleurs que quelques
localités moins importantes telles Pargues
et Praslin.
À Chaource, en ce petit matin blafard du vendredi 14 juin, jour à jamais
tristement mémorable, le tocsin sonne lugubrement. Les habitants se préparent
au départ, entassant fébrilement leurs objets les plus précieux ou les plus
utiles dans leurs voitures.
Les émigrants, de plus en plus nombreux, traversent
l’agglomération. M. Richet,
maire-adjoint, témoin à l’époque, a décrit ce dramatique exode : « Au tournant de l’église, le spectacle est
extraordinaire, j’ai devant les yeux une foule, un fleuve humain, un torrent
irrésistible qui submerge les rues. Il arrive par les routes de Troyes, de
Bar-sur-Seine, de Jeugny et s’engouffre dans la Grande Rue en direction de
Tonnerre, multitude hétéroclite et désordonnée se grossissant de la panique
qu’elle sème sur son passage. Il y a de tout : des hommes, des femmes, des
enfants, des civils, des militaires, les uns en voiture, d’autres à bicyclette,
un grand nombre à pied. Tout ce monde parle peu ; c’est un morne accablement
qui semble pousser tous ces gens à marcher devant eux, machinalement, vers une
destination inconnue… Sans arrêt, c’est toujours le même défilé incohérent de
piétons, de camions militaires, de cyclistes, de charrettes, le tout passant à
la même vitesse, sans dépassement possible, comme dans un troupeau serré, chacun
emprisonné dans la masse. On remarque des soldats sans armes, des officiers de
tous grades ; je revois, au hasard de mes souvenirs, un commandant d’artillerie
suivi d’un caisson attelé avec ses trois servants, des médecins en uniforme,
des fourragères surchargées de troupes. Chacun passe en silence, le regard
perdu, désespoir ou fatalisme dans l’âme… »
Dès l’après-midi du 14 juin, l’aviation allemande se
manifeste en jetant quelques bombes dans la forêt de Chaource, sur la route
entre Montchevreuil et le ru d’Anneau, sans faire de dégâts.
Au début de l’après-midi, le 3ᵉ Régiment d’Infanterie Coloniale prend position à Chaource pour
assurer le passage de la 7ᵉ Division
Légère Mécanique, composée du 4ᵉ
RAM et de régiments de Dragons, qui se replie à marche forcée vers le
sud.
Chaource, 14 juin 1940, 19 h 50. Quelques instants
auparavant, Monsieur
le Comte François Chandon de Briailles, maire de Chaource, sur
le conseil d’un officier de passage et compte tenu du survol du pays par des
avions ennemis dans l’après-midi, a fait annoncer au son du tambour un avis
demandant aux habitants de quitter l’agglomération — à cette heure remplie de
militaires et de réfugiés — et de passer la nuit dans les hameaux avoisinants.
Les Chaourçois n’en auront pas le temps : une vague de douze à quinze Stukas
venant de l’est pique sur la ville, lâchant leurs chapelets de bombes, puis
procédant à un tir de mitrailleuses pour achever leur œuvre de mort et de
destruction.
Un épouvantable spectacle s’offre aux yeux des survivants
terrorisés : maisons éventrées ou en flammes, gravats obstruant la chaussée. Un
camion d’essence, touché par une bombe incendiaire, explose au centre du
village près de l’hôtel des Fontaines, communiquant le feu aux maisons
voisines.
Un véhicule militaire contenant des soldats du 31ᵉ Régiment
de Dragons Portés s’enflamme ; les occupants périssent carbonisés.
Les vieilles maisons à pans de bois du centre du village
sont détruites par le feu qui s’étend rapidement et que personne ne peut
éteindre, faute de bras : les pompiers ont déserté la localité.
Un énorme entonnoir de bombe coupe la chaussée près de
l’église ; on en trouve un autre, de dix mètres de diamètre, dans les jardins
entre la Grande Rue et le chemin de Ronde.
Des bombes sont tombées sur un pâté de maisons rue
de l’Étape, sur la maison Coqueret et l’école des filles, sur la maison
Farinet, où le propriétaire est retiré blessé sous les décombres.
Les maisons de la rue du Berle sont en flammes, comme celles
de la rue des Cannes.
L’incendie, en décroissance le dimanche 16, reprend le
lundi 17 rue des Fontaines et s’arrête à gauche avant la maison Vinot.
L’église Saint‑Jean‑Baptiste a terriblement souffert : murs
lézardés, toiture béante, les magnifiques vitraux du XVIᵉ siècle pulvérisés.
Les décombres s’amoncellent au pied du transept, rappelant la violence du
bombardement du 14 juin 1940.
Hébétés, encore sous le coup de la terreur, les Chaourçois
s’empressent de quitter leurs maisons au milieu d’un nuage de poussière et de
fumée qui recouvre tout le village, les cadavres de civils et de militaires,
les chevaux éventrés jonchant les rues. Ils prennent à la hâte quelques effets
et partent devant eux, à pied, poussant brouettes et vélos, et échouent dans
les hameaux voisins ; les plus valides gagnent l’Yonne. Une dizaine de
personnes très âgées ou invalides se résignent à rester chez elles, telles que
mes deux arrière‑grandes‑tantes.
Les nombreux blessés sont emmenés d’urgence par les
ambulances militaires stationnées route de Saint‑Florentin ; beaucoup
décéderont en cours de route. Ce sera le cas des soldats Pinson, Richard, Emery
et Ayesten, qui seront enterrés par leurs camarades dans le parc du château de
Vanlay.
Le drapeau à croix gammée flotte sur la mairie. Une longue nuit s’étend sur le pays : nuit d’angoisse, nuit d’espoir. La municipalité doit aussi se plier aux exigences et aux contraintes de l’occupant : couvre‑feu à 21 h, salut aux officiers allemands, réquisition de draps, établissement de bons de commande et paiement de factures concernant, par exemple, un plancher pour la scène de théâtre de la salle Saint‑Louis ou un rideau de scène en velours jaune d’or.
On releva de nombreux corps, aussi bien dans le village qu’aux alentours. Les premiers constats d’identification furent effectués, par ordre de l’autorité allemande, par l’abbé Michel Vinot, curé de Chesley, alors prisonnier de guerre, et par le lieutenant d’administration Marcel Déat, assistés de deux habitants, MM. Louis Defert et Martial Fauche. André Régnier, cantonnier de la commune, procéda à l’inhumation des corps au cimetière de Chaource ; des draps enlevés dans des maisons abandonnées servirent de linceuls. La plupart des corps furent ensuite réclamés par les familles. Les autres, notamment ceux des inconnus, firent l’objet, le 21 mai 1959, d’un transfert au cimetière national de la ferme de Suippes (Marne), en vertu d’une directive du Ministre des Anciens Combattants du 19 décembre 1958.
Après leur exode, les habitants reviennent au pays, non sans
appréhension. Leur retour s’échelonnera du 18 juin au 20 août environ pour ceux
qui avaient pu gagner la zone libre. Triste spectacle de désolation, d’autant
plus que la plupart des maisons, aux ouvertures béantes, avaient été pillées.
L’armée française et les émigrés étaient passés par là, plus particulièrement à
la recherche de vivres. L’armée allemande avait suivi, et des caves avaient été
complètement vidées. Et puis, une certaine frange de la population n’avait pas
résisté à la tentation de s’approprier à bon compte des biens à portée de main.
La suspicion et le doute s’installèrent pendant longtemps dans les esprits.
Le bilan du bombardement, dressé officiellement par les services administratifs, fait état de 47 maisons détruites et 76 endommagées. Le nombre des morts peut être évalué à 80, et celui des blessés à 195. On a accusé l’aviation italienne d’avoir été à l’origine des bombardements sur l’ensemble du département de l’Aube. Aux dires des historiens spécialistes de la guerre aérienne, cette assertion doit être rejetée.
L’armée française, échelonnée de Méry à Brienne, serrée sur
ses flancs, les ponts en aval de Troyes étant verrouillés par l’ennemi, doit se
replier en utilisant le secteur compris entre Troyes et Vendeuvre et entre
Tonnerre et Châtillon. C’est une lutte de vitesse avec les panzers qui foncent
vers Sens, Joigny, Auxerre, Saint‑Florentin (atteint le 15 juin 1940 au matin)
et Tonnerre.
À Chaource, de nombreux prisonniers — environ 2 000 — sont
rassemblés dès le 17 juin 1940 au soir dans un pré, route de
Maisons‑les‑Chaource ; ils seront ensuite dirigés sur Troyes dans la matinée du
19. Quelques‑uns, profitant de la confusion générale, réussissent à s’enfuir.
Mais les autres, confiants dans la parole de l’ennemi, espéraient une
libération prochaine et suivirent docilement la longue file de prisonniers qui
se dirigeait vers le nord, en direction de l’Allemagne. Il leur fallut attendre
quatre ans avant de revenir dans leurs familles, et un certain nombre
décéderont en captivité.
À son retour d’exode, le Comte François Chandon de Briailles
trouve son château occupé par un état‑major ennemi et doit se contenter de deux
pièces que le commandant de place veut bien lui laisser.
Les troupes françaises, dans leur retraite précipitée, ont
abandonné au hasard des circonstances un abondant matériel. On trouve pêle‑mêle
dans la campagne, mais surtout au bord des routes, des armes et équipements
individuels, ainsi que des pièces et caissons d’artillerie, des camions, des
véhicules hippomobiles, etc., que les Allemands rassemblent en un vaste dépôt
allée des Promenades à Chaource. Plusieurs engins blindés abandonnés
stationnent en bordure de la route de Troyes, à l’entrée de Chaource.
Au printemps 1944, la Résistance auboise se structure et
cherche à s’unifier, non sans difficultés. Le plus important maquis de l’Aube,
faisant partie de l’Armée Secrète, est commandé par Émile Alagiraude, alias le
commandant Montcalm. Regroupé dans la région de Mussy‑Grancey et attaqué les 2
et 3 août 1944 par des forces allemandes supérieures, il réussira néanmoins à
décrocher après avoir opposé une vaillante résistance.
Après l’attaque du maquis et la dispersion, sur ordre, des
maquisards, le commandant Montcalm et soixante‑dix de ses hommes, pour
l’essentiel des cadres du maquis, trouvent refuge le 5 août au matin dans la
maison forestière du Haut‑Tuileau, située en bordure de la route de Chaource à
Rumilly‑lès‑Vaudes.
Cependant, ayant été avertis du mouvement de troupes allemandes dans la région de Bar‑sur‑Seine en direction de Villiers‑sous‑Praslin, les maquisards se séparent le 5 août au soir. Alagiraude, Poirier et Benet, alias les commandants Montcalm, Dupont et Marceau, gagnent la ferme des Hautes Ventes, située sur le finage des Loges‑Margueron. Les véhicules sont cachés le lendemain dans les forêts autour de Chaource grâce à la complicité de cultivateurs dont les chevaux permettent de tracter les véhicules en panne ; quant aux armes, elles sont dissimulées dans les caveaux du cimetière des Loges‑Margueron.
À partir du 6 août, le commandant Montcalm établit son P.C.
au hameau des Poteries ; le recrutement des troupes reprend alors pour
participer à la libération du département.
Vers le 20 août, Montcalm, voulant se rapprocher de Troyes en vue de la libération de la ville, installe son P.C. au château de Crogny, commune des Loges‑Margueron. C’est là que seront passés par les armes, en représailles du massacre de Buchères par les S.S., le général Arndt et deux officiers, capturés le 23 sur la route de Chennegy et revenant du front de l’Ouest.
Le 21 août, on apprend à Chaource la libération de Paris, occasion pour la jeunesse de sonner les cloches pendant deux heures. On sent que la libération est proche et l’avance des troupes alliées est particulièrement suivie.
Le 25 août vers 10 h 30, alors que les Américains sont
signalés vers Sens, une colonne composée d’automitrailleuses armées d’un canon
de 34 mm arrive à Chaource. La tête de la colonne stoppe devant les premières
maisons de la rue du Pont‑de‑Pierre, à l’entrée du village.
Les Chaourçois, stupéfaits, reconnaissent des Américains à l’uniforme des militaires et à l’étoile blanche sur les véhicules. Il s’agit en fait du 2ᵉ régiment de cavalerie, une unité prestigieuse commandée par le colonel Redd, affectée à la 3ᵉ armée du général Patton, avec mission de protéger le flanc sud, très exposé, du XIIᵉ corps. Mais voici qu’apparaissent dans le ciel deux chasseurs‑bombardiers P‑47 Thunderbolt, qui piquent brusquement sur le convoi, lâchant plusieurs rafales de mitrailleuses, faisant cinq blessés parmi les Américains — dont deux grièvement — et provoquant un incendie à la maison Ragonneau, au hameau de la Feuilie. Les panneaux d’identification roses et jaunes sont rapidement déployés sur les véhicules, et les avions, se rendant compte de leur méprise, s’éloignent. Le convoi pénètre au centre du village alors que l’enthousiasme est indescriptible. On apporte à boire aux soldats, hommes au teint bronzé, la plupart originaires du Texas, tandis que les cloches sonnent à toute volée. Le convoi, quittant Chaource après avoir pris contact avec les F.F.I. stationnés à Crogny, se dirige vers Bar‑sur‑Seine et Les Riceys.
Dans l’après‑midi et le lendemain 26 août, seules quelques voitures F.F.I. et des jeeps de liaison américaines patrouillent. Un petit groupe de soldats allemands est intercepté le 25 août par les F.F.I. dans l’allée du Beau Soleil ; ils seront passés par les armes.
Le 27 août, un important convoi américain composé de jeeps,
de canons et de chars traverse Chaource en direction de Troyes et de
Bar‑sur‑Seine. Une unité campe aux Bailly, une autre près de la tuilerie Sainte‑Anne
; les habitants vont leur rendre visite, apportant œufs et tomates, et recevant
abondamment du café et des cigarettes, particulièrement appréciés.
Le 28 août, les Américains quittent le village, ne laissant
que quelques chars de protection.
À partir du 10 septembre 1944, tout danger est
définitivement écarté. Il n’y a plus de troupes à Chaource.
Le 8 mai 1945, la signature de la capitulation allemande est annoncée à la radio. Aussitôt, les drapeaux sont mis aux fenêtres ; à 13 h 00, les cloches carillonnent pendant deux heures, tandis qu’une Croix de Lorraine est attachée à l’extérieur du clocher. Un mât, sur lequel flotte une oriflamme tricolore, y est monté et domine le coq. À 15 h, toute la jeunesse s’assemble et se rend en défilé au monument et au cimetière pour y déposer des gerbes. À 20 h, la population se rassemble sur la place. Un mannequin représentant Hitler, la corde au cou, est promené dans une charrette, fusillé, puis brûlé sur un tas de fagots. Tout le monde danse autour du brasier. Ensuite, les Chaourçois se rendent au bal sous le marché couvert. On n’a pas dansé depuis cinq ans : l’enthousiasme et la joie sont indescriptibles.
En mai et juin, les prisonniers libérés retrouvent leur
famille. Imaginez la joie des retrouvailles après 5 ans passés dans les
stalags. Le cauchemar est fini.
Bombardement Juin
1940 à Chaource
Des photos prises juste après le bombardement (le restaurant
des Fontaines bombardé, le centre du village détruit, le Berle détruit, la
grande rue en ruine, les troupes allemandes défilant dans la commune, l’exode,
le départ de prisonniers, etc…
Le Junkers Ju 87, surnommé Stuka, fut le plus célèbre
bombardier en piqué de la Luftwaffe durant la Seconde Guerre mondiale. En
allemand, Sturzkampfflugzeug signifie littéralement « avion de combat
en piqué », contraction de Sturz (chute), Kampf (combat) et Flugzeug (avion).
Reconnaissable à son train fixe et à ses ailes en W, le Ju 87 plongeait presque à la verticale sur sa cible avant de larguer ses bombes avec une précision redoutable. Son hurlement caractéristique, produit par la sirène dite « Trompette de Jéricho », précédait souvent les explosions et semait la panique au sol.
C’est ce type d’appareil qui, le 14 juin 1940, participa au bombardement de Chaource, provoquant la destruction d’une partie du village et
de son église. L’image du Stuka reste aujourd’hui l’un des symboles les plus
marquants de la guerre aérienne et de la terreur qu’elle inspira aux
populations civiles.
Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, les changements dans les modes de vie, l’évolution des mœurs et des mentalités, liés à un développement scientifique et technique extraordinaire, ont été à l’origine de nombreuses réalisations dont les répercussions furent particulièrement sensibles sur la vie locale.
La reconstruction de Chaource, commencée en 1947, devait apporter de
profonds changements dans l’aspect de l’agglomération. Le plan d’urbanisme
dressé par le service de la Reconstruction prévoyait la création d’une voie
nouvelle en direction de Saint‑Florentin et l’aménagement d’une place centrale.
Les travaux préliminaires de terrassement furent effectués par un contingent de
prisonniers allemands en 1946 et 1947 ; les travaux d’infrastructure de voirie
commencèrent en 1948. Pour cela, il fallut procéder à la démolition de quelques
habitations. Parallèlement, un système d’égout fut mis en place pour drainer
les eaux pluviales et les évacuer vers un collecteur principal : le ru des
Fontaines, aménagé en aqueduc‑dalot. On procéda également à l’élargissement de
diverses voies secondaires situées à l’intérieur du périmètre de
reconstruction. L’ensemble de ces travaux fut achevé en 1953, à la satisfaction
générale. Le remembrement et la reconstruction des immeubles, menés
parallèlement à partir de 1947, étaient pratiquement achevés en 1954. Pendant
sept ans, Chaource fut ainsi transformé en un vaste chantier, dont le point
culminant fut atteint en 1950.
Après les années sombres de l’Occupation, où toute
réjouissance publique avait été bannie, Chaource retrouva enfin le goût de la
fête. En 1947 et 1948, la JAC du secteur décida de marquer ce retour à la vie
en organisant les Fêtes de la Terre dans le cadre somptueux du parc du château
de la Cordelière. On n’avait rien vu de tel depuis des décennies.
Dès le matin, les chemins, les routes, les sentiers se
remplissaient de monde. On venait de partout : des villages voisins, des fermes
isolées, de la vallée de l’Armance, parfois même de l’autre bout du
département. À pied, à vélo, en carriole, en camionnette bringuebalante… tout
le monde convergait vers Chaource comme vers un grand rendez‑vous attendu
depuis trop longtemps.
Dans le parc, les chars décorés avançaient lentement sous
les applaudissements. Les stands de kermesse s’alignaient sous les arbres, les
enfants couraient partout, les musiciens accordaient leurs instruments, et
l’odeur des gaufres et des grillades se mêlait à celle de l’herbe fraîchement
coupée. À la tombée du jour, les lampions s’allumaient, les orchestres
prenaient place, et la fête de nuit transformait la Cordelière en un véritable
théâtre à ciel ouvert. Le feu d’artifice, tiré au-dessus des frondaisons,
illuminait les visages émerveillés.
Et surtout, il y avait la foule. Une foule immense, compacte, joyeuse, presque irréelle pour un village de cette taille. Les témoignages de l’époque parlent de près de 6000 personnes rassemblées dans le parc.
Six mille, un chiffre qui paraît démesuré aujourd’hui, mais
qui traduit l’explosion d’enthousiasme d’une population qui avait été privée de
tout pendant la guerre. Une folie douce, un besoin vital de se retrouver, de
rire, de danser, de se sentir vivant.
Ces fêtes de la Terre restent, pour beaucoup, l’un des plus
grands souvenirs collectifs de l’après‑guerre : un moment où Chaource, l’espace
d’un week‑end, devint le cœur battant de tout un pays.
[ La JAC : Jeunesse Agricole Chrétienne,
mouvement d’éducation populaire fondé pour former, rassembler et dynamiser la
jeunesse rurale. Très implantée dans l’Aube après la guerre, elle joua un rôle
majeur dans l’organisation des grandes fêtes agricoles et des rassemblements
populaires de l’époque.
C’était la jeunesse des campagnes, celle qui se retrouvait
après les travaux des champs pour discuter, s’entraider, monter des projets,
apprendre à prendre la parole, à organiser, à bouger les lignes.
Un mouvement chrétien, oui, mais surtout un formidable moteur d’énergie rurale : des garçons et des filles qui voulaient moderniser leurs fermes, dynamiser leurs villages, et qui savaient mobiliser des foules entières pour une fête, une kermesse ou une action collective. Sans eux, les grandes Fêtes de la Terre n’auraient jamais eu cette ampleur. La JAC, c’était la jeunesse qui relevait la tête après la guerre — et qui faisait battre le cœur du pays. ]
La commune, grâce aux dommages de guerre versés pour l’école maternelle,
s’enrichit en 1953 d’un stade d’éducation physique et sportive, lieu‑dit Les
Promenades, sur un terrain donné à la ville par son propriétaire, le comte
François Chandon de Briailles. Chaource, en tant que ville sinistrée, bénéficia
également, de 1953 à 1957, de la construction d’un réseau d’adduction d’eau
potable entièrement pris en charge par l’État à l’intérieur du périmètre de
reconstruction.
L’église, classée Monument Historique et très endommagée lors du
bombardement, fit l’objet d’importants travaux : réfection complète de la
toiture, remise en état des verrières sauvegardables, restauration des murs
intérieurs et des voûtes, etc.
Quinze ans après les tragiques événements de juin 1940, la ville de Chaource
avait complètement pansé ses plaies. De larges rues goudronnées, des maisons
bien disposées, propres et fleuries, témoignaient de la renaissance d’une cité
qui avait courageusement souffert, mais qui avait compris que l’espérance fait
vivre.
Conscientes de la nécessité de préserver ce patrimoine prestigieux, les
municipalités successives firent procéder à de judicieux travaux d’aménagement
de l’église : électrification des cloches en 1966 ; restaurations en 1993 ;
restauration de la crèche et réalisation d’un meuble de protection permettant
le retour, en 1979, de cette œuvre unique déposée pendant seize ans au trésor
de la cathédrale de Troyes ; rénovation et nettoyage de la statuaire du XVIᵉ
siècle ; restauration par Athanase et Jean Dunant de l’orgue du XVIIᵉ siècle ;
confection d’une niche‑trésor inaugurée en juillet 1990.
Les bâtiments qui ne répondaient plus aux besoins d’une administration en
pleine mutation furent soit rénovés, soit reconstruits. Les P.T.T., devenus la
Poste, se dotèrent à partir de 1961 d’un parc de fourgonnettes pour desservir
un secteur étendu, puis abandonnèrent leur bâtiment trop exigu pour s’installer
dans des locaux neufs inaugurés en juillet 1971 par M. Robert Galley, ministre
des P.T.T.
De même, le bâtiment austère et sans confort abritant la gendarmerie,
construit sous Louis‑Philippe pour loger la brigade à cheval de Chaource, ne
répondant plus aux exigences modernes, fut remplacé par deux bâtiments
construits rue des Roises, dans l’ancienne propriété Bailly‑Giblat, de février
1972 à mars 1973. Un centre de secours fut installé dans la même rue, dans des
locaux neufs destinés à abriter véhicules et matériel des pompiers chargés de
couvrir tout le grand secteur du Chaourçois.
En 1982, un collège neuf fut construit entre les routes de Troyes et Bar‑sur‑Seine,
à l’initiative de Camille Martin, conseiller général de l’époque. Il fut
baptisé tout naturellement collège Amadis‑Jamyn, en hommage à
cet illustre enfant de la commune, décédé le 12 février 1593.
En 1962, les sœurs de la Providence de Troyes, qui occupaient les locaux de
l’hospice de Chaource, quittèrent les lieux, remplacées par du personnel civil.
Pour augmenter la capacité d’hébergement et améliorer les conditions de vie des
pensionnaires, la construction d’une nouvelle maison de retraite fut décidée en
1960. Les travaux ne débutèrent qu’en 1978. L’inauguration de la nouvelle
maison de retraite, comprenant 30 pensionnaires, eut lieu le 28 octobre 1981.
Une complète restructuration des locaux, permettant d’augmenter la capacité à
40 lits — dont 8 médicalisés — en chambres individuelles, fut entreprise entre
1999 et 2001.
À la suite des violents orages et inondations de 1977 et 1978, la voirie et
plusieurs habitations avaient subi d’importants dégâts. Pour éviter le
renouvellement de telles calamités, des travaux furent entrepris afin de
réguler le cours des rus du Croc‑du‑Gré et de Sainte‑Syre. Le 4 février 1981,
la station d’épuration des eaux vannes et eaux usées, construite en bordure de
l’Amance aux Arpents, fut mise en service après un an de travaux.
En 1994, dernière grande innovation du XXᵉ siècle, le centre‑ville fut complètement
redessiné et transformé, partiellement en zone piétonne pavée, avec arbres,
massifs floraux, mobilier urbain, trottoirs abaissés et parkings bordant les
voies de circulation. Cet embellissement fut complété par un nouvel éclairage
mettant en valeur l’église.
Au chevet de l’église Saint‑Jean‑Baptiste, une fontaine de
conception originale, œuvre du sculpteur chaourçois Bernard Provin, orne la
place centrale. Sa structure moderne, aux lignes épurées, contraste avec la
pierre ancienne de l’édifice et symbolise la rencontre entre patrimoine et
renouveau. L’eau jaillissant au cœur de l’ouvrage évoque la vitalité retrouvée
du village après les années de reconstruction, tandis que les arcs clairs qui
l’encadrent rappellent subtilement l’élan et la lumière de la foi.
Entre 2001 et 2002, la commune de Chaource s’est dotée d’une
maison de pays construite dans le style des maisons chaourçoises des XVᵉ et XVIᵉ siècles,
avec pans de bois apparents, avancée de corps de ferme et toiture à forte
pente.
Édifiée au cœur du village, à deux pas de l’église, elle
abrite désormais l’office du tourisme et la bibliothèque municipale.
Ce bâtiment, fidèle à l’esprit des constructions anciennes
tout en répondant aux besoins contemporains, illustre la volonté de préserver
l’identité architecturale locale et de faire vivre le patrimoine dans un cadre
accueillant et harmonieux.
La Fête du Muguet – Une tradition populaire chaourçoise
La Fête du Muguet, telle qu’on la connut à Chaource, naquit en 1964 sous l’impulsion de Camille Martin, conseiller général, et de toute une génération de bénévoles qui voulaient offrir au canton une grande fête printanière, joyeuse et fédératrice.
Dès sa première édition, le succès fut éclatant. On venait
de tous les villages alentour, parfois de très loin, pour assister au défilé
des chars fleuris, véritables œuvres d’art éphémères patiemment décorées par
les habitants. Chaque commune rivalisait d’imagination : scènes champêtres,
personnages géants, compositions florales extravagantes… tout était bon pour
émerveiller la foule.
Au cœur de la fête, il y avait aussi la Reine du Muguet,
entourée de ses demoiselles d’honneur, choisies parmi les jeunes filles du
canton. Leur apparition, perchées sur un char abondamment fleuri, était l’un
des moments les plus attendus du cortège.
Les rues de Chaource se remplissaient d’une foule compacte,
joyeuse, bruissante, et la fête se prolongeait tard dans la soirée avec bals,
animations et stands tenus par les associations locales. Pour beaucoup, c’était
l’un des grands rendez‑vous de l’année : un moment où tout le canton se
retrouvait, où l’on riait, où l’on dansait, où l’on célébrait simplement le
retour des beaux jours.
Cette fête, qui avait marqué les mémoires finit par
disparaître, comme tant d’autres traditions rurales emportées par les
changements de société.
Mais en 2026, portée par l’enthousiasme d’une nouvelle
génération de jeunes Chaourçois, la Fête du Muguet renaît.
Un clin d’œil au passé, un hommage aux anciens, et surtout
la preuve que les traditions ne meurent jamais vraiment : elles dorment, puis
reviennent quand quelqu’un décide de les réveiller.
La foire aux fromages vit le jour en octobre 1966, dans un
contexte où le canton cherchait à affirmer son identité et à mettre en lumière
ses richesses gastronomiques. Ma grande‑tante, qui y assistait chaque année,
m’a souvent raconté l’émerveillement des visiteurs devant la table de Lucullus,
dressée comme un véritable banquet antique : une longue nappe immaculée, des
pyramides de fromages, des plateaux débordant de produits du terroir, des
décorations soignées…
Elle disait que c’était le clou de la manifestation, celui
qui arrêtait les gens, qui faisait ouvrir de grands yeux, qui donnait faim rien
qu’en regardant.
Cette fête, à la fois populaire et élégante, eut un effet
considérable : elle contribua à faire connaître encore davantage le fromage de
Chaource, déjà réputé mais pas encore protégé.
Grâce au combat opiniâtre de Camille Martin, conseiller
général, et du Syndicat de Défense du Chaource, le fromage obtint finalement en
1970 la précieuse Appellation d’Origine Contrôlée.
Une victoire locale, mais aussi une reconnaissance nationale
pour un produit qui faisait la fierté des fermes du pays.
Au fil des années, la foire évolua naturellement vers une
foire gastronomique, élargissant son horizon : charcuteries, vins, pâtisseries,
spécialités régionales… mais toujours avec le Chaource en vedette, trônant au
centre des stands comme un roi dans son royaume.
Pour beaucoup, cette foire reste l’un des symboles de la
vitalité du village : un moment où l’on célébrait non seulement un fromage,
mais tout un art de vivre.
Du lait entier de vaches pâturant dans la champagne humide,
un savoir-faire séculaire et une recette immuable donnent à ce fromage une
typicité exceptionnelle.
Le Chaource c’est :
Une pâte légèrement salée, onctueuse et souple.
Un cœur crayeux et un affinage plus prononcé sous la croûte
Un goût lactique avec des arômes de crème fraîche (fromage jeune)
Un goût beurré de noisette avec des arômes de champignons (fromage plus affiné)
Le Chaource propose une croûte blanche et duveteuse à l’extérieur, et une pâte fine et fondante à l’intérieur accompagnée d’arômes de crème et de champignons frais, relevés par une légère pointe de sel. Sa saveur douce et fruitée de noisette sera délicieuse à déguster
L’usine de bonneterie
– Une page industrielle de Chaource
En 1966, une nouvelle activité industrielle prit racine au
cœur de Chaource : une usine de bonneterie, installée dans les anciens locaux
de l’usine Robert. Dirigée par le groupe Devanlay et Recoing, elle fabriquait
de la lingerie féminine pour la marque alors très en vue : Scandale.
Pendant des années, les ateliers résonnèrent du bruit des
machines, du claquement régulier des métiers, et des conversations des
ouvrières qui formaient l’âme de l’usine. Car cette usine faisait travailler
des femmes venues des villages alentour, parfois de plusieurs kilomètres. On y
voyait arriver chaque matin des ouvrières de Cussangy, Turgy, Chesley, Lagesse,
mais aussi — et c’est dire l’importance du site — des femmes venues de
Chessy‑les‑Prés, voire de Bar‑sur‑Seine. L’usine était un véritable poumon
économique pour Chaource.
En 1992, l’activité quitta le centre‑ville pour s’installer dans des locaux neufs, plus adaptés, dans la zone artisanale des Maisons. L’usine employait alors 85 ouvrières, un chiffre considérable pour le secteur. Mais la mondialisation du textile, les restructurations et les délocalisations eurent raison de cette activité locale. En 2001, l’usine ferma définitivement ses portes et de nombreuses femmes se retrouvèrent au chômage.
La marque Scandale, elle, fut vendue à la Chine — symbole
d’une époque où les savoir‑faire ruraux s’effaçaient devant les logiques
internationales. Cette fermeture marqua la fin d’un chapitre important de
l’histoire économique de Chaource : celui d’une industrie textile qui avait
fait vivre des dizaines de familles pendant près de quarante ans.
[La marque Scandale fondée en 1932, fut l’une des marques françaises de lingerie les plus innovantes du XXᵉ siècle. Elle révolutionna le sous‑vêtement féminin avec des matières nouvelles, des coupes modernes et une communication audacieuse pour l’époque. Dans les années 1950‑1970, Scandale était synonyme d’élégance, de féminité et de modernité — un nom qui faisait rêver, et qui s’affichait dans les vitrines des grands magasins. Produire pour Scandale à Chaource, c’était donc participer à une aventure industrielle prestigieuse, reconnue bien au‑delà du département. La marque fut ensuite rachetée à plusieurs reprises, avant d’être finalement vendue à un groupe chinois au début des années 2000, marquant la fin de son ancrage français.]
L’église
Saint-Jean-Baptiste
voir l'article : Église Saint Jean-Baptiste de Chaource
Administration ecclésiastique
Pendant des siècles, la vie religieuse de Chaource
s’inscrivit dans une organisation complexe, héritée du Moyen Âge, où se
mêlaient droits anciens, privilèges rares et influences monastiques. Chaource
dépendait alors du diocèse de Langres,
l’un des plus vastes du royaume, et du doyenné
rural de Saint‑Vinnemer, qui regroupait plusieurs paroisses de la
région.
Dès le début du XIIᵉ siècle, l’abbaye de Montiéramey, puissante institution
bénédictine, joua un rôle essentiel dans l’histoire spirituelle du village. Le 6 avril 1117, le pape Pascal II confirma solennellement à
l’abbaye le droit de présentation
à la cure de Chaource : autrement dit, c’était l’abbé qui choisissait le prêtre
chargé de la paroisse. Trois ans plus tard, le 10 mai 1120, Joseran,
évêque de Langres, ratifia à son tour ce privilège, preuve que ce droit était
reconnu et respecté par les autorités ecclésiastiques.
Mais les choses n’étaient jamais simples dans l’Église
médiévale. En 1315, après la
mort du pape Clément V, le Saint‑Siège était vacant. Profitant de cette période
d’incertitude, Guillaume de Durfort de
Duras, évêque de Langres, décida d’ouvrir une enquête pour vérifier si
l’abbaye de Montiéramey détenait réellement ce droit de présentation. Les
témoins, entendus sous serment, furent unanimes : les trois derniers curés de
Chaource avaient bien été nommés par les abbés de Montiéramey, et les archives
du diocèse — le Pollerius dyocesis Lingonensis — confirmaient ce droit
ancien. L’affaire fut donc tranchée en faveur de l’abbaye.
Chaource bénéficiait par ailleurs d’un privilège exceptionnel : la paroisse
ne pouvait être visitée que par l’évêque lui‑même, et non par l’archidiacre de
Tonnerre, pourtant chargé de la surveillance des paroisses du secteur. Pour
cette raison, Chaource était qualifiée de “Camera episcopalis”, littéralement « chambre épiscopale ». Le 11 novembre 1524, Michel de Boudet, évêque de Langres,
rappela que ce droit appartenait aux évêques “ab antiquo”, depuis des temps immémoriaux.
Ce privilège fut encore confirmé en 1608 par un arrêt du Parlement. Là
encore, il s’agissait de défendre la paroisse contre les prétentions d’un archidiacre
trop ambitieux, Antoine Pietrequin,
qui revendiquait un droit de visite. La justice trancha en faveur du curé de
Chaource, Edme Lesecq, et des
marguilliers Melchior Giblat et Jules Jamin, réaffirmant que l’église
de Chaource relevait exclusivement de l’évêque de Langres.
Au fil des siècles, la paroisse évolua. En 1436, Metz‑Robert était sa seule succursale. Plus tard, les pouillés de
Montiéramey — ces registres qui recensaient les bénéfices ecclésiastiques —
mentionnent Pargues comme
succursale dans la seconde moitié du XVe siècle. La chapelle des Maisons, elle, devint succursale au XVIᵉ siècle, signe de l’extension
progressive de la vie religieuse dans le territoire.
L’administration matérielle de la paroisse reposait
sur un conseil de fabrique, composé
de plusieurs fabriciens et de deux marguilliers, chargés de gérer
les biens, les travaux, les revenus et les dépenses de l’église. Ce conseil,
mis en sommeil pendant la Révolution, reprit vie en 1804, après le Concordat signé entre Napoléon et le pape Pie VII.
Mais tout cela prit fin avec la grande loi de 1905, qui institua la séparation de l’Église et de l’État.
La fabrique fut dissoute, et l’administration des biens religieux passa à la
commune, comme partout en France.
Ainsi se referme un long chapitre de l’histoire
ecclésiastique de Chaource, fait de privilèges anciens, de droits jalousement
défendus, et d’une organisation religieuse qui, pendant près de huit siècles,
structura profondément la vie du village.
Les Chapelles de Chaource – Un chapelet de pierres dans le paysage
Pendant des siècles, Chaource fut entouré et traversé
d’une constellation de petites chapelles, certaines nichées dans les rues du
bourg, d’autres perdues dans les bois, au détour d’un chemin, près d’une
fontaine ou d’un clos. L’état de la paroisse présenté à la chambre
ecclésiastique de Langres au XVIIIᵉ siècle nous en offre un tableau précieux :
une véritable cartographie spirituelle du territoire.
Les
chapelles dans les murs
Saint‑Nicolas – La chapelle du vieux
château
Située dans l’enceinte même du vieux château, la
chapelle Saint‑Nicolas apparaît encore dans le testament d’Anne Cerveau, daté du 7 avril 1622. On
imagine une petite chapelle seigneuriale, discrète, adossée aux bâtiments du
château, où l’on venait prier à l’abri des murs épais.
Saint‑Antoine – La chapelle oubliée
de la rue Saint‑Antoine
Interdite et abandonnée au XVIIIᵉ siècle, elle est
pourtant bien vivante dans les archives : citée dans le testament d’Étienne Philibert (27 novembre 1594),
réparée en 1596, elle se trouvait dans l’actuelle rue Saint‑Antoine. Une
chapelle de quartier, simple, populaire, aujourd’hui disparue.
Saint‑Roch – La chapelle des
dévotions privées
Entretenue par la piété de quelques particuliers, elle
se situait sans doute rue Saint‑Roch. Une petite chapelle modeste, mais aimée,
comme il en existait tant dans les villages.
Les
chapelles hors les murs
Saint‑Jacques – Sur la route de
Tonnerre
À un demi‑quart de lieue du bourg, entretenue par des
particuliers, elle apparaît dans le testament de Claude Enfer (1557). Elle se dressait rue d’En Haut, près de la
fontaine Saint‑Jacques, sur la route de Tonnerre. Une chapelle de passage, pour
les voyageurs, les pèlerins, les gens de la campagne.
Sainte‑Anne – Aux portes du faubourg
Entretenue par la fabrique de Chaource, citée en 1557,
réparée en 1596, elle se trouvait au faubourg
Sainte‑Anne, à l’angle du chemin de Cussangy et de la route de Saint‑Florentin.
Une chapelle bien implantée, presque un petit sanctuaire d’entrée de ville.
Sainte‑Syre – La chapelle
reconstruite
Interdite au XVIIIᵉ siècle mais entretenue par un
particulier qui possédait un clos dépendant d’elle, elle est citée dans les
testaments de 1557 et 1622. Détruite puis reconstruite en 1596, elle témoigne
d’une dévotion tenace malgré les aléas du temps.
Saint‑Laurent – La survivante
Située dans la propriété de la Bande, c’est la seule chapelle encore existante aujourd’hui.
Elle fut bénie solennellement le 8 août
1757. Un petit bijou rescapé, témoin silencieux d’un monde disparu.
Saint‑Nicolas – La chapelle de la
Mivoie
À une demi‑lieue à l’est, sur l’ancien chemin de
Pargues, dans un bois proche de la ferme de la Mivoie, se trouvait une autre
chapelle Saint‑Nicolas. Une chapelle forestière, presque secrète.
Les
chapelles disparues avant le XVIIIᵉ siècle
Deux chapelles, pourtant attestées, ne figurent plus
dans l’état du XVIIIᵉ siècle.
Saint‑Joseph – Sur le chemin du même
nom
Mentionnée dès 1557 et encore en 1633 dans le
testament de Charlotte Guillaumat, elle nécessitait déjà de grosses
réparations. Elle se situait sur le chemin de Saint‑Joseph, entre les
routes de Troyes et de Bar‑sur‑Seine.
Saint‑Lazare – La chapelle des
lépreux
Aussi appelée Saint‑Ladre, elle dépendait de la
léproserie ou maladrerie du lieu. Elle se trouvait au Povosts, dans un
endroit isolé, comme il était d’usage pour les établissements destinés aux
malades contagieux.
La grande
croix monumentale de la Grande Rue
On peut assimiler à une chapelle la belle croix
monumentale qui se dressait dans la Grande Rue, au carrefour de la rue
Saint‑Antoine. C’était une œuvre remarquable : croix en cuivre fondu, posée sur
un piédestal de pierre, protégée par un grand baldaquin en plomb ouvragé, soutenu
par des colonnes.
Elle fut réparée et décorée en 1596 puis en 1610.
Le marché du 16 novembre 1610, passé entre Jacques Passot, peintre de Troyes, et Maître Edme Lesecq, curé de Chaource, pour 90 livres, décrit une
croix richement ornée de dorures fines.
Elle fut détruite sous la Révolution, comme beaucoup de symboles religieux.
La chapelle
de la Cordelière (1931)
En 1931, une nouvelle chapelle gothique fut construite
sur la propriété de la Cordelière par le Comte François Chandon de Briailles, sur les plans de l’architecte
Jean‑Louis Ernest Quintallet
(Bar‑sur‑Seine). Elle abrite le caveau
familial. Une chapelle moderne, mais dans l’esprit des anciennes.
L’Ermitage des Baillys – Un monde à part
Au nord‑est du village se trouvait l’ermitage des Baillys, sous le vocable
de l’Annonciation, fondé vers 1414
et autorisé par le duc de Bourgogne. C’était un petit monde en soi : deux
ermites, dont un “visiteur particulier”, des bois, un clos, un revenu de 60
livres, une chapelle, une cuisine, un réfectoire, trois cellules, une chambre à
four, une grange, une cave, un jardin d’un demi‑arpent, moitié vigne.
Les habitants de Chaource en assuraient l’entretien.
En 1733, ils furent autorisés à
abattre 40 chênes de la haie de
l’enclos pour réparer la chapelle et la maison.
L’ermitage se trouvait près de la fontaine de l’Ermitage, qui donne
naissance au ru du même nom, au lieu‑dit le Vieux Fourneau, au nord de la ferme des Baillys et à l’ouest de
l’ancienne ferme des Baillys‑aux‑Bois.
Il fut abandonné dans la seconde moitié du XVIIIᵉ
siècle.
Conclusion
Ce réseau de chapelles, aujourd’hui presque
entièrement disparu, formait autrefois un véritable paysage sacré, un maillage de lieux de prière, de dévotion, de
passage et de mémoire. Elles racontent une autre manière d’habiter le
territoire, où chaque chemin, chaque fontaine, chaque faubourg avait son saint
protecteur et sa petite chapelle.
La Halle et les Marchés – Le cœur battant de Chaource
Le marché est une vieille bâtisse en torchis et à arcades, aux piliers de
bois tortueux qui sert à la fois de marché et d’hôtel de ville. Il est situé au
centre du pays face aux arcades de style renaissance : les Allours. Sous les
arcades se tient le marché aux grains ; place de l’église.
Les plus anciennes maisons des Arcades ou Allours datent du XVème siècle. L’ensemble est occupé par plusieurs commerces : un café, une épicerie, une boulangerie.
Depuis le Moyen Âge, Chaource vit au rythme de ses marchés. Un document de 1276 mentionne déjà un marché se tenant le lundi, preuve que le bourg était alors un centre d’échanges actif. Les revenus de ce marché étaient partagés entre les deux seigneurs indivis de Chaource : le Comte de Champagne et l’abbé de Montiéramey. Une alliance étonnante entre pouvoir princier et pouvoir monastique, mais typique de l’organisation féodale du pays.
La première halle – 1362
En 1362,
les abbés de Montiéramey firent construire une halle, vaste bâtiment couvert où l’on vendait principalement des grains et du bois, deux richesses essentielles de la région. Cette halle était
le cœur économique du village : on y discutait, on y négociait, on y échangeait
des nouvelles autant que des marchandises.
Pourtant, en 1387,
il semble que la halle ait été démolie ou déplacée. Un texte du duc de
Bourgogne mentionne en effet des censives perçues « sur un po de place assisse
en la ville neufve de Chaource, là où la halle salait estre ». Autrement dit :
la halle n’était plus là où elle avait été.
En 1566, les habitants durent contribuer pour moitié aux réparations de la halle, l’autre moitié revenant à l’abbé de Montiéramey. La halle était alors située derrière le château. Mais le 21 mars 1578, décision fut prise de la transférer près de l’église. C’est probablement cette halle-là — celle du XVIᵉ siècle — qui fut finalement démolie en 1883.
Au XVIIIᵉ siècle, Chaource était un bourg animé : un
marché le lundi, un autre le jeudi (attesté en 1739), et des foires
régulières.
Les prix du blé, soigneusement consignés, montrent les
fluctuations de l’époque :
1737 : 26 sols le boisseau (prix bas),
1749 : 4 livres 5 sols (prix très élevé). Ces variations
reflètent les crises agricoles, les mauvaises récoltes, les disettes.
Avant 1789, la halle appartenait aux seigneurs de Chaource. La commune
l’acquit vers 1791‑1792. C’était
alors un vieux bâtiment à arcades,
soutenu par des piliers de bois,
avec un étage qui servait à tout : hôtel
de ville, auditoire de justice,
prison.
Sous les arcades se tenait le marché aux grains du lundi. Un épicier nommé Sasset y habitait, ce qui valut au
bâtiment le surnom de halle à Sasset.
En 1814,
la municipalité entra en conflit avec un certain sieur Jolly, qui prétendait percevoir un droit de halage sur les
marchands utilisant la petite halle. Il fut débouté.
En 1881,
l’hôtel de ville fut transféré Grande Rue. La vieille halle, devenue vétuste,
fut démolie en 1883.
La halle
Baltard – 1889‑1890
Pour remplacer l’ancien bâtiment, la commune acheta la
maison Grisier, située en face
de l’ancien hôtel de ville, afin de dégager une place suffisante pour une halle
moderne.
Le 1er juillet
1888, sous la présidence du maire Ludovic de Damoiseau, le conseil municipal décida la construction
d’une nouvelle halle destinée à abriter les marchands les jours de foire et de
marché. Le projet, d’abord estimé à 30
000 francs, fut réévalué à 39
715 francs par l’architecte Ludovic
Sot (Chaource), le 6 janvier
1889.
La halle fut construite en 1889‑1890 par l’entreprise Maison
des Riceys. C’est une halle métallique,
de style Baltard, avec : une
structure de fer, des murs de briques, des verrières en lames de verre, une
élégance industrielle typique de la fin du XIXᵉ siècle.
Un bâtiment moderne, lumineux, aéré, qui tranchait
avec les vieilles halles de bois du passé.
Chaque lundi
matin, la halle et les rues avoisinantes s’animent encore d’un marché très actif, fréquenté par une
grande partie de la population du canton et même au‑delà. On y retrouve
l’esprit des anciens marchés médiévaux : les voix, les étals, les produits du
terroir, les rencontres, les habitudes. Un héritage vivant, qui relie le
Chaource d’aujourd’hui à celui d’hier.
projet
2026 : redonner son éclat à un monument emblématique de
Chaource
La halle de Chaource est aujourd'hui
le cœur battant de la commune. Dans un état de péril avancé, une restauration
est nécessaire afin de la préserver.
L’état actuel des structures en fonte
et en acier de la charpente ainsi que des couvertures est préoccupant. Le
système électrique est à revoir et les murs en mortier et sols présentent
également de nombreuses fissures. Les travaux concernent donc la restauration
de la charpente métallique et de la couverture dans une première tranche, avant
la reprise de tous les autres éléments dans une seconde tranche.
Depuis plus d'un siècle, elle anime ainsi de manière
hebdomadaire le centre-bourg via son marché mettant en avant l'artisanat local
et le terroir local.
Sa restauration permettra, en lien étroit avec les autres
espaces commerçants de la commune, de pérenniser l’accueil des exposants et
artisans lors du marché hebdomadaire du lundi et des nombreuses foires et
manifestations qui rythment la vie locale et touristique : foire du 1er mai,
marché de Noël, marché nocturne du 14 août, départ du Run and Bike de Chaource…
Elle pourra également accueillir des animations culturelles, à commencer par une
exposition réalisée en partenariat avec les services de la DRAC sur la
restauration de la Mise au Tombeau de Chaource, œuvre majeur de 1515 abritée au
sein de l’église Saint-Jean-Baptiste.
Montant global des restaurations : 270 000€
L’Hôtel de ville ou Mairie
Depuis la Révolution, la Mairie était installée au premier
étage, au-dessus de la halle construite en 1578.
Le bâtiment, trop exigu et vétuste, la municipalité jugera
en 1853 que la construction d’un nouvel hôtel de ville s’avérait indispensable.
Un projet fut alors dressé par M. Batier, architecte, avec halle au
rez-de-chaussée, salles de marie et justice de paix à l’étage, mais abandonné,
car trop onéreux pour la commune.
Des pourparlers et débats furent engagés à nouveau au sein
de la municipalité en 1862 et 1869 sans parvenir à un accord sur un projet
définitif de construction.
Finalement, une solution intéressante fut trouvée. Le
Vicomte Chandon de Briailles acceptait de céder sa vaste propriété de la Grande
Rue en vue d’y établir un hôtel de ville. Le propriétaire n’habitait plus dans
cette propriété construite vers 1800 par les époux Micheau-Parent, ancêtres de
la famille Chandon. C’est là, dans le bâtiment principal que murut le 16 août 1802,
Françoise-Catherine Parent, épouse de Pierre-Louis Micheau, et sa fille de 13
ans, victimes de l’éboulement du plafond.
La vente fut conclue moyennant la somme de 40 000 francs.
L’acte de vente signé en 1880, donne la composition de la propriété :
Un bâtiment formant aile droite : 4 chambres et 2 cabinets, corridor et grenier
Un bâtiment formant aile gauche : 1 chambre, une remise à voitures.
Derrière : un bâtiment comprenant 1 grand bûcher, 1 cour, 2 greniers superposés
Un bâtiment servant de hangar et de vinée avec comble au-dessus
Un bâtiment ancien servant de serre et écurie
Colombier, lieu d’aisance
Cour d’honneur, fermée par une grille portant les lettre M et P entrelacées (Micheau-Parent) Terrasse gazonnée derrière avec accès sur le chemin de Saint-Antoine par une grille de fer
Grand jardin clos tenant à la rue des Tanneries
La commune prit possession des bâtiments le 1er janvier 1881.
De 1882 à 1892, d’importants travaux de restauration furent
effectués, notamment l’installation de la justice de paix dans une salle du
rez-de-chaussée et l’installation du logement de l’instituteur dans une aile,
l’autre aile servant de local pour le matériel de défense contre l’incendie.
Pendant la seconde guerre mondiale : S’en suivra
l’occupation du village par les troupes allemandes en 1940 qui instaurent le
couvre-feu et installeront leur « Kommandantur » à la Mairie de Chaource.
L’Hôpital
En 1322, le bourg de Chaource possédait un modeste hôpital fondé par la charité publique.
« Domus
St antonü » ; cet hôpital n’était pas doté.
Une circulaire de l’évêque de
Langres, Jean IV d’Amboise, en date du 6 novembre 1496 nous apprend que
l’hôpital de Chaource tombe en ruines, qu’il manque de linge et de couvertures
et que tout y fait défaut pour les pauvres qui affluent jour et nuit. Cette
circulaire autorise une quête par le diocèse en faveur de l’hôpital.
Peut-être que le bâtiment qui
menaçait ruine en 1496 disparut complètement ou changea de place. Un document
de 1608, ainsi qu’une gravure de la ville de Chaource de la même année, nous
décrit l’hôpital tel qu’il était à cette époque. « La fabrique de ladite esglise aurait acquis une petite maisonnette des
derniers et ausmônes des gens de bien, proche de l’église dudict lieu, en
laquelle il y a deux chambres basses seulement et un grenier dessus, l’une pour
loger le concierge et l’autre les plus pauvres valétudénaires ou passans, en
laquelle il y a trois ou quatre licts qui ont été achetés des deniers de
ladicte fabrique. Et il y a aucune rente ou revenu. Ainsi au contraire sont les
marguilliers tenus de donner sept livres de gage par chacun an, à celuy qui
garde la dicte maison et qui se tient en icelle, afin de se donner de garde
desdicts licts et de blanchir le linge servant à iceux » (Archi. De
l’Aube).
En 1688-1689, un petit bâtiment fut
construit à côté de l’ancien édifice pour loger le gardien de l’hôpital.
Chacune des deux pièces de l’hôpital contenait à cette date deux lits et chaque
lit pouvait recevoir deux malades ; les hommes occupaient une pièce et les
femmes l’autre.
Le personnel de l’hôpital jusqu’en
1688, consistait en un gardien salarié. Il fut remplacé ensuite par deux filles
charitables : Melles Lesecq et Giblat qui se chargèrent gratuitement du
soin des malades, mais aussi de l’instruction des jeunes filles, les bâtiments
de l’hôpital servant aussi de salles d’école.
Pour cette double mission, de nombreux legs furent effectués au profit de
l’hôpital par des personnes charitables :
Le 14 août 1707, Melles Lesecq et Giblat lèguent une maison et 600f de rente avec pour condition, l’installation d’une troisième sœur.
Le 15 mars 1716, Nicolas Bourguignat fait don de 500f et Melle Lesecq 1000f le 9 avril 1716
Le 16 mai 1724, Mme Dumonceau lègue un immeuble et 360f de mobilier…
En 1721, l’hôpital était desservi par trois religieuses ; on ignore à quel ordre elles appartenaient.
Par arrêt du conseil du 30 septembre 1695, confirmé par lettre patentes du roi du 26 mars 1745, il fut accordé à la commune de Chaource le droit d’envoyer à l’hospice de Bar-sur-Aube, ses malades en prenant pour base de ce droit la quotité du revenu des biens comprenant sa maladrerie. Chaource possédait en effet une maladrerie datant du XIIe siècle, sise aux Povosts, qui fut donné par édit de Luis XIV à l’ordre de St Lazare et rattachée ainsi à l’hospice de Bar-sur-Aube. Le registre des délibérations de la commission administrative de l’hospice civile de Bar/Aube du 3 octobre 1819 stipule que la commune de Chaource aura dans la salle des hommes, un lit pour 78 jours et qu’il n’y aura pas plus de malade à la fois. Le mémoire de l’hospice de Chaource du 17 juin 1823 mentionne la difficulté d’envoyer des malades à 12 lieues et, en conséquence voulant le retour des biens à Chaource, demande 1er octobre 1825, une indemnité. Cette demande fut refusée par l’hospice de Bar/Aube le 7 décembre 1826 et l’arrêté préfectoral du 6 août 1829 confirma que cette demande est non admissible.
Après nouvelles réclamations de l’hospice de Chaource des 14 juillet 1855 et 4 décembre 1858 appuyées d’une lettre du 13 septembre 1858 à l’empereur Napoléon III, une transaction intervint enfin entre les deux établissements de Chaource et Bar-sur-Aube. Cette dernière faisait abandon des biens composés d’un petit domaine portant le nom de maladrerie soit 1ha 70a de terre en une pièce de 3ha 42a de prés en 5 pièces dont deux sur les Loges-Margueron. En contrepartie, Chaource devait donner à Bar/Aube un titre de rente de 100f à 3% avec jouissance du 22 juin 1860.
L’arrêté préfectoral du 18 août 1860
approuva cette transaction et mit fin à un différend qui durait depuis plusieurs
décennies.
Melle Georgette Eléonore Berthelin
et sa sœur Catherine, issues d’une famille bourgeoise de Chaource, se
dévouèrent gracieusement au soulagement des malheureux, aux bonnes œuvres et
également à l’enseignement primaire des jeunes filles à l’hospice. Jusqu’à sa
mort en 1832, Georgette Berthelin assura en plus, les fonctions d’économe de
l’hôpital de Chaource et bien entendu gratuitement.
Par acte du 10 novembre 1820, avec
sa sœur et Mme Despagnet sa cousine, elle fit don à cet hôpital de deux labourages
rapportant environ 600f par an à condition expresse que le dit hôpital sera
après son décès, gardé et habité par deux sœurs prises dans une association
religieuse tolérée par le gouvernement. Les sœurs seront tenues à donner
l’instruction aux jeunes filles et les soins aux pauvres malades de la commune
et recevront chacune 300f par an.
Par décision du 3 juillet 1821, le
Ministre de l’Intérieur autorisa la nomination de deux sœurs de la Providence,
congrégation fondée vers 1820 à Pargues, par l’abbé Boigegrain, desservant du
lieu.
Un traité passé le 26 septembre 1839
entre le Conseil d’Administration de l’hospice de Chaource et la Congrégation
de la Providence, prévoyait l’installation à Chaource de 3 sœurs chargées du
service de l’hospice et 2 sœurs chargées de l’instruction des jeunes filles.
Nouveaux legs d’importance au profit de l’hospice au milieu du XIXe siècle : En 1837, l’abbé de Damoiseau lègue 4000f, en 1850 Antoine Delagrange 1000f, puis en 1867 Melle de Bruni, propriétaire du château de Lagesse 30.000f pour fondation de trois lits aux pauvres. Aussi en 1867, la commission administrative de l’hospice demanda d’effectuer des réparations aux bâtiments existants et de construire une nouvelle salle de classe pour l’école des filles et proposa pour ce faire la vente d’un labourage sis aux Maisons. Un bâtiment en briques fut alors construit dans la cour, sur un terrain acheté en 1871 aux héritiers Paynot.
La construction d’une école de filles inaugurée en 1907 libéra des bâtiments de l’hospice et les deux grandes salles de classe furent converties en deux dortoirs, chacun étant occupé par 10 hommes dans l’un et 10 femmes dans l’autre. Les trois sœurs de la Providence de Troyes se partageaient les tâches. Les dernières sœurs attachées à l’hospice furent sœur Monique, supérieur et infirmière, sœur Madeleine, chargée du service des pensionnaires et sœur Alfred, cuisinière.
Par décision de la Congrégation de Troyes, les trois sœurs quittèrent Chaource le 1er septembre 1962 emportant le regret de la population. Elles furent remplacées par du personnel civil. L’ancien hospice demandant de nombreux travaux de réfection et de mise aux normes, c’est en 1960 que la commission décida de construire un nouvel hospice. Mais, le 24 mars 1976, cette même commission décida de renoncer à la construction de nouveaux bâtiments et de moderniser les locaux existants. Le projet de modernisation adopté en 1977. Les travaux furent effectués au cours des années 1978-1980 et l’inauguration du nouvel hospice eut lieu en 1981. D’autres travaux d’agrandissements effectués de janvier 1999 à mai 2001 ont permis de porter la capacité d’accueil de 32 à 40 lits.
Cette maison de retraite a tout
récemment pris le nom de « Résidence du Mortier d’Or ».
Amadis Jamyn
Amadis Jamyn est né à Chaource, très vraisemblablement en 1540, date de la parution de l’Amadis de Gaule de Herberay des Essarts, d’après l’œuvre en espagnol de Montaldo.
Il fut confié comme page à Pierre de Ronsard dont il devint
le secrétaire et l’ami. Devenu « Secrétaire et lecteur ordinaire de la chambre
du roi », il a vécu au Louvre dans l’entourage de Charles IX puis d’Henri III.
Sa notoriété fut assurée par sa traduction en dodécasyllabes de l’Iliade à
partir du texte grec, publiée partiellement dès 1577.
Une première édition de ses Œuvres poétiques parut en 1575
et connut de nombreuses rééditions.
En 1584 parut le Second Volume des Œuvres. Ses poèmes sont
le reflet de cette époque tragique des guerres de Religion. À côté de nombreux
poèmes d’amour, œuvres sincères ou de commandes, figurent nombre de pièces qui
nous renseignent sur la vie de la cour. Toujours Vers 1584, il quitta la cour
et revint dans son domaine de Basly à Chaource.
« poussé par la bonne amytié et affection
qu’il porte audict lieu de sa naissance et patrie » donna à ses
compatriotes une maison avec la destination « d’y faire un collège pour instruire les enffans ductict Chaource et
autres lieux parce que la jeunesse de Chaource demeure la plupart sans
instruction aux bonnes lettres pour n’y avoir aulcun homme docter audict
Chaource qui y tienne escole publique » Cette maison consistant en
« Chambre basse et haulte à
chauffoir, grenier au dessus, chambre et appentis sur le derrière et une grande
cour ».
Par son testament du 15 mai 1591, Amadis Jamyn légua 300
livres de rente dont une moitié devait être employée au traitement du régent ou
maitre d’école qui serait en outre logé gratuitement en percevrait les mois
d’école de ses élèves, sauf douze pris parmi les plus pauvres jeunes gens de
Chaource pour qui l’école devait être gratuite, mais il devait prélever 20
livres par an sur son traitement pour les réparations du bâtiment. Le régent
était tenu de faire chanter par ses écoliers à haute voix, le cantique Te Deum
quatre fois l’an ; les douze élèves étant obligés de chanter chaque
dimanche un De Profundis en mémoire et sur la sépulture du testateur.
Une déclaration faire en 1640 nous apprend que le collège se
composait alors « d’un bâtiment
consistant en deux chambres basses à feu avec grenier dessus, deux autres
chambres servant de classe aux écoliers et une petite cour ; chargé de
censive envers le chapelain de la Chapelle St Jehan, tenant d’un bout à la rue
du dit Chaource, d’autres aux murailles, dans lesquelles chambres demeurent les
régents du dit collège ».
Cet établissement avait une pièce de pré de 4 arpents au
finage de Cussangy louée pour 20 livres et qui était en terrain pierreux, 9
quartiers de pré au finage de Chaource loués pour 10 livres. Ces prix de
location servaient à payer les gages des régents, le surplus des dits gages se
prenait sur le revenu des près de la fabrique avec ce que les parents des
élèves donnaient par mois pour chaque écolier, c’est à dire 10 sous ;
autrement « le dict collège
demeureroit inutille et les enfans sans instruction ».
Les rentes léguées par Amadis Jamyn étaient sans doute
devenues insuffisantes, en 1649 par acte testamentaire, Nicolas Hénault,
médecin du roi, donna 2000 livres et fonda 4 boursiers. Enfin en 1732, pour
augmenter les revenus du collège, on y unit la chapelle bénéficiale de Saint
Jean l’Evangéliste, en l’église de Chaource.
Un traité passé en 1724 avec le sieur Dumont, nous indique
que ce dernier « emploiera les jeudi
et samedi à l’étude du plain chant, conduira les enfans aux saluts et
processions, assistera à la messe des clercs tous les jours, recevra pour la
rétribution des escholliers huit sols pour chacun de ceux qui apprendront
l’arithmétique et trois sols pour ceux qui apprendront à lire, assistera les
jours de fêtes et dimanches au service divin pour y tenir les escholliers en
respect et chaner au lutrin à la manière accoutumée ».
Une plaque de cuivre fut placée sur la façade de
l’établissement avec cette inscription :
Céans est le collège
De Chaource, achepté
Et fondé par noble
Homme amadis Jamyn
Secrétaire et lecteur
Ordinaire de la chmabre
Du Roy, sieur de Bailly
1585
Fils de Claude-Nicolas Jamin et de Marie Chemelet, Amadis
Jamyn, poète champenois, est proche du cercle littéraire de la Pléiade, ami de
Pierre de Ronsard et le traducteur en vers français des 13 derniers livres de
l’Iliade d’Homère publiés en 1580. Il commence également la traduction de
l’Odyssée du même auteur mais la laisse inachevée. Il se « spécialise » dans
les poèmes d’amours. Secrétaire de la Chambre de Charles IX, puis de Henri III.
Il fréquente, sous Henri III, l’Académie du Palais, première « ébauche » d’une
« Académie française ».
Son père Claude Nicolas, prévôt de Chaource et Procureur
général, a très certainement trouvé son prénom dans le roman de chevalerie
Amadis de Gaule du portugais Vasco de Lobeira, récemment traduit en français.
Il reçoit une éducation soignée, en tant que clerc du
diocèse de Langres. Les premiers vers que l’on connait de lui ont pour titre «
Stance à la reine mère passant à Nogent-sur-Seine », et datent de 1564. Il
était alors page de Ronsard qui le forma à la poésie galante, aux belles
manières et au fin langage. Il suit son maître en Vendômois, au prieuré de
Saint-Cosme puis au prieuré de Croix-Val.
Durant les années 1569-1570, il quitte cette région pour
rejoindre la Cour du roi où son nom, comme poète, s’affirmait déjà. Grâce à
Ronsard, le roi Charles IX le retient comme lecteur ordinaire de la chambre du
roi en 1571 et comme secrétaire du roi vers 1573.
Vient ensuite l’« Ancien chant nuptial fait sur le mariage
du Roi Charles IX et Elisabeth d’Autriche », en 1570. D’autres poésies qu’il
réunit sous le titre d’« œuvres poétiques du Roi de France », en 1575, le
placent au rang des premiers auteurs de son époque. Il y célèbre, pour son
compte et pour celui de son royal maître, les beautés qu’il avait connues à la
cour ou dans les salons, sous les noms d’Oriane, Arthémis, et Callyrée. Elles
furent réimprimées en 1577.
Depuis quelques années, Amadis Jamyn s’occupait d’une œuvre
vraiment sérieuse, qui devait mettre le sceau à sa réputation : sa traduction
en vers de l’« Iliade » d’Homère. Ce travail avait été commencé par Hugues
Salel, qui en avait fait les 11 premiers livres. Jamyn se les appropria en les
retouchant et traduisit les 13 derniers en 1580. Le tout est intitulé : « Les
XXIV livres de l’Iliade d’Homère, Prince des poètes Grecs, traduits en vers
français, les XI premiers par Hugues Salel, abbé de Saint-Cheron, et les XIII
derniers par Amadis Jamyn, tous les XXIV revus et corrigés par Amadis Jamyn,
avec les 3 premiers livres d’Homère, plus une Table bien ample sur l’Iliade
d’Homère ». Cet ouvrage avait paru une première fois en 1577, et Ronsard avait
proclamé son admiration pour son élève dans une ode imprimée en tête de la
traduction de Jamyn. C’est dire de quelle estime était entourée l’œuvre de
notre poète, dont le style est assurément plus naturel, plus facile, plus
agréable que celui de Ronsard.
Mais il se lasse de la cour et fit des séjours de plus en
plus fréquents à Chaource surtout après la mort de Ronsard en 1585. Ainsi en 1584,
il fait donation d’une maison avec la destination d’en faire un collège, et en
1591, par testament, il laisse une somme de 300 livres pour subvenir aux
besoins du dit collège. Il est à noter que l’actuel collège de Chaource porte
son nom depuis 1993. Une rue de Chaource porte également son nom.
Il meurt à Chaource le 12 janvier 1593 et est inhumé dans
l’église paroissiale.
Seigneur de Basly, Amadis eut trois frères : Claude
(Procureur du Roi et Lieutenant général au bailliage de Chaource), Benjamin (poète et traducteur,
secrétaire du Duc d’Alençon), et Gabriel, riche marchand.
[Il est à noter que l’on trouve dans les archives une école
dès le commencement du XIVe siècle. En 1321, l’Abbé de Montiéramey fit saisir
quatre setiers de forment, trois de muids et demi d’avoine que le maître
d’école de Chaource devait à l’Abbaye. Cette école parait avoir été une sorte
d’école secondaire destinée à former des sujets pour l’exercice du culte et le
recrutement du clergé local. En effet, en 1527, dans le testament de Jacqueline
de Laignes, Dame de Lagesse, veuve de Nicolas de Monstier, on lit « et sera
distribué aux diacres choraulx, clercs de l’escolle et autres petits enffans ».
D’après un compte de 1546, un prêtre est chargé de dire la messe pour cette
école et il s’appelle le vicaire des écoles de Chaource, les élèves sont
désignés sous le nom de clercs et la messe sous celui des messes des clercs.]
Benjamin Jamyn (v. 1540 – 1606)
Né vers 1540 à
Chaource, dans l’actuel département de l’Aube, Benjamin Jamyn appartient à une famille modeste mais instruite. Il
est le frère cadet d’Amadis Jamyn,
célèbre disciple de Ronsard et figure reconnue de la Pléiade. Contrairement à
son frère, Benjamin ne suit pas la voie des cercles littéraires parisiens : il
mène une vie plus retirée, tout en cultivant une solide culture humaniste.
Benjamin s’établit à Châtillon‑sur‑Seine (Côte‑d’Or), où il exerce la fonction de grainetier, charge municipale
importante qui implique la gestion des réserves de grains, la surveillance des
poids et mesures et la régulation du commerce local. Cette position témoigne
d’une réputation d’intégrité et
d’un niveau d’instruction supérieur à la moyenne. Comme son frère, Benjamin
reçoit une éducation classique. Il maîtrise suffisamment le latin pour entreprendre
la traduction française d’un
ouvrage majeur de la pédagogie humaniste : les Exercitatio linguae latinae
de Juan Luis Vivès, manuel de
dialogues destiné à l’apprentissage du latin.
Sa traduction, publiée à la fin du XVIᵉ siècle, est
accompagnée de vers liminaires
de sa main, courts poèmes moraux destinés au lecteur. Ces pièces témoignent
d’un style sobre, clair, didactique,
très éloigné de la virtuosité poétique d’Amadis mais parfaitement représentatif
de la littérature spirituelle et pédagogique de son temps.
Bien que Benjamin Jamyn n’ait jamais publié de recueil
personnel, il a laissé plusieurs poèmes
spirituels insérés dans la Muse chrétienne de Pierre Poupo, un ouvrage collectif de
dévotion. Ses contributions y prennent la forme de prières en vers, de sonnets
moraux ou de courtes méditations
religieuses. Ces textes, rares et dispersés, montrent un homme de foi,
attaché à une poésie simple, tournée vers la morale chrétienne et l’examen de
conscience.
Benjamin Jamyn meurt à Châtillon‑sur‑Seine en 1606. Sa postérité est restée discrète,
éclipsée par la renommée d’Amadis. Cependant, les érudits du XIXᵉ siècle ont
rétabli son existence littéraire, rappelant qu’il fut l’un des rares poètes et traducteurs humanistes issus du pays de
Chaource.
Poème extrait de La
Muse chrétienne de Pierre Poupo (édition de la fin du XVIᵉ siècle)
Lui qui tient en sa main le monde et son essence,
Qui fait luire le jour, qui fait régner la paix,
Et dompte les orgueils des superbes mortels.
O Seigneur tout-puissant, conduis-moi par ta grâce,
Affermis mon esprit, que nul mal ne m’embrasse,
Et que ton saint vouloir soit mon unique appui,
Afin que je te serve et te craigne aujourd’hui. »
Vers liminaires à sa traduction de Vivès (édition de la fin du XVIᵉ siècle)
« Lecteur, si tu veux bien profiter de ce livre,Apprends à te connaître, et puis à bien te vivre ;
Car qui s’entend soi-même, et règle ses désirs,
Peut sans trouble passer le cours de ses plaisirs. »
RICHER Edmond
Né à Chaource en 1559, dans ce pays de collines et de
sources où les villages semblent encore tenir conseil autour de leur clocher,
Edmond Richer appartient à cette lignée rare d’enfants modestes que la seule
force de l’esprit arrache à leur condition. On le dit issu d’une famille
pauvre, et l’on imagine sans peine ce garçon sérieux, appliqué, qui payait ses
études en servant dans un collège, déjà tendu vers un avenir plus vaste que les
chemins de son village natal. Très tôt, Paris l’attire, et c’est là, dans
l’atmosphère sévère et brillante du collège du Cardinal-Lemoine, qu’il se
forme, qu’il s’affirme, et qu’il devient docteur en Sorbonne avant d’en être
l’un des maîtres.
Richer est un homme de son siècle, c’est‑à‑dire un homme de
feu. Les guerres de Religion le trouvent engagé, parfois trop, jusqu’à
approuver l’attentat de Jacques Clément contre Henri III. Mais c’est surtout
dans les débats théologiques qu’il déploie sa véritable nature : une intelligence
aiguë, un courage presque imprudent, et cette manière très française de
défendre la liberté de l’Église de France contre les prétentions romaines. Élu
syndic de la Faculté de théologie en 1608, il s’oppose avec une vigueur peu
commune à l’infaillibilité pontificale et à l’autorité absolue du pape sur les
conciles. Son grand ouvrage, De la puissance ecclésiastique et politique, fait
l’effet d’un coup de tonnerre. Les Jésuites s’en indignent, les évêques le
condamnent, la Sorbonne elle‑même se retourne contre lui. On le dépose, on le
surveille, on l’enferme même quelque temps. Mais rien n’efface l’empreinte de
ses idées : les États généraux de 1614 puiseront largement dans ses écrits pour
défendre le gallicanisme politique.
Il y a chez Richer une noblesse têtue, une manière de tenir
tête au pouvoir sans jamais renoncer à la rigueur du raisonnement. Pourtant,
l’homme finira par se rétracter en 1629, usé par les pressions, peut‑être aussi
par la solitude de celui qui a trop longtemps tenu la barre contre tous. Il
meurt à Paris en 1631, chanoine respecté, mais marqué par les combats qu’il a
menés.
On lui doit pourtant plus qu’un tumulte doctrinal. Richer
fut aussi un érudit d’une grande finesse, éditeur des œuvres de Gerson, et
l’auteur de la première histoire moderne de Jeanne d’Arc, restée manuscrite
jusqu’au XXᵉ siècle. Dans cette œuvre tardive, on sent poindre un autre homme :
moins polémiste, plus méditatif, presque attendri par la figure de la Pucelle,
comme si la vie, après tant de controverses, lui avait rendu le goût des âmes
simples et droites.
Ainsi apparaît Edmond Richer, enfant de Chaource devenu
théologien redouté, esprit libre dans un siècle de fer, figure singulière dont
la trajectoire, de la pauvreté villageoise aux querelles de la Sorbonne,
raconte à sa manière la puissance d’un destin façonné par l’étude, la
conviction et l’audace. Un homme de Chaource, oui, mais un homme qui porta son
village bien au‑delà de ses frontières, jusque dans les débats les plus
brûlants de son temps.
RAISIN Jacques
Né à Chaource le 7 décembre 1653, Jacques Raisin appartient
à ces destins que rien ne semblait prédestiner à la scène, sinon peut‑être
l’atmosphère musicale et studieuse de sa maison. Son père, Edme Raison, ancien
organiste de Troyes devenu principal du collège de Chaource et organiste de la
paroisse, avait fait de son foyer un lieu où l’on respirait la musique, la
discipline et l’ambition tranquille. Lorsque la famille monte à Paris en 1660,
emmenant Jacques, ses frères et sa sœur, c’est pour former une petite troupe de
comédiens placée sous la protection de Monseigneur le Dauphin. Le jeune garçon,
encore presque un enfant, découvre alors les coulisses, les planches, les voix
qui répètent, les lumières qui s’allument, et cette vie de théâtre qui ne le quittera
plus.
Raisin grandit dans ce monde mouvant où l’on apprend autant
par l’oreille que par les livres. Il se fait remarquer par son naturel, sa
vivacité, et cette manière de dire les vers qui semble jaillir sans effort. En
1684, il est reçu à la Comédie-Française, ce qui, pour un fils d’organiste venu
d’un village champenois, représente une ascension remarquable. Pendant les dix
années qu’il y passe, il fait représenter quatre petites pièces de sa
composition : Le Niais de Sologne en 1686, Le Petit Homme de la foire en 1687,
Le Faux Gascon en 1688 et Merlin gascon en 1689. Ce sont des œuvres vives,
légères, pleines de malice, dans le goût du théâtre comique de la fin du XVIIᵉ
siècle, où l’on aime les types régionaux, les caractères outrés, les situations
rapides et les dialogues qui claquent.
Mais Jacques Raisin n’est pas seulement auteur : il est
aussi musicien, héritier de la formation paternelle. Il compose la musique des
divertissements de plusieurs pièces jouées à la cour, preuve que son talent dépassait
le seul cadre de la scène parisienne. On devine chez lui un tempérament souple,
capable de passer du jeu à l’écriture, de la plume à la partition, avec cette
aisance propre aux artistes complets de son époque.
Il meurt à Paris le 3 mars 1702, célibataire, sans avoir
laissé une œuvre immense, mais avec la trace discrète et charmante d’un homme
de théâtre qui avait su se faire une place dans un monde exigeant. Sa carrière,
commencée dans les salles modestes d’un collège de Chaource et achevée sous les
lambris de la Comédie-Française, raconte une autre facette du village : celle
d’un lieu capable d’envoyer vers Paris non seulement des théologiens redoutés,
mais aussi des comédiens, des musiciens, des auteurs, des hommes de scène.
Jacques Raisin demeure ainsi l’un de ces fils de Chaource dont la vie, sans
éclat tapageur, témoigne pourtant de la vitalité culturelle d’un terroir qui
n’a jamais cessé de produire des esprits singuliers.
Né à Chaource le 20 février 1727, Mathieu‑François Pidansat
de Mairobert appartient à cette lignée d’esprits vifs, nerveux et pénétrants
que le XVIIIᵉ siècle a portés comme des étincelles. Son père, François
Pidansat, bailli du duché d’Aumont et du marquisat de Praslin, subdélégué des
prévôts et échevins de Paris, lui offre une éducation solide, ouverte sur les
affaires, les lettres et les intrigues du monde. Très tôt, l’enfant quitte son
pays natal pour Paris, où il est élevé dans la maison de Madame Doublet du
Persan, femme d’esprit qui tient l’un des salons littéraires les plus informés
de la capitale. C’est là, dans cette ruche de conversations, de lectures et de
confidences, qu’il se forme, qu’il observe, qu’il écoute, et qu’il participe à
la rédaction du journal manuscrit que l’on y compile jour après jour, véritable
chronique secrète du royaume.
Mairobert entre ensuite dans les rouages officiels : il
obtient un emploi de censeur royal, puis devient secrétaire des commandements
du duc de Chartres, futur Philippe‑Égalité. Mais derrière ces fonctions sages
se cache un tempérament autrement plus aventureux. Grâce à sa finesse
d’observation, à son goût du détail piquant et à une audace presque imprudente,
il devient l’un des collaborateurs masqués des libelles les plus violents et
des pamphlets les plus corrosifs de son temps. Sa plume circule sous le
manteau, frappe juste, et inquiète. Paradoxalement, l’homme qui alimente les
écrits clandestins est aussi l’auxiliaire discret de Gabriel de Sartine et de
Pierre Lenoir, les puissants lieutenants généraux de la police. Il renseigne,
il note, il transmet : Mairobert est un observateur né, un homme de l’ombre qui
connaît les salons comme les bureaux, les confidences comme les archives.
Cette double vie finit par le compromettre. Dans l’affaire
de Brunoy, où il ne fut pourtant que le prête‑nom d’un personnage haut placé,
il reçoit un blâme du Parlement. Pour lui, c’est une humiliation insupportable.
L’homme qui avait vécu de sa plume, de son intelligence et de sa réputation se
sent déshonoré. Le 27 mars 1779, dans un geste tragique, il s’ouvre les veines
avec un rasoir avant de s’achever d’un coup de pistolet. Restif de La Bretonne,
son ami fidèle, racontera la scène avec une émotion déchirante.
Son œuvre, diverse, vive et souvent audacieuse, témoigne de
son esprit mordant et de son goût pour les affaires du temps. On lui doit La
querelle de MM. de Voltaire et de Maupertuis (1753), où il chronique avec une
ironie précise l’un des grands duels intellectuels du siècle ; les Lettres sur
les véritables limites des possessions anglaises et françaises en Amérique
(1755), texte politique où perce déjà l’inquiétude des rivalités coloniales ;
la Correspondance secrète et familière du chancelier de Maupéou avec Sorhouet
(1772), plongée indiscrète dans les coulisses du pouvoir ; les Anecdotes sur la
comtesse du Barry (1776), où sa plume se fait plus acérée encore ; et
L’Observateur anglais, réimprimé sous le titre de L’Espion anglais (1778),
satire politique où l’on reconnaît sa manière de tout voir et de tout entendre.
Après la mort de Bachaumont, il rédige également plusieurs volumes des Mémoires
secrets, ces chroniques quotidiennes qui constituent aujourd’hui l’une des
sources les plus précieuses sur la vie parisienne du XVIIIᵉ siècle.
Mathieu‑François Pidansat de Mairobert incarna, par sa vie
comme par ses écrits, ces idées nouvelles qui furent les prémices de la
Révolution française : goût de la critique, défiance envers les puissants,
passion pour l’opinion publique, et cette liberté de ton qui annonçait déjà la
fin d’un monde. Enfant de Chaource devenu chroniqueur redouté, il laisse
l’image d’un homme de plume dont la vie, aussi brillante que tourmentée,
appartient à l’histoire secrète de la monarchie finissante.
REGNAUTL de BEAUCARON
Jacques-Edme
voir l'article : REGNAUTL de BEAUCARON Jacques-Edme
Les Seigneurs de Chaource – Une double autorité au fil des siècles
Pour terminer cette étude consacrée au village de
Chaource, il serait impossible de clore ce chapitre sans évoquer ceux qui,
pendant des siècles, exercèrent l’autorité sur le territoire : les seigneurs de Chaource.
Dès le haut Moyen Âge, la situation seigneuriale de
Chaource présente une particularité remarquable : le village dépendait en indivis de deux seigneurs, qui se partageaient droits, revenus et
prérogatives.
Un seigneur ecclésiastique : l’abbé de Montiéramey, chef d’une abbaye
bénédictine puissante, influente, solidement implantée dans la région.
Un seigneur laïc : le
comte de Champagne, l’un des
plus grands princes territoriaux du royaume, dont l’autorité s’étendait sur une
vaste partie du nord‑est de la France.
Ces deux seigneurs percevaient moitié des revenus chacun, ce qui faisait de Chaource une
seigneurie partagée, un cas relativement rare mais attesté dans plusieurs
régions où les abbayes avaient acquis des droits très anciens.
La seigneurie ecclésiastique : une
autorité durable
La part ecclésiastique de la seigneurie, détenue par
l’abbaye de Montiéramey, perdura jusqu’à
la Révolution. Pendant des siècles, les abbés exercèrent leurs droits
seigneuriaux : justice, cens, dîmes, présentation à la cure, perception de
revenus divers. Mais cette autorité, solide au Moyen Âge, commença à
s’affaiblir à partir du XVIᵉ siècle,
avec l’instauration du régime de la
commende.
Le régime de la commende : un
tournant décisif
À partir du XVIᵉ siècle, les abbayes françaises furent
progressivement confiées à des abbés
commendataires. Ce système, voulu par la monarchie, consistait à nommer
à la tête des abbayes non plus des religieux élus par la communauté, mais des clercs proches du pouvoir, voire
parfois des laïcs issus de familles
nobles.
Ces abbés commendataires : ne résidaient pas dans leur abbaye, n’assuraient pas la direction spirituelle de la communauté, mais percevaient les revenus, souvent
considérables, attachés au titre abbatial.
Ce régime entraîna un déclin progressif des abbayes : moins de vocations, moins
d’entretien des bâtiments, moins de présence spirituelle. Montiéramey n’échappa
pas à cette évolution, et la seigneurie ecclésiastique de Chaource, bien que
toujours juridiquement active, perdit peu à peu de sa vigueur.
Une seigneurie jusqu’à la Révolution
Malgré ces transformations, la seigneurie
ecclésiastique subsista jusqu’en 1789, date à laquelle les droits
féodaux furent abolis. La Révolution mit fin à cette longue histoire de co‑seigneurie
entre l’abbaye et le comte de Champagne, et Chaource entra dans l’ère moderne,
libéré des structures féodales qui l’avaient façonné pendant près d’un
millénaire.
Citons parmi les principaux abbés :
Guillaume de Dinteville (1483-1501)
Jean-Baptiste de Beaumanoir de Lavardin (1696-1711)
Pierre II de Grondin de Pardaillan d’Antin (1771-1730)
Philippe de Chauvelin (1731-1770) qui plaida plusieurs fois
contre les habitants de Chaource
Charles Joseph Marie Rafaelis de Saint-Sauveur (1772-1789),
évêque de Tulle.
La Seigneurie laïque
remonte à une date incertaine, au moins au temps du Comte de Champagne Henri
Ier le Libéral (1152-1181) auquel succéderont :
Henri II (1181-1197)
Thibaut III (1197-1201)
Blanche de Navarre
(1201-1222) Régente
Thibaut IV dit le Chansonnier
(1222-1253)
Thibaut V (1253-1270)
Henri III (1270-1274)
Puis Jeanne de Navarre, sa fille, épouse du roi
Philippe IV le Bel
Philippe IV le Bel
(1284-1314)
Louis X le Hutin
(1314-1316)
Philippe V le Long
(1316-1322)
Charles IV le Bel
(1322-1328)
La Baronnie de Chaource
passe ensuite dans la Maison de Bourgogne par le mariage en 1326 de Jeanne
de Bourgogne, fille du roi Philippe V, avec Eudes, duc de Bourgogne.
On trouve ensuite : Philippe de Rouvre, comte de
Bourgogne, petit-fils d’Eudes et de Jeanne de (1347 à 1361)
Marguerite II de Flandre, petite fille de Marguerite
Ière, épouse de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, frère du roi de France
Charles V. Elle hérita des comtés de Flandre, d’Artois, de Bourgngoe, de Nevers
et de Rethel, qui passèrent ainsi à la maison de Bourgogne. Lors de la folie du
roi Charles VI en 1392, elle contribua à assurer le gouvernement de la France à
son mari par son influence personnelle sur la reine Isabeau de Bavière.
Froissard le dit « haute
et crueuse (dure) ».
Au cours de 1388, Marguerite de Bourgogne séjourna au
château de Chaource. Elle décéda en 1405, âgée de 55 ans.
Philippe de Bourgogne, 3ème fils de Philippe le Hardi, comte de Nevers et de Rethel (1045-1415) ; Chaource passa ainsi dans le domaine de la puissante famille de Nevers
Charles de Bourgogne, fils du précédent, comte de
Nevers et de Rethel (1415-1464), puis sa veuve Marie d’Albret
(1464-1485)
Jean de Bourgogne, son frère, comte de Nevers et de
Rethel, duc de Brabant (1485-1491), puis sa veuve Françoise d’Albret (1491-1521).
Charlotte d’Albret, petite fille de Jean de
Bourgogne, (1521-1525) mariée à Odet, comte de Foix, puis ses deux
enfants :
Henri de Foix (1525-1540)
Claude de Foix, marié à Guy de Laval (1540—1553)
François de Clèves, duc de Nevers, qui se distingua
dans la défense des frontières de l’Est (1553-1562)
Jacques de Clèves, son fils, duc de Nevers, marquis
d’Isle (Aumont) (1562-1564)
Marie de Clèves, mariée à Henri de Bourbon, prince de
Condé (1564-1574), d’une grande beauté, elle dut aimée du roi Henri III
Catherine de Bourbon-Condé, sa fille (1574-1595)
Henriette de Clèves, fille de François de Clèves,
duchesse de Nevers, marquise d’Isle, mariée à Louis de Gonzague.
Elle vendit la baronnie de Chaource le 16 février 1601 à
Charles de Choiseul, marquis de Praslin, lieutenant général au Gouvernement de
Champagne, bailli et gouverneur de Troyes.
Inutile de dire que ces seigneurs qui possédaient des
domaines considérables, n’habitaient pas Chaource, n’y sont d’ailleurs jamais
venus, hormis quelques-uns qui y ont fait un bref séjour ou y ont simplement
passé.
Charles de Choiseul, marquis de Praslin, marié à
Claude de Cazillac, devint donc seigneur de la baronnie de Chaource jusqu’à sa
mort survenue en 1626.
Lui succéda son fils Roger de Choiseul, lieutenant
général du Gouvernement de Champagne, mort en 1641 lors de la bataille de la
Marfée, sans alliance.
François de Choiseul, frère puiné du précédent,
décédé en 1690 aussi lieutenant général au Gouvernement de Champagne, marié à
Charlotte de Hautefort. Celle-ci décéda à Pralin en 1712 à l’âge de 102 ans.
Marie-Françoise de Choiseul-Praslin, fille du
précédent, qui épousa en 1679 Louis Armand de Labadie de Sautour mort en 1680
sans enfant. En 1683 Gaston Jean-Baptiste de Choiseul d’Hostel, colonel au
régiment royal du Roussillon, en troisième noce Nicolas Martial de
Choiseul-Beaupré, sans postérité.
Charlotte Françoise de Choiseul-Hostel, née du second
mariage, marquise de Praslin, femme de Claude Alexandre de Pons, seigneur de
Rennepont, baron de Sexfontaine, décédée en 1738.
Gaston Jean-Baptiste de Pons, comte de Praslin, fils
des précédents, marié à Louise Barbier de Broyes. Décédé en 1778, ledit
seigneur réside à Pralin en 1770 et 1773.
Auquel succédèrent de 1781 à 1789 comme co-seigneurs les
deux frères :
Marie
Claude Alexandre Joseph Gaston Louis de Pons
et
Marie
Claude Alexandre Jean-Baptiste Gaston Louis de Pons, résidant au château de
Praslin en 1780.
À partir du XVIᵉ siècle, une transformation profonde
bouleversa la vie monastique en France : l’instauration du régime de la commende. Ce système,
voulu par la monarchie, modifia radicalement la manière dont les abbayes
étaient dirigées et eut des conséquences durables sur les seigneuries
ecclésiastiques, dont celle de Montiéramey,
co‑seigneur de Chaource depuis le haut Moyen Âge.
Jusqu’alors, l’abbé était élu par les moines, vivait au sein de la communauté, en assurait
la direction spirituelle, l’administration, la discipline, l’entretien des
bâtiments, la gestion des terres et des revenus. Il était un père au sens plein du terme, un guide,
un chef, un responsable.
Avec la commende, tout changea. Le roi se réserva le
droit de nommer lui‑même les
abbés, non plus parmi les religieux de la communauté, mais parmi :
- des clercs proches du pouvoir,
- des évêques cumulards,
- parfois même des laïcs issus
de familles nobles, récompensés pour leurs services.
Ces abbés commendataires :
- ne résidaient pas dans leur abbaye,
- n’exerçaient pas l’autorité spirituelle,
- ne participaient pas à la vie monastique,
- mais percevaient les revenus,
souvent considérables, attachés au titre abbatial.
Les moines, eux, se retrouvaient dirigés par un prieur claustral, chargé de la vie
quotidienne, tandis que l’abbé commendataire vivait à la cour ou dans ses
terres, loin de la communauté.
Ce système entraîna un déclin progressif des abbayes : moins de vocations, moins
d’entretien, moins de rayonnement spirituel. Montiéramey, autrefois puissante,
n’échappa pas à cette lente érosion. La seigneurie ecclésiastique de Chaource,
bien que toujours active juridiquement, perdit peu à peu de sa vigueur, jusqu’à
disparaître avec l’abolition des droits féodaux en 1789.
Portrait d’un abbé de Montiéramey – Un seigneur en soutane
Pour donner chair à cette histoire, il est juste
d’évoquer l’un de ces abbés qui marquèrent la vie de Montiéramey et, par
ricochet, celle de Chaource. Parmi eux, Dom
Jean de Montigny, abbé au XVIIᵉ siècle, incarne parfaitement la figure de
l’abbé commendataire de l’époque moderne.
Dom Jean
de Montigny – Un abbé entre deux mondes né dans une famille noble de
Champagne, Jean de Montigny reçut une éducation soignée, destinée à le préparer
à une carrière ecclésiastique prestigieuse. Il fut nommé abbé de Montiéramey par décision royale, sans avoir jamais
vécu dans la communauté bénédictine.
Il résidait le plus souvent à Troyes ou à Paris,
fréquentant les cercles lettrés et les salons où se mêlaient prélats,
magistrats, officiers et gens de lettres. Pourtant, malgré son absence, il
restait seigneur de Chaource,
percevant sa part des revenus, signant des actes, confirmant des droits,
arbitrant parfois des litiges par l’intermédiaire de ses officiers.
Dom Jean de Montigny n’était pas un homme indifférent
: il fit réparer plusieurs bâtiments de l’abbaye, confirma des donations
anciennes, et veilla à maintenir les droits seigneuriaux de Montiéramey. Mais
il n’était pas un moine. Il ne connaissait la vie de la communauté que par les
rapports qu’on lui envoyait.
À Chaource, son nom apparaissait dans les actes : présentation
à la cure, perception des cens, confirmation des usages, arbitrage des conflits
de pâturage ou de bois. Il était un seigneur
ecclésiastique, mais un seigneur absent,
représentatif de son époque.
Dom Jean de Montigny mourut dans son hôtel
particulier, loin de Montiéramey. Son successeur fut nommé de la même manière,
par le roi, perpétuant un système qui, peu à peu, vidait les abbayes de leur
substance spirituelle.
Lorsque la Révolution abolit les droits féodaux, la
seigneurie ecclésiastique de Chaource disparut avec lui. Les abbés
commendataires, figures élégantes mais lointaines, s’effacèrent, laissant
derrière eux un monde qui n’existait déjà plus que par habitude.
A contrario, voici le portrait d’un abbé médiéval
À l’opposé de l’abbé commendataire de l’époque moderne
— seigneur absent, homme de cour, percepteur de revenus — l’abbé médiéval était
un personnage d’une tout autre nature. Il vivait au cœur de son abbaye,
partageait la vie des moines, dirigeait la prière, administrait les terres,
rendait justice, recevait les voyageurs, et veillait sur les villages dépendant
de son domaine, dont Chaource.
Pour incarner cette figure, prenons l’exemple d’un
abbé comme Dom Hugues de Montiéramey,
personnage typique du XIIᵉ siècle, époque où l’abbaye était à son apogée.
Dom Hugues
de Montiéramey – Un abbé du XIIᵉ siècle
Dom Hugues naquit dans une petite famille
chevaleresque de Champagne, à une époque où les cadets de noblesse entraient
volontiers dans les ordres. Il reçut une formation solide : lecture, chant
liturgique, copie des manuscrits, droit canonique, gestion des biens. Lorsqu’il
fut élu abbé par ses frères, vers le milieu du XIIᵉ siècle, Montiéramey était
une abbaye prospère, entourée de terres, de bois, de moulins, et dotée de
droits seigneuriaux sur plusieurs villages, dont Chaource.
Contrairement aux abbés commendataires des siècles
suivants, Dom Hugues vivait à l’abbaye.
Il se levait avant l’aube pour les matines, présidait les offices, supervisait
les travaux, recevait les paysans, les officiers, les voyageurs, les pauvres. Il
connaissait les terres, les bois, les chemins, les moulins, les hommes. Il se
rendait régulièrement à Chaource, non pour percevoir des revenus, mais pour exercer la justice, arbitrer un
conflit de pâturage, confirmer un droit d’usage, ou simplement visiter la cure
dont il avait la présentation.
Sous son abbatiat, on réparait un mur, on
reconstruisait une grange, on plantait un verger, on ouvrait un vivier. Il
veillait à la bonne gestion des récoltes, à la qualité du vin, à l’entretien
des bâtiments, à la discipline monastique. Dom Hugues était un homme de prière,
mais aussi un administrateur. Il
signait des chartes, scellait des actes, recevait les serments de fidélité,
confirmait les donations. Il représentait l’abbaye devant les comtes de
Champagne, les évêques de Langres, les seigneurs voisins.
À Chaource, son autorité était respectée : il y
présentait le curé, percevait la moitié des revenus seigneuriaux, protégeait
les droits de l’abbaye, et veillait à ce que les habitants puissent exploiter
les terres, les bois, les pâtures selon les usages anciens.
Dom Hugues n’était pas un intellectuel de cabinet : il
connaissait la terre, les saisons, les hommes. Il savait lire les nuages, juger
une récolte, évaluer un troupeau, sentir la qualité d’un vin. Il parlait le
latin des chartes, mais aussi le parler champenois des paysans. Il était un père pour ses moines, un seigneur pour ses tenanciers, un interlocuteur pour les puissants, un protecteur pour les pauvres.
À sa mort, Dom Hugues fut enterré dans le cloître,
comme il se devait. Son successeur fut élu parmi les moines, perpétuant une
tradition séculaire. Son nom resta dans les archives, non comme celui d’un
percepteur absent, mais comme celui d’un abbé vivant, présent, bâtisseur, pasteur, seigneur et moine à la
fois. Un homme qui incarnait pleinement ce qu’était un abbé médiéval : un chef spirituel et temporel, enraciné dans
sa terre et dans sa communauté.
Portrait d’un prieur claustral
Si l’abbé médiéval était le père de la communauté, le
prieur claustral en était le bras droit, l’homme du quotidien, celui qui
veillait à la vie réelle du monastère. Là où l’abbé représentait l’abbaye à
l’extérieur, signait les chartes, rencontrait les seigneurs et les évêques, le
prieur claustral, lui, vivait au cœur du cloître, au plus près des
moines, des novices, des travaux, des offices, des règles.
Pour incarner cette figure essentielle, prenons un
personnage typique du XIIIᵉ siècle : Frère Lambert, prieur claustral de
Montiéramey.
Frère Lambert n’était pas un noble, ni un homme de
cour. Il était entré jeune à Montiéramey, fils de paysans aisés, attiré par la
vie régulière, le silence, la prière, mais aussi par l’ordre et la discipline qui
régnaient dans les abbayes bénédictines. Élu prieur claustral par ses frères,
il devint l’homme qui faisait tenir debout toute la maison. Chaque jour, avant
même que les cloches ne sonnent les matines, Frère Lambert était debout. Il
vérifiait que les novices étaient réveillés, que les lampes brûlaient encore
dans le chœur, que les frères convers avaient allumé le feu dans la cuisine. Il
connaissait par cœur la Règle de saint
Benoît, et veillait à ce qu’elle soit appliquée : silence aux heures
prescrites, travail manuel pour tous, lecture au réfectoire, offices célébrés
avec exactitude, discipline dans les dortoirs, charité envers les pauvres.
Il n’était pas un homme sévère, mais un homme juste,
respecté pour sa droiture. Pendant que l’abbé s’occupait des affaires
extérieures, Frère Lambert gérait tout ce qui faisait vivre l’abbaye : les
réserves de grain, les celliers, les jardins, les ateliers, les cuisines, les
relations avec les frères convers, l’accueil des voyageurs.
Il savait combien de sacs de blé restaient dans le
grenier, combien de tonneaux de vin étaient prêts, combien de bêtes paissaient
dans les prés de l’abbaye. Il connaissait les artisans, les paysans, les
tenanciers, les besoins de chacun.
Le prieur claustral était aussi un médiateur. Quand un novice se
décourageait, c’est lui qui l’écoutait. Quand deux frères se disputaient, c’est
lui qui tranchait. Quand un convers se plaignait d’un travail trop lourd, c’est
lui qui rééquilibrait les tâches. Il était la voix de la raison, celui qui
apaisait, qui expliquait, qui rappelait la règle sans humilier.
Même si l’abbé représentait officiellement Montiéramey
à Chaource, Frère Lambert connaissait bien le village. Il y envoyait les frères
pour percevoir les dîmes, superviser les travaux, vérifier les terres,
rencontrer le curé. Il savait quels chemins étaient praticables, quels bois
étaient mûrs pour la coupe, quelles terres donnaient le meilleur froment. Il
n’était pas seigneur, mais il était l’œil
et la main de l’abbaye sur le terrain. Frère Lambert ne signait pas les
chartes. Il n’apparaissait pas dans les actes officiels. Il ne portait pas la
crosse ni la mitre. Mais sans lui, l’abbaye n’aurait pas tenu une semaine. Il
était l’homme de l’ombre, celui qui faisait tourner la maison, celui qui
connaissait chaque pierre, chaque frère, chaque outil, chaque règle.
À sa mort, il fut enterré dans le cimetière des
moines, sans statue, sans épitaphe grandiose. Mais dans la mémoire de la
communauté, il resta comme l’un de ces hommes discrets et fidèles qui, siècle
après siècle, ont fait vivre les abbayes.
Chaource c’est
également la forêt d’Aumont
S’étendant en éventail sur plus de 13 000 hectares, la forêt d’Aumont forme l’un des plus
vastes massifs forestiers de Champagne méridionale. À quelques pas seulement du
village de Chaource, elle déploie un monde à part : un univers de clairières,
de futaies profondes, de chemins moussus, de sources discrètes et de vallons
secrets. C’est un territoire ancien, préservé, où la nature a conservé sa
majesté.
La forêt d’Aumont offre une flore d’une richesse remarquable. Il serait fastidieux d’en
dresser la liste complète tant les espèces sont nombreuses, mais un arbre
domine tous les autres : le chêne,
véritable seigneur de ces bois. On y rencontre des spécimens centenaires, aux troncs massifs, aux
branches noueuses, témoins silencieux des siècles passés. Autour d’eux
s’épanouissent hêtres, charmes, bouleaux, pins sylvestres, houx, noisetiers,
fougères, mousses épaisses et tapis de myrtilles selon les saisons.
Au printemps, les sous‑bois se couvrent d’anémones et
de jacinthes sauvages. En été, la lumière filtre en nappes dorées à travers les
frondaisons. En automne, la forêt devient un incendie de couleurs. En hiver,
elle se fait cathédrale silencieuse, sculptée par le givre.
La faune de la forêt d’Aumont est tout aussi variée.
Elle abrite une population importante de grands gibiers : cerfs majestueux, biches et faons, chevreuils, daguets,
sangliers, laies et marcassins.
Les sangliers, particulièrement nombreux, deviennent
dangereux en hiver. La nuit, ils descendent en hordes sur les bas‑côtés de la route reliant Les Bordes‑Aumont à Chaource, attirés
par les restes de végétation et les glands tombés. Chaque année, des accidents
graves surviennent, dus à la fois à la présence des animaux et à la vitesse
excessive de certains automobilistes.
Mais la forêt ne se limite pas aux grands animaux.
Elle abrite aussi une multitude d’espèces plus discrètes, essentielles à
l’équilibre de l’écosystème : écureuils, lièvres, renards, fouines et belettes
furtives, et même quelques chats
sauvages, rares mais encore présents. Cette diversité fait de la forêt
d’Aumont un véritable sanctuaire
naturel, un lieu où la vie circule, se cache, se révèle, selon les
heures et les saisons.
La forêt est parcourue de sentiers balisés, accessibles à pied, à cheval ou en VTT. Ces
chemins, ponctués de points de vue, de carrefours forestiers et de
signalétiques, permettent de découvrir la forêt en toute sécurité. S’y
promener, c’est s’offrir une parenthèse : le calme, le repos, la fraîcheur des
sous‑bois, le chant des oiseaux, le craquement des feuilles sous les pas. C’est
un lieu où l’on respire, où l’on se ressource, où l’on retrouve un peu de cette
magie primitive que les forêts ont su conserver.
La forêt d’Aumont n’est pas seulement un décor : c’est
un écosystème complexe, un
patrimoine naturel, un espace de mémoire et de vie. Elle fait partie de
l’identité de Chaource, de son paysage, de son histoire. Qu’on y marche, qu’on
y observe, qu’on y écoute, qu’on y médite, la forêt d’Aumont offre toujours
quelque chose : un souffle, une lumière, une présence.
Le brame du cerf en septembre – La voix sauvage de la forêt
À l’automne, lorsque les premières brumes s’accrochent
aux futaies et que les nuits s’allongent, la forêt d’Aumont devient le théâtre
d’un spectacle saisissant : le brame du cerf. C’est l’un des moments les
plus impressionnants de la vie sauvage, un rituel ancestral où le grand cerf
élaphe affirme sa puissance, son territoire et sa place dans la hiérarchie de
la forêt.
Dès la tombée du jour, un silence étrange s’installe,
comme si toute la forêt retenait son souffle. Puis, soudain, un cri profond,
rauque, presque guttural, résonne entre les troncs : le brame. Un appel
puissant, vibrant, qui traverse les sous‑bois et fait frissonner même les
habitués des lieux.
Le CIE d’Othe et d’Armance propose chaque année des sorties encadrées pour suivre les traces du cerf en toute sécurité. Accompagnés de guides expérimentés, les visiteurs s’enfoncent dans la forêt, apprennent à reconnaître les empreintes, les frottis, les coulées, et découvrent la vie secrète de ce noble animal. En immersion dans son milieu naturel, on perçoit mieux la force de ce moment : la tension dans l’air, les craquements lointains, les silhouettes furtives, et ce brame qui résonne comme une voix venue d’un autre âge.
Une expérience fascinante… mais pas
sans danger
Il est possible d’aller écouter le brame seul, mais
cela demande prudence et respect.
Le cerf, en période de rut, est à son
maximum de tension : il défend son harem, son territoire, et peut
devenir extrêmement agressif
s’il se sent menacé.
Un cerf qui vous sent, vous voit ou vous surprend peut
charger, et sa force est telle qu’un accident peut être dramatique.
Chaque année, des incidents surviennent parce que des promeneurs s’approchent
trop près, utilisent des lampes trop vives, ou se placent entre un cerf et ses
biches.
Règles
essentielles de sécurité
- Ne jamais s’approcher d’un cerf, même s’il semble calme.
- Ne jamais utiliser de flash ou de lumière vive.
- Rester silencieux, immobile, à bonne distance.
- Ne jamais se placer sur une coulée ou un passage fréquenté.
- Toujours privilégier les sorties encadrées si l’on ne connaît pas la
forêt.
Le brame est un moment magique, mais c’est
aussi un moment où la forêt rappelle qu’elle est un monde sauvage, régi par ses
propres lois.
Une chasse seigneuriale médiévale dans la forêt d’Aumont
Soudain, un cor retentit : un son long, grave, qui
roule entre les chênes centenaires. La chasse commence.
Le seigneur de Chaource, accompagné de quelques
chevaliers, avance à cheval, capuchon relevé, arc court à l’épaule. À ses
côtés, les veneurs tiennent les chiens, impatients, tirant sur leurs laisses.
Les bêtes sentent déjà la piste.
Les hommes de pied, armés de lances et de coutelas,
s’enfoncent dans les fourrés pour rabattre le gibier. On entend leurs voix,
leurs appels, leurs pas dans les feuilles mortes. Puis un cri : « Il est
levé ! »
Un grand cerf surgit, majestueux, bondissant entre les
troncs. Ses bois se détachent dans la lumière pâle du matin. Les chiens sont
lâchés. La forêt s’emplit d’aboiements, de galops, de branches qui claquent.
La poursuite s’engage. Le cerf traverse une clairière,
franchit un ruisseau, disparaît dans un taillis. Les chasseurs suivent,
haletants, exaltés. Le seigneur pousse son cheval, le cor sonne à nouveau, plus
pressant.
Après une longue course, le cerf s’arrête, épuisé,
dans un vallon encaissé. Les chiens l’encerclent. Les veneurs arrivent, puis le
seigneur, qui descend de cheval pour donner le coup d’estoc, geste
rituel qui met fin à la chasse.
Le silence retombe. On remercie la forêt, on honore
l’animal, on partage un peu de vin tiré d’une outre. La chasse n’est pas
seulement un divertissement : c’est un rite social, un acte politique,
un moment où le seigneur affirme son pouvoir sur la terre, les hommes et les
bêtes.
La forêt d’Aumont, ce jour-là, a vibré au rythme des
cors, des sabots et des cris — comme elle l’a fait pendant des siècles.
Légendes de la forêt d’Aumont – Ombres, murmures et récits anciens
La forêt d’Aumont n’est pas seulement un massif de
chênes et de hêtres : c’est un lieu chargé de récits, de peurs anciennes, de
croyances populaires. Les habitants de Chaource, depuis des générations,
racontent des histoires qui se transmettent au coin du feu, les soirs d’hiver,
quand le vent souffle dans les branches.
Voici quelques‑unes des légendes les plus connues.
La Bête des
Trois‑Chênes
On raconte qu’au XVIIᵉ siècle, un animal gigantesque
hantait le carrefour des Trois‑Chênes. Ni loup, ni chien, ni sanglier, il
apparaissait à la tombée de la nuit, poussant un cri rauque qui glaçait le
sang.
Les chasseurs qui tentèrent de le poursuivre ne retrouvèrent
jamais sa trace. Certains disaient qu’il s’agissait d’un cerf monstrueux, aux
yeux rouges comme des braises. D’autres affirmaient que c’était l’esprit d’un
veneur mort en chasse, condamné à errer pour l’éternité.
La Dame
Blanche du Vieux‑Fourneau
Près de la fontaine de l’Ermitage, au lieu‑dit du Vieux‑Fourneau, plusieurs voyageurs
jurèrent avoir vu, par nuits de brume, une femme vêtue de blanc, immobile au
bord du chemin.
Elle ne parlait pas. Elle ne bougeait pas. Mais ceux
qui la croisèrent sentirent un froid soudain, comme si la forêt retenait son
souffle.
On disait qu’elle était l’âme d’une jeune fille morte
d’amour, venue attendre un fiancé qui ne revint jamais de la guerre.
Le Cerf aux
Bois d’Or
Une légende plus ancienne encore raconte qu’un cerf
aux bois dorés apparaît parfois au lever du soleil, dans les clairières les
plus profondes. Ceux qui le voient seraient bénis pour l’année entière :
récoltes abondantes, santé préservée, chance assurée.
Mais il ne faut jamais tenter de le suivre. Car ceux
qui l’ont fait se seraient perdus dans la forêt, incapables de retrouver leur
chemin, comme si le cerf les avait entraînés dans un monde qui n’était pas le
nôtre.
Le Souffle
des Arbres
Les bûcherons d’autrefois affirmaient que, certains
soirs d’orage, les arbres de la forêt d’Aumont « parlaient ». Le vent, pris
dans les hautes futaies, produisait un grondement sourd, presque humain. On
disait alors que les vieux chênes murmuraient entre eux, se souvenant des
siècles passés, des batailles, des chasses, des hommes qui avaient foulé leurs
racines.
Une forêt
vivante, entre réalité et mystère
Ces légendes ne sont pas des histoires pour effrayer
les enfants : elles disent quelque chose de profond sur la forêt d’Aumont. Un
lieu où la nature est si présente, si ancienne, si puissante, qu’elle semble
parfois dépasser le réel.
La forêt n’est pas seulement un paysage : c’est un personnage, un monde à part, un espace
où l’imaginaire et la réalité se mêlent.
LES CHAMPIGNONS La forêt offre une
multitude d’espèces pour tous les amateurs de cueillette de champignons.
Suivant les saisons : girolles (Cantharellus cibarius), chanterelles
d’abondance, trompettes de la mort (Craterellus cornucopioides),
petits gris de sapin (Tricholoma terreum), morilles (Morchella
sp.), psalliote champêtre, rosé des prés, boule de neige (Psalliota
campestris), coulemelle (Lepiota procera), cèpes (Boletus
sp. : edulis, aereus, reticulatus), coulemelles,
girolles de sapin, tripes de chêne, mousserons, truffes de Bourgogne, lactaires
délicieux, pieds-de-mouton (Hydnum repandum), pieds violets…
remplissent les paniers des ramasseurs pour ensuite accompagner et parfumer les
plats de viande.
LA RIVIÈRE
ARMANCE
La rivière Armance prend sa source sur la commune de Chaource, dans un paysage encore très marqué par l’alternance de prairies humides, de boisements et de légers vallons. Dès son émergence, elle porte l’empreinte de la Champagne humide : sols gorgés d’eau, nappes affleurantes, mares forestières et végétation luxuriante. Ici, l’eau n’est pas un élément du décor : elle structure le territoire, façonne les usages et rythme la vie locale.
Après Chaource, l’Armance poursuit son cours vers
l’ouest, traversant plusieurs villages du Chaourçois avant de rejoindre
l’Armançon, dont elle est un affluent. Son tracé sinueux épouse les courbes du
relief, glissant entre prairies bocagères, peupleraies et zones de pâture. Les
berges, souvent ombragées, abritent une végétation typique : aulnes glutineux,
frênes, saules blancs, iris des marais, renoncules aquatiques… autant d’espèces
qui témoignent de la bonne qualité écologique du cours d’eau.
L’Armance est un lieu apprécié des pêcheurs. On y
rencontre truites fario, goujons, vairons, chevesnes, et dans les secteurs plus
profonds, quelques brochets. Les fonds graveleux et les eaux fraîches
favorisent également la présence d’insectes aquatiques — éphémères,
trichoptères, plécoptères — qui constituent un excellent indicateur de la santé
du milieu.
Au printemps, les berges s’animent : libellules,
demoiselles, grenouilles rousses et couleuvres à collier profitent de la
chaleur retrouvée. Les oiseaux d’eau — hérons, martins-pêcheurs, poules d’eau —
trouvent dans les méandres de l’Armance un territoire de chasse et de
nidification.
Discrète mais essentielle, l’Armance a longtemps été
exploitée pour ses ressources. Jusqu’au début du XXᵉ siècle, plusieurs moulins
jalonnaient son cours : moulins à grain, à huile, à tan, parfois même de petits
ateliers artisanaux utilisant la force motrice de l’eau. Ces installations ont aujourd’hui
disparu ou ont été reconverties, mais elles ont profondément marqué l’histoire
économique du Chaourçois. La rivière servait également à l’irrigation des
prairies, indispensables à l’élevage bovin. Les anciens systèmes de dérivation,
fossés et biefs témoignent encore de cette organisation rurale patiente et
ingénieuse.
L’Armance contribue à maintenir un réseau de zones
humides d’une grande valeur écologique. Ces milieux jouent un rôle essentiel : régulation
naturelle des crues, filtration de l’eau, refuge pour la faune, maintien de la
fraîcheur en période estivale.
Dans un contexte de changement climatique, ces
fonctions deviennent encore plus précieuses. La rivière agit comme un véritable
corridor écologique, reliant les
massifs forestiers, les prairies et les milieux aquatiques du territoire.
L’Armance n’est pas une grande rivière spectaculaire, elle
est de celles qui façonnent un pays en silence : elle nourrit les sols, irrigue
les prairies, attire la vie, apaise les paysages. Elle accompagne depuis
toujours l’histoire de Chaource et de ses habitants, et demeure aujourd’hui
encore un élément fort de l’identité du territoire.
Un lundi de marché au XVIIIᵉ siècle
Imaginez Chaource vers 1739. Le jour n’est pas
encore levé que déjà, dans les rues étroites du bourg, on entend le bruit des
sabots, le grincement des charrettes, les appels des marchands qui arrivent des
villages voisins. Le marché du lundi est le grand rendez‑vous de la semaine : on y vient pour vendre,
acheter, discuter, apprendre les nouvelles, régler des affaires, parfois même
chercher un domestique ou conclure un mariage.
Autour de la halle de bois, encore sombre sous son
toit à arcades, les premiers étals s’installent. Les paysannes déplient leurs
toiles grossières, posent leurs paniers d’œufs, de fromages, de légumes. Les
hommes, eux, apportent les sacs de grain, lourds, poussiéreux, qu’on ouvre pour
montrer la qualité du blé. On parle fort, on marchande, on plaisante, on se
jauge.
Le marché aux
grains, sous la halle, est le plus animé. Les boisseaux s’entrechoquent,
les mesures se vérifient, les prix se discutent âprement. Un bon blé, sec,
doré, bien vanné, peut faire monter les enchères. Un blé humide ou noirci fait
grimacer les acheteurs.
Dans l’air flotte une odeur mêlée de paille, de terre,
de bois humide, de bêtes qu’on attache un peu plus loin. Les enfants courent
entre les jambes des adultes, les chiens flairent les paniers, les cloches de
l’église sonnent la messe basse, rappelant que le commerce ne doit pas faire
oublier la dévotion.
Plus loin, dans les rues adjacentes, les marchands
ambulants déploient leurs marchandises : rubans, étoffes, couteaux, sabots,
chandelles, sel, épices rares. On entend les cris : « À la belle chandelle ! À
la belle chandelle ! » « Qui veut du bon fromage frais ? » « Blé de la vallée !
Blé de la vallée ! »
Les habitants du canton affluent : des femmes de
Cussangy avec leurs paniers, des hommes de Lagesse menant une charrette, des
jeunes de Pargues venus “voir le monde”, des marchands de Tonnerre ou de Saint‑Florentin
qui font halte.
Le marché, c’est le cœur battant de Chaource. On y règle les affaires, on y échange
les nouvelles, on y parle des récoltes, des impôts, des guerres lointaines, des
prix du blé qui montent ou qui s’effondrent. C’est un lieu de vie, de bruit, de
chaleur humaine — un théâtre populaire où chacun joue son rôle.
Mesures,
prix et boisseaux au XVIIIᵉ siècle
Le boisseau est
une mesure de capacité utilisée pour les grains. Sa contenance varie selon les
provinces, mais dans notre région, il représente environ 13 litres. On ne vend pas le blé au
poids, mais au volume.
Les prix fluctuent énormément selon les récoltes, les
hivers, les guerres, les disettes.
1737 : 26 sols le boisseau → prix très bas, année d’abondance.
1749 : 4 livres 5 sols le boisseau → prix très élevé, signe de pénurie
ou de mauvaise récolte.
Pour donner une idée : 1 livre = 20 sols. Donc 4 livres 5 sols = 85 sols, soit plus de trois fois le prix de 1737.
Pourquoi ces variations ? Mauvaises
récoltes, gel tardif, pluies d’été, guerres qui perturbent les transports, spéculation
des marchands, taxes seigneuriales ou royales.
Le rôle de la halle La
halle n’est pas seulement un abri : c’est un lieu de contrôle, où l’on vérifie les mesures, où l’on surveille
les prix, où l’on évite les fraudes. Les boisseaux doivent être justes, les sacs ouverts, les grains vannés.
Les grandes foires annuelles de
Chaource (XVIIIᵉ siècle)
Une journée extraordinaire dans le bourg. Les foires annuelles de Chaource n’avaient rien à voir avec le marché du lundi. C’étaient des journées exceptionnelles, où le bourg se transformait en une véritable ruche humaine, vibrante, bruyante, colorée, débordante de vie.
Dès
l’aube, les routes venant de Tonnerre, Saint‑Florentin, Cussangy, Lagesse,
Pargues et de tous les villages du canton se couvraient de charrettes
grinçantes, de troupeaux poussiéreux, de marchands ambulants, de colporteurs
chargés de ballots, de paysans endimanchés venus “faire affaire”.
On
entendait de loin les meuglements des vaches, les bêlements des moutons, les
aboiements des chiens, les appels des hommes qui guidaient les bêtes.
L’arrivée
des marchands : un spectacle en soi. Les premiers à arriver étaient les
marchands de bétail : des hommes rudes, bottés, la blouse serrée à la taille,
menant vaches, veaux, moutons, parfois même quelques chevaux. Leur arrivée
faisait vibrer tout le village : les bêtes s’agitaient, les chiens couraient
autour des troupeaux, les enfants suivaient en riant, fascinés par ce défilé
vivant.
Puis
venaient les marchands de tissus, de rubans, de chapelets, de chaudrons, de
couteaux, de sabots, de chandelles, de sel, de cuir, de laine…
Les
colporteurs dépliaient leurs ballots comme on ouvre un coffre aux trésors :
couleurs vives, étoffes fines, objets brillants, senteurs d’épices et de cire.
Autour de
la halle, les étals se pressaient si serrés qu’on peinait parfois à circuler. Les
femmes du canton vendaient leurs fromages, leurs œufs, leurs volailles, leurs
gâteaux de ménage encore tièdes. Les hommes négociaient le prix d’un porc, d’un
sac de grain, d’un fagot de bois, d’un outil neuf. Les rues adjacentes
devenaient un véritable labyrinthe de couleurs et de bruits : les cris des
marchands, les appels des camelots, les rires, les discussions animées, les
cloches de l’église qui sonnaient au milieu du tumulte.
Les foires
étaient aussi un lieu où l’on réglait les affaires importantes : on y signait
des contrats, on y embauchait des domestiques, on y concluait des ventes de
terres, on y arrangeait parfois des mariages. Les notaires circulaient, plume à
la main, prêts à rédiger un acte.
Les
auberges ne désemplissaient pas : on y buvait, on y mangeait, on y discutait
politique, impôts, récoltes, nouvelles du royaume.
Quand les
affaires étaient conclues, l’après‑midi prenait un autre visage. Les musiciens
s’installaient parfois sur une place, et les jeunes dansaient. Les enfants
couraient entre les étals, les poches pleines de noix, de pommes ou de petits
gâteaux achetés en cachette. Les marchands criaient leurs derniers prix, les
troupeaux repartaient vers les villages, les colporteurs repliaient leurs
ballots. Les foires annuelles étaient un moment où tout le canton se
retrouvait, où l’on voyait des visages qu’on ne croisait qu’une fois l’an.
Les foires
étaient des marchés exceptionnels, autorisés par lettres seigneuriales ou
royales. Elles attiraient des marchands de plusieurs lieues à la ronde et
avaient souvent un thème dominant : bétail, grains, tissus, artisanat, produits
rares. Elles duraient parfois toute la journée, parfois plusieurs jours.
Les
mesures utilisées :
Le
boisseau : mesure de capacité pour les grains, environ 13 litres dans notre
région.
La livre : unité monétaire
(1 livre = 20 sols).
Le sol : monnaie courante.
La toise, la perche,
l’arpent : mesures de longueur et de surface pour les terres.
Les prix
du blé à Chaource
Les prix
du blé étaient un indicateur essentiel de la prospérité ou de la misère.
1737 : 26
sols le boisseau → année d’abondance.
1749 : 4
livres 5 sols le boisseau → année de pénurie.
Ces
variations pouvaient décider de la survie d’une famille.
Pourquoi les foires étaient vitales : elles fixaient les prix régionaux. Elles faisaient circuler les marchandises et les nouvelles. Elles renforçaient les liens entre villages. Elles permettaient aux familles d’écouler leurs surplus. Elles étaient un moment de sociabilité essentiel.
Le mot de la fin
À travers les siècles, Chaource apparaît comme un
territoire façonné par la patience du temps et la constance des hommes. Des
premiers seigneurs médiévaux aux communautés religieuses, des guerres qui ont
marqué la région aux reconstructions patientes, chaque époque a laissé son
empreinte, visible ou discrète, dans la pierre, les paysages et les usages.
La forêt, refuge ancien des chasseurs, des
charbonniers et des cueilleurs, demeure aujourd’hui encore un espace vivant où
se croisent chevreuils, sangliers, rapaces et myriades de champignons. La
rivière Armance, discrète mais essentielle, irrigue les prairies, nourrit la
faune et accompagne depuis toujours la vie du village. Quant au fromage de
Chaource, il perpétue un savoir-faire séculaire, symbole d’un terroir qui a su
préserver son identité tout en s’ouvrant au monde.
Ce territoire n’est pas seulement un décor : c’est un
ensemble cohérent où l’histoire, la nature et les traditions dialoguent encore.
Chaource n’a jamais cessé d’évoluer, mais elle a su conserver ce qui fait sa
force : une harmonie rare entre patrimoine, paysages et vie locale. C’est
peut-être là son secret — cette capacité à rester fidèle à elle-même tout en
traversant les siècles.
Aujourd’hui, en parcourant ses rues, ses chemins, ses bois et ses rivières, on retrouve cette continuité tranquille qui relie le passé au présent. Chaource n’est pas un simple village : c’est un territoire vivant, enraciné, qui raconte encore son histoire à ceux qui prennent le temps de l’écouter.
D'azur, à senestre, une clef en pal ; à dextre, une épée posée de même, le tout d'argent ; en chef, une fleur de lys d'or