Giovanni Lorenzo Bernini, que l’Europe entière nommait le
Cavalier Bernin en raison de son titre de Chevalier de l’Ordre du Christ,
naquit à Naples le 7 décembre 1598. Dès l’enfance, son génie se manifesta avec
une évidence presque insolente : à quatorze ans, il sculptait déjà le buste du
cardinal Borghèse, et avant d’avoir atteint sa majorité, Rome se pressait pour
admirer les œuvres du jeune prodige, dont certains affirmaient qu’elles
surpassaient la statuaire antique elle‑même. Favori des papes, il devint
l’architecte de Saint‑Pierre, façonnant la Rome baroque avec une autorité
souveraine : la colonnade embrassant la place, le baldaquin monumental, les
palais Barberini et Chigi, les fontaines, les extases, les saints. On le
surnommait alors « le second Michel‑Ange », ce qui, dans la bouche des Romains,
n’était pas un compliment léger.
Une telle renommée ne pouvait qu’attirer l’attention de
Louis XIV. Le jeune roi, insatisfait des projets français pour la façade
orientale du Louvre, cherchait un geste éclatant, un nom qui impressionnerait
l’Europe. En 1664, il sollicita des plans auprès de plusieurs artistes, dont
Bernin. Après une correspondance nourrie, et sous l’influence du cardinal
Antonio Barberini, évêque de Poitiers et grand aumônier de France, le Roi
invita le maître romain à venir discuter de ses projets à Paris. Bernin
accepta, non sans réticence : il quittait Rome comme on quitte un royaume dont
on est le souverain.
Il partit le 29 avril 1665, accompagné de son fils Paolo, de
ses élèves Matthia de Rossi et Giulio Cartari, de son maître d’hôtel et de
plusieurs familiers. Ce voyage, nous le connaissons presque heure par heure
grâce au Journal du voyage de Bernin en France, tenu par Paul Fréart de
Chantelou, ami de Poussin et maître d’hôtel du Roi, choisi pour servir de guide
et d’interprète au sculpteur. Chantelou le prit en charge dès son entrée en
France et ne le quitta qu’à son retour à Rome. Le parcours est limpide : entrée
par Pont‑de‑Beauvoisin, halte à Lyon le 22 mai, descente de la Loire depuis
Roanne jusqu’à Briare, puis route vers Paris par Châtillon‑sur‑Loing,
Montargis, Fontainebleau, Essonnes. À Juvisy, le 2 juin, Chantelou vint à sa
rencontre. Le soir même, Bernin s’installa à l’hôtel de Frontenac.
À Paris, il travailla avec une ardeur presque fébrile. Il
corrigeait, remaniait, réinventait sans cesse les plans du Louvre. Le 24 juin,
il commença le buste de Louis XIV, aujourd’hui conservé à Versailles. Il
sortait peu, sinon pour visiter églises et monuments, et recevait artistes et
courtisans. Parmi eux, Pierre Mignard, natif de Troyes, qui fréquentait
assidûment le maître italien. S’il avait existé un ambassadeur naturel pour
inviter Bernin à découvrir Troyes, c’était bien lui. Mais rien, dans les écrits
de Chantelou, ne laisse supposer une telle démarche.
Malgré les honneurs, les flatteries, la faveur royale,
malgré la pose solennelle de la première pierre du Louvre selon ses plans le 14
octobre 1665, Bernin brûlait de rentrer à Rome. Il repartit le 20 octobre,
richement doté : 3 000 pistoles, une pension de 6 000 livres, et pour son fils
un brevet de 1 200 livres. C’est ici que commence la tradition troyenne : on
affirma qu’il se serait arrêté à Troyes.
Grosley, dans ses Éphémérides de 1765, rapporte que Bernin,
admiratif des œuvres de François Gentil et de Dominique Florentin, aurait passé
deux mois à Troyes à les copier, allant jusqu’à déclarer : « Troyes est une
petite Rome ». Il ajoute que Bernin aurait été sollicité pour le tombeau de
Roger de Choiseul, destiné au chœur de la cathédrale, sur l’insistance de Mme
du Plessis de Guénégaud et de l’évêque de Comminges, Gilbert de Choiseul,
ancien abbé de Saint‑Martin‑ès‑Aires. Courtalon‑Delaistre, au XVIIIᵉ siècle,
attribue même au Bernin la statue de Roger de Choiseul et lui prête un jugement
admiratif sur Saint‑Urbain, qu’il aurait comparée à la Sainte‑Chapelle.
Ces récits, séduisants, ont nourri une légende locale
tenace. Ils ont aussi servi, consciemment ou non, à rehausser le prestige des
artistes troyens en les plaçant sous le regard approbateur du plus grand
sculpteur du siècle. Mais l’historien se heurte à un obstacle majeur : le
silence absolu des sources contemporaines. Le Journal de Chantelou, d’une
précision presque maniaque, ne laisse aucune place à un détour par Troyes. Pas
une ligne, pas une allusion, pas un blanc dans le calendrier. Le retour de
Bernin vers l’Italie est aussi documenté que son arrivée. Ce silence n’est pas
une omission : c’est une preuve.
Les érudits modernes, à commencer par Lucien Morel‑Payen en
1916, ont démonté la légende avec une rigueur presque chirurgicale. Ils
montrent comment un « mot historique » mal interprété, repris sans
vérification, amplifié par l’enthousiasme local, a fini par se transformer en
certitude. La mécanique est classique : un grand nom, une ville fière de son
patrimoine, un érudit du XVIIIᵉ siècle prompt à enjoliver, et l’absence de
contradiction immédiate. Le résultat : une fiction devenue tradition.
Pourtant, la légende persiste, parce qu’elle est belle. On
imagine aisément le maître italien, habitué aux marbres romains et aux fastes
pontificaux, découvrant les pans de bois, les ruelles étroites, les hôtels
Renaissance de Troyes. Peut‑être aurait‑il admiré la lumière blonde de la
cathédrale Saint‑Pierre‑et‑Saint‑Paul, ou les vitraux flamboyants qui auraient
pu nourrir son sens du drame sculptural. Peut‑être aurait‑il trouvé dans les
œuvres de Gentil et de Florentin une vigueur provinciale, une liberté que Rome
avait depuis longtemps polie. Cette vision appartient à la littérature, non à
l’histoire. Mais la littérature, parfois, éclaire ce que l’histoire ne peut que
constater.
Bernin n’est jamais venu à Troyes. Les archives sont
formelles, le journal de Chantelou implacable. Mais la légende, elle, dit autre
chose : elle raconte le désir d’une ville de se mesurer aux plus grands, de se
rêver digne du regard du maître. Elle dit aussi la puissance d’attraction du
Bernin, capable d’aimanter vers lui des récits qui n’ont jamais eu lieu. Et
parfois, dans l’histoire des arts, les mythes en disent autant que les faits.
La légende, en ce sens, n’est pas une erreur : elle est un
miroir. Elle reflète l’orgueil discret d’une cité qui sait ce qu’elle vaut,
même lorsque les archives la contredisent. Elle rappelle que le patrimoine
n’est pas seulement un ensemble de monuments, mais un tissu vivant où se mêlent
vérité, transmission, interprétation et parfois embellissement. Et si
l’histoire, dans sa rigueur, refuse au Bernin un séjour troyen, le patrimoine,
lui, accepte volontiers cette ombre prestigieuse, comme une manière d’honorer
les artistes locaux en les plaçant dans une conversation imaginaire avec le
plus grand sculpteur du XVIIᵉ siècle.
Il reste alors à Troyes, non pas la trace d’un passage, mais
quelque chose de plus subtil : la preuve que son patrimoine inspire, qu’il
appelle le regard, qu’il suscite des rapprochements audacieux. La ville n’a pas
besoin que Bernin y soit venu pour que son héritage artistique demeure digne
d’attention. Elle n’a besoin que de ce qu’elle possède déjà : ses ateliers, ses
maîtres, ses pierres, ses vitraux, et cette capacité singulière à faire naître
des récits qui prolongent la vie de ses monuments. C’est peut‑être là,
finalement, la plus belle forme de présence : celle que l’on prête à un grand
homme parce que la ville, elle, en avait la stature.
Notes
Le titre de Cavalier provient bien de l’Ordre du Christ, distinction pontificale prestigieuse.
Le buste du cardinal Scipione Borghèse (1619) est l’une des premières œuvres à établir la réputation du jeune Bernin.
Le Journal du voyage de Bernin en France de Chantelou est une source primaire d’une fiabilité exceptionnelle : aucune lacune n’y permet d’insérer un séjour à Troyes.
Grosley écrit au XVIIIᵉ siècle, soit plus d’un siècle après les faits ; ses affirmations ne reposent sur aucune source contemporaine.
Courtalon‑Delaistre, également tardif, attribue au Bernin des œuvres dont l’analyse stylistique moderne ne confirme pas la paternité.
Lucien Morel‑Payen, dans son étude de 1916, démontre l’impossibilité matérielle du séjour troyen et l’origine purement littéraire de la tradition.
Repères
chronologiques du séjour du Bernin à Paris en 1665
– 21 avril : Le pape Alexandre VII Chigi autorise le Bernin
à aller servir le roi de France pendant trois mois. Aussitôt celui-ci envoie au
roi deux projets.
– Fin mai : Le Bernin, devant surseoir à l’achèvement de
commandes majeures (la Cathedra Petri, la Colonnade de la place Saint-Pierre et
la Scala Regia), quitte Rome et arrive en France.
– 2 juin : Il arrive à Paris.
– 19 juin : Le Bernin présente son projet pour le Louvre à
Colbert (qui ne l’agrée pas) ; il est approuvé par le roi. Le Bernin décide le
lendemain d’en entreprendre la réalisation. Pendant son séjour parisien, de
nombreux autres dessins d’architecture lui seront demandés : le baldaquin du Val-de-Grâce,
une chapelle des Bourbons à Saint-Denis, une cascade à Saint-Cloud, des hôtels
particuliers (pour le duc de Lionne, la duchesse d’Aumont, le commandeur de
Souvré).
– 20 juin : Le roi prie le Bernin de sculpter son portrait.
L’artiste accepte mais déclare qu’il lui faudra alors prolonger son séjour à
Paris de deux mois et demi.
– 23 juin : Le Bernin rencontre le roi pour la première fois
à Saint-Germain-en-Laye et dessine son portrait de face et de profil.
– 24 juin-1er juillet : Il réalise le modèle en terre du
buste.
– 2 juillet-20 août : Il sculpte le buste en marbre.
– 1er septembre : Louis Le Vau, François Mansart et Pierre
Cottard envisagent de nouveaux plans pour le Louvre.
– 13 octobre : Le Bernin porte au Louvre le buste du roi qui
est achevé.
– 17 octobre : Pose de la première pierre du Louvre du
Bernin.
– 20 octobre : Le Bernin quitte Paris et rentre à Rome.
– Entre 1673 et 1677 : Le Bernin réalise la statue équestre
du roi, qui ne parviendra à Paris qu’en 1685.
Au sujet du Baldaquin de Saint-Pierre
Le Bernin, génie absolu du Baroque romain, a créé ici un
chef-d'œuvre qui synthétise la sculpture, l'architecture, l'orfèvrerie et la
liturgie en une harmonie transcendante. Le Baldaquin n'est pas seulement une
œuvre de marbre et de bronze : c'est une théophanie architecturale qui
concrétise la Présence Réelle du Christ dans l'Eucharistie. Chaque détail
procède d'une intention théologique profonde et d'une maîtrise technique sans
pareille. En le contemplant, le fidèle ne peut qu'être saisi par l'évidence de
la majesté divine incarnée en ce lieu et en ce mystère.
La construction du Baldaquin s'inscrit dans le vaste
chantier de la nouvelle basilique Saint-Pierre, entrepris au début du XVIe
siècle sous le pontificat de Jules II et poursuivi à travers les générations.
Cependant, c'est au XVIIe siècle, sous le pontificat du Pape Urbain VIII
Barberini (1623-1644) et poursuivi par le Pape Innocent X, que le Bernin
entreprend la création du Baldaquin, commandé dès 1629 par Urbain VIII
lui-même.
L'époque du Baroque romain (fin XVIe-XVIIe siècles)
correspond à la phase la plus triomphante de la Contre-Réforme catholique.
Après les secousses protestantes, l'Église entend affirmer avec une clarté
nouvelle l'importance centrale de l'Eucharistie, de la médiation sacerdotale et
du culte des images sacrées. Le concile de Trente (1545-1563) avait réaffirmé
doctrinalement ces points fondamentaux. À présent, il s'agit de les exprimer
avec une splendeur visuelle capable de captiver les âmes et de mobiliser les
émotions au service de la foi.
Le Pape Urbain VIII, lui-même homme de culture raffinée et
protecteur des arts, reconnaît en Bernini l'artiste capable de traduire en
pierre et en bronze cette vision de triomphe ecclésial. La paternité des
abeilles Barberini (emblème de la famille papale) gravées sur la base du
Baldaquin rappelle ce mécénat : le chef de l'Église place sous son autorité
suprême l'œuvre d'art majeure qui marquera l'histoire spirituelle de la
Chrétienté.
Bernini lui-même, né à Naples en 1598, s'est établi à Rome
dès sa jeunesse et a rapidement surpassé tous ses rivaux par son génie créatif
inépuisable. Le Baldaquin, commencé en 1629 et achevé en 1667 (quelques années
avant la mort de l'artiste en 1680), représente l'aboutissement d'une vie
entière consacrée à la glorification de Dieu par les moyens de l'art.
Le Baldaquin se présente comme un édifice autonome en
miniature, une demeure spirituelle en trois dimensions qui encadre et valorise
l'autel papal situé à sa base. La structure repose sur quatre socles massifs
placés aux extrémités de l'autel et renfermant les reliques de saints. Ces
socles supportent quatre colonnes torses monumentales de bronze massif,
revêtues de motifs en relief rappelant des feuillages, des abeilles Barberini
et des symboles eucharistiques.
Entre les colonnes, le Bernin a suspendu des draperies de
marbre blanc qui semblent flotter dans une brise divine. Ces draperies,
traitées avec la virtuosité qui caractérise le maître, expriment un dynamisme
baroque incomparable : elles ondulent comme des flammes de feu surnaturel,
comme les voiles du Saint-Esprit lui-même. Leur texture contrastée avec le
bronze doré crée une richesse chromatique subtile mais profondément
impressionnante.
Au sommet du Baldaquin règne une structure couronnée d'une
croix latine monumentale surmontée d'une sphère de bronze. Cette croix marque
l'ultime orientation théologique de l'ensemble : c'est le Golgotha, c'est la
Rédemption qui justifie et sanctifie tout ce qui se déploie en dessous. Les
quatre anges situés aux angles du Baldaquin, sculpts dans le marbre blanc le
plus pur, se penchent vers l'autel papal dans une adoration perpétuelle. Leurs
ailes déployées, leurs expresions ravis, incarnent la louange céleste qui
accompagne sans cesse le miracle eucharistique.
Des guirlandes de feuilles de laurier, de fleurs et de
fruits en relief ornent chaque colonne et chaque surface plane. Ces éléments
floraux ne sont pas de simples décorations : ils symbolisent la Vie éternelle,
la Résurrection et l'Abondance des grâces divines qui coulent du Très Saint
Sacrement. Les abeilles Barberini, gravées avec délicatesse, apparaissent comme
de petites sentinelles du mystère eucharistique, des créatures humbles qui
adorent la Divinité à leur façon.
Le Baldaquin de Bernini est une résurrection architecturale
du Temple de Salomon biblique et du Tabernacle du désert. À ce titre, il
affirme la continuité entre l'Ancienne Alliance et la Nouvelle Alliance : ce
qui était préfiguration dans le Temple devenu pierre du Seigneur se réalise et
s'accomplit dans la Présence Réelle du Christ à l'autel. Le Christ
eucharistique est le véritable Temple, et le Baldaquin en est l'expression
visible en ce monde terrestre.
Les colonnes torses, directement inspirées de l'Antiquité
chrétienne, renvoient à la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem et aux
églises primitives. En utilisant cet élément architectural chargé de
signification historique et spirituelle, Bernini établit un pont temporel :
l'Église du XVIIe siècle se réclame de l'héritage direct des apôtres et des
martyrs. Le Baldaquin devient ainsi un témoignage en trois dimensions de
l'apostolicité de la Succession apostolique romaine.
La croix qui couronne le Baldaquin incarne le mystère
central du Calvaire. Chaque sacrifice eucharistique qui se déploie à l'autel
papal réactualise le Sacrifice du Golgotha. La croix suspendue dans les airs
fait redescendre le Salut du Ciel dans l'Hostie sainte, unissant ainsi les
trois niveaux de l'existence chrétienne : le Ciel de la Divinité, la Terre du
Tabernacle eucharistique, et les profondeurs de l'âme du fidèle qui, en
communiant, reçoit le Corps et le Sang du Sauveur.
Les abeilles Barberini, bien que symboles du pouvoir papal
temporel, subliment le pouvoir en le soumettant à celui de Dieu. Le Pape,
malgré toute son autorité terrestre, n'est que le serviteur et le gardien du
Très Saint Sacrement. Cette humilité théologique, exprimée par des abeilles
minuscules gravées sur une structure monumentale de bronze, incarne la
paradoxale sagesse chrétienne : la grandeur dans la petitesse, la puissance
dans le service.
Le Baldaquin représente un exploit technique d'une envergure
sans précédent. La quantité de bronze utilisé, notamment pour les quatre
colonnes massives, dépasse plusieurs centaines de tonnes. Les matériaux ont dû
être d'abord coulés en portions, puis assemblés et soudés avec une précision
remarquable. Cette opération de fonte de bronze était un défi logistique
colossal à l'époque du XVIIe siècle.
Les colonnes torses ont dû être façonnées avec un soin
extrême. Les motifs en relief (feuillages, abeilles, croisillons) ont été gravés
ou moulés individuellement, puis appliqués à la surface. Le travail de
l'orfèvrerie proprement dite - la création de ces minuscules détails qui ornent
chaque colonne - a nécessité l'intervention de dizaines d'artisans spécialisés
pendant des années. Chaque abeille, chaque feuille, chaque volute est une œuvre
d'art en soi.
Les draperies de marbre blanc qui flottent entre les
colonnes témoignent d'une compréhension magistrale des propriétés du marbre.
Bernini a taillé ces draperies avec une légèreté telle qu'elles semblent
vraiment suspendues dans l'air, défiant l'inertie même du matériau. Les
extrémités effrangées et les plis complexes créent un jeu de lumière et d'ombre
qui change selon l'heure du jour et la position du spectateur. C'est une
sculpture qui respire et vit.
Les anges, sculptés dans un marbre blanc de Carrare d'une
pureté extrême, présentent une tendresse expressionniste remarquable. Leurs
expressions ravis, leurs mouvements gracieux, leurs ailes richement travaillées
démontrent que Bernini maîtrisait aussi bien la micro-sculpture que la
macro-architecture. Chaque ange est une méditation individuelle sur la sainteté
et l'émerveillement devant le divin.
L'intégration du Baldaquin dans l'espace intérieur de
Saint-Pierre représente également un triomphe d'architecte. La structure a dû
être calculée pour s'harmoniser avec les proportions colossales de la
basilique, tout en restant visible et impressionnante du loin. C'est un
équilibre architecturique d'une délicatesse subtile : le Baldaquin ne doit ni
disparaître ni écraser l'ensemble, mais affirmer son autorité spirituelle de
manière juste et proportionnée.
Le Baldaquin de Bernini a immédiatement établi un nouvel
standard pour la compréhension de ce que pouvait être une architecture
religieuse à l'apogée du Baroque. Partout en Europe catholique, les églises de
prestige ont cherché à reproduire des effets similaires, à intégrer dans leurs
propres espaces liturgiques cette fusion de sculpture, d'architecture et de
lumière qui caractérise le chef-d'œuvre romain.
À la Renaissance baroque tardive et au XVIIIe siècle rococo,
les artistes ont continué à s'inspirer de Bernini. Les baldaquins des églises
baroques de Vienne, de Nuremberg, de Varsovie, d'Amérique latine et d'autres
lieux catholiques portent tous l'empreinte de l'invention bernienne, même s'ils
présentent leurs propres caractéristiques régionales.
Cependant, avec l'avènement de l'art néo-classique au XVIIIe
siècle, puis du rationalisme du XIXe siècle, l'héritage de Bernini et du
Baroque en général est tombé en disgrâce. Les critiques jugeaient l'art baroque
comme excessif, maniéré, peu respectable. Ce n'est qu'au XXe siècle, avec la
redécouverte de l'importance spirituelle et historique du Baroque, que le
Baldaquin a recouvré la place d'honneur qui lui revient de droit.
Aujourd'hui, le Baldaquin demeure l'une des attractions
majeures de Saint-Pierre de Rome. Les pèlerins qui viennent en foule se
prosterner devant le Très Saint Sacrement le contemple avec un mélange de
révérence et d'émerveillement. Les théologiens et les historiens de l'art
reconnaissent en lui non seulement une merveille technique, mais une expression
achevée de la foi catholique en l'Eucharistie. Le Baldaquin de Bernini continue
de proclamer à travers les siècles : "Ecce Corpus Christi" - Voici le
Corps du Christ.
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