Et les églises devinrent blanches…
Il est des paysages que l’on croit connaître parce
qu’ils nous accompagnent depuis toujours. Les églises en font partie. Elles
ponctuent nos villages, veillent sur nos places, dominent nos horizons. Nous
les traversons comme on traverse un décor familier, sans toujours les regarder
vraiment. Et pourtant, derrière leurs murs que l’on imagine immuables, derrière
leurs pierres que l’on croit éternelles, se cache une histoire mouvante,
complexe, parfois surprenante. Une histoire faite de couleurs disparues, de
gestes oubliés, de choix esthétiques qui ont façonné notre regard sans que nous
en ayons conscience.
Car nos églises n’ont pas toujours eu l’apparence que
nous leur prêtons aujourd’hui. Elles furent tour à tour peintes, blanchies,
restaurées, transformées, parfois mutilées. Elles ont porté les goûts des
siècles, les modes, les peurs, les enthousiasmes. Elles ont été des livres
ouverts, puis des pages effacées, puis des palimpsestes que l’on tente
aujourd’hui de déchiffrer.
Ce chapitre propose de revenir sur l’un des épisodes
les plus méconnus de cette longue histoire : le grand blanchiment des
églises, ce moment où l’on décida, presque partout, d’effacer les couleurs
pour retrouver une pierre idéalisée. Comprendre ce geste, c’est comprendre
comment notre regard s’est formé. C’est aussi redonner voix aux couleurs
enfouies, à ces pigments qui, sous les badigeons, attendent encore d’être
réveillés.
On raconte souvent — presque machinalement — que nos
églises médiévales furent jadis blanches, nues, dépouillées, comme si la pierre
seule suffisait à exprimer la ferveur des hommes. Cette vision, si ancrée dans
notre imaginaire collectif, doit beaucoup à une phrase devenue célèbre, presque
incantatoire, du moine Raoul Glaber. Au début du XIᵉ siècle, contemplant
l’effervescence bâtisseuse qui saisissait l’Occident chrétien, il écrivait que
le monde semblait « se revêtir d’un blanc manteau d’églises ». L’image était
belle, lumineuse, presque mystique. Elle était aussi trompeuse.
Car Glaber parlait en chroniqueur inspiré, non en
observateur scrupuleux. Son « manteau blanc » relevait davantage de la
métaphore que de la description. Et pourtant, cette formule, répétée de
génération en génération, a fini par imposer l’idée d’un Moyen Âge minéral,
austère, silencieux. La réalité, elle, était tout autre : les églises
étaient peintes.
Il fallut attendre la fin du XXᵉ siècle pour que cette
vérité, pourtant simple, réapparaisse avec force. Sous les badigeons
successifs, sous les couches de chaux, sous les repeints du XVIIIᵉ siècle, les
couleurs sommeillaient. Elles attendaient qu’un regard attentif, qu’un geste
prudent, qu’un hasard parfois, les ramène à la lumière.
Dans l’Aube, cette redécouverte doit beaucoup à
l’action patiente et méthodique de Jean‑Michel Musso, architecte en chef des
Monuments historiques, qui, entre 1979 et 1998, entreprit de sonder
systématiquement les murs des églises du département. À mesure que les
restaurations avançaient, les pigments réapparaissaient : rouges profonds,
ocres chauds, verts minéraux, bleus assourdis. Les murs, soudain, se
remettaient à parler.
À Avalleur, Matei Lazarescu révéla les traces
précieuses de la chapelle templière, où les couleurs, bien que fragmentaires,
suffisent à évoquer la splendeur originelle. À Chaource, l’église offre un
véritable palimpseste : décor cistercien du XIIIᵉ siècle, sobre et géométrique,
puis explosion narrative du XVIᵉ siècle, avec la généalogie peinte de la
chapelle des Monstier, unique en France. Dans la chapelle du Sépulcre, les
peintures prolongent la mise en scène sculptée, comme si la pierre et la
couleur dialoguaient encore.
Chaque découverte est une résurrection. Chaque
fragment retrouvé est un morceau de mémoire rendu au présent.
Mais ce patrimoine est fragile. Parfois, ce sont les
désordres eux‑mêmes qui révèlent les peintures. À Bar‑sur‑Seine, l’humidité a
gagné les voûtes, provoquant infiltrations et décollements. Le badigeon, lavé
par les eaux, laisse apparaître des décors que nul ne soupçonnait. Révélation
paradoxale : ce qui apparaît ainsi est déjà condamné. Les pigments, exposés
brutalement, se désagrègent. Le temps, qui dévoile, détruit dans le même
mouvement.
Ces apparitions fugaces rappellent que la polychromie
médiévale n’est pas seulement un héritage : c’est une urgence.
Reste une question essentielle : quand a‑t‑on
blanchi nos églises ? La réponse se cache parfois dans les archives, dans
ces registres où les fabriques consignaient leurs décisions, leurs dépenses,
leurs hésitations.
Ainsi, dans les registres de Saint‑Rémi de Troyes, une
mention datée du 21 avril 1782
éclaire soudain le phénomène. Ce jour‑là, après la grand‑messe, le conseil de
fabrique se réunit. Deux peintres italiens, Carlo Branca et Polini, sont
présentés. Ils proposent de « reblanchir l’église en couleur de pierre, de la
regrayer, repeindre les saints de la même manière », comme cela avait été fait
à Saint‑Pierre — c’est‑à‑dire à la cathédrale. Le prix est fixé : 450 livres
tournois. Le délai : trois mois.
Mais le 1ᵉʳ mai, les deux Italiens renoncent. Ils
craignent les plaintes de la communauté des maîtres torcheurs, jaloux de leurs
prérogatives. Le marché est aussitôt repris par un maître plâtrier, Jean
Dominique, qui accepte sans hésiter.
Ce simple épisode dit beaucoup. Il montre que la cathédrale
avait donné l’exemple. Que l’on blanchissait non seulement les murs, mais aussi
les statues. Que l’on cherchait à uniformiser, à moderniser, à effacer les
couleurs jugées trop anciennes, trop naïves, trop médiévales. Le goût du XVIIIᵉ
siècle allait vers la pierre nue, vers la sobriété, vers une esthétique que
l’on croyait plus noble.
Il resterait à vérifier si ce mouvement fut général,
si d’autres fabriques imitèrent Saint‑Rémi, si le blanchiment devint une mode,
un réflexe, une norme. Mais déjà, une certitude s’impose : la blancheur de
nos églises n’est pas médiévale. Elle est moderne. Elle est choisie. Elle est
construite.
Et aujourd’hui, à mesure que les restaurations révèlent
les couleurs enfouies, c’est tout un imaginaire qui vacille. Les murs,
lentement, reprennent leurs teintes anciennes. Les saints retrouvent leurs
carnations. Les voûtes se couvrent de motifs. Les chapelles se réchauffent.
Redécouvrir la polychromie de nos églises, c’est bien
plus que retrouver des couleurs : c’est retrouver une manière de voir le monde.
Pendant des siècles, nous avons cru que la pierre nue était l’expression la
plus pure du sacré. Nous avons oublié que le Moyen Âge aimait la couleur, la
lumière, le récit peint, les murs vibrants. Nous avons oublié que les églises
étaient des livres d’images, des théâtres de pigments, des espaces où la foi se
disait autant par la parole que par la couleur.
Aujourd’hui, chaque sondage, chaque fragment retrouvé,
chaque décor mis au jour est une victoire contre l’oubli. C’est un dialogue
renoué avec ceux qui ont bâti, peint, prié. C’est une invitation à regarder
autrement ces édifices que nous pensions connaître. Mais c’est aussi un
avertissement : ce patrimoine est fragile. Il disparaît parfois plus vite qu’il
ne réapparaît. Il demande soin, patience, vigilance.
Le « blanc manteau » de Raoul Glaber n’était qu’une image et peut‑être est‑ce là, finalement, la plus belle leçon que nous offrent nos églises : elles ne sont jamais figées. Elles changent, elles se transforment, elles se dévoilent. Elles nous obligent à regarder, à interroger, à comprendre. Elles nous rappellent que le passé n’est jamais un bloc immobile, mais une matière vivante, qui attend que nous la fassions parler.