mercredi 17 juin 2026

Marie Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles,

 

Mme de Lénoncourt par Nicolas de Largillières
Huile sur toile – 65x81 cm

Il est des destins qui, même ensevelis sous les siècles, continuent de vibrer avec une intensité presque douloureuse. Celui de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, appartient à cette catégorie rare : une vie brève, flamboyante, tourmentée, où se mêlent la beauté, la violence, la passion, l’injustice, l’audace et la tragédie. Elle fut l’une des plus belles femmes de son temps, l’une des plus courtisées, l’une des plus commentées — et l’une des plus persécutées. Elle fut aussi l’une des très rares femmes du XVIIᵉ siècle à laisser des mémoires, non pour flatter sa postérité, mais pour se défendre, pour témoigner, pour survivre à l’oubli.

À travers ces pages, c’est une voix singulière qui se relève : celle d’une femme née dans la haute noblesse, arrachée à son enfance, jetée dans la cour du Roi‑Soleil, mariée de force, humiliée, empoisonnée, emprisonnée, traquée, mais toujours insoumise. Une femme qui a aimé, qui a fui, qui a lutté, qui a séduit, qui a souffert — et qui a écrit.

Ce texte retrace son histoire, telle qu’elle apparaît dans ses propres écrits, dans les archives judiciaires, dans les correspondances contemporaines, et dans les témoignages de ceux qui l’ont connue. Il ne s’agit pas d’un roman : tout est vrai, tout est documenté, tout est issu des sources du temps.

Voici donc la vie de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, Dame de Marolles, marquise de Courcelles. Une vie trop courte, trop intense, trop belle et trop terrible pour ne pas être racontée.

Marie-Sidonia de Lenoncourt, Dame de Marolles, aussi connue sous le nom de marquise de Courcelles, était une aristocrate et mémorialiste française de la maison de Lenoncourt. Elle fut considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe, née en 1650, elle décéda en 1685, à 35 ans.

Elle a laissé ses mémoires, véritable plaidoyer, dans lesquels elle conte ses déboires.

Ces Mémoires débutent avec un autoportrait, ce qui était assez rare à cette époque.

« …, je serai fort aise que l’on sache, pour votre honneur et pour le mien, que je suis d’une des meilleures maisons du royaume ; qu’il ne faut qu’avoir lu l’histoire et savoir le nom que je porte pour être convaincu qu’il n’y a point de dignité qui ne soit entrée dans ma famille ; que, du côté de ma mère, je suis plus d’une fois alliée à l’Empire, et que je tiens aux plus grands princes de l’Allemagne.

Pour mon portrait, je voudrais bien le faire sur l’idée que vous en avez conçue, et qu’on voulût s’en rapporter à vos descriptions ; mais il faut dire naïvement ce qui en est : j’avouerai que, sans être une grande beauté, je suis pourtant une des plus aimables créatures qui se voient ; que je n’ai rien dans le visage ni dans les manières qui ne plaise, ni qui ne touche ; que, jusqu’au son de ma voix, tout en moi donne l’amour, et que les gens du monde les plus opposés d’inclination et de tempérament sont d’un même avis là-dessus, et conviennent qu’on ne peut me voir sans me vouloir du bien.

Je suis grande, j’ai la taille admirable et le meilleur air que l’on puisse avoir ; j’ai de beaux cheveux, faits comme ils doivent être pour parer mon visage et relever le plus beau teint du monde, quoiqu’il soit marqué de petite vérole en beaucoup d’endroits ; j’ai les yeux assez grands ; je ne les ai ni bleus ni bruns, mais entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et particulière ; je ne les ouvre jamais tout entiers, et, quoique dans cette manière de les tenir un peu fermés il n’y ait aucune affectation, il est pourtant vrai que ce m’est un charme qui me rend le regard le plus doux et le plus tendre du monde ; j’ai le nez d’une régularité parfaite ; je n’ai point la bouche la plus petite du monde, je ne l‘ai point aussi fort grande.

Quelques censeurs ont voulu dire que dans les justes proportions de la beauté, on pouvait me trouver la lèvre du dessous un peu trop avancée ; mais je crois que c’est un défaut qu’on m’impute pour ne m’en avoir pu trouver d’autres, et que je dois pardonner à ceux qui disent que je n’ai point la bouche tout à fait régulière, quand ils conviennent en même temps que ce défaut est d’un agrément infini, et me donne un air très-spirituel dans le rire et dans tous les mouvements de mon visage. J’ai enfin, la bouche bien taillée, les lèvres admirables, les dents de couleur perle, le font, les joues, le tour du visage beaux, la gorge bien taillée, les mains divines, les bras passables, c’est-à-dire un peu maigres, mais je trouve de la consolation à ce malheur par le plaisir d’avoir les plus belles jambes du monde. Je chante bien sans beaucoup de méthode, j’ai même assez de musique pour me tirer d’affaire avec les connaisseurs. Mais le plus grand charme de ma voix est dans a douceur et la tendresse qu’elle inspire ; et j’ai enfin des armes de toutes espèce pour plaire, et jusques ici je ne m’en suis jamais servie sans succès. Pour l’esprit, j’en ai plus que personne, naturel, plaisant, badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m’y appliquer. »

Elle naquit au château édifié par son grand‑père, à Marolles‑les‑Bailly (Aube). 

[Le fief relevait de Vendeuvre depuis 1387. Dulon et Gualon de Marolles, connus en 1100 et 1103, bien que portant le nom de Marolles, n’étaient pas assurément seigneurs du dit lieu. Le premier seigneur identifié est Ansery II de Chaceney, cité pour son don de ce qu’il possédait à Marolles et à Poligny à l’abbaye de Montiéramey. Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, les seigneurs de Marolles sont issus de la famille de Lenoncourt.

L’état des émigrés de l’Aube cite Bertrand Bady de Mormond comme possesseur du château, de moulins, de quatre fermes, de plus de deux arpents de vignes… en qualité de seigneur. En 1789, Marolles relevait de l’intendance et de la généralité de Châlons, de l’élection de Bar‑sur‑Aube et du bailliage de Troyes.]

Son père, Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles et bailli de Bar‑sur‑Seine, appartenait à une branche cadette de l’une des plus illustres maisons de Lorraine, l’une des quatre plus anciennes maisons de chevalerie, qui avait donné des archevêques et des cardinaux. Joachim était une fine lame, prompt à provoquer en duel, en ces temps où le roi Louis XIII et son ministre Richelieu l’avaient interdit sous peine de mort. Il dut s’enfuir au Luxembourg ; en juillet 1633, la justice du roi le condamna par contumace à la décapitation.

Au cours de son exil, il épousa Isabella Klara von Kronberg, issue d’une non moins illustre maison d’Empire. Ils eurent un fils, Louis‑Anne, et une fille, Henriette, décédée jeune.

Joachim rentra en grâce : le roi avait besoin d’hommes de valeur pour mener la guerre. Il devint lieutenant‑général et gouverneur de Thionville en 1643. Marie‑Sidonia n’avait que quatre ans lorsqu’en 1654 la tête de son père fut emportée par un boulet de canon au château de Mussy, en Lorraine.

Sa mère, Isabelle‑Eugénie, sombra dans une vie dissolue et convola en noces morganatiques avec un certain Bunel. La rumeur faisait de lui « Saint‑Ange », l’un des chefs des brigands de la Cour des Miracles… qui finit sur la roue.

Afin d’épargner cette déchéance à Marie‑Sidonia, son tuteur, le puissant duc de Villars, l’enleva à sa mère et la plaça à l’abbaye Saint‑Loup d’Orléans, dont l’abbesse était sa tante, Marie de Lenoncourt. Elle y passa dix années, jusqu’au décès de son frère, en 1664, qui bouleversa son destin.

Marie‑Sidonia devenait une jeune et belle riche héritière, vite convoitée par de nombreux prétendants, dont Colbert. Ce dernier, ayant l’oreille du roi Louis XIV, obtint qu’on enlève la jeune fille de son couvent pour favoriser les intérêts de son propre frère.

 « Le roi, voulant me mettre en état de choisir moi-même, me fit l’honneur de m’envoyer prendre par un exempt et douze gardes. Je crois que ma tante eut comme un pressentiment que ma sortie de son cloître devait être le commencement de mes infortunes. Elle reçut l’ordre qui m’arrachait de ses bras avec des torrents de larmes ; et ne pouvant se résoudre à m’abandonner à une vie si différente de celle que j’avais commencé de mener, elle prit un carrosse et me suivit de loin, n’ayant pu obtenir de celui qui me conduisait la permission d’entrer dans celui où j’étais, ni de me parler, non plus qu’aux femmes que le roi avait envoyées pour m’accompagner. Pour moi, je fus si étourdie de cette aventure, ou plutôt si charmée de me voir passer du cloître dans la plus belle cour du monde, que je ne prenais nulle part à sa douleur (…) en descendant du carrosse, je fus présentée au roi en habit de pensionnaire, aux pieds duquel je me jetai, et qui me reçut avec toute la bonté imaginable, me promettant sa protection… »

Marie‑Sidonia, malgré ses quatorze ans, avait déjà montré un caractère impétueux et farouche, bien décidée à se refuser au frère du puissant ministre. Une demoiselle d’une telle lignée pouvait‑elle épouser un homme dont les pères et grands‑pères avaient été banquiers et marchands‑drapiers ? Aussi riche fût‑il, une telle mésalliance était pour elle d’une « répugnance effroyable ».

En attendant le mariage, le roi lui donna le choix de demeurer auprès de la reine ou auprès d’une princesse du sang de son choix ; elle opta pour Marie de Bourbon‑Condé, princesse de Carignan. Là, nombre de galants vinrent lui faire la cour, dont le frère de Colbert, qui n’avait pas renoncé et se voyait encore marié avec elle.

« Je fus inspirée très assurément par mon mauvais ange de demander d’être mise auprès de madame la princesse de Carignan », écrira‑t‑elle plus tard.

Le beau‑frère du ministre tomba lui aussi éperdument amoureux d’elle. L’affaire prit de telles proportions que la jeune beauté trouva enfin le prétexte pour rompre définitivement avec les prétendants de la famille Colbert.

  « Depuis que je fus hors de mesure avec la maison de M. de Colbert, la réputation que j’avais d’avoir du bien m’attira la recherche de tous les jeunes gens qui étaient à marier dans ce temps-là. Mais comme ce n’était des amants que pour le mariage, et qu’il n’y a rien d’extraordinaire dans le soin qu’ils m’ont rendus pour cela, je ne saurais prendre la peine d’en prononcer ni d’en rien dire ».

La belle aurait‑elle souhaité s’amuser un peu avec quelques galants avant de consentir au mariage ? 

La question se pose, tant les témoignages de l’époque la montrent entourée, courtisée, flattée, et parfaitement consciente de l’effet qu’elle produisait. Mais rien n’indique qu’elle ait voulu autre chose que gagner du temps, observer, éprouver sa liberté et, peut‑être, se venger à sa manière de la pression qu’on exerçait sur elle. À quatorze ans, elle n’était encore qu’une enfant projetée dans un monde d’adultes, où la galanterie servait autant de paravent que d’arme. Si elle se laissa approcher, ce fut davantage par stratégie que par légèreté : chaque galant épris devenait un obstacle de plus entre elle et le mariage qu’on voulait lui imposer.

Hôtel de Soissons XVIIe Paris
Détruit en 1748


L’Hôtel de Soissons, résidence de la princesse, était l’un des plus brillants centres de la galanterie parisienne, où l’on rencontrait les plus beaux esprits et les plus belles dames de la cour. Marie‑Sidonia y côtoya notamment Olympe Mancini et la duchesse de Chevreuse. C’était l’un des lieux où se fourbissaient les plus grandes intrigues du royaume, dont celle qui entraîna la perte de Fouquet.

Marie‑Sidonia était devenue un jouet entre les mains de ses protectrices, la princesse de Carignan et sa fille, la princesse de Bade. Voyant s’évanouir l’espoir d’attirer les faveurs du roi par l’intermédiaire de son ministre, elles forgèrent un nouveau dessein : l’offrir au duc de Villeroy, autre grand du royaume, capable d’obtenir les bienfaits du roi pour son neveu, Charles de Champlais, marquis désargenté de Courcelles, et neveu par ailleurs de Louvois.

 Le mariage fut rapidement arrangé, avec le consentement du roi, sollicité par Villeroy. Marie‑Sidonia se laissa convaincre, à condition qu’on ne l’obligeât jamais à quitter Paris. Le mariage eut lieu le 19 février 1666, en privé, dans la chapelle de l’Hôtel de Soissons, sans que sa famille ni ses tuteurs en fussent avertis. Le roi fit même l’honneur d’en signer le contrat, et la reine d’assister au souper et de lui donner sa chemise pour la nuit de noces.

Terrible nuit de noces…

Rustre, violent, autoritaire, l’homme n’était guère fait pour plaire à la jeune fille. Bien qu’il eût dix ans de plus qu’elle, il ne parvint pas à la contraindre à consommer le mariage, laissant au matin la belle toujours vierge. Cependant, le couple fit bonne figure et dissimula le courroux de la mariée envers son grossier époux durant les huit jours de fêtes que celui‑ci offrit pour célébrer son si beau mariage, fort heureux d’avoir trouvé une fortune capable de rembourser ses dettes et de payer les pompeuses réjouissances.

Marie‑Sidonia avait, dès les premiers jours, découvert la tromperie. Les créanciers du marquis se ruaient auprès d’elle, tandis que son mari la pressait de signer des emprunts. Mais, tout comme pour sa virginité, il ne put la contraindre à délier les cordons de sa bourse. L’aversion qu’elle éprouvait pour son mari devint de notoriété publique un mois plus tard…

« Je ne savais pas encore que haïr son mari et pouvoir en aimer un autre est presque la même chose… »

Son tuteur, le duc de Villars, que l’on n’avait ni prévenu ni consulté, avait bien porté plainte, mais celle‑ci demeura sans effet : le Parlement de Paris ne pouvait défaire un mariage dont le contrat avait été signé par le roi.

Malgré les déboires du couple – sinon à l’avantage qu’elle tirait de ces déboires –, la belle‑mère nourrissait d’autres desseins, au détriment de l’honneur de son fils.

Dès les premiers jours du mariage, elle vint instruire Marie‑Sidonia des devoirs qu’elle aurait à remplir, lui recommandant de bien faire sa cour à M. de Louvois, dans l’espoir d’obtenir de lui faveurs et avancement pour son fils. Celui‑ci avait obtenu sa charge de commandant d’artillerie par les faveurs ; habitant à l’Arsenal de Paris, Marie‑Sidonia allait être amenée à rencontrer régulièrement Louvois.

De leur côté, les princesses de Carignan et de Bade avaient remarqué l’intérêt que Louvois semblait porter à notre belle marquise, et elles étaient décidées à utiliser la jeune femme pour renforcer leur alliance avec lui, quitte à sacrifier l’honneur du mari de la marquise…

François Michel Le Tellier Marquis de Louvois
par le troyen Pierre Mignard – musée des Beaux-Arts de Reims


Alors en Flandre lors du mariage, Louvois vint faire son compliment à Marie-Sidonia dès son retour à Paris.

« Il était onze heures du soir, les bougies étaient éloignées, j’étais sur mon lit, il ne vit point, et ne fut avec moi qu’un instant, mais je le vis assez pour concevoir pour lui des sentiments qui ont paru, dans la suite, et dont les plus grands malheurs de ma vie ont été la punition. »

Pour Louvois, une passion était née. Bien qu’il ne se fût rien passé entre lui et Marie‑Sidonia, la princesse de Bade faisait déjà courir à la cour des bruits sur les visites qu’il lui rendait. M. de Louvois profita de ces rumeurs pour déclarer sa flamme à l’oreille de Marie‑Sidonia, pendant une messe du roi. Sa belle‑mère, alors à ses côtés, entendit tout et s’en réjouit.

Cependant, Marie‑Sidonia s’était éprise du fils du duc de Villeroy, cousin de son mari, qui semblait éprouver les mêmes sentiments, bien qu’il fût alors l’amant de la princesse de Monaco. Villeroy découvrait en lui une jalousie nouvelle. Lorsque la jeune femme se rendit dans son château de Marolles pour la saison de la chasse, Louvois prit le parti d’aller l’y courtiser. Jaloux, Villeroy en informa le mari : le marquis de Courcelles partit aussitôt rejoindre son épouse pour la conspuer, lui reprochant qu’elle ferait mieux de se consacrer à sa fortune.

L’épouse de Villeroy vivait retirée dans son château, laissant à son mari toute liberté. Le premier rendez‑vous entre Villeroy et la marquise eut lieu chez l’abbé d’Effiat, à l’Arsenal, l’un des premiers à avoir fait la cour à Marie‑Sidonia et qui en était resté amoureux. Afin de ne pas être découverts et de détourner les soupçons, il fut convenu que Villeroy continuerait de faire la cour à la princesse de Monaco, qui l’aimait, tandis que Marie‑Sidonia entretiendrait son amitié avec Louvois, qui espérait beaucoup d’elle.

Cependant, l’intrigue fut découverte. La correspondance de Marie‑Sidonia fut dévoilée. Se voyant trompée et humiliée, la princesse de Monaco obtint de la reine que Marie‑Sidonia se retire de la cour. De son côté, Louvois se sentit également trahi, mais Marie‑Sidonia sut user de son charme pour se faire pardonner, lui promettant de ne plus revoir Villeroy, alors parti à la guerre.

Louvois, pour avoir le champ libre, éloigna habilement le marquis de Courcelles : il l’envoya loin de Paris et obtint même du roi qu’on lui confie le commandement de l’artillerie en Flandre, avec ordre de s’établir à Tournai, trouvant avec l’aide de Turenne tous les moyens pour l’empêcher de revenir à Paris.

Cependant, lorsque le retour de Villeroy à Paris fut annoncé, Marie‑Sidonia ne résista pas à la tentation de revoir cet amant, malgré la promesse qu’ils avaient faite à Louvois de ne plus se rencontrer. L’ayant croisé en carrosse, Villeroy la suivit jusqu’à son hôtel. Elle le conduisit dans sa chambre et, tandis qu’ils se réconciliaient — elle assise sur son lit, lui à genoux devant elle — Louvois entra. Villeroy quitta la chambre sans un mot, se soumettant à Louvois, sacrifiant ainsi son amour à sa carrière.

 Louvois obtint du roi que Marie‑Sidonia fût placée au couvent, sous prétexte de sauver l’honneur du mari, mais surtout par esprit de vengeance. Elle s’y retrouva avec l’épouse du duc de Mazarin, Hortense Mancini, qui avait refusé de suivre son mari en Alsace et préférait le couvent. D’un âge proche — dix‑sept ans pour la marquise, vingt‑trois pour la duchesse — et de même tempérament, elles se lièrent d’amitié.


Portrait d'Hortense Mancini (1646-1699), Duchesse de Mazarin,
à la manière d'Aphrodite, d'après Jacob Ferdinand Voet


Après quelques mois d’enfermement, durant lesquels les deux jeunes filles espiègles rendirent la vie difficile aux religieuses, la duchesse de Mazarin obtint l’autorisation de retourner séjourner dans son hôtel parisien, et emmena avec elle Marie‑Sidonia.

Cette duchesse était Hortense Mancini, nièce du cardinal de Mazarin, de quatre ans l’aînée de Marie‑Sidonia. À deux souverains — le roi Charles II d’Angleterre et le duc de Savoie — le cardinal préféra la marier à un homme plus modeste, le duc de La Meilleraye. Il avait convenu de céder à sa nièce toute sa fortune, ses titres et ses biens, à condition que le duc renonce à son nom et prenne celui de Mazarin. À Paris, elle résidait au Palais Mazarin, qui deviendra plus tard le « Palais‑Royal » (aujourd’hui siège du ministère de la Culture et de la Comédie‑Française). Comme Marie‑Sidonia, elle avait beaucoup d’esprit, aimait la vie, la fête, Paris et la cour ; comme elle, elle avait un mari jaloux, avare et ennemi des mondanités. Comme elle encore, elle était considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe. Et comme elle enfin, elle dut connaître l’exil pour échapper à son mari, ainsi que nous le verrons plus tard…

Le marquis de Courcelles, de retour à Paris, profita de l’absence de la dame de Mazarin pour s’introduire dans son palais et convaincre son épouse de rentrer avec lui ; ce qu’elle accepta, on ne sait pourquoi ni à quelles promesses. Mais, une fois rentrée, il l’accabla de mauvais traitements, lui interdisant parties de chasse et sorties dans le monde. Il décida de se venger de ses infidélités et de prévenir définitivement tout risque de récidive. Un soir qu’elle rentrait, une servante lui prépara l’eau pour sa toilette. Elle y plongea les mains et les porta à son visage : une brûlure cuisante la saisit. Furieuse, elle interrogea la servante, qui refusa de parler ; alors, à l’aide de deux de ses laquais, elle lui fit boire de force l’eau de la vasque. La servante se tordit de douleur et s’effondra. Le mari avait fait empoisonner l’eau de la toilette de Marie‑Sidonia, afin de flétrir sa beauté coupable et la défigurer.

Elle resta alitée plus de six semaines, six semaines de souffrances avant de sombrer dans une fièvre qui la tint encore plus de quarante jours. On la crut mourante ; on lui administra l’extrême‑onction. Pendant tout ce temps, l’époux se montra d’une prévenance exemplaire, prodiguant les meilleurs soins.

Il est vrai que la belle, âgée de dix‑sept ans, n’avait pas fait de testament… Louvois ne manquait pas de s’informer de son état, la visitant régulièrement.

Pour sa convalescence, elle partit s’isoler un mois dans le couvent tenu par sa tante. Revenue à Paris, elle s’ingénia à renouer avec Louvois : « j’avais pris tant de goût au plaisir de le tromper que je ne pouvais plus m’en passer. » Avec son amie la duchesse de Mazarin, elle courut les bals masqués qui animaient Paris l’hiver, organisés la nuit dans les plus grandes maisons, continuant à se jouer de Louvois. Les deux amies s’étaient éprises — et se disputaient — le cœur d’un des plus beaux galants de Paris, un certain Oder de Cavoye…

Découvrant que Cavoye allait rendre secrètement visite à Marie‑Sidonia, prise d’une soudaine jalousie, la duchesse de Mazarin révéla tout à son mari, qui provoqua le galant en duel malgré l’interdit royal. Tandis qu’ils croisaient le fer, les deux hommes s’entendirent sur une issue heureuse pour eux, mais qui devait plonger la duchesse de Mazarin dans le déshonneur et entraîner son enfermement au château de Mayenne. De son côté, en mai 1668, le marquis Charles décida de placer Marie‑Sidonia en résidence surveillée dans son château de Courcelles, dans le Maine, sous la bonne garde de sa mère. Le mois suivant, la duchesse de Mazarin s’évadait pour s’enfuir auprès de sa sœur à Rome.

 Les rumeurs du duel parvenant aux oreilles du roi, les deux hommes furent appelés en Parlement de Paris et une enquête fut menée. L'arrêt condamna le marquis à deux ans d'internement en la Conciergerie, la prison royale sur l'île de la Cité où les deux duellistes furent enfermés deux années, jusqu'en juillet 1670.

 

Conciergerie - Paris

Éloignés l'un de l'autre, Marie-Sidonia tomba enceinte, grossesse qui fut révélée en janvier 1669. Pour son plus grand malheur...

Comment cela fut-il possible ? Comment la belle, placée sous la surveillance de sa belle-mère, avait-elle pu commettre un tel affront et déshonneur à son époux emprisonné ?

Dès qu’il apprit la nouvelle de sa grossesse, le marquis fit envoyer plusieurs soldats garder de près Marie-Sidonia, la plaçant sous étroite surveillance sans qu'elle puisse communiquer avec qui que ce soit.

Qui pouvait donc être le séducteur ? 

Les soupçons se portèrent sur un jeune page de 23 ans qui avait libre accès au château.

Le 3 avril 1668, le marquis porta plainte au Parlement de Paris contre son épouse pour sa vie dissolue dont elle était devenue grosse. Le Lieutenant Criminel de Château-du-Loir fut désigné pour mener l’instruction. Elle fut visitée par deux médecins du roi et une sage-femme pour constater de son état. Le constat fait, il fut conclu que Marie-Sidonia soit transférée à Château-du-Loir, ne pouvant rester dans la maison de celui qu'elle avait déshonoré, et son présumé séducteur emprisonné.

Le 18 juin le juge accompagné d’une bonne garde alla chercher la marquise au château de son époux. Jugée intransportable par les médecins, sur le point d’accoucher, le juge lui fit subir l’interrogatoire dans le château même au cours duquel elle avoua que cet enfant n’était pas du fait de son époux mais d’un autre homme dont elle ne voulait pas déclarer le nom. Alors que le juge décida, au vu de l’état de la marquise, de tenir le procès au château, le marquis protesta depuis sa prison et exigea que ce procès se fasse en l’auditoire de Château-du-Loir.

Le 1er juillet, bien que les médecins la déclaraient intransportable, Marie-Sidonia fut emmenée dans un carrosse. Cependant, se trouvant mal, ils durent rebrousser chemin, la transporter dans une chaise pour la remettre dans son lit. Le juge trouva un lieu proche, hors du château, pour tenir tribunal, estimant que Marie-Sidonia avait toutefois assez de forces pour y être transportée et y accoucher étant donné que l’enfant bâtard ne devait pas venir au monde dans le château du marquis.

Le 4 juillet, elle y fut transportée et accoucha d’une fille le 9 juillet. L’enfant fut aussitôt baptisée, inscrite sous le nom de sa mère et de père inconnu ; elle fut mis en nourrice chez un habitant du village où elle mourut 5 semaines plus tard.

Le 11 août, après que la marquise se soit reposée, elle fut transportée à Château-du-Loir, où elle serait gardée chez un maître chirurgien en attendant son procès.

Son présumé séducteur avait réussi à fuir et ne s’était pas présenté au procès.

C’est le 19 août que la marquise donna sa version dans une requête au Parlement, déclarant son époux être le père. Selon elle, son mari avait soudoyé son geôlier pour qu'il puisse aller voir sa femme dans son château, et constater si elle était sous la bonne garde de sa mère. Venu secrètement au château, il l’aurait prise de force et s’était retourné à la Conciergerie lorsqu’il s’était assuré qu’elle fut tombée enceinte. Le complot avait pour but d’accuser la marquise d’adultère et de s’emparer de ses biens et de sa fortune. Elle avoua avoir déclaré qu’il n’était pas le père sous la menace et les contraintes dont elle avait fait l’objet. De fait, l’instruction avait été bien expéditive, partiale et surtout sans aucun respect du droit et de la justice, et de son état. Ainsi, elle protesta de nullité tous les actes qu’elle avait pu signer, signature obtenue sous la contrainte.

Le 7 septembre, Marie‑Sidonia subit un nouvel interrogatoire, au terme duquel elle fut déclarée coupable d’adultère. Le séducteur fut condamné par contumace à être pendu à une potence dressée sur la place du marché de Château‑du‑Loir ; la sentence fut exécutée en effigie, puisqu’il avait pris la fuite, et ses biens confisqués. Marie‑Sidonia fut condamnée à deux ans d’enfermement dans un couvent royal près de Château‑du‑Loir ; si, au terme de ces deux années, son époux refusait de la reprendre, elle devrait y finir ses jours. Elle fut privée de sa dot et de tous les biens qu’elle avait apportés en mariage, remis à son mari. Elle disposerait cependant, pour payer les frais de sa retraite, le train d’une dame de son rang, sa pension à l’abbaye et les gages des filles attachées à son service, d’une somme de 3 600 livres par an.

Les deux époux firent appel de cette sentence. Le Parlement ordonna le transfert de Marie‑Sidonia à la Conciergerie le 13 septembre, puis son déplacement, le 16, au Petit‑Châtelet, ne pouvant être enfermée à la Conciergerie du fait que son époux y était détenu.

Le transfert au Petit‑Châtelet n’eut jamais lieu.

Dans la nuit du 16 au 17 septembre, aidée de ses amis — dont le chevalier de Rohan, qui avait déjà organisé deux ans plus tôt l’évasion de la duchesse de Mazarin — elle s’évada, déguisée en abbé.

Le marquis, profitant de cette évasion, obtint le 19 mai 1670 une sentence du Parlement en sa faveur. La pension accordée à sa femme fut réduite à 2 000 livres ; par ailleurs, elle devrait être rasée, voilée et vêtue comme les autres religieuses pour le reste de ses jours. Cependant, même prononcé par contumace, l’appel de son épouse le privait de l’exécution de la sentence et des biens qu’il convoitait. Le marquis devint la risée des salons, sujet de quolibets rapportés par de nombreuses personnes de lettres, dont la marquise de Sévigné.

Marie‑Sidonia ne resta pas longtemps éloignée de Paris. Elle y revint, hébergée par une amie, menant une vie joyeuse en compagnie de Saint‑Rémy, de Rohan, et prenant plaisir avec quelque amant, dont François Brûlard du Boulay. « Je veux jouir de la perte de ma réputation », disait‑elle. La rumeur de son retour parvint à son époux, qui la fit arrêter. Elle fut conduite de nouveau à la Conciergerie le 28 avril 1672 et mise au cachot — le même où avait été enfermé le régicide Ravaillac — n’ayant pour couche que de la paille. Deux jours plus tard, on lui attribua une cellule plus digne de son rang.

Le marquis relança aussitôt la procédure engagée contre elle. Mais Marie‑Sidonia apprit que son présumé séducteur vivait tranquillement à l’Arsenal : il était devenu, sans être inquiété, capitaine aide‑major dans un régiment. Cette découverte accréditait sa thèse du complot. Elle le fit arrêter le 14 mars. Après interrogatoire, ils furent confrontés trois fois, les 29, 30 et 31 mars. Bien que ces confrontations révélassent plutôt une complicité entre le marquis et le prétendu séducteur, les hommes de justice se montraient plus enclins à donner raison au mari. Sentant son affaire tourner mal, elle envisagea une nouvelle évasion, aidée par quelques amis — dont du Boulay — et des membres de sa famille.

La marquise recevait dans sa prison, y donnait des soupers et disposait d’un laquais et d’une femme de chambre. Au terme d’un de ces soupers, le samedi 4 mars 1673, non sans avoir fait porter à son geôlier quelques bons plats et bouteilles, dans la confusion créée par la sortie de ces dames et gentilshommes qui devaient quitter les lieux à 10 h 00, Marie-Sidonia suivit la petite troupe, déguisée en laquais et tenant la traîne de la robe d’une dame ; sa servante prit sa place dans son lit. Ils trompèrent la vigilance de ses gardiens et, arrivés dans la cour, elle fut emportée dans le carrosse d’une parente, la duchesse de Villars. On alla la cacher dans une carrière de pierre souterraine abandonnée, à quelques lieues de Paris, habitée par un couple qui semblait habitué à de telles choses. D’ailleurs, lors de la 3e nuit qu’elle y passa, il y eut l’accouchement secret d’une dame de haut rang.

Ce n’est que le lendemain, à une heure de l’après-midi, que l’évasion fut découverte. La servante avait feint de dormir toute la matinée. Le geôlier, venu lui apporter le déjeuner, tirant les rideaux de sa chambre, constata avec effarement la substitution. Il mit aux fers la servante. Elle fut enfermée deux mois en prison puis elle fut relâchée. Fidèle à sa maîtresse, elle alla la rejoindre dans son exil.

Cette évasion alimenta toutes les conversations parisiennes, et le marquis en fut de nouveau la risée. Le procès fut suspendu et face à ce cas inédit, il fut décidé d’en référer directement au roi afin de savoir quel jugement adopter. Un nouvel arrêt fut prononcé le 17 juin 1673, plus favorable à Marie-Sidonia : elle était condamnée à 100.000 livres de dommages et intérêts, abandonnant sa condamnation à la réclusion à vie dans une abbaye. Une nouvelle condamnation par contumace plus favorable à la précédente était un fait rarissime dans les annales de la justice… Sans doute la sympathie qu’avait l’opinion publique pour la jeune marquise n’y était pas pour rien. Le séducteur vit aussi sa précédente condamnation révisée ; il n’était plus condamné à mort mais au bannissement pour trois ans des provinces d’Anjou et du Maine, et de Paris, et son amende fut considérablement réduite.

La marquise Marie-Sidonia avait passé 8 jours cachée dans les profondeurs de la carrière souterraine. On vint la chercher pour l’emmener dans une demeure du duc de Villars, où elle resta 48 h, avant de partir pour une nouvelle destinée, la Franche Comté. Elle fit le voyage déguisée en homme, portant une belle perruque blonde, dans le carrosse de la duchesse de Mercœur. Elle fut accueillie quelques jours par une parente au château d’Athée avant d’entrer dans un couvent à Gray.

La reprise de la guerre entre le roi de France et le roi d’Espagne, en mai 1674, obligea Marie-Sidonia à quitter le convent pour revenir au château d’Athée, château qui, de par sa position frontalière, fut rapidement visité par les officiers espagnols et en devint même un lieu de réunion, pour ne pas dire de rendez-vous. Ainsi, Marie-Sidonia put entendre l’exposition de quelques plans des Espagnols qu’elle s’empressa de révéler secrètement aux généraux français, faisant avorter ces plans de l’ennemi ; le roi informé des services rendus par Marie-Sidonia la fit complimenter par Louvois qui fut chargé de lui transmettre 10.000 écus de récompense.

La guerre faisant rage, les deux jeunes femmes furent contraintes de quitter Athée pour se rendre à Dijon, et y revenir la guerre achevée, avec la conquête de la Franche-Comté.

Cependant devenue française, la Franche-Comté entrait sous la juridiction du roi de France ; Marie-Sidonia ne pouvait plus y échapper aux poursuites engagées à son encontre.

Elle en prit conscience lorsque deux cavaliers se dirigèrent vers le château pour se saisir d’elle. La marquise et sa cousine eurent tout juste le temps de prendre quelques affaires avant de s’enfuir par une porte arrière du château à travers les champs et les bois. Bloquée par un ruisseau en crue, elles trouvèrent un colporteur qui se proposa de les porter pour le leur faire traverser. Ayant la marquise sur ses épaules, il trébucha et tous deux tombèrent dans l’eau ; le colporteur parvint tant bien que mal à achever la traversée avec la marquise. Sa compagne de voyage, refusant de tenter la même expérience, décida de rebrousser chemin et de retourner à son château, abandonnant la marquise sur l’autre rive. L’homme la conduisit dans une ferme proche, afin qu’elle y trouva asile.

La marquise avait fui sans prendre le temps de se changer, portant une robe légère de taffetas complètement trempée, la robe lui collait au corps, vision provoquant l’hilarité ou la curiosité ; insistante de ceux qui la virent, arrivée à la ferme. Ils s’imaginèrent que c’était une jeune none défroquée fuyant son couvent.

Après un souper très frugal, on lui donna un lit dans le grenier. Trois jours plus tard, le fermier partit aux nouvelles, qu’il rapporta à Marie-Sidonia. Les deux cavaliers étaient encore à sa recherche ; ils appartenaient au régiment de son mari, qui était devenu colonel de cavalerie. Ils avaient fouillé de fond en comble le château d’Athée et poursuivaient leurs recherches dans la région. Le fermier proposa à la marquise de la conduire en un asile où elle serait en sécurité, une fonderie toute proche où le maître pourrait l’accueillir. Elle y fut bien reçue, en attendant que les cavaliers à sa recherche quittent la région. Alors deux gentilshommes et sa demoiselle de compagnie revinrent la chercher pour la ramener au château d’Athée.

Alors qu’elle était revenue secrètement à Paris, avant sa deuxième incarcération, Marie-Sidonia avait noué une nouvelle intrigue amoureuse avec François Brûlard du Boulay ; à cette époque, il se remettait d’une passion amoureuse qu’il avait eue avec Armande Béjard, la veuve de Molière. Du château d’Athée, elle lui écrivit, l’informant de son désir de se rendre en Savoie, lui demandant qu’avec ses amis il plaide sa cause auprès de la duchesse de Savoie pour avoir son agrément. Elle décida d’attendre cet agrément à Genève. Elle s’y rendit avec deux femmes de service et un laquais.

Marie-Sidonia arriva à Genève le 5 novembre 1675, après quatre jours de voyage éprouvant. Se rendant à l’hôtellerie des « Trois-Rois », elle fit demander l’homme de lettre et historien Gregorio Leti qu’on lui avait recommandé. Ce dernier se rendit rapidement auprès d’elle. Il rapporta dans une lettre au duc de Giovinazzo, ambassadeur d’Espagne à la cour de Turin son entrevue :

« J'avoue à votre excellence qu'en voyant une si grande beauté je restai tout ébloui, d'autant plus qu'avec une gracieuse politesse elle s'avança vers moi pour me saluer en m'embrassant suivant l'usage français et me dit : Ne croyez pas, monsieur Leti, que je sois ici pour quelque mauvaise affaire ; la raison est que mon mari me veut et que je ne veux pas de lui. Alors je répondis en plaisantant : Certes, madame, il y en a bien d'autres qui vous voudraient, parce que votre beauté est trop grande pour être le partage d'un seul. »

Voici le portrait qu’il fit d’elle :

« Ses yeux sont deux étoiles qui semblent prouver que son visage a été fait dans les cieux plutôt que sur la terre ; il n'y a point de cœur, tel glacé qu'il puisse être, qui ne se glorifie de se soumettre à ces yeux, qui frappent doucement, mais qui font des plaies plus profondes que n'en firent jamais les plus cruels tyrans ; ce sont des dards qui blessent, des rayons qui éblouissent, des flammes qui brûlent, des bêtes féroces qui déchirent, des lances qui tuent. Certes, ils sont beaux ; à leur première vue, j'ai vu rajeunir des Xénocrates, s'agenouiller des Momus, chanter les Aristarques, s'attendrir les Gâtons, et les Solons pousser du fond du cœur des soupirs redoublés.

Que dirai-je maintenant de ces doux entretiens dans les réunions, de ce trésor de toutes les grâces, de ces lèvres de corail, de ces dents plus belles que les perles, de ce délicieux sourire, enfin de la plus belle bouche que la nature ait jamais formée ! II faudrait être amant comme Myrtil, pour pouvoir décrire suffisamment bien la bouche d'une autre Amarillys. Celui qui va la visiter ne redoute que son

Silence ; chacune de ses paroles forme une nouvelle âme dans le sein de celui qui l'écoute ; la douceur du nectar coule de cette adorable bouche ; elle distille la saveur de la manne, surpasse le goût de la datte, la suavité du miel et la salutaire substance du sucre. Cicéron, qui savait par expérience tout ce que valait la bouche d'Aristote, écrivait : que de cette bouche découlait un fleuve d'or à chaque parole.

Eh bien ! je ne crains pas de dire que chaque parole qui tombe de la bouche de cette dame produit une mer de pierres précieuses. Que ceux qui veulent oublier leurs peines aillent l'écouter, car elle est semblable au temple du dieu des Lydiens, dont on disait que, lorsqu'il s'ouvrait, il ôtait à tous les chaînes des soucis et des plus grands chagrins. Il semble qu'autour de cette pèche de perles on recueille les grâces les plus remarquables ; chacune de ses paroles étant une grâce, il n'est donc pas étonnant que tous les cœurs se groupent autour d'elle, et que les pensées de ceux qui l'écoutent ne puissent plus la quitter. Je dirai de plus qu'il s'échappe de sa bouche des chaînes d'or comme il en sortait de celle de Mercure pour enchaîner ses auditeurs ; et ce qui le prouve, c'est que personne ne pourrait la quitter si on ne s'y trouvait nécessairement forcé par la crainte de se rendre importun. Oh ! Mon Dieu, quels frais sourires ! Quelles fleurs agréables ! Quelles paroles embaumées ! Quel paradis terrestre ! On voit semé sur son visage quelques petits grains de petite vérole qui semblent l'émail de pierres précieuses sur une figure d'albâtre ; je crois que la nature laissa ces signes gracieux pour prouver qu'elle avait contribué à la formation de cette rare beauté ; sans eux, il y en aurait eu beaucoup certainement qui l'auraient encensée comme une œuvre plus céleste qu'humaine.

Mais que dirais-je de la voie lactée de cette dame qui conduit au cœur? Comment en parler, de quelles expressions me servir ? Je suis déjà trop âgé, trop endurci au travail pour décrire avec mon encre la blancheur d'un sein mou comme du coton enfermé dans une boîte ; je parle de ce sein né sur cette Seine qui donne la vie à tant de ruisseaux bordés de lys. Oh ! Quelle poitrine ! Quelle gorge ! Oh! Quelle porte d'or et doit-on s'étonner que pour l'enlever il se soit trouvé tant de Jasons qui se soient risqués à combattre contre le dragon de la jalousie et contre la vengeance d'un mari ? En disant que, des pieds à la tête de cette dame, ce ne sont que merveilles de la nature, je dirais peu et peut-être ne serais-je pas cru ; et pourtant il est certain que sa beauté, qui est un miracle du siècle, ne forme que la moindre partie de ses mérites (…). »

 

Leti trouva à la marquise un logement le temps de son séjour à Genève. Il lui apprit l’italien ; aimait se promener dans la ville en sa compagnie et être vu ainsi à ses côtés aux yeux des passants qui se pressaient pour la voir et l’admirer. Bientôt, une petite cour se forma autour d’elle, venant la visiter, et se faisant adopter par la société genevoise. Elle partageait son temps à la chasse, à sa correspondance, en particulier avec du Boulay, qui vint la voir plusieurs fois à Genève. Cependant, ses obligations militaires l’empêchaient de rester près d’elle et l’obligeait à s’en éloigner. Tandis qu’il compromettait sa fortune par les dépenses qu’entraînaient les services rendues à la marquise, sa carrière militaire, renonçant à l’avancement, et se refusait à de riches mariages, le temps de ces longues absences, Marie-Sidonia se laissait aller à quelques nouvelles intrigues amoureuses.

Las de ses infidélités, du Boulay rompit et envoya des lettres diffamantes à toutes la société genevoise qu’elle fréquentait. Elle dut quitter Genève pour se rendre à Annecy, où elle se retira dans un monastère, attendant toujours l’agrément de la duchesse de Savoie. Ne voulant rester trop longtemps à la charge des religieuses, elle se rendit dans un couvent à Avignon où elle était sous la protection du vice-légat, sur la recommandation de son oncle, le duc de Villars.

Apprenant que la duchesse de Mazarin avait obtenu une pension du roi d’Angleterre, après être passée par Munich, elle décida de s’y rendre, incognito, espérant les mêmes faveurs. Elle alla d’abord en Bretagne, puis à La Rochelle et de là gagna Jersey. Le 17 juillet elle était à Londres. Munie d’une lettre de recommandation pour l’ambassadeur de France auprès du roi Charles II, M. Courtin, ce dernier s’empressa d’aller lui rendre visite et en informa de ci-tôt Louvois.

Rapidement, sa beauté provoqua la jalousie des femmes de la cour. La duchesse de Mazarin, qui fut autrefois son amie avant qu’elle ne se brouille pour le beau marquis de Cavoy fit tout pour l’éviter et refusa même de la recevoir. Faute de ressources, elle dut quitter Londres pour retourner début septembre au couvent d’Avignon qu’elle avait quitté.

Elle y apprit le décès de son mari d’une pleurésie le 26 août 1678.

A la nouvelle du décès de son époux, Marie-Sidonia décida de se rapprocher de Paris, afin de mettre un terme aux procédures judiciaires qui avaient été engagées contre elles et pour réclamer la restitution de ses biens dont les héritiers du marquis s’étaient emparés.

Sa présence à Paris était indésirable pour quelques puissants et elle ne put, comme elle l’aurait souhaiter, se rendre dans un couvent parisien, l’archevêque de Paris, à la demande de son neveu, le maréchal de Villeroy, ayant interdit tout couvent de la recevoir.

Persuadée, malgré les avertissements qu’elle ait pu recevoir, qu’elle n’avait plus rien à craindre pour sa liberté, Marie-Sidonia s’établit dans un hôtel et y monta une maison digne de son rang, avec équipage, domestiques, dans une maison louée près de la rue Saint-Antoine. Elle fit rapidement connaissance des dames de qualité de son voisinage et devint même assidue de la maison des Jésuites qui était dans la même rue en véritable pénitente.

Cependant, les héritiers de son mari ne perdaient pas espoir de pouvoir mettre à exécution la condamnation par contumace qui pesait encore sur elle. Le 21 décembre 1678, tandis qu’elle montait en carrosse pour aller entendre la messe chez les Jésuites, des soldats firent irruption dans la cour de son hôtel. L’intendant de sa maison fit tout pour les retarder, le temps qu’elle aille se cacher. Elle se réfugia sur le toit entre deux cheminées où, après deux heures de fouille de la maison, elle fut découverte et menée sans ménagement à la Conciergerie. La marquise était cette fois-ci particulièrement bien gardée, ne pouvant communiquer avec l’extérieur. Elle trouva moyen, grâce à l’intendant de sa maison qui avait pu la visiter, de faire avertir les membres de sa famille dont son oncle le duc de Villars, cependant absent de Paris, ou encore sa tante abbesse du couvent où elle avait passé son enfance.

Le frère du défunt marquis s’estimait avoir hérité des jugements prononcés au profit de ce dernier et reprit les poursuites à l’encontre de sa belle-sœur. Il présenta une requête le 9 janvier 1679. Il n’entendait pas perdre le bénéfice d’une grosse fortune dont il avait profité jusqu’alors, tandis que la marquise était en exil.

Après trois semaines de détention des plus strictes, elle put enfin voir librement ses avocats et conseils. Amis et famille s’engagèrent aussi dans des démarches auprès du Parlement de Paris. Son sort, alors s’assouplit et elle put quitter sa cellule pour louer et occuper un appartement de deux chambres plus spacieuses et salubres. Elle reprit avec elle sa fidèle servante et son laquais, et put recevoir. Les geôliers et gardiens étaient gratifiées de menus présents et « étrennes », sans que ces derniers relâchent leur vigilance, n’ayant pas oublié son évasion.

Pour occuper son temps, elle se mit à la tapisserie et à la broderie, faisant venir quelques habiles ouvrières de Paris pour l’aider. Avec la compagnie qui venait la visiter, elle composait des vers ou de la prose, énigmes et charades. Ils consacraient aussi beaucoup de temps à la lecture. Elle écrivait : correspondance, avec ses amis et sa famille, courriers pour son procès ou encore rédigeait ses mémoires, contant ses aventures, ou plutôt ses mésaventures. Elle fit carnaval, et carême. À cette occasion, elle obtint l’autorisation d’aller visiter les prisonniers dans leurs cachots comme il était de coutume de faire pour une grande dame. Elle allait encore presque tous les jours à la messe.

Elle reçut la visite de Gregorio Leti, alors de passage à Paris.

Son séjour à la conciergerie dura un an.

Le 20 décembre 1679 débutait son jugement. À son audition, elle fit grande impression.

L’arrêt du jugement tomba le 5 janvier 1680, condamnant la marquise à payer soixante mille livres à titre de dommages et intérêts au frère de son défunt époux, somme d’autant plus considérable qu’on n’avait pas compté ce que le marquis et sa famille avaient dépensé sur la fortune et les biens de la marquise. Cependant, la marquise en fut très heureuse car par ce sacrifice considérable elle allait retrouver sa liberté et mettre un terme à ce procès qui n’en finissait pas. Il lui fallut s’engager à vendre une bonne partie de ses terres et biens mais deux jours plus tard, le 7 janvier 1680, elle sortait libre de la Conciergerie.

Elle reloua un hôtel, remonta une maison et un train.

Elle reparut cet hiver-là dans quelques bals masqués.

On ne sait que peu de choses sur les mois qui suivirent.

Elle alla souvent, semble-t-il, séjourner dans le château de ses ancêtres, à Marolles.

En 1685, elle fit, comme sa mère, un mariage morganatique, épousant un capitaine de dragons. Elle décéda la même année, à 35 ans. Les mauvaises langues diront de la vérole…

     La vie de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, apparaît aujourd’hui comme l’un des destins féminins les plus singuliers du XVIIᵉ siècle. Née dans une grande lignée, élevée dans un couvent, projetée trop tôt dans les intrigues de la cour, elle fut tour à tour convoitée, manipulée, trahie, persécutée, admirée, puis finalement brisée par un monde où la beauté d’une femme était un pouvoir… mais aussi une menace.

Rien ne lui fut épargné : les mariages arrangés, la violence conjugale, l’empoisonnement, les procès iniques, les enfermements arbitraires, les évasions rocambolesques, les exils successifs, les amours contrariées, les jalousies de cour, les cabales politiques, les humiliations publiques. Et pourtant, jamais elle ne renonça à vivre, à aimer, à se défendre, à écrire, à exister.

À travers ses propres mots, ses lettres, ses aveux, ses colères, ses éclats de lucidité, ses ironies, ses désespoirs, transparaît une femme d’une intelligence rare, d’un courage farouche, d’une liberté intérieure que rien n’a pu réduire. Elle fut victime, certes, mais jamais soumise. Elle fut traquée, mais jamais silencieuse. Elle fut condamnée, mais jamais vaincue.

Son histoire, longtemps oubliée, retrouve aujourd’hui sa place : celle d’un témoignage précieux sur la condition des femmes de son rang, sur les violences légales dont elles pouvaient être l’objet, sur les abus de pouvoir, mais aussi sur la force de caractère d’une jeune femme qui, malgré tout, refusa de disparaître.

Elle mourut jeune, à trente‑cinq ans, comme tant d’êtres trop intensément vivants. Mais elle laissa derrière elle une trace que ni les procès, ni les prisons, ni les calomnies n’ont pu effacer : celle d’une femme qui voulut choisir sa vie dans un siècle où les femmes n’avaient pas le droit de choisir.

Marie‑Sidonia n’a pas eu la destinée qu’elle méritait. Mais elle a eu celle qu’elle s’est forgée, au prix de tout. Et c’est peut‑être là, finalement, la plus grande des victoires.


Note historique : la mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt

La mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, survenue en 1685 à l’âge de trente‑cinq ans, demeure entourée d’incertitudes. Les sources contemporaines sont extrêmement lacunaires : aucun acte médical, aucun témoignage direct, aucune correspondance familiale ne décrit les circonstances exactes de son décès. Les registres paroissiaux eux‑mêmes ne mentionnent pas la cause.

Dès le XVIIIᵉ siècle, certains chroniqueurs tardifs avancèrent qu’elle serait morte « de la vérole ». Cette affirmation, souvent répétée, ne repose toutefois sur aucune preuve. Il s’agit d’un lieu commun de l’époque : les femmes belles, indépendantes, compromises dans des affaires galantes ou judiciaires étaient fréquemment accusées, après leur mort, d’avoir succombé à une maladie vénérienne. Cette rumeur relève davantage de la malveillance sociale que de l’histoire.

En l’absence de documents médicaux, les historiens modernes considèrent que la cause réelle de sa mort demeure inconnue. Les maladies aiguës (fièvres, infections, typhoïde, dysenterie), les affections pulmonaires (tuberculose), ou un affaiblissement général après des années de stress, d’empoisonnement, de captivité et d’errance, sont des hypothèses plausibles, mais aucune ne peut être confirmée.

Ainsi, la version « vérole » doit être tenue pour ce qu’elle est : une rumeur hostile, non un fait historique. La mort de Marie‑Sidonia reste, à ce jour, un point d’ombre dans un destin déjà marqué par les silences et les zones d’ombre laissées par son époque.

 



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Marie Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles,

  Mme de Lénoncourt par Nicolas de Largillières Huile sur toile – 65x81 cm Il est des destins qui, même ensevelis sous les siècles, continue...