Il est des destins qui, même ensevelis sous les siècles, continuent de vibrer avec une intensité presque douloureuse. Celui de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de Courcelles, appartient à cette catégorie rare : une vie brève, flamboyante, tourmentée, où se mêlent la beauté, la violence, la passion, l’injustice, l’audace et la tragédie. Elle fut l’une des plus belles femmes de son temps, l’une des plus courtisées, l’une des plus commentées — et l’une des plus persécutées. Elle fut aussi l’une des très rares femmes du XVIIᵉ siècle à laisser des mémoires, non pour flatter sa postérité, mais pour se défendre, pour témoigner, pour survivre à l’oubli.
À travers ces pages, c’est une voix singulière qui se
relève : celle d’une femme née dans la haute noblesse, arrachée à son enfance,
jetée dans la cour du Roi‑Soleil, mariée de force, humiliée, empoisonnée,
emprisonnée, traquée, mais toujours insoumise. Une femme qui a aimé, qui a fui,
qui a lutté, qui a séduit, qui a souffert — et qui a écrit.
Ce texte retrace son histoire, telle qu’elle apparaît
dans ses propres écrits, dans les archives judiciaires, dans les
correspondances contemporaines, et dans les témoignages de ceux qui l’ont
connue. Il ne s’agit pas d’un roman : tout est vrai, tout est documenté, tout
est issu des sources du temps.
Voici donc la vie de Marie‑Sidonia de Lenoncourt,
Dame de Marolles, marquise de Courcelles. Une vie trop courte, trop intense,
trop belle et trop terrible pour ne pas être racontée.
Marie-Sidonia de
Lenoncourt, Dame de Marolles, aussi connue sous le nom de marquise de
Courcelles, était une aristocrate et mémorialiste française de la maison de
Lenoncourt. Elle fut considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe, née
en 1650, elle décéda en 1685, à 35 ans.
Elle a laissé ses mémoires, véritable plaidoyer, dans
lesquels elle conte ses déboires.
Ces Mémoires débutent avec un
autoportrait, ce qui était assez rare à cette époque.
« …, je serai fort aise que l’on sache, pour votre
honneur et pour le mien, que je suis d’une des meilleures maisons du royaume ;
qu’il ne faut qu’avoir lu l’histoire et savoir le nom que je porte pour être
convaincu qu’il n’y a point de dignité qui ne soit entrée dans ma famille ;
que, du côté de ma mère, je suis plus d’une fois alliée à l’Empire, et que je
tiens aux plus grands princes de l’Allemagne.
Pour mon portrait, je voudrais bien le faire sur l’idée que vous en avez
conçue, et qu’on voulût s’en rapporter à vos descriptions ; mais il faut dire
naïvement ce qui en est : j’avouerai que, sans être une grande beauté, je suis
pourtant une des plus aimables créatures qui se voient ; que je n’ai rien dans
le visage ni dans les manières qui ne plaise, ni qui ne touche ; que, jusqu’au
son de ma voix, tout en moi donne l’amour, et que les gens du monde les plus
opposés d’inclination et de tempérament sont d’un même avis là-dessus, et conviennent
qu’on ne peut me voir sans me vouloir du bien.
Je suis grande, j’ai la taille admirable et le meilleur air que l’on puisse
avoir ; j’ai de beaux cheveux, faits comme ils doivent être pour parer mon
visage et relever le plus beau teint du monde, quoiqu’il soit marqué de petite
vérole en beaucoup d’endroits ; j’ai les yeux assez grands ; je ne les ai ni
bleus ni bruns, mais entre ces deux couleurs ils en ont une agréable et
particulière ; je ne les ouvre jamais tout entiers, et, quoique dans cette
manière de les tenir un peu fermés il n’y ait aucune affectation, il est
pourtant vrai que ce m’est un charme qui me rend le regard le plus doux et le
plus tendre du monde ; j’ai le nez d’une régularité parfaite ; je n’ai point la
bouche la plus petite du monde, je ne l‘ai point aussi fort grande.
Quelques censeurs ont voulu dire que dans les justes proportions de la beauté,
on pouvait me trouver la lèvre du dessous un peu trop avancée ; mais je crois
que c’est un défaut qu’on m’impute pour ne m’en avoir pu trouver d’autres, et
que je dois pardonner à ceux qui disent que je n’ai point la bouche tout à fait
régulière, quand ils conviennent en même temps que ce défaut est d’un agrément
infini, et me donne un air très-spirituel dans le rire et dans tous les mouvements
de mon visage. J’ai enfin, la bouche bien taillée, les lèvres admirables, les
dents de couleur perle, le font, les joues, le tour du visage beaux, la gorge
bien taillée, les mains divines, les bras passables, c’est-à-dire un peu
maigres, mais je trouve de la consolation à ce malheur par le plaisir d’avoir
les plus belles jambes du monde. Je chante bien sans beaucoup de méthode, j’ai
même assez de musique pour me tirer d’affaire avec les connaisseurs. Mais le
plus grand charme de ma voix est dans a douceur et la tendresse qu’elle inspire
; et j’ai enfin des armes de toutes espèce pour plaire, et jusques ici je ne
m’en suis jamais servie sans succès. Pour l’esprit, j’en ai plus que personne,
naturel, plaisant, badin, capable aussi de grandes choses, si je voulais m’y
appliquer. »
Elle naquit au château édifié par son grand‑père, à
Marolles‑les‑Bailly (Aube).
[Le fief relevait de Vendeuvre depuis 1387. Dulon et Gualon
de Marolles, connus en 1100 et 1103, bien que portant le nom de Marolles,
n’étaient pas assurément seigneurs du dit lieu. Le premier seigneur identifié
est Ansery II de Chaceney, cité pour son don de ce qu’il possédait à Marolles
et à Poligny à l’abbaye de Montiéramey. Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, les
seigneurs de Marolles sont issus de la famille de Lenoncourt.
L’état des émigrés de l’Aube cite Bertrand Bady de Mormond
comme possesseur du château, de moulins, de quatre fermes, de plus de deux
arpents de vignes… en qualité de seigneur. En 1789, Marolles relevait de
l’intendance et de la généralité de Châlons, de l’élection de Bar‑sur‑Aube et
du bailliage de Troyes.]
Son père, Joachim de Lenoncourt, marquis de Marolles et
bailli de Bar‑sur‑Seine, appartenait à une branche cadette de l’une des plus
illustres maisons de Lorraine, l’une des quatre plus anciennes maisons de
chevalerie, qui avait donné des archevêques et des cardinaux. Joachim était une
fine lame, prompt à provoquer en duel, en ces temps où le roi Louis XIII et son
ministre Richelieu l’avaient interdit sous peine de mort. Il dut s’enfuir au
Luxembourg ; en juillet 1633, la justice du roi le condamna par contumace à la
décapitation.
Au cours de son exil, il épousa Isabella Klara von Kronberg,
issue d’une non moins illustre maison d’Empire. Ils eurent un fils, Louis‑Anne,
et une fille, Henriette, décédée jeune.
Joachim rentra en grâce : le roi avait besoin d’hommes de
valeur pour mener la guerre. Il devint lieutenant‑général et gouverneur de
Thionville en 1643. Marie‑Sidonia n’avait que quatre ans lorsqu’en 1654 la tête
de son père fut emportée par un boulet de canon au château de Mussy, en
Lorraine.
Sa mère, Isabelle‑Eugénie, sombra dans une vie dissolue et
convola en noces morganatiques avec un certain Bunel. La rumeur faisait de lui
« Saint‑Ange », l’un des chefs des brigands de la Cour des Miracles… qui finit
sur la roue.
Afin d’épargner cette déchéance à Marie‑Sidonia, son tuteur,
le puissant duc de Villars, l’enleva à sa mère et la plaça à l’abbaye
Saint‑Loup d’Orléans, dont l’abbesse était sa tante, Marie de Lenoncourt. Elle
y passa dix années, jusqu’au décès de son frère, en 1664, qui bouleversa son
destin.
Marie‑Sidonia devenait une jeune et belle riche héritière,
vite convoitée par de nombreux prétendants, dont Colbert. Ce dernier, ayant
l’oreille du roi Louis XIV, obtint qu’on enlève la jeune fille de son couvent
pour favoriser les intérêts de son propre frère.
« Le roi,
voulant me mettre en état de choisir moi-même, me fit l’honneur de m’envoyer
prendre par un exempt et douze gardes. Je crois que ma tante eut comme un
pressentiment que ma sortie de son cloître devait être le commencement de mes
infortunes. Elle reçut l’ordre qui m’arrachait de ses bras avec des torrents de
larmes ; et ne pouvant se résoudre à m’abandonner à une vie si différente de
celle que j’avais commencé de mener, elle prit un carrosse et me suivit de
loin, n’ayant pu obtenir de celui qui me conduisait la permission d’entrer dans
celui où j’étais, ni de me parler, non plus qu’aux femmes que le roi avait
envoyées pour m’accompagner. Pour moi, je fus si étourdie de cette aventure, ou
plutôt si charmée de me voir passer du cloître dans la plus belle cour du
monde, que je ne prenais nulle part à sa douleur (…) en descendant du carrosse,
je fus présentée au roi en habit de pensionnaire, aux pieds duquel je me jetai,
et qui me reçut avec toute la bonté imaginable, me promettant sa protection… »
Marie‑Sidonia, malgré ses quatorze ans, avait déjà montré un
caractère impétueux et farouche, bien décidée à se refuser au frère du puissant
ministre. Une demoiselle d’une telle lignée pouvait‑elle épouser un homme dont
les pères et grands‑pères avaient été banquiers et marchands‑drapiers ? Aussi
riche fût‑il, une telle mésalliance était pour elle d’une « répugnance
effroyable ».
En attendant le mariage, le roi lui donna le choix de
demeurer auprès de la reine ou auprès d’une princesse du sang de son choix ;
elle opta pour Marie de Bourbon‑Condé, princesse de Carignan. Là, nombre de
galants vinrent lui faire la cour, dont le frère de Colbert, qui n’avait pas
renoncé et se voyait encore marié avec elle.
« Je fus inspirée très assurément par mon mauvais ange de
demander d’être mise auprès de madame la princesse de Carignan », écrira‑t‑elle
plus tard.
Le beau‑frère du ministre tomba lui aussi éperdument
amoureux d’elle. L’affaire prit de telles proportions que la jeune beauté
trouva enfin le prétexte pour rompre définitivement avec les prétendants de la
famille Colbert.
La belle aurait‑elle souhaité s’amuser un peu avec quelques
galants avant de consentir au mariage ?
La question se pose, tant les témoignages de l’époque la
montrent entourée, courtisée, flattée, et parfaitement consciente de l’effet
qu’elle produisait. Mais rien n’indique qu’elle ait voulu autre chose que
gagner du temps, observer, éprouver sa liberté et, peut‑être, se venger à sa
manière de la pression qu’on exerçait sur elle. À quatorze ans, elle n’était
encore qu’une enfant projetée dans un monde d’adultes, où la galanterie servait
autant de paravent que d’arme. Si elle se laissa approcher, ce fut davantage
par stratégie que par légèreté : chaque galant épris devenait un obstacle de
plus entre elle et le mariage qu’on voulait lui imposer.
L’Hôtel de Soissons, résidence de la princesse, était l’un
des plus brillants centres de la galanterie parisienne, où l’on rencontrait les
plus beaux esprits et les plus belles dames de la cour. Marie‑Sidonia y côtoya
notamment Olympe Mancini et la duchesse de Chevreuse. C’était l’un des lieux où
se fourbissaient les plus grandes intrigues du royaume, dont celle qui entraîna
la perte de Fouquet.
Marie‑Sidonia était devenue un jouet entre les mains de ses
protectrices, la princesse de Carignan et sa fille, la princesse de Bade.
Voyant s’évanouir l’espoir d’attirer les faveurs du roi par l’intermédiaire de
son ministre, elles forgèrent un nouveau dessein : l’offrir au duc de Villeroy,
autre grand du royaume, capable d’obtenir les bienfaits du roi pour son neveu,
Charles de Champlais, marquis désargenté de Courcelles, et neveu par ailleurs
de Louvois.
Terrible nuit de noces…
Rustre, violent, autoritaire, l’homme n’était guère fait
pour plaire à la jeune fille. Bien qu’il eût dix ans de plus qu’elle, il ne
parvint pas à la contraindre à consommer le mariage, laissant au matin la belle
toujours vierge. Cependant, le couple fit bonne figure et dissimula le courroux
de la mariée envers son grossier époux durant les huit jours de fêtes que
celui‑ci offrit pour célébrer son si beau mariage, fort heureux d’avoir trouvé
une fortune capable de rembourser ses dettes et de payer les pompeuses
réjouissances.
Marie‑Sidonia avait, dès les premiers jours, découvert la
tromperie. Les créanciers du marquis se ruaient auprès d’elle, tandis que son
mari la pressait de signer des emprunts. Mais, tout comme pour sa virginité, il
ne put la contraindre à délier les cordons de sa bourse. L’aversion qu’elle
éprouvait pour son mari devint de notoriété publique un mois plus tard…
« Je ne savais pas
encore que haïr son mari et pouvoir en aimer un autre est presque la même
chose… »
Son tuteur, le duc de Villars, que l’on n’avait ni prévenu
ni consulté, avait bien porté plainte, mais celle‑ci demeura sans effet : le
Parlement de Paris ne pouvait défaire un mariage dont le contrat avait été
signé par le roi.
Malgré les déboires du couple – sinon à l’avantage qu’elle
tirait de ces déboires –, la belle‑mère nourrissait d’autres desseins, au
détriment de l’honneur de son fils.
Dès les premiers jours du mariage, elle vint instruire
Marie‑Sidonia des devoirs qu’elle aurait à remplir, lui recommandant de bien
faire sa cour à M. de Louvois, dans l’espoir d’obtenir de lui faveurs et
avancement pour son fils. Celui‑ci avait obtenu sa charge de commandant
d’artillerie par les faveurs ; habitant à l’Arsenal de Paris, Marie‑Sidonia
allait être amenée à rencontrer régulièrement Louvois.
De leur côté, les princesses de Carignan et de Bade avaient
remarqué l’intérêt que Louvois semblait porter à notre belle marquise, et elles
étaient décidées à utiliser la jeune femme pour renforcer leur alliance avec
lui, quitte à sacrifier l’honneur du mari de la marquise…
Alors en Flandre lors du mariage, Louvois vint faire son
compliment à Marie-Sidonia dès son retour à Paris.
« Il était onze heures du soir, les bougies étaient
éloignées, j’étais sur mon lit, il ne vit point, et ne fut avec moi qu’un instant,
mais je le vis assez pour concevoir pour lui des sentiments qui ont paru, dans
la suite, et dont les plus grands malheurs de ma vie ont été la punition. »
Pour Louvois, une passion était née. Bien qu’il ne se fût
rien passé entre lui et Marie‑Sidonia, la princesse de Bade faisait déjà courir
à la cour des bruits sur les visites qu’il lui rendait. M. de Louvois profita
de ces rumeurs pour déclarer sa flamme à l’oreille de Marie‑Sidonia, pendant
une messe du roi. Sa belle‑mère, alors à ses côtés, entendit tout et s’en
réjouit.
Cependant, Marie‑Sidonia s’était éprise du fils du duc de
Villeroy, cousin de son mari, qui semblait éprouver les mêmes sentiments, bien
qu’il fût alors l’amant de la princesse de Monaco. Villeroy découvrait en lui
une jalousie nouvelle. Lorsque la jeune femme se rendit dans son château de
Marolles pour la saison de la chasse, Louvois prit le parti d’aller l’y
courtiser. Jaloux, Villeroy en informa le mari : le marquis de Courcelles
partit aussitôt rejoindre son épouse pour la conspuer, lui reprochant qu’elle
ferait mieux de se consacrer à sa fortune.
L’épouse de Villeroy vivait retirée dans son château,
laissant à son mari toute liberté. Le premier rendez‑vous entre Villeroy et la
marquise eut lieu chez l’abbé d’Effiat, à l’Arsenal, l’un des premiers à avoir
fait la cour à Marie‑Sidonia et qui en était resté amoureux. Afin de ne pas
être découverts et de détourner les soupçons, il fut convenu que Villeroy
continuerait de faire la cour à la princesse de Monaco, qui l’aimait, tandis que
Marie‑Sidonia entretiendrait son amitié avec Louvois, qui espérait beaucoup
d’elle.
Cependant, l’intrigue fut découverte. La correspondance de
Marie‑Sidonia fut dévoilée. Se voyant trompée et humiliée, la princesse de
Monaco obtint de la reine que Marie‑Sidonia se retire de la cour. De son côté,
Louvois se sentit également trahi, mais Marie‑Sidonia sut user de son charme
pour se faire pardonner, lui promettant de ne plus revoir Villeroy, alors parti
à la guerre.
Louvois, pour avoir le champ libre, éloigna habilement le
marquis de Courcelles : il l’envoya loin de Paris et obtint même du roi qu’on
lui confie le commandement de l’artillerie en Flandre, avec ordre de s’établir
à Tournai, trouvant avec l’aide de Turenne tous les moyens pour l’empêcher de
revenir à Paris.
Cependant, lorsque le retour de Villeroy à Paris fut
annoncé, Marie‑Sidonia ne résista pas à la tentation de revoir cet amant,
malgré la promesse qu’ils avaient faite à Louvois de ne plus se rencontrer.
L’ayant croisé en carrosse, Villeroy la suivit jusqu’à son hôtel. Elle le
conduisit dans sa chambre et, tandis qu’ils se réconciliaient — elle assise sur
son lit, lui à genoux devant elle — Louvois entra. Villeroy quitta la chambre
sans un mot, se soumettant à Louvois, sacrifiant ainsi son amour à sa carrière.
Après quelques mois d’enfermement, durant lesquels les deux
jeunes filles espiègles rendirent la vie difficile aux religieuses, la duchesse
de Mazarin obtint l’autorisation de retourner séjourner dans son hôtel parisien,
et emmena avec elle Marie‑Sidonia.
Cette duchesse était Hortense Mancini, nièce du cardinal de
Mazarin, de quatre ans l’aînée de Marie‑Sidonia. À deux souverains — le roi
Charles II d’Angleterre et le duc de Savoie — le cardinal préféra la marier à
un homme plus modeste, le duc de La Meilleraye. Il avait convenu de céder à sa
nièce toute sa fortune, ses titres et ses biens, à condition que le duc renonce
à son nom et prenne celui de Mazarin. À Paris, elle résidait au Palais Mazarin,
qui deviendra plus tard le « Palais‑Royal » (aujourd’hui siège du ministère de
la Culture et de la Comédie‑Française). Comme Marie‑Sidonia, elle avait
beaucoup d’esprit, aimait la vie, la fête, Paris et la cour ; comme elle, elle
avait un mari jaloux, avare et ennemi des mondanités. Comme elle encore, elle
était considérée comme l’une des plus belles femmes d’Europe. Et comme elle
enfin, elle dut connaître l’exil pour échapper à son mari, ainsi que nous le
verrons plus tard…
Le marquis de Courcelles, de retour à Paris, profita de
l’absence de la dame de Mazarin pour s’introduire dans son palais et convaincre
son épouse de rentrer avec lui ; ce qu’elle accepta, on ne sait pourquoi ni à
quelles promesses. Mais, une fois rentrée, il l’accabla de mauvais traitements,
lui interdisant parties de chasse et sorties dans le monde. Il décida de se
venger de ses infidélités et de prévenir définitivement tout risque de
récidive. Un soir qu’elle rentrait, une servante lui prépara l’eau pour sa
toilette. Elle y plongea les mains et les porta à son visage : une brûlure
cuisante la saisit. Furieuse, elle interrogea la servante, qui refusa de parler
; alors, à l’aide de deux de ses laquais, elle lui fit boire de force l’eau de
la vasque. La servante se tordit de douleur et s’effondra. Le mari avait fait
empoisonner l’eau de la toilette de Marie‑Sidonia, afin de flétrir sa beauté
coupable et la défigurer.
Elle resta alitée plus de six semaines, six semaines de
souffrances avant de sombrer dans une fièvre qui la tint encore plus de
quarante jours. On la crut mourante ; on lui administra l’extrême‑onction.
Pendant tout ce temps, l’époux se montra d’une prévenance exemplaire,
prodiguant les meilleurs soins.
Il est vrai que la belle, âgée de dix‑sept ans, n’avait pas
fait de testament… Louvois ne manquait pas de s’informer de son état, la
visitant régulièrement.
Pour sa convalescence, elle partit s’isoler un mois dans le
couvent tenu par sa tante. Revenue à Paris, elle s’ingénia à renouer avec
Louvois : « j’avais pris tant de goût au plaisir de le tromper que je ne
pouvais plus m’en passer. » Avec son amie la duchesse de Mazarin, elle courut
les bals masqués qui animaient Paris l’hiver, organisés la nuit dans les plus
grandes maisons, continuant à se jouer de Louvois. Les deux amies s’étaient éprises
— et se disputaient — le cœur d’un des plus beaux galants de Paris, un certain
Oder de Cavoye…
Découvrant que Cavoye allait rendre secrètement visite à
Marie‑Sidonia, prise d’une soudaine jalousie, la duchesse de Mazarin révéla
tout à son mari, qui provoqua le galant en duel malgré l’interdit royal. Tandis
qu’ils croisaient le fer, les deux hommes s’entendirent sur une issue heureuse
pour eux, mais qui devait plonger la duchesse de Mazarin dans le déshonneur et
entraîner son enfermement au château de Mayenne. De son côté, en mai 1668, le
marquis Charles décida de placer Marie‑Sidonia en résidence surveillée dans son
château de Courcelles, dans le Maine, sous la bonne garde de sa mère. Le mois
suivant, la duchesse de Mazarin s’évadait pour s’enfuir auprès de sa sœur à
Rome.
Éloignés l'un de l'autre, Marie-Sidonia tomba enceinte,
grossesse qui fut révélée en janvier 1669. Pour son plus grand malheur...
Comment cela fut-il possible ? Comment la belle, placée
sous la surveillance de sa belle-mère, avait-elle pu commettre un tel affront
et déshonneur à son époux emprisonné ?
Dès qu’il apprit la nouvelle de sa grossesse, le marquis fit
envoyer plusieurs soldats garder de près Marie-Sidonia, la plaçant sous étroite
surveillance sans qu'elle puisse communiquer avec qui que ce soit.
Qui pouvait donc être le séducteur ?
Les soupçons se portèrent sur un jeune page de 23 ans qui
avait libre accès au château.
Le 3 avril 1668, le marquis porta plainte au Parlement de
Paris contre son épouse pour sa vie dissolue dont elle était devenue grosse. Le
Lieutenant Criminel de Château-du-Loir fut désigné pour mener l’instruction.
Elle fut visitée par deux médecins du roi et une sage-femme pour constater de
son état. Le constat fait, il fut conclu que Marie-Sidonia soit transférée à
Château-du-Loir, ne pouvant rester dans la maison de celui qu'elle avait
déshonoré, et son présumé séducteur emprisonné.
Le 18 juin le juge accompagné d’une bonne garde alla
chercher la marquise au château de son époux. Jugée intransportable par les
médecins, sur le point d’accoucher, le juge lui fit subir l’interrogatoire dans
le château même au cours duquel elle avoua que cet enfant n’était pas du fait
de son époux mais d’un autre homme dont elle ne voulait pas déclarer le nom.
Alors que le juge décida, au vu de l’état de la marquise, de tenir le procès au
château, le marquis protesta depuis sa prison et exigea que ce procès se fasse
en l’auditoire de Château-du-Loir.
Le 1er juillet, bien que les médecins la déclaraient
intransportable, Marie-Sidonia fut emmenée dans un carrosse. Cependant, se
trouvant mal, ils durent rebrousser chemin, la transporter dans une chaise pour
la remettre dans son lit. Le juge trouva un lieu proche, hors du château, pour
tenir tribunal, estimant que Marie-Sidonia avait toutefois assez de forces pour
y être transportée et y accoucher étant donné que l’enfant bâtard ne devait pas
venir au monde dans le château du marquis.
Le 4 juillet, elle y fut transportée et accoucha d’une fille
le 9 juillet. L’enfant fut aussitôt baptisée, inscrite sous le nom de sa mère
et de père inconnu ; elle fut mis en nourrice chez un habitant du village où
elle mourut 5 semaines plus tard.
Le 11 août, après que la marquise se soit reposée, elle fut
transportée à Château-du-Loir, où elle serait gardée chez un maître chirurgien
en attendant son procès.
Son présumé séducteur avait réussi à fuir et ne s’était pas
présenté au procès.
C’est le 19 août que la marquise donna sa version dans une
requête au Parlement, déclarant son époux être le père. Selon elle, son mari
avait soudoyé son geôlier pour qu'il puisse aller voir sa femme dans son
château, et constater si elle était sous la bonne garde de sa mère. Venu
secrètement au château, il l’aurait prise de force et s’était retourné à la
Conciergerie lorsqu’il s’était assuré qu’elle fut tombée enceinte. Le complot
avait pour but d’accuser la marquise d’adultère et de s’emparer de ses biens et
de sa fortune. Elle avoua avoir déclaré qu’il n’était pas le père sous la
menace et les contraintes dont elle avait fait l’objet. De fait, l’instruction
avait été bien expéditive, partiale et surtout sans aucun respect du droit et
de la justice, et de son état. Ainsi, elle protesta de nullité tous les actes qu’elle
avait pu signer, signature obtenue sous la contrainte.
Le 7 septembre, Marie‑Sidonia subit un nouvel
interrogatoire, au terme duquel elle fut déclarée coupable d’adultère. Le
séducteur fut condamné par contumace à être pendu à une potence dressée sur la
place du marché de Château‑du‑Loir ; la sentence fut exécutée en effigie,
puisqu’il avait pris la fuite, et ses biens confisqués. Marie‑Sidonia fut
condamnée à deux ans d’enfermement dans un couvent royal près de
Château‑du‑Loir ; si, au terme de ces deux années, son époux refusait de la
reprendre, elle devrait y finir ses jours. Elle fut privée de sa dot et de tous
les biens qu’elle avait apportés en mariage, remis à son mari. Elle disposerait
cependant, pour payer les frais de sa retraite, le train d’une dame de son
rang, sa pension à l’abbaye et les gages des filles attachées à son service,
d’une somme de 3 600 livres par an.
Les deux époux firent appel de cette sentence. Le Parlement
ordonna le transfert de Marie‑Sidonia à la Conciergerie le 13 septembre, puis
son déplacement, le 16, au Petit‑Châtelet, ne pouvant être enfermée à la
Conciergerie du fait que son époux y était détenu.
Le transfert au Petit‑Châtelet n’eut jamais lieu.
Dans la nuit du 16 au 17 septembre, aidée de ses amis — dont
le chevalier de Rohan, qui avait déjà organisé deux ans plus tôt l’évasion de
la duchesse de Mazarin — elle s’évada, déguisée en abbé.
Le marquis, profitant de cette évasion, obtint le 19 mai
1670 une sentence du Parlement en sa faveur. La pension accordée à sa femme fut
réduite à 2 000 livres ; par ailleurs, elle devrait être rasée, voilée et vêtue
comme les autres religieuses pour le reste de ses jours. Cependant, même
prononcé par contumace, l’appel de son épouse le privait de l’exécution de la
sentence et des biens qu’il convoitait. Le marquis devint la risée des salons,
sujet de quolibets rapportés par de nombreuses personnes de lettres, dont la
marquise de Sévigné.
Marie‑Sidonia ne resta pas longtemps éloignée de Paris. Elle
y revint, hébergée par une amie, menant une vie joyeuse en compagnie de
Saint‑Rémy, de Rohan, et prenant plaisir avec quelque amant, dont François
Brûlard du Boulay. « Je veux jouir de la perte de ma réputation », disait‑elle.
La rumeur de son retour parvint à son époux, qui la fit arrêter. Elle fut
conduite de nouveau à la Conciergerie le 28 avril 1672 et mise au cachot — le
même où avait été enfermé le régicide Ravaillac — n’ayant pour couche que de la
paille. Deux jours plus tard, on lui attribua une cellule plus digne de son
rang.
Le marquis relança aussitôt la procédure engagée contre
elle. Mais Marie‑Sidonia apprit que son présumé séducteur vivait tranquillement
à l’Arsenal : il était devenu, sans être inquiété, capitaine aide‑major dans un
régiment. Cette découverte accréditait sa thèse du complot. Elle le fit arrêter
le 14 mars. Après interrogatoire, ils furent confrontés trois fois, les 29, 30
et 31 mars. Bien que ces confrontations révélassent plutôt une complicité entre
le marquis et le prétendu séducteur, les hommes de justice se montraient plus
enclins à donner raison au mari. Sentant son affaire tourner mal, elle
envisagea une nouvelle évasion, aidée par quelques amis — dont du Boulay — et
des membres de sa famille.
La marquise recevait dans sa prison, y donnait des soupers
et disposait d’un laquais et d’une femme de chambre. Au terme d’un de ces
soupers, le samedi 4 mars 1673, non sans avoir fait porter à son geôlier
quelques bons plats et bouteilles, dans la confusion créée par la sortie de ces
dames et gentilshommes qui devaient quitter les lieux à 10 h 00, Marie-Sidonia
suivit la petite troupe, déguisée en laquais et tenant la traîne de la robe
d’une dame ; sa servante prit sa place dans son lit. Ils trompèrent la
vigilance de ses gardiens et, arrivés dans la cour, elle fut emportée dans le
carrosse d’une parente, la duchesse de Villars. On alla la cacher dans une
carrière de pierre souterraine abandonnée, à quelques lieues de Paris, habitée
par un couple qui semblait habitué à de telles choses. D’ailleurs, lors de la
3e nuit qu’elle y passa, il y eut l’accouchement secret d’une dame de haut
rang.
Ce n’est que le lendemain, à une heure de l’après-midi, que
l’évasion fut découverte. La servante avait feint de dormir toute la matinée.
Le geôlier, venu lui apporter le déjeuner, tirant les rideaux de sa chambre,
constata avec effarement la substitution. Il mit aux fers la servante. Elle fut
enfermée deux mois en prison puis elle fut relâchée. Fidèle à sa maîtresse,
elle alla la rejoindre dans son exil.
Cette évasion alimenta toutes les conversations parisiennes,
et le marquis en fut de nouveau la risée. Le procès fut suspendu et face à ce
cas inédit, il fut décidé d’en référer directement au roi afin de savoir quel
jugement adopter. Un nouvel arrêt fut prononcé le 17 juin 1673, plus favorable
à Marie-Sidonia : elle était condamnée à 100.000 livres de dommages et
intérêts, abandonnant sa condamnation à la réclusion à vie dans une abbaye. Une
nouvelle condamnation par contumace plus favorable à la précédente était un
fait rarissime dans les annales de la justice… Sans doute la sympathie qu’avait
l’opinion publique pour la jeune marquise n’y était pas pour rien. Le séducteur
vit aussi sa précédente condamnation révisée ; il n’était plus condamné à mort
mais au bannissement pour trois ans des provinces d’Anjou et du Maine, et de
Paris, et son amende fut considérablement réduite.
La marquise Marie-Sidonia avait passé 8 jours cachée dans
les profondeurs de la carrière souterraine. On vint la chercher pour l’emmener
dans une demeure du duc de Villars, où elle resta 48 h, avant de partir pour
une nouvelle destinée, la Franche Comté. Elle fit le voyage déguisée en homme,
portant une belle perruque blonde, dans le carrosse de la duchesse de Mercœur.
Elle fut accueillie quelques jours par une parente au château d’Athée avant
d’entrer dans un couvent à Gray.
La reprise de la guerre entre le roi de France et le roi
d’Espagne, en mai 1674, obligea Marie-Sidonia à quitter le convent pour revenir
au château d’Athée, château qui, de par sa position frontalière, fut rapidement
visité par les officiers espagnols et en devint même un lieu de réunion, pour
ne pas dire de rendez-vous. Ainsi, Marie-Sidonia put entendre l’exposition de
quelques plans des Espagnols qu’elle s’empressa de révéler secrètement aux généraux
français, faisant avorter ces plans de l’ennemi ; le roi informé des services
rendus par Marie-Sidonia la fit complimenter par Louvois qui fut chargé de lui
transmettre 10.000 écus de récompense.
La guerre faisant rage, les deux jeunes femmes furent contraintes
de quitter Athée pour se rendre à Dijon, et y revenir la guerre achevée, avec
la conquête de la Franche-Comté.
Cependant devenue française, la Franche-Comté entrait sous
la juridiction du roi de France ; Marie-Sidonia ne pouvait plus y échapper aux
poursuites engagées à son encontre.
Elle en prit conscience lorsque deux cavaliers se dirigèrent
vers le château pour se saisir d’elle. La marquise et sa cousine eurent tout
juste le temps de prendre quelques affaires avant de s’enfuir par une porte arrière
du château à travers les champs et les bois. Bloquée par un ruisseau en crue,
elles trouvèrent un colporteur qui se proposa de les porter pour le leur faire
traverser. Ayant la marquise sur ses épaules, il trébucha et tous deux
tombèrent dans l’eau ; le colporteur parvint tant bien que mal à achever la
traversée avec la marquise. Sa compagne de voyage, refusant de tenter la même
expérience, décida de rebrousser chemin et de retourner à son château,
abandonnant la marquise sur l’autre rive. L’homme la conduisit dans une ferme
proche, afin qu’elle y trouva asile.
La marquise avait fui sans prendre le temps de se changer,
portant une robe légère de taffetas complètement trempée, la robe lui collait
au corps, vision provoquant l’hilarité ou la curiosité ; insistante de ceux qui
la virent, arrivée à la ferme. Ils s’imaginèrent que c’était une jeune none
défroquée fuyant son couvent.
Après un souper très frugal, on lui donna un lit dans le
grenier. Trois jours plus tard, le fermier partit aux nouvelles, qu’il rapporta
à Marie-Sidonia. Les deux cavaliers étaient encore à sa recherche ; ils
appartenaient au régiment de son mari, qui était devenu colonel de cavalerie.
Ils avaient fouillé de fond en comble le château d’Athée et poursuivaient leurs
recherches dans la région. Le fermier proposa à la marquise de la conduire en
un asile où elle serait en sécurité, une fonderie toute proche où le maître
pourrait l’accueillir. Elle y fut bien reçue, en attendant que les cavaliers à
sa recherche quittent la région. Alors deux gentilshommes et sa demoiselle de
compagnie revinrent la chercher pour la ramener au château d’Athée.
Alors qu’elle était revenue secrètement à Paris, avant sa
deuxième incarcération, Marie-Sidonia avait noué une nouvelle intrigue
amoureuse avec François Brûlard du Boulay ; à cette époque, il se remettait
d’une passion amoureuse qu’il avait eue avec Armande Béjard, la veuve
de Molière. Du château d’Athée, elle lui écrivit, l’informant de son désir
de se rendre en Savoie, lui demandant qu’avec ses amis il plaide sa cause
auprès de la duchesse de Savoie pour avoir son agrément. Elle décida d’attendre
cet agrément à Genève. Elle s’y rendit avec deux femmes de service et un
laquais.
Marie-Sidonia arriva à Genève le 5 novembre 1675, après
quatre jours de voyage éprouvant. Se rendant à l’hôtellerie des « Trois-Rois »,
elle fit demander l’homme de lettre et historien Gregorio Leti qu’on lui avait
recommandé. Ce dernier se rendit rapidement auprès d’elle. Il rapporta dans une
lettre au duc de Giovinazzo, ambassadeur d’Espagne à la cour de Turin son
entrevue :
« J'avoue à votre excellence qu'en voyant une si grande
beauté je restai tout ébloui, d'autant plus qu'avec une gracieuse politesse
elle s'avança vers moi pour me saluer en m'embrassant suivant l'usage français
et me dit : Ne croyez pas, monsieur Leti, que je sois ici pour quelque mauvaise
affaire ; la raison est que mon mari me veut et que je ne veux pas de lui.
Alors je répondis en plaisantant : Certes, madame, il y en a bien d'autres qui
vous voudraient, parce que votre beauté est trop grande pour être le partage
d'un seul. »
Voici le portrait qu’il fit d’elle :
« Ses yeux sont deux étoiles qui semblent prouver
que son visage a été fait dans les cieux plutôt que sur la terre ; il n'y a
point de cœur, tel glacé qu'il puisse être, qui ne se glorifie de se soumettre
à ces yeux, qui frappent doucement, mais qui font des plaies plus profondes que
n'en firent jamais les plus cruels tyrans ; ce sont des dards qui blessent, des
rayons qui éblouissent, des flammes qui brûlent, des bêtes féroces qui
déchirent, des lances qui tuent. Certes, ils sont beaux ; à leur première vue,
j'ai vu rajeunir des Xénocrates, s'agenouiller des Momus, chanter les
Aristarques, s'attendrir les Gâtons, et les Solons pousser du fond du cœur des
soupirs redoublés.
Que dirai-je maintenant de ces doux entretiens dans les
réunions, de ce trésor de toutes les grâces, de ces lèvres de corail, de ces
dents plus belles que les perles, de ce délicieux sourire, enfin de la plus
belle bouche que la nature ait jamais formée ! II faudrait être amant comme
Myrtil, pour pouvoir décrire suffisamment bien la bouche d'une autre Amarillys.
Celui qui va la visiter ne redoute que son
Silence ; chacune de ses paroles forme une nouvelle âme
dans le sein de celui qui l'écoute ; la douceur du nectar coule de cette
adorable bouche ; elle distille la saveur de la manne, surpasse le goût de la
datte, la suavité du miel et la salutaire substance du sucre. Cicéron, qui
savait par expérience tout ce que valait la bouche d'Aristote, écrivait : que
de cette bouche découlait un fleuve d'or à chaque parole.
Eh bien ! je ne crains pas de dire que chaque parole qui
tombe de la bouche de cette dame produit une mer de pierres précieuses. Que
ceux qui veulent oublier leurs peines aillent l'écouter, car elle est semblable
au temple du dieu des Lydiens, dont on disait que, lorsqu'il s'ouvrait, il
ôtait à tous les chaînes des soucis et des plus grands chagrins. Il semble
qu'autour de cette pèche de perles on recueille les grâces les plus
remarquables ; chacune de ses paroles étant une grâce, il n'est donc pas
étonnant que tous les cœurs se groupent autour d'elle, et que les pensées de
ceux qui l'écoutent ne puissent plus la quitter. Je dirai de plus qu'il
s'échappe de sa bouche des chaînes d'or comme il en sortait de celle de Mercure
pour enchaîner ses auditeurs ; et ce qui le prouve, c'est que personne ne
pourrait la quitter si on ne s'y trouvait nécessairement forcé par la crainte
de se rendre importun. Oh ! Mon Dieu, quels frais sourires ! Quelles fleurs
agréables ! Quelles paroles embaumées ! Quel paradis terrestre ! On voit semé
sur son visage quelques petits grains de petite vérole qui semblent l'émail de
pierres précieuses sur une figure d'albâtre ; je crois que la nature laissa ces
signes gracieux pour prouver qu'elle avait contribué à la formation de cette
rare beauté ; sans eux, il y en aurait eu beaucoup certainement qui
l'auraient encensée comme une œuvre plus céleste qu'humaine.
Mais que dirais-je de la voie lactée de cette dame qui
conduit au cœur? Comment en parler, de quelles expressions me servir ? Je suis
déjà trop âgé, trop endurci au travail pour décrire avec mon encre la blancheur
d'un sein mou comme du coton enfermé dans une boîte ; je parle de ce sein né
sur cette Seine qui donne la vie à tant de ruisseaux bordés de lys. Oh ! Quelle
poitrine ! Quelle gorge ! Oh! Quelle porte d'or et doit-on s'étonner que pour
l'enlever il se soit trouvé tant de Jasons qui se soient risqués à combattre
contre le dragon de la jalousie et contre la vengeance d'un mari ? En disant
que, des pieds à la tête de cette dame, ce ne sont que merveilles de la nature,
je dirais peu et peut-être ne serais-je pas cru ; et pourtant il est certain
que sa beauté, qui est un miracle du siècle, ne forme que la moindre partie de
ses mérites (…). »
Leti trouva à la marquise un logement le temps de son séjour
à Genève. Il lui apprit l’italien ; aimait se promener dans la ville en sa
compagnie et être vu ainsi à ses côtés aux yeux des passants qui se pressaient
pour la voir et l’admirer. Bientôt, une petite cour se forma autour d’elle,
venant la visiter, et se faisant adopter par la société genevoise. Elle
partageait son temps à la chasse, à sa correspondance, en particulier avec du
Boulay, qui vint la voir plusieurs fois à Genève. Cependant, ses obligations
militaires l’empêchaient de rester près d’elle et l’obligeait à s’en éloigner.
Tandis qu’il compromettait sa fortune par les dépenses qu’entraînaient les
services rendues à la marquise, sa carrière militaire, renonçant à
l’avancement, et se refusait à de riches mariages, le temps de ces longues
absences, Marie-Sidonia se laissait aller à quelques nouvelles intrigues
amoureuses.
Las de ses infidélités, du Boulay rompit et envoya des
lettres diffamantes à toutes la société genevoise qu’elle fréquentait. Elle dut
quitter Genève pour se rendre à Annecy, où elle se retira dans un monastère,
attendant toujours l’agrément de la duchesse de Savoie. Ne voulant rester trop
longtemps à la charge des religieuses, elle se rendit dans un couvent à Avignon
où elle était sous la protection du vice-légat, sur la recommandation de son
oncle, le duc de Villars.
Apprenant que la duchesse de Mazarin avait obtenu une
pension du roi d’Angleterre, après être passée par Munich, elle décida de s’y
rendre, incognito, espérant les mêmes faveurs. Elle alla d’abord en Bretagne,
puis à La Rochelle et de là gagna Jersey. Le 17 juillet elle était à Londres.
Munie d’une lettre de recommandation pour l’ambassadeur de France auprès du roi
Charles II, M. Courtin, ce dernier s’empressa d’aller lui rendre visite et en
informa de ci-tôt Louvois.
Rapidement, sa beauté provoqua la jalousie des femmes de la
cour. La duchesse de Mazarin, qui fut autrefois son amie avant qu’elle ne se
brouille pour le beau marquis de Cavoy fit tout pour l’éviter et refusa même de
la recevoir. Faute de ressources, elle dut quitter Londres pour retourner début
septembre au couvent d’Avignon qu’elle avait quitté.
Elle y apprit le décès de son mari d’une pleurésie le 26
août 1678.
A la nouvelle du décès de son époux, Marie-Sidonia décida de
se rapprocher de Paris, afin de mettre un terme aux procédures judiciaires qui
avaient été engagées contre elles et pour réclamer la restitution de ses biens
dont les héritiers du marquis s’étaient emparés.
Sa présence à Paris était indésirable pour quelques
puissants et elle ne put, comme elle l’aurait souhaiter, se rendre dans un
couvent parisien, l’archevêque de Paris, à la demande de son neveu, le maréchal
de Villeroy, ayant interdit tout couvent de la recevoir.
Persuadée, malgré les avertissements qu’elle ait pu
recevoir, qu’elle n’avait plus rien à craindre pour sa liberté, Marie-Sidonia
s’établit dans un hôtel et y monta une maison digne de son rang, avec équipage,
domestiques, dans une maison louée près de la rue Saint-Antoine. Elle fit
rapidement connaissance des dames de qualité de son voisinage et devint même
assidue de la maison des Jésuites qui était dans la même rue en véritable
pénitente.
Cependant, les héritiers de son mari ne perdaient pas espoir
de pouvoir mettre à exécution la condamnation par contumace qui pesait encore
sur elle. Le 21 décembre 1678, tandis qu’elle montait en carrosse pour aller
entendre la messe chez les Jésuites, des soldats firent irruption dans la cour
de son hôtel. L’intendant de sa maison fit tout pour les retarder, le temps
qu’elle aille se cacher. Elle se réfugia sur le toit entre deux cheminées où,
après deux heures de fouille de la maison, elle fut découverte et menée sans
ménagement à la Conciergerie. La marquise était cette fois-ci particulièrement
bien gardée, ne pouvant communiquer avec l’extérieur. Elle trouva moyen, grâce
à l’intendant de sa maison qui avait pu la visiter, de faire avertir les
membres de sa famille dont son oncle le duc de Villars, cependant absent de
Paris, ou encore sa tante abbesse du couvent où elle avait passé son enfance.
Le frère du défunt marquis s’estimait avoir hérité des
jugements prononcés au profit de ce dernier et reprit les poursuites à
l’encontre de sa belle-sœur. Il présenta une requête le 9 janvier 1679. Il
n’entendait pas perdre le bénéfice d’une grosse fortune dont il avait profité
jusqu’alors, tandis que la marquise était en exil.
Après trois semaines de détention des plus strictes, elle
put enfin voir librement ses avocats et conseils. Amis et famille s’engagèrent
aussi dans des démarches auprès du Parlement de Paris. Son sort, alors
s’assouplit et elle put quitter sa cellule pour louer et occuper un appartement
de deux chambres plus spacieuses et salubres. Elle reprit avec elle sa fidèle
servante et son laquais, et put recevoir. Les geôliers et gardiens étaient
gratifiées de menus présents et « étrennes », sans que ces derniers relâchent
leur vigilance, n’ayant pas oublié son évasion.
Pour occuper son temps, elle se mit à la tapisserie et à la
broderie, faisant venir quelques habiles ouvrières de Paris pour l’aider. Avec
la compagnie qui venait la visiter, elle composait des vers ou de la prose,
énigmes et charades. Ils consacraient aussi beaucoup de temps à la lecture.
Elle écrivait : correspondance, avec ses amis et sa famille, courriers pour son
procès ou encore rédigeait ses mémoires, contant ses aventures, ou plutôt ses
mésaventures. Elle fit carnaval, et carême. À cette occasion, elle obtint
l’autorisation d’aller visiter les prisonniers dans leurs cachots comme il
était de coutume de faire pour une grande dame. Elle allait encore presque tous
les jours à la messe.
Elle reçut la visite de Gregorio Leti, alors de passage à
Paris.
Son séjour à la conciergerie dura un an.
Le 20 décembre 1679 débutait son jugement. À son audition,
elle fit grande impression.
L’arrêt du jugement tomba le 5 janvier 1680, condamnant la
marquise à payer soixante mille livres à titre de dommages et intérêts au frère
de son défunt époux, somme d’autant plus considérable qu’on n’avait pas compté
ce que le marquis et sa famille avaient dépensé sur la fortune et les biens de
la marquise. Cependant, la marquise en fut très heureuse car par ce sacrifice
considérable elle allait retrouver sa liberté et mettre un terme à ce procès qui
n’en finissait pas. Il lui fallut s’engager à vendre une bonne partie de ses
terres et biens mais deux jours plus tard, le 7 janvier 1680, elle sortait
libre de la Conciergerie.
Elle reloua un hôtel, remonta une maison et un train.
Elle reparut cet hiver-là dans quelques bals masqués.
On ne sait que peu de choses sur les mois qui suivirent.
Elle alla souvent, semble-t-il, séjourner dans le château de
ses ancêtres, à Marolles.
En 1685, elle fit, comme sa mère, un mariage morganatique,
épousant un capitaine de dragons. Elle décéda la même année, à 35 ans. Les
mauvaises langues diront de la vérole…
Rien ne lui fut épargné : les mariages arrangés, la
violence conjugale, l’empoisonnement, les procès iniques, les enfermements
arbitraires, les évasions rocambolesques, les exils successifs, les amours
contrariées, les jalousies de cour, les cabales politiques, les humiliations
publiques. Et pourtant, jamais elle ne renonça à vivre, à aimer, à se défendre,
à écrire, à exister.
À travers ses propres mots, ses lettres, ses aveux,
ses colères, ses éclats de lucidité, ses ironies, ses désespoirs, transparaît
une femme d’une intelligence rare, d’un courage farouche, d’une liberté
intérieure que rien n’a pu réduire. Elle fut victime, certes, mais jamais
soumise. Elle fut traquée, mais jamais silencieuse. Elle fut condamnée, mais
jamais vaincue.
Son histoire, longtemps oubliée, retrouve aujourd’hui
sa place : celle d’un témoignage précieux sur la condition des femmes de son
rang, sur les violences légales dont elles pouvaient être l’objet, sur les abus
de pouvoir, mais aussi sur la force de caractère d’une jeune femme qui, malgré
tout, refusa de disparaître.
Elle mourut jeune, à trente‑cinq ans, comme tant
d’êtres trop intensément vivants. Mais elle laissa derrière elle une trace que
ni les procès, ni les prisons, ni les calomnies n’ont pu effacer : celle d’une
femme qui voulut choisir sa vie dans un siècle où les femmes n’avaient pas le
droit de choisir.
Marie‑Sidonia n’a pas eu la destinée qu’elle méritait.
Mais elle a eu celle qu’elle s’est forgée, au prix de tout. Et c’est peut‑être
là, finalement, la plus grande des victoires.
Note historique : la mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt
La mort de Marie‑Sidonia de Lenoncourt, marquise de
Courcelles, survenue en 1685 à l’âge de trente‑cinq ans, demeure entourée
d’incertitudes. Les sources contemporaines sont extrêmement lacunaires : aucun
acte médical, aucun témoignage direct, aucune correspondance familiale ne
décrit les circonstances exactes de son décès. Les registres paroissiaux eux‑mêmes
ne mentionnent pas la cause.
Dès le XVIIIᵉ siècle, certains chroniqueurs tardifs
avancèrent qu’elle serait morte « de la vérole ». Cette affirmation, souvent
répétée, ne repose toutefois sur aucune preuve. Il s’agit d’un lieu
commun de l’époque : les femmes belles, indépendantes, compromises dans des
affaires galantes ou judiciaires étaient fréquemment accusées, après leur mort,
d’avoir succombé à une maladie vénérienne. Cette rumeur relève davantage de la
malveillance sociale que de l’histoire.
En l’absence de documents médicaux, les historiens
modernes considèrent que la cause réelle de sa mort demeure inconnue.
Les maladies aiguës (fièvres, infections, typhoïde, dysenterie), les affections
pulmonaires (tuberculose), ou un affaiblissement général après des années de
stress, d’empoisonnement, de captivité et d’errance, sont des hypothèses
plausibles, mais aucune ne peut être confirmée.
Ainsi, la version « vérole » doit être tenue pour ce
qu’elle est : une rumeur hostile, non un fait historique. La mort de
Marie‑Sidonia reste, à ce jour, un point d’ombre dans un destin déjà marqué par
les silences et les zones d’ombre laissées par son époque.
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