BELLE CROIX DE TROYES (10)
"Au nombre des ouvrages
remarquables qui sont la gloire de l’art troyen, se dresse, sans conteste, la
Belle-Croix de Troyes, en métal doré. La matière qui la composait, la
multiplicité des figures de ronde bosse qui l’enrichissaient, sa grande
dimension, en font un monument hors ligne, capable de fixer le regard le plus
mobile et de frapper l’esprit le plus indifférent ".
Le feu de 1188 violent et
terrible dévore la moitié de la cité. Une première croix est édifiée non loin
où il s’arrête, en action de grâces " pour la préservation céleste d’une
portion de la ville ". Elle est construite en pierre dure, et garnie d’images.
Elle tombe un jour en ruine et est démolie.
En 1474, il est question de sa
reconstruction. En 1484 le conseil décide la réédification, et c’est en 1495
qu’elle est dressée sur l’esplanade de la maison commune, notre place de
l’Hôtel de Ville.
"C’est incontestablement
l’un des plus grands et des plus beaux morceaux que la sculpture ait exécutés
en bronze. Plusieurs statues de grandeur naturelle, peintes de couleurs
brillantes et comme sur le vif, concouraient à son ornementation dans un
système général de colonnettes, de pinacles, d’arabesques, de guirlandes de
fruits, de rinceaux de feuillages, qui se détachaient des pièces principales à
l’aide d’une fonte légère ". Au bas de la croix, on voit une figure de
femme agenouillée et tenant le piédestal embrasé, c’est celle de Madeleine. Au-dessous,
2 branches courbes terminées par un chapiteau portent chacun une statue, celles
de la Sainte-Vierge et de saint Jean. Les autres statues qui décorent le
monument sont celles des 9 prophètes, de saint Pierre avec ses clefs, de saint
Loup avec sa crosse et son épée, de saint Louis et même celle de
Mahomet…". Le monument a une hauteur de 36 pieds.
A peine achevée, la Belle-Croix
acquiert une réputation de miracles qui se répand au loin. Les pèlerins
accourent de tous côtés pour avoir santé et guérison. L’affluence est si grande
qu’il faut modérer cet entraînement. Le 9 juin 1500, le gouverneur de Champagne
croit devoir intervenir : " depuis 3 semaines surtout, la nuit comme le
jour, il est impossible de passer et de circuler sur la place. L’assistance
fait là ses ordures et immondices, tellement qu’il s’y engendre si grand
punaise et infection qu’on n’y peut plus durer ". La sécurité n’y est même
pas entière, à cause des mauvais garçons qui, nuitamment, hantent et fréquentent
la place de la Belle-Croix. Des vols aussi sont commis, pour comble, la morale
est compromise car " les filles et femmes sont en danger d’y être
déflorées, perdues et gâtées ".
L’échevinage décide qu’il sera
défendu, par cri public, à tous, pèlerins, malades, mendiants et autres
personnes venant à la Belle-Croix, d’y rester plus d’une demi-heure à faire
leurs dévotions. En outre tous doivent quitter la place à 10 h du soir et aller
loger dans leurs maisons ou dans les hôpitaux. Personne ne peut y revenir avant
3 h du matin. Les contrevenants sont menacés d’amende arbitraire et de prison.
Mais cela n’empêche pas l’élan
qui porte les populations vers la Belle-Croix. Comme avant, c’est le
rendez-vous de tous ceux qui ont quelque grande grâce à solliciter. Les rues et
les allours (espèces de galeries) qui bordent la place ne désemplissent pas des
malades qui sont amenés de tous côtés sur des charrettes, et qui recouvrent la
santé " par la vertu que Dieu a mis ès saintes reliques " contenues
en la Belle Croix. Les boiteux, les aveugles, les paralytiques viennent faire
une neuvaine au pied de cette croix. Ils y sont nuit et jour, récitant prières
et oraisons. La neuvaine terminée la guérison s’effectue : les aveugles voient
et les boiteux ou paralytiques, jettent loin leurs béquilles, s’éloignent d’un
pas ferme en chantant des Alleluia. Les prodiges s’accomplissent sous les yeux
des solliciteurs et contribuent ainsi à inspirer une entière confiance à tous,
même à ceux qui ne reçoivent pas la faveur espérée. Et tous s’en vont en
colportant avec enthousiasme les merveilles dont ils ont été témoins.
Vers 1530,1540, des restaurations
sont nécessaires : " il devient urgent de raccoutrer et redorer la
Belle-Croix, à moyen qu’elle ne montre piètre et n’est à présent en état tel
qu’il appartient ".
En 1560, la Belle-Croix retrouve
" son pouvoir merveilleux, son antique splendeur. Le peuple des villages y
arrive chaque jour en procession et en grande abondance ". Le 2 juin 1561
et les jours suivants, il y a au moins 12 miracles : impotents, aveugles,
paralytiques, manchots, tous sont guéris, jusqu’à un enfant " mort né qui
eut vie et fut baptisé ". Fin août, " plus de 4.000 personnes,
étrangers et forains non résidents à Troyes, tant huguenots que catholiques
affluent pour les miracles faits par la vertu de Dieu… tantôt, la Belle-Croix
est rouge comme le feu, tantôt elle devient blanche comme la neige, ou bien
inde ou perse… soudain on entend le pilier soutenant l’édicule claquer comme
s’ils eussent été dans le feu… d’autres fois, ils rendent l’eau de toute part à
grosses gouttes…". La population, à la vue de cette merveille fait des
processions et il y a beaucoup de guérisons : " tels malades et impotents
de leurs membres s’en retournent sans bâton et à leur aise… des muets et
aveugles recouvrent l’usage de parler et de voir clair…". A la vue de ces
miracles, plusieurs huguenots reviennent à l’église catholique.
Le 21 juillet 1562, 3 orfèvres
qui chantaient des psaumes catholiques au pied de la Belle-Croix, furent injuriés
par un huguenot. Ils le tuèrent !
Ce monument est endommagé par
l’ouragan du 5 décembre 1584 : " il n’en resta que la hauteur d’un homme
". Après cette chute, " les images, crucifix, et l’image de la vierge
sont mis au trésor et archives de la ville en attendant le rétablissement en
1585 ". L’aumônier de Henri III offre à cette occasion, plusieurs
reliques, données par le roi lui-même.
Ce monument est la première œuvre
d‘art qui, à Troyes, est emportée par la tempête révolutionnaire, par arrêté du
26 septembre 1792 : " la Belle-Croix doit être déconstruite. Ces monuments
élevés dans des temps reculés présenteraient des objets de plus grande utilité
par leur fonte et conversion en canons ". Les 8.142 livres de métal
étaient impropres à la fabrication des armes. Le 20 novembre on vend au plus
offrant et dernier enchérisseur les débris de ce qui avait été l’un des plus
riches joyaux de Troyes.
Sur l’emplacement de la
Belle-Croix, on planta un arbre de la liberté, qui ne tarda pas à périr.
BELLE CROIX DE CHÂTILLON-SUR-SEINE (21)
Le 5 avril
1805, Napoléon et Joséphine traversèrent Châtillon‑sur‑Seine en route
vers Milan, où ils devaient être couronnés roi et reine d’Italie par le pape Pie VII. Celui‑ci passa à son
tour par Châtillon le 8 avril 1805
et, à l’emplacement de la croix, accorda sa bénédiction aux habitants rassemblés.
Le monument commémoratif fut exécuté par N. Berthelemot et J.-B. Mary Verniquet, sous la
direction de l’architecte P. Bourceret.
Il prit la forme d’un obélisque en
pierre, surmonté d’une croix en
fer forgé, posé sur un piédestal carré lui‑même établi sur un large
emmarchement à six degrés,
cantonné de grosses bornes. Les quatre faces du piédestal portent de longues
inscriptions latines rappelant les événements, les dates et les autorités
civiles impliquées.
Napoléon entretenait une profonde amitié pour Auguste Viesse de Marmont, dont il
avait fréquenté le château tout proche. Dans le tome IV du Mémorial de
Sainte‑Hélène, Las Cases rapporte les propos de l’Empereur lorsqu’il évoque
les généraux de l’armée d’Italie. Il s’arrête longuement sur Marmont, « l’un de
ceux qu’il avait le plus aimés ».
Napoléon expliquait l’avoir élevé « comme un père eût
pu le faire de son fils ». Marmont n’avait pu entrer dans le corps royal de
l’artillerie et avait dû s’attacher à un régiment provincial. Il était le neveu d’un camarade de Brienne et du régiment
de La Fère, qui le recommanda à Bonaparte avant de partir pour
l’émigration. Cette circonstance plaça Napoléon dans la position de lui servir
« d’oncle et de père », rôle qu’il assuma pleinement, prenant un véritable
intérêt à sa carrière et lui faisant très tôt sa fortune.
Le père de Marmont, chevalier de Saint‑Louis,
propriétaire de forges en Bourgogne, jouissait d’une fortune considérable.
Napoléon racontait qu’en 1794 (lire
1795), revenant de l’armée de Nice à Paris, il passa par le château du
père, situé près de sa route. Il y fut reçu avec magnificence, déjà auréolé
d’une certaine réputation. Ce père, que son fils décrivait comme un avare,
voulut néanmoins honorer son hôte avec faste. Napoléon rapporte qu’il ordonna «
qu’on jetât tout par les fenêtres » et fit allumer, en plein juillet‑août,
des feux étouffants dans toutes les chambres. « Ce trait, concluait Napoléon,
eût été recueilli par Molière. »
Napoléon Bonaparte séjourna au château de Marmont à
plusieurs reprises :
du 18 au 22 mai 1795,
du 12 au 13 mars 1796, alors qu’il partait, tout juste marié à Joséphine de Beauharnais, prendre le commandement de l’armée d’Italie.
Le 8 avril
1805, le pape Pie VII traversa Châtillon pour retourner à Rome après son
séjour à Paris, séjour qui avait suivi le couronnement de l’Empereur. La ville
connut alors deux jours de liesse et de
festivités, tant pour le passage impérial que pour celui du souverain
pontife.
AD MEMORIAM / NAPOLEONIS IMPER. / IMPERAT. JOSEPHINAE
/ NEC NON / PIE VII SUM. PONT. / J. B. PERSONNE MAJORE / N. MARTIN SUBPRAEF. /
PIETATIS ET GRATITUD. / HOC MONUMENTUM / UNANIMES HUJ. URB. / INCOLAE P. C.
Traduction : À la
mémoire de l’empereur Napoléon, de l’impératrice Joséphine, ainsi que du
souverain pontife Pie VII. J.-B. Personne, maire, et N. Martin, sous‑préfet,
ont élevé ce monument, par piété et gratitude, au nom des habitants unanimes de
cette ville.
Face postérieure
DIE V APRIL. / AN. M. DCCCV / ET IMPERII I / HANC URB.
/ IMPER. INCLITUS / RELIG. RESTAURATOR / EJUSQ. AUG. CONJUX / PERAGRAVERUNT
Traduction : Le 5 avril de l’an 1805, première
année de l’Empire, l’illustre Empereur, restaurateur de la religion, et son
auguste épouse traversèrent cette ville.
Face antérieure
DIE VIII APRIL. AN M. DCCC. V / VENERAND. PONTIFEX /
BENED. APOSTOLICAM / INNUMERIS / IN HAC PLATEA / CIVIBUS / IMPERTIVIT
Traduction : Le 8 avril de l’an 1805, le
vénérable Pontife accorda sa bénédiction apostolique à une foule innombrable de
citoyens rassemblés sur cette place.
côté gauche (signature)
P. BOURCERET
ARCHIT. / AN. LXXIV. NATO / EXEQUENTIB. / N. BERTHELEMOT / ET J. B. MARY.
VERNIQUET / PERACTUM / DIE XII JUN. / M. DCCC. VI.
Traduction : P. Bourceret, architecte, âgé de 74
ans. Exécuté par N. Berthelemot et J.-B. Mary Verniquet. Achevé le 12 juin
1806.
calcaire ; fer ; dimensions normalisées des édicules h = 800 ; la =
115 ; pr = 115
BELLE CROIX DE BOUZONVILLE (57)
En souvenir de cette restitution, une première croix de pierre fut érigée
à cet endroit. Détruite par les guerres, elle fut réparée en 1719 et on lui
donna le nom de "BELLE-CROIX" peut-être parce que plus belle que
celle qui existait auparavant... ou bien pour la distinguer de celle adossée à
un mur d'enceinte d'un jardin près de la Belle-Croix, édifiée au XVIIIème
siècle et portant l’inscription :"Meine Liebe ist gekreuzigt worden".
Chaque année, pour célébrer l'anniversaire de la restitution de la
relique, les religieux et la population se rendirent en procession à la
Belle-Croix du Stockholz le jour de l'Ascension. Aux grands rassemblements de
fidèles qui se faisaient jadis uniquement en l'église abbatiale et autour de
l'abbaye, aux trois grandes fêtes de la Croix : l'Invention de la Sainte Croix
le 3 mai, le Vendredi-Saint et l'Exaltation de la Sainte Croix le 14 septembre,
se rajoutèrent bientôt d'imposantes processions de l'église vers la Belle-Croix,
où était célébrée la grand-messe.
Vint la Révolution et avec elle la destruction des croix, des calvaires
et autres monuments religieux ainsi que l'arrêt des pèlerinages. La relique de
la Croix, conservée depuis plus de sept siècles dans l'église abbatiale,
n'échappa pas à la destruction : elle fut brûlée dans un poêle de l'Hôtel de
Ville. Cette première relique a été remplacée depuis par une nouvelle toujours
vénérée à l'occasion de la fête patronale de la paroisse, le 14 septembre.
Après les épreuves de la Révolution, l'heure de la restauration sonna.
Une nouvelle croix fut érigée au Stockholz en 1803 par le vicaire de la
paroisse, André DANIEL et sa famille. Elle n'était que provisoire.
En effet, le dévoué vicaire souhaitait un sanctuaire au lieu dit Stockholz,
à l'emplacement de la Belle-Croix. La municipalité lui accorda l'autorisation
de le réaliser. A ce propos, nous lisons dans les archives de la ville:
"Le terrain sur lequel est construit la Belle-Croix, appartient à la
commune. Le Conseil municipal, séance du 12 mai 1844, a permis à Monsieur
l'abbé DANIEL d'élever sur ce terrain un oratoire formé de six colonnes de près
de 3,5 mètres de hauteur, ayant un diamètre de 6 mètres. Cet oratoire doit être
entretenu par le fondateur ou le produit du tronc ".
A l'intérieur de l'oratoire, Monsieur DANIEL fait élever un calvaire qui
s'y trouve encore de nos jours: un majestueux Christ en croix, accosté des
statues de la Vierge et de Saint Jean. L'ensemble est abrité sous une toiture
ardoisée à six pans en pointe sur laquelle se dresse une croix en fer forgé.
En 1877, à la suite des intempéries, la réparation de ce calvaire
s'impose. A cette occasion, on mura les trois faces arrières de l'oratoire
hexagonal; le reste fut fermé par une grille en fer forgé.
Les processions vers la Belle-Croix reprirent et de nombreux offices y
étaient célébrés, processions et messes souvent présidés par l'évêque de Metz
ou par quelque prélat. Les anciens Bouzonvillois ont encore tous en mémoire la
grandiose cérémonie d'action de grâce célébrée à la fin de la guerre 1939-1945.
En 1999, l'association Autour de l'Abbatiale finance, aidée par une
subvention du S.I.V.U.T., la restauration de l'intérieur de l'oratoire : décapage
de l'autel, habillage des sols en grès des Vosges, réfection des enduits à la
chaux, rénovation de l'ensemble des parties peintes et des statues.
Cette restauration a été effectuée par des entreprises locales et
l'équipe des ouvriers communaux qui, dans la foulée a réalisé l'éclairage
artistique de l'oratoire.
Ce beau site bouzonvillois, chargé d'histoire, devrait conduire les
chrétiens d'aujourd'hui vers de nouveaux pèlerinages.
En 2003, les équipes d'animation pastorale et liturgiques, le Conseil de
Fabrique et le chorale Sainte Croix ont décidé de remettre en route le Chemin
de Croix du Vendredi Saint. En raison du trafic très important ce jour de
"grande foire" à Bouzonville, il se déroule le matin.
D'année en année le nombre des participants, bouzonvillois ou des
villages environnants, augmente et montre ainsi que cette célébration est
restée chère aux fidèles
Le retour de la relique de la croix du Christ est à l'origine du
pèlerinage qui conduisit chaque année, au jour anniversaire de la restitution
et aux fêtes de la Ste Croix, nombre de fidèles de l'église au Stockholz.
Sur la route menant à la Belle Croix fut bientôt érigé un chemin de croix
dont on ne sait pas grand chose sinon qu'il fut rasé sur ordre de la Convention
qui avait décidé la destruction de toutes les croix des champs et des
carrefours, des calvaires et autres monuments religieux.
Après les épreuves de la Révolution, l'heure de la restauration sonna.
Celui qui a le plus contribué à cette oeuvre est le vicaire
"perpétuel" de la paroisse André DANIEL et sa famille. (Voir encadré
en fin de texte) Il fit planter une nouvelle croix au Stockholz (1803) et
envisagea également la reconstitution du chemin de la Croix. Ce projet sera
réalisé en 1821.
Les nouvelles stations furent construites en pierre de taille avec des
tableaux de la passion incrusté et peints à l'huile sur plaques de fonte. C'est
le 2 septembre 1821 que ce nouveau chemin de croix fut solennellement béni.
Neuf stations longent la route et quatre encadrent l'oratoire. La 12ème station
qui constitue la Belle-Croix porte encore de nos jours sur le socle
l'inscription commémorative suivante :
O.A.M.D.G. (1)
L'AN MDCCCXXI (2)
Monseigneur G.J.A.J.
JAUFFRET (3)
Notre vénérable évêque a
daigné établir
le chemin de la Croix de
Bouzonville.
Mrs G. JACQUES étant maire,
C. WEBER Juge de Paix,
P. PELTIER adjoint
et F. FLOSSE, curé.
(2)
1821
(3)
Gaspard - Jean - André - Joseph
1879
: M. LAROCHE, sculpteur à Kédange, remplaça les anciennes stations du chemin de
la Croix érigées en 1821 par des nouvelles plus belles qui existent encore à
l'heure actuelle.
1928
: Toutes les stations furent redressées et restaurées.
En
dépit de leurs inscriptions en langue française, la double occupation allemande
a respecté l'oratoire du Stockholz et son chemin de la croix. Tous deux ont
traversé les temps indemnes de tout fait de guerre, providentiellement
protégés, en particulier lors des combats meurtriers de la libération en 1944.
1968
: Un artisan local remit en peinture les plaques en fonte incrustées dans la
pierre de taille ainsi que les grilles qui entourent chaque station.
1985
: Une vingtaine de volontaires rénovent le patrimoine religieux légué par nos
ancêtres.
1999
: Une équipe d'entretien des espaces naturels, mise à disposition par le Comité
départemental du tourisme, et, la ville de Bouzonville, redonnent une nouvelle
fraîcheur au chemin de la Croix, mettant certaines stations en valeur par la
confection de chemins d'accès ou d'escaliers.
2003
: Des travaux de restauration de pierre sont effectués par un sculpteur
professionnel.
[André
DANIEL est né à Bouzonville le 5 octobre 1767 de Jean DANIEL, maire royal nommé
de 1772 à 1790, et de Catherine HEGAY. Il venait de faire profession chez les
Prémontrés de WADGASSEN quand éclata la Révolution de 1789. Avec son frère,
vicaire à Hellimer, il partit en migration à la suite de la loi du 26.08.1792.
Il
ne revint à Bouzonville qu'au moment du Concordat.
Il demeure dans la maison paternelle le restant de ses jours, aidant d'abord
les premiers curés dans l'exercice de leur ministère. Lorsque le poste de
vicaire fut officiellement créé en 1808, il en sera le premier titulaire. Il
devait le rester jusqu'à sa mort survenue le 4 juin 1853.
La
tombe d'André DANIEL est conservée sur l'actuel cimetière de la ville. Le
monument funéraire est d'une beauté et d'une finesse extraordinaires.]
BELLE CROIX D’ENNERY (57)
Edifice dit Belle-Croix d'Ennery, à l'angle de la route de
Maizières-lès-Metz à Ennery et de la route de Metz à Thionville : classement
par arrêté du 3 septembre 1921
La Belle-Croix
d'Ennery est
un édifice religieux de type croix couverte, érigé au 3e quart du XVe siècle
(vers 1462) dans la commune d’Ennery, en Moselle. Classé aux monuments
historiques depuis 1921, il se distingue par sa voûte en croisée d’ogives
soutenue par quatre contreforts angulaires, et ses quatre larges ogives
ouvertes sur trois côtés. Deux rosaces ornent ses faces opposées, tandis que
les contreforts, à deux étages, portent l’écusson de la famille de Heu et la
date gravée de 1462, suggérant une origine liée à Jean de Heu, en hommage à son
père Nicolle II, grand aumônier mort cette année-là.
L’édifice a subi plusieurs vicissitudes : renversé pendant la Révolution
française, il fut rétabli au début du XXe siècle, mais sa croix disparut
définitivement pendant la Seconde Guerre mondiale, après avoir été mise à
l’abri. En 1976, des jeunes du village redécouvrirent deux statuettes en pierre
de Jaumont (datant d’avant 1789) lors de fouilles, et financèrent une nouvelle
croix en bronze, bénie le 12 décembre 1976. L’année 1978 marqua son déplacement
de 48 mètres, nécessaire au doublement de la route départementale, avec une
reconstruction pierre par pierre sous la supervision des Beaux-Arts.
Architecturalement, la Belle-Croix allie élégance et symbolisme : ses nervures
gothiques, ses contreforts ornés de crochets, et ses niches (autrefois abritant
les statuettes) reflètent le style du XVe siècle. L’écusson des de Heu et la
date 1462, gravés sur les contreforts, attestent de son origine nobiliaire et
de sa fonction mémorielle. Malgré la perte de sa croix originale, le monument
reste un témoignage rare des croix couvertes lorraine, typiques de la piété
médiévale et de l’art funéraire de l’époque.
Aujourd’hui, la Belle-Croix se dresse à l’angle des routes de Maizières-lès-Metz
et de Metz à Thionville, comme un vestige du patrimoine religieux et
architectural de la Lorraine. Sa restauration et son déplacement illustrent
l’attachement local à ce monument, symbole à la fois de foi, d’histoire
familiale (les de Heu), et de résilience face aux bouleversements historiques.
BELLE CROIX DE NEUVY-SAUTOUR (89)
Église Saint-Symphorien
La
Belle Croix avant 1905 – hauteur 8,50 m
Inscription : L'an 1514, Jean de Chauvigny, prêtre, curé de Neuvy, a donné par dévotion ceste croix en l'honneur de la Passion (gravée sur le socle)
Ci-dessus, fragment de la croix dite 'La Belle croix' (elle-même classée les 18/07/1904 et 05/04/1911), ornée d'une coquille saint-Jacques. Croix s'élevant sur un autel à l'entablement Renaissance, qui porte sur les pilastres de côté deux statues de saint Claude et de sainte Anne et deux anges en retour.
La croix est divisée en 4 parties dans le sens de la hauteur : au pied, est le Christ couronné d'épines ; sur un couronnement sont la Vierge et saint Jean et au-dessus sont peintes des fleurs de lys et des banderoles sur lesquelles sont gravées des sentences prophétiques ; 4 personnages, saints et évêques, tenant des phylactères, sont debout et soutiennent la 4e partie ; le Christ crucifié, les bras de la Croix sont épanouis et au sommet le pélican nourrissant ses petits.
Les quatre statues sont des squelettes revêtus des attributs symboliques
de chacune des quatre classes, ou castes, sociales qui composent la société
médiévale. Au devant, le Pape, reconnaissable par son port de la tiare
pontificale ; il tient également la férule papale qui est surmontée
curieusement de la croix à deux branches des cardinaux. À sa gauche — et à
notre droite — se trouve un roi, à la belle et longue chevelure, identifiable
au port de la couronne ; il tient dans sa main gauche la main de justice et
dans sa main droite ce qui semble être le sceptre royal lacunaire est brisé.
Dans la niche à sa gauche, que nous peinons à observer car étant proche du
pilier de la croisée du transept, est logé un avocat avec son bonnet carré, son
écharpe et sa robe et il tient de sa main droite un livre ou bien un parchemin.
À sa gauche, et à la droite du squelette pontifical, se dresse dans la niche un
paysan en tunique courte.
Tous les squelettes tiennent dans leur main, alternativement la droite —
dos à dos le pape et l’avocat — et la gauche — le roi et le paysan — un
phylactère sur lequel est gravé un message indiquant le rôle du personnage dans
la société. Les messages sont les suivants : le pape dit « je prie pour les
trois autres » ; le roi dit « je défends les trois autres » ; l’avocat dit « je
conseille les trois autres » ; et le paysan dit « je nourris les trois autres
».
Les quatre squelettes sont la figure de l’humanité mortelle ; ils
rappellent aux grands comme aux petits que la même fin sur terre les attend et
partant qu’ils sont égaux devant la mort et, surtout, devant l’Éternel. Mais le
message qui se veut être ici transmis va plus loin que le simple commentaire
sur la vanité des distinctions sociales que le motif artistique de la Danse
Macabre narre. Nous pouvons le penser, en effet, parce que le motif du
squelette, c’est-à-dire de l’égalité, est accompagné de la notion de
complémentarité entre les différentes classes sociales dont chacune œuvre pour
le bien des autres à sa manière ; par là elles sont aussi égales dans leur
complémentarité en cela que chaque classe est indispensable aux autres et par
voie de conséquence égales dans leur place sociale.
Ainsi donc, ce niveau de la composition qui constitue un
aparté dans la narration de la Passion, est l’élément le plus intéressant de
l’œuvre de part son originalité stylistique et narratif. C’est un véritable
commentaire social d’un âpre réalisme qu’il partage avec les motifs de la Danse
Macabre et du Dict des Trois Morts, mais il est également emprunt d’un certain
idéalisme — bien qu’en principe véritable dans les faits — eu égard de la
symbiose symbolisée ici entre les différentes classes qui composent la société
médiévale.
Le
fût polychrome, orné d’angelots et de coquilles, porte une inscription latine
gravée en lettres gothiques, témoignage de la dévotion de son donateur.
« L’an 1514, Johannes de Chauvigny, presbyter,
curatus de Neuvy, dedit hanc crucem devotione in honorem Passionis. »
Traduction : L’an 1514, Jean de
Chauvigny, prêtre, curé de Neuvy, a donné par dévotion cette croix en l’honneur
de la Passion.
Sur
les faces du fût, on lit une prière latine adressée à la Vierge, dont la
transcription partielle est encore visible :
« Bonte Iesu et merum virginis nitorem prece
devota tua virgina preia erit, ita ut peractis annis virginitatis ad hunc equum
do convistis ».
Traduction : Ô bonté de Jésus et pureté de la Vierge ! Par ta prière dévouée,
ô Vierge, que ta récompense soit éternelle, et qu’après les années de ta
virginité tu sois unie à ton Fils sur cette croix.
Cette
invocation, typique des croix de la Passion, exprime la fusion mystique entre
le Christ et la Vierge, thème central de la spiritualité du XVIᵉ siècle.
Les Seigneurs de Sautour :
Guy de Sautour (1180-1249) qui fut l’homme lige de Thibaut IV, comte de
Champagne et roi de Navarre, qu’il accompagna en Espagne, puis à la Croisade.
L’autre personnage célèbre fut François des Essarts, un des chefs
royalistes en Champagne. Son château qui se trouvait à la Vallée, fût assiégé
par les ligueurs en 1589. Sa fille, Charlotte des Essarts (1585-1651) était
aussi un personnage connu. Elle fut une des nombreuses maîtresses d’Henry IV,
dont elle eut deux filles. Après la mort du roi, elle fut la maîtresse du
Cardinal de Lorraine, puis épousa François de l’Hospital, évêque de Meaux qui
jeta son froc aux orties, elle devint la duchesse de Romorantin. Ses filles
devinrent abbesses, l’une de Frontevaux, l’autre de Chelles.
Le dernier seigneur de Sautour est le Comte Patrice de Wall, né en
17-18... Il se maria en 1748 avec Catherine de Vaudrey, héritière de Sautour
née en 1729. Depuis fort longtemps déjà le Comte de Wall, ne résidait plus dans
son château. Il appartenait à la noblesse d’épée et poursuivait une carrière
militaire. Après avoir émigrer dès la révolution, on perd sa trace dans
l’histoire.
Ses biens seront mis sous séquestre et vendus en 1794, comme biens
nationaux. Son château qui n’est déjà plus qu’une ruine sera détruit
complètement des années plus tard. Ils ne demeurent que deux seules traces
connues : deux médaillons en pierre que l’on peut voir sur une façade de maison
d’Ervy-le-Châtel et une des grilles en fer forgé sur Champgiron.
Elle a pour patron Saint Symphorien, jeune martyr d’Autun vers 257, et
qui était l’un des premiers martyrs bien connus de France. Comme il n’y avait
pas de statue de Saint Symphorien dans l’église, l’évêque d’Autun donna à la
paroisse de Neuvy des reliques de son saint Patron.
Elle fut bâtie en deux fois :
La nef, que l’on appelle encore « la vieille église » a été construite
vers 1500. La seconde partie : « l’abside et le transept » la plus belle partie
de l’église, le fut en 1539 par Claude des Essarts Seigneur de Neuvy et
Sormery, qui avait épousé vers 1530, Gabrielle de Gouffier, fille de Claude de
Chauvigny seigneur de Sautour.
Le 27 septembre 1793, un incendie accidentel brûla 54 maisons dans la
partie nord de Neuvy et sans toucher à la nef de 1500, anéantit presque
complètement l’église de 1539. La chute de la toiture et des charpentes
entraîna celle des voûtes. Le feu détruisit aussi la grande flèche qui
surmontait l’abside. Cette flèche, assise sur le grand comble et appuyée sur
les quatre piliers centraux du transept dominait de sa pointe élancée tous les
pays d’alentour. Elle ne fut pas reconstruite.
Cette partie de l’église ne fut reconstruite qu’entre 1876 et 1880. Le 20
juin 1880 elle fut consacrée par Mgr Bernadou archevêque de SENS.
Elle fut classée au nombre des Monuments historiques le 14 avril 1911.
L’origine de cet incendie aurait été rapporté en 1939, à Louis Regnault
(qui deviendra maire de la commune), par Mme Marcelline Arnault, alors âgée de
94 ans.
« Le feu a commencé à l’extrémité Est de de la rue du Pressoir. La maison
où a commencé l’incendie n’existe plus. Elle appartenait à un vigneron sûrement
avare. Malgré la défense de son mari, la femme alluma du feu dans la cheminée
car la matinée fut fraîche. En rentrant le mari jeta dehors le bois qui
brûlait. Une bûche qui n’était pas éteinte se ralluma et le feu se propagea au
toit de chaume et le vent d’Est qui était très fort fit le reste.
Le plus bel ornement de l’église est certainement la « Belle Croix ».
Elle a été donnée par un de ses curé, l’Abbé de Chauvigny en 1514.
A l’origine cette croix placée sur une sorte de retable précédé d’un
autel renaissance posé sur un marchepied. Elle était enfermée dans une chapelle
de Bois sur la route de Boulay, face au cimetière actuel. C’était une sorte de
tourelle à 5 pans, soutenue à sa base par quatre petites chapelles en bois.
En 1836, d’importantes réparations sont faites à la toiture de cette
chapelle. En 1858, elle menace ruine, elle fut démolie et reconstruite en
pierres. Elle est bénite le 14 septembre 1861 par l’Abbé Joseph Lemoine curé de
Neuvy.
En 1901, les ruines attirèrent l’attention d’un inspecteur des Beaux-Arts
qui la signala à la Commission des Monuments Historiques. La croix fut classée
et sera relever à l’intérieur de l’église.
Il est bien sur regrettable qu’un soubassement très quelconque et très
peu artistique ait été mis à la place du bel autel renaissance qui existait
auparavant. Il existe encore, il ne manque que l’un des montants. Il est à
espérer qu’il sera un jour restauré.
L’église de Neuvy a été bien des fois visitées par Mr Edouard Herriot
né le 5 juillet 1872 à Troyes et successivement sénateur puis député du Rhône,
avant d'accéder par trois fois aux fonctions de Président du Conseil des
Ministres (entre 1924 et 1925, en 1926 puis en 1932) sous la IIIe République et
Maire de Lyon pendant 52 ans.
« la route de St Florentin à
Troyes, écrit-il, demeure pour moi comme une voie sacrée : Neuvy-Sautour,
Chaource, Bouilly…..ce ne sont pas des modèles byzantins ou romans qui ont
inspiré les ouvriers qui ont construit ces églises : ils ont saisis sur le vif
quelques vieux laboureurs usés de travail et de souffrances…..les saints et les
saintes de Neuvy, ce sont des paysans et des paysannes que je rencontrais à
l’aube vers le temps des premières aubépines fleuries : les saints se mêlent au
peuple »
BELLE CROIX
Réplique du puits de Moïse de la chartreuse de
Champmol (21)
La copie du Puits de Moïse sur le site de l'ancien hôpital général de
Dijon, ancien hospice du Saint-Esprit. Située à l'angle sud-est du parc, au croisement
des rues de l'Hôpital et de la rue du Faubourg Raines. C’est en 1508, que Guillaume
Sacquenier, 18e commandeur de l'Hôpital du Saint-Esprit, fit ériger cette croix
dans le cimetière de la chapelle Sainte-Croix-de-Jérusalem. Elle a été déplacée
une première fois en 1703 puis en 1968 pour être établie à son emplacement
actuel.
Calcaire : h = 1100, la = 230.
Précision sur l'état de conservation : Corne de Moïse cassée et conservée.
Construction : 1459 ; 1508
Auteur de l'édifice : Dubois Jean (maître de l'œuvre) ; Catelier (maître de l'œuvre)
L'hôpital a été fondé par le duc de Bourgogne en 1204, à l'époque à
l'extérieur de la ville. Il accueille malades, pauvres, enfants abandonnés et
pèlerins. En 1504, une grande salle des malades est édifiée, puis l'hôpital
Notre-Dame de la Charité en 1640 et l'hôtel Sainte-Anne pour les orphelines. En
1669, l'ensemble prend le nom d'hôpital général. D'autres bâtiments sont
construits au cours du 18e siècle, dont les communs. En 1782, l'hôpital du
Saint-Esprit est démoli pour raison de salubrité. Au milieu du 19e siècle,
l'architecte Pierre-Paul Petit réaménage l'ancienne grande salle des hommes en
chapelle et surélève la façade par un clocher-arcade. Il construit le
dépositoire en 1857. L'hôpital est réaménagé intérieurement en fonction des
besoins médicaux, mais les façades ne subissent pas de modifications majeures.
Au 20e siècle, extension des bâtiments à l'emplacement du jardin et de l'ancien
cimetière. L'hôpital a été construit selon un plan en grille, dont l'axe
principal est formé par la grande salle des malades, actuelle grande chapelle.
Les bâtiments sont construits de façon identique autour de quatre cours.
La chapelle dite Sainte-Croix-de-Jérusalem, à l'intérieur de l'hôpital :
classement par arrêté du 20 juillet 1908 - La façade de la chapelle :
inscription par arrêté du 8 mai 1930 - La grande statue en pierre de 2, 20
mètres représentant la Vierge à l'Enfant, la statue de religieux en pierre, la
statue du diacre en pierre, la copie ancienne du Puits de Moïse sises dans le
jardin : inscription par arrêté du 10 septembre 1937 - Les façades et toitures
des bâtiments de l'hôpital général, l'autel majeur et la clôture du chœur de la
grande chapelle, la pharmacie en totalité, les façades et la grille de la cour
Henry Grangier, les façades et toitures des anciens communs du 18e siècle et du
dépositoire du 19e siècle, la margelle et la superstructure du puits du 17e
siècle dans la cour Berrier, les deux murs de soutènement, les parapets bordant
les rives de l'ancien cours de l'Ouche et la terrasse sud, dite du Président
Berbisey, les deux piliers du portail fermant le pont sur l'ancien cours de
l'Ouche et ledit pont (ne feront pas l'objet d'une mesure de protection au
titre des monuments historiques : le bâtiment entre la cour Morelet et la rue
de l'Hôpital, le murs longeant la rue du l'Hôpital, les chambres mortuaires et
la salle d'autopsie, l'ancienne école de médecine et les bâtiments et
adjonctions du 20e siècle, cf plan annexé à l'arrêté) (cad. ES 13) :
inscription par arrêté du 11 avril 2007 ; La copie du puits de Moïse, en
totalité, située à l'hôpital général de Dijon sur la parcelle n° 13, figurant
au cadastre de la commune, section ES, telle qu'elle est figurée sur le plan
annexé à l'arrêté : classement par arrêté du 3 mars 2015
Le Puits de Moïse, classé monument historique en 1840, constitue la base
d'un calvaire polychrome qui se dressait au centre d'un puits situé au milieu
du cloître de la chartreuse, cloître aujourd'hui disparu et dont le tracé est
évoqué par des pelouses autour de l'édicule qui protège le monument depuis le
XVIIe siècle. En l'état, le monument conserve les portraits en pied et en
ronde-bosse de six prophètes de l'Ancien Testament, surmontés d'anges
représentés dans une attitude de tristesse ou de lamentation. Chaque prophète
est fortement individualisé, et tient un phylactère comprenant un texte tiré
des Écritures. C'est l'atelier de sculpture des ducs, et principalement Claus
Sluter et Claus de Werve qui en sont les auteurs. Les sculptures portent encore
quelques traces de leurs couleurs d'origine, réalisées par Jean Malouel et
ravivées par une restauration qui s'est déroulée entre 2001 et 2003.
BELLE CROIX D’UCHON (71)
La Belle Croix consiste
en un petit oratoire du XVIe siècle
À l’entrée du village d’Uchon, dans ce paysage de
landes et de chaos granitiques qui fait la singularité du « balcon du Morvan »,
se dresse un petit édifice du XVIᵉ siècle que l’on nomme depuis toujours la
Belle Croix. Modeste en apparence, il fut pourtant l’un des lieux de
dévotion les plus fréquentés de la région lorsque la peste ravageait
régulièrement l’Autunois.
Depuis le XIIᵉ siècle, les seigneurs d’Uchon
conservaient dans leur chapelle des
reliques de saint Sébastien, rapportées de croisade. Or, saint Sébastien
était l’un des saints les plus invoqués contre les épidémies. Aux XVe et XVIe
siècles, alors que la peste menaçait de devenir endémique, les pèlerinages vers
Uchon se multiplièrent. Autun, souvent frappée, envoyait des foules entières :
en 1637, une chronique rapporte
que 4 500 pèlerins, conduits par
l’évêque Claude de La Magdelaine, franchirent la planche de Mesvres pour monter
prier le saint. D’autres paroisses suivaient : Saint-Nizier, Montcenis, Luzy,
Blanzy, Saint-Bérain, Charmoy, Arnay-le-Duc… Certaines, comme Montcenis,
offrirent même longtemps un pain bénit en reconnaissance.
Face à cet afflux, l’église d’Uchon devint trop
petite. On décida alors d’ériger, au
XVIᵉ siècle, un oratoire extérieur permettant de célébrer la messe en
plein air. C’est ainsi que naquit la Belle Croix : un petit édifice ouvert à
l’est, posé directement sur un énorme
bloc de granite, accessible par quelques marches taillées dans la roche.
L’oratoire est entièrement construit en granite, avec
une maçonnerie de blocs assisés qui pourraient provenir des ruines du château
voisin, déjà délabré à l’époque. Sa toiture élancée est surmontée d’une croix
métallique. À l’intérieur, un fût de
calvaire octogonal se dresse sous un petit dais flamboyant. L’autel
primitif a disparu, remplacé par ce calvaire, lui-même surmonté d’une Vierge à l’Enfant en grès, ajoutée
seulement entre 1920 et 1950. On
remarque aussi une pierre traversante
sculptée sur la façade ouest, vestige probable d’un remploi.
L’ensemble formé par l’oratoire, l’église et les
ruines du château a été classé en 1940,
tandis que la Belle Croix elle-même a été inscrite aux Monuments historiques le 9 décembre 1929. Propriété
de la commune, elle a bénéficié d’une restauration
complète en 2023, retrouvant son allure originelle après des décennies
d’usure.
Aujourd’hui, la Belle Croix n’est plus le théâtre des
grandes processions d’autrefois, mais elle demeure un repère essentiel du
paysage uchonnais : un témoin de pierre de ces temps où la peur de la peste, la
foi populaire et la géographie rude du Morvan se rencontraient au pied du
granite.
Le folklore d’Uchon : fées, grottes et pierres
vivantes
Autour de la Belle Croix, le paysage d’Uchon n’a jamais été seulement
géologique : il est habité de récits. Les blocs granitiques, aux formes
étranges, ont nourri l’imaginaire local pendant des siècles.
Les habitants parlaient de la Celle aux Fas, une grotte où vivait
autrefois une vieille femme que l’on disait proche des fées — « fas » en
patois. Plus loin, la chambre du loup de la Gravelière gardait un mauvais
renom. Les pâtres, eux, affirmaient que les écuelles et sièges de pierre
disséminés sur les rochers servaient la nuit aux farfadets et aux lutins. Tant
que le soleil brillait, on jouait sur les blocs ; mais dès la tombée du jour,
on s’en éloignait.
On disait que les pierres bougeaient, que des ombres s’y asseyaient, que
des voix chuchotaient dans les anfractuosités. Ces croyances ne sont pas des
contes ajoutés après coup : elles font partie intégrante de l’identité d’Uchon
et du Morvan, où le sacré chrétien et les traditions populaires ont longtemps
coexisté.
Belle Croix de Fontainebleau
DEUX CENTS ANS A QUE DANS CE LIEU
PIERRE TAPEREAU FIT POSER
UNE CROIX EN L'HONNEUR DE DIEU,
POUR LA VOIR A TOUS EXPOSEE
PUIS NAGUERES A FAIT APPOSER
SIMON TAPEREAU CETTE CY
PRIEZ DIEU QUE REPOSER
PUISSENT LEURS AMES SANS NUL SOUCY
LE MOIS D'AOUT MDIIII.
Au début du XVIᵉ siècle, l’ouvrage d’origine était en ruine. En 1504, Simon
Tapereau, descendant direct du fondateur, fit dresser une nouvelle croix
taillée dans un seul bloc de grès d’environ douze pieds de haut. La qualité
remarquable de cette sculpture, d’une finesse inhabituelle pour un monument
forestier, frappa suffisamment les contemporains pour que l’on abandonne
l’ancien nom au profit de Belle‑Croix, appellation qui s’imposa durablement. Le
socle portait une inscription gothique rappelant la fondation par Pierre
Tapereau, la reconstruction par Simon, et la date d’achèvement, août 1504,
accompagnée d’une prière pour le repos de leurs âmes. Cette inscription,
aujourd’hui disparue, constitue l’un des témoignages les plus anciens de la
toponymie de la forêt. La famille Tapereau, qui détenait le fief de Brolles
depuis le règne de Saint Louis, vendit finalement ses terres en 1643 à Philippe
Maniquet, seigneur des Bergeries à Chartrettes, mettant fin à plusieurs siècles
de présence familiale dans la région.
Le chemin qui relie Belle‑Croix au Carrefour de Paris porte le nom de route
des Ligueurs, en souvenir d’un épisode marquant de la Première guerre de
Religion. Le 23 mars 1562, à l’aube, un cortège quitte le château de
Fontainebleau : plusieurs coches lourds escortés de cavaliers s’enfoncent dans
la forêt encore sombre. L’un d’eux, noir, porte un monogramme formé de deux C
entrelacés surmontés d’une couronne ; il transporte Catherine de Médicis et son
fils Charles IX, alors âgé de onze ans. Leur escorte est composée des trois
chefs catholiques les plus influents du royaume : François de Guise, Jacques
d’Albon de Saint‑André et Anne de Montmorency. Ces trois hommes, unis depuis le
sacre du jeune roi, formaient une ligue farouchement opposée aux concessions faites
aux protestants. Ils voyaient dans la politique de conciliation menée par la
reine mère une menace pour l’unité religieuse du royaume. Craignant que
Catherine ne cherche à leur échapper ou à rallier les protestants, ils décident
de ramener le roi à Paris, où ils pourront mieux contrôler la cour. Le cortège
emprunte la route longeant la futaie du Gros Fouteau, passe par Belle‑Croix,
puis gagne le nord de la forêt. Cet épisode, qui fit grand bruit à l’époque,
donna son nom à la route, encore utilisé aujourd’hui.
Belle‑Croix fut également le témoin d’un épisode diplomatique majeur au
XVIIᵉ siècle. Le 3 juillet 1664, le cardinal Flavio Chigi, neveu du pape
Alexandre VII et gouverneur de Rome, traverse le carrefour en se rendant à
Fontainebleau. Il vient présenter à Louis XIV les excuses officielles du Saint‑Siège
après l’affaire de la garde corse, survenue en 1663, lorsque des soldats
pontificaux avaient tiré sur l’ambassade de France à Rome, tuant et blessant
plusieurs pages. L’incident avait provoqué un scandale international et mis en
péril les relations entre la France et le Saint‑Siège. Chigi, arrivé à Melun
par la Seine, rejoint Fontainebleau en traversant la forêt et attendra plus de
trois semaines avant d’être reçu par le roi, le 29 juillet. L’épisode inspira
une tapisserie des Gobelins, d’après un carton de Charles Le Brun, célébrant
l’humiliation du Saint‑Siège devant la monarchie française. Quelques jours plus
tard, le cardinal assiste à la première représentation d’Othon, tragédie de
Pierre Corneille, donnée à Fontainebleau, comme pour sceller symboliquement la
réconciliation.
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, un personnage singulier vivait non loin du
carrefour : un carrier nommé Lallemant, installé dans une grotte naturelle avec
sa femme et ses deux fils. L’un devint soldat, l’autre mourut noyé dans la
Seine ; sa femme décéda peu après, laissant Lallemant seul. Il mena une
existence solitaire jusqu’à sa mort, vers 1805, à l’âge de 82 ans. Il cultivait
un potager, élevait quelques animaux et fuyait les visiteurs, refusant presque
toujours les dons. Sa vie indépendante attira l’attention de la police, mais
Louis XVI, amusé par ce personnage farouche, lui accorda le droit de demeurer
dans la forêt royale. L’ermite devint une curiosité locale, souvent mentionnée
par les promeneurs et les voyageurs, qui voyaient en lui une figure presque
légendaire, survivance d’un autre temps.
Le plateau de Belle‑Croix, situé à l’ouest du carrefour, fut l’un des lieux
favoris du peintre Théodore Rousseau, figure majeure de l’École de Barbizon.
Dans ses lettres à Alfred Sensier, il décrit ce site comme un observatoire
privilégié où le silence lui révélait la vie secrète de la forêt. Il y
observait les jeux de lumière, les mouvements des arbres, les passages furtifs
des animaux. Jean‑François Millet évoque Rousseau immobile sur un rocher, «
comme un capitaine sur sa dunette », absorbé par la contemplation des arbres et
des lumières du plateau. Ce lieu, aujourd’hui encore, conserve quelque chose de
cette atmosphère de retraite silencieuse qui séduisait les artistes du XIXᵉ
siècle, et l’on comprend aisément pourquoi tant de peintres venaient y chercher
l’inspiration.
En 1873, le plateau fut le théâtre d’un duel retentissant. Le prince
Constantin Soutzo affronta Nicolas Ghika, jeune amant de sa femme. Soutzo,
tireur redouté, blessa mortellement Ghika, âgé de 24 ans. Il fut condamné à
quatre ans de prison. L’affaire fit les gros titres de la presse de l’époque et
contribua à la réputation romanesque du site, ajoutant une touche dramatique à
un lieu déjà chargé d’histoire.
La route forestière de Luxembourg, qui croise la D142 à Belle‑Croix, rend
hommage à François‑Henri de Montmorency‑Bouteville, duc de Piney‑Luxembourg
(1628‑1695), l’un des plus brillants chefs militaires du règne de Louis XIV.
Surnommé le « tapissier de Notre‑Dame » pour les nombreux drapeaux ennemis pris
à l’ennemi et suspendus dans la cathédrale de Paris, il fut l’un des grands
artisans des victoires françaises de la seconde moitié du XVIIᵉ siècle. Sa
renommée était telle que son nom fut donné à cette route forestière, rappel
discret mais durable de son rôle dans l’histoire militaire du royaume.
La croix elle‑même connut plusieurs vies. Détruite en 1793 pendant la
Révolution, elle fut reconstruite en 1827, mais sans l’inscription Tapereau.
Abattue par une tempête en 1911, elle fut réédifiée en 1913 par les Amis de la
Forêt de Fontainebleau, association encore active aujourd’hui dans la
préservation du patrimoine forestier. Chaque reconstruction témoigne de
l’attachement des habitants et des promeneurs à ce monument modeste mais
profondément symbolique.
À une centaine de mètres de Belle‑Croix, sur le sentier Denecourt n°4, se
trouve la Fontaine Maria, creusée en 1891 par Charles Colinet. Elle porte le
prénom de sa femme, Maria Colinet (1851‑1933), qui poursuivit l’œuvre de
Denecourt et de son mari : entretien des sentiers, publication des guides,
gestion du réseau jusqu’en 1921. La paroi de grès présente de petites vasques
en forme de nids d’oiseaux, destinées à recueillir l’eau suintante, détail
charmant qui témoigne du soin apporté à l’aménagement des lieux.
Proche de la Fontaine Maria se trouve la grotte aux Cristaux, curiosité
naturelle découverte en 1771 par un carrier nommé Laroche. Louis XVI aurait
fait le déplacement pour la voir. Redécouverte en 1850 par un ouvrier nommé
Benoît, elle devint rapidement un lieu très fréquenté. Face au vandalisme,
l’administration la combla. Elle fut dégagée en 1891 par Colinet, qui fit poser
la grille actuelle. À l’emplacement de l’ancienne buvette voisine subsiste une
roche portant l’inscription « Germaine et Léon Édelé 1950 », derniers gérants
du lieu, disparus en 1978 et 1982, ultime trace d’une petite activité
aujourd’hui disparue.
Ainsi, la Belle‑Croix n’est pas seulement un carrefour forestier : c’est un
lieu de mémoire où se croisent histoire religieuse, épisodes politiques,
diplomatie royale, vies singulières, inspirations artistiques et curiosités
naturelles. Elle incarne, mieux que tout autre site de la forêt, la profondeur
historique de Fontainebleau et la richesse des récits qui s’y sont accumulés au
fil des siècles. Chaque époque y a laissé une empreinte, parfois discrète,
parfois spectaculaire, mais toujours significative, faisant de ce simple
carrefour un véritable palimpseste où se lisent sept cents ans d’histoire.
Face à la recrudescence du vandalisme, l'administration combla la grotte. Elle fut rouverte et dégagée par Colinet en 1891 qui décida la pose de l'actuelle grille.
Autrefois, se trouvait près de la grotte aux Cristaux, une buvette du même nom. À l'emplacement de la buvette disparue, on trouve une roche de grès portant l'inscription gravée : « Germaine et Léon Édelé 1950. » Ce couple furent les derniers gérants de la buvette de la Roche aux Cristaux, Germaine est décédée en 1978 et Léon en 1982.
Histoire des Croix de la forêt de Fontainebleau
La tradition d’ériger des croix dans la forêt de Fontainebleau remonte à une époque si ancienne qu’elle se confond presque avec les premiers usages de la forêt elle‑même. Du Moyen Âge jusqu’au siècle des Lumières, ces croix étaient nombreuses à jalonner les carrefours, et leur présence répondait à des besoins à la fois pratiques, symboliques et spirituels. Dans l’imaginaire des hommes et des femmes d’autrefois, le croisement de chemins était un lieu redouté : on pouvait s’y tromper de direction, s’enfoncer par mégarde vers les profondeurs de la forêt, s’éloigner du village et pénétrer dans un espace perçu comme dangereux, où rôdaient les puissances de l’ombre. Plus on avançait dans les bois inconnus, plus on s’exposait à l’inattendu, et souvent au pire. Les croix servaient donc de repères, mais aussi de signes protecteurs, comme si leur simple présence pouvait tenir à distance les forces malveillantes. En 1095, le pape Urbain II étendit même le droit d’asile — jusque‑là réservé aux églises — aux calvaires et aux croix dressées le long des routes : quiconque s’y réfugiait échappait à ses ennemis, qui risquaient l’excommunication s’ils violaient ce sanctuaire improvisé.
Ces croix avaient également une fonction administrative. Elles désignaient
autrefois une « garde », c’est‑à‑dire une zone précise de la forêt. Elles
servaient de points de rassemblement pour les équipages des chasses royales :
on s’y retrouvait, on y formait le cortège, on y changeait de monture ou de
meute, parfois plusieurs fois dans la même journée, car il était courant de
chasser successivement plusieurs animaux. L’ordonnance royale de 1669, rédigée
sous l’impulsion de Colbert par Paul Barillon d’Amoncourt, prescrivait qu’à
chaque carrefour devait s’élever une croix, un poteau ou une pyramide de pierre
indiquant les directions des chemins. Chaque croix donnait son nom à une garde,
elle‑même divisée en « triages », terme issu du verbe trier, qui désignait dans
le vocabulaire des Eaux et Forêts le choix d’un secteur où pratiquer une coupe
de bois. Sous la monarchie de Juillet, entre 1830 et 1848, la forêt de
Fontainebleau comptait ainsi cent soixante‑quinze triages. En 1903, Félix
Herbet, dans son Dictionnaire historique et artistique de la forêt de
Fontainebleau, recensa plus de quarante anciennes croix, en incluant celles
encore visibles. Beaucoup avaient déjà disparu au XVIIIᵉ siècle : en 1731,
l’abbé Guilbert n’en dénombrait plus que treize dans sa Description historique
des château bourg et forest de Fontainebleau. Aujourd’hui, il en subsiste
douze, si l’on inclut la Pyramide de la Croix de Toulouse et l’Obélisque qui
remplaça en 1785 l’ancienne Croix Saint‑Jacques.
La Révolution française porta un coup sévère à ce patrimoine. Dans l’élan
iconoclaste de l’an II, les croix de la forêt furent officiellement condamnées
comme « signes de fanatisme et d’esclavage ». Le 9 brumaire an II (30 octobre
1793), la municipalité ordonna leur destruction. La Société populaire de
Fontainebleau, club jacobin fondé en 1791, se félicitait de « fouler aux pieds
tous les anciens préjugés qui tiennent de loin ou de près au despotisme
théologique ». Sous le Premier Empire, on envisagea de rétablir ces croix «
pour le service des chasses et la décoration des forêts impériales » : un
projet fut présenté à Napoléon en 1809, mais il resta sans suite. Il fallut
attendre 1826, sous la Restauration, pour que le baron Édouard Mounier,
intendant général des bâtiments de la Couronne, donne instruction de les
rétablir. L’architecte du palais de Fontainebleau, Jean‑Baptiste Lepère, fut
chargé de superviser le projet et son financement.
Les croix étaient traditionnellement placées au centre des carrefours. Cette
implantation, qui ne posait aucun problème tant que la circulation se faisait à
cheval ou en voiture attelée, devint dangereuse avec l’essor de l’automobile
dans les années 1920. Les accidents se multiplièrent, parfois mortels, et
certaines croix furent renversées, comme la Croix de Montmorin, détruite par un
camion en 1919. En 1925, le conseil d’arrondissement de Fontainebleau envisagea
même de supprimer toutes les croix de la forêt, au motif qu’elles gênaient la
circulation. Le projet suscita une vive émotion : des tribunes furent publiées
dans la presse locale, des sociétés savantes protestèrent, et l’on proposa même
d’éclairer les carrefours pour éviter les collisions, mais le coût fut jugé
prohibitif. Eugène Plouchart, de la Société historique et archéologique du
Gâtinais, suggéra de limiter la vitesse des automobiles à douze kilomètres à
l’heure dans la forêt.
Finalement, le Conseil général de Seine‑et‑Marne s’opposa à la suppression
des croix. L’argument retenu fut inattendu : loin d’être un danger, les croix
et leurs terre‑pleins formaient au contraire des refuges pour les piétons, des
îlots protecteurs face aux conducteurs imprudents, surnommés alors les «
avaleurs de lieues ». On proposa néanmoins de déplacer certaines croix sur le
bas‑côté pour éviter leur détérioration, reconnaissant que la vitesse excessive
des automobilistes constituait « un mal endémique et incurable ». Lors de la
création des ronds‑points, au début des années 2000, plusieurs croix furent
replacées sur les terre‑pleins centraux, retrouvant ainsi leur position
traditionnelle au cœur des carrefours.
Les Croix de la forêt de Fontainebleau
1 :
Croix de Vitry ; 2 : Pyramide de la Croix de Toulouse ; 3 : Croix
d'Augas
4 :
Croix du Calvaire ; 5 : Croix de Guise ; 6 : Croix du Grand-Maître
7 : Croix
de Saint-Hérem ; 8 : Croix de Souvray ; 9 : Croix de Franchard
10 :
Croix du Grand-Veneur ; 11 : Belle-Croix ; 12 : Obélisque
Quand on s’éloigne de Belle‑Croix et qu’on s’enfonce dans la forêt, le
silence devient plus dense, presque habité. Les chemins se croisent, se
séparent, se rejoignent à nouveau, comme les lignes d’un vieux parchemin où
chaque carrefour serait une phrase oubliée. C’est là que surgissent les autres
croix, discrètes ou majestueuses, chacune gardienne d’un fragment d’histoire.
Elles ne sont pas de simples bornes de pierre : elles sont les témoins d’un
monde où la foi, la peur et la beauté se mêlaient dans le même souffle.
La forêt de Fontainebleau, depuis des siècles, est ponctuée de ces croix
qui forment une constellation terrestre. Du Moyen Âge au siècle des Lumières,
elles étaient innombrables, dressées aux carrefours pour guider les voyageurs
et protéger les âmes égarées. Dans l’imaginaire ancien, le croisement des
chemins était un lieu d’incertitude, parfois de danger : on pouvait s’y perdre,
s’y tromper de voie, s’enfoncer vers les profondeurs où rôdaient les puissances
invisibles. Les croix, alors, servaient de repères et de talismans. En 1095, le
pape Urbain II étendit même le droit d’asile aux calvaires et aux croix des
routes : celui qui s’y réfugiait échappait à ses ennemis, sous peine
d’excommunication pour quiconque violait ce sanctuaire de pierre.
Elles avaient aussi une fonction plus terrestre : marquer les « gardes »
de la forêt, ces zones précises où s’organisaient les chasses royales. Les
équipages s’y formaient, s’y retrouvaient, changeaient de monture ou de meute.
L’ordonnance royale de 1669, rédigée sous Colbert, imposa qu’à chaque carrefour
s’élève une croix, un poteau ou une pyramide indiquant les directions des
chemins. Chaque croix donna son nom à une garde, elle‑même divisée en
« triages », ces secteurs choisis pour les coupes de bois. Sous la monarchie de
Juillet, la forêt comptait cent soixante‑quinze triages ; au début du
XXᵉ siècle, Félix Herbet en recensa plus de quarante dans son Dictionnaire
historique et artistique de la forêt de Fontainebleau.
La Révolution française, en 1793, balaya ces symboles jugés
« fanatiques ». La municipalité ordonna leur destruction, et la Société
populaire de Fontainebleau se félicita de « fouler aux pieds les préjugés du
despotisme théologique ». Pourtant, sous l’Empire, puis la Restauration, on
songea à les relever : en 1826, le baron Édouard Mounier confia à l’architecte
Jean‑Baptiste Lepère la mission de restaurer les croix de la forêt.
Le temps passa, et les croix restèrent au centre des carrefours, jusqu’à
ce que l’automobile vienne bouleverser leur tranquillité. Dans les années 1920,
les accidents se multiplièrent ; certaines furent renversées, comme la Croix
de Montmorin en 1919. En 1925, on proposa même de les supprimer toutes, au nom
de la sécurité. Mais les défenseurs du patrimoine s’élevèrent contre cette
idée : les croix, disaient‑ils, formaient des refuges pour les piétons, des
îlots protecteurs au milieu des routes. Le Conseil général de Seine‑et‑Marne
finit par trancher : les croix resteraient, déplacées parfois sur le bas‑côté,
mais préservées. Et lorsque les ronds‑points furent créés, au début des
années 2000, plusieurs retrouvèrent leur place au centre, comme autrefois, là
où les chemins se croisent et où le regard s’arrête.
Aujourd’hui, douze croix principales subsistent : la Croix de Vitry, la
Pyramide de la Croix de Toulouse, la Croix d’Augas, la Croix du Calvaire, la
Croix de Guise, la Croix du Grand‑Maître, la Croix de Saint‑Hérem, la
Croix de Souvray, la Croix de Franchard, la Croix du Grand‑Veneur, la
Belle‑Croix et l’Obélisque. Elles forment une carte secrète, une constellation
de pierre au cœur du royaume des arbres. Marcher de croix en croix, c’est
suivre le fil d’une mémoire : celle des rois et des ermites, des peintres et
des forestiers, des croyants et des rêveurs. C’est comprendre que la forêt
n’est pas seulement un espace naturel, mais un livre ouvert où chaque croix est
une phrase gravée dans le grès.
Au terme de cette traversée, on comprend que la forêt de Fontainebleau
n’est pas seulement un ensemble de chemins, de rochers et de futaies, mais un
territoire façonné par des siècles d’histoires humaines. Les croix qui
jalonnent ses carrefours, qu’elles soient anciennes ou restaurées, modestes ou
imposantes, forment un fil invisible reliant les époques entre elles. Elles
rappellent les peurs médiévales et les croyances populaires, les chasses
royales et les ordonnances de Colbert, les violences de la Révolution, les
hésitations de l’Empire, les restaurations successives, les accidents de la
modernité et les débats passionnés du XXᵉ siècle. Elles sont les témoins
immobiles d’un monde qui change, mais qui n’oublie pas.
Les Belle Croix : un patrimoine oublié
des villes et villages de France
Elles se dressaient autrefois au détour d’une rue, à l’entrée d’un bourg, au
croisement de deux chemins. On les appelait Belle Croix, Bonne Croix, Croix
Belle ou encore Croix Haute. Ces monuments, aujourd’hui presque tous disparus,
faisaient pourtant partie du paysage quotidien des villes et villages
médiévaux. Leur nom, répété de Troyes à Chaource, de Châtillon‑sur‑Seine à
Dijon, n’est pas un hasard : il témoigne d’un phénomène ancien, massif, mais
étonnamment peu étudié. Les Belle Croix étaient à la fois des repères, des
lieux de mémoire et des objets de dévotion populaire. Leur disparition
progressive a laissé un vide silencieux, et avec lui l’oubli d’un pan entier de
la culture urbaine et religieuse de nos régions.
Dans la France médiévale, les croix monumentales étaient omniprésentes.
Certaines étaient simples, d’autres richement sculptées, parfois ornées de
statues, de pinacles ou d’inscriptions. Elles n’avaient pas toutes le même nom,
mais beaucoup étaient qualifiées de “belles”, non pas au sens esthétique
moderne, mais au sens ancien : une croix “belle” était une croix précieuse,
honorée, digne d’attention. On en trouvait dans les grandes villes comme dans
les plus modestes villages, en Champagne, en Bourgogne, en Île‑de‑France, en
Lorraine ou en Alsace. Leur présence était si courante que les érudits du XIXᵉ
siècle, pourtant prolixes, les ont souvent ignorées, les jugeant trop
ordinaires pour mériter une étude approfondie. C’est précisément cette banalité
apparente qui explique aujourd’hui le manque cruel d’informations.
La première fonction des Belle Croix était de marquer un lieu sauvé d’un
malheur. L’exemple le plus célèbre est celui de Troyes : en 1188, un incendie
dévastateur ravage la ville mais s’arrête brusquement à un endroit précis. Les
habitants y voient un signe providentiel et y dressent une croix pour remercier
Dieu. Ce scénario se répète partout au Moyen Âge. On érige une croix pour
célébrer la fin d’une épidémie, la protection d’un quartier, l’accomplissement
d’un vœu collectif. Ces croix commémoratives étaient souvent particulièrement
soignées, car elles symbolisaient la gratitude d’une communauté entière.
Elles jouaient aussi un rôle très concret dans l’organisation de l’espace.
Dans les villes médiévales, elles marquaient les carrefours importants, les
limites de paroisses, les lieux de marché ou les points de rassemblement. Elles
servaient de repères dans un monde où les rues n’avaient pas toujours de noms
et où les plans n’existaient pas. À Chaource, la Belle Croix de la grande rue
correspond probablement à un ancien repère urbain, peut‑être lié à un événement
aujourd’hui oublié. Dans les campagnes, elles guidaient les voyageurs,
signalaient un embranchement ou rappelaient un lieu de prière.
Certaines Belle Croix devinrent de véritables centres de dévotion. Celle de
Troyes, réputée miraculeuse, attirait processions, neuvaines et pèlerinages
improvisés. On retrouve des phénomènes similaires à Reims, Langres, Auxerre,
Dijon, Sens et dans de nombreux villages champenois et bourguignons. La
Champagne, souvent frappée par les incendies et les épidémies, en a connu un
grand nombre. Ces croix étaient des lieux où l’on venait prier, demander une
guérison, remercier pour une protection. Elles faisaient partie de la vie
spirituelle quotidienne, bien plus que les grands sanctuaires.
La plupart des Belle Croix ont disparu entre la Révolution et le XXᵉ siècle.
Les premières furent abattues comme symboles religieux ; d’autres furent
détruites lors de travaux urbains, d’élargissements de rues ou de
modernisations routières. Beaucoup étaient en bois ou en pierre tendre, donc
fragiles. Et comme elles n’étaient pas considérées comme des œuvres majeures,
elles n’ont presque jamais été protégées. Leur disparition s’est faite dans une
indifférence totale, laissant derrière elle un vide documentaire : peu
d’archives, peu de dessins, presque aucune photographie ancienne.
Les Belle Croix sont l’un de ces patrimoines discrets qui ont façonné nos
villes et nos villages sans jamais entrer dans les grands livres d’histoire.
Elles racontent pourtant la peur des incendies, les épidémies, les vœux
collectifs, la foi populaire, l’organisation des rues et des chemins. Elles
étaient des repères, des mémoriaux, des lieux de prière, des symboles de
protection. Aujourd’hui, il n’en reste que quelques‑unes, isolées, souvent
méconnues, parfois même ignorées de leurs propres habitants. Redonner vie à
leur histoire, c’est rendre justice à ces monuments modestes mais essentiels,
et rappeler qu’un patrimoine n’a pas besoin d’être monumental pour être
profondément significatif.
F IN
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire