Il est des régions dont l’histoire semble avoir été écrite à la pointe d’une
épée, au rythme des cloches, sous la cendre des incendies et dans la poussière
des marchés. La Champagne méridionale appartient à celles-là. Terre de
frontières et de passages, elle fut tour à tour refuge, enjeu stratégique,
carrefour commercial, foyer artistique et champ de ruines. Rien, dans son
destin, ne fut jamais simple. Tout y fut contrasté, heurté, parfois tragique,
souvent admirable.
Du partage de Verdun aux guerres de Religion, en passant par les chevauchées
anglaises, les ambitions bourguignonnes, les épidémies de peste et les
renaissances successives, la Champagne a connu plus de bouleversements que bien
des provinces du royaume. Pourtant, malgré les destructions, malgré les
villages désertés, malgré les campagnes ravagées, elle n’a jamais cessé de se
relever. Chaque siècle, ou presque, l’a vue renaître de ses cendres,
reconstruire ses églises, repeupler ses bourgs, réinventer ses activités,
attirer de nouveaux hommes, de nouvelles familles, de nouveaux artistes.
Ce dossier retrace cette histoire longue, complexe et profondément humaine.
Il montre comment une région meurtrie a su retrouver sa vigueur grâce à la
ténacité de ses habitants, à l’audace de ses marchands, à l’ambition de ses
nobles et à la force de ses communautés religieuses. Il rappelle que la
Champagne méridionale ne fut pas seulement un théâtre de guerre, mais aussi un
espace de création, de commerce et de vie quotidienne, où les gestes les plus
humbles — labourer, tisser, bâtir, prier — ont façonné un paysage et une
société.
On y découvre la lente agonie des Foires de Champagne, puis la montée en
puissance d’une bourgeoisie entreprenante ; la disparition des anciennes
lignées seigneuriales et l’arrivée de familles nouvelles, venues de Bourgogne,
de Lorraine ou du Nord ; l’essor des ateliers d’art troyens, dont les œuvres
comptent parmi les plus belles de la Renaissance française ; la reconstruction
des villages et des églises après les ravages du XIVe et du XVe siècle ; enfin,
les tensions religieuses qui, au XVIe siècle, déchirèrent une société pourtant
solidement reconstruite.
Ce texte n’est pas seulement une chronique des événements. Il est aussi une
plongée dans la vie quotidienne : les marchés, les confréries, les métiers, les
chantiers, les fêtes, les peurs et les espoirs d’une population qui, malgré les
crises, n’a jamais renoncé à vivre, à bâtir, à transmettre.
La Champagne méridionale apparaît ici comme un miroir du royaume tout entier
: un espace où se lisent les grandes transformations de la France médiévale et
renaissante, mais aussi un territoire singulier, avec ses paysages crayeux, ses
vallées, ses villages, ses familles, ses traditions. Une terre où l’histoire
générale prend chair, où les grandes forces du temps — guerre, commerce,
religion, art — se rencontrent et se répondent.
Cette préface invite donc le lecteur à entrer dans un récit ample, nourri de
sources, de lieux, de noms, de dates, mais aussi d’atmosphères, de gestes et de
voix. Une histoire où l’on croise rois et ducs, mais aussi marchands, artisans,
abbés, sculpteurs, paysans, confrères et capitaines. Une histoire où les ruines
ne sont jamais définitives, où chaque effondrement porte déjà en lui la
promesse d’une reconstruction.
Car telle est, au fond, la leçon de la Champagne méridionale : une terre qui
tombe souvent, mais qui se relève toujours.
La Champagne aux XIVe et XVe siècles
Avec le partage de Verdun, en 863, la Champagne devint
une frontière du royaume face à l’Empire. Dès cette époque, des chroniqueurs,
parmi lesquels Prudence de Troyes, estimaient que les limites du royaume se
confondaient avec le cours de la Meuse. Un puissant comté se constitua autour
de Troyes, étendant son influence grâce aux nombreuses châtellenies que les
comtes possédaient et aux liens vassaliques qu’ils avaient su tisser, sur une
vaste étendue située à l’est du domaine royal. Cependant, cet ensemble territorial
demeurait incomplet : les comtes n’étaient pas parvenus à intégrer les
puissantes principautés religieuses de Reims, Châlons-en-Champagne et Langres,
trois des six pairies ecclésiastiques* du royaume, véritables citadelles
spirituelles protégeant ses marges nord et est. L’archevêque-duc de Reims ;
l’évêque-duc de Langres et celui de Laon ; l’évêque-comte de Beauvais, celui de
Châlons et celui de Noyon.
Alliés aux rois de France par des liens matrimoniaux,
les comtes, pairs laïques, assuraient la défense du royaume sur ses frontières
orientales. Ce rôle stratégique fut renforcé lorsque le comté passa dans le
domaine royal, par le mariage, en 1284, de Jeanne de Navarre, dernière
héritière des comtes de Champagne, avec le dauphin Philippe, futur Philippe IV
le Bel.
Dès le début du XIVe siècle, la Champagne fut durement
touchée par les « Fléaux de Dieu » : famines, épidémies et guerres
l’éprouvèrent profondément, aggravées encore par des crises économiques et
sociales.
Les Foires de Champagne, déjà en déclin, disparurent
au cours de ces deux siècles. Les flux commerciaux avaient changé. À la fin du
XIIIe siècle, une liaison maritime régulière fut créée depuis les ports
italiens, attestée dès 1277 à partir de Gênes vers les ports de la Manche et de
la mer du Nord. Parallèlement, une nouvelle liaison terrestre se développait :
le poids croissant des villes de la Hanse en Baltique, en relation avec la
Pologne et la Russie, déplaçait l’axe majeur des échanges européens vers l’est.
La construction du pont sur la Reuss au col du Saint-Gothard, en 1237, ouvrait
une voie nouvelle depuis l’Italie, favorisant « l’isthme allemand » au
détriment des routes passant par la Champagne. Enfin, le passage par le col du
Brenner reliait directement Venise aux villes allemandes alors en pleine
expansion. La route de Champagne se trouvait désormais fortement concurrencée.
L’activité textile de villes comme Châlons, Reims ou
Provins, qui avaient trouvé dans les foires un débouché essentiel, en subit des
conséquences désastreuses. La crise due aux mutations des échanges européens
fut aggravée par des circonstances locales touchant les villages du plat pays.
La Brie et les bailliages de Vitry et Chaumont
venaient de connaître une jacquerie lorsqu’en 1358 la guerre toucha réellement
la région. Au lendemain du désastre de Poitiers, Charles le Mauvais, roi de
Navarre et prétendant au comté de Champagne, y fit entrer des troupes
anglo-navarraises. Le roi opposa à ces dernières les compagnies du mercenaire
lorrain Brocard de Frénétrange.
À l’automne 1359, le roi d’Angleterre Édouard III
débarqua en France et prit la route de la Champagne, avec l’objectif de se
faire sacrer à Reims. La ville lui résista. En janvier, Édouard III leva le
siège et se dirigea vers Paris, ravageant la Champagne sur son passage. La
province resta sous la coupe des bandes armées, et les répits furent de courte
durée. La guerre reprit en 1369 : de nouveau, la Champagne fut traversée par
les grandes chevauchées anglaises qui la dévastèrent — Robert Knolles en 1370,
Jean de Lancastre en 1373, puis Buckingham, dit Gloucester, fils du roi
d’Angleterre, en 1380.
Les années suivantes virent se mettre en place une
puissance capable de rivaliser avec le roi. Les Bourguignons avaient renforcé
leur emprise sur la Champagne méridionale, acquérant des droits dans les
châtellenies de Villemaur, Chaource, Isle et Bar-sur-Seine. Les nécessités de
la défense conduisirent Charles V à désigner en 1368 son frère Philippe le
Hardi, duc de Bourgogne, comme commandant militaire en chef. Cette autorité
s’exerçait sur les cinq diocèses de Soissons, Laon, Reims, Châlons et Troyes.
Les Bourguignons y affermissaient leur présence, d’autant plus utile qu’en
1384, à la mort de son beau-père, le comte de Flandres, Philippe le Hardi
hérita de ses possessions, dont le comté de Rethel.
La Champagne, située entre les États du Nord et le
duché de Bourgogne, devenait une terre convoitée : son acquisition aurait
permis de relier les possessions du duc. Celui-ci comptait profiter de la
rivalité franco-anglaise pour constituer un État souverain.
En 1417, les principales villes champenoises — Reims,
Châlons, Troyes, Chaumont et Langres — se soumirent au duc de Bourgogne,
permettant à Jean sans Peur de créer le gouvernement militaire de Champagne et
de Brie. Jusqu’alors morcelée par de multiples subdivisions administratives et
religieuses, la province venait véritablement de naître, à la faveur de la
guerre. La reine Isabeau vint résider à Troyes, devenue une véritable capitale
bourguignonne.
Après l’assassinat de Jean sans Peur à Montereau, en
1419, son fils Philippe le Bon conclut avec la reine Isabeau, à Troyes, le 21
mai 1420, un traité écartant le Dauphin de la couronne au profit des Anglais.
Venue des confins de la Champagne et de la Lorraine,
Jeanne d’Arc allait conduire le Dauphin Charles au sacre de Reims. Troyes,
après un moment de résistance, s’ouvrit au Dauphin le 9 juillet 1429 ; Châlons
quatre jours plus tard, et Reims le 16 juillet. Le lendemain, le Dauphin était
sacré. Le roi entreprit alors la reconquête de la Champagne.
Avec le traité d’Arras, en 1435, Charles VII accorda
au duc de Bourgogne le comté de Bar-sur-Seine en apanage. Licenciées, les
bandes de mercenaires — les « écorcheurs » — se répandirent dans toute la
région et la soumirent aux pillages. En 1441, Charles VII mena personnellement
une campagne contre eux. De janvier à avril, il parcourut la Champagne à leur
poursuite. À Bar-sur-Aube, il extermina les compagnies menées par le bâtard de
Bourbon : celui-ci fut condamné à mort, enfermé dans un sac et jeté dans l’Aube
; ses lieutenants furent pendus ou décapités. Cependant, la question des
écorcheurs ne fut définitivement réglée qu’en 1444, lorsque le Dauphin Louis
partit en campagne en Suisse pour le compte de l’Empereur.
Alors que la paix revenait en Champagne
septentrionale, la partie méridionale vit reprendre les hostilités entre le roi
de France, Louis XI, et le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. En 1475, les
troupes royales, aidées par les Troyens, prirent, pillèrent et incendièrent
Bar-sur-Seine, alors aux mains des Bourguignons. La région fut de nouveau
dévastée. Il fallut attendre la mort de Charles le Téméraire au siège de Nancy,
en 1477, pour que le calme revienne, bien que des menaces subsistassent du côté
des héritiers du duc. Marie de Bourgogne et son époux, Maximilien de Habsbourg,
empereur du Saint-Empire romain germanique, n’avaient pas renoncé à l’héritage
bourguignon.
Il est difficile de mesurer précisément l’ampleur du
désastre économique et de la chute démographique, en particulier dans les
campagnes. Les Français avaient inauguré au XIVe siècle une nouvelle stratégie
: refuser le combat en rase campagne et se réfugier dans les villes closes.
L’ennemi occupait et dévastait les campagnes, entraînant de lourdes pertes dans
leur potentiel économique, ce qui affectait directement les villes qui en
dépendaient.
Au nord de la Champagne, dans le Porcien,
cinquante-quatre villages du diocèse de Reims avaient perdu entre 1300 et 1364
plus de 75 % de leur population. Cette saignée humaine fut durable : certains
villages ne retrouvèrent leur niveau de 1300 qu’au XVIIIe siècle. Dans la
plaine crayeuse, dans le doyenné de Sézanne, de nombreux villages furent
abandonnés. Au sud, les domaines de l’abbaye de Clairvaux auraient perdu deux
tiers de leur population entre 1380 et 1430.
D’Arbois de Jubainville a laissé une description
précise de l’état désastreux du diocèse de Troyes au travers des comptes de
l’évêque dans la première moitié du XVe siècle. Vers 1419-1420, quatre villages
et bourgs furent entièrement détruits, dont Pont-sur-Seine et Méry-sur-Seine,
sans compter les villages vidés et les terres dévastées.
Aux confins burgondo-champenois, le comté de
Bar-sur-Seine fut encore plus durement éprouvé par cent trente années de guerre
entrecoupées de trêves. Par trois fois, cette partie de la Champagne
méridionale fut dévastée. Dès la fin du XIVe siècle, des villages avaient perdu
50 à 75 % de leurs feux. Après les épidémies de peste de 1348 et surtout de
1360-61, et le passage des Grandes Compagnies, de nombreux champs furent
abandonnés, des moulins et ponts détruits, des maisons brûlées ; maintes vignes
sont mentionnées « en désert ». Certains villages disparurent, tel celui de
Frisons, « arce du feu des Anglais ». La ville de Bar-sur-Seine fut réduite
deux fois en cendres, après des mises à sac, en 1359 et en 1475.
Les périodes de trêve n’avaient pas suffi à
reconstruire et retrouver les niveaux d’avant-guerre. Les tentatives de
reconstruction menées par le duc de Bourgogne furent un échec : la région de
Chaource, Isle, Bar-sur-Seine et Jaucourt ne parvint pas à surmonter la crise.
Alors qu’à partir de 1450 commençait ailleurs une véritable reconstruction, la
région replongea dans de nouvelles épreuves en 1470, anéantissant tous les
efforts. En 1477, elle avait perdu près de trois quarts de son potentiel
économique.
Ces crises successives, débutant dès la fin du XIIIe
siècle avec le déclin des Foires de Champagne, aggravées par les mauvaises
récoltes, les disettes et famines, les épidémies et les guerres, avaient laissé
la Champagne méridionale en ruines. Troyes ne pouvait plus compter sur ses
anciennes sources de revenus : les Foires de Champagne. Venise au XVe siècle,
puis Anvers au XVIe, étaient devenues les nouvelles capitales économiques de
l’Europe, privilégiant les échanges maritimes. Ceux-ci s’étaient accélérés
depuis les Grandes Découvertes, amorcées par les Portugais au milieu du XVe
siècle, qui avaient ouvert de nouvelles voies sur l’Atlantique, dont Anvers
profita largement. Les principales routes terrestres du commerce continental
s’étaient détournées de Troyes et de la Champagne méridionale. Dans le royaume,
Lyon, située sur le Rhône et la Saône et au débouché des vallées alpines, avait
supplanté les villes des anciennes foires.
La Champagne méridionale entre 1477 et 1544
De la disparition de Charles le Téméraire en 1477 à la campagne de Charles Quint en 1544, la province bénéficia d’un demi-siècle de paix relative. Certes, l’Empereur revendiquait le duché de Bourgogne et le comté de Bar-sur-Seine au nom de l’héritage bourguignon, mais entre 1484 et 1525, le conflit se déplaça vers l’Italie. La bataille de Marignan, en 1515, marqua l’engagement de François Ier, dès son avènement, dans cette guerre d’Italie.
La Champagne connut un répit salutaire, seulement
troublé par quelques alertes qui épargnèrent cependant la majeure partie de la
province.
En 1520, Robert II de La Marck, duc de Bouillon et
prince de Sedan, tenta de tirer parti de la rivalité entre le roi de France et
l’Empereur pour s’émanciper de la souveraineté impériale. Pour éviter que le
conflit ne dégénère et ne touche le nord de la province, François Ier envoya
Bayard organiser la défense de Mézières. En octobre 1521, les Impériaux durent
lever le siège.
Au cours de l’été 1523, une nouvelle incursion toucha
le sud-est de la province : des lansquenets pénétrèrent dans le Bassigny et
ravagèrent la région de Langres. Ils furent repoussés à Neufchâteau, sur la
Meuse, par Claude de Lorraine, duc de Guise.
Deux ans plus tard, le désastre de Pavie redonna à la
Champagne une importance stratégique : renonçant à ses ambitions italiennes,
François Ier dut désormais renforcer la frontière de l’Est. Ces décennies de
paix relative favorisèrent la reconstruction et le redressement de la province.
Si l’économie locale avait été durement touchée
pendant les « Temps des malheurs », son potentiel n’avait pas été détruit. Dans
le Barséquanais, sur une même circonscription, le nombre de feux imposables
passa de 399 en 1478 à 4 872 en 1544. La seule ville de Bar-sur-Seine vit ce
nombre multiplié par trente. Cet essor reposait essentiellement sur une
natalité exceptionnelle. Troyes passa de 23 000 habitants en 1520 à plus de
30 000 en 1570, devenant la cinquième ville du royaume.
Dans les villes comme dans les campagnes, l’essor
démographique entraîna une croissance remarquable de la demande, se traduisant
par une véritable reconquête de l’espace. De nombreuses terres abandonnées,
laissées en friches ou reboisées naturellement, furent remises en valeur. Dans
la région de Chaource, les autorités comptaient près de 4 000 arpents défrichés
; en 1502, 120 arpents furent regagnés à Arelles, 100 à Villemorien.
Profitant de la disparition ou de la ruine de la
petite noblesse locale au cours des guerres, la bourgeoisie urbaine participa
activement à cet effort de reconstruction en acquérant des terres. L’exemple de
Simon de Sens illustre cette implantation : entre 1493 et 1548, il avait acquis
terres et vignes représentant plus de 45 % de sa fortune, réparties autour de
Troyes dans 23 localités, de la porte du Beffroy au pays d’Othe, de la porte de
Croncels à la région de Chavanges. Il possédait 163 moutons, tous situés en
Champagne crayeuse ; le plus grand troupeau, 133 têtes, se trouvait à
Mesnil-Lettré.
La demande en bois, nécessaire à l’extension des
surfaces cultivées et à la reconstruction, dut être considérable. Villes,
bourgs et villages étaient à rebâtir. La chute démographique et l’abandon des
maisons, fermes et villages pendant les « Temps des malheurs » avaient laissé
les bâtiments — essentiellement en bois, torchis et chaume — dans un état
critique. La reconstruction des villages est particulièrement visible dans
celle de leurs églises : dans la Champagne méridionale, 109 églises furent
entièrement reconstruites et 205 partiellement.
Bar-sur-Seine, incendiée en 1475, dut renaître de ses
cendres. À Troyes, au début du XVIe siècle, les censiers mentionnaient de
nombreuses maisons ruinées, dont les rentes étaient diminuées, et d’autres
reconstruites à neuf. Le grand incendie de 1524 détruisit une grande partie de
la ville et accéléra encore la reconstruction. Menée rapidement mais
incomplètement, elle montrait que le potentiel économique de la ville s’était
reconstitué.
Parallèlement, Troyes devint un immense chantier
religieux. Les travaux de la cathédrale reprirent vers 1452 et s’intensifièrent
à partir des années 1480, se poursuivant tout au long du XVIe siècle. Entre
1476 et 1481, les Cordeliers entreprirent la construction de leur remarquable
chapelle de la Passion ; au cours de la première moitié du XVIe siècle, ils
firent rebâtir le cloître. Toutes les églises de la ville firent l’objet
d’importants travaux, en particulier Saint-Jean, Saint-Nicolas et
Saint-Pantaléon, ruinées par l’incendie de 1524.
La renaissance économique :
le dynamisme des nobles-marchands de Troyes
Les familles marchandes troyennes, étroitement liées
par des intérêts économiques renforcés par des alliances matrimoniales,
n’avaient cessé de réclamer aux souverains le rétablissement des Foires de
Champagne, gardant en mémoire l’âge d’or de l’époque des comtes. Cependant,
malgré les concessions royales de 1510 et 1521, la prospérité ne revint pas.
Les marchands étrangers ne fréquentaient plus les foires, même s’ils étaient
encore nombreux à passer par Troyes. La ville n’était plus qu’un lieu de
transit, dépendant largement de l’activité lyonnaise. Le jeu des échanges avait
profondément changé.
Les halles des foires avaient disparu au cours du XVe
siècle. Au XVIe siècle, les marchands ne disposaient plus de lieux pour exposer
leurs marchandises. Les établissements religieux, propriétaires de la plupart
de ces halles et dont les rentes ne rapportaient plus, les avaient concédées,
permettant leur transformation en « hôtels » devenus ateliers d’artisans ou
commerces au rez-de-chaussée, avec logements à l’étage. C’était le cas des «
maisons aux serges », au nord de Saint-Jean (entre les actuelles rues Molé et
Champeaux). La maison des Orfèvres symbolise bien cette mutation, ne serait-ce
que par son nom : elle occupait l’emplacement d’une ancienne « maison aux
serges », où se vendaient autrefois les étoffes. Les serges, spécialité
anglaise et calaisienne au Moyen Âge, étaient des tissus de laine à côtes
obliques.
Certaines de ces maisons étaient devenues des « hôtels
» où logeaient des familles notables, comme l’ancienne « halle aux cordouans »,
ou hôtel de Chaumont, face à la « Belle Croix », où se vendaient autrefois les
cuirs.
Les enquêtes menées par la Chambre des comptes en 1510
montrent que les marchands troyens voyageaient beaucoup. Ils fréquentaient plus
volontiers le Nord et l’Est — en particulier la Flandre et l’Allemagne — que le
Sud.
En descendant la Seine, ils pouvaient gagner Rouen,
puis Anvers, où arrivaient les bateaux portugais et espagnols. Une « nation de Troyes
» existait à Anvers, et une trentaine de marchands troyens y séjournaient
régulièrement.
C’est surtout à Lyon que se rencontraient les
marchands italiens. Peu de marchands troyens de l’enquête reconnaissaient
voyager dans le sud du royaume, et rares étaient ceux qui allaient jusqu’en
Italie. Les deux frères de Chaource, Nicolas et Oudin David, faisaient partie
de ces derniers ; cependant, ils ne connaissaient pas les pays du Nord et
n’avaient pas dépassé la Lorraine.
Nicolas de Pleurre était l’un des marchands les plus
actifs. Il avait fréquenté l’Italie, la Normandie, l’Armagnac, l’Auvergne, le
Limousin, l’Albigeois, l’Anjou, la Bourgogne, le Brabant, la Hollande et le
Hainaut. Il échangeait cuir, peaux, huiles et safran, harengs, garance, vin,
toiles, tapisseries et serges d’Aras, mercerie de Tournai. Il commerçait encore
avec Liège, Namur, Dinan, Maizières, d’où il rapportait laiton, plomb et
dinanderie. Il était également assidu des foires de Lyon.
Entre Moyen Âge et Renaissance : le “grand
remplacement” nobiliaire en Champagne méridionale
Vers 1200, Michel Belotte recensait, pour le comté de
Bar-sur-Seine, un seigneur par village — sauf dans ceux dépendant de
seigneuries ecclésiastiques. Sur 117 villages des confins burgondo-champenois
étudiés, il dénombrait une soixantaine de familles nobles, certaines divisées
en plusieurs branches (Chappes, Chacenay…).
Au début du XIVe siècle, il n’en subsistait plus que
vingt-cinq, et en 1400 seulement cinq. Seule la famille de Ville-sur-Arce est
attestée de façon certaine au-delà de 1500. Les anciennes lignées s’étaient
effacées au cours de ces trois siècles : guerres et épidémies avaient eu raison
de la plupart d’entre elles.
Cet effacement s’explique aussi par leur ruine et la
vente de nombreuses seigneuries à des familles étrangères à la région,
notamment bourguignonnes, ou par le mariage de la dernière héritière avec un
seigneur venu d’ailleurs. Ainsi, la famille de Chappes disparut vers 1376 :
Marguerite de Chappes, dernière héritière, épousa Pierre de Montagu, sire de
Mâlain, chambellan du roi de France et du duc de Bourgogne. Vers 1396, ils
vendirent la seigneurie de Chappes à un autre Bourguignon : Pierre d’Aumont,
premier chambellan du duc Philippe le Hardi.
Erard Ier acheta la seigneurie de Polisy en 1321 et la
transmit à son frère Jean. La famille étendit rapidement son implantation en
Champagne méridionale. En 1391, Jean de Blaisy, chevalier et chambellan du duc
de Bourgogne, acheta à Isabelle de Saint-Phal la terre de Villiers-le-Bois et
ses biens à Étourvy.
À Chacenay, Aimé de Choiseul, conseiller et chambellan
du duc Jean sans Peur, épousa l’héritière Claude de Grancey au début du XVe
siècle. Celle-ci avait d’abord épousé Pierre d’Aumont, oncle de Jacques
d’Aumont, sire de Chappes.
Certaines héritières ruinées épousèrent même des
roturiers : ainsi Jean Pate de Vougrey vendit une partie des terres de sa
femme, pourtant de noble naissance. D’autres lignées anciennes, sans
disparaître totalement, s’effacèrent sans que l’on sache ce qu’elles devinrent.
De nouvelles familles se substituèrent à elles.
On assista ainsi à une véritable colonisation
bourguignonne, encouragée par les ducs.
Les ducs de Bourgogne installèrent des capitaines dans
les principales places fortes de la région :
- Jean de Dinteville à Bar-sur-Seine ;
- Jacques d’Aumont, chambellan, à Chappes ;
- La famille de Monstier prit la défense de Chaource en leur nom.
D’autres familles vinrent de Lorraine ou du Nord :
- Les Créqui, famille picarde, s’implantèrent aux Riceys ;
- Les Lenoncourt, branche cadette d’un des quatre « grands chevaux » de
Lorraine, s’installèrent à Marolles-les-Bailly par détournement
d’héritage. Solidement établis, ils donnèrent quatre baillis à
Bar-sur-Seine. La branche aînée fournit de puissants ecclésiastiques, dont
deux cardinaux et un archevêque de Reims, Robert de Lenoncourt, qui
couronna François Ier en 1515.
À la mort de Charles le Téméraire, ces nouvelles
familles, rapidement et solidement implantées, rallièrent la cause royale et
bénéficièrent des faveurs du roi. Ce fut le cas des Lenoncourt dans la région
de Bar-sur-Seine, et plus encore des Dinteville.
Jean III avait été bailli de Bar et de Troyes pour le
duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre. Son fils Claude exerça la même charge
à Bar-sur-Seine. Surintendant des finances du duc de Bourgogne, conseiller et
chambellan de Philippe le Bon puis de Charles le Téméraire, il mourut devant
Nancy en 1477. Il laissa quatorze enfants.
Ralliés à Louis XI, plusieurs de ses fils
bénéficièrent des faveurs royales :
- Jacques, seigneur des Chesnets et de Commarin, comte usufruitier et
bailli de Bar-sur-Seine, capitaine de Beaune ;
- Guillaume, abbé de Montiéramey, siège repris ensuite par son cousin
Joachim, puis par son frère François, évêque d’Auxerre (1514-1530).
Gaucher Ier, seigneur de Dinteville, des Chesnets, de
Polisy, Foolz, Bourguignons, Thennelières, Laubressel, Vanlay et Vallières,
connut la plus brillante ascension. Avec Philibert de Choiseul, il fut l’un des
rares nobles champenois à accompagner le roi en Italie. Entré très jeune au
service de Louis XI puis de François Ier, il cumula de nombreuses charges en
Champagne et à la Cour, où il fut gouverneur du Dauphin François.
Ses fils poursuivirent cette ascension :
- François II, abbé de Montiéramey et de Montier-la-Celle, ambassadeur
de François Ier à Rome (1531-1532), évêque d’Auxerre (1530-1554) ;
- Jean IV de Dinteville, bailli de Troyes, gouverneur de Charles duc
d’Orléans, ambassadeur en Angleterre en 1531, mort à Polisy en 1555. C’est
lui qui fit venir le Primatice et Dominique Florentin pour l’édification
de son château, écrin du célèbre tableau qu’il commanda à Hans Holbein ;
- Guillaume, gentilhomme de la Chambre du roi, capitaine de Langres,
gouverneur du Bassigny et bailli de Troyes ;
- Gaucher II, seigneur de Vanlay, Vallières, Bourguignons et Laubressel,
capitaine de Bar-sur-Seine, gentilhomme de la Chambre du duc d’Orléans.
Exilé en 1538 à Venise, il épousa en 1544 Louise de Coligny.
Toutes ces familles nobles devinrent d’importants
mécènes à la fin du XVe siècle et au cours du XVIe. Parmi elles :
- Les de Monstier, associés à la mise au tombeau de Chaource : la
chapelle sépulcrale de Nicolas de Monstier, capitaine de Chaource, et de
son épouse Jacqueline de Laignes, représentés en prière ;
- Les Dinteville, protecteurs d’artistes tels que Dominique Florentin ou
le sculpteur barséquanais Claude Bornot.
Ces familles jouèrent un rôle essentiel dans le
mécénat et la diffusion de l’art de la Renaissance en Champagne méridionale.
Une seconde enquête réalisée en 1523 et 1524…
Une seconde enquête, menée en 1523 et 1524 auprès de
marchands des autres villes de Champagne — Châlons, Chaumont, Bar-sur-Seine et
Bar-sur-Aube — confirma les observations de celle de 1510.
L’Italie restait peu fréquentée, et les marchands se
méfiaient davantage des Italiens rencontrés aux foires de Lyon. Ils
privilégiaient les villes du Nord et de l’Est : Anvers, Ypres, Bruges,
Francfort, Strasbourg, ainsi que les petites foires locales de Troyes, Reims,
Langres, Bar-sur-Seine ou Bar-sur-Aube. Un certain nombre se rendaient aussi à
Paris et à Rouen par la Seine, gagnant ensuite les ports du Nord. C’était
d’ailleurs la route des blés de Champagne.
Les édiles de Troyes cherchèrent à garantir la liberté
de circulation sur les routes menant à la ville en rachetant les péages de la
région, et même au-delà, sur les axes commerciaux vers le Nord
(Châlons-en-Champagne, Reims, Laon), vers l’Est (Vitry-en-Perthois, Chaumont),
vers l’Ouest (Sens) et vers le Sud (Dijon). En 1526, ils acquirent pour une
somme considérable le péage du Vermandois, ouvrant les routes vers la Flandre
et Anvers.
Influences nordiques sur l’art de
Champagne méridionale ?
La géographie commerciale dessinée par les
déplacements de ces marchands peut expliquer les influences venues du Nord et
de l’Est dans la production artistique champenoise. Les échanges avec la
Flandre, l’Allemagne et les villes hanséatiques favorisèrent l’introduction de
formes, de techniques et de sensibilités propres aux écoles septentrionales,
perceptibles dans la sculpture, la peinture et l’orfèvrerie de la région.
L’essor des industries et des arts en Champagne
méridionale au début du XVIe siècle
À ces activités traditionnelles et à l’essor de la
papeterie s’ajouta, au tournant du XVe et du XVIe siècle, une transformation
plus profonde encore : la structuration d’un véritable tissu industriel autour
de Troyes et de la vallée de la Seine. La croissance démographique, la
reconstruction des villes et la réouverture progressive des circuits
commerciaux créèrent une demande soutenue en matériaux, en outils, en vêtements
et en objets du quotidien. Les ateliers se multiplièrent, souvent installés
dans les anciens espaces des foires, désormais convertis en lieux de
production.
La draperie demeurait la principale activité
manufacturière. Les draps troyens, réputés pour leur solidité, étaient exportés
vers Paris, la Bourgogne, la Lorraine et les Pays-Bas. Les teinturiers, foulons
et tisserands formaient un ensemble d’ateliers étroitement liés, dont
l’organisation corporative se renforça au début du XVIe siècle. La tannerie,
déjà florissante au Moyen Âge, connut un nouvel essor grâce à la demande en
cuir pour la chaussure, la sellerie et les reliures.
L’imprimerie, introduite à Troyes à la fin du XVe
siècle, trouva rapidement un terrain favorable. La présence de papeteries
locales, la proximité de Paris et l’existence d’un public lettré — clercs,
juristes, marchands — favorisèrent l’implantation d’ateliers typographiques.
Dès les premières décennies du XVIe siècle, Troyes devint un centre actif de
production de livres populaires, d’almanachs, de chroniques et de textes
religieux. Cette tradition allait donner naissance, un siècle plus tard, à la
célèbre « Bibliothèque bleue ».
L’essor économique profita également aux métiers du
bâtiment. La reconstruction des églises, des ponts, des maisons et des hôtels
particuliers mobilisa une main-d’œuvre nombreuse : charpentiers, maçons, tailleurs
de pierre, couvreurs, verriers. Les chantiers religieux, en particulier ceux de
la cathédrale et des grandes églises troyennes, attirèrent des artistes venus
de Bourgogne, de Lorraine, de Champagne septentrionale et parfois même des
Pays-Bas. Cette circulation des hommes et des modèles contribua à l’émergence
d’un style artistique propre à la Champagne méridionale, mêlant influences
bourguignonnes, flamandes et françaises.
Les familles nobles récemment implantées — Dinteville,
Choiseul, Lenoncourt, Monstier — jouèrent un rôle déterminant dans cette
efflorescence artistique. Leur mécénat, nourri par des ambitions politiques et
sociales, encouragea la création d’ateliers de sculpture, de peinture et de
vitrail. Les tombeaux, retables, mises au tombeau et verrières commandés pour
leurs chapelles seigneuriales témoignent de cette vitalité. Les sculpteurs
locaux, tels que Claude Bornot, trouvèrent dans ces commandes un terrain
d’expression privilégié.
Enfin, la prospérité retrouvée transforma la société
urbaine. Une bourgeoisie marchande et administrative, enrichie par le commerce,
la propriété foncière et les offices royaux, occupait désormais une place
centrale dans la vie de la cité. Elle finançait les confréries, les hôpitaux,
les écoles et participait activement à l’embellissement de Troyes. Cette élite,
parfois anoblie, formait un milieu cultivé, ouvert aux idées nouvelles venues
d’Italie et du Nord, sans pour autant renier les traditions locales.
Ainsi, au début du XVIe siècle, la Champagne
méridionale, longtemps meurtrie par les guerres et les épidémies, retrouvait
une vigueur remarquable. L’économie se diversifiait, les arts s’épanouissaient,
les villes se reconstruisaient, et une nouvelle société prenait forme,
annonçant les profondes transformations de la Renaissance.
au début du
XVIe siècle
Au lendemain des « Temps des malheurs », la vie
quotidienne en Champagne méridionale se transforma profondément. La
reconstruction des villages, l’essor démographique et le retour d’une relative
prospérité modifièrent les rythmes, les pratiques et les sociabilités.
Dans les campagnes, la majorité de la population
vivait encore de l’agriculture. Les labours, les moissons, la vigne et
l’élevage structuraient l’année. Les maisons, souvent reconstruites après les
destructions du XVe siècle, étaient faites de bois, de torchis et de chaume. Le
foyer, centré sur l’âtre, demeurait le cœur de la maison. Les repas, simples,
reposaient sur le pain, les potages, les légumes secs, les fromages et, lors
des jours fastes, un peu de viande ou de poisson.
Les marchés hebdomadaires rythmaient la vie des bourgs
: on y vendait grains, volailles, œufs, tissus, outils, cuirs, et les nouvelles
du royaume y circulaient aussi vite que les marchandises. Les foires locales,
bien que modestes comparées à l’âge d’or des Foires de Champagne, demeuraient
des lieux d’échanges essentiels.
Dans les villes, la vie était plus animée. Troyes, en
pleine reconstruction, voyait ses rues se repeupler d’artisans, de marchands,
de clercs et d’officiers royaux. Les maisons à pans de bois, souvent
reconstruites après l’incendie de 1524, abritaient ateliers au rez-de-chaussée
et logements aux étages. Les métiers du textile, du cuir, du papier et du bâtiment
donnaient du travail à une population nombreuse.
Les loisirs étaient simples : fêtes religieuses,
processions, jeux de paume, tavernes, veillées d’hiver où l’on racontait
histoires et chroniques locales. La vie quotidienne restait rude, mais elle
avait retrouvé une stabilité qui contrastait fortement avec les décennies
précédentes.
Confréries,
religion et sociabilités urbaines
La Champagne méridionale du début du XVIe siècle
demeurait profondément marquée par la religion. Les confréries, très nombreuses,
jouaient un rôle essentiel dans la vie sociale, spirituelle et économique.
Ces associations pieuses regroupaient artisans,
marchands, notables ou simples paroissiens autour d’un saint patron. Elles
finançaient des autels, des vitraux, des statues, des messes anniversaires, et
prenaient en charge les funérailles de leurs membres. Certaines confréries,
comme celles du Saint-Sacrement, de la Charité ou de Saint-Nicolas, étaient
particulièrement influentes.
Les processions rythmaient l’année : Rogations, Fête-Dieu,
fêtes patronales. Elles étaient l’occasion d’affirmer l’identité de chaque
paroisse, de montrer la richesse des confréries et de renforcer la cohésion
sociale. Les cloches, omniprésentes, marquaient les heures, les offices, les
dangers, les incendies, les décès.
Les églises, souvent reconstruites ou agrandies,
étaient de véritables centres de vie. On y tenait les assemblées de paroisse,
on y lisait les ordonnances royales, on y réglait les conflits de voisinage. La
religion structurait la vie quotidienne, mais elle était aussi un espace de
représentation sociale : les familles nobles ou bourgeoises finançaient
chapelles, vitraux, retables, cherchant à affirmer leur statut dans la cité et
à assurer leur salut.
Les ateliers
d’art troyens :
un foyer de
création à la Renaissance
Au début du XVIe siècle, Troyes devint l’un des foyers
artistiques les plus dynamiques du royaume. La reconstruction des églises,
l’essor des confréries et le mécénat des familles nobles et bourgeoises
créèrent un environnement exceptionnel pour les artistes.
La sculpture troyenne, héritière des traditions
bourguignonnes et flamandes, connut un âge d’or. Les ateliers produisaient
mises au tombeau, statues de saints, groupes de la Passion, retables et
gisants. Les drapés souples, les visages expressifs, la polychromie délicate
caractérisaient ce style. Des sculpteurs comme Dominique Florentin ou Claude
Bornot illustrent cette vitalité.
Le vitrail troyen, lui aussi, atteignit un niveau
remarquable. Les verrières de Sainte-Madeleine, de Saint-Pantaléon ou de la
cathédrale témoignent d’une maîtrise exceptionnelle du dessin, de la couleur et
de la narration. Les ateliers locaux travaillaient pour toute la région,
exportant leur savoir-faire jusqu’en Bourgogne et en Île-de-France.
La peinture, bien que moins documentée, bénéficia de
la présence d’artistes itinérants et de l’influence des modèles flamands. Les
enluminures, encore pratiquées dans certains scriptoria, coexistaient avec les
premiers livres imprimés illustrés.
Enfin, l’orfèvrerie, liée aux confréries et aux
églises, produisait calices, ciboires, croix, reliquaires et pièces de
procession. Les orfèvres troyens étaient réputés pour la finesse de leurs
ciselures et la qualité de leurs alliages.
La Champagne
au temps des guerres de Religion
Troyes, ville importante et stratégique, fut le
théâtre de rivalités entre catholiques et protestants. Si la majorité de la
population demeurait fidèle à Rome, une minorité réformée, souvent issue des
milieux lettrés et marchands, s’implanta dans certains quartiers. Les premières
violences éclatèrent dès 1562, avec des destructions d’images, des pillages
d’églises et des affrontements de rue.
Les campagnes furent également touchées : certaines
seigneuries passèrent brièvement sous influence protestante, tandis que
d’autres devinrent des bastions catholiques. Les passages de troupes, les
réquisitions, les incendies et les épidémies aggravèrent les difficultés
économiques.
La Ligue catholique trouva en Champagne un terrain
favorable. Troyes devint l’un de ses centres actifs, soutenue par une partie de
la noblesse locale et par les confréries. La ville résista longtemps à Henri de
Navarre, futur Henri IV, avant de se rallier finalement en 1594, après son
abjuration.
La fin du siècle fut marquée par un lent retour à la
paix. L’édit de Nantes, en 1598, permit une stabilisation relative, mais les
blessures sociales, économiques et religieuses mirent des décennies à se
refermer.
Au terme de ce long parcours à travers les siècles, la Champagne méridionale apparaît comme une terre profondément marquée par les épreuves, mais tout autant capable de renaître, de se réinventer et de retrouver sa vigueur. Rarement une région aura connu, en si peu de temps, autant de ruptures, de destructions et de reconstructions successives. Des ravages des Grandes Compagnies aux chevauchées anglaises, des épidémies de peste aux famines, des ambitions bourguignonnes aux guerres de Religion, la Champagne fut tour à tour frontière, enjeu politique, champ de bataille et refuge. Pourtant, jamais elle ne cessa d’être aussi un espace de circulation, de commerce, de création et de vie.
Les « Temps des malheurs » avaient laissé derrière eux
des campagnes dépeuplées, des villages ruinés, des terres en friche et des
villes affaiblies. Mais dès la fin du XVe siècle, un mouvement profond de
reconstruction s’amorça. La natalité exceptionnelle, l’essor des marchés
locaux, la remise en culture des terres abandonnées et l’implantation d’une
bourgeoisie entreprenante permirent à la région de retrouver une prospérité
nouvelle. Les familles marchandes, enrichies par le commerce, la propriété
foncière et les offices, jouèrent un rôle déterminant dans cette renaissance.
Elles contribuèrent à la reconstruction des villes, à l’essor des industries du
textile, du cuir, du papier et de l’imprimerie, et participèrent activement à
la vie religieuse et sociale.
Dans ce renouveau, l’art occupa une place essentielle.
Les chantiers religieux, les commandes des confréries, le mécénat des familles
nobles et bourgeoises firent de Troyes et de ses environs un foyer artistique
d’une rare vitalité. Sculpture, vitrail, orfèvrerie, peinture : toutes les
formes d’expression trouvèrent dans cette région un terrain favorable, nourri à
la fois par les traditions locales et par les influences venues du Nord, de la
Bourgogne et de l’Italie. La Champagne méridionale devint ainsi l’un des grands
centres de création de la Renaissance française, un lieu où se mêlaient les
héritages médiévaux et les aspirations nouvelles.
La vie quotidienne, elle aussi, se transforma. Les marchés,
les confréries, les fêtes religieuses, les ateliers, les tavernes et les
veillées donnèrent à la société champenoise une cohésion et une identité
fortes. Les églises, reconstruites ou agrandies, devinrent les véritables cœurs
des communautés, lieux de prière, de sociabilité, de mémoire et de
représentation. La religion, omniprésente, structura les rythmes de l’année et
les relations sociales, tout en étant un puissant moteur artistique.
Mais cette prospérité retrouvée fut de nouveau menacée
au XVIe siècle par les guerres de Religion. La Champagne, comme le reste du
royaume, fut déchirée par les rivalités confessionnelles, les violences
urbaines, les passages de troupes et les tensions politiques. Troyes, longtemps
bastion de la Ligue, résista avant de se rallier à Henri IV. Pourtant, malgré
ces troubles, la région conserva une partie de son dynamisme, et les fondations
posées au début du siècle permirent un retour progressif à la stabilité.
Ainsi, l’histoire de la Champagne méridionale, du XIVe
au XVIe siècle, est celle d’une région éprouvée mais résiliente, meurtrie mais
féconde, toujours capable de renaître de ses ruines. Elle témoigne de la force
des communautés rurales et urbaines, de l’ingéniosité des artisans, de l’audace
des marchands, de la ténacité des familles nobles et de la puissance des
solidarités religieuses. Elle montre comment, dans un monde en perpétuelle
mutation, une société peut se reconstruire, se transformer et s’élever, sans
jamais renier ses racines.
La Champagne, frontière et carrefour, terre de
conflits et de créations, apparaît ainsi comme un miroir des grandes évolutions
du royaume de France. Et si les siècles ont passé, si les foires se sont tues,
si les seigneuries ont disparu, il demeure dans les paysages, les villages, les
églises et les œuvres d’art de la région la trace profonde de cette histoire
tourmentée et lumineuse, qui continue encore aujourd’hui de façonner son
identité.
Refermer ce travail, c’est un peu refermer un paysage.
On quitte la Champagne méridionale comme on quitte une vallée familière : en se
retournant une dernière fois, non pour s’assurer de ne rien avoir oublié, mais
pour mesurer ce que l’on emporte avec soi. Car une histoire comme celle-ci ne
se lit pas seulement : elle s’imprègne, elle s’installe, elle travaille en
profondeur.
Ce que révèle ce parcours, c’est la force silencieuse
d’une région que l’on croit parfois périphérique, mais qui fut, durant des
siècles, un véritable laboratoire de la France. Ici, tout s’est joué en avance
ou en écho : les crises, les renaissances, les mutations économiques, les
tensions religieuses, les circulations artistiques. La Champagne méridionale
n’a jamais été un simple décor : elle fut un acteur, un témoin, un relais. Une
terre où les grands mouvements du royaume prenaient une forme concrète,
palpable, humaine.
On comprend mieux, en parcourant ces siècles, combien
les sociétés anciennes étaient capables de résilience. Rien n’était jamais
définitivement perdu. Les villages brûlaient, les églises s’effondraient, les
campagnes se vidaient, les foires disparaissaient… et pourtant, toujours,
quelque chose recommençait. Une famille nouvelle s’installait, un atelier
ouvrait, un marché reprenait, un enfant naissait, un sculpteur taillait dans la
pierre un visage qui traverserait les âges. La Champagne méridionale n’a pas seulement
survécu : elle a transformé ses ruines en fondations.
Ce texte montre aussi que l’histoire n’est jamais
linéaire. Elle avance par à-coups, par ruptures, par retours en arrière, par
élans soudains. Les siècles étudiés ici en sont l’illustration parfaite : un
Moyen Âge finissant qui s’effondre, une Renaissance qui surgit dans les
décombres, une modernité qui s’annonce dans les ateliers, les confréries, les
marchés, les chantiers. Rien n’est simple, rien n’est pur, rien n’est isolé.
Les influences se croisent, les hommes circulent, les idées voyagent, les
styles se mêlent. La Champagne méridionale est un carrefour, et un carrefour
n’est jamais immobile.
Enfin, ce travail rappelle que l’histoire locale n’est
jamais petite. Elle est, au contraire, l’un des chemins les plus sûrs pour
comprendre l’histoire générale. En observant les villages, les familles, les
ateliers, les confréries, les marchés, on touche du doigt ce que furent
réellement les sociétés d’autrefois : non pas des abstractions, mais des communautés
vivantes, faites de choix, de peurs, d’espoirs, de gestes quotidiens.
L’histoire de la Champagne méridionale n’est pas un fragment : c’est un prisme.
Et lorsque l’on referme ces pages, on comprend que
cette région, longtemps meurtrie, longtemps disputée, longtemps reconstruite,
porte en elle une leçon simple et profonde : les terres qui souffrent le
plus sont souvent celles qui créent le plus. Créer des formes, des œuvres,
des solidarités, des paysages, des mémoires.
La Champagne méridionale n’a jamais cessé de renaître.
C’est peut-être cela, au fond, son véritable héritage.
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