Les auteurs des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles ne s’accordent pas toujours sur les dates relatives au couvent des Cordeliers de Troyes, mais la confrontation des sources permet d’établir une chronologie cohérente. Selon l’abbé Charles Lalore, les frères mineurs, ou cordeliers, sont établis à Troyes par une charte de mai 1236 du comte Thibaud IV, mais leur premier établissement se situe alors hors les murs. Ce n’est qu’en 1258‑1259 que Thibaud V leur concède un nouvel emplacement à l’intérieur de la ville, dans le quartier appelé la Broce‑aux‑Juifs. Plusieurs maisons doivent être acquises puis détruites afin de dégager l’espace nécessaire à la construction du couvent.
Une bulle du pape Alexandre IV, datée de 1259, charge l’évêque de Troyes, Nicolas de Brie, de poser la première pierre de l’église, dédiée à saint Jean l’Évangéliste et à sainte Madeleine selon Jean‑Charles Courtalon‑Delaistre. En 1261, des acquisitions complémentaires sont encore réalisées pour achever la constitution du terrain. En octobre 1263, Thibaud V autorise les Cordeliers à étendre leur enclos jusqu’au fossé de la tour située au nord‑ouest, aujourd’hui disparue. La construction de l’église serait achevée cette même année.
Courtalon‑Delaistre indique que les dernières maisons à démolir sont achetées
en 1271 au nom du comte Henri III, ce qui permet de fixer définitivement la
superficie du couvent et d’élever les murs de clôture.
Le plan de 1757‑1769 montre que le portail principal du couvent donnait sur la rue du Chant‑des‑Oiseaux, aujourd’hui rue Hennequin. Ce portail ouvrait sur une allée distribuant, à droite, l’église ; en face, le cloître ; et à gauche, la cour précédant la chapelle de la Passion.
D’après ce
même plan et les descriptions des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, l’église aujourd’hui
disparue se composait d’une nef unique de trois travées, flanquée sur son côté
droit d’un collatéral se terminant par une abside et ouvrant sur plusieurs
chapelles. Charles Lalore précise que la nef était séparée du chœur par un jubé
en pierre, achevé le 7 octobre 1618 par l’architecte Jean Tissier, le maçon
Bonnard et le sculpteur Nicolas Jacques. Une sacristie était adossée au côté
droit du chœur, et une flèche s’élevait au centre de la couverture du vaisseau
principal.
La chapelle de la Passion, également disparue, semble avoir
été construite au XVe siècle. Lalore en propose la date de 1459, tandis que
Courtalon‑Delaistre situe le projet en 1476, à l’initiative du docteur et
ministre provincial Nicolas Guiotelli, mort en 1494, et avec l’appui du pape
Sixte IV. Anne‑François Arnaud en donne, dans son ouvrage de 1837, une
description très détaillée accompagnée de dessins. Sur le plan de 1757‑1769, la
chapelle apparaît adossée à l’aile gauche du cloître, en retrait de la rue,
derrière une cour bordée de deux galeries couvertes. Arnaud décrit les
chapiteaux des colonnes, ornés de scènes animalières représentant des animaux
domestiques en lutte, porteurs de messages moraux pour les fidèles fréquentant
cette galerie dont une partie servait à la prédication.
L’édifice se composait de deux niveaux. L’étage supérieur
abritait une bibliothèque, achevée en 1481, accessible par une tourelle
d’escalier située entre la chapelle et l’aile gauche du couvent. Cette
bibliothèque fut considérablement enrichie grâce à la donation de Jacques
Hennequin du 22 novembre 1651, exécutée à sa mort en 1658, donation assortie de
la condition que la bibliothèque soit ouverte au public. L’étage inférieur,
consacré au culte, formait un vaisseau unique de cinq travées voûtées d’ogives,
la dernière accueillant l’autel. Une première entrée s’ouvrait entre la
première travée et la galerie couverte longeant la chapelle ; une seconde,
aménagée dans le mur droit de la deuxième travée, permettait d’y accéder
directement depuis la cour. L’élévation gauche comportait trois baies, tandis
que l’élévation droite était entièrement aveugle.
Le cloître fut construit ou agrandi en plusieurs étapes au XVIᵉ siècle. Vers 1523, le supérieur Banqueville fit bâtir une aile du côté du réfectoire. Arnaud signale que les corbeaux en pierre des murs latéraux du réfectoire étaient sculptés de figures d’oiseaux et d’autres animaux. Deux de ces corbeaux, ornés d’oiseaux, sont encore visibles aujourd’hui au rez‑de‑chaussée de la partie gauche du corps postérieur du cloître, ce qui permet de situer le réfectoire à cet emplacement.
En 1546, le supérieur provincial
Morelli (ou Morelle) fit construire les autres ailes ainsi qu’un bâtiment
supplémentaire non identifié, que Courtalon‑Delaistre décrit comme « regardant
la rue du Bois », actuelle rue du Général‑de‑Gaulle, et servant au XVIIIᵉ
siècle d’écurie aux chevaux de la maison du roi. La charpente de l’aile gauche
présente, par sa forme, des caractéristiques du XVIᵉ siècle ; cependant, une
étude dendrochronologique menée en 2025 a révélé la présence d’éléments
datables du XIVᵉ siècle, remployés et provenant vraisemblablement des anciens
bâtiments du couvent. Courtalon‑Delaistre mentionne enfin une réparation du
cloître en 1731‑1732, sans en préciser la nature.
Au lendemain de la Révolution, le couvent des Cordeliers de Troyes change de fonction. Le 5 février 1792, comme le rapporte Albert Babeau, le tribunal criminel s’y installe et tient ses audiences dans l’ancien réfectoire des moines. Quelques semaines plus tard, en mars, une partie des bâtiments, probablement la galerie et la cour attenante à la chapelle, ainsi que la chapelle de la Passion elle‑même, sont transformées en écuries pour la gendarmerie. La même année, la maison d’arrêt départementale prend possession des lieux. À cette date, Troyes possède déjà une autre prison, les « Grandes Prisons », aménagées dans l’ancien château des comtes de Champagne, situé immédiatement derrière le couvent.
Le mobilier religieux des Cordeliers est vendu, mais plusieurs sculptures
échappent à la dispersion. Certaines rejoignent le musée des Beaux‑Arts de
Troyes, d’autres sont transférées dans des églises de la ville, notamment Saint‑Crépin
et Saint‑Crépinien, où des œuvres provenant du couvent sont encore conservées.
En 1802, l’architecte départemental Geoffrin établit un devis pour un
chantier important consistant à détruire l’église du couvent et à aménager à
son emplacement deux nouvelles cours, l’une destinée aux prisonnières, l’autre
aux militaires détenus. Il décrit alors une église en très mauvais état, avec
des murs en pierre et en brique, une couverture en tuiles, une fausse voûte en
bois au‑dessus du vaisseau principal, un collatéral voûté en pierre, des
verrières brisées et un clocher en bois couvert d’ardoises. Le cimetière se
trouvait au sud. La démolition doit être presque totale, à l’exception de
quelques murs du chevet et du collatéral conservés pour servir de base aux
nouvelles cours. Les matériaux récupérables doivent être réemployés, notamment
pour reconstruire les murs de clôture selon un nouvel alignement fixé par la
commune.
Les travaux sont confiés en avril 1803 à l’entrepreneur Pierre Bertrand.
Après une visite en février 1807, l’architecte rédige le procès‑verbal de
réception : une partie des matériaux a servi à aplanir les cours, le pignon de
l’aile orientale du cloître a été supprimé au lieu d’être reconstruit, une
porte a été percée dans le mur oriental pour créer l’entrée du tribunal —
probablement la baie murée encore visible rue Vieille‑Rome — et plusieurs murs
ont été rehaussés pour prévenir les évasions. Un petit bâtiment est ajouté dans
la cour des femmes pour stocker le bois destiné aux échafauds. Malgré ces
travaux, l’ensemble reste en mauvais état, avec des bois pourris, des murs
fragiles et des réparations constantes.
En 1829, la dégradation est telle que l’architecte Victor Bert propose un
projet de réaménagement d’envergure, estimé à plus de 250 000 francs. Les
travaux, adjugés en 1832, sont achevés en 1834. En l’absence d’autres campagnes
importantes mentionnées dans les sources, on attribue à cette période le
remaniement du cloître, la construction du bâtiment central reliant les deux
ailes et l’aménagement de l’entrée principale. En 1835, la chapelle de la
Passion, un temps envisagée comme écurie pour la gendarmerie, est finalement
détruite.
Les décennies suivantes voient de nouvelles transformations. En 1866, l’architecte Arsène Louis Laurent Roussel fait abattre deux cloisons en pierre et en brique pour réunir deux salles du rez‑de‑chaussée du bâtiment postérieur en un atelier, soutenu par des poteaux en fonte.
Au XXᵉ siècle, l’espace sera
de nouveau divisé pour créer une salle de sport et une salle de cours, mais les
poteaux subsistent. En 1867, un état des lieux complet est dressé : le bâtiment
central abrite le logement du gardien, le quartier des femmes occupe la partie
droite du corps postérieur, la grande cour intérieure est divisée en quatre
petites cours dotées chacune de latrines, et une remise, aujourd’hui disparue,
se trouve à l’angle droit de la clôture.
En 1887, l’architecte Auguste Brouard projette d’agrandir le dortoir des
condamnés, situé au‑dessus de l’ancien réfectoire des Cordeliers, et de
réaménager le bâtiment d’entrée. L’année suivante, il conçoit un nouveau projet
visant à agrandir les deux ailes du bâtiment central pour y installer deux
logements de gardiens. Les travaux, confiés en 1890 aux entrepreneurs Thiébault
et Domitien, incluent également la restauration des latrines des cours.
Au XXᵉ siècle, la prison continue d’être modifiée. En 1934, l’architecte Joseph Hugot raccorde les logements des gardiens au tout‑à‑l’égout. Ses plans montrent encore l’ancien poste du portier, adossé au mur de clôture, aujourd’hui disparu. En 1938, il effectue la même opération pour les quartiers des condamnés et des femmes. Une chapelle apparaît alors sur les plans, aménagée entre les deux quartiers, mais elle n’existe plus aujourd’hui. En 1939, les caves sont transformées en abris contre les bombardements, leurs soupiraux élargis pour servir de sorties de secours. Une cellule pour condamné à mort est également aménagée.
En 1947, comme toutes les prisons départementales, celle de Troyes passe
sous la responsabilité de l’État. Divers travaux ponctuent ensuite le XXᵉ et le
début du XXIᵉ siècle : agrandissement du pavillon gauche près du portail
principal, restauration en 1997 d’une portion du mur de clôture effondré,
création, selon des témoignages, d’un second portail près du carrefour
Hennequin–Vieille‑Rome. À l’intérieur, les aménagements se succèdent en
fonction des évolutions des conditions de détention et des besoins du
personnel.
En 2024, la prison est désaffectée et rachetée par la Ville de Troyes, les détenus ayant été transférés à Lavau. Au moment de la rédaction du dossier, en 2026, aucun projet de reconversion n’a encore été annoncé.
Archives de la prison Hennequin :