Sainte Barbe, statue
en bois polychromé du XVIe, classée MH
Sainte Barbe – Bois polychromé, XVIᵉ
siècle
Exposition « Le Beau XVIᵉ » à l’église
Saint‑Jean‑au‑Marché, conservée au musée du Vauluisant, Troyes (10)
Dans la nef
claire de Saint‑Jean‑au‑Marché, où l’exposition Le Beau XVIᵉ avait rassemblé
les trésors de la sculpture champenoise, cette Sainte Barbe se dressait comme
une présence douce et souveraine. Le bois, patiné par les siècles, garde encore
les traces d’une polychromie chaleureuse : rouges profonds, ors assoupis, bruns
veloutés qui donnent à la figure une densité presque humaine.
La sainte
tient le livre ouvert, non pas comme un attribut figé, mais comme une offrande
calme, un geste de transmission. Dans l’autre main, la palme du martyre
s’incline légèrement, comme si elle suivait le mouvement du corps. Et puis il y
a la tour, haute, élancée, travaillée comme une petite architecture autonome :
porte cintrée, fenêtres croisées, pinacles minuscules. On sent la main d’un
sculpteur qui aimait raconter, qui voyait dans l’attribut un monde en
miniature.
Le visage
est d’une douceur rare : les yeux baissés, les lèvres fines, une jeunesse
tranquille qui n’a rien de mièvre. C’est le style troyen dans ce qu’il a de
plus tendre : un gothique tardif qui glisse vers la Renaissance, sans rupture,
avec cette élégance fluide qui caractérise les ateliers du premier XVIᵉ siècle.
Les drapés, larges et souples, enveloppent le corps comme une étoffe vivante ;
chaque pli semble respirer.
Cette
statue, mal attribuée lors de l’exposition, ne provient pas de
Saint‑Jean‑au‑Marché : elle appartient aux collections du musée du Vauluisant,
cœur vibrant de l’art champenois du XVIᵉ siècle. Là, parmi les œuvres du Maître
de Chaource, de Dominique Florentin ou de Jacques Juliot, elle prend toute sa
place : celle d’un morceau splendide, où la foi se fait sculpture et où le
bois, sous la main du sculpteur, devient presque chair.
Sainte Barbe, d'après le manuscrit messin Les Heures de Toul, vers
1437-1452.
Vierge et martyre (+ 235) ou Barbara, illustre martyre de
Nicomédie dont le culte fut largement répandu dès le Ve siècle tant en Orient
qu'en Occident.
Sainte Barbe est l’une de ces figures du christianisme
ancien dont l’histoire réelle s’est dissoute dans la légende. Les sources
antiques ne disent presque rien d’elle : aucun texte du IVᵉ siècle ne la
mentionne, et son nom n’apparaît dans aucun martyrologe ancien. La tradition la
situe pourtant dans le contexte des persécutions du IIIᵉ siècle, parfois sous
l’empereur Maximien (286‑305), parfois à Nicomédie, grande cité de Bithynie.
Le premier récit structuré de sa vie n’apparaît qu’au début
du Vᵉ siècle, dans une Passion grecque qui raconte une jeune fille d’une grande
beauté, enfermée par son père dans une tour pour la soustraire au monde. Là,
Barbe découvre la foi chrétienne, refuse le mariage, brise les idoles et
s’obstine dans sa conversion. Furieux, son père la livre au supplice, puis la
décapite lui‑même. Aussitôt, le feu du ciel le frappe : cet épisode, devenu
central, a fait de la sainte la protectrice contre la foudre, les incendies,
les explosions et toutes les morts soudaines.
Dès le Ve siècle, son culte se répand en Orient ; au VIᵉ
siècle, les empereurs byzantins vénèrent ses reliques à Constantinople. Au
Moyen Âge, la légende se fixe et s’enrichit : Barbe devient l’une des quatorze
saints auxiliateurs (XIVᵉ siècle), invoquée contre la mort subite. À partir du
XIIIᵉ siècle, son culte gagne l’Occident, particulièrement la Normandie, la
Bretagne et les régions minières.
Son iconographie médiévale fixe les grands symboles de sa légende :
Attributs : la tour à trois fenêtres, la palme du martyre ou un éclair, le
ciboire, parfois un canon ou un rocher qui s’entrouvre pour la
protéger.
Au XVIᵉ siècle, les arquebusiers et les canonniers
l’adoptent comme patronne ; en 1529, elle est attestée comme protectrice des
artilleurs à Florence. Plus tard, les mineurs, les artificiers, les
sapeurs‑pompiers, les démineurs et les ingénieurs des Mines prolongent cette
tradition. Aujourd’hui encore, dans les tunnels en construction, une statue de
Sainte Barbe veille sur les ouvriers, et le 4 décembre reste un jour de fête
dans les régions minières.
La dévotion populaire, elle, continue de broder. En
Bretagne, Sainte Barbe est honorée à Roscoff par les anciens Johnnies ; au
Liban, où l’on situe parfois son histoire, on célèbre sa fête en se déguisant
et en partageant du blé sucré. En Lorraine, elle protège le pays messin depuis
des siècles. Partout, elle demeure la sainte que l’on invoque pour être
préservé de la mort violente, celle qui frappe sans prévenir.
Ainsi, derrière les récits embellis, Sainte Barbe reste une figure de courage et de lumière, une présence protectrice dans les métiers du risque et dans l’imaginaire des peuples. Une
sainte dont on ne sait presque rien, mais que tout le monde connaît.
Retable " Vie de Sainte Barbe ", par Jörg Ratgeb (1510)
église Saint-Jean de Schwaigern. (Allemagne)
Retable de
sainte Barbe
Le retable
de sainte Barbe, peint par Jerg Ratgeb, fut commandé en 1510 par Georg Wilhelm
von Neipperg. Conçu comme un triptyque aux volets peints recto verso, il
déploie en onze scènes la vie et le martyre de sainte Barbe. Au fil du récit,
les personnages représentés gagnent en taille, jusqu’à la scène centrale du
panneau médian : la décapitation de Barbe par son père, Dioscore, qui occupe la
partie inférieure de l’image.
Sur le volet
gauche, au premier plan, apparaissent Jésus et Marie‑Madeleine. Le volet droit,
lui, illustre des épisodes de la vie de l’apôtre Paul. Sa scène principale est
la conversion de l’apôtre : Paul, jeté à terre avec son cheval qui s’effondre,
se tourne vers le Christ, tandis que ses compagnons poursuivent leur route sans
comprendre. Les faces extérieures des volets montrent le départ des apôtres. La
prédelle, aux côtés découpés de manière asymétrique, présente deux anges portant
des instruments de la Passion et une petite niche centrale.
La tablette
centrale mesure 168 cm de haut pour 98 cm de large. Chaque volet atteint 168 cm
de haut et 49 cm de large. Sur le cadre inférieur du panneau médian figure
l’inscription SPES PREMII SOLACIUM LABO IMR 1510. Le dicton latin signifie :
« L’espoir de la reconnaissance est la consolation du travail. » Le monogramme
IMR est celui du peintre Jerg Ratgeb, et 1510 l’année d’exécution. L’autel fut
probablement réalisé à Heilbronn et demeura, jusqu’en 1910, dans la seconde
chapelle latérale, à proximité des tombeaux de Ludwig et Anna von Neipperg. Il
fut restauré une première fois en 1950, puis à nouveau en 1971 après une
infestation de parasites.

Sainte Barbe décapitée par Dioscore
Sainte Barbe vers
1525, calcaire avec traces de polychromie, classée MH.
Eglise de Villeloup –
Aube (10)
Cliché expo le Beau
XVIe (2009) – Troyes
Œuvre
représentative de la sculpture champenoise de la Renaissance : la sainte
couronnée, tenant la palme et le livre, se dresse auprès de sa tour à trois
fenêtres, symbole de la Trinité. L’élégance du visage et la finesse des drapés
témoignent du savoir‑faire des ateliers troyens du XVIᵉ siècle.
Debout près de sa tour, Sainte Barbe se tient dans une attitude calme et
souveraine. De sa main gauche, elle porte la palme du martyre ; de la droite,
elle présente un livre ouvert posé sur un coussin à pompons, symbole de la foi
et du savoir.
Son vêtement est d’une richesse rare : robe longue, cotte et surcot aux
bordures de brocart, fine chemise plissée qui affleure au col carré. Le
manteau, jeté sur les épaules, retombe en lourds plis sur le bras gauche, comme
un drapé d’apparat.
La tête est coiffée avec une sophistication typique du XVIe siècle :
deux chignons encadrés par une couronne, des cheveux ondulés glissent sur les
épaules. Autour du cou, une chaîne et un collier au médaillon trilobé rappellent
la parure des dames de la Renaissance.
À ses côtés, la tour est un chef‑d’œuvre d’architecture : fenêtres,
gonds, verrou, escalier, fronton en coquille flanqué de dragons, échauguettes
et lucarnes entrouvertes sous la toiture. Rien n’est simplifié : chaque
détail est ciselé avec la minutie d’un maître sculpteur.
Cette sculpture en calcaire polychrome (h. 146 cm, l. 59 cm, p. 34 cm)
témoigne du savoir‑faire des ateliers champenois du XVIᵉ siècle, où la dévotion
se mêle à la grâce courtoise.
Sainte Barbe avec un
donateur vers 1480. Pierre calcaire
église st Pierre de Bar
sur Aube – Classée MH
Cette Sainte
Barbe, provenant de l’église Saint‑Pierre ou Saint‑Maclou de Bar‑sur‑Aube,
appartient au gothique tardif champenois, vers 1480. La sainte est représentée
debout, tenant la palme du martyre dans la main gauche et sa haute tour dans la
droite. Cette tour, élancée et verticale, à trois ouvertures superposées,
renvoie à la fois à son enfermement et à la Sainte Trinité, selon la tradition
iconographique.
Le visage,
légèrement incliné, présente la douceur caractéristique des ateliers champenois
de la fin du XVe siècle : traits fins, regard intérieur, bouche discrète. Les drapés,
encore gothiques dans leur verticalité, s’animent de plis souples qui annoncent
déjà la sensibilité du siècle suivant.
Sous les
pieds de la sainte, un donateur agenouillé est représenté, dans l’attitude
humble de celui qui se place sous la protection de la sainte. Cette présence
renforce la dimension votive de l’œuvre, probablement destinée à un autel
secondaire ou à une niche dévotionnelle.
Sculptée
dans le calcaire local, cette statue témoigne de la piété simple mais soignée
des paroisses de l’Aube à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance.
Présentée en 2009 à l’exposition Le Beau XVIᵉ à Troyes, elle illustre la
transition entre le gothique finissant et les premiers accents renaissants dans
la sculpture religieuse champenoise.