Au sommet de la butte qui domine Villeneuve‑au‑Chemin, la chapelle Saint‑Joseph‑des‑Anges
se dresse comme une vigie immobile, une présence verticale dans la grande
plaine champenoise. On la voit de loin, depuis les routes anciennes, depuis les
champs, depuis les lisières boisées : une tour de quarante‑trois mètres,
élancée, presque démesurée dans ce paysage horizontal, et au sommet, la grande
statue dorée de la Vierge, haute de sept mètres, lourde de huit mille cinq
cents kilos, sortie des fonderies de Vaucouleurs en 1876. Cette Vierge
monumentale, parfois appelée Notre‑Dame de Sion dans les catalogues de Tusey,
est l’œuvre du sculpteur Pierson et des fondeurs Zégut et Tusey. Installée le
1ᵉʳ mai 1877, elle est devenue un repère visuel, un signe de protection, une
figure familière pour les habitants comme pour les voyageurs. Orientée vers
l’ouest, elle semble accueillir ceux qui entrent en Champagne, comme une
bénédiction posée sur la terre.
Mais pour comprendre la présence de cette chapelle, il faut remonter loin, bien avant le XIXᵉ siècle, dans un temps où la Champagne n’était pas encore un territoire tranquille, mais un carrefour vibrant, une terre de passage, de commerce, de tensions et de foi. Villeneuve‑au‑Chemin appartient à la série des Villes neuves fondées par Henri le Libéral à la fin du XIIᵉ siècle pour sécuriser les routes menant aux foires de Champagne, ces gigantesques marchés internationaux qui faisaient de la région l’un des centres économiques de l’Europe médiévale. Les foires de Lagny, Bar‑sur‑Aube, Provins et Troyes attiraient des marchands italiens, flamands, catalans, allemands, anglais ; on y échangeait des draps, des épices, des fourrures, des métaux, des lettres de change. Les routes qui y menaient étaient vitales : les protéger, c’était protéger la richesse du comté.
Le village existait déjà en 1113, possession de l’abbaye de Montiéramey, et en 1178, Henri en donne la moitié à Saint‑Jean‑du‑Châtel. Une ville neuve, à cette époque, c’est un statut privilégié : exemption de la taille, du péage, du tonlieu, réduction des amendes, allègement du service militaire lorsque le comte ne commande pas en personne. Ces privilèges attirent les marchands, les artisans, les familles, et
structurent un réseau de bourgs dynamiques autour des grandes voies de circulation.
Le « Chemin » qui donne son nom au village n’est pas un chemin banal : c’est la voie romaine, la voie Agrippa, cet axe majeur qui reliait l’Italie à Boulogne, traversant Troyes, portant troupes, matériel, administration, et organisant la Gaule romaine. Pendant des siècles, cette voie a été la colonne vertébrale du territoire. Les légions y ont marché, les courriers impériaux y ont circulé, les marchands y ont roulé leurs charrettes, les pèlerins y ont avancé vers les sanctuaires. Villeneuve est née là, adossée à ce tracé antique, comme une création neuve posée sur un héritage millénaire.
Sur la hauteur des Grandes Fontaines, là où se trouve aujourd’hui la chapelle, un sanctuaire existait déjà au Moyen Âge. Une chapelle Saint‑Roch accueillait les lépreux de 1276 à 1648. On imagine ces silhouettes isolées, rejetées des bourgs, montant vers la butte pour y trouver un lieu de prière et de soin, loin des regards. Réparée, la chapelle fut ensuite placée sous le vocable de Saint Joseph entre 1609 et 1705. Ce petit édifice, discret mais essentiel, disparaît au XIXᵉ siècle lors de la construction de la route impériale, future RN 77. Le lieu, pourtant, reste chargé de mémoire : un point haut, un lieu de passage, un espace de dévotion.
Lorsque l’abbé Charles Cardot arrive à Villeneuve‑au‑Chemin en 1854, il perçoit immédiatement la force symbolique de ce site. Il est de ces prêtres du XIXᵉ siècle qui portent en eux une vision, une énergie, une foi bâtisseuse. Avec ses ressources personnelles, sur un terrain offert par deux sœurs du village, Zozim Lorne Rabiat et Rosalie Lorne Simon, il fait ériger une première chapelle provisoire. Puis vient le temps de l’édifice définitif : la première pierre, venue de La Salette, est bénie le 29
septembre 1864 par Mgr Ravinet, évêque de Troyes. Les travaux, menés par M. Vital, appareilleur des restaurations de la cathédrale de Troyes, mobilisent les artisans de toute la région. La construction s’étire de 1862 à 1886, dans un effort continu, patient, presque obstiné. On imagine les charrettes montant la pente, les tailleurs de pierre travaillant sous le vent, les habitants venant voir l’avancement du chantier, les prières murmurées dans la poussière.
Après la mort de l’abbé Cardot, c’est le Père Louis Brisson, fondateur des Oblats et Oblates de Saint‑François de Sales, qui achève l’œuvre, accomplissant la promesse faite au curé. La chapelle,
assemblée à la tour par la nef dédiée à Saint Joseph, forme une sorte d’image architecturale de la Sainte Famille : Marie au sommet, Joseph dans la nef, et le Christ dans la symbolique du lieu. L’ensemble, posé sur la butte isolée, domine les environs comme une figure de foi dressée entre ciel et terre.
Sur le côté gauche, le calvaire ouvre une crypte où se trouvait autrefois une Piéta du XVIᵉ siècle, classée monument historique. Cette sculpture, abîmée par le temps et le vandalisme, a été restaurée et replacée dans la chapelle. Dans le même espace repose l’abbé Cardot, aux côtés du chanoine Moreau, bienfaiteur du sanctuaire. Le lieu est donc aussi un espace de mémoire, un tombeau discret pour ceux qui l’ont fait naître.
Depuis l’installation de la statue en 1877, le pèlerinage de Saint Joseph, instauré par l’abbé Cardot, se célèbre chaque 1ᵉʳ mai. La chapelle vit au rythme des chapelets, des concerts de musique classique ou de gospel, des randonnées qui partent de la butte, des expositions, des célébrations religieuses, et du pèlerinage diocésain qui rassemble chaque année les fidèles. Le site est devenu un lieu de vie autant qu’un lieu de prière.
Ainsi, la chapelle Saint‑Joseph‑des‑Anges n’est pas seulement un édifice du XIXᵉ siècle : elle est la survivance d’un lieu médiéval, la mémoire d’une ville neuve née sur la voie romaine, l’écho des foires de Champagne, l’œuvre obstinée d’un curé du XIXᵉ siècle, et le signe visible d’une dévotion qui n’a jamais cessé. Elle demeure, dans la lumière, comme un geste de foi dressé au-dessus de la Champagne, un point fixe dans un paysage qui change, un héritage transmis de siècle en siècle.
Note sur le vocable « Saint‑Joseph‑des‑Anges »
Le nom de la chapelle n’est pas une fantaisie poétique du XIXᵉ siècle : il s’enracine dans la tradition chrétienne la plus ancienne. Saint Joseph est, dans l’Évangile, l’homme que les anges guident. Trois fois, un messager céleste lui apparaît en songe pour lui indiquer la route à suivre : accueillir Marie, fuir en Égypte, revenir en terre d’Israël. Cette succession d’interventions angéliques fait de Joseph un saint
singulier, celui qui écoute, obéit et protège sous l’inspiration directe du ciel. La dévotion du XIXᵉ siècle, très sensible à la figure du père nourricier et du protecteur familial, a remis en lumière ce Joseph « conduit par les anges », en l’élevant au rang d’intercesseur puissant.
Le vocable prend ici une résonance particulière : la chapelle est construite sur une ancienne voie médiévale, héritière de la voie Agrippa, axe majeur de circulation entre Bourgogne et Champagne. En nommant le lieu « Saint‑Joseph‑des‑Anges », l’abbé Cardot donnait à Joseph un rôle de gardien des chemins, protecteur des voyageurs, des pèlerins et des marchands, entouré de la présence céleste qui veille sur ceux qui passent. Les anges ne sont pas décoratifs : ils signifient que Joseph n’agit
pas seul, mais comme figure élevée, escortée, lumineuse.
Enfin, ce vocable confère au pèlerinage du 1ᵉʳ mai une tonalité particulière. On ne vient pas seulement prier le père de la Sainte Famille : on vient prier Joseph dans la compagnie des anges, Joseph dont la mission terrestre fut guidée par le ciel, Joseph dont la protection s’étend aux familles, aux
travailleurs, aux routes et aux communautés. Le nom de la chapelle exprime ainsi une théologie simple et forte : un lieu placé sous la garde d’un saint obéissant à Dieu et accompagné des messagers divins.
Dans plusieurs notices anciennes, la statue monumentale qui couronne la chapelle Saint‑Joseph‑des‑Anges est décrite comme « appelée aussi Notre‑Dame de Sion ». Cette appellation surprend, car elle ne correspond ni à une dévotion locale, ni à un usage paroissial, ni à une
tradition propre à Villeneuve‑au‑Chemin. Elle provient en réalité du nom du modèle industriel utilisé par les fonderies qui ont fabriqué la statue en 1876.
Au XIXᵉ siècle, les grandes fonderies religieuses – notamment Vaucouleurs,
Tusey, Dufilhol & Chapal – produisent des statues monumentales en série, destinées aux clochers, aux
façades d’églises, aux sanctuaires en hauteur. Ces statues sont répertoriées dans des catalogues illustrés, où chaque modèle porte un nom évocateur, choisi pour sa force symbolique et sa
résonance spirituelle. La statue de Villeneuve‑au‑Chemin, haute de sept mètres et coulée en 1876 par Pierson, Zégut et les ateliers de Tusey, correspond à un modèle standardisé figurant dans le catalogue
Tusey Dufilhol & Chapal de 1896, sous le nom de “Notre‑Dame de Sion”.
Ce nom n’a rien d’arbitraire. Il renvoie au célèbre sanctuaire marial de Sion‑Vaudémont,
en Meurthe‑et‑Moselle, haut lieu de pèlerinage depuis le Moyen Âge. La colline de Sion, dominant la plaine lorraine, est un lieu de ferveur très ancien, où se mêlent histoire, légendes, processions et ex‑voto. Au XIXᵉ siècle, ce sanctuaire connaît un renouveau spectaculaire : reconstructions, grandes fêtes
mariales, afflux de pèlerins. Les fonderies, sensibles aux courants spirituels du temps, baptisent plusieurs de leurs modèles de Vierges monumentales du nom de Notre‑Dame de Sion, afin de profiter de la notoriété du sanctuaire et de la puissance symbolique attachée à ce titre. C’est un nom porteur, immédiatement identifiable, qui évoque la protection mariale et la fidélité à une tradition ancienne.
Ainsi, lorsque l’abbé Cardot commande en 1876 une statue monumentale pour couronner la tour de sa chapelle, il choisit un modèle proposé par les fonderies de Vaucouleurs et de Tusey. Ce modèle, dans
les documents techniques, porte le nom de Notre‑Dame de Sion. La statue installée à Villeneuve‑au‑Chemin est donc une « Notre‑Dame de Sion » de catalogue, et non de dévotion. Localement, elle n’a jamais été appelée ainsi : elle est, dans l’usage paroissial, une Vierge de l’Immaculée Conception, placée au sommet du clocher le 1ᵉʳ mai 1877.
Cette double identité – un nom industriel d’un côté, un usage spirituel de l’autre – raconte quelque chose du XIXᵉ siècle : un temps où les images religieuses circulent à travers la France par le biais
des fonderies, où les sanctuaires se répondent par la pierre et le métal, où les modèles standardisés portent en eux des fragments de lieux célèbres. La Vierge de Villeneuve‑au‑Chemin, née dans les ateliers de Vaucouleurs et de Tusey, porte ainsi un peu de la colline de Sion, un peu de la ferveur lorraine, et beaucoup de la volonté de l’abbé Cardot, qui voulait qu’une statue monumentale veille sur son village comme un signe de lumière.
Notice : Les
fonderies de Vaucouleurs et de Tusey au XIXᵉ siècle
Les fonderies de Vaucouleurs et de Tusey,
situées en Meuse, comptent parmi les ateliers métallurgiques les plus
importants du XIXᵉ siècle pour la production d’art religieux monumental. Leur
histoire s’inscrit dans le grand mouvement industriel qui, à partir de 1830,
transforme la fabrication des statues religieuses : on passe de l’atelier de
sculpteur à la fonderie mécanisée, capable de produire des œuvres de grande
taille, en série, et à des coûts accessibles pour les paroisses rurales.
Les ateliers de Vaucouleurs, fondés au début du
siècle, se spécialisent dans la fonte de statues en fer et en bronze. Ils
collaborent avec des sculpteurs comme M. Pierson, dont le nom apparaît
sur la statue de Villeneuve‑au‑Chemin. Tusey, dirigée par Émile Zégut,
développe une expertise dans les pièces monumentales destinées aux clochers,
aux façades d’églises, aux calvaires et aux sanctuaires en hauteur. Les deux
maisons travaillent souvent ensemble : Vaucouleurs pour la sculpture et la mise
en forme, Tusey pour la fonte, l’assemblage et le transport.
À partir des années 1860, ces fonderies éditent des catalogues
illustrés où les paroisses peuvent choisir un modèle de statue, comme on
choisirait un mobilier liturgique. Les modèles portent des noms évocateurs : Notre‑Dame
de Lourdes, Sacré‑Cœur, Saint Michel, Notre‑Dame de Sion.
Ces catalogues, diffusés dans toute la France, permettent aux curés de
commander des statues monumentales sans passer par un sculpteur local. La
statue de Villeneuve‑au‑Chemin, coulée en 1876, est issue de ce système : un
modèle standardisé, choisi par l’abbé Cardot, puis fondu et livré par les
ateliers de Vaucouleurs et Tusey.
Ces fonderies ont ainsi contribué à la diffusion
massive des images religieuses dans les campagnes françaises, donnant naissance
à une esthétique propre au XIXᵉ siècle : statues monumentales, silhouettes
élancées, métal doré ou peint, visibles de très loin, et devenues des repères
dans le paysage.
Notice
technique : Les statues monumentales religieuses du XIXᵉ siècle
Le XIXᵉ siècle est l’âge d’or des statues
monumentales religieuses en France. Plusieurs facteurs expliquent cette
explosion : le renouveau catholique après la Révolution, la proclamation de
nouveaux dogmes (Immaculée Conception en 1854), la multiplication des
pèlerinages, et surtout l’essor de la métallurgie industrielle.
Les statues monumentales destinées aux clochers ou aux
sanctuaires en hauteur sont généralement réalisées en fonte de fer,
parfois en bronze, rarement en cuivre. Leur fabrication suit un processus
précis : – un sculpteur réalise un modèle en plâtre ou en bois ; – la fonderie
le découpe en éléments moulés ; – chaque pièce est coulée séparément ; – l’ensemble
est assemblé par rivetage ou soudure ; – la statue est ensuite peinte, dorée ou
laissée brute selon le choix du commanditaire.
Ces statues peuvent atteindre des dimensions
impressionnantes : 5 à 10 mètres de haut, plusieurs tonnes, comme
la Vierge de Villeneuve‑au‑Chemin (7 m, 8 500 kg). Leur installation nécessite
des échafaudages complexes, des treuils, parfois des équipes spécialisées
envoyées par la fonderie elle‑même.
Les catalogues des fonderies proposent des modèles
standardisés, permettant aux paroisses modestes d’acquérir des statues
monumentales sans passer par une commande unique. C’est ainsi que des Vierges
identiques se retrouvent dans des lieux très différents, du Jura à la Bretagne,
de la Lorraine à la Champagne. Le modèle “Notre‑Dame de Sion”, utilisé pour
Villeneuve‑au‑Chemin, est l’un de ces modèles : une Vierge couronnée, debout,
tenant l’Enfant, conçue pour être vue de très loin.
Ces statues, souvent placées au sommet des clochers,
deviennent des signaux visuels dans le paysage rural : silhouettes
dorées ou argentées, visibles à plusieurs kilomètres, elles marquent l’entrée
d’un village, protègent symboliquement les habitants, et incarnent la foi du
XIXᵉ siècle dans sa dimension la plus spectaculaire.
Notice : Le
sanctuaire de Notre‑Dame de Sion (Sion‑Vaudémont)
Le nom “Notre‑Dame de Sion”, donné au modèle de la statue de Villeneuve‑au‑Chemin, renvoie au sanctuaire de Sion‑Vaudémont, en Meurthe‑et‑Moselle, l’un des plus anciens lieux de pèlerinage marial de Lorraine. La colline de Sion, dominant la plaine, est un site sacré depuis l’Antiquité : lieu de culte celte, puis romain, puis chrétien. Dès le Moyen Âge, une chapelle dédiée à la Vierge y attire les pèlerins.
Au XVIIᵉ siècle, le sanctuaire devient un haut lieu de
la piété lorraine, protégé par les ducs de Lorraine. Les processions y sont
nombreuses, les ex‑voto abondants, et la colline est perçue comme un lieu de
protection pour toute la région. La Révolution détruit une partie du site, mais
le XIXᵉ siècle voit un renouveau spectaculaire : reconstruction de la
basilique, installation de statues monumentales, grandes fêtes mariales, afflux
de pèlerins venus de toute la Lorraine et même au‑delà.
Ce renouveau inspire les fonderies religieuses :
plusieurs modèles de statues monumentales sont baptisés “Notre‑Dame de Sion”,
en hommage au sanctuaire. Le nom devient un label spirituel, évoquant la
protection mariale, la hauteur, la lumière, la fidélité à une tradition
ancienne. C’est ce nom que l’on retrouve dans le catalogue Tusey Dufilhol &
Chapal de 1896, associé au modèle de la statue installée à Villeneuve‑au‑Chemin.
Ainsi, la Vierge de Villeneuve‑au‑Chemin porte en
elle, par son nom de catalogue, un fragment symbolique de la colline de Sion :
un écho lointain d’un autre sanctuaire perché, un lien discret entre deux
hauteurs mariales, deux paysages, deux histoires.
Édifiée entre 1862 et 1886, la chapelle
Saint‑Joseph‑des‑Anges n’appartient pas au patrimoine ancien de la Champagne,
mais à la production religieuse du XIXᵉ siècle, marquée par la reconstruction
paroissiale et l’essor des fonderies industrielles. Sa valeur n’est pas celle
d’un monument médiéval ou classique, mais celle d’un édifice de paysage,
typique des initiatives locales portées par un curé et quelques familles.
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