Pour un département, quel plus beau nom que celui de l’AUBE,
synonyme à lui seul d’espoir sans cesse renaissant ?
Nous le devons à la Révolution Française. Faisant table rase
des anciennes divisions administratives, elle a donné à la nouvelle
circonscription le nom, issu du fond des âges, de ce modeste affluent de la
Seine.
En 1789, 220 000 personnes habitent à peu près 450
paroisses, sur le territoire de l’actuel département de l’Aube. Nous sommes 310
500 en 2025, autant dire pas beaucoup plus 236 ans plus tard, moins nombreux
dans les campagnes mais, beaucoup plus concentrés en ville. Ils sont pour la
plupart Champenois, puisque vivant dans la province de Champagne et de Brie.
Quelques-uns, dans la région de Bar-sur-Seine, sont Bourguignons.
L’agriculture domine la vie de la majorité de la population.
Elle nourrit difficilement les hommes, surtout dans la Champagne pouilleuse au
sol si pauvre qu’on l’abandonne le plus souvent aux moutons, d’où l’adage bien
connu « 99 moutons et un Champenois font 100 bêtes ». Les grandes
vallées accueillent les plus gros villages. Le vignoble est très important,
retenant une main-d’œuvre nombreuse. La seconde agglomération est, alors, celle
des Riceys. Partout se trouvent des artisans nombreux :
maréchaux-ferrants, sabotiers, tailleurs… A Troyes et ses environs, au Pays
d’Othe, à Arcis-sur-Aube, disséminés dans des milliers de foyers, la bonneterie
au métier est, depuis le XVIIIe siècle, une activité prospère et
caractéristique. Elle fournir à bien des ruraux, un complément de revenus.
Troyes est alors la seizième ville de France avec 30 000
habitants, loin devant Reims ! Elle dirige avec Arcis-sur-Aube, l’activité
textile. Mais elle ressent durement les conséquences du traité de commerce de
1786, qui ouvre librement le marché français à la concurrence du textile
anglais. Le chômage frappe des milliers d’ouvriers en ville et à la campagne.
Si l’on ajoute que deux mauvaises récoltes frappent successivement la région en 1788 et 1789, rendant le grain plus rare et plus cher, on comprend que tout est réuni pour développer de fortes tensions. L’exil à Troyes du Parlement de Paris, en 1788, pour le punir de son opposition au pouvoir royal, ne peut que favoriser l’agitation par contagion.
Pourtant on élit, comme partout en France, des délégués aux Etats Généraux, dans un climat de grandes espérances dont témoignent les centaines de cahiers de doléances conservés aux archives départementales. Mais, dès le 15 juillet, on apprend la prise de la Bastille : des émeutes éclatent spontanément à Troyes ; elles sont durement réprimées. Dans les campagnes également, se propage la Grande Peur. Les paysans s’arment contre les seigneurs.
C’est dans ce climat qu’éclate l’évènement le plus célèbre,
le lynchage du maire de Troyes, Claude HUEZ. L’hostilité à son égard grandit
avec la disette et les troubles. On le dit responsable de la pénurie des
grains, on l’accuse de les “accaparer” pour les revendre plus cher. Il fait
venir des farines d’Angleterre, mais certaines sont avariées. Ces dernières
sont saisies. Un procès s’ensuit. C’est alors que le 9 septembre, Claude Huez
est arraché au Tribunal par les émeutiers, lynché à mort et trainé dans les
rues. Sa maison et quelques autres sont pillées. De nombreux bourgeois effrayés
quittent, momentanément la ville.
Les autorités réagissent, utilisent la loi martiale pour
contrôler la situation. Outre les émeutiers abattus dans les troubles, deux
Troyens sont condamnés à être roués vifs et cinq autres à être pendus. Le calme
revient peu à peu à l’automne 1789.
Le département de l’Aube, appelé d’abord « département
de Troyes », naît officiellement le 29 janvier 1790. Il est un des plus
homogènes que crée la Révolution. Bien centré autour de Troyes, chef-lieu
incontesté, il se tient en entier dans les limites de la Champagne méridionale.
Il réunit autour du noyau du diocèse et du baillage de Troyes, bon nombre de
paroisses du diocèse de Langres et du baillage de Chaumont, dont Bar-sur-Aube.
Les institutions nouvelles s’installent dans le calme en 1790-1791, favorisés
par de bonnes récoltes. Les Aubois élisent leurs représentants :
conseillers municipaux, maires, conseillers généraux, juges et curés,
également… On voit un ancien ministre de Louis XVI retiré sur ses terres,
Loménie de Brienne, se faire élire maire de Brienne-le-Château, tandis que le
jeune Arcisien Danton entame une carrière politique à Paris.
Des tensions demeurent encore très fortes dans les villes et
entre villes et campagnes, à propos des droits seigneuriaux, des réquisitions,
de la place de l’église. Elles éclateront dans les années suivante…
Organisation politique… avant 1789 :
Le département de l’Aube était formé le la Basse-Champagne :
capitale Troyes, villes Arcis-sur-Aube, Méry, Aix, Vendeuvre, Piney, d’une
partie du Vallage où se trouvaient Bar-sur-Aube et Piney, du comté de
Bar-sur-Seine, en Bourgogne, de quelques paroisses du Tonnerois, comme Channes,
Bragelognes… Sous le rapport administratif et financier, le département dépendait
: de la généralité de Châlons pour Bar-sur-Aube et Troyes, de la généralité de
Dijon pour le comté de Bar-sur-Seine, de la généralité de Paris pour
Nogent-sur-Seine Quelques communes se trouvaient comprises dans celle de
Saint-Florentin, comme Auxon et Ervy et d’autres dans celle de Sens, comme
Trainel. Sous le rapport judiciaire, on y comptait : le grand bailliage et
présidial de Troyes, qui comprenait dans sa juridiction un grand nombre de
mairies royales et châteaux, le bailliage de Bar-sur-Aube, ceux d’Ervy, de
Nogent, de Pont et de Bar-sur-Seine qui ressortissaient au parlement de Paris.
Situation politique depuis 1789 :
Le département de l’Aube n’éprouva pas, dans sa formation,
de grands changements, il n’y fut réuni que le petit comté de Bar-sur-Seine. Il
fut divisé en 6 districts : Troyes, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Arcis, Nogent
et Ervy. Cet état de choses, remplacé par les administrations cantonales en
l’an IV, fut rétabli en l’an VIII, sous le titre de préfecture et
d’arrondissements, au nombre seulement de 5, celui d’Ervy ayant été supprimé.
DANTON
J’ai déjà parlé de Danton dans un autre article, mais
puisque le sujet d’aujourd’hui est sur la Révolution dans l’Aube, il me parait
normal de re-présenter Notre célèbre Danton.
Le nom de Danton est encore commun dans la région
d’Arcis-sur-Aube, particulièrement dans les vallées de l’Aube et de son
affluent la Barbuise. « Les DANTON étaient d’honorable bourgeoisie »,
de ce Tiers-État dont le tribun défendra les droits avec l’impétuosité que l’on
connait. Ils se faisaient remarquer par leur stature et leur corpulence, par
leur aplomb et leur âpreté aux gains.
Georges Jacques Danton est né le 26 octobre 1759 à
Arcis-sur-Aube, et baptisé le même jour en l'église Saint-Etienne
d'Arcis-sur-Aube : son parrain est Georges Camus, charpentier, et sa marraine
est Marie Papillion, fille du chirurgien Charles Papillion.
Ses parents sont Jacques Danton (de Plancy où son père est
agriculteur), procureur, et Marie-Madeleine Camut, fille d'un entrepreneur
commissionné pour l'entretien des ponts et chaussées.
Danton a un an lorsqu’un taureau, se jette sur une vache qui
l’allaite et le blesse d’un coup de corne, lui laissant une difformité à la
lèvre supérieure gauche. Plus tard, comme il est doué d'une grande force, il
veut se mesurer à un taureau qui lui écrase le nez d’un coup de sabot. Enfin,
il contracte dans sa jeunesse la petite vérole, dont il conserve des traces sur
son visage grêlé.
Danton fut un enfant terrible, rebelle à toute discipline,
préférant l’école buissonnière à la classe, et courant les prés et les bois le
long de l’Aube, pêchant à la ligne, se baignant et livrant bataille aux
troupeaux d’où il sortait souvent vaincu. Il en conservait d’horribles cicatrices
qui, ajoutées aux traces de la petite vérole donnaient à son visage le “mufle
léonin” que l’histoire nous a laissé. A huit ans, une institution accueille le
turbulent garçon, sans arriver à captiver davantage son attention, mais, il
s’initie toutefois au latin et, chose rare à l’époque, il apprend l’anglais. Il
se passionne aussi pour la lecture.
En 1772, il est admis au petit séminaire de Troyes, mais son
esprit d’indépendance fait qu’il supporte mal la sévérité de l’internat et il
ne cache pas sa façon de penser. Il va donc au collège de l’Oratoire de Troyes,
il est classé parmi « les bons », en seconde et en rhétorique, de 1773 à 1775.
Il obtient le prix de fable et des accessits de discours latin, d’amplification
française et de vers latins.
Le 11 juin 1775, le jeune Louis XVI doit être couronné à
Reims, ce qui fait l’objet de dissertations littéraires à l’école. Curieux de
voir comment “on fait un roi”, Danton déjà un fort gaillard, s’échappe et se
rend à Reims, à pied, où il trouve le moyen d’assister au spectacle. A son
retour, il plaide si bien sa cause et son devoir, narrant les faits, qu’il est
pardonné.
Jusqu’en 1780, il poursuit ses études à Troyes, apprend
l’italien puis, après un rapide passage à l’université de Reims, il décide
d’embrasser la carrière de robe. Toutefois, il revient souvent à Arcis qui
garde pour lui un attrait grandissant. Puis c’est le contact avec la capitale
où le jeune homme veut parfaire sa formation judiciaire. Là, va commencer sa
carrière professionnelle puis politique d’où il tirera sa célébrité.
Il se marie le 14 juin 1787 en l'église
Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris avec Antoinette-Gabrielle Charpentier dont il
fit la connaissance à Paris, puis, devenu veuf, avec une toute jeune fille,
Sophie Gely. Le seul héritier direct fut Louis-Antoine Menuel, né à Santiago du
Chili le 15 septembre 1901.
Après ses humanités, il étudie le droit et devient avocat au
Conseil. Mais, les causes ne lui arrivent pas et, son caractère s’aigrit, et il
se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire.
Ami de Mirabeau, dont il a l’éloquence, il se met à la tête
de tous les mouvements et de tous les complots dirigés contre la monarchie.
Secondé par l’ardent Camille Desmoulins, il établit le Club des Cordeliers, et
en est l’orateur le plus distingué.
Il préside le rassemblement du Champ de Mars, en 1791, et la
même année, est nommé substitut du Procureur de la Commune de Paris. Il est
accusé d’avoir conçu et inauguré le régime de la Terreur, et d’avoir été un des
organisateurs des journées du 20 juin et du 10 août 1792. Membre du Conseil
exécutif provisoire, et ministre de la justice, il fait faire des visites
domiciliaires, le 2 septembre de la même année.
Nommé député de Paris à la Convention, il vote la mort de
Louis XVI.
Peu de temps après, il est envoyé en Belgique pour la
convertir à la révolution. On l’accuse, sans preuves, de s’être approprié 4
millions qu’on lui a remis. Il revient à Paris en mars 1793 pour se replacer à
la tête du mouvement. Membre du Comité de salut public, il fait décréter la
formation du Tribunal révolutionnaire.
Pour vaincre, dit-il, « il nous faut de l’audace, encore de
l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! ».
Il n'hésite pas, par pragmatisme, à entamer des négociations
secrètes avec les monarques coalisés pour négocier une paix rapide.
Quoique président de la Convention, il est accusé de tiédeur
par ses collègues et surtout par Robespierre. Arrêté par ordre de celui-ci le
31 mars 1794, il est condamné à mort en qualité de contre-révolutionnaire. Sur
le point de recevoir le coup fatal, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête
au peuple, elle en vaut la peine ».
Il périt sur l’échafaud à 35 ans, le 16 germinal an II (5
avril 1794).
Ennemi juré des institutions monarchiques et de tout ce qui
peut faire échec à la Révolution, il n’avait aucune haine pour les personnes,
et il arracha plus d’une victime au poignard et à l’échafaud. Il chercha à
sauver les Girondins, après avoir été leur antagoniste le plus acharné.
Danton n’oubliera jamais son pays natal. Il s’y installera
par l’acquisition d’une élégante gentilhommière entoure d’un beau parc, où il
aimait à venir se reposer et se replonger dans ses racines. Cette maison a été
détruite lors de la guerre de 1940, mais les dépendances et le parc subsistent,
faisant l’attention de la municipalité.
La ville d’Arcis-sur-Aube, fière de lui avoir donné naissance, lui élève par souscription en 1882, une statue sur la grande place. L’œuvre de Longepied fut érigée en 1888 sur la place de la République et perpétue le souvenir du célèbre conventionnel.
Le 12 mai 1883, le conseil municipal de Troyes donne le nom de Danton au boulevard qui aboutit à l'Avenue Chomedey de Maisonneuve.
Bar-sur-Aube
Le destin révolutionnaire de Bar-sur-Aube est banal,
représentatif de ce que fut la Révolution dans bien des communes françaises,
une période de modifications en profondeur des rapports sociaux et des
mentalités, sans que des événements spectaculaires s’y soient déroulés.
A la fin de l’Ancien Régime, la ville compte de 3 00 à 3 500
habitants. Ce qui ne serait qu’un gros bourg dans la France méridionale devient
ici une ville car aucune agglomération équivalente n’existe dans un rayon de 50
kilomètres. C’est un centre administratif, politique et commercial. Chef-lieu
d’élection, Bar-sur-Aube tend à devenir au point de vue judiciaire baillage
secondaire de Chaumont. Au niveau religieux, Bar dépendait de l’évêché de
Langres et, après 1790, de celui de Troyes. Rattachée au département de l’Aube,
elle devient le second pôle urbain du sud-est de ce département et faute de
concurrence crédible, se voit attribuer un district. Bar-sur-Aube conserve
ainsi sa stature administrative, voit son rôle politique enforcé et est
désormais dotée d’un tribunal. La décentralisation menée par l’Assemblée
Nationale n’aura pas été, ici, un vain mot.
La composition sociale des élites d’Ancien Régime reflète
l’activité de la ville : une aristocratie peu présente, mais des avocats
au Parlement des notaires, peu d’entrepreneurs. En février 1789, ces
personnages accaparent la rédaction du cahier de doléances, malheureusement
disparu aujourd’hui. Bar-sur-Aube ne connaîtra pas la Révolution municipale de
l’été 89 ; les mêmes hommes dirigent la ville, puis le district de 1787 à
1793. La période de gouvernement montagnard entraine une démocratisation des
dirigeants locaux : des artisans, des commerçants, quelques agriculteurs
arrivent aux fonctions importantes. Le renouvellement sera plus complet après
la réaction “thermidorienne”. Se mettent alors en place les hommes qui
deviendront les cadres de l’administration impériale. Sous le Consulat,
Bar-sur-Aube deviendra la sous-préfecture que nous connaissons.
Au point de vue économique, Bar est au cœur d’une région de
vignobles et vit largement du commerce du vin. Le droit de gourmettage*
supprimé par la Révolution, en est le signe certain. La région, peu productrice
en céréales, n’assurera jamais son autosuffisance alimentaire et connaîtra les
difficultés des réquisitions et les troubles frumentaires. Dans l’ensemble les
administrateurs concilieront les nécessités de la défense nationale et les
exigences locales, quitte à envoyer les gendarmes pour protéger les convois de
blé.
La population paysanne, très présente dans Bar-sur-Aube et
traversée de conflits internes est active au début de la Révolution :
participation massive aux votes des premières assemblées sous la Convention
montagnarde. La réaction thermidorienne assure la reprise en main par une
bourgeoisie conquérante et provoque éviction et désintérêt. Le consulat
ramènera cultivateurs et laboureurs politisés aux fonctions très subalternes
d’administrateurs de village. On notera également que la satisfaction des
agriculteurs assez fortunés et indépendants, enfin véritablement propriétaires
de leurs biens, contribue à calmer les campagnes. Les premiers biens nationaux
profiteront surtout à la bourgeoisie d’Ancien Régime. La seconde vague des
ventes attirera les petits paysans. Dans le district de Bar-sur-Aube, le
partage des biens communaux s’imposera, au détriment des membres les plus
modestes de la communauté villageoise. La divergence des intérêts des paysans
explique la faiblesse de leur rôle dans la seconde partie de la Révolution.
Trois évènements structurent les mentalités et le champ
politique pour les deux siècles à venir : la Grande Peur, la fuite du toi
et la proclamation de la République, la déchristianisation.
La Grande Peur, rumeur qui se transforme en révolte paysanne
contre les symboles de la féodalité, traverse Bar en juillet 89 et l’inquiétude
persiste jusqu’à la fin d’août. Mais, aux alentours immédiats, les châteaux ne
flambent pas comme dans certaines régions françaises. Le contentieux entre
seigneurs – nobles et roturiers – et paysans, n’a pas trop d’ampleur car le prélèvement
des différents droits n’atteint pas des proportions insupportables. En ville
même, les quartiers populaires et les marchés sont zone d’effervescence. La
paysannerie locale a fait le premier pas vers la prise de conscience politique.
On se mobilise encore lors de la fuite du Roi. L’évènement
est vécu comme un traumatisme et les rumeurs circulent à nouveau. On ne craint
plus les rassemblements de brisants, mais ceux d’aristocrates. On reçoit plus
tôt qu’ailleurs, les messages venus de Varennes et la ville expédie des
messagers un peu partout. L’agitation ne dure que quatre jours, le temps de
collecter et vérifier les informations reçues, de démentir les rumeurs et
d’accepter la culpabilité du Roi. Face à une Contre-Révolution révélée, la
population reste relativement calme.
En revanche, la déchristianisation ne fera pas recette.
Certes, la Constitution Civile du clergé a semé la discorde à Bar et un parti
“messier” s’oppose aux catholiques de gauche. Les incidents sont rares et, à
vrai dire, les autorités locales penchent nettement du côté des conservateurs,
au point qu’elles sont sévèrement rappelées à l’ordre en 1792, par les
représentants en mission, Turreau et Garnier. En 1793-94, la mission de
Rousselin échoue à Troyes et ne produit gère d’effet à Bar. Manifestement, la
population paysanne ne suit pas le mouvement et les Sociétés populaires se
révèlent inefficaces. Cependant, parmi les prêtres du district qui abdiquent,
volontairement ou non, 60% ne reprendront pas de fonctions ultérieurement. A cette
époque, le Directoire du district de Bar, s’opposant à la municipalité, résiste
à l’application des lois antireligieuses, et la population participe peu aux
fêtes civiques et au nouveau culte. Remarquons que le département de l’Aube
infirme le modèle national de la déchristianisation manqué (quoiqu’en aient
écrit les historiens ultra-mondains et peu amateurs de statistiques). L’Aube
actuelle est un département de faible pratique religieuse, mais le phénomène ne
trouve pas son explication dans la période révolutionnaire.
La Révolution à Bar-sur-Aube aura véritablement bouleversé
les rapports sociaux traditionnels et ouvert la voie à une économie libérale.
Les anciennes élites intellectuelles ont pris le pouvoir, se transformant en
élite dirigeante et financière. La part la plus dynamique de la paysannerie a
obtenu son indépendance. Ce qui paraissait intangible dans tous les esprits de
1789 (royauté et religion) a été atteint et malgré la reprise en main
napoléonienne, puis monarchique, la ville suivra au XIXe siècle, l’évolution
générale vers le républicanisme et l’indifférence religieuse.
*Le gourmettage
(ou gourmetage, gourmettage seigneurial) était un droit féodal perçu sur le
vin.
Plus précisément : C’était un droit de contrôle et de
dégustation obligatoire exercé par l’autorité locale (seigneur, prévôt,
officiers municipaux selon les régions).
Il permettait à ces autorités de goûter les vins mis en
vente pour vérifier leur qualité… mais surtout de prélever une taxe sur chaque
tonneau ou chaque lot de vin entrant ou sortant de la ville.
Autrement dit : un impôt sur le commerce du vin, déguisé en
contrôle de qualité.
BAR-sur-SEINE
Bar-sur-Seine, printemps 1789, au sortir de l’hiver qui
avait été particulièrement rude !
« Le Comté de
Bar-sur-Seine rassemblait 25 bourgs et villages situés aux confins de la
Généralité de Paris, de la Province de Champagne et de celle de la Bourgogne.
En ce “pays de montagnes rempli de vignes”, les prés et les emblavures
occupaient une superficie très réduite ; le comté d’après les états de la
subdélégation, parvenait à peine à assurer la subsistance de sa population pour
deux mois.
Comme dans tous les
pays de vignoble, la population y était dense : 63 habitants au km².
Parallèlement, on relève une forte densité seigneuriale : 23 hauts
seigneurs laïcs ou ecclésiastiques pour les 25 bourgs et villages…
Le vignoble était un
vignoble de masse, comportant quelques petits crus… La production, comme la
commercialisation des vins étaient très diversifiées et socialement
différenciées : plus on s’élevait dans l’échelle sociale, plus les cépages
étaient fins, meilleurs les vins, et mieux ils supportaient les frais d’une
longue expédition. La hiérarchie des appellations s’établissait ainsi. En tête,
les vins « bourgeois » et les vins « bons vignerons »,
produits à partir de cépages de pinot et vinifiés en rouge, blanc, rosé ou en
vin gris, l’ancêtre du champagne. Les vins « petit vigneron » et
« verdillon » étaient obtenus à partir de cépages plus communs, gamet
ou gouais noir, plus résistants à la gelée, qui donnaient des vins épais et
colorés qui vieillissaient assez mal…
Les vignerons formaient la majeure partie de la population : entre 50 et
80% des habitants taillables étaient déclarés vignerons, « vignerons-propriétaires »,
« vignerons pour autrui », ou « manouvriers ». Ils étaient,
pour la plupart, propriétaires parcellaires… par contre la bourgeoisie locale…
possédait un quart des vignes, part qui la situait loin devant les privilégiés.
Composée de propriétaires fonciers, de membres des professions libérales, gens
de justice notamment et de marchands, la bourgeoisie occupait donc dans
l’économie du vignoble une position dominante ». (1)
Quant à Bar-sur-Seine, elle n’est plus la ville dont
Froissard disait :
« Que la
grand’ville de Bar sur Seine a fait trembler Troies en Champagne »
« Encore entourée
de fortifications, « elle est située dans une plaine au couchant, au pied
d’une montagne fort élevée, où était autrefois une forteresse et au levant les
murs sont arrosés par la Seine ».
(1) Au Nord elle est limitée par la Porte de Troyes (au
niveau des allées de la porte de Troyes) et au Sud par la Porte de Châtillon
(Châtillon-sur-Seine). La plupart des maisons sont construites en bois et
torchis, malgré les risques d’incendies. La construction de l’Hôtel de ville
vient de se terminer. De nombreux puits alimentent la ville en eau. Les maisons
ne sont pas numérotées mais certaines portent des enseignes. C’est notamment le
cas des hôtels de voyageurs et des boutiques des maîtres couteliers.
Cette petite ville compte environ 400 feux, soit 2 298
habitants parmi lesquels 734 jeunes de moins de 15 ans et 179 personnes âgées
de plus de 60 ans (d’après le dénombrement du Duché de Bourgogne en 1790).
Les activités sont multiples si l’on en juge par les
professions des quelque 508 contribuables figurant sur les rôles de tailles de
1787 : 6 avocats, 2 notaires, 4 procureurs, 5 huissiers royaux, 4
chirurgiens, 13 bourgeois, 27 marchands, 11 laboureurs et voituriers, 6 tanneurs
et chamoiseurs, 27 tisserands, 17 couteliers, 21 cordonniers, 5 jardiniers, 11
boulangers et pâtissiers, 6 tailleurs de pierre et maçons, 10 charpentiers et
charrons, 10 maréchaux et serruriers, 12 menuisiers et tourneurs, 6 selliers et
bourreliers, 9 aubergistes et cabaretiers, 21 tonneliers, 7 tailleurs d’habits,
6 perruquiers, 17 couvreurs, 2 chapeliers, 1 meunier, 2 huiliers, 7 vignerons
propriétaires, 53 vignerons pour eux et autrui, 26 manouvriers, 43 femmes
veuves, 28 femmes célibataires, 4 sergents de ville, 1 tambour. Quelle
animation dans les rues et ruelles pavées et étroites ! On s’active, le
labeur est rude, la vie chère – le prix du pain a augmenté – les impôts très
lourds… trop lourds !
C’est donc dans la fièvre et dans l’espoir que l’on va
rédiger les Cahiers de Doléances et désigner les députés aux États-Généraux.
Et puis c’est l’attente des nouvelles qui cheminent
lentement, apportées qu’elles sont par les colporteurs ou les voyageurs. Le
vent de la Révolution va souffler à Bar-sur-Seine !
BRIENNE
devient
BRIENNE-LE-CHÂTEAU
En 1788, l’arrondissement de Brienne comptait 31 paroisses
pour une population de 10 788 habitants. Le territoire est fertile et c’est
dans la petite ville de Brienne que s’élevait le château tout neuf du plus
puissant personnage de la région : Louis Marie Athanase de Loménie, Comte
de Brienne, frère de l’Archevêque de Toulouse, lieutenant général des armées du
Roi et gouverneur de Guyenne. Il allait être appelé au Ministère de la Guerre,
Le Comte s’était marié en 1757 à la fille d’un fermier général qui avait une
immense fortune.
L’opulence de ce grand seigneur allait lui permettre de
satisfaire son penchant pour la splendeur et la bienfaisance. Brienne, pendant
les années qui précédèrent la Révolution était transformé en un vaste chantier
dont les artisans et les bourgeois tirèrent un bon profit. Acquis aux idées
modernes, le comte était l’ami des philosophes. Grand homme d’affaires, il
n’était pas sans reproche et, en 1788, à l’Assemblée d’élection, les
procureurs-syndics lui avaient reproché d’employer les fonds des ateliers de
charité pour faire percer de « superbes
et inutiles avenues autour de son parc et de son château » alors que
c’était aux chemins vicinaux des Communes que ces fonds devaient être affectés.
Cependant voici, d’après une délibération de la municipalité
du 4 décembre, l’état du bourg :
“Depuis plus de 4 ans,
il règne des fièvres qui ont attaqué pour ainsi dire tous les habitants ;
il y en a qui durent depuis un an, d’autres qui ont continué pendant un an,
d’autres qui ont continué pendant plusieurs mois, qui ont ôté toutes ressources
à ceux qui ne vivent que de leur travail…
On pourrait peut-être
attribuer ces maladies au mauvais air qui répandent les exhalaisons :
1 des fossés que l’on
vide puisqu’on souffre que la gadoue soit répandue sur les terres qui
avoisinent le bourg
2 des animaux de
toutes espèces qui périssent et que l’on laisse impunément dans les rues ou à
peu de distance du bourg
3 du chanvre que l’on
laisse rouir dans les fosses ou fossés qui se trouvent soit dans le bourg, soit
aux environs et que l’on souffre qu’il soit étendu dans les rues pour le sécher
lorsqu’il sort de ces fosses infectées, ou même de la rivière quoique M. le
Président ait conformément à la lettre de MM. les Députés composant le Bureau
intermédiaire du 19 avril dernier, sollicité inutilement le zèle de M. le
Procureur fiscal à cet égard…
Si l’état sanitaire est mauvais, la situation économique est
aggravée par l’état des chemins :
Les communications
avec les villages sont assez ouvertes si ce n’est du côté d’Epagne et de
Blaincourt, où on ne peut arriver que par les voies des vignes ravinées par les
inondations du 19 juin 1786 et rendues impraticables…
Les vignes ne peuvent
être exploitées qu’au prix de frais considérables en raison du mauvais état des
chemins alors que le vin est le seul produit dont les habitants pourraient
tirer profit...
Le ravitaillement ne semble pas fameux :
Il y a deux marchés
par semaine :
Le dimanche pour les
légumes, œufs, beurre, fromages et fruits et souvent on n’y trouve pas les
provisions nécessaires parce que les aubergistes, cabaretiers et autres vont
au-devant des marchands et achètent leurs marchandises avant qu’ils soient
arrivés à la Halle.
Et le jeudi pour le
grain, mais il arrive souvent qu’il y en ait peu, et jamais assez pour
satisfaire les besoins du public.
1789
23 août
Transcription sur les registres des décrets de l’Assemblée Nationale relatifs à l’abolition de tous les privilèges.
2 novembre
Les biens du clergé sont mis à la disposition de la Nation
14 novembre
Adjudication du bail de gourmettage. Le droit de gourmettage
consiste seulement à « conduire les
marchands dans les caves des habitants de la paroisse et à charger à
l’exclusion de tous autres vins et eaux-de-vie vendus aux-dits marchands »
21 novembre
Publication à la porte de l’église des différents décrets
concernant la vaisselle et l’argenterie à porter et à monnayer pour le supplément
des tailles des privilèges. Il faut se faire inscrire sur une liste mais le 28
novembre « aucune personne n’a
demandé à y être inscrite ». Cette contribution patriotique ne semble
pas soulever l’enthousiasme.
24 décembre
« Il a été rendu
compte des bruits qui se répandaient dans le bourg que M. le comte de Brienne
résidant actuellement dans son château avait reçu des voitures d’armes à feu, y
avoir retiré différentes personnes suspectes et avoir fait des
approvisionnements considérables de vivres, qu’il y avait des troupes
étrangères cachées, que ces bruits avaient alarmé et inquiété différentes
villes et bourgs voisins au point que l’on annonçait que l’on devait venir en
force pour attaquer, brûler le château et même le bourg de Bienne ».
1790
Le comte fut réélu Maire quelques jours après la
perquisition. Cette même année commença la reconstruction de la tour de
l’église. L’ordre des Minimes est supprimé et l’école militaire fermée.
14 juillet
Le comte de Brienne, chef de la municipalité offre un
banquet de 150couverts pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la
Bastille.
1791
13 janvier
Le curé Geoffroy et ses vicaires refusent le serment
constitutionnel.
Juillet
Est instituée la Société des Amis de la Constitution dont
les réunions avaient lieu à l’Hôtel de ville, les lundi, jeudi et samedi à 5
heures du soir. Quelques temps après elle prit le nom de Société Populaire. On
s’y réunissait pour voter les motions, pour y commenter les événements, pour y
faire la lecture des journaux de Paris. De temps en temps, les membres du club
organisaient des banquets fraternels où l’on buvait à la Nation et au triomphe
de la Liberté. L’ex-comte de Brienne y assistait.
2 octobre
« Le Conseil Général de la Commune s’étant assemblé
s’est transporté en corps à l’église à l’effet d’y entendre les vêpres pour
après assister à la lecture de la Constitution Française acceptée par le Roi.
Les vêpres terminées, MM. les officiers municipaux ont fait à haute et
intelligible voix lecture de la Constitution Française après laquelle M.
Louis-Marie-Athanase de Loménie, Maire de Brienne a fait un discours rempli de
patriotisme et ensuite il a chanté un Te Deum ».
1792
31 janvier
Janny, député de l’Assemblée Nationale, syndic de la Commune
écrivait à un de ses amis : « Nous avons eu à Brienne du mouvement
par rapport à du grain qu’on a arrêté. On ne veut point de seigle… Les impôts
produisent aussi du mouvement car sur 1 franc de revenu on fait payer 12 sols 9
deniers ; je ne sais ce qui arrivera mais je crains bien l’effet de tous
ces mouvements. Il est temps que l’on s’entende et que la paix se rétablisse.
Toutes les denrées augmentent considérablement. Il n’y aura bientôt plus moyen
de vivre ».
11 février
Janny écrivait : « Nous sommes tranquilles depuis
qu’on a arrêté le grain et que la municipalité l’a fait vendre à 1 franc 2 sols
au-dessous du prix courant ».
Ces lignes résument bien la situation dominée par les
problèmes économiques.
Octobre
Il est fait injonction aux boulangers de faire du pain. La
municipalité va siéger en permanence à l’Hôtel de ville.
1793
Des ordres parviennent à Brienne pour le resserrement de la
surveillance des gens pouvant être suspectés de froideur à l’égard du
gouvernement révolutionnaire. La société Populaire tient alors ses séances à
l’église. On peut encore lire au-dessus du portail « Société
Populaire ». Le comité de surveillance s’installe dans la sacristie.
5 mai
Il a été dit qu’il était nécessaire que l’on fît faire des
piques pour armer les citoyens de la commune qui n’avaient point de fusils.
2 juin
Les membres du Comité de Sûreté dénoncent le citoyen
Jean-Baptiste Blanchot, architecte hydraulique au service du citoyen Loménie
« de dire que ce que faisait la Convention Nationale n’était pas propre à
essuyer son derrière ». Après délibération, Blanchot est censuré avec
injonction d’être, à l’avenir, plus circonspect.
4 août
On élève un autel à la Patrie sur la place de la réunion
(ancien champ de foire) et sur lequel sera gravée la Déclaration des Droits
avec l’inscription : « Le Citoyen naît, vit et meurt pour la
Patrie ».
2 octobre
On arrête une voiture de grain et on vend ces grains.
20 octobre
La municipalité, le Comité Populaire, le Comité de
Surveillance, se réunissent devant l’autel de la Patrie pour une grande fête
civique qui a pour but, non seulement de fraterniser et de renouveler le
serment de fidélité à la République une et indivisible, mais aussi et surtout
de déclarer que la commune ne connaissait aucun citoyen suspect en sein. Elle
recommandait au Comité de Surveillance de surveiller avec le même zèle et la
même exactitude tous les citoyens.
Il est vraisemblable – plusieurs auteurs le pensent – que ce
discours ait été fait pour rassurer et éviter l’ingérence du district et du
département afin de protéger le citoyen Loménie.
Ce dernier est inquiet, en novembre Danton qui était venu se
reposer un peu à Arcis-sur-Aube vient rendre visite au comte de Brienne. Il lui
témoigne la plus grande estime et l’assure de son appui en toutes
circonstances. Rencontrant quelques jours plus tard l’intendant du château, il
lui dit : « Comment se porte le brave Loménie ? » « Il
se porte bien au physique mais il n’en est pas de même pour le moral »
répondit l’intendant. Danton dit alors « Fais en sorte de le rassurer et
dis-lui que tant que j’existerai on ne portera aucune atteinte ni à sa liberté
ni à sa vie ».
Ce même mois, le frère du comte, l’ex-cardinal de Loménie,
évêque constitutionnel de l’Yonne, était mis en état d’arrestation. Il restera
trois mois à la prison d’Auxerre, puis, reconduit chez lui à Sens où vient
l’ordre de le transférer à Paris et d’arrêter les autres membres de sa famille.
Pour son malheur, le comte, inquiet de la santé de son frère, était allé le
voir et fut arrêté avec ses trois fils adoptifs. Ces trois derniers furent
conduits directement à Paris alors que le comte est conduit sous escorte à
Brienne.
Le comte reste quelques temps au château où la surveillance
se relâche. Ses amis lui conseillent de fuir à l’étranger mais, confiant, il
s’y refuse.
Les habitants de Brienne et ceux des 32 communes voisines
envoient une délégation à Paris pour réclamer sa liberté. Une pétition est
remise à Danton qui alla trouver Robespierre. Danton devait être exécuté le 5
avril 1794. Quelques jours plus tard, l’ordre fut donné d’amener le comte à
Paris…
1794
Janvier
L’École militaire est transformée en ateliers après avoir
été pendant quelques mois convertie en prison. Le Comité du Salut Public, le 20
ventôse de l’An II, ordonne l’approvisionnement pour 1 500 ouvriers, 100
charretiers et 400 chevaux. Six jours après, on réquisitionne dans les forêts
du pays le bois nécessaire à la construction de 3 000 voitures et caissons.
7 ventôse An II
Le Conseil Général de la commune considérant que le citoyen
Loménie avait été constamment attaché à la Révolution, qu’il avait, dans toutes
les circonstances, donné des preuves manifestes du plus pur civisme et
patriotisme, aucun motif ne paraît s’opposer à ce qu’il lui fut délivré un
certificat de civisme.
12 ventôse An II
Le citoyen Loménie mis en état d’arrestation présente un
mémoire détaillé de la conduite qu’il avait tenu depuis le 1er mai
1789. Les membres du conseil attestent que tous les faits contenus dans le
mémoire sont conformes à la vérité.
19 avril 1794
A Brienne on espère le retour du comte et de ses fils et on
célèbre la fête des “Martyrs de la Liberté”. La comtesse et ses brus sont
invitées. Elles ne peuvent refuser et arborent la cocarde tricolore pour
assister à la procession des bustes de Marat et des conducteurs de la
Révolution. La procession était conduite par l’officier municipal, un épicier
de Brienne. Après la prestation solennelle du serment de fidélité à la Liberté,
un banquet clôtura les cérémonies. Le chœur de l’église avait été transformé en
salle à manger, le vin coulait à flots. Ils portèrent des toasts à Robespierre
auquel ils associèrent le nom de Loménie.
23 Floréal An II (10
mai 94)
Le comte et quatre membres de sa famille étaient décapités. Cet épisode tragique n’avait pas été voulu
par les Briennois.
En 1794 et 1795, la vie continue, vie dure aggravée par les
réquisitions de l’armée. Il y avait pénurie de tout, des chandelles comme du
cuir. On pourrait à travers les délibérations des assemblées communales, citer
encore de nombreuses anecdotes intéressantes mais, l’essentiel a été de montrer
comment à Brienne comme dans toute la France, les habitants qui n’étaient que
des sujets sont devenus progressivement des citoyens. Cette mutation n’était
pas évidente, elle fut progressive et incomplète car si chaque citoyen est
devenu livre, le pauvre est resté pauvre…
CHAOURCE
Il faisait froid en ce mercredi 11 mars, l’hiver avait été d’une rigueur exceptionnelle, atteignant des températures durables de -20° et n’en finissait pas de mourir. Pourtant les habitants s’étaient rassemblés nombreux en l’Auditoire du bailliage et baronnie de Chaource, à l’appel du brave curé Jobard qui veillait sur ses ouailles avec bonté et sollicitude, aidé par son dévoué vicaire, l’abbé Martinot. Le prêtre, au prône du dimanche précédent avait donné lecture des lettres royales et de l’ordonnance du grand bailli de Troyes, relatives à la réunion des Etats-Généraux. Mais à huit heures, le sol était couvert de neige et la froide bise d’Est pénétrait dans l’auditoire en mauvais état et ouvert de toutes parts. Considérant que la rédaction des cahiers de remontrances devait exiger un travail de plusieurs heures, les habitants avaient demandé de se transporter dans un endroit plus commode. Les autorités locales représentées par Edme Le Cors, avocat en Parlement, bailli de Chaource, Président de l’Assemblée, Charles Poinsot, greffier, Jacques-Edme Regnault de Beaucaron, avocat en parlement, procureur fiscal, avait aussitôt acquiescé et l’annonce avait été faite immédiatement au son du tambour aux carrefours accoutumés, de se rendre dans une salle basse de l’hôpital.
Il y avait là tous les bourgeois de la ville : hommes
de loi, médecins, marchands… dont beaucoup faisaient partie du corps municipal.
Les artisans y étaient largement représentés, les laboureurs n’avaient pas
hésité à se déplacer de leurs fermes isolées, pour défendre leurs intérêts. Ils
étaient là, quelque 500, qui se pressaient dans une salle exigüe, conscients
que l’enjeu était capital. Maître Poinsot lisait les premières propositions
déjà élaborées par l’assemblé municipale. Le public, attentif, écoutait. Puis,
la tension montait brusquement pour une discussion animée, apaisée parfois par
les conseils de Regnault de Beaucaron qui avait troqué sa plume de fin poète
déjà renommé, pour celle de jurisconsulte éclairé.
On parlait beaucoup, on écrivait de même : sur le vote
par tête des députés aux Etats-Généraux, de la nécessité d’une Constitution qui
assure les droits du trône et du peuple, de la répartition équitable des impôts
entre tous les citoyens, de la suppression des aides, de la réforme de la
gabelle, du rachat des droits seigneuriaux, de la liberté de la presse, de la
réforme du code criminel, du développement de l’instruction publique dans les
campagnes… On en profita pour demander que les impôts sur les corvées soient
employés à la construction de la route Troyes-Tonnerre par Chaource, cette
requête ayant fait auparavant l’objet d’un dossier adressé au Roi et signé
conjointement par les différents seigneurs des lieux, par le clergé local et
par les représentants des 14 villages traversés.
Cent trois personnes signèrent le procès-verbal qui devait
être transmis par les soins de quatre délégués à l’Assemblée du baillage de
Troyes.
Le 6 avril, Le Cors, premier échevin de la ville, de retour
de l’Assemblée du baillage, annonçait que Nicolas Parent, natif de Chaource où
il résidait en son domaine de la Cordelière, avait été désigné pour siéger
comme député suppléant du Tiers-État aux États-Généraux. Connu pour sa sagesse
et sa modération, Nicolas Parent faisait partie d’une lignée de juriste établie
à Chaource depuis le XVIe siècle et occupait la charge d’avocat du roi à
Troyes. Il ignorait alors que cette ascension dans le monde politique devait se
terminer cinq ans plus tard sous le couperet de la guillotine.
En juillet 1789, on apprenait par le messager royal qui
assurait le service régulier Troyes-Chaource, que Jean Parisot dit « St
Jean », avait été condamné par la Cour du Parlement de Paris à être roué
vif sur la place de Chaource. Emporté par la colère et ne pouvant faire face
aux impositions réclamées par le fisc, il avait assassiné, un soir d’avril
1788, dans une ruelle de Chaource, un receveur des aides trop zélé. On plaignit
ce pauvre St Jean en espérant que le Roi ferait grâce.
La nouvelle de la prise de la Bastille était parvenue dans
la province. Dans les quatre cabarets de la ville, sur la place du marché, des
groupes commentaient l’événement. On redoutait et on espérait à la fois,
pressentant que des moments difficiles étaient à craindre.
Le 26 juillet, des bruits insidieux se propageaient :
des brigands venant de la capitale, se répandaient dans les campagnes, pillant
et brûlant tout sur leur passage.
Les autorités ordonnèrent des mesures de sécurité. Des
cavaliers partirent aux renseignements, les miliciens montèrent la garde jour
et nuit, même les paysans s’armèrent et patrouillèrent dans les environs. Mais,
les brigands restant toujours invisibles, la rumeur cessa d’elle-même.
Quoiqu’il n’y eût pas d’hostilité profonde entre les
différentes classes sociales, Chaource apprit avec satisfaction que les
privilèges avaient été abolis dans la nuit du 4 août. Cette décision touchait
les deux possesseurs de la baronnie :
-Marie-Claude Alexandre de Pons, marquis de Praslin,
représentant de la famille de Praslin qui avait acheté la baronnie en 1601 à
Henriette de Clèves, duchesse de Nevers.
-L’abbé de Montiéramey, Charles Joseph Marie Rafaelis de
Saint Sauveur, évêque de Tulles, qui la tenait en vertu d’un don en faveur de
l’abbaye, effectué entre 879 et 889 par Robert, Comte de Champagne.
Il y eut toutefois quelques irréductibles aux réformes,
témoin cette information parue dans l’Observateur du 5 septembre 1789 :
« EMPRISONNEMENT
D’UN GENTILHOMME CHAMPENOIS qui excitait ses concitoyens à piller la maison d’un commandant
de la Milice Bourgeoise.
Dans la petite ville de Chaource en Champagne, M. Bxx
gentilhomme et Chevalier de St Louis, se distinguait depuis longtemps par ses
opinions antipatriotiques. Il fit dernièrement un voyage à Paris. A son retour,
il a tenu des propos tendant à semer la division. Il disait qu’il connaissait
beaucoup d’accapareurs et il nommait ou désignait quelques citoyens. Il disait
que le pain serait bientôt à 87 sous la livre et le blé à 12 francs le
boisseau. Il exhortait à ne plus payer de subsides, etc… Des citoyens se sont
assemblés extraordinairement. Les officiers de la Milice Bourgeoise ayant
demandé dans l’assemblée si les auteurs des bruits sur les accaparements
étaient connus, M. Bxx se leva répondit que les bruits étaient fondés et refusa
de donner des preuves ou seulement des indices. Les citoyens lui reprochèrent
cette conduite malhonnête. M. Bxx entra en fureur et osa frapper le juge. Le
fils de M. Bxx, citoyen estimable, poussé par l’amour filial, fend la presse et
s’efforce d’emmener son père. Celui-ci arrache l’épée de son fils et veut lui
plonger dans le sein et a le bonheur de porter le coup à faux. L’assemblé se
sépare. M. Bxx reste avec un petit nombre de citoyens et leur dit « Allons
mes amis, que craignez-vous, il n’y a plus de loi, on peut se faire justice
soi-même. Courez chez le commandant de la Milice, c’est un accapareur. Pillez,
saccagez tout chez lui, vous pouvez le faire impunément ». Des
détachements de la Milice virent dissiper l’auditoire de M. Bxx et se saisirent
de sa personne. Le 31 août, il a été conduit garroter dans les prisons de
Troyes ».
L’évènement a peut-être été exploité par la presse
parisienne. Néanmoins, Barbuat de Maison Rouge que l’on identifie sans peine,
avait eu maintes fois des démêlés avec les représentants de la justice et ne
jouissait pas de l’estime des habitants. Son incarcération fut de courte durée
car on le signale de nouveau à Chaource en 1790.
L’année 1789 se terminait ; le 14 décembre fut votée la
loi qui organisait les communes et leur conseil. Le premier Maire élu de
Chaource fut donc Edmée Regnault, médecin, âgé de 61 ans, assisté de J.B.
Claude Berthelin, procureur de la Commune.
MARIGNY LE CHATEL
Bien qu’ayant connu une certaine prospérité et une certaine
puissance, puisque chef-lieu de Baronnie jusque vers le XVe siècle, époque où
sa forteresse fut détruite, Marigny compte encore en 1788, 114 feux (572
habitants).
La population est répartie n laboureurs et manouvriers, mais
l’introduction vers 1780 de filatures de coton a changé quelque peut l’aspect
général de la vie du village. On trouve en même temps que des manufactures de
coton, des métiers à faire la toile et deux métiers à bas. Aussi, la
main-d’œuvre manque au moment des travaux agricoles puisque les enfants – même
en dessous de 12 ans – sont employés aux filatures. Il arrive que le grain
pourrisse dans les champs. Ce n’est pas le cas en 1788 puisque de gros orages
de grêle ont en partie détruit les récoltes.
Dans la paroisse on trouve un établissement genre “Hôtel
Dieu”, avec deux sœurs de la Congrégation de Nevers. L’une s’occupe de
l’hôpital et des soins des pauvres, l’autre de l’école des filles. Un
instituteur laïque, pour les garçons, est nommé par un conseil de notables, de
1780 à 1788. Il s’agit d’un certain Jean-Jacques Renvoyé, personnage assez
cultivé pour son époque.
Le seigneur de Marigny est Jean-Nicolas de Bollogne (ou de
Boullogne), comte de Nogent-sur-Seine, intendant des Finances. Son fils,
Paul-Esprit-Charles de Bollogne héritera du château vers 1786 mais émigrera à
la Révolution.
A Marigny la plupart des corps de métiers sont représentés
et les rues pavées facilitent la circulation. Les habitants sont assez à leur
aise ; il y a peu de pauvres, sauf dans les années stériles.
L’administration par contre est très complexe et les impôts
qui en découlent très lourds. En effet, Marigny dépend de l’Intendance de
Châlons (sur Marne (aujourd’hui en Champagne)), de l’Election de Troyes, du
grenier à sel de Villemaur (sur Vanne), du Parlement de Paris, du Diocèse de
Troyes, du Doyenné de Marigny (33 paroisses), du Gouvernement de Champagne et,
avant tout, du Baillage de Sens. L’abbesse du Paraclet reçoit, de plus, la
totalité des grosses dîmes dûes au Clergé.
On peut penser qu’en tête du Cahier des Doléances –
malheureusement disparu – rédigé au nom de la population par Jean-Baptiste
Villain, greffier et René-Joachim Meignan, chirurgien, devaient figurer les
revendications à propos de l’administration et des impôts.
Signalons que parmi les 495 députés du Baillage de Sens, René-Joachim
Meignan fut choisi pour participer à la Commission des vingt membres qui
rédigea le Cahier de Doléances du Tiers-État du bailliage de Sens à partir du
13 mars 1789. Fait remarquable puisque trois Aubois seulement furent désignés.
On a retrouvé, dans les Cahiers de Doléances du canton,
certains articles identiques ; on peut imaginer qu’ils étaient aussi
écrits dans celui de Marigny :
« … respecter les lois fondamentales de la monarchie
… que tous les privilèges cessent puisque nous n’avons qu’un
seul Roy, n’ayons qu’une seule Loi, ne faisons qu’un seul peuple
… que le Tiers-État soit relevé de l’état humiliant dans
lequel il a paru aux États de 1614 ».
MERY SUR SEINE
Quoique peu peuplé, Méry-sur-Seine comptait 280 feux (1 180 habitants), était un échevinage et le siège d’un baillage principal de Troyes (1). Le bailli était Claude Thomas Guerrapain, un enfant du pays. Son père était notaire royal et sa famille possédait une grande propriété dans le Quartier Bas. Il étudia le droit à Reims et fut reçu avocat à Paris. Il était âgé de 35 ans en 1789.
La ville était administrée par trois échevin, l’un d’eux
faisant fonction de maire. Les limites de la ville étaient constituées par les
anciens remparts dont le tracé fut repris plus tard par le canal, depuis le
Petit Mail jsuqu’à l’entrée du Bassin. Quant au Quartier Bas, il devait avoir à
peu près la même emprise qu’aujourd’hui. On imagine la densité de la population
sur un si faible espace. Les fossés de la ville avaient été vendus à des
particuliers, mais il subsistait çà et là, quelques pans de murailles.
La place publique, témoin de tant d’événements au cours des
siècles, occupait à peu près l’emplacement de la place Croala. C’est là que se
dressait la halle, très utile pour la tenue du marché aux grains ; il y
avait aussi un bâtiment servant d’auditoire royale et de prison. C’est dans cet
édifice qu’était la “chambre commune”. Il appartenait aux chanoines de
Vincennes qui étaient seigneurs de Méry, Châtres, Droupt St Marie, St Oulphe et
Mesgrigny.
« Nulle terre sans seigneur » proclamait-on !
Celui de Droupt St Basle était Etienne Paul Guillaume de Chavaudon, dit le
Chevalier de Ste Maure, ancien capitaine des dragons, issu d’une vieille
famille noble. Résidant dans son château construit dans les années 1580, il
était fort riche et ne paraît pas avoir toujours vécu en bonne intelligence
avec les habitants qui engagèrent contre lui un procès relatif aux usages (de
1767 à 1772). Il était propriétaire, en autre, des moulins de Beauregard, sur
la rivière du même nom, et du Moulinet, sur le ruisseau de Ruez, à Droupt Ste
Marie, ainsi que de l’étang de Mesgrigny.
Claude Godard d’Aucour, par ailleurs Fermier Général, était
seigneur de Plancy, Étrelles et St Just. Il était considéré comme un libéral.
La comtesse Amélie d’Hautefort, d’origine allemande, résidait avec sa mère dans
son château de Villacerf. Elle était Seigneur de cette paroisse, ainsi que de
Chauchigny et de Fontaine-lès-Grès. Elle possédait de nombreuses terres dans
les environs, ainsi que le moulin de St Mesmin. Tous ces bien avaient été
obtenus par une donation de l’électeur Charles Albert de Bavière et faisaient
partie de la dot de sa mère. Un noble, lui aussi très riche, Claude Morel de
Villiers, résidait à Mesgrigny où il possédait un vaste bâtiment situé près de
l’église et beaucoup de terre. Il n’était cependant pas seigneur du lieu.
Qu’en était-il des droits féodaux ? il semble que de
nombreux étaient en désuétude. Ainsi, Godard d’Aucour écrit aux habitants de
Plancy au début de la Révolution : « En achetant cette terre, j’ai
acquis et payé les droits qui la décorait, au nombre d’une cinquantaine d’après
les anciens titres. J’en ai si peu abusé que vous ne les connaissez même
pas ». D’après cette lettre, il ne devait guère subsister que les corvées.
Quant aux habitants du Bachot, ils étaient tenus d’entretenir le pont,
moyennant le droit de pâture. Il devait y avoir encore, çà et là, des terres
dites “censives” sur lesquelles les signeurs prélevaient une part de la récolte
(2).
A Méry, les chanoines de Vincennes louaient le droit de
pêche sur des portions de rivière à des pêcheurs professionnels au nombre de
sept. Madame d’Hautefort avait à son service un garde des chasses, pêches et
bois de la seigneurie de St Mesmin. Elle louait aussi la pêche sur le Melda à
Villacerf. En revanche, les habitants de Vallant avaient obtenu du bailli de
Sens, dès 1666, le droit de pêche “dans la Seine et autres ruisseaux”.
Les habitants de Chauchigny dénoncent dans leur cahier de
doléances, la noblesse qui « abusant de son autorité et de ses
prérogatives, plonge les pauvres particuliers de la campagne dans la plus
grande misère et consternation par différentes voies illégales ». Ainsi,
les nobles « entretiennent des quantités considérables de lapins dans des
remises ou garennes et ces rongeurs détruisent les récoltes en grain et
broutent les vignes en hiver ». Une plainte identique est formulée à
Savières. En outre « ils font revivre des servitudes de cens, rentes et
autres, anéanties depuis 200 ans et solennellement proscrites ».
Méry possédait deux églises : l’église paroissiale et
celle du Prieuré St Robert. Cette dernière était entourée d’un cimetière. Le
Prieuré dépendait de l’abbaye de Molesme. Il lui était attaché deux chapelles,
l’une sous l’invocation de St Louis et l’autre de St Éloi. Il y avait donc deux
chapelains qui percevaient les revenus des fondations. Pierre Blampignon curé
de St Lyé était titulaire de la chapelle St Éloi qui lui procurait un revenu de
135 livres, moyennant un service avec vêpres le jour de la fête de St Éloi. Le
Prieuré possédait à Méry 72 arpents de terre et 14 arpents de prés. Il n’y
avait plus de moine et le Prieur “commanditaire” qui percevait des sommes
importantes, ne résidait pas à Méry. La situation du Prieuré St Georges (paroisse
de Vallant St Georges) était la même. Il y avait une chapelle, une maison,
ancienne demeure des moines, devenue une ferme avec de vastes dépendances, 117
arpents de terres et de prés. En plus de la location de tous ces biens, le
Prieur était gros décimateur. Il est vrai qu’en contre-partie, il devait
entretenir divers bâtiments, notamment l’église de Droupt Ste Marie. Il
résidait à Paris.
La dîme rapportait beaucoup plus aux Prieurs qu’aux curés et
ceux-ci s’en plaignaient. Christophe Le Choiselat, curé de St Oulph, écrit en 1781
que les gros décimateurs notamment les religieux de Molesme, accaparent la plus
grosse partie des revenus. Il fait remarquer « qu’ils n’ont jamais donné
un liard aux pauvres de la paroisse ». les curés percevaient surtout les
dîmes novales, sur les terres récemment défrichées et les menues et vertes
dîmes, sur les jardins. Leurs ressources étaient modestes et certains menaient
la vie de paysans. Ainsi, Antoine Bonfils, curé de Droupt Ste Marie, élevait
quelques vaches. D’autres étaient congruistes (4), comme Pierre Gouverne, curé
de Chapelle-Vallon en 1788. La Commanderie du Temple était à la fois Seigneur
et Décimateur de la paroisse. « Il n’a pas les moyens de soulager les
pauvres, qui auraient pourtant bien besoin d’assistance, explique-t-il, et la
Commanderie, quoique très riche, ne fait rien pour eux ».
Il y avait à Méry trois ecclésiastiques : le curé
Antoine Munier, son vicaire Jean-Baptiste Souillard et le chapelain de
l’Hôtel-Dieu, Pierre Guillemot qui était tenu de dire des messes et d’enseigner
aux enfants les rudiments du latin.
Le clergé régulier n’était représenté que par deux chanoines
du chapitre de Plancy et deux religieuses de la Congrégation de la Charité de
Savières.
Les biens du clergé occupaient le tiers du finage. Ces
propriétés qui échappaient à la taille appartenaient au Chapitre de Vincennes,
à la chapelle de Vincennes, aux Chartreux de Troyes, au Chapitre de St Pierre
de Troyes, aux Dames d’Argentolles, à l’abbaye de Montier-la-Celle de St André,
au Prieuré St Robert, au curé de Méry, à la Fabrique de Méry et à la Fabrique
de St Jean de Troyes.
Si l’agriculture constituait une ressource importante, la
bonneterie s’était développée dans les villages environnants depuis 1750. On
dénombrait à Méry 24 laboureurs. La plus grosse exploitation était celle de
Louis Gay qui faisait valoir 97 arpents de terres labourables, 17 arpents de
prés, 6,5 arpents de bois (y compris les 8 arpents de terres et prés dont il
était propriétaire). 81 métiers de bonneterie occupaient 81 ouvriers et il y
avait 89 fileuses (Les cahiers de
doléances du baillage de Troyes).
Le développement de cette nouvelle activité était enlevé des
bras à l’agriculture et les laboureurs s’en plaignaient. A Vallant, ils
écrivent : « Les faiseurs de bas occupent tant de monde que les
laboureurs ne pourront plus faire leur moisson. Les gens disent qu’ils sont
plus tranquilles à leur coton que d’aller aux champs. » Dans le cahier de
doléances de Rhèges, on lit « il faut réduire au nombre proportionné à la
population les métiers et fabriques dans les campagnes, en obligeant les
fabricants à interrompre leur fabrique dans les temps des moissons. »
Nombre de villageois cherchaient à échapper aux durs travaux des champs. C’est
ce que fit Charles Marinot, fils d’un laboureur de Droupt St Basle, qui était
attaché comme domestique à la personne de Charles-Estienne de Chavaudon (fils
d’Etienne-Paul) et le suivit lors de son émigration.
La taille et le vingtième étaient de lourds impôts directs.
Le cahier de doléances de Châtres mentionne : « Le Roi sera très
humblement supplié de prendre en considération que les tailles et vingtièmes
sont des impôts d’autant plus onéreux qu’ils ne frappent que sur la classe la
plus indigente. » Les impôts indirects étaient encore plus impopulaires.
Pour la Gabelle, Méry dépendait du grenier à sel de Villacerf. La Champagne
étant pays de Grande Gabelle, chaque famille était forcée à acheter 7 livres de
sel à 14 sols la livre, alors qu’un manouvrier ne gagnait qu’une livre par
jour. Après la suppression de cet impôt, le sel ne se vendra plus que 2 sols la
livre ! Les cahiers de doléances de Droupt St Basle et Droupt Ste Marie
traduisent bien cet état de fait : « Il faut demander une grande
diminution dans le prix du sel qui est vraiment exorbitant » ainsi on
préviendra « les contre-bandes et le délit qui les accompagne, d’où
suivent la ruine et l’infamie des pauvres familles. »
Les aides étaient aussi un impôt très mal accepté, payé à la
fois par les producteurs de vin – il y avait des vignes dans la plupart des
villages – et par les cabaretiers et “détailleurs d’eau-de-vie”. Il donnait
lieu à de nombreuses vérifications opérées à toutes heures. D’après un était du
10 décembre 1790 (dernière année ou cet impôt fut perçu), faisant figurer les
paiements en retard dans le secteur de Méry, cette imposition apparait très
lourde. On apprend ainsi que Victor Legras, cabaretier à Ste Syre, devait payer
162 livres et, parmi les “détailleurs d’eau-de-vie” on relève le nom de Pierre
Croala de Méry qui avait un retard de 90 livres.
Lors de la création des districts, une lutte longue et
douteuse eut lieu entre Arcis et Méry pour le siège du chef-lieu. Méry expliqua
au Comité de Constitution :
-Qu’elle commandait le passage de la Seine au point où
commence la navigation. (Les ponts étaient rares et, en amont, le lit ensablé
ne permettait pas le passage des bateaux)
-Qu’elle était coupée de grandes routes qui facilitaient la
circulation des grains, des vins de la Montagne et des bois de charpente et de
chauffage de la Traconne.
-Qu’elle était environnée de riches paroisses de la vallée.
Mais, Méry était isolée l’hiver par les crues de la Seine et
de l’Aube. Châtres était souvent coupé de Méry et, plus tard encore, on signalait
que la prairie entre Étrelles et Granges était impraticable de 6 à 9 mois par
an. C’est surtout grâce à ces derniers points qu’Arcis put triompher.
1 – Le baillage secondaire de Méry comprenait 9
paroisses : Méry, Bessy, Droupt St Basles, Droupt Ste Marie, Maizières,
Mesgrigny, Pouan et St Oulph, alors que, curieusement Vallant appartenait au
baillage de Sens et Étrelles à celui de Sézanne
2 – En effet, Jean-Benoist Peytel, contrôleur des actes de
Méry, écrit en 1790 : « Je ne suis chargé d’aucun recouvrement des
cens et rentes. » ce qui laisse supposer que ces droits féodaux n’étaient
pas éteints.
3 – Une boutique à poissons payait 6 livres, un grand
couplage (bateaux attachés latéralement) 4 livres 10 sols, un petit couplage 3
livres, un passage de brelle (bois flottant) 3 livres.
4 – Un prêtre congruiste percevait la “portion congrue”,
somme fixée, versée par l’Ordre dont il dépendait, à l’exclusion de tout autre
revenu.
NOGENT-SUR-SEINE
A l’aube de la Révolution de 1789, la population nogentaise
présente un reflet assez fidèle de l’état d’esprit des Français à cette époque
charnière de notre histoire. La situation sociale n’y était pas brillante.
L’activité du port s’y était considérablement ralentie ; les mariniers,
les portefaix, les journaliers restaient, pour la plupart, inoccupés, le
travail manquait, le pain aussi ! La rareté des grains se faisait sentir
de façon alarmante. La disette menaçait, les prix augmentaient ! Les
représentants du département aux Etat-Généraux s’en émurent et envoyèrent des
subsides à la municipalité pour secourir les plus démunis ; quoi de plus
étonnant si la révolte grondait, habilement stimulée par des meneurs.
Pourtant, en 1789, tous les Nogentais fêtèrent joyeusement
ensemble la prise de la Bastille au cours d’un banquet mémorable sur la
promenade du canal Terray. Mais, la belle entente ne dura pas. Les passions
s’envenimèrent, le fanatisme déchaîna des violences : on s’en prit aux
nobles, aux riches et aux prêtres ! La lie de la population envahie
l’église Saint Laurent, brisa statues et mobilier, profana les vases sacrés,
souilla le maître-autel. Dans une
chapelle latérale, l’arbre de l’Apparition à Marie-Madeleine, au-dessus de
l’autel, fut sauvé de la destruction grâce à l’idée du notaire Lenoir qui le
fit coiffer d’un bonnet phrygien pour le transformer en arbre de la liberté.
Les capucins furent chassés du couvent qui devint le temple de la justice.
Le blé continuait d’être rare et cher… La population en
réclamait au propriétaire des Grands Moulins, à prix réduit ; comme il
refusait, elle faillit le lyncher ! L’émeute menaçait. L’intervention du
député Robin calma les esprits. Il fit distribuer le blé à un prix acceptable
et tout rentra dans l’ordre… pas pour longtemps !
Voici l’extraordinaire aventure vécue par Lazare Taupenot,
Maître des postes. Il profita sans doute de sa fonction pour se livrer au
commerce des grains et s’enrichit. Les Sans-Culottes l’apprirent, l’arrêtèrent,
le traînèrent à travers la ville en le frappant et l’insultant puis le
pendirent à un réverbère, près des ponts. Témoins de la scène, deux braves
Nogentais, une fois les agresseurs partis, coupèrent la corde et aidèrent le malheureux
Taupenot à s’échapper dans une barque. Le calme rétabli, le pendu dépendu
revint chez lui. Pour témoigner de sa reconnaissance envers la providence, il
fit ériger deux croix de fer, l’une sur le pont Saint Edme, l’autre au
carrefour de l’avenir St Roch.
Les Nogentais vécurent bien d’autres événements pendant
cette période. En 1792, ils assistèrent au passage du cortège triomphal qui
transféra le corps de Voltaire de Romilly-sur-Seine au Panthéon. Ils ramenèrent
au Paraclet, en procession solennelle, les restes d’Héloïse et Abélard qu’ils
inhumèrent dans le caveau d’une chapelle de l’église St Laurent où ils
resteront huis ans. Ils vécurent en 1793 le procès du vicomte Terray et de son
épouse, ceux de leur garde-chasse Roussat et de l’ancien maire de la
Motte-Tilly, Rolland, tous deux incarcérés dans la maison d’arrêt de leur
ville. L’année suivante, ils virent vendre dans les rues durant plusieurs
jours, le mobilier du château de la Motte-Tilly.
En 1793, la population avait adopté avec allégresse la nouvelle
Constitution que lui présenta le député Robin. La Convention l’en félicita.
Toujours en 1793, le même Robin présida à l’application du décret prescrivant
la fonte des cloches en vue de leur transformation en pièces d’artillerie. Il
ordonna la descente du cinq des cloches de l’église St Laurent qui furent
brisées et embarquées sur la Seine à destination de Paris.
Sous la Terreur, un Comité du Salut Public fut formé et
chargé de rechercher les individus susceptibles de se livrer à des menées
hostiles à la République. Tous les
conspirateurs furent impitoyablement traqués, emprisonnés ou envoyés devant les
tribunaux. Il fit ainsi arrêter de nombreux Nogentais, souvent victimes de
dénonciations.
L’année 1794 connut un été très chaud. Dès la mi-juillet, les
raisins étaient mûrs dans les vignes du Cardinal. De mémoire de Nogentais,
jamais récolte n’avait été si précoce. Pour marque l’événement, le conseil
municipal décida l’envoi d’un panier bien rempli, aux membres de la Convention
Nationale. Les députés apprécièrent le geste et les raisins aussi. Ils
exprimèrent leur satisfaction par leurs applaudissements et le vote d’une
motion que publia le Moniteur Officiel.
Il est intéressant de signaler qu’avant et pendant la
Révolution, deux Loges rivales coexistèrent à Nogent ; l’une relevant de
la Grande Loge de France, l’autre du Grand Orient. Certes, les sociétés de
pensées s’étaient très développées en France dans le dernier quart du XVIIIe
siècle, mais qu’une ville d’aussi modeste dimension ait constitué un aussi
riche vivier pour la Franc-Maçonnerie a de quoi surprendre.
C’est en 1790 que la ville de Nogent devint le chef-lieu
d’un des districts formés dans le département de l’Aube, puis, par la suite,
celui du canton et de l’arrondissement. Le premier maire élu en 1791 fut
Gaspard Dufour auquel succéda l’ancien député Robin. Quant à la paroisse St
Laurent qui relevait du doyenné de Pont-sur-Seine, elle se vit ériger à son
tour en doyenné indépendant.
Puis Bonaparte vint, de Brienne à Nogent, s’embarqua sur le
coche d’eau et s’en alla ver Paris ouvrir une nouvelle période de notre
Histoire Nationale.
[Nogent adopte rapidement la Révolution et la République.
Certes, nos ancêtres commirent des excès : arrestations arbitraires,
prêtres molestés, église St Laurent profanée, cloches fondues, il est vrai pour
fabriquer les canons devant défendre le pays, mobilier du château de la
Motte-Tilly vendu dans les rues…
Pourtant, on reste loin des massacres de la Terreur à Paris.
Les Nogentais de tout temps ont su se contrôler et la ville passa cette époque
de troubles sans trop de dommages.
L’un d’entre eux émergea plus particulièrement : Robin,
maire de Nogent et député de la Convention vota aussi bien la mort du Roi Louis
XVI que la mise en accusation de Robespierre, par fidélité à son ami Danton,
exécuté peur de temps auparavant.
Pas plus que les guerres, les révolutions ne sont “fraiches
et joyeuses”. Elles font certes bouger plus rapidement les choses, laissent
beaucoup de ruines, entrainent des exactions, des profiteurs de toutes sortes.
Et, le plus souvent, le peuple lassé de tant de désordres,
accepte un dictateur.
1789, 1848, la Révolution Russe en 1917, se sont terminées
ainsi.
Le résultat le plus probant de 1789 fut la Déclaration des
Droits de l’Homme et du Citoyen.]
Loin des violences parisiennes ou des foyers d’insurrection
du Sud‑Est et de l’Ouest, l’Aube incarne une Révolution prudente,
administrative, modérée, où les transformations se font davantage dans les
institutions que dans la rue.
Les villes du département citées — Troyes, Bar‑sur‑Aube,
Bar‑sur‑Seine, Brienne, Nogent, Méry, Marigny, Chaource — ont surtout vécu la
Révolution comme une réorganisation du pouvoir local, une recomposition des
élites, et une adaptation progressive aux nouvelles structures (districts,
municipalités, garde nationale).
Même la figure de Danton, pourtant natif d’Arcis, n’a pas
transformé le département en foyer révolutionnaire : son influence s’exerce
ailleurs, à Paris.
L’Aube apparaît ainsi comme un territoire révélateur d’une
réalité souvent oubliée : la majorité des départements français n’ont pas été
des scènes d’épisodes dramatiques, mais des espaces où la Révolution s’est
diffusée par l’administration, la loi, et les mutations sociales lentes.
C’est cette normalité, presque silencieuse, qui permet de
comprendre comment la Révolution a réellement pris racine dans le pays : non
par des explosions successives, mais par une transformation profonde et durable
du quotidien.
Eglise St Pierre de Bar sur Aube
Eglise St Etienne de Bar sur Seine
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789,
une des premières consécrations juridiques de droits fondamentaux.
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