mardi 10 février 2026

L'Aube et la Révolution

 

Pour un département, quel plus beau nom que celui de l’AUBE, synonyme à lui seul d’espoir sans cesse renaissant ?

Nous le devons à la Révolution Française. Faisant table rase des anciennes divisions administratives, elle a donné à la nouvelle circonscription le nom, issu du fond des âges, de ce modeste affluent de la Seine.

En 1789, 220 000 personnes habitent à peu près 450 paroisses, sur le territoire de l’actuel département de l’Aube. Nous sommes 310 500 en 2025, autant dire pas beaucoup plus 236 ans plus tard, moins nombreux dans les campagnes mais, beaucoup plus concentrés en ville. Ils sont pour la plupart Champenois, puisque vivant dans la province de Champagne et de Brie. Quelques-uns, dans la région de Bar-sur-Seine, sont Bourguignons.

L’agriculture domine la vie de la majorité de la population. Elle nourrit difficilement les hommes, surtout dans la Champagne pouilleuse au sol si pauvre qu’on l’abandonne le plus souvent aux moutons, d’où l’adage bien connu « 99 moutons et un Champenois font 100 bêtes ». Les grandes vallées accueillent les plus gros villages. Le vignoble est très important, retenant une main-d’œuvre nombreuse. La seconde agglomération est, alors, celle des Riceys. Partout se trouvent des artisans nombreux : maréchaux-ferrants, sabotiers, tailleurs… A Troyes et ses environs, au Pays d’Othe, à Arcis-sur-Aube, disséminés dans des milliers de foyers, la bonneterie au métier est, depuis le XVIIIe siècle, une activité prospère et caractéristique. Elle fournir à bien des ruraux, un complément de revenus.

Troyes est alors la seizième ville de France avec 30 000 habitants, loin devant Reims ! Elle dirige avec Arcis-sur-Aube, l’activité textile. Mais elle ressent durement les conséquences du traité de commerce de 1786, qui ouvre librement le marché français à la concurrence du textile anglais. Le chômage frappe des milliers d’ouvriers en ville et à la campagne.

Si l’on ajoute que deux mauvaises récoltes frappent successivement la région en 1788 et 1789, rendant le grain plus rare et plus cher, on comprend que tout est réuni pour développer de fortes tensions. L’exil à Troyes du Parlement de Paris, en 1788, pour le punir de son opposition au pouvoir royal, ne peut que favoriser l’agitation par contagion. 

hôtel de ville de Troyes

Pourtant on élit, comme partout en France, des délégués aux Etats Généraux, dans un climat de grandes espérances dont témoignent les centaines de cahiers de doléances conservés aux archives départementales. Mais, dès le 15 juillet, on apprend la prise de la Bastille : des émeutes éclatent spontanément à Troyes ; elles sont durement réprimées. Dans les campagnes également, se propage la Grande Peur.  Les paysans s’arment contre les seigneurs.

C’est dans ce climat qu’éclate l’évènement le plus célèbre, le lynchage du maire de Troyes, Claude HUEZ. L’hostilité à son égard grandit avec la disette et les troubles. On le dit responsable de la pénurie des grains, on l’accuse de les “accaparer” pour les revendre plus cher. Il fait venir des farines d’Angleterre, mais certaines sont avariées. Ces dernières sont saisies. Un procès s’ensuit. C’est alors que le 9 septembre, Claude Huez est arraché au Tribunal par les émeutiers, lynché à mort et trainé dans les rues. Sa maison et quelques autres sont pillées. De nombreux bourgeois effrayés quittent, momentanément la ville.

Les autorités réagissent, utilisent la loi martiale pour contrôler la situation. Outre les émeutiers abattus dans les troubles, deux Troyens sont condamnés à être roués vifs et cinq autres à être pendus. Le calme revient peu à peu à l’automne 1789.

fronton de l'hôtel de ville de Troyes

Le département de l’Aube, appelé d’abord « département de Troyes », naît officiellement le 29 janvier 1790. Il est un des plus homogènes que crée la Révolution. Bien centré autour de Troyes, chef-lieu incontesté, il se tient en entier dans les limites de la Champagne méridionale. Il réunit autour du noyau du diocèse et du baillage de Troyes, bon nombre de paroisses du diocèse de Langres et du baillage de Chaumont, dont Bar-sur-Aube. Les institutions nouvelles s’installent dans le calme en 1790-1791, favorisés par de bonnes récoltes. Les Aubois élisent leurs représentants : conseillers municipaux, maires, conseillers généraux, juges et curés, également… On voit un ancien ministre de Louis XVI retiré sur ses terres, Loménie de Brienne, se faire élire maire de Brienne-le-Château, tandis que le jeune Arcisien Danton entame une carrière politique à Paris.

Des tensions demeurent encore très fortes dans les villes et entre villes et campagnes, à propos des droits seigneuriaux, des réquisitions, de la place de l’église. Elles éclateront dans les années suivante…

Organisation politique… avant 1789 :

Le département de l’Aube était formé le la Basse-Champagne : capitale Troyes, villes Arcis-sur-Aube, Méry, Aix, Vendeuvre, Piney, d’une partie du Vallage où se trouvaient Bar-sur-Aube et Piney, du comté de Bar-sur-Seine, en Bourgogne, de quelques paroisses du Tonnerois, comme Channes, Bragelognes… Sous le rapport administratif et financier, le département dépendait : de la généralité de Châlons pour Bar-sur-Aube et Troyes, de la généralité de Dijon pour le comté de Bar-sur-Seine, de la généralité de Paris pour Nogent-sur-Seine Quelques communes se trouvaient comprises dans celle de Saint-Florentin, comme Auxon et Ervy et d’autres dans celle de Sens, comme Trainel. Sous le rapport judiciaire, on y comptait : le grand bailliage et présidial de Troyes, qui comprenait dans sa juridiction un grand nombre de mairies royales et châteaux, le bailliage de Bar-sur-Aube, ceux d’Ervy, de Nogent, de Pont et de Bar-sur-Seine qui ressortissaient au parlement de Paris.

Situation politique depuis 1789 :

Le département de l’Aube n’éprouva pas, dans sa formation, de grands changements, il n’y fut réuni que le petit comté de Bar-sur-Seine. Il fut divisé en 6 districts : Troyes, Bar-sur-Seine, Bar-sur-Aube, Arcis, Nogent et Ervy. Cet état de choses, remplacé par les administrations cantonales en l’an IV, fut rétabli en l’an VIII, sous le titre de préfecture et d’arrondissements, au nombre seulement de 5, celui d’Ervy ayant été supprimé.

  

DANTON

Danton vers 1790 – Musée Carnavalet – Paris


J’ai déjà parlé de Danton dans un autre article, mais puisque le sujet d’aujourd’hui est sur la Révolution dans l’Aube, il me parait normal de re-présenter Notre célèbre Danton.

Le nom de Danton est encore commun dans la région d’Arcis-sur-Aube, particulièrement dans les vallées de l’Aube et de son affluent la Barbuise. « Les DANTON étaient d’honorable bourgeoisie », de ce Tiers-État dont le tribun défendra les droits avec l’impétuosité que l’on connait. Ils se faisaient remarquer par leur stature et leur corpulence, par leur aplomb et leur âpreté aux gains.

Georges Jacques Danton est né le 26 octobre 1759 à Arcis-sur-Aube, et baptisé le même jour en l'église Saint-Etienne d'Arcis-sur-Aube : son parrain est Georges Camus, charpentier, et sa marraine est Marie Papillion, fille du chirurgien Charles Papillion.

Ses parents sont Jacques Danton (de Plancy où son père est agriculteur), procureur, et Marie-Madeleine Camut, fille d'un entrepreneur commissionné pour l'entretien des ponts et chaussées.

Danton a un an lorsqu’un taureau, se jette sur une vache qui l’allaite et le blesse d’un coup de corne, lui laissant une difformité à la lèvre supérieure gauche. Plus tard, comme il est doué d'une grande force, il veut se mesurer à un taureau qui lui écrase le nez d’un coup de sabot. Enfin, il contracte dans sa jeunesse la petite vérole, dont il conserve des traces sur son visage grêlé.

Danton fut un enfant terrible, rebelle à toute discipline, préférant l’école buissonnière à la classe, et courant les prés et les bois le long de l’Aube, pêchant à la ligne, se baignant et livrant bataille aux troupeaux d’où il sortait souvent vaincu. Il en conservait d’horribles cicatrices qui, ajoutées aux traces de la petite vérole donnaient à son visage le “mufle léonin” que l’histoire nous a laissé. A huit ans, une institution accueille le turbulent garçon, sans arriver à captiver davantage son attention, mais, il s’initie toutefois au latin et, chose rare à l’époque, il apprend l’anglais. Il se passionne aussi pour la lecture.

En 1772, il est admis au petit séminaire de Troyes, mais son esprit d’indépendance fait qu’il supporte mal la sévérité de l’internat et il ne cache pas sa façon de penser. Il va donc au collège de l’Oratoire de Troyes, il est classé parmi « les bons », en seconde et en rhétorique, de 1773 à 1775. Il obtient le prix de fable et des accessits de discours latin, d’amplification française et de vers latins.

Le 11 juin 1775, le jeune Louis XVI doit être couronné à Reims, ce qui fait l’objet de dissertations littéraires à l’école. Curieux de voir comment “on fait un roi”, Danton déjà un fort gaillard, s’échappe et se rend à Reims, à pied, où il trouve le moyen d’assister au spectacle. A son retour, il plaide si bien sa cause et son devoir, narrant les faits, qu’il est pardonné.

Jusqu’en 1780, il poursuit ses études à Troyes, apprend l’italien puis, après un rapide passage à l’université de Reims, il décide d’embrasser la carrière de robe. Toutefois, il revient souvent à Arcis qui garde pour lui un attrait grandissant. Puis c’est le contact avec la capitale où le jeune homme veut parfaire sa formation judiciaire. Là, va commencer sa carrière professionnelle puis politique d’où il tirera sa célébrité.

Il se marie le 14 juin 1787 en l'église Saint-Germain-l'Auxerrois à Paris avec Antoinette-Gabrielle Charpentier dont il fit la connaissance à Paris, puis, devenu veuf, avec une toute jeune fille, Sophie Gely. Le seul héritier direct fut Louis-Antoine Menuel, né à Santiago du Chili le 15 septembre 1901.

Après ses humanités, il étudie le droit et devient avocat au Conseil. Mais, les causes ne lui arrivent pas et, son caractère s’aigrit, et il se jette à corps perdu dans le mouvement révolutionnaire.

Ami de Mirabeau, dont il a l’éloquence, il se met à la tête de tous les mouvements et de tous les complots dirigés contre la monarchie. Secondé par l’ardent Camille Desmoulins, il établit le Club des Cordeliers, et en est l’orateur le plus distingué.

Il préside le rassemblement du Champ de Mars, en 1791, et la même année, est nommé substitut du Procureur de la Commune de Paris. Il est accusé d’avoir conçu et inauguré le régime de la Terreur, et d’avoir été un des organisateurs des journées du 20 juin et du 10 août 1792. Membre du Conseil exécutif provisoire, et ministre de la justice, il fait faire des visites domiciliaires, le 2 septembre de la même année.

Nommé député de Paris à la Convention, il vote la mort de Louis XVI.

Peu de temps après, il est envoyé en Belgique pour la convertir à la révolution. On l’accuse, sans preuves, de s’être approprié 4 millions qu’on lui a remis. Il revient à Paris en mars 1793 pour se replacer à la tête du mouvement. Membre du Comité de salut public, il fait décréter la formation du Tribunal révolutionnaire.

Pour vaincre, dit-il, « il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée ! ».

Il n'hésite pas, par pragmatisme, à entamer des négociations secrètes avec les monarques coalisés pour négocier une paix rapide.

Quoique président de la Convention, il est accusé de tiédeur par ses collègues et surtout par Robespierre. Arrêté par ordre de celui-ci le 31 mars 1794, il est condamné à mort en qualité de contre-révolutionnaire. Sur le point de recevoir le coup fatal, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine ».

Il périt sur l’échafaud à 35 ans, le 16 germinal an II (5 avril 1794).

Ennemi juré des institutions monarchiques et de tout ce qui peut faire échec à la Révolution, il n’avait aucune haine pour les personnes, et il arracha plus d’une victime au poignard et à l’échafaud. Il chercha à sauver les Girondins, après avoir été leur antagoniste le plus acharné.

Danton n’oubliera jamais son pays natal. Il s’y installera par l’acquisition d’une élégante gentilhommière entoure d’un beau parc, où il aimait à venir se reposer et se replonger dans ses racines. Cette maison a été détruite lors de la guerre de 1940, mais les dépendances et le parc subsistent, faisant l’attention de la municipalité.

Maison de Danton, acquise par le Conventionnel en 1791
et habitée par sa famille jusqu’en 1887

La ville d’Arcis-sur-Aube, fière de lui avoir donné naissance, lui élève par souscription en 1882, une statue sur la grande place. L’œuvre de Longepied fut érigée en 1888 sur la place de la République et perpétue le souvenir du célèbre conventionnel.

 
Danton sur la place d'Arcis-sur-Aube

Le 12 mai 1883, le conseil municipal de Troyes donne le nom de Danton au boulevard qui aboutit à l'Avenue Chomedey de Maisonneuve.


Bar-sur-Aube

Église St Pierre XIIe-XVIe siècle

Le destin révolutionnaire de Bar-sur-Aube est banal, représentatif de ce que fut la Révolution dans bien des communes françaises, une période de modifications en profondeur des rapports sociaux et des mentalités, sans que des événements spectaculaires s’y soient déroulés.

A la fin de l’Ancien Régime, la ville compte de 3 00 à 3 500 habitants. Ce qui ne serait qu’un gros bourg dans la France méridionale devient ici une ville car aucune agglomération équivalente n’existe dans un rayon de 50 kilomètres. C’est un centre administratif, politique et commercial. Chef-lieu d’élection, Bar-sur-Aube tend à devenir au point de vue judiciaire baillage secondaire de Chaumont. Au niveau religieux, Bar dépendait de l’évêché de Langres et, après 1790, de celui de Troyes. Rattachée au département de l’Aube, elle devient le second pôle urbain du sud-est de ce département et faute de concurrence crédible, se voit attribuer un district. Bar-sur-Aube conserve ainsi sa stature administrative, voit son rôle politique enforcé et est désormais dotée d’un tribunal. La décentralisation menée par l’Assemblée Nationale n’aura pas été, ici, un vain mot.

La composition sociale des élites d’Ancien Régime reflète l’activité de la ville : une aristocratie peu présente, mais des avocats au Parlement des notaires, peu d’entrepreneurs. En février 1789, ces personnages accaparent la rédaction du cahier de doléances, malheureusement disparu aujourd’hui. Bar-sur-Aube ne connaîtra pas la Révolution municipale de l’été 89 ; les mêmes hommes dirigent la ville, puis le district de 1787 à 1793. La période de gouvernement montagnard entraine une démocratisation des dirigeants locaux : des artisans, des commerçants, quelques agriculteurs arrivent aux fonctions importantes. Le renouvellement sera plus complet après la réaction “thermidorienne”. Se mettent alors en place les hommes qui deviendront les cadres de l’administration impériale. Sous le Consulat, Bar-sur-Aube deviendra la sous-préfecture que nous connaissons.

Au point de vue économique, Bar est au cœur d’une région de vignobles et vit largement du commerce du vin. Le droit de gourmettage* supprimé par la Révolution, en est le signe certain. La région, peu productrice en céréales, n’assurera jamais son autosuffisance alimentaire et connaîtra les difficultés des réquisitions et les troubles frumentaires. Dans l’ensemble les administrateurs concilieront les nécessités de la défense nationale et les exigences locales, quitte à envoyer les gendarmes pour protéger les convois de blé.

La population paysanne, très présente dans Bar-sur-Aube et traversée de conflits internes est active au début de la Révolution : participation massive aux votes des premières assemblées sous la Convention montagnarde. La réaction thermidorienne assure la reprise en main par une bourgeoisie conquérante et provoque éviction et désintérêt. Le consulat ramènera cultivateurs et laboureurs politisés aux fonctions très subalternes d’administrateurs de village. On notera également que la satisfaction des agriculteurs assez fortunés et indépendants, enfin véritablement propriétaires de leurs biens, contribue à calmer les campagnes. Les premiers biens nationaux profiteront surtout à la bourgeoisie d’Ancien Régime. La seconde vague des ventes attirera les petits paysans. Dans le district de Bar-sur-Aube, le partage des biens communaux s’imposera, au détriment des membres les plus modestes de la communauté villageoise. La divergence des intérêts des paysans explique la faiblesse de leur rôle dans la seconde partie de la Révolution.

Trois évènements structurent les mentalités et le champ politique pour les deux siècles à venir : la Grande Peur, la fuite du toi et la proclamation de la République, la déchristianisation.

La Grande Peur, rumeur qui se transforme en révolte paysanne contre les symboles de la féodalité, traverse Bar en juillet 89 et l’inquiétude persiste jusqu’à la fin d’août. Mais, aux alentours immédiats, les châteaux ne flambent pas comme dans certaines régions françaises. Le contentieux entre seigneurs – nobles et roturiers – et paysans, n’a pas trop d’ampleur car le prélèvement des différents droits n’atteint pas des proportions insupportables. En ville même, les quartiers populaires et les marchés sont zone d’effervescence. La paysannerie locale a fait le premier pas vers la prise de conscience politique.

On se mobilise encore lors de la fuite du Roi. L’évènement est vécu comme un traumatisme et les rumeurs circulent à nouveau. On ne craint plus les rassemblements de brisants, mais ceux d’aristocrates. On reçoit plus tôt qu’ailleurs, les messages venus de Varennes et la ville expédie des messagers un peu partout. L’agitation ne dure que quatre jours, le temps de collecter et vérifier les informations reçues, de démentir les rumeurs et d’accepter la culpabilité du Roi. Face à une Contre-Révolution révélée, la population reste relativement calme.

En revanche, la déchristianisation ne fera pas recette. Certes, la Constitution Civile du clergé a semé la discorde à Bar et un parti “messier” s’oppose aux catholiques de gauche. Les incidents sont rares et, à vrai dire, les autorités locales penchent nettement du côté des conservateurs, au point qu’elles sont sévèrement rappelées à l’ordre en 1792, par les représentants en mission, Turreau et Garnier. En 1793-94, la mission de Rousselin échoue à Troyes et ne produit gère d’effet à Bar. Manifestement, la population paysanne ne suit pas le mouvement et les Sociétés populaires se révèlent inefficaces. Cependant, parmi les prêtres du district qui abdiquent, volontairement ou non, 60% ne reprendront pas de fonctions ultérieurement. A cette époque, le Directoire du district de Bar, s’opposant à la municipalité, résiste à l’application des lois antireligieuses, et la population participe peu aux fêtes civiques et au nouveau culte. Remarquons que le département de l’Aube infirme le modèle national de la déchristianisation manqué (quoiqu’en aient écrit les historiens ultra-mondains et peu amateurs de statistiques). L’Aube actuelle est un département de faible pratique religieuse, mais le phénomène ne trouve pas son explication dans la période révolutionnaire.

La Révolution à Bar-sur-Aube aura véritablement bouleversé les rapports sociaux traditionnels et ouvert la voie à une économie libérale. Les anciennes élites intellectuelles ont pris le pouvoir, se transformant en élite dirigeante et financière. La part la plus dynamique de la paysannerie a obtenu son indépendance. Ce qui paraissait intangible dans tous les esprits de 1789 (royauté et religion) a été atteint et malgré la reprise en main napoléonienne, puis monarchique, la ville suivra au XIXe siècle, l’évolution générale vers le républicanisme et l’indifférence religieuse.

 

*Le gourmettage (ou gourmetage, gourmettage seigneurial) était un droit féodal perçu sur le vin.

Plus précisément : C’était un droit de contrôle et de dégustation obligatoire exercé par l’autorité locale (seigneur, prévôt, officiers municipaux selon les régions).

Il permettait à ces autorités de goûter les vins mis en vente pour vérifier leur qualité… mais surtout de prélever une taxe sur chaque tonneau ou chaque lot de vin entrant ou sortant de la ville.

Autrement dit : un impôt sur le commerce du vin, déguisé en contrôle de qualité.

 

BAR-sur-SEINE

Tour de l'horloge sur les remparts

Bar-sur-Seine, printemps 1789, au sortir de l’hiver qui avait été particulièrement rude !

« Le Comté de Bar-sur-Seine rassemblait 25 bourgs et villages situés aux confins de la Généralité de Paris, de la Province de Champagne et de celle de la Bourgogne. En ce “pays de montagnes rempli de vignes”, les prés et les emblavures occupaient une superficie très réduite ; le comté d’après les états de la subdélégation, parvenait à peine à assurer la subsistance de sa population pour deux mois.

Comme dans tous les pays de vignoble, la population y était dense : 63 habitants au km². Parallèlement, on relève une forte densité seigneuriale : 23 hauts seigneurs laïcs ou ecclésiastiques pour les 25 bourgs et villages…

Le vignoble était un vignoble de masse, comportant quelques petits crus… La production, comme la commercialisation des vins étaient très diversifiées et socialement différenciées : plus on s’élevait dans l’échelle sociale, plus les cépages étaient fins, meilleurs les vins, et mieux ils supportaient les frais d’une longue expédition. La hiérarchie des appellations s’établissait ainsi. En tête, les vins « bourgeois » et les vins « bons vignerons », produits à partir de cépages de pinot et vinifiés en rouge, blanc, rosé ou en vin gris, l’ancêtre du champagne. Les vins « petit vigneron » et « verdillon » étaient obtenus à partir de cépages plus communs, gamet ou gouais noir, plus résistants à la gelée, qui donnaient des vins épais et colorés qui vieillissaient assez mal…
Les vignerons formaient la majeure partie de la population : entre 50 et 80% des habitants taillables étaient déclarés vignerons, « vignerons-propriétaires », « vignerons pour autrui », ou « manouvriers ». Ils étaient, pour la plupart, propriétaires parcellaires… par contre la bourgeoisie locale… possédait un quart des vignes, part qui la situait loin devant les privilégiés. Composée de propriétaires fonciers, de membres des professions libérales, gens de justice notamment et de marchands, la bourgeoisie occupait donc dans l’économie du vignoble une position dominante ». (1)

Quant à Bar-sur-Seine, elle n’est plus la ville dont Froissard disait :

« Que la grand’ville de Bar sur Seine a fait trembler Troies en Champagne »

« Encore entourée de fortifications, « elle est située dans une plaine au couchant, au pied d’une montagne fort élevée, où était autrefois une forteresse et au levant les murs sont arrosés par la Seine ».

(1) Au Nord elle est limitée par la Porte de Troyes (au niveau des allées de la porte de Troyes) et au Sud par la Porte de Châtillon (Châtillon-sur-Seine). La plupart des maisons sont construites en bois et torchis, malgré les risques d’incendies. La construction de l’Hôtel de ville vient de se terminer. De nombreux puits alimentent la ville en eau. Les maisons ne sont pas numérotées mais certaines portent des enseignes. C’est notamment le cas des hôtels de voyageurs et des boutiques des maîtres couteliers.

Cette petite ville compte environ 400 feux, soit 2 298 habitants parmi lesquels 734 jeunes de moins de 15 ans et 179 personnes âgées de plus de 60 ans (d’après le dénombrement du Duché de Bourgogne en 1790).

Les activités sont multiples si l’on en juge par les professions des quelque 508 contribuables figurant sur les rôles de tailles de 1787 : 6 avocats, 2 notaires, 4 procureurs, 5 huissiers royaux, 4 chirurgiens, 13 bourgeois, 27 marchands, 11 laboureurs et voituriers, 6 tanneurs et chamoiseurs, 27 tisserands, 17 couteliers, 21 cordonniers, 5 jardiniers, 11 boulangers et pâtissiers, 6 tailleurs de pierre et maçons, 10 charpentiers et charrons, 10 maréchaux et serruriers, 12 menuisiers et tourneurs, 6 selliers et bourreliers, 9 aubergistes et cabaretiers, 21 tonneliers, 7 tailleurs d’habits, 6 perruquiers, 17 couvreurs, 2 chapeliers, 1 meunier, 2 huiliers, 7 vignerons propriétaires, 53 vignerons pour eux et autrui, 26 manouvriers, 43 femmes veuves, 28 femmes célibataires, 4 sergents de ville, 1 tambour. Quelle animation dans les rues et ruelles pavées et étroites ! On s’active, le labeur est rude, la vie chère – le prix du pain a augmenté – les impôts très lourds… trop lourds !

C’est donc dans la fièvre et dans l’espoir que l’on va rédiger les Cahiers de Doléances et désigner les députés aux États-Généraux.

Et puis c’est l’attente des nouvelles qui cheminent lentement, apportées qu’elles sont par les colporteurs ou les voyageurs. Le vent de la Révolution va souffler à Bar-sur-Seine !

 

  

BRIENNE

devient

BRIENNE-LE-CHÂTEAU

Construit de 1770 à 1778 sur l’emplacement de l’ancien, par l’architecte JL Fontaine, 
d’après les données du Cardinal Loménie de Brienne.


En 1788, l’arrondissement de Brienne comptait 31 paroisses pour une population de 10 788 habitants. Le territoire est fertile et c’est dans la petite ville de Brienne que s’élevait le château tout neuf du plus puissant personnage de la région : Louis Marie Athanase de Loménie, Comte de Brienne, frère de l’Archevêque de Toulouse, lieutenant général des armées du Roi et gouverneur de Guyenne. Il allait être appelé au Ministère de la Guerre, Le Comte s’était marié en 1757 à la fille d’un fermier général qui avait une immense fortune.

L’opulence de ce grand seigneur allait lui permettre de satisfaire son penchant pour la splendeur et la bienfaisance. Brienne, pendant les années qui précédèrent la Révolution était transformé en un vaste chantier dont les artisans et les bourgeois tirèrent un bon profit. Acquis aux idées modernes, le comte était l’ami des philosophes. Grand homme d’affaires, il n’était pas sans reproche et, en 1788, à l’Assemblée d’élection, les procureurs-syndics lui avaient reproché d’employer les fonds des ateliers de charité pour faire percer de « superbes et inutiles avenues autour de son parc et de son château » alors que c’était aux chemins vicinaux des Communes que ces fonds devaient être affectés.

Cependant voici, d’après une délibération de la municipalité du 4 décembre, l’état du bourg :

“Depuis plus de 4 ans, il règne des fièvres qui ont attaqué pour ainsi dire tous les habitants ; il y en a qui durent depuis un an, d’autres qui ont continué pendant un an, d’autres qui ont continué pendant plusieurs mois, qui ont ôté toutes ressources à ceux qui ne vivent que de leur travail…

On pourrait peut-être attribuer ces maladies au mauvais air qui répandent les exhalaisons :

1 des fossés que l’on vide puisqu’on souffre que la gadoue soit répandue sur les terres qui avoisinent le bourg

2 des animaux de toutes espèces qui périssent et que l’on laisse impunément dans les rues ou à peu de distance du bourg

3 du chanvre que l’on laisse rouir dans les fosses ou fossés qui se trouvent soit dans le bourg, soit aux environs et que l’on souffre qu’il soit étendu dans les rues pour le sécher lorsqu’il sort de ces fosses infectées, ou même de la rivière quoique M. le Président ait conformément à la lettre de MM. les Députés composant le Bureau intermédiaire du 19 avril dernier, sollicité inutilement le zèle de M. le Procureur fiscal à cet égard…

Si l’état sanitaire est mauvais, la situation économique est aggravée par l’état des chemins :

Les communications avec les villages sont assez ouvertes si ce n’est du côté d’Epagne et de Blaincourt, où on ne peut arriver que par les voies des vignes ravinées par les inondations du 19 juin 1786 et rendues impraticables…

Les vignes ne peuvent être exploitées qu’au prix de frais considérables en raison du mauvais état des chemins alors que le vin est le seul produit dont les habitants pourraient tirer profit...

Le ravitaillement ne semble pas fameux :

Il y a deux marchés par semaine :

Le dimanche pour les légumes, œufs, beurre, fromages et fruits et souvent on n’y trouve pas les provisions nécessaires parce que les aubergistes, cabaretiers et autres vont au-devant des marchands et achètent leurs marchandises avant qu’ils soient arrivés à la Halle.

Et le jeudi pour le grain, mais il arrive souvent qu’il y en ait peu, et jamais assez pour satisfaire les besoins du public.

 C’est dans ce contexte que furent vécues les différentes phases de la Révolution. Grâce aux cahiers des délibérations du Conseil Municipal, nous avons pu mettre en relief quelques événements qui ne doivent pas faire oublier les préoccupations courantes telles que : nomination d’un berger, numérotage des maisons, coupes de bois, vol de foire, réparations à la gendarmerie, etc.

1789

23 août

 Transcription sur les registres des décrets de l’Assemblée Nationale relatifs à l’abolition de tous les privilèges.

2 novembre

Les biens du clergé sont mis à la disposition de la Nation

14 novembre

Adjudication du bail de gourmettage. Le droit de gourmettage consiste seulement à « conduire les marchands dans les caves des habitants de la paroisse et à charger à l’exclusion de tous autres vins et eaux-de-vie vendus aux-dits marchands »

21 novembre

Publication à la porte de l’église des différents décrets concernant la vaisselle et l’argenterie à porter et à monnayer pour le supplément des tailles des privilèges. Il faut se faire inscrire sur une liste mais le 28 novembre « aucune personne n’a demandé à y être inscrite ». Cette contribution patriotique ne semble pas soulever l’enthousiasme.

24 décembre

« Il a été rendu compte des bruits qui se répandaient dans le bourg que M. le comte de Brienne résidant actuellement dans son château avait reçu des voitures d’armes à feu, y avoir retiré différentes personnes suspectes et avoir fait des approvisionnements considérables de vivres, qu’il y avait des troupes étrangères cachées, que ces bruits avaient alarmé et inquiété différentes villes et bourgs voisins au point que l’on annonçait que l’on devait venir en force pour attaquer, brûler le château et même le bourg de Bienne ».

 Le conseil municipal sous la présidence de Claude Janny, syndic municipal, se rend immédiatement au château : « Nous avons trouvé M. le comte de Brienne auquel nous avons fait part du sujet de notre transport, ce qu’il a reçu avec bonté et sensibilité et a donné l’ordre à ses domestiques de nous conduire partout où nous le jugerions à propos ; il nous a même introduit dans le salon de compagnie où nous avons trouvé Mme la comtesse, son épouse, avec quatre dames formant la compagnie ordinaire et trois messieurs tant du bourg de Brienne que des environs, de là nous nous sommes rendus dans différents appartements où nous n’avons trouvé que les femmes de chambre et d’autres gens de la maison, après avoir parcouru successivement tous les étages et visité toutes les pièces les unes après les autres, nous somme montés aux combles et greniers. Nous sommes ensuite descendus dans la cuisine et office : nous n’y avons vu que des provisions ordinaires ; nous avons même visité toutes les caves et souterrains. Ensuite les pavillons dont l’un est occupé ordinairement par Mgr l’Archevêque de Sens, dans lequel nous n’avons trouvé que ballots et caisses de livres… » Mais ils n’ont rien découvert de suspect. Voilà l’évènement le plus important de 1789.

1790

Le comte fut réélu Maire quelques jours après la perquisition. Cette même année commença la reconstruction de la tour de l’église. L’ordre des Minimes est supprimé et l’école militaire fermée.

14 juillet

Le comte de Brienne, chef de la municipalité offre un banquet de 150couverts pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la Bastille.

1791

13 janvier

Le curé Geoffroy et ses vicaires refusent le serment constitutionnel.

Juillet

Est instituée la Société des Amis de la Constitution dont les réunions avaient lieu à l’Hôtel de ville, les lundi, jeudi et samedi à 5 heures du soir. Quelques temps après elle prit le nom de Société Populaire. On s’y réunissait pour voter les motions, pour y commenter les événements, pour y faire la lecture des journaux de Paris. De temps en temps, les membres du club organisaient des banquets fraternels où l’on buvait à la Nation et au triomphe de la Liberté. L’ex-comte de Brienne y assistait.

2 octobre

« Le Conseil Général de la Commune s’étant assemblé s’est transporté en corps à l’église à l’effet d’y entendre les vêpres pour après assister à la lecture de la Constitution Française acceptée par le Roi. Les vêpres terminées, MM. les officiers municipaux ont fait à haute et intelligible voix lecture de la Constitution Française après laquelle M. Louis-Marie-Athanase de Loménie, Maire de Brienne a fait un discours rempli de patriotisme et ensuite il a chanté un Te Deum ».

1792

31 janvier

Janny, député de l’Assemblée Nationale, syndic de la Commune écrivait à un de ses amis : « Nous avons eu à Brienne du mouvement par rapport à du grain qu’on a arrêté. On ne veut point de seigle… Les impôts produisent aussi du mouvement car sur 1 franc de revenu on fait payer 12 sols 9 deniers ; je ne sais ce qui arrivera mais je crains bien l’effet de tous ces mouvements. Il est temps que l’on s’entende et que la paix se rétablisse. Toutes les denrées augmentent considérablement. Il n’y aura bientôt plus moyen de vivre ».

11 février

Janny écrivait : « Nous sommes tranquilles depuis qu’on a arrêté le grain et que la municipalité l’a fait vendre à 1 franc 2 sols au-dessous du prix courant ».

Ces lignes résument bien la situation dominée par les problèmes économiques.

Octobre

Il est fait injonction aux boulangers de faire du pain. La municipalité va siéger en permanence à l’Hôtel de ville.

1793

Des ordres parviennent à Brienne pour le resserrement de la surveillance des gens pouvant être suspectés de froideur à l’égard du gouvernement révolutionnaire. La société Populaire tient alors ses séances à l’église. On peut encore lire au-dessus du portail « Société Populaire ». Le comité de surveillance s’installe dans la sacristie.

5 mai

Il a été dit qu’il était nécessaire que l’on fît faire des piques pour armer les citoyens de la commune qui n’avaient point de fusils.

2 juin

Les membres du Comité de Sûreté dénoncent le citoyen Jean-Baptiste Blanchot, architecte hydraulique au service du citoyen Loménie « de dire que ce que faisait la Convention Nationale n’était pas propre à essuyer son derrière ». Après délibération, Blanchot est censuré avec injonction d’être, à l’avenir, plus circonspect.

4 août

On élève un autel à la Patrie sur la place de la réunion (ancien champ de foire) et sur lequel sera gravée la Déclaration des Droits avec l’inscription : « Le Citoyen naît, vit et meurt pour la Patrie ».

2 octobre

On arrête une voiture de grain et on vend ces grains.

20 octobre

La municipalité, le Comité Populaire, le Comité de Surveillance, se réunissent devant l’autel de la Patrie pour une grande fête civique qui a pour but, non seulement de fraterniser et de renouveler le serment de fidélité à la République une et indivisible, mais aussi et surtout de déclarer que la commune ne connaissait aucun citoyen suspect en sein. Elle recommandait au Comité de Surveillance de surveiller avec le même zèle et la même exactitude tous les citoyens.

Il est vraisemblable – plusieurs auteurs le pensent – que ce discours ait été fait pour rassurer et éviter l’ingérence du district et du département afin de protéger le citoyen Loménie.

Ce dernier est inquiet, en novembre Danton qui était venu se reposer un peu à Arcis-sur-Aube vient rendre visite au comte de Brienne. Il lui témoigne la plus grande estime et l’assure de son appui en toutes circonstances. Rencontrant quelques jours plus tard l’intendant du château, il lui dit : « Comment se porte le brave Loménie ? » « Il se porte bien au physique mais il n’en est pas de même pour le moral » répondit l’intendant. Danton dit alors « Fais en sorte de le rassurer et dis-lui que tant que j’existerai on ne portera aucune atteinte ni à sa liberté ni à sa vie ».

Ce même mois, le frère du comte, l’ex-cardinal de Loménie, évêque constitutionnel de l’Yonne, était mis en état d’arrestation. Il restera trois mois à la prison d’Auxerre, puis, reconduit chez lui à Sens où vient l’ordre de le transférer à Paris et d’arrêter les autres membres de sa famille. Pour son malheur, le comte, inquiet de la santé de son frère, était allé le voir et fut arrêté avec ses trois fils adoptifs. Ces trois derniers furent conduits directement à Paris alors que le comte est conduit sous escorte à Brienne.

Le comte reste quelques temps au château où la surveillance se relâche. Ses amis lui conseillent de fuir à l’étranger mais, confiant, il s’y refuse.

Les habitants de Brienne et ceux des 32 communes voisines envoient une délégation à Paris pour réclamer sa liberté. Une pétition est remise à Danton qui alla trouver Robespierre. Danton devait être exécuté le 5 avril 1794. Quelques jours plus tard, l’ordre fut donné d’amener le comte à Paris…

1794

Janvier

L’École militaire est transformée en ateliers après avoir été pendant quelques mois convertie en prison. Le Comité du Salut Public, le 20 ventôse de l’An II, ordonne l’approvisionnement pour 1 500 ouvriers, 100 charretiers et 400 chevaux. Six jours après, on réquisitionne dans les forêts du pays le bois nécessaire à la construction de 3 000 voitures et caissons.

7 ventôse An II

Le Conseil Général de la commune considérant que le citoyen Loménie avait été constamment attaché à la Révolution, qu’il avait, dans toutes les circonstances, donné des preuves manifestes du plus pur civisme et patriotisme, aucun motif ne paraît s’opposer à ce qu’il lui fut délivré un certificat de civisme.

12 ventôse An II

Le citoyen Loménie mis en état d’arrestation présente un mémoire détaillé de la conduite qu’il avait tenu depuis le 1er mai 1789. Les membres du conseil attestent que tous les faits contenus dans le mémoire sont conformes à la vérité.

19 avril 1794

A Brienne on espère le retour du comte et de ses fils et on célèbre la fête des “Martyrs de la Liberté”. La comtesse et ses brus sont invitées. Elles ne peuvent refuser et arborent la cocarde tricolore pour assister à la procession des bustes de Marat et des conducteurs de la Révolution. La procession était conduite par l’officier municipal, un épicier de Brienne. Après la prestation solennelle du serment de fidélité à la Liberté, un banquet clôtura les cérémonies. Le chœur de l’église avait été transformé en salle à manger, le vin coulait à flots. Ils portèrent des toasts à Robespierre auquel ils associèrent le nom de Loménie.

23 Floréal An II (10 mai 94)

Le comte et quatre membres de sa famille étaient décapités.  Cet épisode tragique n’avait pas été voulu par les Briennois.

En 1794 et 1795, la vie continue, vie dure aggravée par les réquisitions de l’armée. Il y avait pénurie de tout, des chandelles comme du cuir. On pourrait à travers les délibérations des assemblées communales, citer encore de nombreuses anecdotes intéressantes mais, l’essentiel a été de montrer comment à Brienne comme dans toute la France, les habitants qui n’étaient que des sujets sont devenus progressivement des citoyens. Cette mutation n’était pas évidente, elle fut progressive et incomplète car si chaque citoyen est devenu livre, le pauvre est resté pauvre…

 

CHAOURCE

Rue des fontaines et l'église St Jean-Baptiste

Il faisait froid en ce mercredi 11 mars, l’hiver avait été d’une rigueur exceptionnelle, atteignant des températures durables de -20° et n’en finissait pas de mourir. Pourtant les habitants s’étaient rassemblés nombreux en l’Auditoire du bailliage et baronnie de Chaource, à l’appel du brave curé Jobard qui veillait sur ses ouailles avec bonté et sollicitude, aidé par son dévoué vicaire, l’abbé Martinot. Le prêtre, au prône du dimanche précédent avait donné lecture des lettres royales et de l’ordonnance du grand bailli de Troyes, relatives à la réunion des Etats-Généraux. Mais à huit heures, le sol était couvert de neige et la froide bise d’Est pénétrait dans l’auditoire en mauvais état et ouvert de toutes parts. Considérant que la rédaction des cahiers de remontrances devait exiger un travail de plusieurs heures, les habitants avaient demandé de se transporter dans un endroit plus commode. Les autorités locales représentées par Edme Le Cors, avocat en Parlement, bailli de Chaource, Président de l’Assemblée, Charles Poinsot, greffier, Jacques-Edme Regnault de Beaucaron, avocat en parlement, procureur fiscal, avait aussitôt acquiescé et l’annonce avait été faite immédiatement au son du tambour aux carrefours accoutumés, de se rendre dans une salle basse de l’hôpital.

Il y avait là tous les bourgeois de la ville : hommes de loi, médecins, marchands… dont beaucoup faisaient partie du corps municipal. Les artisans y étaient largement représentés, les laboureurs n’avaient pas hésité à se déplacer de leurs fermes isolées, pour défendre leurs intérêts. Ils étaient là, quelque 500, qui se pressaient dans une salle exigüe, conscients que l’enjeu était capital. Maître Poinsot lisait les premières propositions déjà élaborées par l’assemblé municipale. Le public, attentif, écoutait. Puis, la tension montait brusquement pour une discussion animée, apaisée parfois par les conseils de Regnault de Beaucaron qui avait troqué sa plume de fin poète déjà renommé, pour celle de jurisconsulte éclairé.

On parlait beaucoup, on écrivait de même : sur le vote par tête des députés aux Etats-Généraux, de la nécessité d’une Constitution qui assure les droits du trône et du peuple, de la répartition équitable des impôts entre tous les citoyens, de la suppression des aides, de la réforme de la gabelle, du rachat des droits seigneuriaux, de la liberté de la presse, de la réforme du code criminel, du développement de l’instruction publique dans les campagnes… On en profita pour demander que les impôts sur les corvées soient employés à la construction de la route Troyes-Tonnerre par Chaource, cette requête ayant fait auparavant l’objet d’un dossier adressé au Roi et signé conjointement par les différents seigneurs des lieux, par le clergé local et par les représentants des 14 villages traversés.

Cent trois personnes signèrent le procès-verbal qui devait être transmis par les soins de quatre délégués à l’Assemblée du baillage de Troyes.

Le 6 avril, Le Cors, premier échevin de la ville, de retour de l’Assemblée du baillage, annonçait que Nicolas Parent, natif de Chaource où il résidait en son domaine de la Cordelière, avait été désigné pour siéger comme député suppléant du Tiers-État aux États-Généraux. Connu pour sa sagesse et sa modération, Nicolas Parent faisait partie d’une lignée de juriste établie à Chaource depuis le XVIe siècle et occupait la charge d’avocat du roi à Troyes. Il ignorait alors que cette ascension dans le monde politique devait se terminer cinq ans plus tard sous le couperet de la guillotine.

En juillet 1789, on apprenait par le messager royal qui assurait le service régulier Troyes-Chaource, que Jean Parisot dit « St Jean », avait été condamné par la Cour du Parlement de Paris à être roué vif sur la place de Chaource. Emporté par la colère et ne pouvant faire face aux impositions réclamées par le fisc, il avait assassiné, un soir d’avril 1788, dans une ruelle de Chaource, un receveur des aides trop zélé. On plaignit ce pauvre St Jean en espérant que le Roi ferait grâce.

La nouvelle de la prise de la Bastille était parvenue dans la province. Dans les quatre cabarets de la ville, sur la place du marché, des groupes commentaient l’événement. On redoutait et on espérait à la fois, pressentant que des moments difficiles étaient à craindre.

Le 26 juillet, des bruits insidieux se propageaient : des brigands venant de la capitale, se répandaient dans les campagnes, pillant et brûlant tout sur leur passage.

Les autorités ordonnèrent des mesures de sécurité. Des cavaliers partirent aux renseignements, les miliciens montèrent la garde jour et nuit, même les paysans s’armèrent et patrouillèrent dans les environs. Mais, les brigands restant toujours invisibles, la rumeur cessa d’elle-même.

Quoiqu’il n’y eût pas d’hostilité profonde entre les différentes classes sociales, Chaource apprit avec satisfaction que les privilèges avaient été abolis dans la nuit du 4 août. Cette décision touchait les deux possesseurs de la baronnie :

-Marie-Claude Alexandre de Pons, marquis de Praslin, représentant de la famille de Praslin qui avait acheté la baronnie en 1601 à Henriette de Clèves, duchesse de Nevers.

-L’abbé de Montiéramey, Charles Joseph Marie Rafaelis de Saint Sauveur, évêque de Tulles, qui la tenait en vertu d’un don en faveur de l’abbaye, effectué entre 879 et 889 par Robert, Comte de Champagne.

Il y eut toutefois quelques irréductibles aux réformes, témoin cette information parue dans l’Observateur du 5 septembre 1789 :

« EMPRISONNEMENT D’UN GENTILHOMME CHAMPENOIS qui excitait ses concitoyens à piller la maison d’un commandant de la Milice Bourgeoise.

Dans la petite ville de Chaource en Champagne, M. Bxx gentilhomme et Chevalier de St Louis, se distinguait depuis longtemps par ses opinions antipatriotiques. Il fit dernièrement un voyage à Paris. A son retour, il a tenu des propos tendant à semer la division. Il disait qu’il connaissait beaucoup d’accapareurs et il nommait ou désignait quelques citoyens. Il disait que le pain serait bientôt à 87 sous la livre et le blé à 12 francs le boisseau. Il exhortait à ne plus payer de subsides, etc… Des citoyens se sont assemblés extraordinairement. Les officiers de la Milice Bourgeoise ayant demandé dans l’assemblée si les auteurs des bruits sur les accaparements étaient connus, M. Bxx se leva répondit que les bruits étaient fondés et refusa de donner des preuves ou seulement des indices. Les citoyens lui reprochèrent cette conduite malhonnête. M. Bxx entra en fureur et osa frapper le juge. Le fils de M. Bxx, citoyen estimable, poussé par l’amour filial, fend la presse et s’efforce d’emmener son père. Celui-ci arrache l’épée de son fils et veut lui plonger dans le sein et a le bonheur de porter le coup à faux. L’assemblé se sépare. M. Bxx reste avec un petit nombre de citoyens et leur dit « Allons mes amis, que craignez-vous, il n’y a plus de loi, on peut se faire justice soi-même. Courez chez le commandant de la Milice, c’est un accapareur. Pillez, saccagez tout chez lui, vous pouvez le faire impunément ». Des détachements de la Milice virent dissiper l’auditoire de M. Bxx et se saisirent de sa personne. Le 31 août, il a été conduit garroter dans les prisons de Troyes ».

L’évènement a peut-être été exploité par la presse parisienne. Néanmoins, Barbuat de Maison Rouge que l’on identifie sans peine, avait eu maintes fois des démêlés avec les représentants de la justice et ne jouissait pas de l’estime des habitants. Son incarcération fut de courte durée car on le signale de nouveau à Chaource en 1790.

L’année 1789 se terminait ; le 14 décembre fut votée la loi qui organisait les communes et leur conseil. Le premier Maire élu de Chaource fut donc Edmée Regnault, médecin, âgé de 61 ans, assisté de J.B. Claude Berthelin, procureur de la Commune.

 

MARIGNY LE CHATEL

l'ancien moulin

Bien qu’ayant connu une certaine prospérité et une certaine puissance, puisque chef-lieu de Baronnie jusque vers le XVe siècle, époque où sa forteresse fut détruite, Marigny compte encore en 1788, 114 feux (572 habitants).

La population est répartie n laboureurs et manouvriers, mais l’introduction vers 1780 de filatures de coton a changé quelque peut l’aspect général de la vie du village. On trouve en même temps que des manufactures de coton, des métiers à faire la toile et deux métiers à bas. Aussi, la main-d’œuvre manque au moment des travaux agricoles puisque les enfants – même en dessous de 12 ans – sont employés aux filatures. Il arrive que le grain pourrisse dans les champs. Ce n’est pas le cas en 1788 puisque de gros orages de grêle ont en partie détruit les récoltes.

Dans la paroisse on trouve un établissement genre “Hôtel Dieu”, avec deux sœurs de la Congrégation de Nevers. L’une s’occupe de l’hôpital et des soins des pauvres, l’autre de l’école des filles. Un instituteur laïque, pour les garçons, est nommé par un conseil de notables, de 1780 à 1788. Il s’agit d’un certain Jean-Jacques Renvoyé, personnage assez cultivé pour son époque.

Le seigneur de Marigny est Jean-Nicolas de Bollogne (ou de Boullogne), comte de Nogent-sur-Seine, intendant des Finances. Son fils, Paul-Esprit-Charles de Bollogne héritera du château vers 1786 mais émigrera à la Révolution.

A Marigny la plupart des corps de métiers sont représentés et les rues pavées facilitent la circulation. Les habitants sont assez à leur aise ; il y a peu de pauvres, sauf dans les années stériles.

L’administration par contre est très complexe et les impôts qui en découlent très lourds. En effet, Marigny dépend de l’Intendance de Châlons (sur Marne (aujourd’hui en Champagne)), de l’Election de Troyes, du grenier à sel de Villemaur (sur Vanne), du Parlement de Paris, du Diocèse de Troyes, du Doyenné de Marigny (33 paroisses), du Gouvernement de Champagne et, avant tout, du Baillage de Sens. L’abbesse du Paraclet reçoit, de plus, la totalité des grosses dîmes dûes au Clergé.

On peut penser qu’en tête du Cahier des Doléances – malheureusement disparu – rédigé au nom de la population par Jean-Baptiste Villain, greffier et René-Joachim Meignan, chirurgien, devaient figurer les revendications à propos de l’administration et des impôts.

Signalons que parmi les 495 députés du Baillage de Sens, René-Joachim Meignan fut choisi pour participer à la Commission des vingt membres qui rédigea le Cahier de Doléances du Tiers-État du bailliage de Sens à partir du 13 mars 1789. Fait remarquable puisque trois Aubois seulement furent désignés.

On a retrouvé, dans les Cahiers de Doléances du canton, certains articles identiques ; on peut imaginer qu’ils étaient aussi écrits dans celui de Marigny :

« … respecter les lois fondamentales de la monarchie

… que tous les privilèges cessent puisque nous n’avons qu’un seul Roy, n’ayons qu’une seule Loi, ne faisons qu’un seul peuple

… que le Tiers-État soit relevé de l’état humiliant dans lequel il a paru aux États de 1614 ».

 

MERY SUR SEINE

Pont sur la Seine à Méry

Quoique peu peuplé, Méry-sur-Seine comptait 280 feux (1 180 habitants), était un échevinage et le siège d’un baillage principal de Troyes (1). Le bailli était Claude Thomas Guerrapain, un enfant du pays. Son père était notaire royal et sa famille possédait une grande propriété dans le Quartier Bas. Il étudia le droit à Reims et fut reçu avocat à Paris. Il était âgé de 35 ans en 1789.

La ville était administrée par trois échevin, l’un d’eux faisant fonction de maire. Les limites de la ville étaient constituées par les anciens remparts dont le tracé fut repris plus tard par le canal, depuis le Petit Mail jsuqu’à l’entrée du Bassin. Quant au Quartier Bas, il devait avoir à peu près la même emprise qu’aujourd’hui. On imagine la densité de la population sur un si faible espace. Les fossés de la ville avaient été vendus à des particuliers, mais il subsistait çà et là, quelques pans de murailles.

La place publique, témoin de tant d’événements au cours des siècles, occupait à peu près l’emplacement de la place Croala. C’est là que se dressait la halle, très utile pour la tenue du marché aux grains ; il y avait aussi un bâtiment servant d’auditoire royale et de prison. C’est dans cet édifice qu’était la “chambre commune”. Il appartenait aux chanoines de Vincennes qui étaient seigneurs de Méry, Châtres, Droupt St Marie, St Oulphe et Mesgrigny.

« Nulle terre sans seigneur » proclamait-on ! Celui de Droupt St Basle était Etienne Paul Guillaume de Chavaudon, dit le Chevalier de Ste Maure, ancien capitaine des dragons, issu d’une vieille famille noble. Résidant dans son château construit dans les années 1580, il était fort riche et ne paraît pas avoir toujours vécu en bonne intelligence avec les habitants qui engagèrent contre lui un procès relatif aux usages (de 1767 à 1772). Il était propriétaire, en autre, des moulins de Beauregard, sur la rivière du même nom, et du Moulinet, sur le ruisseau de Ruez, à Droupt Ste Marie, ainsi que de l’étang de Mesgrigny.

Claude Godard d’Aucour, par ailleurs Fermier Général, était seigneur de Plancy, Étrelles et St Just. Il était considéré comme un libéral. La comtesse Amélie d’Hautefort, d’origine allemande, résidait avec sa mère dans son château de Villacerf. Elle était Seigneur de cette paroisse, ainsi que de Chauchigny et de Fontaine-lès-Grès. Elle possédait de nombreuses terres dans les environs, ainsi que le moulin de St Mesmin. Tous ces bien avaient été obtenus par une donation de l’électeur Charles Albert de Bavière et faisaient partie de la dot de sa mère. Un noble, lui aussi très riche, Claude Morel de Villiers, résidait à Mesgrigny où il possédait un vaste bâtiment situé près de l’église et beaucoup de terre. Il n’était cependant pas seigneur du lieu.

Qu’en était-il des droits féodaux ? il semble que de nombreux étaient en désuétude. Ainsi, Godard d’Aucour écrit aux habitants de Plancy au début de la Révolution : « En achetant cette terre, j’ai acquis et payé les droits qui la décorait, au nombre d’une cinquantaine d’après les anciens titres. J’en ai si peu abusé que vous ne les connaissez même pas ». D’après cette lettre, il ne devait guère subsister que les corvées. Quant aux habitants du Bachot, ils étaient tenus d’entretenir le pont, moyennant le droit de pâture. Il devait y avoir encore, çà et là, des terres dites “censives” sur lesquelles les signeurs prélevaient une part de la récolte (2).

 Les péages existaient pour la navigation sur l’Aube. A Plancy, leur montant était d’environ 1 500 livres par an (3), somme perçue par Godard d’Aucour qui devait en contre partie entretenir et réparer les vannages.

A Méry, les chanoines de Vincennes louaient le droit de pêche sur des portions de rivière à des pêcheurs professionnels au nombre de sept. Madame d’Hautefort avait à son service un garde des chasses, pêches et bois de la seigneurie de St Mesmin. Elle louait aussi la pêche sur le Melda à Villacerf. En revanche, les habitants de Vallant avaient obtenu du bailli de Sens, dès 1666, le droit de pêche “dans la Seine et autres ruisseaux”.

Les habitants de Chauchigny dénoncent dans leur cahier de doléances, la noblesse qui « abusant de son autorité et de ses prérogatives, plonge les pauvres particuliers de la campagne dans la plus grande misère et consternation par différentes voies illégales ». Ainsi, les nobles « entretiennent des quantités considérables de lapins dans des remises ou garennes et ces rongeurs détruisent les récoltes en grain et broutent les vignes en hiver ». Une plainte identique est formulée à Savières. En outre « ils font revivre des servitudes de cens, rentes et autres, anéanties depuis 200 ans et solennellement proscrites ».

Méry possédait deux églises : l’église paroissiale et celle du Prieuré St Robert. Cette dernière était entourée d’un cimetière. Le Prieuré dépendait de l’abbaye de Molesme. Il lui était attaché deux chapelles, l’une sous l’invocation de St Louis et l’autre de St Éloi. Il y avait donc deux chapelains qui percevaient les revenus des fondations. Pierre Blampignon curé de St Lyé était titulaire de la chapelle St Éloi qui lui procurait un revenu de 135 livres, moyennant un service avec vêpres le jour de la fête de St Éloi. Le Prieuré possédait à Méry 72 arpents de terre et 14 arpents de prés. Il n’y avait plus de moine et le Prieur “commanditaire” qui percevait des sommes importantes, ne résidait pas à Méry. La situation du Prieuré St Georges (paroisse de Vallant St Georges) était la même. Il y avait une chapelle, une maison, ancienne demeure des moines, devenue une ferme avec de vastes dépendances, 117 arpents de terres et de prés. En plus de la location de tous ces biens, le Prieur était gros décimateur. Il est vrai qu’en contre-partie, il devait entretenir divers bâtiments, notamment l’église de Droupt Ste Marie. Il résidait à Paris.

La dîme rapportait beaucoup plus aux Prieurs qu’aux curés et ceux-ci s’en plaignaient. Christophe Le Choiselat, curé de St Oulph, écrit en 1781 que les gros décimateurs notamment les religieux de Molesme, accaparent la plus grosse partie des revenus. Il fait remarquer « qu’ils n’ont jamais donné un liard aux pauvres de la paroisse ». les curés percevaient surtout les dîmes novales, sur les terres récemment défrichées et les menues et vertes dîmes, sur les jardins. Leurs ressources étaient modestes et certains menaient la vie de paysans. Ainsi, Antoine Bonfils, curé de Droupt Ste Marie, élevait quelques vaches. D’autres étaient congruistes (4), comme Pierre Gouverne, curé de Chapelle-Vallon en 1788. La Commanderie du Temple était à la fois Seigneur et Décimateur de la paroisse. « Il n’a pas les moyens de soulager les pauvres, qui auraient pourtant bien besoin d’assistance, explique-t-il, et la Commanderie, quoique très riche, ne fait rien pour eux ».

Il y avait à Méry trois ecclésiastiques : le curé Antoine Munier, son vicaire Jean-Baptiste Souillard et le chapelain de l’Hôtel-Dieu, Pierre Guillemot qui était tenu de dire des messes et d’enseigner aux enfants les rudiments du latin.

Le clergé régulier n’était représenté que par deux chanoines du chapitre de Plancy et deux religieuses de la Congrégation de la Charité de Savières.

Les biens du clergé occupaient le tiers du finage. Ces propriétés qui échappaient à la taille appartenaient au Chapitre de Vincennes, à la chapelle de Vincennes, aux Chartreux de Troyes, au Chapitre de St Pierre de Troyes, aux Dames d’Argentolles, à l’abbaye de Montier-la-Celle de St André, au Prieuré St Robert, au curé de Méry, à la Fabrique de Méry et à la Fabrique de St Jean de Troyes.

Si l’agriculture constituait une ressource importante, la bonneterie s’était développée dans les villages environnants depuis 1750. On dénombrait à Méry 24 laboureurs. La plus grosse exploitation était celle de Louis Gay qui faisait valoir 97 arpents de terres labourables, 17 arpents de prés, 6,5 arpents de bois (y compris les 8 arpents de terres et prés dont il était propriétaire). 81 métiers de bonneterie occupaient 81 ouvriers et il y avait 89 fileuses (Les cahiers de doléances du baillage de Troyes).

Le développement de cette nouvelle activité était enlevé des bras à l’agriculture et les laboureurs s’en plaignaient. A Vallant, ils écrivent : « Les faiseurs de bas occupent tant de monde que les laboureurs ne pourront plus faire leur moisson. Les gens disent qu’ils sont plus tranquilles à leur coton que d’aller aux champs. » Dans le cahier de doléances de Rhèges, on lit « il faut réduire au nombre proportionné à la population les métiers et fabriques dans les campagnes, en obligeant les fabricants à interrompre leur fabrique dans les temps des moissons. » Nombre de villageois cherchaient à échapper aux durs travaux des champs. C’est ce que fit Charles Marinot, fils d’un laboureur de Droupt St Basle, qui était attaché comme domestique à la personne de Charles-Estienne de Chavaudon (fils d’Etienne-Paul) et le suivit lors de son émigration.

La taille et le vingtième étaient de lourds impôts directs. Le cahier de doléances de Châtres mentionne : « Le Roi sera très humblement supplié de prendre en considération que les tailles et vingtièmes sont des impôts d’autant plus onéreux qu’ils ne frappent que sur la classe la plus indigente. » Les impôts indirects étaient encore plus impopulaires. Pour la Gabelle, Méry dépendait du grenier à sel de Villacerf. La Champagne étant pays de Grande Gabelle, chaque famille était forcée à acheter 7 livres de sel à 14 sols la livre, alors qu’un manouvrier ne gagnait qu’une livre par jour. Après la suppression de cet impôt, le sel ne se vendra plus que 2 sols la livre ! Les cahiers de doléances de Droupt St Basle et Droupt Ste Marie traduisent bien cet état de fait : « Il faut demander une grande diminution dans le prix du sel qui est vraiment exorbitant » ainsi on préviendra « les contre-bandes et le délit qui les accompagne, d’où suivent la ruine et l’infamie des pauvres familles. »

Les aides étaient aussi un impôt très mal accepté, payé à la fois par les producteurs de vin – il y avait des vignes dans la plupart des villages – et par les cabaretiers et “détailleurs d’eau-de-vie”. Il donnait lieu à de nombreuses vérifications opérées à toutes heures. D’après un était du 10 décembre 1790 (dernière année ou cet impôt fut perçu), faisant figurer les paiements en retard dans le secteur de Méry, cette imposition apparait très lourde. On apprend ainsi que Victor Legras, cabaretier à Ste Syre, devait payer 162 livres et, parmi les “détailleurs d’eau-de-vie” on relève le nom de Pierre Croala de Méry qui avait un retard de 90 livres.

Lors de la création des districts, une lutte longue et douteuse eut lieu entre Arcis et Méry pour le siège du chef-lieu. Méry expliqua au Comité de Constitution :

-Qu’elle commandait le passage de la Seine au point où commence la navigation. (Les ponts étaient rares et, en amont, le lit ensablé ne permettait pas le passage des bateaux)

-Qu’elle était coupée de grandes routes qui facilitaient la circulation des grains, des vins de la Montagne et des bois de charpente et de chauffage de la Traconne.

-Qu’elle était environnée de riches paroisses de la vallée.

Mais, Méry était isolée l’hiver par les crues de la Seine et de l’Aube. Châtres était souvent coupé de Méry et, plus tard encore, on signalait que la prairie entre Étrelles et Granges était impraticable de 6 à 9 mois par an. C’est surtout grâce à ces derniers points qu’Arcis put triompher.

 

1 – Le baillage secondaire de Méry comprenait 9 paroisses : Méry, Bessy, Droupt St Basles, Droupt Ste Marie, Maizières, Mesgrigny, Pouan et St Oulph, alors que, curieusement Vallant appartenait au baillage de Sens et Étrelles à celui de Sézanne

2 – En effet, Jean-Benoist Peytel, contrôleur des actes de Méry, écrit en 1790 : « Je ne suis chargé d’aucun recouvrement des cens et rentes. » ce qui laisse supposer que ces droits féodaux n’étaient pas éteints.

3 – Une boutique à poissons payait 6 livres, un grand couplage (bateaux attachés latéralement) 4 livres 10 sols, un petit couplage 3 livres, un passage de brelle (bois flottant) 3 livres.

4 – Un prêtre congruiste percevait la “portion congrue”, somme fixée, versée par l’Ordre dont il dépendait, à l’exclusion de tout autre revenu.

 

NOGENT-SUR-SEINE

Quai du Pont au Charbon

A l’aube de la Révolution de 1789, la population nogentaise présente un reflet assez fidèle de l’état d’esprit des Français à cette époque charnière de notre histoire. La situation sociale n’y était pas brillante. L’activité du port s’y était considérablement ralentie ; les mariniers, les portefaix, les journaliers restaient, pour la plupart, inoccupés, le travail manquait, le pain aussi ! La rareté des grains se faisait sentir de façon alarmante. La disette menaçait, les prix augmentaient ! Les représentants du département aux Etat-Généraux s’en émurent et envoyèrent des subsides à la municipalité pour secourir les plus démunis ; quoi de plus étonnant si la révolte grondait, habilement stimulée par des meneurs.

Pourtant, en 1789, tous les Nogentais fêtèrent joyeusement ensemble la prise de la Bastille au cours d’un banquet mémorable sur la promenade du canal Terray. Mais, la belle entente ne dura pas. Les passions s’envenimèrent, le fanatisme déchaîna des violences : on s’en prit aux nobles, aux riches et aux prêtres ! La lie de la population envahie l’église Saint Laurent, brisa statues et mobilier, profana les vases sacrés, souilla le maître-autel.  Dans une chapelle latérale, l’arbre de l’Apparition à Marie-Madeleine, au-dessus de l’autel, fut sauvé de la destruction grâce à l’idée du notaire Lenoir qui le fit coiffer d’un bonnet phrygien pour le transformer en arbre de la liberté. Les capucins furent chassés du couvent qui devint le temple de la justice.

Le blé continuait d’être rare et cher… La population en réclamait au propriétaire des Grands Moulins, à prix réduit ; comme il refusait, elle faillit le lyncher ! L’émeute menaçait. L’intervention du député Robin calma les esprits. Il fit distribuer le blé à un prix acceptable et tout rentra dans l’ordre… pas pour longtemps !

Voici l’extraordinaire aventure vécue par Lazare Taupenot, Maître des postes. Il profita sans doute de sa fonction pour se livrer au commerce des grains et s’enrichit. Les Sans-Culottes l’apprirent, l’arrêtèrent, le traînèrent à travers la ville en le frappant et l’insultant puis le pendirent à un réverbère, près des ponts. Témoins de la scène, deux braves Nogentais, une fois les agresseurs partis, coupèrent la corde et aidèrent le malheureux Taupenot à s’échapper dans une barque. Le calme rétabli, le pendu dépendu revint chez lui. Pour témoigner de sa reconnaissance envers la providence, il fit ériger deux croix de fer, l’une sur le pont Saint Edme, l’autre au carrefour de l’avenir St Roch.

Les Nogentais vécurent bien d’autres événements pendant cette période. En 1792, ils assistèrent au passage du cortège triomphal qui transféra le corps de Voltaire de Romilly-sur-Seine au Panthéon. Ils ramenèrent au Paraclet, en procession solennelle, les restes d’Héloïse et Abélard qu’ils inhumèrent dans le caveau d’une chapelle de l’église St Laurent où ils resteront huis ans. Ils vécurent en 1793 le procès du vicomte Terray et de son épouse, ceux de leur garde-chasse Roussat et de l’ancien maire de la Motte-Tilly, Rolland, tous deux incarcérés dans la maison d’arrêt de leur ville. L’année suivante, ils virent vendre dans les rues durant plusieurs jours, le mobilier du château de la Motte-Tilly.

En 1793, la population avait adopté avec allégresse la nouvelle Constitution que lui présenta le député Robin. La Convention l’en félicita. Toujours en 1793, le même Robin présida à l’application du décret prescrivant la fonte des cloches en vue de leur transformation en pièces d’artillerie. Il ordonna la descente du cinq des cloches de l’église St Laurent qui furent brisées et embarquées sur la Seine à destination de Paris.

Sous la Terreur, un Comité du Salut Public fut formé et chargé de rechercher les individus susceptibles de se livrer à des menées hostiles à la République.  Tous les conspirateurs furent impitoyablement traqués, emprisonnés ou envoyés devant les tribunaux. Il fit ainsi arrêter de nombreux Nogentais, souvent victimes de dénonciations.

L’année 1794 connut un été très chaud. Dès la mi-juillet, les raisins étaient mûrs dans les vignes du Cardinal. De mémoire de Nogentais, jamais récolte n’avait été si précoce. Pour marque l’événement, le conseil municipal décida l’envoi d’un panier bien rempli, aux membres de la Convention Nationale. Les députés apprécièrent le geste et les raisins aussi. Ils exprimèrent leur satisfaction par leurs applaudissements et le vote d’une motion que publia le Moniteur Officiel. 

Il est intéressant de signaler qu’avant et pendant la Révolution, deux Loges rivales coexistèrent à Nogent ; l’une relevant de la Grande Loge de France, l’autre du Grand Orient. Certes, les sociétés de pensées s’étaient très développées en France dans le dernier quart du XVIIIe siècle, mais qu’une ville d’aussi modeste dimension ait constitué un aussi riche vivier pour la Franc-Maçonnerie a de quoi surprendre.

C’est en 1790 que la ville de Nogent devint le chef-lieu d’un des districts formés dans le département de l’Aube, puis, par la suite, celui du canton et de l’arrondissement. Le premier maire élu en 1791 fut Gaspard Dufour auquel succéda l’ancien député Robin. Quant à la paroisse St Laurent qui relevait du doyenné de Pont-sur-Seine, elle se vit ériger à son tour en doyenné indépendant.

Puis Bonaparte vint, de Brienne à Nogent, s’embarqua sur le coche d’eau et s’en alla ver Paris ouvrir une nouvelle période de notre Histoire Nationale.

 

Eglise st Laurent, Arbre de l’Apparition à Marie Madeleine fin XVe s., il fut coiffé d’un bonnet phrygien, ce qui le sauva de la ruine


[Nogent adopte rapidement la Révolution et la République. Certes, nos ancêtres commirent des excès : arrestations arbitraires, prêtres molestés, église St Laurent profanée, cloches fondues, il est vrai pour fabriquer les canons devant défendre le pays, mobilier du château de la Motte-Tilly vendu dans les rues…

Pourtant, on reste loin des massacres de la Terreur à Paris. Les Nogentais de tout temps ont su se contrôler et la ville passa cette époque de troubles sans trop de dommages.

L’un d’entre eux émergea plus particulièrement : Robin, maire de Nogent et député de la Convention vota aussi bien la mort du Roi Louis XVI que la mise en accusation de Robespierre, par fidélité à son ami Danton, exécuté peur de temps auparavant.

Pas plus que les guerres, les révolutions ne sont “fraiches et joyeuses”. Elles font certes bouger plus rapidement les choses, laissent beaucoup de ruines, entrainent des exactions, des profiteurs de toutes sortes.

Et, le plus souvent, le peuple lassé de tant de désordres, accepte un dictateur.

1789, 1848, la Révolution Russe en 1917, se sont terminées ainsi.

Le résultat le plus probant de 1789 fut la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.]

 

 La Révolution de 1789 dans l’Aube n’a pas été un théâtre d’événements spectaculaires, mais elle offre un observatoire précieux de la France provinciale face à un bouleversement national. 

Loin des violences parisiennes ou des foyers d’insurrection du Sud‑Est et de l’Ouest, l’Aube incarne une Révolution prudente, administrative, modérée, où les transformations se font davantage dans les institutions que dans la rue.

Les villes du département citées — Troyes, Bar‑sur‑Aube, Bar‑sur‑Seine, Brienne, Nogent, Méry, Marigny, Chaource — ont surtout vécu la Révolution comme une réorganisation du pouvoir local, une recomposition des élites, et une adaptation progressive aux nouvelles structures (districts, municipalités, garde nationale).

Même la figure de Danton, pourtant natif d’Arcis, n’a pas transformé le département en foyer révolutionnaire : son influence s’exerce ailleurs, à Paris.

L’Aube apparaît ainsi comme un territoire révélateur d’une réalité souvent oubliée : la majorité des départements français n’ont pas été des scènes d’épisodes dramatiques, mais des espaces où la Révolution s’est diffusée par l’administration, la loi, et les mutations sociales lentes. 

C’est cette normalité, presque silencieuse, qui permet de comprendre comment la Révolution a réellement pris racine dans le pays : non par des explosions successives, mais par une transformation profonde et durable du quotidien.

 

 VOIR AUSSI :


Consitution civile du Clergé

Maison de Brienne

Prêtres jureurs et non jureurs

Eglise St Pierre de Bar sur Aube

Eglise St Etienne de Bar sur Seine


 


La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, une des premières consécrations juridiques de droits fondamentaux.


vendredi 6 février 2026

Le Costume Châlonnais

 

Lithographie de Barbat

Le costume châlonnais

A l’époque de Louis-Philippe 1830-1848


En haut : ND vue intérieure
Centre : Eglise des Toussaints
Bas : Chevet de la cathédrale


A son origine, le costume est essentiellement un vêtement de protection contre les intempéries et les blessures accidentelles. C’est donc, d‘abord un élément de confort. Avec l’évolution des groupes humains et la formation des classes sociales, il deviendra un élément de prestige à la fois individuel et collectif.

Le prestige ne s’acquiert que par une différentiation évidente entre le « beau » et le « commun ». Cela suppose une recherche de textiles, d’ornementations, de formes qui sortent de l’ordinaire et qui ne soient pas accessible à tous. Il va de soi que cette recherche nécessite des investissements financiers et ne pourra donc être entreprise que par une clientèle privilégiée, apte à suivre la « Mode ». On verra donc apparaitre très tôt dans l’histoire, deux types de vêture : la tenue du peuple et les costumes nobles.

Nous avons précisé que le vêtement doit protéger des blessures ; c’est le cas des armures de guerre. Mais c’est également celui des costumes d’artisans qui, selon le métier, prendront les formes les plus aptes à assurer cette protection.

A contrario, certaines formes d’habits seront choisies parce qu’elles ne permettent d’accomplir aucune tâche et qu’ainsi elles définissent au premier coup d’œil, l’individu suffisamment aisé pour être oisif.

Considérons un schéma de quatre grands types de costumes déterminés et déterminant quatre conditions sociales :

-          Le costume simple et fonctionnel du peuple, paysans, artisans et ouvriers.

-          Le costume protecteur, devenu uniforme des gens de guerre.

-          Le costume riche mais fonctionnel de la bourgeoisie.

-          Le costume d’apparat, uniquement destiné à être admiré, de la noblesse.

 

Bien évidemment, rien n’est parfaitement tranché et la frontière est loin d’être rigoureuse entre chacune de ces classes, d’autant que d’autres paramètres s’ingénient à diversifier. Ainsi, la situation géographique, les productions locales, le climat, la météorologie vont jouer un rôle considérable. Enfin, l’évolution des techniques et des modes de vie entrainera avec elle l’évolution des costumes.


Évolution et Modes

Incontestablement le costume n’a pas cessé d’évoluer. Cette constatation est aisée, mais la restituer dans le temps semble plus complexe. On parle du costume égyptien, du costume grec, de celui des Celtes ou des Romains et chacun d’eux semble avoir duré un millénaire. On situe déjà moins vaguement les costumes de Moyen-Âge. Puis les choses se précisent : Costume de la Renaissance, style Henri II, III, IV, Louis XIII, XIV, XV, XVI. Chaque règne a son costume. Au XIXe siècle, tous les quinze ans la mode nous apparait transformée. Au début du XXe, il ne faut plus que dix ans pour discerner un changement et, depuis les années 1950, chaque saison nouvelle apporte une nouvelle mode… La courbe évolutive s’élève-t-elle de plus en plus rapidement ? Certainement pas. En fait, notre jugement est trop surfait pour les siècles passés et trop exagérément précis pour le temps présent parce que nous ne disposons pas des mêmes richesses d’information. Pour un peuple ayant vécu il y a seulement 3000 ans, les chronologies s’expriment en siècles. Au Moyen-Âge on peut calculer en demi-siècles puis, les sources seront suffisantes pour parler en « règnes » et ces données vont être de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que nous nous rapprocherons du temps présent. Ce n’est pas tant la mode qui évolue de plus en plus vite mais les informations qui se font de plus en plus précises et nombreuses. Allez donc savoir, aujourd’hui, si les femmes sumériennes allongeaient ou raccourcissaient leurs robes de 10 cm d’une année sur l’autre !?...

Femme en chemise et cotillon – caracot (cochot) ou cotte
Robe à corselet

Légende de G à D en partant du haut :
St Sulpice ; ND petit portail nord
ND petit portail nord ; St Nicaise
Eglise St Loup ; Eglise St Eloy


Costume traditionnel

En principe on désigne comme étant costume traditionnel, un phénomène vestimentaire dont la limite spatiale est restreinte à un groupe d’individus. Cet apparentement est censé affirmer le particularisme et les folkloristes s’y sont intéressés très tôt car ils voyaient là, “la couleur locale” tant désirée ! … Si l’argument est judicieux en soi, il tend à faire oublier qu’un autre phénomène vient interférer sur la limite géographique, un phénomène qui, lui, n’a pas de limite et qui est la chronologie…

Si l’on examine des gravures du début du XVIIIe siècle, on se rend vite compte que le paysan Champenois, l’Auvergnat ou le Poitevin sont pratiquement indifférenciés ! Il faut attendre la période pré-Révolutionnaire pour noter quelques caractéristiques différentes dans l’évolution des coiffes féminines et ce n’est que vers l’an 1800 que l’on peut définir un particularisme vestimentaire dans nos provinces ; cette variété de costumes atteindra son extension maximale vers 1840-1850 puis, elle s’estompera progressivement dans l’ensemble de la France – sauf lorsque des phénomènes politiques obligeront des groupes d’individus à affirmer leur personnalité. – Citons, pour exemple et bien que les causes soient différentes : l’Alsace, la Bretagne et la Provence.

Porte de Marne ; Porte de Marne
Eglise St Jean ; Porte de Marne
Eglise St Jean ; Porte de Marne

Les lois somptuaires ont longtemps freiné l’expression populaire en matière de costume. Hommes et femmes étaient tenus de porter la tenue en rapport avec leur classe sociale et, dans un même groupe, l’individu qui se serait permis de déroger se serait vu désapprouvé par son entourage. Pire, celui ou celle qui osait mettre une tenue “au-dessus de ses moyens” encourait, de la part des Seigneurs du lieu, des châtiments corporels. La peine la plus courante appliquée aux femmes qui se permettaient de déroger à la Loi était de les mettre au pilori sur la place publique puis de leur arracher les vêtements du délit et de les laisser exposées nues aux quolibets de la foule. Encore devaient-elles s’estimer heureuses que le Seigneur ne les ait pas fait fouetter… Il semble cependant que ces lois somptuaires soient progressivement tombées en désuétude au cours du XVIIIe siècle car elles n’étaient d’aucun rapport financier. Malgré cela, la simple crainte du “qu’en dira-t-on” limitait l’expression de la mode auprès de ceux ou de celles qui auraient pu – financièrement – la suivre.

Un autre frein à cette expression vestimentaire tenait à la fabrication. D’une part les textiles étaient assez peu diversifiés car généralement fabriqués sur place par les tisserands à partir des productions locales de chanvre, laine ou lin. La teinture était également locale et ne permettait pas l’obtention d’une gamme très étendue de coloris. Ceux-ci se situaient généralement dans la gamme des bruns, bleus, gris et rouges. Enfin, la confection des habits restait confiée à des artisans villageois, couturières ou tailleurs, qui réutilisaient “indéfiniment” les mêmes procédés de coupe, procédés transmis d'une génération à l'autre et n'évoluant que très lentement. Ceci explique que jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe, on puisse encore trouver des paysans portant des costumes proches du style Louis XIII… soit avec un décalage de près d’un siècle.

Ancienne porte Marne ; Ancienne porte St Jean
Eglise St Memmie ; ND vue de la rue de Vaux
Eglise St Memmie ; Eglise Ste Memmie ; Eglise St Sulpice


La Révolution de 1789 et la décennie qui l’a précédée vont permettre l’évolution vestimentaire – notamment en matière de coiffes – qui préfigure la diversification des modes provinciales de la première moitié du XIXe.

 

Pour comprendre le costume traditionnel au XIXe, il faut savoir qu’il n’y a pas eu de novation en couture, mais de simples adaptations. La couturière, le tailleur villageois copient des modèles “récents”, utilisent des matières plus variées, coton, velours, dentelles, mais restent attachés aux techniques anciennes. La chemise d’homme ou de femme, la blaude, la cotte entre autres sont élaborées comme autrefois. C’est dire qu’il y a peu de différence entre ces vêtements du XIXe et leurs homologues du XVe. La diffusion du bouton qui remplace l’agrafe et le lacet, est notamment un des éléments qui va permettre l’adaptation de formes apparemment plus élaborées. Mais le problème de l’emmanchure (par exemple) reste complexe. Très fréquemment on élude la difficulté en taillant indifféremment les parties devant et dos et en donnant de l’ampleur aux épaules. C’est ce défaut de coupe qui donne l’aspect engoncé que l’on rencontre dans les silhouettes.

 

Le costume champenois

Ancien couvent de St Joseph ; Eglise St Sulpice ; Moulin et porte des Mariniers
St Nicaise ; Moulin et porte des Mariniers ; Porte du Jard
La Trinité ; Couvent des Augustins ; Ancienne porte St Jean


Au risque de faire beaucoup de peine à ceux qui croient encore à ce poncif, il n’existe pas un costume champenois. (Pas plus d’ailleurs qu’il n’existe un costume breton ou un costume alsacien). Par contre, il a existé des costumes, beaucoup de costumes, ayant chacun des particularités et qui furent portés dans les villages et les villes de Champagne au cours du XIXe et même parfois, jusqu’à la première moitié du XXe siècle.

Pour ce dossier, nous avons choisi d’examiné les costumes portés dans la ville de Châlons-sur-Marne (aujourd’hui Châlons-en-Champagne), dans la période dite de la Monarchie de Juillet (1830-1840). Les personnages qui illustrent notre propos sont tirés des gravures d’un ouvrage de L.Barbat “Histoire de la ville de Châlons depuis son origine jusqu’en 1855”

 

Châlons-sur-Marne



La ville de Châlons était et est toujours le centre administratif de la Région. En 1690 elle comprenait 2750 feux, soit environ 10 800 habitants. Dans la période qui nous intéresse, sa population est passé de 12 952 hab. en 1836 à 15 879 hab. en 1851. La ville éprouvant le besoin d’agrandir son territoire, annexera “Le Petit Fagnières” par décret du 21 août 1847. Elle recommencera la même opération en reprenant une partie du finage de Fagnières en 1887. Châlons se composait de 15 paroisses : St Alpin, St Germain, St Antoine, Ste Catherine, St Eloy, St Etienne, St Jean, St Loup, Ste Marguerite, St Nicaise, St Nicolas, N.D. en Vaux, St Sulpice, Église cathédrale et Trinité.

Le choix de la ville de Châlons permet de respecter le paramètre spatial. Les gravures trouvées se situant approximativement dans la période de la Monarchie de Juillet, nous restons en un temps donné. Chaque gravure est identifiée par rapport à une paroisse car, sous l’ancien régime et bien avant dans le XIXe siècle, “on était d’une paroisse” avant d’être “d’une ville” ou “d’un village”. L’expérience nous a montré que l’on peut se fier, pour cette période, aux représentations des personnages figurés dans les dessins. L’artiste a effectué, pour son temps, un travail de reporter-photographe en croquant les “modèles” qui se présentaient devant l’édifice qu’il était en train de reproduire. Cela ne veut pas dire, nécessairement que tous ces personnages sont de Châlons, car il peut s’agir d’un habitant d’un village voisin de passage ce jour-là. Toutefois, la répétitivité d’un même costume ou les actions des figurines peuvent, parfois, résoudre ce dilemme. Restons cependant prudents et parlons de costumes du Châlonnais plutôt que du Costume de Châlons.

 

Costume féminin

Robe à manches ajustées ; robe à manches dites à gigot
Tablier disposé en poche

L’élément de base du costume féminin est la chemise. Associée à un simple tablier, elle donne le costume le plus simple qui soit. Il se rencontre encore en photographie à la fin du XIXe. Il s’agissait bien évidemment d’une tenue de travail estival. On voit dans une représentation “Église St Nicaise”, une femme en chemiser et cotillon, et dans une représentation “Église St Loup”, une femme en chemise et cotte. En Champagne, la cotte correspond à la jupe et le cotillon est une sous-jupe en toile bise rayée de rouge, de bleu ou de violet. Ce cotillon ne doit pas être confondu avec le jupon. Ce dernier est en toile fine blanche, parfois orné de volants de tulle et de dentelle. Il se porte sous le cotillon et, très ouvragé, était réservé à la tenue de fête. Il faut en effet se souvenir que jusqu’à une date récente, les gens du peuple avaient trois catégories d’habits : la tenue de travail, l’habit du dimanche et le costume de cérémonie. Ce dernier était généralement l’habit de noce qui finissait comme tenue mortuaire.

La robe à corselet lacé apparait dans les vues Pont de Marne et Chevet de la cathédrale. Il est impossible de préciser s’il s’agit d’une robe à corselet ou d’un corselet et d’une cotte séparés car les deux combinaisons existaient.

Le caracot ou cochot est présenté avec précision sur la gravure Pont de Marne. Parfois ce cachot se portait directement sur la chemise et était accompagné d’une cotte. D’autres fois il recouvrait la robe à corselet. Les deux possibilités existaient. Le cas le plus fréquent était le “deux pièces” pour la tenue journalière et la robe “unique” pour les cérémonies. 

La robe à manches ajustées est fréquente sur de nombreuses gravures. Cette manche était devenue courante à la Révolution et avait remplacé la manche ample à revers retroussé de la période précédente. La mode en fut abandonnée “officiellement” sous l’Empire et reparut vers 1845.

Une jolie silhouette tirée de la vue Eglise St Jean nous montre une robe à manche à gigot. Cette manche est plus connue dans sa forme élevée de 1830, le bouffant enveloppant le bras de l’épaule au coude. Ce modèle subit de nombreuses variations et vers 1842, son ampleur avait glissé vers le coude. C’est le cas du modèle présenté ici. Nous avons eu la possibilité de relever le patron d’une de ces robes. C’est l’exemple même du “bricolage” réalisé par les couturières du moment. L’ampleur du gigot a été obtenue par l’intermédiaire de triangles divers insérés entre les coutures normales et dans le milieu du bouffant. La brave femme avait bien vu les robes de bourgeoises mais en ignorait la coupe…

Les gravures en noir et blanc ne peuvent nous fournir d’indication sur les textiles utilisée et les coloris choisies. Pour obtenir ces renseignements il faut avoir recours aux “inventaires après décès”. On sait ainsi que les robes étaient en sergé, en lainage marron, beige, bleu, gris souris, prune, grenat, en toiles genre droguet ou ayant l’aspect du “jean’s”. Pour les robes de fêtes on trouve des indiennes, des cotonnades imprimées et des taffetas. Les corselets sont invariablement mentionnés comme étant en forte toile noire.

La cotte peut se porter de trois manières : soit tombante comme une jupe, c’est le cas le plus fréquent ; soit relevée en poche sur le devant en formant une “queue” à l’arrière, l’exemple nous en est fourni par la silhouette extraite de Vue intérieur de ND et Eglise St Nicaise ; soit relevée en panier tout autour de la taille comme dans cette même vue Eglise St Nicaise.

Le tablier est un accessoire indispensable pour le travail mais se porte également sur les tenues de cérémonies. Il est ample et couvre le devant de la cotte et les côtés. Il est ordinairement en grosse toile de chanvre dite “boura” et en toile fine blanche, en moire noire ou en cotonnade à motifs écossais pour les fêtes. Il se porte quelquefois avec un coin relevé en poche comme présenté dans Eglise St jean.

Lorsqu’un tablier comporte un bavolet épinglé sur la poitrine, il se nomme devantiot. Il se remarque dans Eglise paroissiale St Eloy, St Sulpice, La cathédrale portail nord, Eglise des Toussaints.

La vue Eglise paroissiale St Sulpice nous montre également un détail vestimentaire intéressant, une femme porte des manchettes en toile blanche. Celles-ci étaient destinées à protéger les manches de robe lors de certains travaux.

Châles et fichus couvrent les épaules des femmes. Le fichu est un carré de toile ou de cotonnade imprimée, plié en diagonale et les pointes prises dans le devant de ceinture. Pour les grandes cérémonies on trouve des fichus de tulle richement brodé de motifs floraux stylisés. Ceux-ci sont disposés en recto et en verso selon la diagonale de sorte que le fichu plié laisse toujours apparaître les broderies sur l’endroit.

Le châle, beaucoup plus ample est en lainage blanc, noir, brun, bleu nuit ou en cachemire imitation “châle des Indes”. Sur les figurations Eglise de St Memmie lés Châlons et Petit portail nord de N.D., il est simplement jeté sur les épaules. En d’autres pays de Champagne il était ajusté et épinglé au corps de robe.

Femme en tablier et fichu croisé ; femme en devantot et fichu d’épaules
Femme en châle


La cape à manches, sorte de surtout en gros drap de laine brune ou prune, est présenté dans la vue Ancien couvent de St Joseph.

Si de nombreuses paysannes vaquent à leurs occupations jambes nues et en sabots [et souvent même pieds nus], “à la ville”, on remarquera que presque toutes les femmes portent les souliers plats, bien visibles dans Petit portail nord de ND ou des “cothurnes” à rubans entrecroisés, à la mode de l’époque. Ces chaussures se portent avec des bas de fil ou de coton blanc, ajourés et brodés pour les plus riches.

La mode n’est pas encore à la coupe des cheveux. Loin s’en faut puisque l’on considère toujours que cela est déshonorant. Les femmes portent le chignon plus ou moins relevé sur le sommet du crâne selon qu’elles ont adopté la coiffure aux bandeaux qui réservent une raie au milieu ou bien qu’elles continuent de se peigner en arrière, comme cela se faisait à la fin du XVIIIe. Le bonnet est encore une quasi obligation si l’on ne tient pas à être considérée comme une “fille-en-cheveux”, c’est-à-dire une fille de mœurs légères ! Pourtant, on peut remarquer des femmes sans coiffe dans les gravures Eglise St Loup, Eglise St Alpin et Pont de Marne.

Cotte disposée en poche
Cotte en panier laissant paraitre le cotillon
Cape à manches


La coiffe la plus simple et sans doute la plus ancienne apparait dans Ancienne Porte Marne 1788-1848. Il s’agit de la petite câle de toile fine qui ne semble pas avoir varié depuis le XVIIe. Le bonnet à barbes qui se voit dans Chevet de la Cathédrale de Châlons pourrait être également de conception aussi ancienne.

Le bonnet de câle, très volumineux, du sujet placé devant la porte de ND petit portail Nord est apparu dans la seconde moitié du XVIIIe. Il se trouve fréquemment représenté dans les gravures présentant des marchandes de rues à Paris.

Sur Eglise St Jean, Eglise de St Memmie lés Châlons, Eglise St Nicaise, Ancienne Porte St Jean (détruite en 1824), Porte Marne, on peut distinguer des femmes portant des bonnets ronds. Il est pratiquement impossible de les identifier car ce modèle comprenait de nombreuses variantes dès la seconde moitié du XVIIIe. Celles-ci iront d’ailleurs en se multipliant jusqu’au début du XXe siècle. Ce type de bonnet ayant selon le cas un fond rond ou en “fer à cheval”, une frontière plus ou moins large, des passes de dentelle plus ou moins nombreuses, des coques, des rubans, etc. est à l’origine de la majorité des coiffes caractéristiques de nos villages.

La coiffe à pignon, bien visible sur Eglise St Jean et Petit portail nord de ND est plus intéressante car plus rare. IL semble qu’on la trouve plus particulièrement dans les grandes villes. A Troyes elle y était connue sous la dénomination de “Cul de Cane”. Ce qui s’explique très bien au regard de son profil.

Nous voyons également apparaitre sur les vues Eglise de St Memmie lés Châlons, ND vue de la rue de Vaux, ND vue intérieure, St Sulpice vue latérale, Eglise St Eloy, Ancien couvent de St Joseph, trois formes de toquat. Ce mot signifiant petite toque, toquet, désigne en Champagne une coiffe à câle élaborée. Elle est constituée d’un premier bonnet matelassé et parfois gommé, la câle, sur laquelle vient se fixer un coiffin de voile ou de tulle brodé et orné de larges bandes de dentelle tuyautées ou plissées. C’est une coiffe riche qui ne se rencontre que dans les villes ou les bourgs d’importance. Le toquat est directement issu des bonnets à câle du XVIIIe. On le trouve ici présenté sous deux formes principales et une variante.

Le toquat à large frontière se voir sur les personnages croqués dans ND vue intérieur, St Sulpice, Ancien couvent St Joseph et le toquat à barbes dans Eglise de St Memmie lés Châlons. Le toquat à barbes relevées sur le sommet de la passe est une variante du modèle précédent. On peut le discerner dans ND vue de la rue de Vaux, Eglise ST Eloy, Eglise St Sulpice.

Voir l'article : Le beau Toquart

 Le bagnolet, dit également halette, est une capote de toile ou de cretonne dont la forme est donnée par des arceaux d’osier fin (en d’autres villages ce sont des plaquettes de bois ou de carton fort qui lui donnent sa rigidité mais elle apparait alors à pans coupé). C’est une coiffe de travail destinée à protéger du soleil, particulièrement utilisée dans le vignoble. Selon les habitudes locales, elle peut être portée directement sur les cheveux ou posée sur un petit bonnet. Moulin et porte des Mariniers en 1845

La gravure Pont de Marne nous offre la possibilité de voir une femme portant un large chapeau de paille à bords plats et coiffe cylindrique.

Bonnet à cale
Petite cale ; Bonnet rond
Toquat a la longe passe
Cale à barbes ; Coiffe a pignon
Toquat à barbes ; Bagnolet
Toquat à barbes relevées ; Chapeau de paille

 

Costume masculin


Homme en chemise et pantalon à pont
Gilet droit
Gilet à col Louis Philippe
Culotte à la française

Pont des tanneurs ; Vue prise des remparts ; Ancien Couvent de St Joseph
ND ; Pont ; ND
ND rive de Vaux ;


Veste longue ; Jacquette
Veste courte dite Rase-pet


Alors que la femme a conservé quelquefois l’habitude ancienne de ne porter qu’une chemise pour le travail estival, l’homme a cessé de vaquer à ses travaux, vêtu d’une unique chemise comme cela se faisait encore pour les moissons au XVIe siècle. Sa tenue la plus simple consiste dans le port d’une chemise et d’un pantalon comme on peut le voir sur les gravures Eglise ND, Vue prise du Pont Croix des Teinturiers, Moulin et Porte des Mariniers en 1845, Porte du Jard.

La chemise de chanvre de l’homme est taillée selon un patron de coupe en trapèze, semblable à celui de la chemine de femme. Vers 1840, la chemise est boutonnée sur le devant. Antérieurement la fente avant était laissée libre et deux cordons nouaient le col au niveau de la gorge. Toutefois ce col est rarement fermé lors des travaux et se présente au regard à la façon d’un “col Danton”.

Le pantalon est en gros drap brun ou noirâtre, ou en toile sergé grège. Il est de type à large pont (comme dans la marine) et à poches dites cavalières. Le bas de jambe, de faible ampleur, semble être plus long dans le costume “du dimanche” que dans la tenue journalière. Le “fond de culotte” est taillé différemment de la mode actuelle car il a besoin d’être ample pour contenir les pans de chemise rabattus en “barboteuse” (ce qui remplaçait caleçon ou slip). Cette ampleur est contrôlée par un laçage situé au niveau arrière de la ceinture.

La culotte à la française est repérable sur les vues ND intérieur et La Trinité. Toutefois, il est important de savoir que cette seconde gravure a été reprise à partir d’un dessin réalisé avant 1811. Il y a donc une différence de plus de 30 ans entre ses costumes et ceux des autres croquis.

Sur l’image Pont de Marne, on remarque un personnage portant l’ancien gilet droit sans col, tandis que sur Eglise St Jeans, Eglise de St Memmie lés Châlons, Porte Ste Croix, Porte Marne, les hommes portent le gilet à col tailleur des années Louis Philippe. Ces gilets étaient en toile ou en piqué blanc pour la tenue journalière et en satin brodé, velours ou tissus brochés pour la tenue de sortie.

On rencontre à cette époque trois sortes de vestes ayant des tailles différentes. La plus petite, connue sous le nom de rase-pet, est sans doute dérivée de la carmagnole de l’époque Révolutionnaire. Elle paraît fréquente et se voit particulièrement sur des personnages ayant des allures d’ouvrier dans ND vue prise du quai…, Couvent des Augustins, Eglise St Nicolas, Ancienne porte Marne.

La plus longue est un veston Louis Philippe dont les revers de poche et de col paraissent parfois garnis d’une bande de tissu foncé, peut-être de satin ou de velours.

Enfin nous pouvons voir quelques personnages en Jacquette dans Eglise St Jean et Porte de Marne. Ce mot jacquette viendrait du surnom de Jacques donné anciennement aux paysans (d’où les “Jacqueries” émeutes paysannes du XVIIIe s.)

La redingote est bien visible sur Eglise St Jean. Si on se réfère à la situation des personnages, cette redingote doit être une tenue de ville ou de cérémonie. Cela semble évident car on voit mal un paysan se rendre aux champs ainsi vêtu.

Couvent des Augustins ; Porte Ste Croix ; ND
ND ; Porte du Jard ; 

Redingote ; Blaude de marinier
Blaude


La cape est au contraire, un vêtement de protection plus habituel dans les campagnes. Elle est en drap de laine brune ou noire. Certaines ont un large col, d’autres possèdent une capuche. Dans Eglise St Sulpice, on voit que cette cape pouvait être portée rejetée sur les épaules.

La blaude ou biaude semble être venue à la mode dans le monde paysan et chez les ouvriers et artisans vers les années 1820. Sa forme et son nom rappellent le bliaud du Moyen-Âge. Il ne s’agit que d’une coïncidence car une filiation avec un intervalle de plusieurs siècles paraît invraisemblable. Ce vêtement de dessus a été très vite considéré comme une tenue réservée au « vulgaire ». Ainsi les Compagnons du Tour de France refusèrent de l’adopter, estimant qu’elle rabaissait leur dignité. La Blaude la plus classique st en toile bleue ou bise et descend un peu au-dessus du genou. On peut en voir de multiples exemples dans les gravures. Une blaude plus longue descendant nettement au-dessous des genoux était généralement l’apanage des marchands de bestiaux. On peut voir ce modèle dans Couvent des Augustins. En revanche, les mariniers portaient une blaude très courte, atteignant tout juste l’entrejambes.

Les artisans quant à eux portaient fréquemment une blaude de toile noire, serrée à la taille par une ceinture sur laquelle ils ajoutaient un tablier.

 Les hommes sont chaussés de sabots, de brodequins, ou, pour la ville, de chaussures basses. Un seul personnage porte des guêtres de toile dans ND vue intérieur.

Les cheveux longs sont habituels chez les hommes. En ville au moins, ils sont peignés et les plus élégants les portent en rouleau romantique sur la nuque.

 Le bonnet de coton est la coiffe la plus simple. Il se porte avec la mèche relevée et ramenée sur le devant comme on peut le voir dans Le Collège vue des remparts, etc.

Il existe deux modèles de chapeaux. Le plus courant est un chapeau plat à bord large qui se remarque dans ND vue … Vaux, etc. Le chapeau rond à très large bord se rencontre dans St Sulpice, etc. Tous ces chapeaux sont en feutre noir.

Une nouvelle coiffure est apparue à l’époque de la Révolution, le chapeau haut de forme. Son aspect général variera dans le temps. Sous Louis Philippe apparaît le chapeau claque mais, les hommes du peuple continueront de porter une sorte de “bolivar” qui n’est plus en poil de castor mais en poile de lièvre. Ce chapeau “mélusine” ou “capsule” se rencontre dans St Jean, Eglise St Memmie, etc.

Eglise de l’Abbaye ; Porte de Marne ; Eglise St Jean
Eglise St Jean ; Porte de Jard ; Couvent des Augustins
Couvent des Augustins ; Chevet de la cathédrale ; Eglise St Sulpice


Pour la plupart les artisans et les ouvriers portent une casquette de toile ou de drap bleu marine à visière de cuir noir, comme le montent de nombreuses gravures. La casquette à rabat en feutre puis en velours à côtes qui deviendra le couvre-chef favori des vignerons, apparaît dans Eglise St Jean et Pont Croix des Teinturiers.

Chapeau droit ; Bonnet de coton
Chapeau rond à large bord
Casquette à rabat ; Casquette à visière de cum
Haut de forme



Costumes d’enfants et d’adolescents

Veste courte de garçon genre spencer
Garçon en glaude 
Garçon en chemise et pantalon
Fille en robe et tablier

Sur la gravure Ancien couvent de St Joseph, le petit garçon est en pantalon. Il porte une petite blaude retenue par une ceinture et semble être coiffé d’une toque de fourrure. L’enfant est en chemise et en pantalon dans Eglise St Alpin. Le dessin Eglise St Sulpice montre un enfant coiffé et vêtu à la mode romantique et un autre garçonnet portant une veste courte genre spencer – l’anglomanie n’est pas un phénomène nouveau – la fillette est en robe et semble avoir un bonnet rond (elle est peu visible). Il en va de même dans Eglise de St Memmie où la fille porte un châle de couleur claire. Dans la vue Ancienne porte St Jean, un petit garçon porte également une sorte de veste spencer.

Les adolescents sont mieux croqués ! le Couvent de Vinetz, portail de la chapelle nous montre un garçon en chemise et pantalon tenant sa casquette à la main. L’un semble être en gilet, alors que l’autre a la veste courte. Dans les détails de : Ancienne porte Marne, on distingue un jeune garçon dont la chemise est largement ouverte tandis que de jeunes ouvriers s’activent sur une charrette à bras. Deux sont en chemise et gilet, un troisième porte la veste courte. Ils sont coiffés à la romantique et l’un d’eux a une casquette à visière. Le dessin précis montre qu’ils ont des cravates foncées. Cette élégance vestimentaire pourrait laisser supposer qu’il s’agit de Compagnons… Au pont Bouquet, un jeune homme en veston est coiffé d’un bonnet qui pourrait être en laine tricotée si l’on en juge par la forme en boule du pompon. La fille qui l’accompagne est chaussée de sabots et s’emmitoufle dans une pélerine à grosse capuche. Une jeune fille en costume de cérémonie portant la longue robe à manches ajustées, les épaules couvertes d’un châle et coiffée d’une coiffe à pignon, apparait dans ND petit portail nord.


Les autres vues sont trop indistinctes pour permettre une approche sérieuse.

Nous avons extrait de chaque gravure du recueil les détails costumiers significatifs. Nous n’avons pas tenu compte des personnages qui sont manifestement des bourgeois en tenue d’époque Louis Philippe. Nous sommes restés dans la ville de Châlons ; pourtant, l’exposé semble offrir une si grande variété de costume que le “folkloriste” tenant du particularisme de clocher se trouvera bien décontenancé !

Essayons d’y voir clair ! Rappelons tout d’abord que notre but n’était pas de montrer le costume de Châlons, mais le costume à Châlons et qu’en conséquence, rien n’interdit de penser que certains personnages présentés ne sont que des passants venus de villages voisins.

On peut aussi émettre l’hypothèse que toutes ces figurines représentent bien des habitants natifs de Châlons et que les vêtements varient simplement selon les individus. Ce serait une explication plausible. Les gravures nous présentent un bébé dans les bras de sa mère, des enfants ayant 5 ou 6 ans, d’autres qui peuvent avoir une quinzaine d’années, des jeunes de 18 à 20 ans, des adultes et quelques anciens s’aidant de leur canne.

Chaque génération restait assez fidèle à la mode de son “bel âge”, cette belle époque pouvant se situer vers sa vingtième année. On peut donc rencontrer, en un moment donné et en un lieu donné des personnages à la mode du jour et d’autres en tenues archaïques. La condition sociale est également à considérer. Les coiffes les plus ouvragées appartiennent à des femmes aisées alors que les plus modestes doivent se contenter de modèles plus simples. La même remarque est valable pour l’élément masculin. Enfin, on peut se trouver en présence de vêtements de travail, de tenues de sorties ou de costumes de cérémonies. On le voit, les paramètres sont nombreux et on ne peut résoudre ces dilemmes que dans la mesure où l’on peut confronter et comparer les modèles et dans le meilleur cas, obtenir des pièces d’époque rigoureusement référencées.

Compte tenu des documents archivés, il semble que le recueil de Barbat nous livre de nombreuses représentations des costumes de la ville de Châlons et, peut-être quelques personnages venus d’ailleurs. Parmi ceux que nous avons pu identifier, les femmes portant la coiffure à pignon nous paraissent bien châlonnaises ainsi que celles portant le toquat à barbes relevées. Cela ne signifie nullement que les autres ne le sont pas, mais, plus simplement que rien ne nous permet d’affirmer quoi que ce soit.
Les costumes masculins sont moins diversifiés. Il est donc très probable que dans l’ensemble du Châlonnais les hommes devaient porter des tenues très similaires, sinon identiques.

 


À travers les siècles, la Champagne n’a jamais connu un costume unique et figé, mais une mosaïque d’habits façonnés par les terroirs, les métiers, les matières disponibles et les influences venues des routes commerciales. Jusqu’au XIXᵉ siècle, chaque communauté exprimait son identité par des détails vestimentaires parfois subtils, parfois très marqués : une manière de nouer la coiffe, une coupe de veste, un choix de tissu ou de couleur. Ces variations, aujourd’hui difficiles à percevoir, formaient pourtant un langage social que chacun savait lire.

Mais avec l’entrée dans l’époque moderne, ce monde se transforme.

L’industrialisation du textile, la diffusion rapide des modes parisiennes, la mobilité accrue des populations et l’effacement progressif des cadres paroissiaux entraînent une uniformisation lente mais profonde. Les vêtements cessent d’être les marqueurs d’un territoire ou d’un groupe pour devenir les signes d’une société en mouvement, tournée vers la ville, la production en série et les influences nationales.

Ainsi disparaissent peu à peu les usages locaux, non par rupture brutale, mais par glissement continu.

Les costumes traditionnels quittent la rue pour ne subsister que dans les archives, les musées et la mémoire collective. Ils rappellent un temps où l’habit n’était pas seulement une protection ou une mode, mais un ancrage, une appartenance, une manière d’habiter son lieu.

De nos jours, seuls quelques groupes folkloriques et ensembles de tradition régionale font encore revivre ces habits anciens en reconstituant fidèlement les costumes propres à leur territoire. En Champagne, des formations comme Les Pastourelles de la Vallée de la Marne, Les Jolivettes de Reims ou Les Sabots d’Or de Troyes maintiennent vivante cette mémoire textile, tandis qu’à Saint‑André‑les‑Vergers, le groupe Les Chenevots anima longtemps la vie locale avant de disparaître au début du XXIᵉ siècle.

 Dans d’autres régions françaises — de la Bretagne à l’Alsace, du Berry au Morvan ou encore à la Provence — des associations passionnées poursuivent également ce travail de transmission. Grâce à ces initiatives, qu’elles soient encore actives ou désormais patrimoniales, les derniers témoins d’un patrimoine vestimentaire autrefois omniprésent continuent d’exister, préservés et présentés avec soin à un public moderne.


Jeannine V. Lamy

 

 




Toquat champenois







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