Le texte qui suit n’a pas la prétention d’épuiser la
richesse de l’Évangile de saint Jean, ni d’en proposer un commentaire savant.
Il s’agit d’un essai volontairement restreint, une
porte d’entrée destinée au lecteur non averti, afin de rendre accessibles les
grandes lignes de la tradition johannique, de sa dimension ésotérique, et de
son lien profond avec la gnose, la lumière, et le Logos.
Nous avons choisi de rassembler ici les éléments essentiels, les symboles majeurs et les repères nécessaires pour comprendre l’esprit de cet évangile unique, sans alourdir le propos par des développements techniques ou théologiques.
Ce travail n’est donc ni un traité, ni un commentaire académique : c’est une synthèse, un abrégé, une invitation à entrer dans la lecture de Jean avec un regard neuf, ouvert, et libre.
Croquis
d’une icône du XVIe
– cathédrale d’Héraclion (Crète)
Un
remarquable exemple du caractère complémentaire des deux saint Jean.
Saint
Jean-Baptiste revêtu de sa tunique de peau de bête, tient sa tête coupée sur un
plat ; à côté de lui, avec le même costume et la même tête, mais sur les
épaules Saint Jean l’Évangéliste tient en main gauche son évangile et en main
droite, le bâton en forme de croix du Baptiste, que ce dernier tient également
dans son bras.
Le
Prologue de Saint Jean
Le nombre des évangiles aurait été fixé à quatre, soit ceux de Matthieu, Marc, Luc et Jean qui sont dits « canoniques », terme qui vient du grec κανονικός (canonikos), fait suivant les règles, régulier [κανών (canon) règle]. Les évangiles « synoptiques » sont ceux de Matthieu, Marc et Luc, dont les textes peuvent être présentés en parallèle et ainsi embrassés d’un seul coup d’œil. (Grand Dict. de la Bible). « Synoptique » vient du gr. Συνοπτικός (sunoptikos), qui embrasse d’un coup d’œil, perspicace, pénétrant.
L’évangile de Matthieu était écrit en Araméen. Ceux de Marc, Luc et Jean
étaient écrits en grec.
L’évangile de Jean est celui des initiés, « L’Evangile Esotérique... ». Il se rattache au gnosticisme d’Alexandrie « qui faisait du Logos la première émanation du Dieu suprême... le Logos servant d’intermédiaire entre l’homme et le Dieu suprême. »
La
théogonie johannite vue par P. Le Cour part du Logos, le Christ qui est notre
Dieu solaire :
Le
Christ est donc notre créateur, « notre démiurge ». Le Christ
est le Fils soumis à la volonté du Père, le Dieu universel.
-
En grec, langue des mystères, le Θ (thêta majuscule), « lettre
essentielle » de Θεός (Théos) Dieu, est « un cercle avec un point central,...
signe astronomique du soleil », déjà représenté ainsi chez les
égyptiens. « Selon les Ecritures, notre démiurge... nous dit qu’il est
la lumière et la vie, venues l’une et l’autre du soleil... qui est le cœur
vivant et vibrant du démiurge... ».
Le Prologue constitue les dix-huit premiers versets du 4ème évangile, ce qui l'associe au nombre neuf. Ces versets renfermeraient « les principaux éléments de la gnose johannite chrétienne. »
Traduction
du Prologue par le chanoine Emile Osty
1/ Au commencement était le Verbe (ὁ Λόγος, le Logos, la Parole), et le Verbe était auprès de Dieu (ὁ Θεός, o Theos) et le Verbe était Dieu (Θεός) ;
2/ Il était au
commencement auprès de Dieu ;
3/ Par lui tout a paru,
et sans lui rien n’a paru de ce qui est paru ;
4/ En lui était la vie,
et la vie était la lumière des hommes ;
5/ Et la lumière brille
dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée ;
6/ Parut un homme envoyé
de Dieu, son nom était Jean ;
7/ Il vint en témoignage,
pour témoigner au sujet de la lumière, afin que tous crussent par lui :
8/ Celui-là n’était pas
la lumière, mais il devait témoigner au sujet de la lumière ;
9/ La lumière, la
véritable, qui illumine tout homme, venait dans le monde ;
10/ Il était dans le
monde, et par lui le monde a paru, et le monde ne l’a pas connu ;
11/ Il est venu chez lui,
et les siens ne l’ont pas accueilli ;
12/ Mais à tous ceux qui
l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfant de Dieu, à ceux qui croient en
son nom ;
13/ Qui ne sont pas nés
du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme, mais de Dieu ;
14/ Et le Verbe est
devenu chair, et il a séjourné parmi nous. Et nous avons contemplé sa gloire,
gloire comme celle que tient de son Père un Fils unique, plein de grâce et de
vérité ;
15/ Jean témoigne à son
sujet et il crie : « C’était celui dont j’ai dit : Celui qui vient après moi
est passé devant moi, parce que avant moi il était. » ;
16/ Car de sa plénitude
nous avons tous reçu, et grâce sur grâce ;
17/ Car la Loi a été
donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ ;
18/ Dieu personne ne l’a
jamais vu : un Dieu, Fils unique qui est dans le sein du Père, celui-là l’a
fait connaître.
Premier enseignement : « Le Logos, le Christ créateur de notre système solaire, n'est pas le Dieu universel, le Dieu tout-puissant,..., mais le Dieu des religions solaires, le démiurge intermédiaire entre l'Homme et Dieu. » C'est la distinction faite dans le Prologue, « entre le Dieu suprême désigné par - ὁ Θεός - (le Dieu) et le Logos, qui est seulement - Θεός - (un Dieu). »
En 325, le concile de Nicée proclame « la divinité du Christ... L’Eglise ayant ainsi déifié le Christ, en fit la seconde personne de la Trinité - le Fils unique de Dieu - de même nature et partageant sa toute puissance, alors que les déclarations du Christ établissent, entre lui et Dieu, une différence essentielle... Les imperfections de la création et l’existence du mal montrent bien que [le Christ] ne participe pas à l’omnipotence divine. »
Le Christ serait « Fils de Dieu » et « Fils unique »
(versets 14 et 18). Toutefois, on s’étonne qu’il soit considéré comme « le
Fils de Dieu », car d’autres créatures ont « l’étincelle
divine de l’esprit » en elles ... car « tous les démiurges, créateurs
de systèmes solaires et planétaires sont des - Fils de Dieu - »
C’est pourquoi Etienne Dolet voulait remplacer l’expression « Fils
unique de Dieu » par « Fils du Dieu unique », proposition
hérétique selon l’Eglise (et rejetée par les théologiens).
Les juifs reprochent au Christ de « se faire Dieu » (Chap. 10,
34)... suit la réponse du Christ : « N’est-il pas écrit dans
votre loi : vous êtes tous des dieux ? ».
Le prologue énonce au verset 12 : « il a donné pouvoir de devenir
enfant de Dieu, à ceux qui croient en son nom ;... » En conséquence, «
... l’expression - Fils de Dieu - n’a pas de caractère exclusif. »
L’Evangile désigne également le Christ comme « Fils de l’homme ». C’est « le problème de sa double nature. » Le Christ « n’aurait été qu’une créature privilégiée ».
Le Logos et la « Grâce »
ΛΟΓΟΣ est l'écriture grecque en majuscules de « Logos ». Les consonnes radicales Λ et Γ présentent respectivement l'aspect du compas et de l'équerre. « Ce sont là, selon les francs-maçons qui recherchent la parole perdue, les deux instruments du Grand Architecte de l'Univers... »
Λ
o Γ oς
(LoGos)
Λ et Γ présentent respectivement l'aspect du compas et de l'équerre
Le
Logos, le Verbe créateur, se retrouve exprimé avec force dans l'Evangile de
Ioan :
-
« le Logos est la lumière et la vie ». Ici « germerait »
l'idée de la création de la vie, née dans la mer, de la semence d'Ouranos
(Aour, la Lumière).
- Le
Logos est aussi la lumière de la vérité, opposée aux ténèbres : « la
grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ. » (Ioan I, 17)
- « Comme la lumière du soleil, la vérité se sent et n'a pas à être démontrée. »
Au verset 17 du Prologue, le mot Χάρις (Charis) ou ΧΑΡΙΣ en majuscules, a été
traduit par « grâce ». Charis ferait partie des mots qu'il ne faut
pas traduire afin de ne pas altérer la signification, car ce mot serait en
relation avec les mystères chrétiens.
.*. Notons ici que les consonnes Χ (khi, soit Ch en français) et Ρ (Rhô, soit R en français) sont constitutives de ΧΑΡΙΣ et se retrouvent dans le Chrisme. (voir page suivante) .*.
Le(s) Chrisme(s)
Les
formes les plus connues du chrisme sont le monogramme du Christ et le chrisme
constantinien.
- Le
monogramme du Christ comporte un Ι (Iota) et un Χ (Khi ou Chi),
initiales de Jésus Christ en grec. Parmi les nombreuses significations, on le
considère aussi comme « le schéma symbolique de l’observation rituelle du
soleil... Ce chrisme dissimule en réalité le plan des plus anciens temples
solaires ».
.*.
Par ce monogramme, le Christ est associé au culte solaire, culte du « Sol
Invictus » (Soleil Invaincu) dont l’Empereur Constantin aurait été le Grand
Prêtre avant sa « conversion » .*.
- Le chrisme constantinien est composé des lettres grecques Χ (Khi) et Ρ (rhô), les deux premières lettres de ΧΡιστός (ChRistos). Une telle croix serait apparue dans les airs aux troupes de Constantin lors de la bataille contre Maxence sous les murs de Rome ; la victoire de l’empereur décida définitivement du christianisme comme religion officielle.
.*.
Serait-ce sous le signe de la « grâce » de Dieu inscrite dans le chrisme, que
cette victoire aurait eu lieu ? .*.
La conception du Verbe créateur viendrait de sources lointaines
- Parlant du Verbe, le Prologue ferait allusion à la hiérologie, ancienne science sacrée qui serait devenue la kabbale chez les juifs. La science du Verbe serait « un des moyens d’Accès à la connaissance des manifestations du démiurge. »
-
« Que la lumière soit ». Selon Moïse, cette
parole de Dieu aurait créé la lumière. « La doctrine du Verbe créateur
existait chez les égyptiens... c'est là sans doute, que Moïse l'a trouvée...
».
.*.
Cette hypothèse est vraisemblable puisque selon les Actes des Apôtres 7, 22, «
Moïse fut instruit dans toute la sagesse des égyptiens » .*.
« De
nos jours, la puissance de la parole s'est multipliée par l'imprimerie, la
radio et la télévision, et jamais comme maintenant n'ont pu se propager les
erreurs et la vérité... ».
.*.
Rappelons ici que ces lignes furent écrites vers 1950... .*.
Qu'est-ce que le Verbe ?
P. Le Cour évoque le langage et l’usage de substantifs (substance des choses), de verbes et d’adjectifs pour former les phrases. De ce point de vue, la phrase serait une manifestation trinitaire du Verbe, action créatrice utilisant le Père (substance principe) et l’Esprit (les qualités). Ce concept trinitaire se retrouverait dans l’accès à la connaissance hermétique (Astrologie, Hiérologie ou science du Verbe, Alchimie ou science de la substance principe), et, plus généralement, dans la pensée métaphysique.
Selon J.A., au verset 1, comme les autres traducteurs, le chanoine Osty écrit
« Au commencement... » au lieu de « Dans le Principe...
» seule traduction correcte du grec Eν Aρχή (En Archê), « pour tenter
de définir Dieu indéfinissable avant le Fiat Lux ou le big bang, caractérisé
par une vibration initiale, manifestée par le Verbe... Ce serait l'origine de «
nombreuses fausses traductions. »
Mais quid du verbe « être », très présent dans le Prologue ?
Couramment, « Je marche équivaut à dire : je suis marchant... il travaille : il est travaillant »… Ainsi « être » serait contenu dans « tous les autres verbes », caractérisant l’existence. Mais on attribue à Dieu l’expression « Je suis Celui qui suis » (Exode III , 14). Parlant de Dieu, on dit seulement, « il est ». « Etre... est un verbe-principe. »
.*.
Alors ?... « Au commencement était le Verbe » ? ... ou,
« En principe était le Verbe » ?
Cette
dernière traduction nous paraît contenir la notion de substance principe .*.
Le
baptême
.*. Considérant les versets 12-13, … .*.
12/
Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfant de Dieu,
à ceux qui croient en son nom ;
13/
Qui ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir de chair, ni d’un vouloir d’homme,
mais de Dieu ; .*. ... nous croyons pouvoir relier
ces versets au baptême .*.
Voici ce que P. Le Cour dit du baptême :
« Baptême » vient du gr. βάπτω (bapto) plonger, immerger. Dans l’antiquité, le baptême était une immersion totale dans l’eau, par trois fois chez les Esséniens. Après une préparation, le baptême était donné à des adultes et « représentait la purification nécessaire pour être admis dans la communauté. » Dans l’église chrétienne d’origine, au baptême serait associé le rite de l’imposition des mains ; on peut se reporter à Jean-Baptiste dans Ioan I,33 et St Paul dans Actes XIX, 1 , 6. Le baptême ne serait « qu’une affiliation extérieure,... l’imposition des mains confère les dons supérieurs. » Dans Actes II, 4, les langues de feu qui se posent sur chacun des douze apôtres, seraient « une sorte d’imposition des mains divines. » Les apôtres procéderont par la suite eux-mêmes à des impositions des mains. Rappelons que les cathares, attachés au christianisme primitif, pratiquaient l’imposition par les parfaits [« Cathare » est directement issu de l’adjectif grec καθαρός (catharos) pur...)]
Le baptême de Jésus « est symbolisé par la descente sur lui d’une
colombe. » La colombe, Ionah en hébreu, serait à rapprocher du grec Ion (ἴον),
violet, couleur de la spiritualité ; elle symboliserait l’Esprit (Une colombe
était déjà descendue sur Marie, lors de la naissance de Jésus). « On a
dit :
C’est
l’Esprit Saint », l’Esprit du Christ qui se serait
substitué à celui de Jésus. « Alors commença la mission du Christ,
laquelle dura trois années....
Jusqu’au baptême, c’est Jésus fils du charpentier, choisi pour sa valeur
spirituelle pour être le tabernacle du Christ ; à partir du baptême, c’est le
démiurge solaire, venant instruire les hommes... » A
partir du baptême, le terme « Jésus » doit être remplacé par
« Christ » ou « Jésus-Christ ».
.*. Jésus, par le baptême du Jourdain, devient le « Fils... de Dieu ». Jésus, déjà né du sang, naît de Dieu par le baptême. Selon P. Le Cour, à l’issue du double baptême (dans l’eau puis l’imposition des mains... ou baptême du feu pour les Apôtres) l’homme naîtrait de Dieu... .*.
Ioan, le porteur de lumière
Selon P. Le Cour, « la véritable personnalité de Lucifer avant
sa chute [serait] en réalité Ioan le détenteur du Graal formé
d’une émeraude. » Il y aurait une confusion quasi-permanente entre Lucifer,
porte-lumière avant la chute et Satan, résultat de cette chute. Lucifer qui
porte la lumière est en fait l’initiateur des hommes.
Ce point de vue serait issu d’une légende qui « repose surtout sur un texte bien imprécis d’Isaïe. »
.*.
Le concept de « Ioan-Lucifer » parait sous-jacent dans les versets 6, 7, et 8
du Prologue .*.
6/
Parut un homme envoyé de Dieu, son nom était Jean ;
7/
Il vint en témoignage, pour témoigner au sujet de la lumière, afin que tous
crussent par lui :
8/
Celui-là n’était pas la lumière, mais il devait témoigner au sujet de la
lumière ;...
.*. Si Jean Le Baptiste annonce la Lumière, Jean l’Evangéliste, « envoyé de Dieu », témoigne de la Lumière qu’il a reçue en devenant apôtre. En l’occurrence, témoigner, c’est « Faire paraître par ses paroles ou ses actions » (P. Larousse)... la lumière .* .
.*.
MMSSFF, soyons tous des porteurs de lumière, mais évitons la chute ! .*.
Notes
complémentaires de Tha.°. Coq.°. et Elt.°. Bia.°. - R.*.L.*. R.°.L.°. «
Les Ecossais de l’Hermione ».
Manuscrits de la mer Morte : Entre 1951 et 1956, le site de Qumran fait « l'objet de fouilles massives, orchestrées par le Jordan Department of Antiquities, l'Ecole archéologique française et le Palestine Archeological Museum (sous la direction de G.L. Harding et du père R. de Vaux) ». Les érudits responsables de ces recherches ne sont pas indépendants ... « De fait, après leur découverte, plus de la moitié des huit cent manuscrits exhumés ne [sera] pas publiée pendant plus de quarante ans. La communauté intellectuelle [sera] outragée par cette occultation sans précédent d'une connaissance qui aurait du être publique. »
A la lumière de ces textes enfin disponibles, il semble qu'il existe « un grand nombre de variantes [de l'A.T.] et que le texte [de la] Septante n'est que l'une d'elles » (La Septante est la première traduction en grec de la Bible).
[« L’Evangile Esotérique... »
-
Evangile vient du gr. Εὐαγγέλιον (euaggelion), récompense, actions de grâces ou
sacrifice offert pour une bonne nouvelle, ... Par la suite, au sens chrétien, «
la bonne nouvelle », c. à d. la parole de J. C., NT. Matth. 4, 23, etc. ; Marc.
1, 1, etc. ... d’où évangile, εὐάγγελος (eu-aggelos).
[«
εὐάγγελος » est composé de εὐ « bien » et de άγγελος « qui apporte une
nouvelle, messager, messagère » (→ ange)].
L’évangile
serait donc une « bonne nouvelle ».
- Esotérique,
vient du gr. ἐσωτερικός (ésotérikos), « de l’intérieur », c. à d. de
l’intimité, réservé aux seuls adeptes, dérivé de l’adverbe ἔσω (eso), variante
de εἴσω (eiso), « à l’intérieur ». Le terme substantivé a désigné les partisans
de la doctrine de Pythagore.
«
L’Evangile Esotérique » serait « une bonne nouvelle réservée aux initiés... »
L’adjectif – ésotérique - est introduit en français au XVIIIème s. comme terme
de philosophie pour qualifier l’enseignement professé au sein de certaines
écoles de la Grèce antique, réservé aux seuls initiés... Par extension, il se
dit de connaissances qui se transmettent par tradition orale à des adeptes
initiés...
- Par opposition à « ésotérique », le terme « exotérique » est utilisé à partir du XVIIIème s. pour des doctrines, notamment philosophiques, enseignées en public, vulgarisées.
Le démiurge
-
Du gr. Δημιουργός (démiourgos), litt. l’Artisan, poète de l’Anthologie,... Le
mot serait composé de δήμιος (démios) public [ou δῆμος (démos) peuple] et ἔργον
(ergon) action, travail. (Bailly)
- Chez les philosophes grecs, en particulier chez Platon (Timée) : le dieu ou le principe organisateur de l’univers... (Dict. de la Langue Philo. de Foulquié et St Jean)
Lucifer: « signifie - le porte-lumière - (en latin), phosphoros (φωσ·φόρος) en grec. » Selon « … la tradition judéo-chrétienne,... Lucifer... avait pour couronne une émeraude... [il] était le plus brillant des anges, en révolte contre Dieu... il fut précipité... au fond des enfers... » (P. Le Cour).
Le
Prologue - 1/18 - « Pro-logos » (avant le discours) ; c’est avant tout un hymne
au LOGOS qui condense la pensée de Jean. Il emploie un langage poétique car il
n’y a pas de mot qui sache exprimer de façon adéquate sa pensée. C’est un
langage allusif qui indique quelques directions, quelques indices orientés pour
qui a le désir de s’y aventurer. « La poésie n’est pas un jeu mais un moyen de
haute connaissance » disait Henri Bosco.
Le cadre historique
En quelques versets (1/18), Jean nous plonge dans un espace-temps qui se contracte pour nous projeter dans la fulgurance d’une rencontre qui va changer le monde : nous sommes dans ces temps instables et anxiogènes où la culture vétérotestamentaire était battue en brèche par les occupations grecques puis romaines et les nombreuses invasions qui l’ont précédée.
De ce fait, au sein de ce peuple qui souffre et s’interroge, la résurgence de l’idée d’un sauveur que l’on pourrait dire « miraculeux », un Messie roi, « fils de David » qui viendrait libérer Israël du joug de l’occupant se fait de plus en plus prégnante. Mais le profil de cet envoyé de Dieu reste flou; en effet de qui parle-t-on ? D’un messie prêtre ? D’un messie chef des armées ?
L'évangile de Jean vient interrompre ce temps d'incertitude : il fallut l’apparition de Jésus/Yeshoua sur les bords du Jourdain pour que le rideau se lève dévoilant un paysage inattendu. En effet, comme le décrit Jean, il est au-delà des schémas habituels : ce n’est pas un messie davidique au sens où on l’entend, il fuit ceux qui veulent le faire roi et proclame devant Pilate que sa royauté est d’en haut... C'est évidemment incompréhensible pour qui l'entend.
Tel que je le perçois, Jean prend le prétexte de la rencontre de Jean Baptiste et de Jésus-Yeshoua qu’il décrit comme capitale, comme un basculement : nous sommes à la croisée des chemins, au point de jonction de la Première Alliance abrahamique, l’ancien monde et l'Avènement d'une Nouvelle Alliance qui porte en elle le concept d’Amour et de Vie éternelle et cette Nouvelle alliance, Jean va clairement l'identifier à une personne : Yeshoua, l'Unique de Dieu. Le Logos divin préexistant qui se manifeste au sein du monde.
Pour Jean, le message de Yechoua/Jésus, commence véritablement ce jour-là, au bord du Jourdain. Cette histoire s'inscrit dans l'histoire universelle... comme l'image d'un grouillement improbable et une Présence, une présence « discrète et irradiante ». Jean nous convie à nous approcher de ces textes avec audace, à les scruter, à nous ouvrir à l’appréhension des mystères, il nous fait entrer, en présence d’une « Altérité que ni l’intellect ni le cœur ne peut contenir ». Ces écrits sont, pour moi, comme une épiphanie...
Ceci traduit ma quête essentielle, et tout ce vers quoi je tends. Jean me donne à entrevoir tout un contenu qui n’est pas explicitement signifié. Il m’apprend à voir « au-delà » et avec une plus juste mesure... C’est, pour moi, la mise en état de regard avec cette Présence qui rencontre mon désir de sens et m’invite à une aventure... comme Yeshoua le dit simplement à Jean et son ami André qui lui demandaient : « Où demeures-tu », ils voulaient dire « Dis-nous ta vraie nature ». Il répond simplement : « Venez et voyez... ».
Avant d'étudier ce message transmis par Jean:
Qui était-il ce Jean, ce « disciple bien-aimé » auteur du quatrième évangile ?
Un personnage historique : Johannes - homme savant du clan Cohen ? ou Jean, fils de Zébédée, l’Apôtre, frère de Jacques ? Ou une figure symbolique, l’archétype du disciple idéal ?
A-t-il été écrit en grec ou en araméen ? Les conjectures abondent et qu’importe de ne pas savoir exactement qui il était, cela nous montre d’ailleurs le degré d’humilité et de retrait qui l’habitait.
Innombrables sont les figures de Jean. L’Église chrétienne a remplacé le culte romain de Janus par celui des deux saints Jean en plaçant leurs fêtes aux dates des solstices. Jean le Baptiste ouvre la porte estivale et annonce le cycle d’obscuration. Jean l’Évangéliste ouvre la porte hivernale et annonce le cycle d’illumination. L’évangéliste rapporte lui-même dans son évangile les paroles du Baptiste « Il faut que lui grandisse et que je décroisse ». Elles croisent ces belles paroles de François Cheng : "Vraie Lumière, celle qui jaillit de la Nuit" ... "Vraie Nuit, celle d'où jaillit la Lumière".
Ces fêtes sont restées présentes dans l'univers de la franc-maçonnerie, comme lente et sage respiration que rythment nos banquets d’ordre, notre fête solsticiale et les rites de notre année maçonnique. J’aime la figure sur les tableaux des loges des deux tangentes de part et d'autre du cercle avec son point de centre : le dernier des prophètes de l'ancienne alliance et le premier des témoins de la nouvelle alliance qui touchent au plus près la "figure" du Logos.
Pour de nombreux francs-maçons (je cite Hubert Greven Souverain Grand Commandeur du Suprême Conseil de France), je cite « Jean fut un prodigieux médium, son évangile est essentiellement ésotérique... L’ésotérisme des écrits de Jean fait comprendre au mieux, en le faisant murir, le fond commun et traditionnel de toutes les religions... C’est un bâtisseur du Temple dont il présente les dimensions à l’échelle universelle, participant au Cosmos. L’Homme est comme un dieu en devenir. Son message a pour but de dégager l’homme de son état strictement humain, de rendre effective la capacité qu’il possède d’accéder aux états supérieurs. » Jean est le patron des francs-maçons et des Templiers.
Il poursuit : « Peut-on considérer que l’évangile de Jean n’est que réflexions analogiques, intuition et actions symboliques, attribuées à des personnes... on peut considérer que ces personnes ont existé, nier leur réalité historique ou les regarder comme des archétypes comportementaux, selon son intime conviction personnelle, et selon l’adage : « tout est symbole ? L’important est de s’attacher au cheminement initiatique évoqué par les textes »
Quant à René Guénon il suggère : « L’idée principale... est que l’Être a de multiples états dont l’espèce humaine ne fait qu’en occuper un, mais que de l’un à l’autre de ces états on peut s’élever par des actes volontaires de son esprit, par son activité psychique et intellectuelle jusqu’à parvenir sur ce plan à l’identité suprême... Pour cela il faut une initiation et des rites initiatiques. Dans les états mystiques au contraire, il est enseigné depuis Abraham, que l’on ne peut obtenir une certaine élévation que par la grâce de Dieu qui répond à un désir... ce qu’il appelle le mysticisme passif... ».
Mais pour un grand nombre d’exégètes, Jean était avant tout un théologien sublime à la fois gnostique et mystique. Toute son intelligence et son amour disent la manifestation de l’Être ; il s’est élevé très haut dans la contemplation de cette manifestation... son emblème est l’aigle qui, seul, s’élève, porté par le vent de l’esprit jusqu’au zénith.
La lecture que nous pouvons faire de ce prologue sera donc polysémique, elle peut être vue sous un angle ésotérique, théologique ou mystique. « Notre cerveau est un « organe de tâtonnements, ce serait lui faire injure que de lui imposer des certitudes ».
Et « Jean le Baptiste » : Qui était Iohanân ?
Il a été dit que Jean Baptiste avait été un adepte des communautés esséniennes. C’est une hypothèse plausible. Cette secte juive de stricte observance prêchait l’ascétisme et la repentance, l'immersion quotidienne et même le célibat.
Leur théologie était une gnose-dualiste et eschatologique, elle attendait et se préparait pour la fin des temps lors d'événements apocalyptiques décrits comme un gigantesque combat opposant les Fils de Lumière aux Fils de Ténèbres.
Deux Figures eschatologiques étaient donc attendues intensément par cette communauté : un Prophète qui devait annoncer la venue d’un Messie, et ce Messie à la fois sacerdotal et royal. « Mashia’h » en araméen, c’est celui qui a reçu l’onction (Samuel a consacré David). Mais en élargissant cette fonction à l’image du « Parakletos grec », c’est celui qui intercède, vient en aide ou console.
Jean le Baptiste semble s'inscrire dans cette mouvance. Il va se retirer dans le désert. Il prophétise et baptise. Il prêche le renoncement et la conversion, la redécouverte des fondamentaux de la religion... et devient Jean le Précurseur, une « figure » dans la vie religieuse et politique de ce pays, et les gens viennent à lui en grand nombre. Il est la voie qui crie : "Dans le désert déblayez, frayez les chemins du Seigneur ».
Appelé par Yeshoua « le plus grand parmi les fils de la femme », Fils de ce terreau qu’est notre humanité, il clôt le cycle des prophètes de la première Alliance. Il prêche la Téchouva... le retournement. Il est, pour nous francs-maçons, un initiateur. Cette figure est essentielle, elle nous incite au grand déblaiement de notre "moi", avant tout choix de vie pour cheminer vers la Lumière, car il s'agit bien là de traversée du désert, de dépouillement, d'abandon, de dé-sécurisation.
A ce vide nécessaire, comme la « table d’attente » en héraldique, répond, le « lâché prise », la vacuité totale d'esprit, d'âme et de corps qui nous est nécessaire pour accueillir l'Infini/ la conscience du « Soi », l'Axe de notre condition humaine.
En une longue suite de mutations Mort/résurrection/ Mort/résurrection, nous devons petit à petit nous détacher, mourir à nos attachements, accepter parfois de ne plus rien comprendre, comme notre père Abraham, mort à lui-même, devant son fils Isaac qu’il croyait devoir immoler. Longue et périlleuse est la route qui nous conduit à notre verticalisation.
Jean le baptiste est le Précurseur, témoin de la Lumière. Notre mission d’initiés est d’être nous-même des témoins de la Lumière.
Alors entrons dans le texte : nous avons parlé de Jean l'évangéliste, et nous avons évoqué sa rencontre avec Jésus / Yeschoua.
Verset 1 : Ce premier verset, on peut
l’énoncer de différentes façons, issues de traducteurs, tous théologiens : « Au
commencement était le verbe » , « Au commencement, le Logos, Le Logos est vers
Dieu/Le Logos est Dieu », «Entête lui le Logos/ et le logos, lui pour Elohîms /
et le logos, lui, Elohîms », « D'abord
il y avait le Langage... », « Dans le principe, le verbe... » Enfin, "Au commencement était la
Parole, la Parole était en compagnie de la Lumière, la Parole était la Lumière
», cette dernière traduction de Hubert Greven pour qui « ces écrits sont
essentiellement un message ésotérique qu’il faut décrypter ».
Nous pouvons en effet l’interpréter selon ce point de vue car « tout est symbole » et Jean, le poète, l’ami fidèle de Yeshoua, nous y invite, son évangile et particulièrement le prologue est, pour moi, un rougeoiement qui attend notre désir mêlé au souffle divin pour nous illuminer. Sa lecture nous demande de rester ouverts ... « le vent, on ne sait d’où il vient, ni où il va... » comme une parole lancée, on ne sait pas où elle va aboutir.
Ce n’est donc pas à proprement parler de la « lecture comparée », mais plutôt une approche collégiale. C’est mon choix, mon interprétation en est une parmi d’autres. Il n’y a pas d’interprétation unique. Nous verrons que plus on approche et plus le sens se révèle infini en tant qu’il est inépuisable.
Ainsi Verset 1) : La première question qu’on ne peut éviter : « Au commencement... » Jean Yves Leloup (philosophe et théologien) nous invite à poser cette question fondamentale : « Au commencement de quoi ? et quel commencement ? Le commencement du monde, de cet espace-temps. Mais avant ce commencement ?... De rien, rien ne peut sortir ».
On se souvient du premier mot de la Genèse : Bereshit. André Chouraqui en bon exégète bibliste nous fait signe : avant le « beth » il y a « l'aleph », ce mystère qui est et qui nous dit qu'il y a quelque chose plutôt que rien.
Jean-Yves Leloup précise : « Il faut garder cette question ouverte car elle est fondamentale dans notre démarche de maçon : Connaître son origine, c'est connaître sa fin... ce pourquoi nous sommes faits. Elle me force à m'identifier : quel est le lieu d'où je viens ?... Car le commencement n'est pas à chercher hier, autrefois, mais ici et maintenant ». Qu'y a-t-il à l'origine de mes actes, à la source de mes pensées, de mes émotions, de mes sentiments ? A la source d'une pulsion, d'un cri, d'une angoisse ? ».
On rejoint la question de Jean et André : « Maître, d’où est-tu ?». On rejoint aussi, nous le verrons plus loin, l’analyse d’Annick de Souzenelle.
Si
nous revenons au texte, en tout premier lieu, Jean nous invite à une réflexion
: pour le premier verset, nous avons plusieurs traductions possibles.
Mais avant tout, première digression :
On parle là de Dieu, ou plutôt des noms des dieux, tous improbables ...car comme le dit Sylvie Germain : « On a tous une certaine conception de Dieu, et selon le nom qu’on lui octroie, cela peut déterminer le sens d’une croyance ou d’un comportement ».
Il faut rappeler que, pour les croyants « Dieu n'existe pas, il n'est rien de ce qui existe, Il est Incréé... il n'appartient pas au règne des Etants... il n'est pas du monde. Il est "l'Incréé" d'où vient toute créature ».
Et les francs-maçons précisent que « Dieu n’a rien à voir avec les religieux, dieu est un nom qui s’applique à aucune chose en particulier, bien qu’il les concerne toutes singulièrement. Du fond de leur réalité finie, exprime leur commune appartenance à une totalité infinie. »
C’est ainsi que dans beaucoup d’ateliers il est nommé « Grand Architecte De L’Univers », (pour moi, c’est un vocable « technique ») c’est la « Sagesse divine ».
Au REP nous disons « Dieu » et parfois le « GADLU », les Juifs ne le prononcent pas, il est יהוה, ils l’appellent « Chaddaï » ou « Adonaï » ou « Eloïms ».
D’autres le nomment « l’Être », «la Lumière », « le Soi », « la Conscience ».
Les chrétiens disent « Yahvé » (c’est à mon avis une traduction hasardeuse), ou « Abbah /Père » comme l’appelle le Fils. D’autres enfin ne veulent pas nommer ce qu’ils rejettent comme irrecevable.
Quelques précisions : Quand Jean parle du « Père », c’est l’origine, le fondement...
Pour Hubert Greven, c’est le père spirituel, l’initiateur, le Maître.
Le Fils : "Être fils", c’est entretenir une relation d'intimité avec ce qui sans cesse nous fonde et nous "origine". Pour Hubert Greven : « fils » c’est le disciple privilégié, l’Initié, le fils spirituel.
Et « l’Esprit » est la relation (pneuma / souffle) spirituelle. Relation de Présence-à-présence, présence du souffle humain au Souffle qui anime « tout ce qui vit et respire ».
Nous le voyons, autant de lectures et de sensibilités intéressantes. C’est la pluralité des lectures et leurs interprétations qui nous ouvrent à la connaissance de ce texte. Quant au LOGOS, j’ai retenu en premier lieu ce vocable pour la richesse d'interprétations qu'il offre :
« Logos », selon un helléniste italien, le professeur Morani, est un mot clé qui pourrait résumer à lui tout seul l’expérience culturelle des grecs anciens : « LOGOS signifie parole, pensée, rationalité, capacité de l’être humain de relier et développer ses propres pensées ». Il note que la signification originelle de Logos est le fait de parler, d’être en capacité de communiquer quelque chose de rationnel. Logos n’est pas simplement la parole, mais un mot qui exprime l’intelligibilité (intelligence, parole, verbe, information créatrice...).
Ainsi nous parlons du Logos qui est « Parole créatrice ». Pour les sémites, parole et évènement sont liés ; c'est la Parole (Dabar en hébreu) de Dieu qui crée. C'est le concept d’information : pour qu'une chose existe, elle a besoin d'être informée.
« Au commencement, à l'origine, » il y a donc cette Intelligence, cette « Parole créatrice » qui informe toutes choses, elle est « agir et réalisation ». Plus généralement la parole est « créatrice » au sens où elle donne du sens et crée de la relation.
Osons aller au-delà, « la Parole » engendre « l’écoute, le lien », elle donne vie à « la relation ». Dire (en 1) : « Au commencement : le Logos / Le logos est vers Dieu », c'est admettre et dire que ce qui est premier est de l'ordre de la « Relation » et qu’il y a « mouvement et orientation ». Et Jean ajoute que ce « Logos est Dieu », en nous disant cela, il nous informe que ce Logos contient tout Dieu. Et comme nous le dit Jean Grosjean : « Il contient la totalité de sa source. Il ne fait qu'un avec la lumière qu'il donne à contempler ». Il évoque là, en particulier « le mystère divin personnifié ». Je le cite : « Le Logos et le Théos sont distincts. Ils ne sont pas séparés. Ils ne sont pas confondus ou mélangés : ils sont Un... Entre l'aleph, l'inconnaissable et la création, il y a ce Logos ce "dialogue", qui pose la dualité et dans le même mouvement appelle et rend possible l'Unité... non l'unité indifférenciée ou fusionnelle, mais l'unité de relation. L'Unité n'est pas détruite par l'Altérité, l'Altérité n'est pas anéantie par l'Unité ».
Avec Jean, le regard plonge donc dans l'intime de l’Être. Nous entrons dans le mystère trinitaire.
Hubert Greven, lui parle de fusion : « La Parole était en compagnie de la Lumière, la Parole était la Lumière" Ceci revient à dire que la parole existe depuis l’origine du monde créé et accompagnait la Lumière. Tout a donc été fait par la Parole et par la Lumière... "la fusion de ces deux concepts implique un seul principe créateur qui est à la fois Parole et Lumière. » Ailleurs, il dit : La parole est dans la Lumière, et la Lumière se manifeste par la Parole, celle de la sagesse suprême, envoyée sur la terre pour y révéler les secrets de la volonté divine et c’est ce postulat, cette espérance qui fonde la quête du F.M. »
Annick de Souzenelle a une vision toute différente et passionnante que je tente de résumer : elle rejette le terme « au commencement » pour « Dans le Principe, le Verbe ». Cette traduction nous projette dans ce qu’Annick de Souzenelle appelle « le temps ontologique », qui n’est plus « le temps historique » composé du passé, présent et futur, c’est au contraire « l’instant » Hic et Nunc, qui nous relie au divin, c’est le « non temps » de l’éternité.
Dans le Principe est le Verbe qui nous habite, ici et maintenant : c’est le temps et le lieu de l’accompli et du non-accompli. Cet inaccompli qui verra son accomplissement au fur et à mesure des dimensions de conscience successives qui nous habitent et nous habiteront. C’est une réflexion fondamentale qui nous met, non pas au pied du mur, mais aux pieds de l’échelle de Jacob et des nombreux paliers qui nous attendent.
Puis Jean précise, il répète, et c’est un indice (en 2) : « Il est au commencement avec Dieu ». C'est la révélation que Jean nous livre : le dévoilement de l'Uni /Trinité de l’Être. Quand j’ai pris conscience de cela, ce fut, pour moi, libérateur, car cette unité n’a rien de statique. Tout est Mouvement / Relation et Vie...
Si l’on adopte cette révélation, il n’est plus question d’un Être solitaire et Omnipotent, mais d’une relation d’Amour. Pour Jean, l’Amour est avant tout le cœur et l’ADN de chaque chose. Il le dit plus loin (en 4) : « de tout être il est la vie... ». Lorsque rien n’existait à part l'Uni /Trinité de l’Être, il y avait donc l’Amour. Tout est contenu dans ce mot : mouvement/relation /vie.
Fidèle de Jean, j’ai donc cette intuition toute personnelle, que ma vie, ici et maintenant, est pétrie de cet Eternel qui me fait.... Il me constitue, il me structure. Il est "L'AMOUR qui tient toutes choses ensemble. Inouï et Irreprésentable ». Le Logos n’est plus un "objet de connaissance", "quelque chose à comprendre", mais le dévoilement d'une Présence qui s'offre à mon intuition, à ma liberté et m'introduit dans son mouvement "vers l’Infini / l'Altérité absolue et l'Inconnu d'où nous venons ».
(En verset 3) – « Tout existe par Lui - Sans Lui : rien ». Traduction au plus près : « Le tout, en Lui, sa genèse et rien n'a de genèse en dehors de lui ». Pour Jean-Yves Leloup : « Il importe de s'éprouver sans cesse en genèse, en voie de création. Nous ne sommes pas faits une fois pour toute. Le Logos est sans cesse à l'œuvre pour nous tenir hors du Néant ».
Et pour Jean Grosjean, je cite : « L'univers est tramé, tout le temps, par le mouvement même de la parole. Et comme on ne sait jamais où va aboutir une phrase, on ne sait pas non plus où va l'histoire du monde... » question !
(En verset 4) - « De tout être, Il est la vie. La vie est la lumière des hommes. »
(En verset 5) - « La lumière luit dans les ténèbres, les ténèbres ne peuvent l'atteindre ».
Jean proclame que Logos est la vie de nos vies. Il contient l'univers et tous les univers possibles... tout être vivant est « demeure de l’infini/Réel ».
La lumière est par elle-même invisible, invisible au cœur même de tout ce qu'elle donne à voir ; cette Lumière incréée qui habite dans les profondeurs de l'être n'est pas accessible à l'esprit « sec », elle est d'une autre nature.
Cette gnose, ce Souffle, nous donne à voir le Logos dans tous les êtres. C'est faire l'expérience de la Transfiguration, c’est le symbole du mont Thabor. Nous devons donc tenter de percevoir le Logos qui anime toutes choses : si nous l’oublions, le monde devient profane à nos yeux, « profané », vidé de la présence qui l'habite, vidé de sa Lumière.
Pour Hubert Greven : « De même que le soleil illumine la route, de même la lumière (c’est-à-dire illumination) est ce qui éclaire le chemin divin : c’est le principe même de l’initiation. La lumière est symbole de vie aux ténèbres de la captivité (le profane prisonnier de ses passions) s’opposant à la lumière de la libération et du savoir. »
« La vie de l’Esprit fait sortir l’homme des ténèbres. La lumière de l’Esprit va lui permettre de s’ouvrir pour avoir la vision d’une autre réalité. C’est la source et le fondement de la Connaissance qui est symbole de ce qui éclaire la vie intérieure, de ce qui oriente. La véritable Lumière, c’est la Parole, l’ultime réalité qui est en « tout homme venant dans ce monde ». C’est un message qui demeure éternellement en accomplissement. »
(En verset 6) – « Paraît un homme, envoyé de Dieu - Iohanan est son nom ».
(En verset 7) – « Il vient comme Témoin pour rendre témoignage à la Lumière afin que tous y adhèrent »
(En verset 8) – « Il n'est pas la Lumière mais témoin de la lumière ».
Jean le Baptiseur est l'archétype de l'envoyé, l’apôtre, « l’Ad Verbum ». Il porte la Lumière et sa présence est pure capacité de l'Autre.
Jean le baptiste est nommé, il est l’envoyé de Dieu : être appelé par notre nom, est fondamental, au sens strict du terme. Quand Socrate nous dit : « Connais-toi toi-même », il nous invite à une introspection, soit, mais se « connaître soi-même », c'est se connaître comme individu, quand le soi est pris comme objet de connaissance ou d’investigation, on s’aperçoit qu'en vérité, on ne sait rien de soi, l'essentiel nous échappe. Mais si cette connaissance est vécue en une lente maturation, en toute humilité, par une attention toute intérieure à chacune de nos pensées, de nos silences, comme notre initiation doit être vécue et continue de l’être, on devient de plus en plus conscient de son souffle, de son axe et de ce qui nous entoure, conscient du Soi qui nous crée et constitue à chaque instant.
Car notre nom usuel n'est que nom substitué ; cette exigence d’identité demeure notre démarche fondamentale : rejoindre le tréfonds de nous-même pour nous placer dans l'axe du Très-Haut.
Exigence constante, comme l’est l’exigence de la transmission qui rejaillit à chaque étape de notre existence de Maître Maçon. A l’instar de Jean le Baptiste, notre mission d’initiés n’est-elle pas d’être nous-même des témoins de la Lumière pour que nos Frères humains soient eux-mêmes illuminés.
(En verset 9) – « Le Logos est Lumière véritable qui éclaire tout homme. »
(En verset 10) – « Il est dans le monde, le monde existe par lui, le monde ne le connaît pas. »
(En verset 11) – « Il vient chez les siens,
les siens ne le reçoivent pas. »
Taduction de Hubert Greven : « La Parole était lumière, la vraie, celle à laquelle il appartient d’éclairer tout homme ; elle fit à ce moment son entrée dans le monde. »
Toute parole de vérité, quelle que soit son origine, est inspirée de l'Esprit.
Jean le baptiseur disait : « Il y a au milieu de vous quelqu'un que vous ne connaissez pas ».
Le monde est l'histoire des hommes, c'est ce que l'homme fait de l'Univers pour le meilleur et pour le pire, en harmonie avec le Logos qui l'anime ou au contraire contre Lui. Et Jean comprend qu’il n'y a pas de place pour l’Éternel dans notre temps, pas de place pour l'infini dans notre finitude.
Annick de Souzenelle nous le dit : « Le monde est comme dans un état "d'ignorance" (de non vision) qui n'est pas manque de savoir, mais oubli de l'Être, l’ignorance du Soi, à côté de ce qu'on est et de ce pour quoi on est fait vraiment, histoire purement horizontale, oublieuse de notre verticalité, de notre ouverture à la transcendance ». « Le monde extérieur est fait de compensations. Nous sommes dans l’archaïsme. Nous pratiquons un humanisme à l’horizontal avec les valeurs de l’exil. Adam se croit devenir Dieu, il se croit accompli. Il a perdu conscience de son être intérieur. Nous n’avons que notre identité biologique. » Il s’agit alors de retrouver notre dimension ontologique : « Être dans le monde, sans être du monde ».
Le LOGOS s'incarne toujours aussi difficilement. L'homme n'est jamais "forcé" de croire ou d’accepter l’amour qui le constitue et qui lui offre une absolue liberté... C’est certainement un concept des plus difficiles à accepter, difficile à y adhérer.
(En verset 12) – « A tous ceux qui le reçoivent, à ceux qui croient en son Nom, Il donne d'être Enfants de Dieu ».
(En verset 13) – « Engendrés ni du sang, ni de la chair, ni d'un vouloir d'homme mais de Dieu ».
De verset en verset, Jean nous conduits à nous ouvrir à cet exhaussement, ceux qui se font « capacité », le Logos les investit « Shema Israël... ». L'Ecoute conduit à la « fiance ». Croire en son Nom, c'est adhérer au dynamisme de vie, d'intelligence et d'Amour qu'il signifie, c'est devenir « enfant de Dieu » et ceux-là entrent dans une nouvelle dimension. Ils sont « d'ailleurs », ils sont « nés d'en haut, ainsi nait l'homme nouveau ! ».
Et comme le suggère Hubert Greven : « Lorsqu’il reçoit la lumière, l’Apprenti, mort aux séductions du monde phénoménal et des « demeures » profanes, entre dans la demeure initiatique, dans la voie de la Connaissance. De profane (hors de Temple), il devient initié (celui qui commence). Pénétrant dans le sanctuaire, il voit se dévoiler les mystères sacrés, s’ouvrir les seuils jadis interdits, éblouissants de lumière ». Nous sommes à la recherche de la Parole perdue, c’est une aventure (intérieure) spirituelle initiatique. La quête de perfectionnement ».
(En verset 14) – « Le Logos a pris chair. Il a fait sa demeure parmi nous ». Le logos a fait sa genèse dans la chair (humanité corps et âme). « Et nous avons contemplé sa gloire, la gloire de l'Unique du Père, plein de grâce et de vérité. »
Le Logos nous a rejoints dans notre « histoire » en venant nous dire Dieu dans une « vie humaine ». L'Eternel est entré dans le temps. La matière est ici sanctifiée comme demeure du Logos/ Dieu.
Ce corps humain fragile abrite la Présence Divine et l'information qu'elle contient. Comme le dit Jean Grosjean, le poète : « Il a dressé sa tente de nomade parmi nous. Il campe, il est de passage, le temps de dire et de manifester aux hommes l'Amour dont ils sont aimés dès l'Origine. Depuis Abraham l'installation n'est pas notre nature, nous sommes des passants, nous sommes tissés de temps, notre vie est un mouvement imprévisible, le mouvement même du langage qui est venu en personne partager nos déplacements incertains ».
(En verset 15) – « Iohanan lui rend témoignage. Il crie : Voici celui dont j'ai dit : lui qui vient derrière moi est passé devant moi, parce qu'avant moi, Il était ».
Nous connaissons bien cet appel en Franc-Maçonnerie : « Il faut que je décroisse pour que lui grandisse ». Qui a des oreilles, entende !
(En verset 16) - « De sa Plénitude, nous avons tout reçu, et grâce sur grâce ».
(En verset 17) – « La Thora nous a été donnée par Moshé. La Grâce et la Vérité nous sont venues par Ieschoua, le Messie. »
On peut avancer cette explication : la grâce de la création en genèse, puis la grâce de la Thora par Moïse, enfin la grâce de la filiation.
Jésus incarne la Thora, l'éclaire du dedans en la vivant comme une expression de l'Amour. Il nous révèle que nos actes n'ont de valeur que par la liberté et l'amour qu'on y introduit. C'est ce qui leur donne leur « poids » de gloire.
Leloup : (En verset 18) – « Nul n'a jamais vu Dieu. Le Fils unique qui demeure au sein du Père, Lui, nous le fait connaître ». On ne connaît Dieu que par son Logos. Personne n'a jamais vu Dieu. Le propre de Dieu est d’être inconnaissable. Le Logos est son Unique, ce Fils est le seul à connaître sa source. Cet Unique est entièrement dans le secret du Père puisqu'il en est l'expression parfaite.
Ieshoua ne dit pas : « J'ai la vérité », mais « Je suis la vérité ». Par-là, Jean affirme que Jésus est Vérité de Dieu et Vérité de l’homme, sans confusion, sans séparation. Il nous invite à changer de regard, à voir toutes choses enveloppées d'Invisible. Il nous montre que la moindre virgule d'humanité contient en secret le Nom Divin, fait à la fois d'intériorité et d’extériorité. Il nous oriente avec Lui sur le chemin de l'existence vers « le Père ».
Voilà, avec Jean, je vous ai dit mon angle de lecture. Je suis sur le chemin... un chemin initiatique que je découvre à chaque instant. Tout l'évangile de Jean dira que l’œuvre du Logos dans le monde sera de rendre à l'homme Son Esprit (pneuma), son BON sens, tourné vers le Père/Origine et le restituer dans sa dimension de Fils. Ce sera en soi une invitation au retour dans cette intimité, qui est participation à la vie Trinitaire, à la vie intérieure de Dieu.
«
Présence de l'infini dans les corps et le souffle fragile que nous sommes ».
« Que demandez-vous, mon frère ? La Lumière ! »
M.°.L.°. - R.°.L.°. « Le Chardon Ecossais » à l’O.°. de Besançon.
Cathédrale
de Strasbourg :
Statues représentant la Synagogue,
les yeux bandés et le sceptre brisé, vis-à-vis de l’Église triomphante couronnée vers 1220. Le Maitre d’Œuvre a
discrètement précisé qu’il s’agissait de l’Église Johannite en lui faisant
tenir le Graal dans la main gauche, tandis que la droite tient la croix
habituellement portée par saint Jean. Des statues similaires figurent sur la
façade ouest de Notre-Dame de Paris. (musée cathédral)
Un atelier extraordinairement novateur conçoit, entre 1220 et 1230, les parties supérieures du croisillon sud de la cathédrale, le Pilier des Anges, puis les tympans des deux portails sud. Le couple des sculptures de l'Eglise et de la Synagogue est placé de part et d'autre de ces portails. Elles encadraient à l'origine une figure du roi Salomon, œuvre aujourd'hui disparue. Ces deux figures de femmes, allégories des religions chrétienne et judaïque, comptent parmi les plus célèbres chefs-d'œuvre de l'art occidental du Moyen Âge.
La Synagogue vaincue et l'Église triomphante appartiennent à une symbolique traditionnelle dont les représentations se multiplient à partir du milieu du 13e siècle. À gauche, l'Église victorieuse et couronnée, tenant dans ses mains un calice et une bannière surmontée de la croix, considère la Synagogue avec assurance. Celle-ci, qui tient une lance brisée, détourne sa tête aux yeux bandés, expression de son refus de reconnaître dans le Christ le Messie attendu. Elle paraît laisser tomber les tables de la Loi, symbole de l'Ancien Testament dépassé.
Les figures, élancées, sont empreintes d'une très grande humanité. Toutes deux caractérisent la brève période de raffinement qui marque la fin du règne des Hohenstaufen. La finesse des drapés fluides, qui laissent percevoir la densité des corps, ainsi que les poses majestueuses, renvoient également à la statuaire de l'Antiquité, qui bénéficie au début du 13e siècle d'un regain d'intérêt désigné sous le nom de "Renaissance antique".
La proximité stylistique de ces sculptures avec la statuaire de la cathédrale de Chartres a été soulignée, mais des rapprochements ont également été établis avec la statuaire bourguignonne et celle de la cathédrale de Sens. Selon certains spécialistes, les sculpteurs partis de Sens auraient gagné Chartres puis la Bourgogne avant de rejoindre Strasbourg, alors que d'autres concluent plutôt à la simultanéité de ces chantiers.
Ces statues ont été déposées au musée au début du siècle pour les protéger de la pollution et des intempéries, et ont été remplacées sur l'édifice par des copies.
Cette
miniature oppose les figures allégoriques d’Ecclesia, incarnation de l’Église
chrétienne triomphante, et de Synagoga, représentation du judaïsme médiéval,
souvent figurée les yeux bandés et tenant les Tables de la Loi renversées.
Ce motif, largement diffusé dans l’art médiéval, illustre la théologie de la substitution, selon laquelle la Nouvelle Alliance aurait supplanté l’Ancienne.
Saint Jean, accompagné de son aigle, tient le calice sacré d’où s’élève un dragon ailé. L’interprétation traditionnelle y voit le symbole du mal vaincu : l’évangéliste, ayant bu le poison sans en être atteint, triomphe de la mort.
Mais
dans une lecture ésotérique, le dragon devient l’image de la Connaissance,
celle qui transforme le vin en sang — la matière en esprit.
Face
à lui, saint François d’Assise, figure de l’Amour pur, contemple le miracle
avec humilité.
Leur
dialogue silencieux incarne la rencontre des deux voies initiatiques : Jean, la
lumière de la connaissance intérieure, et François, la flamme du cœur.
Le
mot Dragon, porteur des lettres sacrées R‑G‑N, évoque les trois âges de la
révélation : la force, la sagesse et la transmutation.
Le
Dragon johannique : Connaissance, Transmutation et les Trois Âges
Dans la tradition ésotérique occidentale, le dragon n’est pas seulement la figure du mal ou de la tentation. Comme l’a montré Pierre Carnac dans son étude Les Trois Âges du Dragon (Atlantis n°306‑307), il représente avant tout la force vitale en voie de transmutation, l’énergie profonde qui, maîtrisée et éclairée, devient Connaissance.
Carnac distingue trois étapes symboliques :
Le Dragon terrestre : la puissance brute, l’instinct, la matière encore obscure.
Le Dragon céleste : la force maîtrisée, devenue souffle, lumière, intelligence.
Le Dragon divin : l’unité retrouvée, où la force et la lumière se confondent dans la transmutation spirituelle.
Ces trois états correspondent aux trois lettres sacrées R‑G‑N, que Carnac interprète comme les trois degrés de la révélation intérieure :
R pour la Royauté spirituelle (la maîtrise),
G pour la Gnose (la connaissance),
N pour la Nature régénérée (la transmutation).
Dans cette perspective, le dragon qui surgit du calice tenu par saint Jean dans le tableau du Greco n’est plus le symbole du poison ou du mal vaincu : il devient l’image même de la Connaissance vivante, celle qui transforme le vin en sang, la matière en esprit, le Verbe en Vie. Face à lui, saint François d’Assise, figure de l’Amour pur, contemple le mystère.
Le
Greco met ainsi en scène la rencontre des deux voies initiatiques :
Jean,
la Connaissance intérieure,
François,
l’Amour transfigurant.
Le dragon, loin d’être un monstre, devient alors le médiateur entre les deux, le signe de la puissance qui, une fois éclairée, conduit à la vision johannique du Logos.
Présentation
du musée des Offices
Dominikos Theotokopulus, surnommé El Greco en raison de ses origines crétoises, effectua son apprentissage dans sa terre natale. En 1566, il s’installa à Venise, où il eut l’occasion de se familiariser avec les œuvres de Titien et de Tintoretto. Il fut particulièrement influencé par ce dernier, dont la peinture intense et dramatique l’a profondément marqué. Quatre ans plus tard, il arriva à Rome, où il étudia le parcours artistique des grands peintres maniéristes. Enfin, en 1577, il s’installa à Tolède, où il resta jusqu’à sa mort.
À partir de son expérience de la peinture italienne, El Greco a développé un style intensément subjectif, fondé sur la primauté de l’imagination : de Tintoretto, il a hérité d’un sens du mouvement et de l’usage dramatique de la lumière, de Titien il a appris l’usage expressif de la couleur, des artistes maniéristes ses lignes ondulées et allongées. Le résultat fut un style de peinture tourmenté et tragique, chargé d’émotions intenses et parfois si visionnaire qu’il devint l’un des maîtres qui inspireraient l’expressionnisme.
Le tableau a été acheté par les Offices en 1976, car la Galerie ne possédait aucune œuvre de cet artiste, considéré comme l’un des peintres espagnols les plus importants de tous les temps.
Les deux saints, avec leurs corps allongés et leurs visages souffrants, se dressent imposants au premier plan, sur un ciel rempli de nuages gris plomb. Saint Jean tient un calice doré d’où émerge un dragon ailé. Ce détail est une iconographie rare faisant référence à un épisode de la vie du saint relaté dans la Légende d’or de Jacopo Varagine. Il raconte que le prêtre du temple de Diane à Éphèse demanda à Jean de montrer la puissance de sa foi chrétienne en buvant dans une coupe empoisonnée. Pour en démontrer les effets, le prêtre fit d’abord boire deux prisonniers au calice, tous deux moururent sur place. Non seulement John était immunisé contre les effets du poison, mais, après l’avoir bu, il réanima aussi les deux prisonniers morts. La représentation du calice et du dragon devint le symbole de la contradiction entre l’Église et Satan, un thème particulièrement cher à la Contre-Réforme catholique, qui cherchait alors à combattre l’hérésie protestante. En effet, les peintures de la production mature d’El Greco, y compris celle-ci, montrent sa tendance croissante à être influencé par le climat intensément religieux de l’Espagne à cette époque. L’œuvre est chargée d’une ambiance dramatique et visionnaire, conçue pour susciter un fort tumulte spirituel chez le spectateur.
La Vierge à la Source : une lecture johannique et odinique
Parmi les
œuvres les plus mystérieuses attribuées à Léonard de Vinci, La Vierge à la
Source occupe une place singulière. Redécouverte vers 1870 au‑dessus
de la cheminée d’une ferme angevine, où elle avait été dissimulée durant la
Terreur révolutionnaire, elle proviendrait du château du Verger, demeure
de Pierre de Rohan. Selon la tradition, François Iᵉʳ
l’aurait offerte à son hôte, ce qui expliquerait sa présence en Anjou. Un
collège d’experts du XIXᵉ siècle l’attribua à Léonard, en raison de son style,
de son sfumato et de sa parenté évidente avec les œuvres de ses élèves lombards
— Luini, Oggione, Beltraffio, Conti — qui en prolongent l’esprit.
Ce tableau,
pourtant méconnu, ouvre une piste inattendue : celle d’une lecture odinique
au sein même d’un corpus traditionnellement interprété dans un cadre chrétien.
La scène représente une Vierge entourée de deux enfants jumeaux —
ce qui exclut d’emblée l’identification classique Marie‑Jésus. L’arrière‑plan
montre un grand arbre enraciné dans un rocher, d’où jaillit une source.
Cette composition rappelle La Vierge aux rochers, mais ici, l’arbre
occupe une fonction centrale : il ne peut être que Yggdrasil, le frêne
cosmique reliant les trois mondes — Ásgard, Midgard, Niflheim.
L’une de ses racines plonge dans la source d’Urd, la vierge qui tisse le
passé. Léonard semble avoir transposé cette vision : la Vierge n’est plus
Marie, mais Urd, l’une des trois Nornes, gardiennes du destin.
Les deux
enfants roux pourraient figurer Freyr et Freyja, jumeaux de la déesse Nerthus,
personnification de la Terre. Leur présence explique l’absence de
représentation humaine de leur mère : c’est Urd qui veille sur eux,
comme gardienne du cycle cosmique. Nous sommes ici très loin du monothéisme
chrétien, qui exclut la pluralité des principes et la sacralité du féminin. Au
contraire, Léonard — ou son cercle — semble avoir laissé affleurer une Tradition
Primordiale, où la connaissance, l’amour, la nature et le destin
s’entrelacent.
Cette
lecture rejoint profondément l’esprit de l’Évangile de Jean, qui n’est
pas un récit historique mais un texte initiatique. Jean parle de l’eau
vive, de la naissance spirituelle, de la connaissance comme
voie d’accès à la lumière. Or, dans ce tableau, la source jaillissant du rocher
n’est pas un simple décor : elle est le symbole johannique par excellence,
l’eau de la vie, la sagesse qui coule du monde divin vers le monde humain.
Ainsi, La
Vierge à la Source apparaît comme un pont entre deux traditions :
- la Tradition johannique,
centrée sur la lumière, l’eau et la connaissance,
- et la Tradition odinique,
centrée sur l’arbre cosmique, les Nornes et le destin.
Léonard, en
réunissant ces deux visions, propose une lecture du sacré qui dépasse les
frontières religieuses et retrouve la Tradition Primordiale, où le
féminin, la nature et la connaissance occupent une place centrale.
Janus tenant d’une main le vase sacré contenant le breuvage d’immortalité – le Sang du Christ – et de l’autre le pain-corps du Christ. Les deux visages sont masculins, contrairement à l’habitude, parce qu’ils représentent les deux saint Jean qui, avec Jésus, forment une Triade de l’Unité du Message.
Cathédrale de Ferrare ; Circa 1225
La symbolique des deux solstices, du Janus à deux visages aux deux Jean
L'ancien culte solsticial, centré sur la figure de Janus à deux visages, fut « christianisé » vers 850 et inclus dans la liturgie avec les noms des deux Jean : saint Jean l'Évangéliste le 27 décembre, au solstice d'hiver et saint Jean. Jean-Baptiste le 24 juin, au solstice d'été. D'autre part, la doctrine initiatique avait reconnu dans le symbolisme attribué aux saints une coïncidence des images avec la divinité païenne, qui dépassait la simple donnée occasionnelle.
Lorsque
l'Église catholique a progressivement commencé à remplacer l'ancienne religion
païenne, construisit des églises à la place des anciens temples et remplaça peu
à peu saints et martyrs au temps des fêtes polythéistes. C'était, en fait, une
stratégie astucieuse de garder l'habitude de fêtes rituelles périodiques dans
les mêmes lieux de culte pour maintenir la participation du peuple continue.
Les premières églises sont apparues d'abord comme un remodelage des lieux
sacrés préexistants, plus tard, lorsque les présences se sont sécurisées et
fidèles à la nouvelle religion, les bâtiments d'origine ont été démolis et de
nouveaux sanctuaires ont été construits sur leurs ruines. Nous en avons des
nouvelles de saint Augustin et des lettres aux évêques du pape Grégoire Ier.
La
déesse mère, auquel de nombreux temples étaient dédiés, fut hâtivement
christianisée, pour ainsi dire baptisée, et contrainte à une conversion forcée.
La plupart des églises actuellement dénommées "Notre Dame" elles lui
étaient à l'origine consacrées, à la déesse mère qui est, ou en tout cas à une
divinité féminine que l'Église a rapidement supprimées pour ensuite les
consacrer à sa propre déesse mère, la Vierge Marie, souvent confondue et
confondue avec la Madeleine.
De
même, de nombreuses divinités païennes ont été rachetées et adaptées à la
nouvelle doctrine toujours dans le but de garder l'assemblée des fidèles unie.
Pour cette raison, de nombreuses fêtes et anniversaires de l'ancienne religion
ont été exploités pour la certitude du consensus qu'ils gardaient. Des exemples
sont je rites du solstice qui furent bientôt remaniés : à tel point que leur
divinité, Giano Bifronte, fut immédiatement scindée en deux saints. Mais cette
fois le remplacement n'a pas été facile : en effet, malgré les nouveaux
mécènes, les fêtes du soleil, profondément ancrées dans la culture paysanne et
populaire, ont continué à être dédiées à Janus et ont constitué un problème de
gestion pour l'Église catholique qui à la fin du premier siècle, il en vint
encore à conserver un mélange de liturgies chrétiennes et païennes.
C'est pourquoi les protecteurs du solstice furent remplacés plusieurs fois mais toujours sans succès. Au départ cette transformation avait semblé anodine, mais au fil du temps, vers 605, l'impossibilité de concilier d'autres saints avec l'adoration du Soleil, met les Congrégations des Évêques dans la nécessité d'approfondir leur culte afin de rechercher parmi les martyrs ou bienheureux quelqu'un dont le travail était compatible avec les mouvements de l'astre. La nécessité de retrouver la fête obligea l'Église à essayer d'en pénétrer le sens le plus ancien et le plus profond.
Alors
si avant il y avait un dieu à deux visages, il fallait maintenant chercher deux
saints avec un seul visage, avec une seule donnée en commun, c'est-à-dire, mais
avec le sens analogique opposé. Pas une petite entreprise. Il était nécessaire
de pénétrer le concept profond et obscur de bifrontisme, qui était déjà présent
dans l'ancienne doctrine hermétique et que Pythagore a peut-être théorisé en
premier. Il avait reconnu dix paires d'opposés fondamentaux dans la nature et
supposait donc qu'elles étaient réconciliées par un principe d'harmonie
unitaire : c'est-à-dire que chaque paire était gouvernée par l'unité.
Cette
conception a imprégné divers aspects de la culture du passé. On le retrouve par
exemple en art où, en tant que concept d'appariement, il est lié à l'image de
la symétrie ou en poésie avec certaines figures de rhétorique comme le
palindromium. C'est la possibilité de lire la même phrase également dans les
deux sens. Comme dans la peinture magique de Pompéi "Rotas d'opéra Sator
Arepo Tenet» (Le semeur avec sa charrue tient sagement l'univers) qui pouvait
se lire dans les deux sens aussi bien verticalement qu'horizontalement de
droite à gauche et inversement. Pour cette occasion suggestive à la peinture
ont été attribués des pouvoirs magiques.
Pour se contenir dans l'idée de bifrontisme, il était donc nécessaire de connaître Giano et ses significations en profondeur. Giano il s'identifiait à la lumière du soleil, à la divinité que l'illumination fait vivre et pour cette image il pouvait se souvenir du début de l'évangile de Jean : l'autre Jean est venu en conséquence puisqu'il avait le même nom mais une symbolique opposée sens en raison du nécessaire bifrontisme à préserver. C'est ainsi qu'après de nombreuses tentatives et après une étude difficile, vers 850 les noms des deux Jean, pour remplacer liturgiquement le fêtes du solstice : Saint Jean l'Évangéliste le 27 décembre, au solstice d'hiver et Saint Jean Baptiste le 24 juin, au solstice d'été. La position des deux Jean dans le nouveau calendrier était donc en parfait accord avec la fonction de christianisation d'un culte païen en vertu de leur symbolisme allégorique.
L'Église
catholique, acceptant le sens de Janus, avait attribué une valeur métaphorique
de Lumière aux deux saints. Il a reconnu dans le Baptiste l'emblème de l'eau
rédemptrice, c'est-à-dire de la Lumière du Christ reflétée dans l'eau
baptismale, comme le clair de lune, puisqu'il avait été dit de lui : « C'est
l'Elie qui doit venir » ; pendant dans l'évangéliste, il a reconnu l'image de
la lumière du soleil par opposition à l'obscurité, de réconfort par opposition
à la peur, car c'est le sens de l'Apocalypse (littéralement,
"Révélation"), et encore de la Résurrection par opposition à la Mort,
étant donné que l'épisode de Lazare est rapporté précisément dans l'Évangile de
Jean.
Le
nouvel état de choses satisfait maintenant un peu tout le monde : aussi bien
ceux qui étaient d'origine populaire et paysanne et qui s'étaient montrés de
plus en plus dociles et disposés à changer, et ceux qui n'avaient pas du tout
aimé les anciennes corporations et les confréries de bâtisseurs. Ceux-ci, en
effet, avaient hérité des institutions initiatiques et des anciens Collèges,
surtout grecs et romains, la coutume d'honorer les Solstices, pour rendre
hommage à la plus grande force de la nature, à savoir le Soleil.
Le culte solaire, qui constituait le fondement de toutes les anciennes théogonies, en remplacement progressif du culte lunaire, s'était jusqu'alors transmis en secret. Mais en cette période sombre, où tout secret était redouté parce qu'il était considéré comme diabolique et sévèrement puni par l'Église, les Corporations qui le gardaient, fidèles à leur tradition, pour abandonner la dangereuse cachette acceptèrent de se cacher derrière le nouveau Janus, c'est-à-dire derrière les deux Giovanni, qui ont élu leurs patrons face à un clergé enfin satisfait et rassuré. D'autre part la doctrine initiatique avait reconnu dans le symbolisme attribué aux saints une coïncidence des images avec la divinité païenne, qui dépassait la simple donnée occasionnelle.
La
matrice phonémique de John et Janus est toujours le même "J", outre
le racine hébraïque Joni, qui signifie jour, réaffirme leur symbole de lumière.
Le nom Giovanni était lié au mot hébreu au Moyen Âge hanan, avec le double sens
de "miséricorde" et "louange", selon lequel ses deux sens
de "miséricorde de Dieu" et "louange à Dieu"
correspondraient aux directions descendante et ascendante des deux moitiés du
cycle annuel du soleil. En effet, la Miséricorde descend de Dieu sur les
hommes, tandis que la Louange monte vers la Divinité. Un sens analogue de
mouvement, de passage, réside dans le nom de Janus pour la racine anatolienne
Gao comme le mot sanskrit Yanò ("Porte") et le verbe latin Eo
("aller").
Giano
était déjà pour les Étrusques le patron des dieux Collegia opificum atque
fabrorum, établie par le roi Numa et en son honneur les guildes d'artisans
romains célébraient les fêtes du solstice. Dans la théogonie païenne, Janus
avait donc pour tâche d'assister les mouvements du char solaire, de présider à
sa sortie à l'aube et à son retour au coucher du soleil. Le mouvement du
Soleil, la divinité qui donne la vie, était donc identifié en lui. Comme dans
le cycle quotidien donc dans le cycle annuel Janus commençait et terminait le
passage de l'astre et donc des saisons et par conséquent contrôlait le temps et
le destin. Le premier jour de chaque mois lui était consacré, les premières
heures de chaque jour, c'est-à-dire le début de toute activité. Il était donc
le protecteur de tout commencement et donc l'initiateur de la civilisation.
De Janus dérive Januarius, janvier, le mois qui est au début du cycle annuel et dans lequel il est possible de faire une évaluation du passé et un projet pour l'avenir. C'est pourquoi la divinité avait un double visage : parce qu'elle symbolisait le don de la conscience de ce qui s'était passé et la prévoyance de l'avenir, un visage regardait en arrière et l'autre en avant, l'un était jeune et l'autre vieux. Le visage jeune et joyeux du dieu symbolise l'aspect divin de l'âme, tourné vers le haut vers la divinité, le visage âgé et triste symbolise l'aspect matériel du corps face aux choses du monde. Mais parfois le jeune visage était représenté aussi féminin que pour contenir le dualisme masculin/féminin, Janus / Jana qui est Janus et Diane, Soleil et Lune.
Au
fil du temps, les célébrations solsticiales ont ainsi eu pour fonction de
rappeler à l'homme que la répétition continue de la mort et de la renaissance
du Soleil est par analogie l'alternance de la mort et de la renaissance dans le
cycle de la vie, y compris humaine. Les moments solsticiaux représentent donc
une ouverture, un passage après lequel le mouvement du soleil prend un nouveau
cours : c'est comme si au solstice le soleil franchissait une porte au-delà de
laquelle les choses changent.
Pour
la cosmologie antique, la Porte du Capricorne, à savoir le solstice d'hiver,
avait une signification positive car il ouvrait la phase de l'année au cours de
laquelle le soleil se levait, tandis que la Porte du Cancer, le solstice d'été,
avait une signification négative puisqu'il précédait la période sombre. La
Porte du Capricorne ou hiver s'appelait aussi "Porte des dieux» (ou porte
aux dieux) car en la franchissant les énergies montaient aux divinités puis
descendaient sur les hommes. Ainsi la Porte du Cancer ou de l'été s'appelait
aussi "Porte des hommesOu de l'Avi parce que par lui les âmes des ancêtres
sont descendues sur terre pour s'incarner à nouveau.
Selon
la tradition ésotérique, saint Jean l'Évangéliste aurait reçu un enseignement
secret de Jésus lui-même et cet enseignement Jean l'aurait ensuite transmis à
une Église invisible. Ainsi, le christianisme officiel ou exotérique ne serait
qu'une vulgarisation de cet enseignement primitif. Pour la tradition
ésotérique, donc, à côté d'un Église Saint-Pierre, un invisible et souterrain
existe Église de Giovanni.
Elles
sont représentées à Rome par deux basiliques : celle de San Pietro et celle de
San Giovanni in Laterano. La première réservée aux événements mondains et
spectaculaires, l'autre, consacrée à saint Jean, est la véritable cathédrale de
la chrétienté. L'Église de Pierre est donc exotérique parce qu'elle s'adresse à
la foule. L'Église de Jean, en revanche, est ésotérique parce que ses
enseignements ne sont réservés qu'à quelques-uns : par exemple, les bergers qui
marchent à la tête du troupeau. C'était une indication curieuse, dans la messe
célébrée en latin, que le prêtre, après avoir congédié les fidèles, avec leite
missa est, pour lui seul il récita le prologue de l'évangile de Jean, comme si
lui seul pouvait savoir ce que le reste des fidèles ne savait pas.
L'Église
de Pierre est celle judéo-chrétienne, celle de Jean celle helléno-chrétienne.
Là Église judéo-chrétienne il représente le principe autoritaire, dogmatique,
la Loi qui dans l'histoire s'est appuyée sur la force de la Rome des Césars. Là
Église helléno-chrétienne elle mélange le mysticisme, qui pense Dieu comme
Amour, avec la philosophie de Platon, Plotin et Clément d'Alexandrie qui
considère Dieu comme Esprit et il en résulte une conception religieuse plus
libre et plus spéculative. Les idées de violence n'y existent pas et un saint
François d'Assise, à vocation johanite, la représente mieux qu'un saint
Dominique ou qu'un saint Thomas.
L'Église de Jean est donc celle de l'Esprit qui est connaissance et amour. Dans cette Église, l'expérience religieuse peut être identifiée comme pure spiritualité et n'implique pas croire ou avoir la foi, mais consiste en ce que la personne qui la vit comprend sous forme de connaissance directe. Aux XNUMXer et XNUMXe siècles, ce savoir a été défini gnose ; aujourd'hui on pourrait l'appeler mysticisme et le moment de la perception cognitive pourrait être défini comme un état altéré de conscience ; c'est-à-dire une expérience naturelle et authentique déconnectée de toute interprétation rationnelle ultérieure. Cette expérience solitaire et intime n'implique pas d'intermédiaires sacerdotaux.
Au
contraire, l'Église de Pierre est fondée sur une théologie, c'est-à-dire sur
l'interprétation rationnelle qui est ensuite liée à la perception cognitive
directe. Il essaie d'expliquer l'expérience religieuse et là où il n'y parvient
pas il invente des dogmes, des articles de foi, des interdits et des sanctions
et plus ceux-ci deviennent complexes et élaborés, plus ils se séparent et
s'écartent de l'expérience originelle qui les a inspirés. Ainsi la théologie
perd tout contact avec la donnée initiale et devient une construction
bureaucratique et intellectuelle indépendante.
Cette
Église qui se fonde sur la théologie n'a plus rien à voir avec la spiritualité,
elle n'est réduite qu'à un outil de contrôle, de gestion et de conditionnement,
avec la responsabilité de dicter des lois et même de défier l'ordre naturel des
choses. Cette Église est hiérarchiquement organisée pour surveiller et punir
ceux qui ne s'y conforment pas. Par sa structure, il voit la gnose, ou du moins
tout ce qui est différent d'elle-même, comme une menace à combattre pour
maintenir son autorité. Jugeant donc les disciples de Jean comme hérétiques,
l'Église de Pierre les persécuta, les emprisonna et les condamna à mort sur le
bûcher. Tel fut le sort des Béliers, de Nestoriens, de Templiers, de Cathares
et Albigeois.
C'est pourquoi la Basilique Saint-Pierre de Rome est orientée à l'opposé de la tradition, elle regarde vers l'ouest et non vers l'est de cette façon elle tourne le dos à la Lumière. L'hagiographe Jacob de Varagine, En Légende dorée, composée en 1264, mentionne les privilèges que Dieu a accordés à saint Jean l'Évangéliste. Le premier était celui d'être particulièrement aimé du Christ, le second d'être chargé de prendre soin de la Mère de Dieu, le troisième d'obtenir la révélation des Mystères et enfin d'être le Verbe de la Chair, c'est-à-dire d'avoir la virginité pureté. Être le disciple bien-aimé de Jésus, Lumière du monde, confère à Jean un rôle presque identitaire avec le soleil levant. En fait Dante dit de lui :
« C'est
celui qui s'est couché sur le sein
de
notre Pélican, et c'était tout
du haut de la croix au grand feu élu. »
Dans
le triplet le symbolisme du pélican, que la tradition chrétienne associe au
Christ, car cet oiseau était censé s'arracher la poitrine pour nourrir ses
petits, ce qui en fait le symbole de l'altruisme poussé jusqu'au sacrifice et
confirme le destin solaire qui était réservé à l'évangéliste. Et puisque le
Christ mourant lui confie la Mère, symbole de la Prima Materia et du principe
féminin, réceptacle et reflet de la lumière solaire, dans l'iconographie sacrée
les figures de la Vierge et de saint Jean au pied de la Croix peuvent être
identifiées à le Soleil et la Lune… Tout cela ramène au double aspect de Janus.
La virginité du saint fait allusion à la pureté de son esprit et suggère une direction ascendante liée au rejet de la différenciation sexuelle. Par conséquent, dans les images, le saint est indiqué avec le visage imberbe, presque féminin en ressemblance avec le jeune visage de Janus, symbole de la tendance ascendante de l'âme. Le deuxième visage de Janus, âgé et barbu, renvoie plutôt à la vieillesse du saint et à son rôle de vulgarisateur et donc à l'aspect descendant du Verbe qui se fait chair et se répand dans le monde. Dans les deux cas, le symbolisme de saint Jean l'Évangéliste suggère le solstice d'hiver, c'est-à-dire la "Porte des Dieux", qui était dédiée à la fois à l'ascension des âmes et à la descente volontaire de l'Esprit.
Aussi
le privilège relatif à la révélation des Mystères il se reconnecte au solstice
d'hiver car par la Porte du Capricorne le Principe Spirituel peut choisir de
descendre dans le monde manifesté, ou de se révéler, c'est-à-dire de se couvrir
de nouveaux voiles, ou au contraire sous une forme perceptible mais encore
mystérieuse. L'Apocalypse, qui signifie en grec "Révélation", est le
texte de la tradition chrétienne qui, sous une forme symbolique et cryptique,
communique les mystères relatifs au monde et à son destin.
La
relation avec la révélation des Mystères fait de saint Jean le symbole de
l'aspect ésotérique de la tradition chrétienne et en ce sens son lien avec les
Confréries semble fondé sur l'assimilation ancienne de la notion de Mystère à
la pratique de l'Artisanat. et donc à la transmission de ses secrets de
fonctionnement. L'Evangile de Jean fait référence au principe de la création
cosmique et fait clairement référence à la naissance de la Lumière, au début de
la nouvelle année et à la figure de Janus comme Dieu des Commencements. Tout
cela explique combien de sociétés secrètes ont choisi saint Jean comme patron,
des templiers aux rosicruciens, des carbonari à la franc-maçonnerie opérative
d'abord puis spéculative.
Après
tout, les trois premiers degrés maçonniques sont également définis Loggias de
San Giovanni et encore aujourd'hui certaines loges allemandes associées au
sommet de la Grande Loge Unie d'Allemagne, sont désignées par les initiales JL,
Joannes Loge, à la place de « Respectable Loggia ». D'ailleurs encore
aujourd'hui dans presque tous les ateliers du monde, quoique de confession
maçonnique différente, il est d'usage de commencer les travaux rituels par
l'ouverture du Livre Saint au début de l'Évangile de Jean où il est dit : « Au
commencement était le verbe ". En Italie en Émulation de rite par exemple
c'est le Vénérable Maître qui lit le texte, alors que dans le Rite Symbolique
il est le Premier Surveillant.
Toujours
dans le Légende dorée, à partir de la description de saint Jean-Baptiste, nous
pouvons reconnaître son symbole de lumière réfléchie dans le verset :
"J'ai besoin de diminuer pour qu'il grandisse". La lumière qui
décline après le solstice serait représentée par Jean, tandis que le soleil qui
grandit dans les mois suivants est représenté par le Christ. L'attitude
réverbérante de la Lumière dans l'opposition dualiste ne peut être que lunaire.
Et encore Jacopo da Voragine raconte que le Baptiste a été appelé pour les
qualités reconnues par le Christ : Lumière ardente pour la sainteté, Ange pour
la pureté et Voix pour l'humilité. Tous ces noms excluent le caractère solaire
et confirment son aspect lunaire.
L'iconographie
sacrée le décrit comme un adulte à longue barbe et cheveux hirsutes, vêtu d'une
peau d'agneau : semblable à Janus. Saint Jean tient un bâton avec une bannière
en croix et pointe souvent son doigt vers le haut pour faire allusion à la
venue prochaine du Seigneur ou pointe vers l'agneau, symbole du Christ. Janus
était également représenté avec une baguette à la main, un baculo, signe de
puissance, pour ordonner ce qui est confus, presque une verge de berger ou un
sceptre royal.
L'histoire du Baptiste, rapportée par Josèphe, le décrit comme un homme pur qui ne prêchait aux Juifs que des préceptes de vertu et exhortait ceux qui les pratiquaient à quitter la ville et à laver symboliquement le corps du péché avec le baptême d'eau. Mais ses ferveurs et le nombre de ses partisans inquiètent le tétrarque Hérode Antipas qui soupçonne de telles attitudes de possibles provocations visant à l'évincer. Pour cette raison, il l'a emprisonné et n'a pas hésité à lui donner la mort.
L'ancienne
sagesse initiatique capte des paroles avec lesquelles le Prophète Isaïe a
prophétisé la mission du Baptiste : « que toute vallée, toute montagne ou
colline soit abaissée » ; l'image de la ligne horizontale qui est la Niveau à
bulle. Il est également assimilé au plan horizontal l'eau, l'eau dans laquelle
il baptise, qui correspond au passif, c'est-à-dire à la Lune. Jean-Baptiste est
donc par analogie comparé à la Lune, tandis que Jean l'Evangéliste au Soleil.Le
même nom avec deux sens opposés : le double visage païen se renouvelle dans le
symbolisme chrétien.
L'Évangéliste
dans sa chanson nous ramène à la Verticale. Il est sur le Mont de la
Transfiguration, sur le Mont des Oliviers et sur le Calvaire et ne marche pas
dans le plat désert de Judée. Apôtre de la Lumière et du Feu, il est symbolisé
par l'Aigle ; l'aigle qui avec une vue aiguë voit chaque détail d'en haut et
descend rapidement et précisément verticalement comme l'éclair pour saisir sa
proie. Cette image de la verticalité fait allusion à Fil de plomb et le
caractère lumineux confirme son aspect ensoleillé. Dans le langage hermétique,
l'Aigle désigne Mercure après la phase de sublimation ; cette juxtaposition
découle de l'observation qu'il est très volatil, mais aussi de la considération
que, comme l'Aigle dévore tous les autres oiseaux, ainsi le Mercure des Sages
dévore et détruit tout, ramenant la matière à l'état primitif.
Jean-Baptiste puisqu'il dit qu'il est "la voix de celui qui crie dans le désert" a proposé une interprétation analogique avec le coq qui chante à l'aube, dans le désert de la nuit, pour annoncer la venue de la Lumière. En franc-maçonnerie, le coq fait allusion à l'éveil des forces et incite à l'action, et est aussi un symbole de renaissance, et donc du rituel d'initiation. Il est en effet présent dans le cabinet de réflexion qui est à son tour assimilé au centre de la terre : le coq est donc lié à l'idée de descente aux enfers, de fonctionne en noir, de mortification. Cela nous ramène au côté pénitentiel du Baptiste et à sa mission dans le processus spirituel. Le coq symbolise aussi la fin de l'Opéra ou opéra en rouge et ainsi Giovanni se retrouve au début et à la fin de l'Art ; à l'initiation et à l'achèvement.
Les
deux Saint-Jean sont donc deux repères : le Baptiste annonce la Révolution
chrétienne, l'Evangéliste clôt le Livre du Monde avec l'Apocalypse. L'un est au
début et l'autre à la fin. L'un est l'alpha et l'autre l'oméga. C'est pourquoi
le Christ dit du Baptiste : "... les prophètes et la loi ont prophétisé
jusqu'à Jean" et il dit de l'Evangéliste : "Je veux qu'il demeure
jusqu'à son retour". Ce sont donc deux témoins, deux points limites sur le
chemin de l'homme qu'en franc-maçonnerie nous identifions à VITRIOL. Et comme
tout voyage initiatique, tout voyage décrit dans la Bible, avec sa valeur
symbolique exquise, commence par la descente aux enfers. Dans les textes
hermétiques ce voyage est appelé dénudation, mot qui rappelle l'habit du
Baptiste et celui du postulant franc-maçon.
Suggestive sont les similitudes entre l'initiation à la maçonnerie et le Baptiste : l'isolement dans le cabinet de réflexion est associé à la représentation du désert dans lequel le saint a prêché. La méditation qui conduit à la réflexion du néophyte fait allusion à la lumière réfléchie de la Lune qui le représente symboliquement. De plus, la préparation au voyage, avec le dénudage et la fixation du bandeau qui plonge le heurtoir dans le noir le plus noir du noir, rappelle l'attitude du Baptiste d'attente anxieuse de la renaissance à une nouvelle vie. Mais d'autre part, la description de la mort et de la résurrection de Lazare, faite par l'évangéliste, fait également référence à l'œuvre maçonnique. C'est certainement par hasard, mais non sans charme, que les initiales de Joannes "J" et Baptista "B" rappellent les deux colonnes du temple : de même qu'il y a deux saints, il y a deux fêtes, deux visages de Janus : tout ce qu'il relève du dualisme du principe de polarité.
En conclusion, les deux Jean, opposés l'un à l'autre, se complètent. Tant du point de vue chrétien qu'initiatique, il y a une interpénétration et une complémentarité des valeurs et des significations telles qu'elles les rendent indivisibles et irremplaçables. Ils représentent un lien de connexion analogique d'un côté avec le culte du soleil, composé de Janus et du culte chrétien, représenté par la Parole du Christ, et d'autre part avec la valeur symbolique et ésotérique que leur attribue la pensée maçonnique. Car ce qui a été dit, les deux Jean sont dans l'histoire de la maçonnerie le souvenir du moment de transition de l'époque antique à l'époque médiévale ; moment qui pour l'incisivité et l'actualité de l'image est valable et dure encore aujourd'hui. En fait, la similitude avec la Lumière qui leur a été donnée et qui était donc liée au cycle du Soleil est encore conservée aujourd'hui.
Ce modeste abrégé n’a
d’autre ambition que d’offrir quelques clés de lecture pour approcher
l’Évangile de saint Jean dans sa dimension intérieure.
Nous avons dû choisir,
simplifier, condenser, parfois trancher : toute synthèse est un renoncement.
Que le lecteur veuille
bien nous accorder son indulgence pour les raccourcis nécessaires, les
omissions inévitables et les interprétations proposées.
Si ce texte lui permet
d’entrevoir, ne serait‑ce qu’un instant, la profondeur du Logos, la lumière du
Verbe, ou la beauté de la tradition johannique, alors notre intention aura été
atteinte.
Le reste appartient à chacun : “Venez et voyez.”
Découvert en 1970 dans le quartier du théâtre romain, l’Hermès bicéphale de Fréjus est l’une des plus belles sculptures gallo‑romaines conservées en Provence. Il associe deux divinités opposées et complémentaires : Pan, force instinctive et sauvage, et Dionysos, dieu de la lumière intérieure et de la renaissance. Cette figure à deux visages, bien que distincte du Janus romain, participe de la même tradition du bifrontisme sacré, où deux principes contraires se répondent. Elle offre un parallèle saisissant avec la symbolique chrétienne des deux saints Jean, l’un tourné vers la décroissance de la lumière, l’autre vers son retour.
Pan, parfois assimilé au “mal” dans l’imaginaire
chrétien, n’incarne pas le diable mais la part brute, indomptée, la nature
première que l’homme doit traverser. Il évoque Jean le Baptiste : la voix dans
le désert, l’appel à la pénitence, la confrontation à soi-même, la descente
dans l’ombre avant la lumière. Dionysos, au contraire, figure la
transfiguration, l’ivresse de l’esprit, la renaissance intérieure ; il répond à
Jean l’Évangéliste, l’aigle de la révélation, le témoin du Verbe et de la
lumière qui ne s’éteint pas.
Ainsi, l’Hermès bicéphale de Fréjus devient une image
païenne anticipant la dynamique johannique : nul n’accède au Logos sans passer
par le désert du Baptiste, et nul ne comprend le Baptiste sans la lumière de
l’Évangéliste. Deux visages, deux voies, un seul passage.
FIN
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