Souvenirs
d’antan, souvenirs de Jules Ruelle, né au Val Perdu un hameau de Couvignon non loin
de Bar-sur-Aube.
Retraité
de la gendarmerie, Jules possède plusieurs atouts qui rendent son texte très
précieux pour nous.
D’abord
ses souvenirs remontent à l’origine même du XXe siècle où tout a brusquement
changé. On aurait pu dire, écrits d’ « avant 14 ». Le cadre de
ce vécu est resté le même pendant toute sa jeunesse, fils et petit-fils de
vignerons. Pendant 20 ans il ne s’est jamais éloigné de son clocher. Son
hameau, Val Perdu qui était déjà ainsi désigné au XIIIe siècle, et que nul ne
songe, heureusement à débaptiser. L’adjudant-chef Ruelle aurait pu intituler
son ouvrage « Avant Quatorze », l’âge d’homme commença pour lui
lorsqu’il fut blessé au combat, quelques jours avant son vingtième
anniversaire.
Le
Barrois Baralbin constitue un domaine particulièrement attachant de notre
terroir viticole où l’on supporte l’iniquité administrative moins patiemment
que les ravages du phylloxéra ! Le témoignage objectif de notre gendarme
sur les conditions de vie et la révolte d’une population représente un document
à verser à un dossier historique. On admirera aussi dans ce récit la finesse
psychologique que n’amoindrit pas la bonhomie du ton : l’auteur a le sens
du détail utile, notamment pour ce qui concerne le vieux langage.
Mais laissons la parole à Jules Ruelle.
« Né
le 12 janvier 1898, j’ai vécu ma première jeunesse au début du siècle, période
communément appelée « la belle époque », mais qui, dans nos villages
vignobles, doit plutôt être baptisée « la triste époque ». En effet,
autant que je me souvienne, entre 1900 et 1914, notre village du Val Perdu,
comme ses voisins, n’a connu que la misère.
La
majorité des habitants sont de petits vignerons exploitant de 50 à 150 ares de
vignes. Or, dès 1897, le phylloxéra a fait son apparition dans le vignoble
aubois, détruisant chaque année des dizaines d’hectares. Entre 1900 et 1906, il
n’existe plus aucune vigne en rapport. Les vignerons sont dans l’obligation de
dépenser leurs maigres économies pour reconstituer leur patrimoine et de passer
la plus grande partie de leur temps à arracher les souches mortes et défoncer à
la pioche le terrain, avant d’y replanter de nouveaux plants greffés sur
porte-greffe américain résistant au phylloxéra. Tout cela nécessite un travail
de forçat non rémunéré. Un certain nombre de jeunes quittent le village pour se
placer en ville ou dans des exploitations agricoles come domestiques.
Les
autres s’organisent pour tenir le coup et franchir ce mauvais cap. Les hommes,
l’hiver, s’embauchent sur les chantiers forestiers ; les femmes se livrent
à de menus travaux de tricotage sur des pièces de bonneterie, pour quelques
sous par jour.
Chaque
vigneron, en plus de son bien, exploite « à marchandise », une ou
deux vignes pour le compte de bourgeois de Bar-sur-Aube, situées dans le vallon
de Queue de Renard. (Je me souviens qu’on y découvrait de nombreux escargots
bouchés en labourant au printemps). En juillet-août, les hommes partent faire
les moissons dans les fermes de la Brie où le travail se fait encore
entièrement à la faux. Je les vois encore partir, chargés de leurs outils de
travail et d’un sac de toile blanche contenant leur linge ; ils sont
accouplés deux par deux (faucheur et ramasseur). Ils sont absents trois ou
quatre semaines pour gagner une centaine de francs qui serviront à payer le
boulanger une bonne partie de l’année.
Ceux
qui ont une nombreuse famille vivent misérablement car on ne connait pas les
allocations familiales ni aucune autre œuvre sociale en faveur de la famille.
Quand la maladie entre dans un ménage, c’est la ruine complète. Ils vont
ensuite travailler à la batterie chez les cultivateurs du coin. Le salaire et
de 3 Frs par jour alors que pour les autres travaux il n’est que de 1,50 F ou 2
F suivant la saison.
Presque
chaque ménage possède une vache que les enfants font paître sur les friches et
le bord des chemins. Les produits de cet animal (lait, crème, beurre, fromage)
sont en partie utilisés à la maison, mais la plus grosse part est vendue à la
ville, en même temps que quelques œufs, quelques lapins et, suivant la saison,
des fruits, des petits pois, des haricots cultivés entre les rangs des jeunes
plants de vignes. Je me souviens que de ma mère et mes grands-mères se
rendaient chaque samedi au marché de Bar-sur-Aube, et souvent deux fois par
semaine, pour vendre leurs produits transportés dans de lourds paniers
suspendus à chaque bras. A l’entrée de la ville, un droit d’octroi était
acquitté sur chaque panier et sur chaque animal de basse-cour.
Chaque
ménage, ou presque, élève un porc acheté en mai et sacrifié vers Noël. Le lard
et les jambons salés fournissent la viande et la graisse pour toute l’année,
car ma mère n’achète de viande de boucherie qu’une fois par semaine et le plus
souvent dans les bas morceaux, plus quelquefois une livre de saucisses ou
quelques abats ; je ne me souviens pas avoir su ce qu’était un bifteck au
cours de cette triste période.
La
nourriture est uniquement constituée par des potées de haricots, des potées de
choux verts et des ragoûts de pommes de terre, navets ou carottes, le tout
accommodé au lard ou au jambon que l’on conservait pendu au plafond après
salaison.
La
boisson est constituée par de la piquette faite avec de l’eau fermentée avec du
marc de raisin ; lorsqu’il n’y a pas de raisin par suite d’intempéries, on
a recours aux poires ou pommes sauvages pour confectionner la piquette. On ne
consomme du vin pur qu’à l’occasion d’une visite, mais chez les vignerons les
occasions sont nombreuses pour boire une chopine avec un parent ou un ami.
C’est d’ailleurs leur unique distraction.
On consomme également beaucoup de harengs salés qui
constituent le petit déjeuner en hiver. Nous avons un voisin, le père
Guillaume, dont c’était la principale nourriture. En hiver, harengs salés, en
été, harengs fumés accompagnés de pommes de terre cites sous la centre et
d’échalote à la croque au sel, qu’il arrosait de fortes rasades de vin rouge.
Du 1er avril au 1er septembre, les principaux repas sont pris à 9h et 14h, la plupart du temps aux champs ou à la vigne. Ces heures de repas sont annoncées par la cloche de la mairie sonnée longuement par un élève de l’école. En dehors de cette sonnerie, celle de l’Angélus était sonnée par une cloche de l’église, chaque jour à 6h, 12h et 18h.
Tous les hommes portent de longues moustaches à la gauloise ou fièrement redressées. Ils sont en général vêtus d’un pantalon de velours sur lequel ils enroulent une longue ceinture de flanelle rouge ou bleue, d’un gilet à manches de lustrine ou d’une veste de lustrine noire. Les hommes d’un certain âge portent encore la blaude en toile bleue parfois garnie de fil blanc sur les épaules. Ils sont coiffés de la casquette plate ou du chapeau de jonc, l’été. L’hiver, ils sont chaussés de lourds sabots de bois appelés coués garnis d’une semelle de paille. Pendant la belle saison, ils portent des souliers qu’ils quittent lorsqu’ils labourent la vigne à l’aide du fousseux.
Toutes
les femmes d’un certain âge portent une coiffe blanche de forme ronde et plate
avec bords de dentelle ou finement tuyautés qui enveloppe la chevelure ;
elles sont vêtues de longs jupons superposés de couleur sombre qui leur
couvrent les pieds et d’un caraco de toile, le tout protégé par un long tablier
de toile grise ou bleue. Pour les cérémonies elles s’habillent de robes de soie
généralement noires garnies de perles en verre et de broderies, sur laquelle
elles jettent un long châle noir pour les deuils. Les enfants portent la
culotte courte et un tablier de toile grise ou noire serré à la taille par une
ceinture de cuir.
Comme
à cette époque il y a au pays de nombreuses personnes qui portent le même nom
et parfois même le même prénom, presque chaque habitant est affublé d’un
surnom. C’est ainsi que j’ai connu : Tiolet, Saindoux, Mère Mouton, Lolo,
Deux, Braillou, Fouyot, Poiblanc, Touillat, Pipelet, Brion, Grande Tasie,
Loffia, Cabouci, Roussi, Ritelot, Malbot, Mouragni, Nabit, Drocolle, jacquetot,
Lépicier, Rincent, Nez de Chien, Jésus Christ, Bocquelet, Gueulotte, Manivet,
Trou de Balle, La Folle, Villotte, Le Préfet, Boissac, Griquet, Collot, La
Mauricotte, Quénom, Margelat, Minzot, Le Petit Cantonnier, et j’en oublie.
Certains de ces surnoms figurent aux actes d’état-civil et sur le cadastre.
Généralement, les femmes sont désignées sous le même surnom précédé de mère ou transcrit au féminin. Beaucoup
de vieillards portent le prénom de Nicolas qui a été converti en Coliche,
précédant son surnom ou son nom.

