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dimanche 6 avril 2025

Louis XIII à Troyes

 

Louis XIII vitrail dans la grande bibliothèque, musée st Loup, Troyes

Le roi Louis XIII a plusieurs fois l’occasion de passer à Troyes. La première se présente en 1629 : il s’arrête quelques jours à la fin de janvier, sur le chemin du Dauphiné et de l’Italie où il se rend pour secourir le duc de Mantoue.

L’année suivante, il fait dans la capitale de la Champagne un plus long séjour : en effet, il y demeure deux mois, du 23 février au 25 avril 1630, en compagnie des 2 reines et de la cour.

En 1631, il n’accomplit qu’un bref séjour, du 25 au 27 septembre, mais malgré sa brièveté et le souhait de dépouillement exprimé par le roi lui-même, ce passage n’est pas sans conséquences pour la vie religieuse à Troyes. En effet, avant de partir pour Troyes, le roi fait publier une sévère mise en garde contre les huguenots qui ont soutenu la Rochelle, et plus généralement contre les villes des Cévennes et du Languedoc.

Les Troyens, en 1629, veulent marquer la solennité de la visite de Louis XIII. L’ampleur de l’accueil qui lui est réservé nous est bien connu, grâce à 2 ouvrages : « La Joyeuse Entrée du Roy en sa ville de Troyes », édité aux frais de l’échevinage, et « La Triomphante Entrée du Roy dans sa ville de Troyes ».

 Dès l’arrivée de la lettre royale adressée à Moyse Riglet de Montgueux, maire de Troyes, le Corps de ville envisage de faire préparer un logis convenable pour le roi et sa suite, et demande à « plusieurs beaux esprits versés en l’histoire et poésie » d’élaborer un programme. 

Il est décidé de faire fabriquer le plus rapidement possible les ouvrages suivants : 9 « éschaffauds » ou tribunes, l’un entre la porte du Beffroy et le pont-levis, en forme de théâtre pour des garçons de 5 à 10 ans qui réciteront des vers, le second « aux trois Testes » pour les jeunes filles. Parmi les 7 autres restants qui s’échelonnent tout au long du parcours, 2 s’élèvent à l’hôtel de ville, l’un pour les demoiselles, l’autre pour la musique (instruments à vent). Le dernier sera construit devant l’Hôtel-Dieu-le-Comte et servira pour les violons. Enfin, 3 « piedestraux » placés à des points stratégiques rythmeront la marche du cortège (Marché au Blé, Etape au vin, Près de la Maison Verte). 

De ces abondantes descriptions qui couvrent 20 pages, 3 thèmes ressortent : la gloire du roi, la référence flatteuse aux héros de l’Antiquité et de la mythologie, le modèle des grands ancêtres de la famille des Bourbons. Le premier portrait que le roi verra à son entrée, haut de 35 pieds, à pilastres doriques, représente « sa Majesté au naturel sur un chariot de triomphe à l’antique tiré par 4 coursiers blancs, foulant aux pieds des hommes armés et la discorde et l’envie », avec la devise correspondante :

 « Bella tuo, jacent oppressa triompho

Non satis est : dominus livor et ipse jacet ».

Sur les côtés du portique, la petite porte de gauche représente Pallas avec ces paroles : « Virtute duce », celle de droite la Fortune, avec ces mots « Comite fortuna ». Au-dessus de la porte, une inscription en marbre à la louange du roi, accotée de couronnes de lauriers, est soulignée par la devise « Victis hostibus ». 

Au Marché-au-Blé (Place Jean Jaurès), sur un piédestal, une renommée de 7 à 8 pieds de haut sonne la trompette « comme voulant entonner et publier les victoires du Roi ». 

A l’Etape-au-Vin (Place Audiffred), le roi est figuré en Jupiter qui foule aux pieds Neptune pour symboliser la récente maîtrise des mers. Un large tableau, au travers de la rue, apporte des précisions : on y voit « La Rochelle représentée par une nymphe triste, maigre et mal vêtue, et le Roi tenant une épée écarte un rocher plein d’épines ». La nymphe déclare : « Bonum est quia humiliasti me ». C’est donc le roi triomphant des protestants et de ses ennemis qui est glorifié. Le deuxième portail, d’ordre ionique, est réservé à la mythologie. Un grand tableau le décore, le roi y est peint en jeune Achille, « mais grand et puissant de corps apportant lui-même sa chasse à ses père et mère figurés en Pelée et Thétis, car les rois belliqueux sont chasseurs non des bêtes fauves, mais de leurs ennemis ». Sur les petits portails, Hercule sauvant Déjanire contre le centaure Nessus, et Hercule menaçant une armée de nains. Au revers du portail, le roi est figuré en Alexandre. L’accompagnent 2 tableaux représentant la bataille de l’île de Ré et la retraite des Anglais, ainsi que la victoire du roi contre Soubise. 2 symboles solaires enfin dans le porche : Apollon tue le serpent Python, le soleil fait fondre la neige des Alpes. Le troisième portail contient des niches avec des figures en relief de 8 pieds de haut. Les figures sont les grands rois qui ont précédé Louis XIII et doivent lui servir d’exemple : Clovis tenant un sceptre fleurdelysé et une église, Charlemagne tenant une épée dans une main et un monde dans l’autre, le roi Robert disant son admiration au monarque actuel, et Saint Louis foulant au pied un turban. Le grand tableau représente le roi « jetant de l’encens à poignée dans un encensoir, la fumée de l’encens  montant au ciel, ciel promis aux rois après avoir heureusement régné sur terre à l’exemple de ses 4 prédécesseurs. Le dernier piédestal lie habilement Louis XIII à son père : « sur un rocher figuré, Henri IV attend son fils et lui indique un temple situé derrière lui, disant super ardus virtus ». L’ensemble de la décoration proposée célèbre la gloire du roi après la prise de la Rochelle et la récente paix d’Alès, et laisse entendre qu’il est en bonne voie pour surpasser son père. 

Le roi, installé la veille de son entrée chez le baron de Chapelaines, y reçoit l’hommage des corps constitués, et après une messe dans la Collégiale saint Étienne se divertit en jouant au billard chez le sieur du Vouldy et en regardant « pêcher grandes truites, carpes et brochets ». 

Le lendemain, le monarque installé dans un carrosse (car il y a du verglas) se présente à la porte de la ville, reçoit les clés et suit l’itinéraire. Lorsqu’il arrive à l’hôtel de ville, Mademoiselle de la Ferté, âgée de 9 ans, vêtue d’une robe de satin incarnadin enrichie de diamants et de perles, assise sur la plus haute marche d’un chariot, regardant le roi, lui offre un cœur d’or qui contient les initiales des souverains au bout duquel pend une grosse perle orientale et prononce ces vers :

« Sire, la fleur des rois et le cœur de la France

Ce cœur qui forme un lys que de cœur vous offrons,

C’est le cœur de nos cœurs et rien ne respirons

Que le lys et l’honneur de votre obéissance ».

 

Le roi remercie puis s’en va à la cathédrale où il assiste à un Te Deum. Le lendemain, après avoir reçu un présent de la ville, une fontaine en argent vermeil doré, Louis XIII prend la route de Dijon. Cet accueil coûta à la ville 24.251 livres 17 sols.

La venue de Louis XIII en 1630, est beaucoup plus modeste. Le roi demande qu’il soit procédé à la réparation des chemins entre Paris et Troyes, et « qu’il soit construit un pont en bois avec garde fous en face du moulin de la Pielle, suffisant pour y passer un carrosse ». 

La reine mère arrive à Troyes le 20 mars 1630, le Corps de ville la complimente à Saint-Martin-ès-Aires. Le lendemain, Anne d’Autriche arrive à son tour à 4 heures de l’après-midi, elle reçoit à la porte du Beffroi, le Corps de ville, « tous les membres à genoux ». 

Les clefs de la ville lui sont offertes, elle les fait remettre à un exempt de ses gardes et prononce clairement la phrase rituelle : « Continuez-moi votre affection, je vous continuerai la mienne ».

 Le surlendemain, les mêmes cérémonies ont lieu pour l’entrée du roi. On fait tirer le canon, en particulier la « Grosse Guillemette », jadis prise aux Anglais. 

C’est à Troyes que Louis XIII se réconcilie avec son frère. Alors que Monsieur  passe à Troyes le 12 février, il a rencontré M. de Marillac qui l’a décidé à rester. Ce fut une véritable réconciliation : « Tout s’y est bien passé avec des démonstrations extraordinaires de joie ». Monsieur accepte de s’éloigner de Marie de Gonzague, il est nommé lieutenant général du roi en la ville de Paris et provinces voisines.  

Au plan local, la visite de Louis XIII en 1630, est également fructueuse. On signe le traité entre la ville, représentée par le clergé, la justice, l’échevinage, et les Oratoriens, pour la consécration définitive du testament de François Pithou : les pères de l’Oratoire sont mis en possession de tous les biens légués par François Pithou, à charge d’y diriger le Collège. 

Autre affaire réglée lors du passage du roi : à la demande générale, les 7 hospices et hôpitaux sont réunis et l’administration de leurs biens confiée à un conseil de 18 personnes. Les divertissements ne manquent pas. Louis XIII courtise à la surprise générale mademoiselle d’Hautefort, après avoir demandé la permission à la reine-mère et veut se divertir : vins d’honneur, jeux de billard, pêches, concerts dans les églises. Le roi fait jouer sa musique dans l’église des Cordeliers. Lui-même compositeur de motets, il se voit offrir un concert dont un tableau garde le souvenir. Dans les jardins du Vouldy, les enfants du chœur de la collégiale Saint-Etienne sont admis à jouer plusieurs morceaux de musique en présence du roi, sous la direction de leur maître Etienne Bergerat. 

Enfin, les reines se font montrer les reliques de sainte Mathie et de sainte Hélène. 


 

Anne d'Autriche épouse de Louis XIII 
 Pierre Paul Rubens 1625.


Marie de Médicis vers 1620






samedi 5 avril 2025

Henri II à Troyes / Henri IV à Troyes

 


C’est sous le règne de Henri II que la ville de Troyes atteint son apogée : on élève des églises, on les restaure, on les décore de vitraux et de statues, on construit des hôtels en pierre et des maisons en bois décorées de sculptures…

Toute une pléiade de peintres et de sculpteurs, qu’on appelle alors des tailleurs d’image, est occupée à ces travaux.

L’italien Dominique Florentin célèbre à la fois comme peintre, sculpteur, architecte et graveur, s’est fixé à Troyes, et c’est à lui que l’échevinage demande " de conduire les ouvrages " pour l’entrée de Henri II : 6 échafauds sur le parcours du cortège, une fontaine décorée par 3 vertus, devant l’hôtel de ville, une porte de triomphe, ornée de 12 colonnes à chapiteaux sculptés sur l’Etape-au-Vin (Place Audiffred)…

On va rechercher le preux Hector et Atlas rangés dans une grange après la visite du dernier roi, mais ils sont en très mauvais état, et il faut " les raccoutrer ".

On construit un cheval, un Pégase, qui doit figurer sur un échafaud en face de l’hôtel de la Cloche.

François Gentil, notre artiste au grand talent, est chargé de réaliser le modèle du présent que l’on doit donner au roi.

Les rues sont garnies de lierre, d’écussons, d’inscriptions placées sur des tableaux. On y voit l’arbre des 12 pairs, accompagnés de leur écussons, un jardin rempli de bergers, au milieu desquels se trouve le dieu Pan, et trois mannequins de bois représentant les enfants de Henri II et de Catherine de Médicis : François (qui deviendra François II), Elisabeth (qui épousera Philippe II roi d’Espagne), et Claude (qui devint duchesse de Lorraine). Tous trois sont habillés et coiffés, afin " que l’illusion fût plus complète ".

Enfin, un engin est installé, qui doit faire descendre du haut de la porte du Beffroi, la belle fille chargée d’offrir au roi et à la reine un lis d’argent et un cœur d’or.

Henri II, arrive à Troyes le 9 mai 1548 (il y reste jusqu’au 14), accompagné de sa femme et d’un brillant cortège : Marguerite de France, sœur du roi, le connétable de Montmorency, les ducs de Nevers, de Guise et d’Aumale, les maréchaux de Saint-André et de la Mark, les cardinaux de Lorraine, de Guise et de Chatillon, Madame la grande maréchale Diane de Poitiers.

 Le roi est précédé et suivi de cinq compagnies d’archers de sa garde, de compagnies de suisses attachées à sa personne et à celle de la reine, de son trompette, des joueurs de fifre et de tambour, d’archers, du héraut d’armes, des huissiers, des chambellans… enfin, de la foule des laquais du roi et de la reine.

Le roi est sous un dais de velours rouge et violet brodé d’or de Chypre et d’argent.

Selon l’usage, les magistrats municipaux les attendent, habillés de neuf, avec des robes de velours rouge et violet, précédés de leurs sergents également habillés de neuf. Ils sont accompagnés de 4.000 hommes des compagnies bourgeoises avec leurs bannières. Selon l’usage, " on costume et travestit à la moresque une compagnie de gens de pratique et le prince des sots avec ses suppôts est travesti en sauvage. " Cette double mascarade plut au roi qui " prit un plaisir extrême à en voir les ébats."

Tous les enfants sur les échafauds, richement vêtus des couleurs du roi et de la reine, les uns en noir et blanc, les autres en blanc et vert, crient " Vive le Roi ! "

Les chanoines de Saint-Urbain, en surplis et en chapes se tiennent sous le portail de leur église, et le chapitre de la cathédrale, devant le portail.

L’affluence du peuple est immense, le succès de l’entrée est tel que les courtisans la déclarèrent " triomphante et magnifique, et qu’elle fut mise par eux comme la plus belle de toutes les villes de France. "

On interdit de sonner les cloches de Saint-Pierre, la maréchale de Saint-André étant malade et logée chez un chanoine sous l’horloge de la cathédrale.

Comme toujours, la ville prodigue les présents de vin aux grands seigneurs, les dons en argent aux archers, aux valets, à certains officiers du roi et de la reine. Elle fait offrir des corbeilles de gâteaux aux seigneurs qui passent devant l’hôtel de ville à leur entrée…

Du souvenir du passage de Henri II, il reste un souvenir : dans le fronton du portail latéral septentrional de l’église Saint-Nizier, est sculptée l’initiale de son nom, surmontée d’une couronne. Dans la frise, sont également sculptés 3 H.

En mai 1549, craignant que l’empereur Charles-Quint ne vienne troubler son royaume, Henri II revient à Troyes avec toute sa cour, car notre ville lui parait la plus importante pour sa sécurité.

 

HENRI IV




De toutes les entrées de souverains qui ont eu lieu à Troyes, celle de Henri IV est celle qui a laissé le plus de souvenirs.

Elle ne doit pas sa notoriété à la nouveauté, l’éclat, la magnificence des fêtes que l’échevinage donne à cette occasion. Elle le doit surtout aux vitraux où le dernier des grands peintres-verriers de Troyes, Linard Gonthier, a tracé, d’un pinceau agile et brillant, les principaux épisodes du passage à Troyes du premier roi de la dynastie des Bourbons.

Linard Gonthier peint, pour la compagnie des arquebusiers, quatre panneaux sur lesquels il retrace ces épisodes, et que l’on peut admirer dans la grande salle de l’ancienne bibliothèque, rue du Musée.

Le séjour de Henri IV à Troyes le 30 mai 1595, n’a pas le caractère solennel et joyeux des séjours que Charles VIII, Louis XII, Henri II et Charles IX y firent.

Le roi de Navarre n’est pas encore entièrement maître du royaume de France, et c’est en allant poursuivre les Espagnols en Bourgogne (où il les bat), que Henri IV traverse Troyes.

Prévenu de cette visite, le maire décide de préparer au roi une entrée convenable, malgré l’endettement de la ville de plus de 80.000 écus.

2.000 écus sont nécessaires pour en couvrir les dépenses, et le maire et les échevins sont obligés d’avancer une partie des fonds, de faire appel à la générosité des habitants et de s’engager à rembourser au bout de 6 mois, les sommes qu’on voudrait bien leur prêter.

On fait nettoyer les rues et les abords de la ville, on fait enlever les immondices qui se trouvent dans les rues où le roi doit passer…

On fait élever 8 échafauds sur le parcours, de la porte du beffroi à l’évêché, avec des écussons, des guirlandes, des chapeaux de triomphe…

Des filles et garçons, de 5 à 10 ans " proprement habillés et bien ajustés " sont placés sur les échafauds, avec mission de crier " Vive le roi " aussitôt qu’il paraîtra…

Sur d’autres échafauds, il y a les chantres, musiciens, symphonistes, ménétriers, joueurs de viole et d’autres instruments…

Grâce au vitrail de Linard Gonthier, nous pouvons reconstituer cette visite.

Le 30 mai, le roi arrive revêtu de sa cuirasse, il tient de sa main droite son bâton de commandement et porte son chapeau ombragé de plumes bleues et blanches, il est sur son cheval blanc caparaçonné de bleu.

La porte du Beffroi, par laquelle tous les rois sont entrés à Troyes au XVI° siècle, est précédée de deux ponts-levis et flanquée de deux grosses tours.

Au-dessus du porche sont peintes en couleurs, rehaussées d’or, les armes de la ville, soutenues par deux anges.

Le maire et les échevins, suivant l’usage, mettent un genou en terre devant le roi, et le maire lui présente les clés de la ville.

De toutes parts, le peuple se presse pour voir le roi, montant même sur les toits !

Place de l’hôtel de ville, s’élève un arc de triomphe orné de statues dorées…

Quatre canons font entendre leurs salves…

Une jeune fille, sur un char traîné par deux chevaux blancs, s’avance vers le roi et lui offre un cœur d’or fleurdelisé.

Le roi se rend à la cathédrale où il est reçu par l’évêque, qui a été son confesseur et est son grand aumônier.

Henri IV prend place dans l’oratoire qui lui a été dressé dans le chœur.

Ses armes sont peintes sur une toile semée de fleurs de lys.

Agenouillé, le roi entend le Te Deum, puis il se dirige vers l’évêché où des appartements lu ont été préparés.

Henri IV est satisfait de recueillir les témoignages de fidélité d’une grande ville qui vient de se rallier à sa cause.

Il est suivi de 1.500 hommes d’armes, et se dirige, dès le 31 mai, vers Dijon. En effet, son départ est précipité, en raison d’heureuses nouvelles reçues, Dijon s’étant déclaré en sa faveur.

Il n’a même pas eu le temps de demander aux habitants de Troyes, l’argent dont il a besoin. Mais dès le lendemain de son départ, le bailli de Troyes réunit le corps de ville et les plus notables bourgeois pour leur demander de prêter au roi une somme de 20.000 écus. Les habitants en offrent 10.000, et le maire est chargé de répartir à titre d’emprunt forcé, le solde, sur les " aysés " de la ville.

Le séjour rapide de Henri IV à Troyes prend une importance qu’il n’a pas eu à son origine, quand les arquebusiers recommandent à Linard Gonthier d’en faire le sujet de ses peintures. Ils veulent ainsi attester leur fidélité au roi Louis XIII, en exaltant le fondateur de sa dynastie.

 

Entrée de Henri IV à Troyes en 1629, par , Linard Gonthier, Cité du vitrail de Troyes


L’accueil des échevins en 1629 par Linard Gonthier, Cité du Vitrail, Troyes


Accueil à l’hôtel de ville, 1629 par Linard Gonthier, Cité du Vitrail, Troyes


Accueil à la Cathédrale st Pierre et st Paul de Troyes, 1629 par Linard Gonthier, Cité du Vitrail, Troyes



Louis XII à Troyes

 


Louis XII proclamé Père du peuple lors des Etats-Généraux de 1506

Les fêtes données par la Ville au XVIe siècle pour honorer l’entrée des rois de France ont eu un incontestable éclat. Elles témoignent de l’accroissement de leur pouvoir et du respect qu’il inspire.

Le 21 juillet 1500, le trompette de l’échevinage appelle les habitants. Le sergent crieur l’accompagne. De toutes parts, les passants accourent : il est annoncé la convocation immédiate d’une assemblée des habitants, pour entendre la lecture d’une lettre de Louis XII que les fourriers viennent d’apporter. Tous les chefs de famille, soit nobles, soit artisans, le bailli, le maire et les échevins, tous les notables, entourés d’environ 500 habitants, s’empressent de se rendre au couvent des Jacobins, pour apprendre que Louis XII annonce sa prochaine arrivée. Il attend des ambassadeurs d’Allemagne qui doivent venir en grand nombre, et pour les recevoir, il leur a donné rendez-vous à Troyes.

La lettre lue, il est décidé que les préparatifs pour le recevoir commenceront le jour même. A midi, des notables se rendent dans toutes les maisons pour marquer celles où l’on pourra loger les princes et autres personnages qui accompagnent le roi.

Avant tout, l’on s’assure de l’état sanitaire, précaution non superflue, en ces temps de peste. Un certificat affirmant que depuis un an, il n’y a eu à Troyes aucun malade de la peste ou d’autre maladie contagieuse, est signé des curés, des médecins et des chirurgiens. Mais, la peste sévissant à l’entour, une garde est mise aux portes, avec la mission d’empêcher d’entrer en ville les hommes qui viennent " des lieux où l’on meurt. "

Vient ensuite la question des approvisionnements. Les boulangers doivent se fournir de bonne et blanche farine en quantité double. On interdit de pêcher dans les rivières à deux lieues de distance. On invite à son de trompe tous ceux qui ont " oisons, cochons, chapons, poulets et autres volailles, et aussi foin, avoine, paille fruits et autres vivres, de les apporter incontinent en ville pour les vendre. On leur promet de les bien payer et contenter." Quant aux marchands, on leur interdit de renchérir leurs vivres, sous peine de confiscation ou d’amende. On expulse les bouches inutiles, les vagabonds, les mendiants : " Que tout homme qui n’a maison, soit vagabonds, bélîtres, malades… et autres de petit état non natif de cette ville, vident incontinent icelle ville, à peine d’être fouettés par les carrefours et après, s’ils sont trouvés faisant le contraire, d’être pendus et étranglés. "

De nombreuses ordonnances sont prises, concernant l’entretien des rues. La plupart renferment des immondices… on ordonne aux habitants de les mener à un quart de lieue de la ville, de curer les ruisseaux, on ne veut plus que les teinturiers y jettent les débris de leur industrie, on interdit à toutes personnes et même aux enfants l’usage qui existait encore de faire ses besoins dans la rue du Bois, il faut supprimer les obstacles dans les rues où le roi doit passer… Une ordonnance veut que l’on enlève sans délai les " vieilles galeries, saillies, bancs et avancées sur rues ", car les habitants vont s’entasser sur les galeries chancelantes et " en voie de choir ou de tomber " pour voir passer le roi et son cortège. On fait " relever le pavé dans les endroits défectueux ".

Un des premiers bienfaits de cette visite royale, permettait à la ville d’être nettoyée.

" Il y avait en ce moment, une admirable activité artistique à Troyes. " Un Hector, de taille gigantesque fut construit à l’entrée de la porte du Beffroy, ainsi qu’un Samson. Des poulies sont installées en haut, pour " faire dévaler une jeune fille chargée de souhaiter la bienvenue au roi. "

On prévoit une fontaine où doit couler du vin blanc, place du Marché au Blé (Jean Jaurès), plus deux Place de l’Hôtel de Ville. Près de la porte de l’Hôtel-Dieu, trois grandes tours en bois avec des peintures. Enfin, une surprise pour frapper le roi : un énorme porc-épic (son emblème), taillé dans un bloc " de pierre de Troyes ", son corps couvert de soies de pourceau et de plumes. Le tout est accompagné d’écriteaux destinés à recevoir des vers et des dictons….

Malheureusement, tous ces travaux, toutes ces dépenses furent inutiles, car au mois d’août, on apprit que l’arrivée du roi était retardée, puis le 19 septembre, annulée : " je sais bon gré aux habitants de leurs préparatifs comme si j’avais eu l’occasion d’en profiter "écrit Louis XII aux notables troyens. Cela n’empêche pas l’échevinage et la population d’éprouver une déception réelle. Il fallut démolir les fontaines, les charpentes, enlever les pieux des rues, démonter Hector et Samson… il y avait eu des dépenses considérables : achat des présents et notamment les vins que, suivant l’antique usage, on devait présenter au roi et aux seigneurs de sa suite. On en donna à quelques grands personnages (chancelier, gouverneur de la Champagne…) qui passèrent à Troyes à cette époque, plusieurs notables en achetèrent, le reste fut vendu au public, mais en subissant des pertes sensibles ! La ville avait en outre acheté du foin, de la paille et de l’avoine. L’échevinage avait aussi commandé à l’un de nos réputés orfèvres, une coupe en or, destinée au roi.

Le roi ne vint à Troyes qu’en avril 1510. Ce fut à nouveau un branle-bas général. " 80 jeunes bourgeois, vêtus très magnifiquement de soie, la tête couverte de toques rouges montés sur de chevaux bien harnachés s’avancèrent jusqu’à St-Martin-ès-Vignes à la rencontre de Louis XII. Dans les faubourgs, les habitants avaient dressé devant leurs maisons des tables, sur lesquelles ils avaient placé du pain, du vin et des fruits. " Le roi était accompagné d’une suite nombreuses de seigneurs, d’officiers et de serviteurs. Quatre échevins portaient le dais qui devait l’abriter. A la porte du Beffroy, on offrit au roi, un cœur d’or qui s’ouvrait pour laisser apparaître une fleur de lys, plus un porc-épic en or écrasant un serpent. Le roi fut flatté de ces présents, " mais surtout touché plus vivement par l’enthousiaste accueil qui lui fut fait. "

Des fontaines, des emblèmes, des statues avaient été dressées dans les carrefours comme en 1500. Toutes les rues qui conduisaient à la cathédrale étaient tendues " de la plus belle tapisserie qu’on avait trouvé ". Le peuple se pressait sur les galeries, aux fenêtres, aux lucarnes, une foule émerveillée, enthousiaste se montrait, parée de ses plus beaux habits de fête. Sur les gradins, plusieurs milliers d’enfants habillés à la livrée du roi chantaient des vers à son honneur.

Louis XII s’avançait au son des cloches, au milieu des cris de "Vive le roi " !

Les échevins " se multipliaient pour que les approvisionnements ne vinssent point à manquer… engageant les boulangers à faire du bon pain blanc, les bouchers à ne point renchérir leur chair, stimulant les pêcheurs… " L’affluence ne diminua pas pendant les 15 jours du séjour du roi.

La présence du roi était l’occasion pour faire connaître les besoins de la ville, obtenir la confirmation de ses privilèges, en demander de nouveaux : création d’une novelle foire (elle fut accordée du 7 au 22 mai), abolition de l’impôt de 12 deniers…

Louis XII laissa un souvenir durable de son passage, contribuant à la construction de la tour de la cathédrale, en renouvelant un droit d’un denier sur le minot de sel.

Le nom de " Père du Peuple " lui fut donné.


« de près et de loin » (Cominus eminus)





vendredi 29 mars 2024

Les Comtes de Champagne

 




Herbert II de Vermandois (900-943)




Le carolingien Herbert II de Vermandois (900-943), a pour aïeul Charlemagne, dont le père Herbert I a été assassiné en 900. Il fait un beau mariage avec la fille d’un premier lit du roi Robert, Adèle qui lui apporte le comté de Meaux.

Après la destitution du roi carolingien, l’Est et l’espace champenois s’ouvrent devant lui.

Il sert loyalement le roi Raoul, et lui sauve même la vie dans un combat contre les Normands. Le roi attribue la succession de l’archevêque de Reims à Hugues, le second fils d’Herbert, qui n’a alors que 5 ans. En attendant qu’il soit en âge d’exercer le ministère, son père prend en charge le temporel, laissant le spirituel à l’évêque de Soissons, qui lui est tout acquis. Hugues ayant atteint sa vingtième année, obtient la prêtrise et peut être alors consacré archevêque.

Herbert de Vermandois est le premier de la lignée. Il disparaît en 943, la mort le surprenant au milieu d’une harangue, devant ses hommes.

Ses terres sont dispersées en 946, entre ses enfants, tous ses fils ayant atteint leur majorité, fixée à 12 ans chez les Carolingiens.

 

 Herbert III, dit le Vieux (943-980)



Herbert II décédé, lui succède son fils aîné Herbert III, dit le Vieux (943-980), qui épouse en 951 la vieille reine Ogive, la mère de Louis IV. Il entre si bien dans la faveur du roi Lothaire, qu’il peut se targuer du titre de comte des Francs, puis de la charge de comte du palais, origine du titre de comte palatin, que porteront plus tard des comtes de Champagne. Son nom figure même au revers d’un denier royal.

Tandis que son aîné s’emploie à faire fructifier sa part de l’héritage paternel, son frère Robert, reçoit en dot, lors de son mariage avec la fille de Gilbert comte d’Autun et de Châlons, le comté de Troyes, et devient ainsi comte de Meaux et de Troyes. Il expulse, en 959, notre évêque Anségise (ancien chancelier du roi Raoul), s’intitulant « le très glorieux comte de la ville de Troyes ».

Troyes est alors la seule cité épiscopale de Champagne dans laquelle le comte règne sans partage.

Jusqu’au début du XIII° siècle, où le pape Innocent III désigne l’archidiacre Hervée, c’est lui qui propose les évêques, dispose de la régale (droit de percevoir les revenus de l’évêché pendant sa vacance), est le seul maître de la monnaie…

Toutes ces prérogatives expliquent le rôle capital que la ville de Troyes jouera dans la constitution du futur comté de Champagne.

 

 Herbert IV le Jeune (980-995)



Herbert le Vieux ne laisse aucun héritier direct, mais deux neveux, l’un  Herbert IV dit le Jeune, fils de son frère Robert de Meaux et de Troyes, l’autre Eude I de Blois.


Eudes I de Blois (980-996)



Eudes I de Blois fils de son beau-frère Thibaud de Blois, désignés à cette époque, comme « des hommes illustres et d’une puissance reconnue », auxquels le roi Lothaire partage l’héritage d’Herbert le Vieux.

Le fils d’Herbert le Jeune décède en 1020, ainsi s’éteint la lignée herbertienne à Troyes.

 

Eudes II le Champenois (1004-1037)



Le roi Robert le Pieux, auquel revient le choix du successeur, donne la préférence à Eudes de Blois, dit Eudes II le Champenois, et lui donne le titre de comte palatin.

Eudes se trouve dans une situation difficile, entre Henri I qui le déloge de Sens et Conrad II.  Il remporte un premier succès en s’emparant de Bar-le-Duc. Il livre sa dernière bataille sur les rives de l’Ornain, au nord de Bar le 15 novembre 1037, et tombe dans la mêlée. C’est seulement le lendemain qu’au milieu de tous les cadavres laissés sur le champ de bataille, son corps nu et mutilé est relevé par Richard, le saint abbé de Saint-Vanne de Verdun et rendu à la comtesse Ermengarde, qui le fait ensevelir, à côté de ses aïeux, dans l’abbaye de Marmoutier.

Etienne II lui succède, subit une sévère défaite, et de mauvaise santé meurt en 1048, laissant un fils, Eudes, troisième du nom, qui n’est pas en âge de régner.

 

Thibaud I (1037-1089)

 


Cela fait le bonheur de son frère Thibaud I, qui obtient la tutelle de son neveu, et se trouve ainsi à la tête de l’ensemble bléso-champenois sur lequel régnait son père.

Dès son avènement en Champagne, Thibaud se distingue par le zèle avec lequel il soutient le retour de l’église, vers l’idéal monastique et favorise le regroupement prôné par les Bénédictins.

 En 1048, il donne ainsi à l’abbaye de Montier-la-Celle, une église de Provins, puis l’église de Sainte-Savine, tandis que l’évêque de Troyes lui donne l’église de Saint-André.

Avec lui, en Champagne, les Juifs vivent en bonne entente avec leurs voisins chrétiens. Ils ont pour activité le commerce et le crédit, surtout l’usure, et le comte leur fait payer des aides et des taxes plus lourdes qu’aux chrétiens. Les juifs jouent ainsi un rôle essentiel dans le démarrage des échanges économiques qui feront la prospérité du comte de Champagne. C’est au sein de cette communauté que naît en 1040, Salomon Rachi, qui entreprend le commentaire du Talmud et de la Tora et restera le premier, le plus connu des juifs de France et même du monde. Thibaud se rapproche du roi Henri, étant assidu à la cour royale, où il reprend le titre de comte palatin porté par son père. Thibaud est aussi aux côtés du roi dans sa guerre contre le duc de Normandie. En guise de son attachement, dès 1047, il donne à son fils le nom du roi : Henri.

Thibaud sait que la tutelle qu’il exerce sur Eudes III arrive à sa fin 1058, quand le jeune comte sera en âge de régner. Pour conserver la puissance qu’elle lui confère, il attend de Henri1 qu’il « médiatise les terres champenoises », c’est-à-dire qu’il crée un échelon intermédiaire entre le roi et le comte de Troyes, en faisant de celui-ci le vassal du comte de Blois. A cette idée, le jeune Eudes III se cabre. Ce dernier s’engage en septembre 1066, sous la bannière de Guillaume de Normandie à la conquête de l’Angleterre. Après la victoire de Hastings, il épouse une sœur de Guillaume le Conquérant.

Vers la fin des années 50, Thibaud1 a la bonne idée d’épouser en seconde noces Adèle, fille de Raoul de Valois et d’Adélaïde de Bar-sur-Aube. Il commande ainsi la vieille via Agrippa, qui sera bientôt l’une des grandes voies commerciales entre l’Italie et les Flandres.

La sage politique de Thibaud1 lui permet d’atteindre ce qui à l’époque est un grand âge. Il décède, dans sa 70° année en 1089. Le comte Hugues place un prieuré sous son vocable, au pied du château qu’il possède à Isle-Aumont.

 

 Etienne-Henri (1089-1102)



Fils de Thibaud I, Etienne-Henri entre dans la carrière bien avant la mort de son père. Les qualités que montre le jeune comte et encore plus l’importance stratégique des terres qui lui sont promises, convainquent Guillaume le Conquérant de lui donner la main d’Adèle, sa fille aînée. C’est de toutes ses filles celle en laquelle le roi d’Angleterre se reconnaît le mieux et a la plus grande confiance. A la suite de ce mariage, les Thibaudiens auront partie liée avec la Couronne d’Angleterre dans leur vieille hostilité contre les Capétiens.

En vertu de son droit d’aînesse, Etienne-Henri succède à son père, et devient maître d’un domaine plus vaste que le domaine du roi, « ayant sous son autorité autant de châteaux que de jours dans l’année, et se considérant comme l’égal du roi ».

 Il devient le chef d’une croisade en 1096, et le jour de Pâques 1098, son chapelain lui apporte les têtes de 60 cavaliers turcs que ses hommes on réussi à prendre. Un exploit ! Il repart en 1100. Il se fait tuer en 1101, étant 200 contre 20.000 égyptiens.

Etienne-Henri décède pendant la minorité de ses 3 fils. Son épouse Adèle gouverne alors ses états « avec honneur et noblesse », montrant autant de savoir-faire dans l’organisation de son gouvernement que de sa cour.

 

 Hugues, comte de Troyes (1093-1125)



A Troyes, où depuis plus de 100 ans, les comtes sont seuls maîtres, se dresse la grosse tour qui témoigne de leur puissance. C’est là que le comte Hugues gouverne, qu’il réunit son conseil, qu’il rend la justice, qu’il accueille ses vassaux. Parmi les plus puissants, ce sont autour du comté de Troyes : les seigneurs de Traînel, d’Ervy, de Chappes… D’autres, supportent mal leur état de vassalité : celui de Brienne maître de Ramerupt, le comté de Bar-sur-Seine,… Il inféode la petite seigneurie de Vendeuvre,

Hugues ne mène pas de grande politique, comparable à celle qui occupe Etienne-Henri, mais cette politique prudente sans coup d’éclat est efficace. De plus, notre comte est pieux, d’une piété encore plus profonde que celle de son père. Sa piété sert son pouvoir, elle lui permet de l’étendre grâce aux établissements religieux qu’il entretient de ses libéralités et aux fondations dont il acquiert ou inféode la garde.

Il prend la route de la Terre Sainte, en 1104 et en 1113. Avant de partir en Palestine, il fait des donations à nombre d’abbayes. Dans ses deux séjours en Terre sainte, il est accompagné par Hugues de Payns, qui, avec Bernard de Clairvaux, est à l’origine des Templiers. Avant son départ, convaincu de l’infidélité de sa trop jeune épouse, il déshérite l’enfant qu’elle a mis au monde, menaçant même de jeter le petit Eudes au feu. En 1116, le comte Hugues rejoint ces « pauvres chevaliers du Temple ».

Hugues est le premier à porter le titre de comte de Champagne.

La dérivation de la Seine, dans son œuvre principale, est l’œuvre exclusive des Comtes de Champagne, notamment de Thibault II, dit le Grand, et de son fils Henri I le Libéral : « Ce n’est que sous le gouvernement intelligent et fécond des comtes de Champagne que les eaux de la Seine sont distribuées dans la ville et sa banlieue. L’ensemble de ces grands travaux, n’est rien moins qu’un chef d’œuvre… »

Les premiers travaux, exécutés pour amener les eaux de la Seine dans la ville de Troyes, datent du règne du comte de Champagne Hugues I.

Les travaux suivants sont attribués à Thibault le Grand, son successeur et neveu, qui continue les travaux, œuvre considérable, digne d’être comparée à celle qui peut s’exécuter de nos jours, et qui ont pour but :

 1-) la sûreté de la ville,

2-) son alimentation,

3-) l’industrie de ses habitants.

Mais les grands travaux sont surtout dus à Henri 1er le Libéral, qui fait preuve déjà à son époque, de connaissances hygiéniques fort étendues.

La Seine, qui ne fait alors que côtoyer les murs de notre ville, lui paraît mériter une attention toute particulière. Ce comte se préoccupe de l’irrigation à l’intérieur de Troyes. Il fait creuser, à partir de la Seine, entre 1157 et 1174, le canal des Trévois. Grâce aux canaux qui le prolongent, le terrain marécageux de cette partie sud se trouve assaini. Cela permet aussi le dessèchement du marais de Montier-la-Celle, dont les exhalations nuisent à la salubrité de l’air et causent souvent des maladies dangereuses.

Après avoir creusé les premiers canaux, le comte élève les chaussées et construit de grandes usines : de Pétail, le Roy, la Moline, Notre-Dame, la Rave, la Pielle, Jaillard, Meldançon, Brusley, puis après le creusement des canaux du quartier des Tanneries, la construction des moulins de la Tour, de Saint-Quentin, de Croncels et de Sancey.

 

Thibaud II le Grand (1125-1151)



Thibaud II a été appelé par l’histoire Thibaud le Grand. Ce surnom, il ne le doit pas à ses victoires militaires, mais au regard lucide qui lui a permis d’apercevoir, avant les princes de son temps, les nouveaux champs de bataille que l’évolution économique leur proposait. Il a pu ainsi tirer le meilleur parti pour la constitution de l’unité et de l’autonomie champenoise de l’élan vital né en Occident, dont les effets se font partout sentir en son temps. " Démographie, agriculture, industrie, monnaie et commerce : tout progresse, tout s’accélère ". 

Thibaud ne tarde pas à rencontrer l’abbé de Clairvaux. Bernard devient son ami, un ami attentif à le conduire sur la voie de la sagesse et de la miséricorde. Ils se rencontrent plusieurs fois, et d’abord au concile de Troyes en 1128. Ensuite, le comte se rend lui-même à Clairvaux au moment où saint Bernard s’emploie à le réconcilier avec le roi Louis VII. 

Thibaud suit les conseils que Bernard lui prodigue en de nombreuses lettres, pleines de marques d’estime et de considération, où il lui demande notamment d’ouvrir généreusement ses greniers aux pauvres dans les périodes de famine, d’aller visiter les hôpitaux, et de renoncer au luxe. Il comble de bienfaits le monastère de Clairvaux, qui lui doit sa reconstruction en 1135.

En même temps, à Troyes, le comte se préoccupe d’installer des chanoines réguliers à Saint-Loup, intervenant dans la marche de cette abbaye, " pour faire rentrer les chanoines qui y mènent trop douce vie, sous la règle augustinienne ". 

 Thibaud II attire toute l’Europe aux foires de Troyes, et institue le " conduit des foires ".

Il signifie ainsi qu’il étend hors de ses domaines sa protection aux marchands, qu’il " conduit " comme s’ils lui " appartenaient " encore. Ceux qui les attaqueraient, allant aux foires ou en revenant, auraient affaire au comte de Champagne, qui n’hésiterait même pas à recourir au roi, comme ce fut le cas en 1148. C’est pourquoi les commerçants, ainsi rassurés, vont être attirés vers Troyes, hors de leurs lointaines régions.

" A leur arrivée dans sa ville de foire, le comte offre aux marchands bon hébergement et toutes les commodités nécessaires à l’exercice de leur métier: entrepôts, halles, étals, places et rues réservées. Au lieu de tentes dans la prairie, il leur assure le logement dans des maisons qu’il loue ou même fait construire dans les quartiers qu’il détermine. Le comte se préoccupe aussi d’assurer une capacité hospitalière suffisante pour accueillir les marchands, souvent épuisés par les fatigues de la route ".

Des maisons définitives en bois commencent à se bâtir dans le quartier des foires, autour des places du Marché-au-blé (Place Jean Jaurès) et de l’Etape-au-vin (place Audiffred), là où se rend la justice, auprès du pilori.

La grande diversité des poids et mesures d’un pays à l’autre exige un strict contrôle et l’adoption d’un étalon unique tels " l’aulne " et " le poids de Troyes ", un poids dont le système anglais actuel conserve des survivances. 

Les itinéraires commerciaux ont fait de Troyes le pivot des échanges internationaux, pour deux siècles. La ville se trouve à la jonction des routes venant du sud, du nord, et du nord-ouest. L’ancien chemin romain et carolingien, qui menait de Langres à Châlons et à Reims, s’est détourné à son profit. 

Thibaud II, est à ce point conscient de l’importance que revêt pour l’avenir de ses foires la présence des marchands de draps flamands, qu’oubliant les vieilles rancunes, il envisage en 1143, avec le comte de Flandre Thierry d’Alsace, le mariage d’Henri, son fils aîné, avec Laurette de Flandre. Il pressent que la rencontre sur ses foires des marchands drapiers du Nord et des Italiens maîtres du commerce méditerranéen fera de son comté le cœur économique de l’Europe !

Thibaud crée et fixe à Troyes l’industrie et l’esprit de commerce. Il crée des manufactures, et, pour leur commodité, il partage la Seine en une infinité de ramifications qui la portent dans tous les ateliers : entreprise digne de l’admiration des siècles les plus éclairés.

Le roi Louis VI lui donne le titre de comte palatin et, croyant proche son heure dernière, lui confie la tutelle de son fils Louis VII, qu’il a fait sacrer à Reims, mais qui n’a encore que quinze ans.

 En 1137, Louis VI lui demande de conduire l’escorte de 500 chevaliers qu’il donne à son fils pour l’accompagner à Bordeaux, à la célébration de ses noces avec Aliénor d’Aquitaine.

Lorsque son fils Henri revient des Lieux Saints où Louis VII est encore, il apporte une lettre du roi adressée à Thibaud II : " L’amitié que du fond du cœur nous portons à ton fils nous invite à t’écrire de cette terre lointaine pour la gloire de ton nom. Le dévouement dont il n’a cessé de témoigner à notre égard et ses gracieux services lui ont gagné notre faveur. Nous te faisons cette lettre pour t’exprimer notre reconnaissance et ajouter à l’affection que tu lui portes ". 

Thibaud eut quatre fils et six filles :

-         Henri I, Comte de Champagne et de Brie,

-         Thibault le Bon, Comte de Blois et de Chartres,

-         Etienne, Comte de Sancerre en Berry,

-         Guillaume, qui fait une carrière fulgurante, successivement doyen du chapitre de Meaux, prévôt du chapitre de Saint-Quiriacz et de Saint-Denis, Evêque de Chartres, Archevêque de Sens, cardinal de Sainte-Sabine, légat pontifical, puis archevêque de Reims, avec le surnom de Guillaume-aux-Blanches-Mains.

Quelques auteurs ajoutent un cinquième fils (naturel), Hugues, Abbé de Citeaux en 1155.

Les filles de Thibaud sont :

-         Agnès, femme de Regnauld, Comte de Bar,

-         Marie, qui épouse Eudes II, Duc de Bourgogne,

-         Elisabeth, mariée à Roger, Duc de Pouille, fils de Guillaume, Roi de Sicile,

-         Mahaut, femme de Geoffroy, Comte de Perche,

-         Marguerite, religieuse de Fontevraud,

-         Adèle, que Louis VII, dit le Jeune, épouse en troisième noces, en 1160.

Thibaud décède le 8 janvier 1152.

Tous les auteurs de son temps font de grands éloges de ce Comte. On dit de lui :

 " ...Thibaud était le père de l‘orphelin, le défenseur de la veuve, l’œil de l’aveugle, le pied du boiteux ... ".

 

 Henri 1er le Libéral ou le Large (1151-1181)



Il naît à Troyes en 1127. Fils aîné de Thibaud II, il lui succède. Il est si généreux et possède de si grandes vertus, qu’il portera les surnoms de " Libéral, le large, père du conseil, tuteur des pauvres et orphelins et grand justicier ".

La grande fortune qui lui vient de ses foires, Henri ne l’emploie pas seulement aux dépenses ordinaires de la charité, il la consacre à l’embellissement de Troyes, en l’ornant de beaux monuments (le palais, la collégiale, la maison- Dieu, ...) et d’églises, comme Saint-Etienne, Sainte-Madeleine, Saint-Nicolas et Saint-Pantaléon. De 1152 à 1180, c’est lui qui gouverne la Champagne, et fait fonction de Maire pour la ville de Troyes. Il aime lire les poètes latins, Virgile, Horace, et aussi les Pères de l’Eglise. Il est le premier comte de Champagne à constituer une bibliothèque, et il en fait orner les manuscrits par un atelier d’artistes. Il protége les arts. Marie, sa femme, agit de même. Ils font de Troyes, l’un des berceaux de la littérature de son temps et de tous les temps.

Henri devient le gendre du roi Louis VII, qu’il a accompagné à la croisade en 1147. Marie de France, fille aînée de Louis VII et d’Aliénor d’Aquitaine, a 8 ans quand elle est fiancée à Henri 1er, en 1153. Le mariage a lieu en 1164. Leur premier enfant, Henri, naît en 1166. Les liens entre Louis VII et Henri 1er se resserrent en 1160, quand la sœur du comte, Adèle, épouse le roi de France. De cette union naît Philippe-Auguste. Ces alliances par mariage préparent la réunion de la Champagne à la couronne de France, un siècle plus tard. Un des principaux conseillers du roi est un des frères du comte Henri, Guillaume-aux-Blanches-Mains, qui devient en 1176 archevêque de Reims. Le comte Henri évite de lever de lourds impôts. La ville de Troyes commence à prendre la forme d’un bouchon de champagne qu’elle conserve toujours.

Henri 1er fait creuser le canal des Trévois. Grâce aux canaux qui le prolongent, le terrain marécageux se trouve assaini. Les tanneurs et les bouchers s’y installent. La Vienne est dérivée pour servir d’égout. L’eau est utilisée aussi pour combattre les incendies. Il distribue les canaux pour le service des moulins, des papeteries, blanchisseries et autres manufactures.

Le comte établit l’Hôtel-Dieu et les hospices Saint-Nicolas et Saint-Abraham. Il crée 196 canonicats, plus du quart de ceux qui existent dans le royaume. Le chiffre est tel que le roi Louis VII s’en alarme. Prolongeant la durée des foires, il parvient à la continuité du mouvement commercial recherchée par Thibaud II, et crée la fonction de garde des foires, et aménage les quartiers qui leur sont réservés, ce qui permet l’arrivée des marchands italiens qui apportent les produits de luxe amenés par caravanes d’Arabie, de l’Inde, de l’Extrême-Orient, épices recherchées en cuisine comme en pharmacie, soieries et précieuses étoffes d’Orient... D’Allemagne, viennent les pelleteries du Nord, les fourrures précieuses, le vair, le gris, l’écureuil…D’Espagne, le merveilleux cuir cordouan. Bientôt on trouve de tout, aux foires de Champagne, même, comme dit un fabliau : " le bon sens q’une épouse demande à son mari volage de rapporter de la foire de Troyes ".

 Le rayonnement des foires du comte s’étend à toute l’Europe, et comme l’on y échange non seulement des marchandises, mais aussi toutes informations nécessaires au commerce, leur fréquentation devient indispensable pour tout marchand sérieux. L’on dit :" ne pas savoir ses foires de Champagne ".

En 1178, Henri se croise. Il envoie en Champagne quelques insignes reliques qui feront la gloire et la fortune de ses églises. Il tombe entre les mains des infidèles. Délivré, il revient à Troyes, et son premier soin est d'aller saluer à Sens, le nouveau roi Philippe Auguste, son neveu, un jeune homme de 17 ans. Il arrive à temps pour empêcher le bouillant Philippe de s'engager contre l'Empereur. Il lui fait observer " qu'il n'est ni avantageux ni juste pour complaire au roi d'Angleterre de faire la guerre à un souverain qui n'a fait de tort ni à son père ni à lui-même ".  Atteint d’une maladie rapportée d’Orient, il meurt le 16 mars 1181. Son tombeau, à la Cathédrale, a été mis en pièces pendant la révolution :" on délibéra si l'on jetterait à la voirie les restes des bienfaiteurs de la Champagne. On s'est déterminé à en tirer les cercles en pierre où ils ont été ensevelis, et on les a déposés sous le pavé de la même chapelle, où ils demeurent ignorés, sans inscriptions..."

Napoléon, approuve l’arrêté du maire de Troyes en 1808, attribuant à une voie le nom de Quai du Comte Henri.

 

Henri II comte de Champagne (1187-1197)

La comtesse Marie donne à Henri le Libéral deux fils. Le premier, qui reçoit le nom de son père, naît le 29 juillet 1166, le jour de la fête de saint Loup, que le comte juge bon de remercier en offrant à l’abbaye, dont le grand évêque de Troyes est le patron, un bel évangéliaire aujourd’hui conservé à la Bibliothèque municipale de Troyes.

Henri II n’étant pas en âge de régner à la mort de son père, le 16 mars 1181, la comtesse Marie reste en charge de la régence, qui lui a été confiée par son époux en 1179, et dont elle remplit fort bien les devoirs, " viriliter ", à la manière d’un homme, dit un chroniqueur. Henri II de Champagne devient majeur en 1187. Comme son père Henri 1er, il a l’amour du bien public en partage.

" En 1188, la ville de Troyes est à deux doigts de sa perte. Au mois de juillet, on tenait la foire appelée la foire chaude ou de Saint-Jean-Baptiste. La ville était remplie de marchands qui y étaient venus de toutes parts. La sécheresse était alors extraordinaire, et le 23 du mois, lendemain de la Sainte Magdeleine, un incendie terrible se déclara la nuit, et s’accrut avec une rapidité incroyable, augmentée encore par l’impétuosité du vent.

Les secours devinrent inutiles, les citoyens furent repoussés par les flammes, plusieurs y périrent et la perte monta à des sommes immenses.

 La cathédrale, l’église Saint-Etienne, l’Hôtel-Dieu, les étuves aux hommes, furent consumés ainsi que l’abbaye de Notre-Dame-aux-Nonnains, où plusieurs religieuses furent la proie des flammes. On ne marcha plus que sur des ruines, les habitants gémissaient sur les cendres de leurs maisons, et un avenir affreux se présentait à leur esprit. Le comte Henri, pénétré du malheur de son peuple, employa ses revenus à la reconstruction des édifices publics et des maisons particulières, et à dédommager ceux qui avaient été enveloppés dans cette affreuse calamité... ".

En 1190, ce prince s’embarque pour la Terre-Sainte, où il emmène la fleur de la noblesse champenoise. Avant de partir, il réunit ses barons et leur fait prêter le serment qu’au cas où il ne reviendrait pas de Terre Sainte, ils reconnaîtraient comme comte de Champagne son jeune frère Thibaud. En attendant qu’il fût en âge de régner, ils obéiraient à sa mère, la comtesse Marie, à laquelle il confiait le gouvernement de ses états. Il débarque en avant-garde devant Saint-Jean-d’Acre  le 27 juillet 1190 et rejoint les forces qui assiègent la ville.  [Après la prise de la ville, Philippe Auguste repart en France, et Henri de Champagne reste en Terre Sainte où il participe à la bataille d’Arsouf.

À la mort de Conrad de Montferrat, assassiné le 28 avril 1192, pour les barons du royaume, Henri II est l’homme providentiel. Ils le choisissent comme roi et lui font épouser la veuve de Conrad (enceinte de ce dernier), qui, confie un chroniqueur : " j’en aurais fait tout autant, car elle était trop belle et gente " !  La ville d’Acre lui fait un accueil triomphal et déploie pour lui tous les fastes de l’Orient : façades tapissées de soie, rondes de femmes, encens brûlant sur les places…

En 1197, l’empereur Henri VI (fils de l’empereur Frédéric Barberousse) décide de combattre en Terre Sainte espérant reprendre Jérusalem à la faveur des luttes de succession qui déchirent l’empire après la mort de Saladin. Henri II organise l’envoi d’une armée de secours, lorsqu’il tombe accidentellement d’une fenêtre de son palais. Ainsi meurt, âgé de 31 ans, le " comte palatin des Troyens maître de Tyr et d’Acre ", comme il s’intitule lui-même.

Cette nouvelle frappe douloureusement la comtesse Marie. Depuis que ce fils, dont elle est fière, s’est mis au service de la Terre Sainte, elle lui a apporté sans compter le soutien financier nécessaire, dépouillant la Champagne pour le royaume de Jérusalem, se dépouillant elle-même jusqu’au dénuement et à l’endettement. Son deuil fut tel que le pape Innocent III s’en émut, écrivant le 25 février 1198 à l’archevêque de Reims :

" ... notre fille en Jésus-Christ, Marie, comtesse de Champagne, se trouve plongée par la mort de son fils dans le plus grand abattement. Nous éprouvons pour elle la plus vive compassion, car la mort de ce prince n’est pas seulement une perte pour elle, mais nous sommes tous atteints par ce coup qui met en péril la Chrétienté... ".

Henri II reste presque ignoré de l’histoire.

 

 Thibaud III (1198-1201)

 


Le roi d’Angleterre, le roi de France, se croisent en 1188, avec le comte de Champagne Henri II. Avant son départ en Syrie, Henri II fait jurer à, ses barons que s’il ne revenait pas, ils reconnaîtraient pour comte de Champagne, son jeune frère Thibaud III. La nouvelle de la mort d’Henri II frappe douloureusement la comtesse Marie. Depuis que ce fils, dont elle était fière, s’était mis au service de la Terre Sainte, elle lui avait apporté sans compter le soutien financier nécessaire, dépouillant la Champagne pour le royaume de Jérusalem, se dépouillant elle-même jusqu’au dénuement et à l’endettement.

Le roi Philippe Auguste fait chevalier Thibaud III en 1198, sans attendre qu’il eût 21 ans. Le jeune comte a trouvé lui aussi, en 1199, une épouse de sang royal de l’autre côté des Pyrénées, elle s’appelle Blanche. Fille de Sanche VI le Sage roi de Navarre, elle a pour frère Sanche VII le Fort, qui a succédé sur le trône à son père en 1194, et pour sœur Bérengère, l’épouse qu’Aliénor a choisie pour son fils Richard Cœur de Lion.

Thibaud III charge un prédicateur d’exhorter les chevaliers à faire pénitence par le Pèlerinage en Terre Sainte, et annonce que le pape a promis le pardon de leurs péchés à ceux qui se croiseraient et se mettraient pendant un an au service de Dieu et de son armée. Les barons de Champagne s’engagent derrière leur comte, sans hésiter ni mettre en balance les biens et les terres qu’il faut vendre pour s’équiper, le beau château qu’il faut abandonner, les parents, les amis, l’amie dont il faut se séparer… Le premier est l’évêque de Troyes Garnier de Traînel, puis, représentant l’orgueilleuse maison de Brienne, le comte Gauthier « vaillant chevalier et preux et de grand cœur et bien apparenté », auquel le pape a offert la main de la fille du défunt roi de Tancrède de Sicile, héritière de la principauté de tarente, le sénéchal de Champagne, Geoffroy V de Joinville, le maréchal Geoffroi de Villehardouin, mais aussi Guy et Clarembaud de Chappes… « c’est une grande partie de la noblesse de Champagne » qui se porte au service du Christ. Mais, la situation à Troyes est inquiétante. Après avoir mené à bien la préparation de la croisade, collecté les fonds nécessaires à l’expédition, notamment en imposant ses Juifs, purgé ses terres, comme il est de règle, de quelques hérétiques qui les infestaient, obtenu la protection pontificale pour la Champagne, le comte est tombé malade, saisi d’une fièvre qui, après une courte rémission due à la joie que lui procurent la bonnes nouvelles apportées par ses ambassadeurs de Venise, l’emporte le 21 mai 1201.

Le coup est dur pour la croisade, car c’est au jeune comte de Champagne que le conseil des barons, le considérant comme l’âme de ce pèlerinage l’en avait nommé chef.

Régence de Blanche de Navarre (1201-1222)

Le comte Thibaud III laisse derrière lui une jeune veuve de 21 ans, déjà mère d’une petite marie, et à la veille d’un second accouchement. Blanche, un peu étrangère dans cette terre de Champagne qu’elle connaît seulement depuis 2 ans, inquiète pour l’avenir de ses enfants, n’espère qu’un seul soutien, celui du roi de France, le beau-père de sa cousine de Castille. Comme il tient justement sa cour à Sens, à une journée de Troyes, elle s’y rend le lendemain même des obsèques de son époux, afin de lui présenter l’hommage qui lui assurera sa protection en même temps que la transmission du fief de Champagne à l’enfant qu’elle porte. Philippe Auguste n’est pas roi à laisser passer si bonne occasion d’appesantir sa main sur une principauté jusqu’à présent trop jalouse de son indépendance. Avant qu’il la reçoive en hommage, la comtesse de Champagne devra prêter serment de ne pas se remarier ni de marier sa fille sans le consentement du roi. Elle s’engagera en outre si son enfant est un garçon, à le remettre à la garde du roi, dès qu’il sera en âge de raison.

Aussitôt après son retour à Troyes, Blanche met au monde un garçon auquel elle donne le nom de Thibaud IV, qui sera appelé le Posthume. Blanche veut aussi se donner une protection supplémentaire : celle du pape Innocent III, qui l’accorde de grand cœur à la veuve d’un prince qui a tant fait pour la Terre Sainte. Blanche obtient de Philippe Auguste, moyennant l’envoi immédiat de son fils à la cour et le versement d’une nouvelle indemnité de 15.000 livres, la promesse de recevoir Thibaud en hommage de sa majorité de 21 ans et de différer, aussi longtemps qu’il restera mineur, l’examen de toute contestation au sujet des fiefs tenus par son père. Cette convention reçoit l’approbation des autres suzerains du comte de Champagne. Pour défendre son comté, pendant cinq années, envers entre autres Jean de Brienne qui s’est marié avec Marie de Montferrat, est devenu roi de Jérusalem, et que Erard de Brienne son cousin, qui a sollicité du roi l’autorisation d’épouser la fille d’Henri II de Champagne, la comtesse mène contre sur le terrain militaire comme sur le terrain juridique, une guerre qui déborde la cadre champenois. « Elle le fera en vrai preuse, avec un courage, une persévérance, une énergie dignes de ses ancêtres navarrais ». Il est vrai qu’elle a près d’elle le jeune Thibaud, que le roi a accepté de lui rendre, non sans exiger d’elle un nouveau versement de 20.000 livres, le 2 février 1214. 

Jusqu’à cette date, Thibaud a grandi à la cour royale. L’éducation qu’il a reçue est celle des jeunes princes de son temps. Initié aux arts de la chevalerie comme aux arts libéraux, il en gardera le goût de la chasse et des armes en même temps qu’une profonde culture classique qui nourrira son œuvre poétique. Ce qui pourtant marquera le plus profondément ce jeune garçon rêveur et sensible, c’est la tutelle de sa jeune tante Blanche et l’air de poésie qu’elle introduit en contrebande de sa Castille natale. Les trouvères qu’elle attire autour d’elle, n’ont pas d’auditeur plus attentif que le petit fils de Marie de Champagne. S’est-il essayé, dès le temps de son adolescence à la cour de France, à l’art de la chanson ? S’est-il donné, comme le veut l’inspiration du trouvère, une Dame inaccessible par sa grâce et son rang ? Quelle autre aurait-ce pu être sinon Blanche de Castille, dont l’image l’accompagnera toute sa vie ? :

 « Dame quand devant vous je fus

Et je vous vis premièrement,

Mon cœur allait si tressaillant

Qu’il resta quand je partis… ».

 Après avoir rendu Thibaud à sa mère, Philippe Auguste se trouve en mauvaise posture, sous la menace d’une coalition qui se noue autour du roi d’Angleterre. La comtesse de Champagne répondant à son appel, a envoyé un fort contingent : 200 chevaliers, leurs écuyers, des sergents à pied, en tout plus d’un millier d’hommes derrière la bannière de Champagne qu’elle a confiée à son maréchal Odart d’Aulnay. Elle lui confie aussi son jeune fils Thibaud, pour qu’il complète son apprentissage et manifeste, à la tête des Champenois, ses droits à la succession de Champagne. Thibaud peut voir les chevaliers champenois fidèles à leur cri de guerre : «  Passe avant le Meillor » (repris au siècle dernier par les Scouts de France de Troyes), monter en première ligne et se battre avec acharnement contre les Flamands « tirant leurs épées quand leurs lances sont brisées ». Dès le lendemain de Bouvines, en août 1214, le roi Philippe Auguste invite Thibaud à lui faire hommage. Le texte de ce serment de fidélité servira longtemps de modèle en raison de la clarté avec lequel il expose les devoirs du vassal et du roi seigneur : « Je servirai le roi bien et fidèlement contre tous les hommes et femmes qui peuvent vivre et mourir, et je ne le dépriverai d’un bon et loyal service pour autant que lui-même me fasse droit en sa cour par le jugement de ceux qui me peuvent et doivent juger ».

Dès son retour en 1216, Erard de Brienne déclare la guerre à la Comtesse de Champagne, avec de petites bandes de mercenaires qu’il lance sur le territoire champenois pour piller, brûler, tuer. L’insécurité qu’ils font régner en détroussant les marchands sur les routes des foires atteint la Champagne à la source de sa prospérité. Même si d’aventure la comtesse parvient à intercepter une de ces bandes et à pendre aux arbres quelques mercenaires. Lorsqu’elle décide d’envoyer une armée mettre le siège devant le château d’Erard, celui-ci demande une trêve, mais il recommence. La cour de Rome invite les évêques du royaume à prononcer l’excommunication de « tous ceux qui troubleraient Blanche et son fils dans la possession de leurs biens ». La trêve ne laisse pas la comtesse inactive. Elle s’emploie à détacher les alliés d’Erard en les achetant, car elle sait que les deniers ont souvent un plus grand pouvoir de persuasion que le bon droit.

Par traité du 2 novembre 1121, Erard et Philippine renoncent à toute prétention sur les comtés de Champagne, sauf au cas où Thibaud IV mourrait sans postérité. En compensation, Blanche et Thibaud les tiennent quittes des réparations auxquelles l’Eglise les a condamnés. Ainsi s’achève un conflit qui a occupé toute la régence de Blanche de Navarre.

 

Thibaud IV le Chansonnier (1223-1253)



En 1222, Thibaud reçoit de la main du roi, l’épée de chevalier, et la comtesse Blanche peut remettre à son fils majeur, en pleine souveraineté le patrimoine dont son époux lui a confié la garde en mourant.

En 1223 pourvoit au mariage de Thibaud, lui donnant pour épouse Agnès de Beaujeu, nièce d’Isabelle de Haînaut. Sa douceur et sa grâce plaisent à la Champagne. Sa mère Blanche de Navarre décède en 1229. La Champagne est alors envahie par le duc de Bretagne, le château d’Ervy est brûlé, Chaource investi, Bar-sur-Seine assiégé. La régente Blanche de Castille intervient pour rappeler aux barons que la Champagne est un fief de la couronne. Thibaud est vaincu au nord de Provins. Le château de Ramerupt capitule, mais les bourgeois de Troyes devant les murs de laquelle l’armée de Philippe Hurpel fait sa jonction avec l’armée de Bourgogne, venue par le Sud, résistent. La ville de Troyes est sauvée grâce au sénéchal Simon de Joinville, le père de Jean, l’historien de saint Louis. Alerté par les bourgeois de Troyes, il est venu de Joinville, en une nuit de chevauchée, avec « toute sa gent à armes, prendre en charge la défense, et fait si bien que les assiégeants s’en vont loger en la prairie d’Isle, là où le duc de Bourgogne est ». La paix revient en Champagne pour la plus grande prospérité de ses foires. Et cela il le doit à la Reine Blanche. En 1232, le comte de Champagne épouse la fille de son connétable Archambaud de Dampierre.

En 1230, Thibaud IV se résout à accorder aux citoyens de Troyes une charte. S’il « affranchit ses hommes et ses femmes de Troyes de toutes impositions et de toutes tailles », c’est pour les remplacer par la jurée, un impôt de quotité proportionnel au capital mobilier et immobilier déclaré sous la foi du serment.

Le 7 avril 1234, son oncle Sache le Fort décède. Thibaud part en Navarre pour y recueillir son héritage. Le 8 mai, il est fait roi de Pampelune, hissé sur un pavois par les barons du royaume, au milieu des acclamations de ses sujets.

Il reste à Thibaud à accomplir son vœu d’aller en Terre Sainte, en août 1236, accompagné par 400 chevaliers navarrais, prêts à le suivre « dans la reconquista » de la Terre Sainte. Il est de retour en 1238, et il compose une chanson de croisade pour encourager les chevaliers. Il se croise à nouveau en 1239, et devient généralissime. A chaque fois, Thibaut écrit des chansons. De retour en 1241, il participe aux dernières campagnes de pacification menées par Louis IX contre les barons rebelles soutenus par le roi d’Angleterre.

En 1242, pour la dernière fois, Thibaud, avec son jeune écuyer, Jean de Joinville (qui en fera plus tard le récit) prend part derrière l’oriflamme de saint Louis à la victoire de Saintes contre le roi d’Angleterre.

En 1245, le pape Innocent IV demande au comte de Champagne de repartir au service du Christ avec son roi saint Louis. Thibaud ne donne pas suite à cet appel, en raison entre autres, de l’épuisement de ses finances, et des devoirs qu’il estime avoir envers son comté et son royaume.

Les 12 années que la vie a laissées à Thibaud après son retour de terre Sainte ont été des années de paix. Notre prince consacre son temps à la conservation et à l’accroissement de son patrimoine. Il s’efforce aussi de promouvoir les échanges commerciaux. A l’image des foires de Champagne, il établit à Pampelune une foire annuelle de 15 jours vers laquelle son conduit attire les marchands étrangers.

La Champagne connaît les plus beaux jours de son histoire sous l’impulsion de ce premier des comtes à porter le titre de « comte palatin de Champagne et de Brie ». Thibaud poursuit, dans la voie de ses prédécesseurs, la constitution d’une unité territoriale champenoise. Il fait entrer sous sa domination le comté de Bar-sur-Aube, fief de l’évêque de Langres, puis d’Essoyes, repris à l’abbaye de Molesme.

De la cour du comte se détache un tribunal spécialisé devant lequel peuvent être portés en appel les jugements prononcés par les tribunaux des baillis. A l’exemple du Parlement que saint Louis a établi à Paris, ce tribunal a son siège à Troyes, d’où le nom de Jours de Troyes, par lequel on désigne ses sessions. Dans le domaine de la monnaie, Thibaud IV continue la bataille livrée par les comtes depuis Henri le Libéral pour faire de leurs deniers l’unique monnaie de la principauté, lui permettant de jouer dans la formation de la première économie-monde européenne. Princes, nobles, prélats prennent l’habitude d’emprunter sur les foires de Champagne de quoi couvrir leurs besoins.

Bien conseillé par les techniciens des affaires, le comte Thibaud suit de très près la marche des affaires, la soutenant quand elle fléchit par de nouveaux allègements fiscaux consentis aux marchands. Les foires lui apportent le quart de ses revenus .

Thibaud contribue à l’évolution culturelle de son royaume, première étape en Espagne du chemin français de Saint-Jacques de Compostelle. Il faut aussi attribuer à la façon de maîtres d’œuvre champenois, qu’il a appelés en Navarre, le développement des formes gothiques dans une architecture religieuse profondément marquée par l’esprit roman.

La Navarre gardera longtemps la mémoire de son roi-poète. Thibaud IV de Champagne décède le 14 juillet 1253, dans le palais des rois de Navarre, à Estella. C’est ainsi que notre comte a été enseveli, non point dans la collégiale des Comtes de Champagne, à côté de son père et de son grand-père, mais dans une chapelle de la cathédrale de Pampelune. Son fils Thibaud V fera appel à un artiste émailleur pour lui élever un magnifique tombeau qui ne subsistera pas plus que ceux de son père et de son grand-père à la collégiale Saint-Etienne. Une simple dalle indique aujourd’hui le lieu de sa sépulture.

 

Thibaud II le Grand et le roi Louis VII

 


En 1141, notre comte de Champagne Thibaud II le Grand fut en guerre avec le roi de France.

Louis VII le Jeune ne lui pardonnait pas de lui avoir refusé son concours dans une expédition contre Toulouse. Il lui reprochait en outre d’avoir donné asile à Pierre Le Châtre qu’il venait de chasser de l’archevêché de Bourges et d’avoir fait excommunier son cousin Raoul de Vermandois par un légat du pape.

A la tête d’une puissante armée le roi envahit la Champagne et brûla Vitry. L’incendie gagna la principale église où la plupart des habitants s’étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de 1.300, hommes, femmes, enfants. Tous périrent dans les flammes.

Du haut de la colline où il a fait dresser sa tente, le jeune roi voit brûler l’église et entend les cris des victimes.

Bouleversé, il reste plusieurs jours sans parler, sans prendre de nourriture, prostré sous le poids du crime sacrilège, dont il a chargé sa conscience. Dans son effroi, le comte de Champagne promit, peut-être un peu à la légère, de faire lever la sentence d’excommunication lancée contre Raoul. Il n’était pas facile de faire revenir la papauté sur sa décision, mais saint Bernard était là. Thibaud avait rencontré l’abbé Bernard de Clairvaux, qui, depuis le départ du comte Hugues n’entendait plus réserver sa parole aux seuls moines de son monastère, mais se mêlait de plus en plus aux affaires du monde.  Bernard devient l’ami de Thibaud, un ami attentif à le conduire sur la voie de la sagesse et de la miséricorde. En lui retentit la voix de l’abbé de Clairvaux : « Quel aveuglement étrange, quelle fureur que de dépenser tant d’argent et de peine à faire une guerre, dont le fruit ne peut être que la mort ou le péché ! ». Mais avant tout Thibaud veut préserver les routes et les villes champenoises des misères de la guerre. Il sait qu’elles porteraient un coup fatal au mouvement commercial dont son comté est en passe de devenir l’assise.

Le secours que Thibaud refuse de demander aux armes, il le trouve dans l’éloquence de Bernard de Clairvaux qui plaide sa cause auprès du Saint-Siège : « Quelle peine le comte Thibaud a-t-il commise ? Si c’est crime que d’aimer ce qui est juste, de détester ce qui est injuste, alors il est inexcusable. Si c’est crime de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, au roi ce qui est au roi, alors on ne peut l’excuser Mais son seul crime, c’est d’avoir donné asile à l’archevêque de Bourges. C’est là le sang dont on veut tirer vengeance ». Bernard négocie ensuite avec l’abbé Suger (principal ministre de Louis VII le jeune et avant de Louis VI le Gros), sur lequel, malgré leurs conceptions différentes de l’art sacré, son influence est grande, un accord par lequel Thibaud s’engage à intervenir auprès du pape pour qu’il accorde son absolution au roi moyennant la restitution de Vitry. Mais le pape exige des garanties au sujet du siège de l’archevêché de Bourges et le conflit reprend de plus belle.

C’est maintenant au roi que Bernard de Clairvaux s’adresse avec une vigueur qui témoigne de l’autorité qu’il a acquise dans le monde chrétien : « Qui donc autre que le diable peut te conseiller d’ajouter des incendies aux incendies, des meurtres aux meurtres ? Le cri des victimes, les plaintes des prisonniers, le sang des morts montent jusqu’au Père des orphelins. Agis donc comme bon te semble avec ton royaume, ta couronne et ton âme ! Mais nous, fils de l’Eglise, en voyant notre mère méprisée, nous ne nous tairons pas ».

 Avec la fougue et la persévérance qu’il apporte dans toutes les affaires où justice et paix sont en cause, Bernard multiplie les démarches, il se charge de tout. Par ses négociations laborieuses, il sait si bien faire entendre raison au roi et à la cour de Rome, que la paix est conclue sur des bases solides, principalement après sa rencontre avec la reine Aliénor.

Etonnant tête-à-tête de la belle et du saint, qui a lieu à l’issue des cérémonies de la dédicace de l’abbatiale de Saint-Denis, le 11 juin 1144. Aliénor confie à Bernard son désespoir de n’avoir pu donner au roi, après plus de 6 années de mariage, l’enfant qu’il attend d’elle et Bernard lui promet que si elle ramène le roi sur le chemin de la paix et de la justice, la Vierge exaucera sa prière. Aliénor, l’indomptable Aliénor s’incline. Le roi autorise Pierre de la Châtre à occuper son siège de Bourges. Le pape Lucius II lève solennellement l’excommunication et l’interdit. La paix est rétablie entre notre comte Thibaud et le roi, qui lui restitue le comté de Vitry.

En 1145, moins d’un an après son entrevue avec saint Bernard, Aliénor donne au roi une fille, qui reçoit en l’honneur de la Vierge, le nom de Marie. Elle sera un jour comtesse de Champagne.

 

Louis VII part en croisade


Après Henri III

Au lendemain de la mort du comte Henri III, le 22 juillet 1274, sa veuve Blanche d’Artois se trouve seule en Navarre avec la petite Jeanne, âgée de 18 mois. Elle est seule au milieu des intrigues qui se nouent autour du trône de Navarre et de la compétition qui s’engage entre Castille et Aragon.

Blanche d'Artois


L’évêque de Pampelune, Armingot se range du côté d’Alphonse le Sage, roi de Castille (1252-1284), tandis que le gouverneur Pero Sanchez de Montagudo, qui a épousé une Trainel de Champagne, penche du côté des Aragonais. Suivant ses conseils et oubliant les engagements de son époux envers le roi d’Angleterre, la régente promet sa fille au fils du roi Jaime d’Aragon (1213-1276). Mais lorsqu’elle voit les Castillans prêts à envahir la Navarre, elle abandonne avec sa fillette un pays dont les problèmes la dépassent et s’en va prêter hommage à Philippe III le Hardi, roi de France (1270-1285), pour le comté de Champagne et de Brie.

Sans gouverneur pour la seconder et ne se sentant pas de force à rétablir elle-même l’ordre en Navarre, Blanche d’Artois, par un traité qu’elle conclut avec son cousin Philippe III à Orléans en mai 1275, lui remet ses droits à la régence jusqu’à la majorité de sa fille. Par le même traité, elle promet sa fille en mariage au second fils de Philippe III. Ce sont les troisièmes fiançailles de la petite Jeanne. Aussi le roi prend-il ses précautions en exigeant que l’enfant, qui n’a pas encore 3 ans, lui soit livrée pour être élevée à la cour, avec ses propres enfants. Il n’oublie pas non plus de solliciter du pape la dispense de consanguinité nécessaire.

Quelques temps après la conclusion du traité d’Orléans, Philippe III donne à sa cousine Blanche, à laquelle l’administration de la Champagne et le veuvage pèsent, un époux choisi dans la famille royale d’Angleterre sous l’influence du parti anglais qui s’est formé autour de la reine-mère. C’est un autre veuf, le frère du roi d’Angleterre, Edmond, comte de Chester Leicester, Derby et Lancaster, dit le Bossu. Son père, Henri III avait rêvé pour lui dans sa prime jeunesse du royaume de Sicile, mais il eut beau présenter l’enfant aux grands d’Angleterre en costume d’apparat apulien (région italienne de Pouilles), ceux-ci trouvèrent exagérée la contribution financière que le Pape exigeait en échange de la couronne.

 A la suite de la célébration de son mariage, le comte de Lancaster prête hommage au roi de France en janvier 1276 pour le comté de Champagne et de Brie. Mais, durant les 8 années de son règne, il n’est pas donné aux Champenois de le voir souvent. Rien ne l’attache à leur terre sinon les revenus qu’il en tire. Avec son épouse, il réside le plus souvent dans l’Hôtel de Navarre que Thibaud V a fait bâtir à Paris.

Pour le représenter, Edmond s’est trouvé un lieutenant de toute confiance, pouvant en outre se prévaloir d’un lignage qui n’en fait pas un étranger dans le comté dont l’administration lui est confiée. Jean d’Acre est un Brienne, le cadet des 2 fils que Jean de Brienne partant en 1231 pour relever le trône de l’Empire latin avait confiés à Blanche de Castille. Elevés avec les enfants de la cour, les 2 frères font belle carrière dans l’Hôtel du roi, l’aîné en tant que chambrier (grand officier qui a l’intendance de la chambre du roi), le cadet, en tant que bouteiller (officier chargé de l’approvisionnement en vin de la cour royale). Ayant pris la croix et suivi saint Louis à Tunis, Jean accompagne Edouard et Edmond en Terre Sainte. Il y gagne la confiance d’Edmond et il a aussi celle de Philippe III. Grâce à l’expérience qu’il possède des rouages administratifs du royaume, il prépare l’entrée de la Champagne des comtes dans le système monarchique.

Pour le comte de Lancaster, avec ce bon lieutenant, tout va très bien en Champagne. L’argent, en tout cas, lui arrive avec une si belle régularité qu’il ne demanderait pas mieux que de conserver la régence jusqu’au terme fixé pour la majorité masculine. Mais le roi lui rappelle fermement que la coutume de Champagne rend les filles majeures à la fin de la onzième année, et le comte est bien obligé de s’incliner.

Bon prince, Philippe III laisse à Blanche d’Artois son douaire (portion de biens que le mari réserve à son épouse dans le domaine) : les 5 châtellenies de Vertus, Pont-sur-Seine, Nogent-sur-Seine, Sézanne et Chantemerle (près de Radonvilliers), auxquelles elle joint Beaufort qu’Henri III a acquis avec sa dot.

Quand Edmond mourra en 1296 dans la guerre de Guyenne, il laissera 3 héritiers, tous nés de Blanche, dont le second comptera dans sa postérité 3 rois d’Angleterre qui feront parler d’eux pendant la Guerre de Cent ans.

Le comté de Champagne ne sera pas longtemps sous tutelle masculine. Dès le 16 août 1284, on célèbre les noces de Jeanne de Navarre, comtesse de Champagne, qui a 12 ans, et de Philippe de France qui en a 16.

Par un coup du sort, qui précipite l’union de la Champagne au domaine royal, Philippe, à la suite de la mort de son frère aîné en 1276, est devenu l’héritier de la couronne.

Un peu plus d’un an après le mariage de son fils, Philippe III expire le 5 novembre à Perpignan, au retour de la désastreuse expédition d’Aragon, et Philippe IV dit le Bel, monte sur le trône de France.

 Tout imbu qu’il est de l’autorité suprême du roi de France, Philippe le Bel sait bien qu’il n’est comte de Champagne que du chef de son épouse.

La Champagne conserve une administration et une justice distinctes dans les 4 bailliages de Meaux, Vitry, Chaumont et Troyes. Est maintenue aussi, en tant que symbole d’autonomie, une cour d’appel à Troyes, et des conseillers sont envoyés par le Parlement de Paris pour venir tenir les « Grands Jours de Troyes » (voir le chapitre) dans le palais comtal.

La reine Jeanne a aussi sa cour en Champagne. Une affaire agitera les esprits pendant plus de 10 ans, ayant pour héros et victime l’évêque de Troyes, Guichard (voir ce chapitre), abbé de Montier-la-Celle par la faveur de Blanche d’Artois, et évêque de Troyes, par celle de Jeanne. Il se targue de sa puissance épiscopale pour représenter la Champagne à la cour et de la faveur de la reine pour parler au nom du roi en Champagne.

En 1361, Jean le Bon proclame le rattachement définitif au domaine royal.

En 1404, le fils de Charles II de Navarre, dit le Mauvais, Charles III le Noble renonce solennellement à ses droits sur la Champagne.

Charles III




Château des Comtes de Champagne : le château des Comtes à Troyes

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