mardi 27 janvier 2026

Histoires de boutique et d'ailleurs

 


LA PIPE DU PERE NICOLAS

Il travaillait à l’usine au bout du village depuis très longtemps. On ne pouvait pas lui donner d’âge. On l’avait toujours vu ainsi, avec ses habits usés, gris sales, tellement tachés d’huile qu’ils en étaient rigides et son éternelle casquette à visière de cuir laissant échapper des cheveux frisottés sans couleur définie. Il trempait les lames de couteaux. Après les avoir chauffées au rouge, il les plongeait dans un grand bac en bois plein d’huile puis, pour les assouplir, les passait au “recuit” sur la flamme de la forge. Un travail, bien sûr, fort salissant…

Ce jour-là, on célébrait la St Éloi, patron des couteliers, en l’arrosant copieusement au “gros rouge”. Le Père Nicolas avait posé sa pipe en terre cuite sur son “chantier”. Dès qu’il eut le dos tourné pour trinquer, un copain subtilisa la pipe et glissa, sous le tabac, une pincée de poudre de chasse en grains. Un instant plus tard, ne se doutant de rien, le Père Nicolas alluma sa pipe avec une tige rougie à la forge. Quelques aspirations et… une explosion qui cassa net le tuyau au ras de la bouche édentée du pauvre vieux ! Très en colère, le visage noirci, il monta trouve la patronne de l’usine qui ne put, qu’à grand peine, se retenir de rire « Madame Ugène ! J’vous apporte le tuïyau ! Ils m’ont dynamité ! » - « Allons ! dit-elle… Venez donc boire un verre ! ». Il oublia l’incident mais on en parla encore longtemps dans l’usine…

 

LA TABLE TOURNANTE

Ceci se passait au début de la guerre de 14-18. Les hommes partis, le village semblait quelques peu abandonné et nous autres, gamins, étions toujours à l’affût de rares distractions.

Une maison en particulier, excitait notre curiosité : il s’y passait des choses, des choses… Nous avions remarqué, dès la nuit tombée, certaines allées et venues. Des dames entraient en rasant les murs puis, portes closes, bruits de voix… Il fallait que nous sachions. Plus hardi, un camarade réussit un jour à se faufiler sans être vue. Il se glissa dans l’ombre de la grande armoire, la pièce n’étant éclairée que par une simple bougie.

Autour d’un petit guéridon à trois pieds, quatre femmes étaient installées, les mains à plat sur la petite table. La maitresse de maison, dite “La Blonde” interrogeait d’une voix forte « Esprit es-tu là ? Esprit, es-tu là ? » Après plusieurs coups frappés sur le pavé, “La Blonde” demanda : « Quand finira la guerre ? Chaque coup frappé représentera un mois… » Il y eut trois coups… Et les femmes d’annoncer à leurs voisines, d’un air mystérieux « La fin dans trois mois ! C’est la table qui l’a prédit ! »

Hélas, La guerre dura quatre ans ! et combien de maris ne sont jamais rentrés…

 

LES TARTES DE LA SAINT REMY

Il y a plus d’un semi siècle, chaque famille cuisait son pain car chaque maison avait son four aménagé dans la maison ou dans un petit appentis, la “chambre à four”. La veille de la cuisson du pain, on préparait la pâte avec la farine et levain auxquels on ajoutait quelques pommes de terre râpées “pour faire fournir” et pour empêcher le pain de se dessécher car on conservait “la cuite” de pain, soit douze grosses miches, durant une douzaine de jours et ces miches restaient assez tendres. Dans chaque ménage il y avait une de ces grandes tables dites “lorraines” en chêne massif, à pieds tournés et munie d’un vaste coffre fermé par un couvercle à glissière, la “table pétrin”. C’était dans le coffre de cette table que la pâte était longuement travaillée. Je me souviens que mes parents se relayaient pour cette tâche qui rendait la pâte de plus en plus collante. On mettait ensuite cette pâte dans des corbeilles de vannerie que l’on portait sur le lit désaffecté. On recouvrait d’un édredon pour activer la fermentation, pour “faire lever la pâte”.

Ce qui nous intéressait surtout, jeunes de cette époque, c’était la fournée de tartes que l’on cuisait spécialement, une fois l’an, pour la St Remy, fête du village qui tombait régulièrement le premier dimanche d’octobre. La fête regroupait toute la famille dispersée dans la contrée. Il n’y avait encore que de très rares automobiles – privilèges de quelques industriels – aussi les uns venaient en carriole, d’autres à cheval ou à bicyclette ou, tout simplement, à pied. Il y avait toujours beaucoup d’entrain car, bien que simple, le menu était très copieux et la tarte en était le dessert traditionnel avec le gâteau conique que l’on appelait “biscuit de Savoie”. Les veilles de ce grand jour, grand branle-bas… Dès le vendredi, on chauffait le four en y brûlant deux fagots de bâtons bien secs. On recommençait le samedi où deux autres fagots étaient brûlés et faisaient prendre une teinte blanchâtre à la voûte d’argile du four.

Cette année-là, ma mère avait préparé 28 tartes – mais oui 28 ! – soit aux pommes, coupées en fines lamelles et couvertes d’une feuille de pâte, soit en “kmour”, semoule délayée avec du lait et des œufs battus. Toute la braise résultant de la combustion des fagots ayant été retirée avec le “rvoye”, sorte de raclette à long manche et les tartes ayant été disposées sur leur “tartier” de fer noirci, on les enfournait à l’aide d’une longue pelle de bois qui, d’un coup sec, les déposait sur la sole brûlante du four.

Ce samedi mémorable, avec mon frère, nous assistions à l’opération et nous contemplions les vingt-huit tartes qui garnissaient presque totalement la surface du four, pourtant vaste… Ô ! pendant la cuisson ! Cette odeur de pâte cuite, de fruits chauds ! Une odeur qui me revient encore après tant d’années ! Effluves jamais plus respirées depuis… Cela nous mettait l’eau à la bouche… Et surtout quand, dorées et cuites à point, ma mère sortit les tartes du four pour les aligner sur des claies préparées à l’avance… C’est alors que la tentation fut la plus forte ! Dès que ma mère eut le dos tourné, affairée à la préparation du repas de midi, je choisis une tarte dont les prunes, bien gonflées semblaient particulièrement juteuses. D’un seul coup de couteau, je la partageais en deux énormes parts encore fumantes que mon frère en moi dévorâmes à belles dents !... Il me semble que, depuis, jamais je n’ai trouvé tarte aussi savoureuse…

Le repas de midi fut vite expédié, il fallait se presser pour préparer la réception du lendemain et… nous n’avions pas faim… Mais, au cours de l’après-midi, les tartes étant refroidies, ma mère les plaça sur les rayons de la grande armoire de chêne. Et nous la compter, recompter… Peine perdue, elle n’en trouvait que 27. Elle rouvrit même les portes du four craignant d’en avoir oublié une… La pauvre ! Elle ne pouvait pas se douter que ses deux fils avaient été capables d’engloutir, en si peu de temps, une tarte brûlante !

Les invités se sont quand même régalés ! Et il en restait encore pour le “retour de fête”, le dimanche suivant…

Ce n’est que beaucoup plus tard que nous lui avons avoué notre larcin. « Ah ! Je le savais bien, qu’il y en avait vingt-huit ! »

 

LA JOLIE POSTIERE

Il était une fois un jeune homme, revenu du service militaire, qui assurait la gérance de la cabine téléphonique de Forcey. Il habitait seul dans le local fourni par la commune, là où était installé l’appareil public. Comme à l’époque il n’y avait que deux abonnés au village, il devait assurer un certain trafic : avis d’appel, télégraphes, communications pour les commerçants, docteurs, vétérinaires, marchands de bois. En plus de son activité, notre jeune homme avait installé un étau avec quelques outils dans un réduit contigu et fabriquait des manches de couteau “tout à la main”. Mais la solitude lui pesait…

Il avait souvent l’occasion d’assurer des communications téléphoniques pour une localité voisine où demeurait un marchand de bois et c’était toujours la même voix, jeune et douce, qui transmettait les appels. Un beau jour notre jeune homme s’enhardit. Il se mit à parler de la pluie et du beau temps avec la postière à la voix si enjôleuse. « Mais oui Monsieur, répondit-elle, quel beau temps ! qu’il ferait bon se promener s’il ne fallait pas toujours être au service du public ! ». Petit à petit, bien que brèves car c’était du temps resquillé, à la sauvette, à l’Administration, les conversations prenaient un ton de plus en plus familier… Et toujours cette voix enchanteresse…

Un certain dimanche de printemps, voulant faire connaissance avec cette gentille postière, notre garçon, “tiré à quatre épingles” enfourcha son vélo – c’était le seul moyen de locomotion – et prit la direction de Mareilles. Il s’était renseigné : la cabine téléphonique se trouvait dans l’unique café du village. Une demi-heure après il en poussait la porte. La sonnette retentit dans une salle complètement vide par ce beau dimanche ensoleillé. Il prit place à la première table. Il attendit… Enfin la porte vitrée du fond s’ouvrit. Une petite personne insignifiante, bossue, les cheveux tirés – quarante ans ? peut-être – s’avança et demanda ce qu’il fallait servir. Elle revint, quelques instants après avec la canette de bière et un grand verre à facettes qu’elle posa sur la table. Elle alla s’installer à une table voisine avec son tricot, sans s’occuper de ce jeune client… Et toujours pas de postière. A la fin, n’y tenant plus, notre garçon s’adressa à la petite bossue : « Mademoiselle R. n’est pas là… aujourd’hui c’est dimanche… alors, elle est sans doute sortie ? » Un grand éclat de rire secoua la pauvre infirme « Hein ! vous voilà bien attrapé ! Mademoiselle R., c’est moi ! … Oui ! C’est moi qui vous parle si souvent au téléphone ! » Quelle douche pour le pauvre garçon ! Il se sentit si honteux qu’il sortit en bredouillant de vagues excuses et, ses beaux rêves envolés, s’enfuit à toutes pédales…
Le temps qui passe si vite ramena un jour le jeune mari avec sa charmante épouse – à qui il avait raconté son aventure – au village de Mareille. La petite bossue était toujours là. Toujours gaie et riant aux larmes, de sa voix si douce elle leur remémora la scène… Hélas, au cours de l’hiver suivant, un hiver qui fut particulièrement rude, la pauvre handicapée qui devait effectuer la distribution postale dans les fermes éloignées du village prit froid dans les sentiers remplis de neige durcie par le gel. Elle s’éteignit doucement, d’une pneumonie, sans se plaindre, sans regret pour cette vie où elle avait tant souffert de son infirmité…

 

LES VÊPRES DE LA SAINT REMY

Peu après 1918, la paroisse était desservie par l’abbé Pettermann, curé de Bourdons. Les vêpres se chantant à 4 h de l’après-midi, chacun avait eu le temps de faire honneur aux plantureux – et bien arrosés – repas de la St Remy. Le Père Roché avait, lui aussi, dignement festoyé et sa trogne était bien rouge.

Cette année-là, pour offrir plus de solennité aux offices du St patron l’abbé s’était fait accompagner par son chantre de Bourdons, un nommé Simon, petit homme sec, à la voix aigüe et chevrotante, d’un âge imprécis, avoisinant peut-être la soixantaine. Bien sûr, cela n’était pas pour plaire à notre chantre de Forcey, le sabotier Roché ! s’estimant supplanté, il foudroyait du regarde le pauvre Simon qui s’était réfugié tout au bout du premier banc qui leur était réservé, le « lutrin ».

Lorsqu’on eut entonné les psaumes, de nos deux chantres, c’était à celui qui couvrirait la voix de l’autre et, dans une cacophonie sans pareil, le Père roché tentait d’imposer silence à la voix pointue de son rival…N’y arrivant pas et oubliant le caractère sacré du lieu, il lança tout à coup à haute voix à l’intention de Simon « Vas-tu taire ta gueule ? » et l’autre de répondre en patois « Mâ ! J’chantô cmen-çai ai Ryné ! » (Mais je chante comme cela à Reynel, localité dont il était originaire). Entendant depuis l’autel cet éclat de voix, le pauvre abbé se retournait, réprimant à grand ’peine une forte envie de rire tandis que dans l’assistance c’était un mélange de murmures de réprobation et de gros rires étouffés… Finalement, ne voyant pas d’autre issue à la situation, l’abbé Pettermann alla tout bonnement prier son chantre Simon de garder le silence. Celui-ci s’y résigna à regret, à la grande joie de Roché, qui heureux d’avoir enfin “cloué le bec” de son rival, entonna fièrement le “Magnificat”, d’une voix à faire trembler l’édifice !

 

LE FEU DE CHEMINÉE

Ce n’est qu’en 1930 que le village fut électrifié. Avant, et surtout pendant les longues nuits d’hiver, une obscurité totale régnait dans les rues. Un soir, le repas terminé, bien au calme dans la maison, nous allions nous mettre au lit quand nous fûmes surpris par des crépitements insolites venant du dehors. Nous bondîmes dans la rue. Celle-ci était éclairée de façon anormale et une grande lueur venait de la maison du sabotier Roché, notre voisin. Le feu avait pris dans la cheminée et les flammes, dépassait le toit, dégageaient une âcre fumée de suie brûlée !

Pour son chauffage, le Père roché ne brûlait que les “étrelles” ou les “creusottes” provenant du façonnage des sabots. Pour plus de facilité, les plots de hêtre étaient travaillés “verts”, de sorte qu’en se consumant dans l’âtre, le bois produisait une abondante fumée.  De surcroit, Roché détruisait également par le feu les cosses de pois et de haricots et tous les détritus du ménage. Un jour même il “incinéra” un gros lapin crevé qui, posé en travers des chenets, se consuma lentement en dégageant alentour une odeur épouvantable…

Pour l’heure, il y avait le feu dans la cheminée ! Mais le plus pittoresque était de voir la silhouette gesticulante de Roché qui, malgré ses 75 ans, s’était juché sur le toit, versant des seaux d’eau dans le conduit en jurant comme un païen ! Chaque seau provoquait un nuage de vapeur et une gerbe d’étincelles qui montaient vers le ciel. Le feu semblait ainsi reprendre de plus belle… Il n’y avait pas d’adduction d’eau village et c’était sa femme Stéphanie, “Fanie”, qui, en trainant la jambe, allait puiser l’eau aux seaux, à la fontaine publique distante d’une bonne trentaine de mètres. Roché s’impatientait, trouvant que l’eau n’arrivait pas assez vite. Tant et si bien que Fanie, pourtant habituée aux colères de son mari, finit par lui lancer vertement « T’as qu’à y aller, toi ! » et furieux, roché de répondre « Scoue-don ta patte et tai-don ta gueule ! Tu vas ameuter tout l’pays ! » Trop tard ! Les voisins étaient déjà tous attroupés devant la maison et invectivaient le sabotier « Si vous ne brûliez pas tant de cochonneries ça n’arriverait pas ! Vous risquez de mettre le feu aux autres maisons ! » Bien qu’à demi couverte par le crépitement des flammes, on entendait la voix de Roché qui hurlait « Tas d’vaches ! J’ai pas besoin de vous pour éteindre mon feu ! ».

Heureusement bâtie en moëllons du pays, la cheminée était solide. Ses épaisses parois résistèrent au traitement de choc de l’eau et du feu. Quand toute la suie accumulée dans le conduit eut complètement brûlé, ce qui prit trois bons quarts d’heure, le feu s’éteignit. Roché descendit et rentra en maugréant, furieux d’avoir été surpris par les voisins. Une responsabilité qu’il rejetait évidemment sur sa femme ! Le lendemain, Fanie n’eut plus qu’à laver, seule, le pavé recouvert d’un amalgame de suie et d’eau. Ingrate besogne dont elle se serait bien passée…

 

LE BEC MATADOR DU PERE JEAN

Ancien employé du moulin de Forcey, le Père Jean avait conduit, durant toute da vie, ces grandes voitures bâchées à quatre roues bandées de fer qui transportaient les sacs de farine chez les boulangers et chez les particuliers qui cuisaient encore leur pain. Maintenant, dans une petite maison appartenant à son ancien patron, sa femme décédée et ses enfants partis gagner leur vie ailleurs, il vivait seul et chichement car il n’y avait alors ni “Sécu” ni “Retraite des vieux”. Souffrant des jambes, il restait des heures entières, assis auprès de sa table, rêvassant devant un verre de vin dans lequel il trempait des tranches de pain. Le jeune Mimile, un garçon d’une dizaine d’années, venait fréquemment lui tenir compagnie pour l’entendre raconter les histoires qu’il avait vécues autrefois, au cours de ses tournées dans la région.

Un certain jour, le Père Jean demanda au Mimile de monter au grenier lui chercher des pommes qu’il avait étalées à même le plancher pour les conserver quelque peu. Agenouillé pour remplir le panier, notre jeune gars remarqua une sorte de tige de fer, retenue par un écrou à oreilles et que l’on pouvait manœuvrer à la main. Curieux, il essaya de tourner. Bien que ce fut un peu dur, il dévissait, dévissait toujours ce demandant à quoi cela pouvait bien servir. Tout à coup se produisit, en dessous, un fracas épouvantable ! « Mon bec Matador ! » s’écria le Père Jean… Hélas ! Ce que Mimile venait de dévisser était le piton qui retenait la grosse suspension à pétrole ! Celle-ci venait de s’écraser sur la table. Abat-jour de porcelaine, verre de lampe gisaient en mille morceaux épars dans le pétrole et le vin mêlés. Le Père Jean ne comprenant pas ce qui venait de se passer, ne cessait de vociférer et entre deux jurons répétait « Mon si beau bec Matador qui éclairait si bien ! »

Oubliant le panier de pommes, Mimile descendit du grenier à toute vitesse et disparut, profitant de la stupeur du vieil homme. Il ne reparut que longtemps après chez son vieil ami. La suspension avait repris sa place, sans abat-jour. Les deux supports faussés la tenaient de travers et le lourd contre-poids accentuait encore cette inclinaison… C’est ainsi que le vieil ouvrier termina sa vie, fort mal éclairé par un “bec matador” tout cabossé…

 


LE JEU DE LA POELE

Le maréchal-ferrant, qui tenaient également le café, était voisin du Père Jean. Entouré d’un mur assez haut, la cour de sa maison convenait parfaitement au jeu qu’il y avait installé pour distraire ses clients. Entre deux gros pitons enfoncés dans les pierres, il avait tendu un fil de fer qui passait dans l’œil de la queue d’une vieille poêle à frire. Bien culottée par un long usage, celle-ci était noircie à souhait. In suffisamment sans doute au gré du maréchal qui en enduisait le fond avec de la graisse à chariot bien épaisse, mêlée du “poussier de forge”. Dans cet amalgame il collait quelques pièces de monnaie de 0,50 F et de 1 F et une seule pièce de 5 F, le premier prix ! A cette époque, le franc valait ses 20 sous et cela représentait un bel enjeu !

La règle du jeu consistait simplement à détacher la pièce avec la langue ou le nez sans se servir des mains ! Bien qu’assez difficile, le jeu en valait la peine, d’autant que les gains étaient de suite échangés contre les “canons de gros rouge”. Le “Père Jean”, le “jeune Léon” et Louis dit “La Pipe” étaient les concurrents les plus acharnés. Les badauds surveillaient les essais infructueux et encourageaient les joueurs en riant bruyamment lorsqu’ils voyaient les visages de plus en plus noircis ! Le Père Jean conservait la barbe et ne se lavait pas quotidiennement ! Moustaches et menton restaient donc englués d’un enduit noirâtre pendant les jours suivants… Il ne s’en souciait guère. Pour lui, l’essentiel était de boire le plus possible de “canons” gratuits et il en mettait de l’ardeur à décoller les pièces !

 

L’OMELETTE EN NEIGE

L’angélus de midi venait de sonner au clocher de l’église. Jules, le vieux sonneur, plus connu sou s le surnom de “Lambérot”, revenait à la maison en trainant ses vieux sabots, glissant sur la neige fraichement tombée. Il se dépêchait de rentrer pour se mettre à table et avaler son maigre repas avant de se remettre au travail, lequel consistait à rectifier, à la lime, les lames de couteaux forgées par son voisin. Rentrant également à la maison paternelle, Léon, un jeune homme du pays, rencontra le sonneur devant la maison d’Yvonne, une demoiselle qui vivait en la seule compagnie de sa vieille maman, son père étant disparu dans la grande tourmente de 14-18. Après un bref salut, les deux hommes se séparèrent. Mais, regardant le ciel bas tout chargé de neige, Léon remarqua, chassé par le vent du Nord-Ouest, une colonne de fumée sortant de la cheminée. C’était Yvonne qui, préparant une omelette, avait attisé son feu. Elle tenait déjà la poêle à grande queue dans l’âtre, au-dessus de la flamme. Léon, très farceur, ramassa vite une poignée de neige, en fit une boule bien serrée et, la lança… Le hasard voulut – il eut recommencé cent fois qu’il n’y serait pas parvenu ! – que la boule de neige, passant par le large orifice de la cheminée, tombe juste dans la poêle où renflait l’omelette ! La pauvre Yvonne, ne se rendant pas bien compte de ce qui arrivait, se mit à pousser de grands cris et sortit dans la rue, tenant toujours à bout de bras sa poêle où nageait un amalgame sans nom !...

La rue était vide. Léon avait détallé à toute allure. Ce n’est que beaucoup plus tard, qu’Yvonne apprit la vérité… Elle en riait encore l’été dernier…

 

LES QUEUES DE VACHES

Chaque ménage disposait de quelques bouts de champs exploités avec l’aide d’un voisin cultivateur. Il nourrissait également un cochon, quelques poules, des lapins et souvent plusieurs vaches. Chacun pouvait ainsi vivre sur ses produits, lait, fromage, beurre, œufs et viande. Dès qu’ils avaient une dizaine d’années, les enfants conduisaient les vaches au pâturage. Ils les “menaient aux champs”.

Un beau jour d’été, un jeune garçon s’en était allé avec les trois vaches familiales pour les faire paître dans un champ de luzerne. Les heures lui paraissaient bien longues. Il commençait même à s’ennuyer fortement quand, dans l’une de ses poches, il découvrit un bout de ficelle. C’était quelque chose de solide, de la qualité dite “sisal” qui avait servi à lier les gerbes de la dernière moisson. Avisant deux vaches qui paissaient bien tranquillement l’une à côté de l’autre, notre gaillard lia ensemble, prestement, leurs deux queues avec sa ficelle… Bien calmes, les pauvres bêtes ne s’en aperçurent pas de suite. C’est seulement lorsqu’elles voulurent chasser, avec leur queue, les taons qui les importunaient, qu’elles se sentirent prisonnières. Cherchant alors à se libérer, elles tirèrent, chacune de son côté. La ficelle était solidement nouée. L’inévitable se produisit. A force de tirer il y en eut une dont le bout de la queue, complètement dénudé s’arracha, à la grande stupeur du jeune garçon qui n’avait évidemment pas prévu cela…

Tout penaud il rentra au village. Malgré ses explications embrouillées, il eut droit à une magistrale correction dont il doit encore se souvenir ! Ses parents durent payer une visite de vétérinaire… Ce dont ils se seraient bien passés !

 

LE GARDE CHAMPÊTRE ET SES MOUSTACHES

A longueur de journée il forgeait des lames de couteaux sauf lorsque, coiffant son képi aux initiales “G.C.”, il parcourait la plaine en quête de quelques problématique délinquant… Même alors, les choses s’arrangeaient en famille et nul n’a souvenance qu’il ait jamais dressé un seul procès-verbal ! Notre homme était célibataire. Ce vieux-garçon vivait avec sa vieille mère. Très adroit, il rendait de multiples services. Avec des limes usées il fabriquait des burins, des ciseaux de menuisier, des planes à deux mains, des bédanes, etc… Comme il fallait des manches à ces outils, il avait construit, lui-même, un tour rudimentaire qu’il actionnait par une pédale. Il tournait, également des pieds de guéridon dans du vieux chêne. Il y fixait un plateau ovale, toujours en chêne massif très sec, qu’il rabotait à la main, bien évidemment. Certains de ces guéridons meublent encore actuellement plusieurs maisons du village.

C’est de ses moustaches qu’il tirait la plus grande fierté. Lui barrant la figure, elles se tenaient très droites. Il les lissait souvent avec ses doigts et elles étaient si longues que, parfois, il les faisait passer autour de ses oreilles ! Il disait même que, de temps en temps, il lui arrivait d’être obligé de les rogner un peu. S’étant livré à de savants calculs, il répétait « Ah ! Mon ami ! Si je n’en avais pas coupé ? Elles auraient maintenant 7,50 m de long ! » Ce qui effectivement eut été plutôt gênant…

Dans sa jeunesse il avait courtisé une aguichante parisienne venue passer quelques temps chez une tante qui demeurait au village voisin, dans une petite maison isolée surplombant la route. C’est là qu’il passait ses dimanches.

Or un jour, ayant “oublié” de renter le lundi matin, il aperçut sa mère qui venait le relancer. C’était une femme qui ne badinait pas avec les principes et elle se doutait bien du lieu où il se trouvait. Tandis qu’à pied, elle suivait les méandres de la route, notre amoureux, passant par l’arrière de la maison et coupant ensuite à travers champs, regagna prestement son travail. Quand sa mère revint, il était bien affairé et, très décontracté, il lui demanda d’où elle venait ainsi !

Jamais la brave femme ne comprit comment son gredin de fils avait pu se tirer de cette situation…

 

MADAME COGNAC

A l’automne 1917, Forcey n’avait sans doute jamais connue une pareille animation : camions, voitures légères, motos-sidecars passaient en trombe dans la poussière et le fracas des moteurs. Le pays en effet servait de cantonnement aux Américains qui logeaient chez l’habitant. Ces grands gaillards en kaki étaient heureux de fraterniser avec nous, jeunes de 15 ans qui étions émerveillés par tout cet imprévu. Nous les invitions chez nos parents. Ils étaient très friands de tartes aux mirabelles mais surtout ils appréciaient l’eau-de-vie de prunes que chaque ménage pouvait distiller librement en ce temps-là.

Au bout de la rue, un peu isolée, était la maison de “La Julia”. Les soldats américains s’y retrouvaient, parlant haut, fumant beaucoup et dégustant, à longueur de journée, cette bonne eau-de-vie du pays qu’ils avaient baptisée “Cognac” ; ils avaient d’ailleurs surnommé la Julia “Madame Cognac” ! Beaucoup d’entre eux ne ressortaient de chez elle qu’en titubant, ce qui, bien sûr ne plaisait guère aux officiers.

Et un beau matin, en allant rendre visite à nos amis américains cantonnés dans une maison située en face de chez Julia, nous vîmes une sentinelle qui, fusil sur l’épaule, faisait les cent pas dans la rue. Devant notre étonnement l’un des Américains nous montra une pancarte apposée sur la porte de la Julia “NO ADMITTANCE FOR SOLDIERS” et nous traduisit “Consigné” !

Justement “Madame Cognac” sortait de sa maison à cet instant. Grande femme osseuse, cheveux pendants et teint couperosé – elle ne manquait pas de trinquer avec les invités. Voyant la pancarte elle resta un instant interloquée puis, rentra précipitamment chez elle. Et, les jours suivants, les soldats ivres et faisant de grands gestes, continuaient leurs marches zigzagantes dans les rues du village… !

L’accueillante Madame Cognac avait ouvert sa fenêtre donnant sur l’arrière de la maison. Les américains n’avaient qu’à sauter la clôture du jardin, lin des yeux de la sentinelle…

Nos soldats partirent un beau matin. Du seuil de sa porte, la Julia, plus ivre que jamais, leur faisait de grands gestes d’adieu. Elle ne pouvait se douter que nombre de ses clients ne reverraient jamais leur Californie natale…

 

CHANTRE ET BEDEAU

Le voisin Roché, sabotier de son était, était aussi chantre à l’église et malgré ses 70 ans sonnés, il s’en tirait fort bien. Le sacristain, Auguste Jeanny, dit “Chambord”, brave homme un peu effacé, était forgeron. De par ses fonctions de “bedeau” c’était lui qui distribuait le pain bénit du dimanche.

Mais le chantre-sabotier roché le jalousait et le haïssait : « Après ma mort, disait-il, je vais monter à la grande échelle conduisant au Paradis. Bien sûr St Pierre, avec ses grosses clés en garde la porte. En me voyant gravie les derniers échelons, il va tout de suite m’accueillir en disant – « Ah ! Vous voici, Monsieur Roché ! » Et, m’ouvrant la grande porte – « Entez vite, je vous attendais ! » Je vais aussitôt lui demander – « Chambord est-il là ? » Il va me répondre – « Mais oui, tu le vois, n’est-ce pas ! Il est assis tout là-bas, dans le fond ! » Mais je vais lui dire – « Fous-le dehors ! Où je n’entre pas !! » – «   Et pourquoi ? » me demandera St Pierre. – « Parce que Chambord a mangé du pain bénit aussi gros qu’une maison !!! »

Il faut préciser que lorsque tous les assistants avaient été servis et que le “chantier” avait été détourné à l’intention de celui qui offrirait le pain du dimanche suivant, le pain bénit restant était pour le sacristain qui, bien sûr, le mangeait. Pour Roché, cela ressemblait à un grave péché, d’où son irascible courroux et, sans doute aussi sa terrible jalousie à l’égard du pauvre Chambord.

 

PAS DE GOUTTE !

Dans notre vallée du Rognon, cette année-là, l’hiver avait été particulièrement rigoureux. Février se terminait ; la neige avait presque disparu et le soleil était déjà chaud. Sur les routes enfin dégagées, la circulation avait repris. Ce matin-là, il avait encore un peu gelé, de cette gelée blanche qui décore de givre arbres et vallons. Après cette longue période d’inactivité, l’atelier de cycles reprenait vie.

Vers les 10 heures arrive un vieux client du village voisin. Garde-forestier retraité, il avait conservé son antique vélo “Labor” au double cadre de grandes roues de 700. Après avoir détaillé les réparations à effectuer, pneu arrière à changer, freins, câbles à remplacer, notre Père Geoffroy se chauffait près du vieux fourneau “Farnecourt” chargé de rondins de charme bien sec en me regardant travailler. Chacun connaissait son “péché mignon”. « Père Geoffroy ! Vous boirez bien une petite goutte par ce temps frisquet !? » - « Oh non ! Monsieur Marcel ! Pas d’alcool ! Jamais d’alcool ! Mais, un “ptit marc”, si vous voulez… »

Le brave homme, né en pays vignoble de la région de Coiffy, ne pensait jamais qu’un “ptit marc” pouvait tout de même être, aussi, de l’alcool ! Il est mort à plus de 85 ans ! Le vieux “Labor” a fini à la ferraille….

 

Souvenirs contés par Monsieur Favard, retrouvés dans les archives de mon parrain l’abbé Jean D. Bonnard

 

UN GOUTER AU CIDRE A ESTISSAC  (Aube)

Dans les années 50, mon frère et moi avions l’habitude d’inviter nos amis, une ou deux fois l’an, pendant les vacances.

Avec l’autorisation de nos parents, nous nous réunissions pour goûter à Estissac, dans la maison de notre grand-mère qui, âgée alors de plus de 80 ans, vivait presque en permanence avec nous à Troyes.
Nous partions à bicyclette avec nos quelques amis de Troyes et retrouvions, à Estissac, ceux qui vivaient aux alentours.

Nous avions généralement la permission d’ouvrir quelques bouteilles de cidre bouché pour accompagner les tartes aux fruits que j’avais confectionnées. C’était une époque où, à la campagne, chacun faisait “son” cidre.

« Alain, tu pourras prendre le cidre à la cave, sur le porte-bouteilles, côté gauche. » avait suggéré maman…

Il faisait beau et chaud. Nous levons nos verres à notre jeunesse, à l’été et au plaisir de bavarder entre amis.

« Dis-donc, ton cidre me donne l’impression d’être du vin blanc ?! Et même du bon vin blanc !

-Exact ! Excellent vin bouché ! »

Je regarde mon frère à la dérobée, d’un air interrogateur et quelque peu inquiet. De son visage rond au sourire satisfait, se dégage un “je ne sais quoi” d’énigmatique.

De retour à Troyes, je lui demande des explications

« Eh oui, quoi, je me suis trompé ! Devant le porte-bouteilles, je ne me suis plus rappelé s’il fallait prendre le cidre à droite ou à gauche !

-De toute façon il faut le dire à maman

-Oui, mais attends le souper, quand papa sera là ! »

….

« Votre goûter a-t-il été réussi ? » s’informa-t-on au cours du repas

-« Oui, épatant, merci… Mais, voilà… On doit avouer quelque chose. »

Le silence se fait pesant autour de la table familiale ;

« Et bien ! dit Alain, je me suis trompé de côté en me servant sur le porte-bouteilles ! Et en fait, c’était du vin blanc bouché que nous avons bu… il faut dire qu’il était excellent ! »

« Ah ! Ah ! Ah ! T’en as fait une belle ! répondit mon père en s’esclaffant. Mais, vous avez bu le “vin des Porteurs” ! Cela fait bien 15 ans que ta grand-mère l’avait mis de côté pour le jour de son enterrement ! Je me disais toujours qu’il faudrait mieux le boire, ce vin, car ta grand-mère est solide au poste et il finira par retomber en enfance ! Mais, à chaque fois que j’ai abordé le sujet, je me suis attiré les foudres et de ta mère et de ta grand-mère !... »

Grande femme sèche ma grand-mère étaient restée de marbre. Elle avait pris son air altier et serrait ses lèvres minces. Mais, ses yeux exprimèrent un “je ne sais quoi” d’énigmatique. C’était un sourire, certes, tout comme son petit-fils… mais, en forme de bravade.

 

Souvenirs de Mme Gorget d’Estissac

 


LES SONNEURS DE CLESLES

Un bail passé devant notaire au XVIIIe siècle à Saint-Juste (Marne) nous en apprend un peu plus :


Fait le 19 octobre par Paul et Jean Millard, tous deux marguilliers en charge de l’œuvre et fabrique de Clesles, à Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude Brodest, pendant 3 ou 6 années, moyennant 20 livres par année. Par lequel bail Nicolas Lefevre, Denis Lefevre et Claude Brodest s’engagent et s’obligent solidairement à sonner, carillonner les cloches dépendantes de l’église, toutes les veilles de fêtes solennelles à midi et le soir et tous les jours de fête et dimanches pendant les processions qui se feront en la-dite église en la manière accoutumée, comme aussi carillonner les-dits jours de fêtes solennelle à midi et le matin et à sonner tout pareillement les premiers coups de Messes et la Passion qui se diront dans la-dite église pendant les-dits jours de fêtes et dimanches et ce pendant 3 ou 6 années consécutives au choix des parties jà commencer à la Saint Remi (1er octobre). Seront tenus les-dits sonneurs à sonner tant pour les morts, messes d’aubaines qu’autres sonneries quelconques. Outre les 20 livres, il leur sera payé le prix accoutumé.


Fait à St Just le 19 octobre 1741. Signé à la minute : Etude Maître Jean, notaire, Nicolas Lefèvre, Denis Lefèvre et Claude Brodest et les deux témoins accoutumés.

 


 

dimanche 25 janvier 2026

Église Saint-Frobert de Troyes

 


En 1789, Troyes possède outre la Cathédrale Saint-Pierre, 2 églises collégiales, Saint-Etienne et Saint-Urbain, et 8 paroisses : Saint-Jean, Saint-Rémy, Saint-Nizier, Saint-Denis, Saint-Jacques, Saint-Pantaléon, Saint-Nicolas et Saint-Aventin. La paroisse de Saint-Rémy a en outre 2 annexes : Sainte-Madeleine et Saint-Frobert. Il faut ajouter à cette nomenclature les 3 paroisses des faubourgs : Saint-Martin-ès-Vignes, Saint-Gilles et Sainte-Savine. Enfin, il ne faut pas oublier qu’à cette époque, Troyes compte dans son enceinte et sa banlieue, 15 communautés d’hommes et 10 communautés de femmes, ce qui donne une idée de la place très importante qu’occupaient dans la ville, les édifices paroissiaux ou conventuels consacrés au culte catholique.

Mais, la Révolution survient, qui modifie profondément cet ordre de choses.

Le Chapitre de Saint-Urbain et celui de Saint-Etienne (ce dernier, fondé par les Comtes de Champagne), sont supprimés. Les 8 paroisses de Troyes sont réduites à 4 (Saint-Pierre, Saint-Jean, Saint Pantaléon et Saint-Rémy), et 4 succursales (Saint-Nizier, Saint-Urbain, Saint-Nicolas et Sainte-Madeleine). Les églises Saint-Jacques, Saint-Denis et Saint-Frobert sont fermées, les 2 premières le 7 mai 1791, et les 2 autres, le 27 juin. Elles ont besoin, dit-on alors pour légitimer leur suppression, de réparations essentielles et sont inutiles à la population.

De l’église Saint-Jacques, il ne subsiste plus rien aujourd’hui, non plus que de la petite église Saint-Denis, qui est vendue 4.075 livres le 9 Brumaire An III, et démolie pour établir la place du même nom, qui existe encore aujourd’hui.

 En ce qui concerne l’église Saint-Aventin, les Protestants de Troyes en obtiennent l’usage, le 9 août 1791, pour y exercer leur culte. On écrit alors sur la porte : « Edifice où se réunit une Société particulière pour l’exercice d’un culte religieux. Paix et Liberté ». Cette église a disparu depuis.

La paroisse Saint-Frobert n'est pas considérable, elle n'a guère que 6 à 700 communiants. Le chapitre de la cathédrale y a droit de visite et de juridiction. Elle comprend le couvent des Cordeliers, le Petit-Séminaire, autrefois le Petit-Montier-la-Celle et l'emplacement d'une maison d'Orphelins qui n'existe plus en 1783.

Quant à l’église Saint-Frobert, elle est également mise en vente par le District de Troyes, comme Bien national, le 4 juin 1791. Elle est adjugée le 18 juin, au sieur Louis Thiébault, négociant à Troyes, moyennant 13.200 livres.                                                                                                        Contrairement aux autres églises dont je viens de parler, elle n’est pas démolie, mais convertie par son acquéreur en logements et en remises à vin., puis,  aujourd'hui transformé en location saisonnière.                                                                                                                                                                      Nombre de nos concitoyens ignorent l’existence de cette église désaffectée, qui se dresse à deux pas de la rue de la Cité, au fond de l’étroite ruelle Saint-Frobert, qui s’appelait autrefois rue de la juiverie, dans le quartier de la Broce aux Juifs.

Cette église fut sans doute construite sur l’emplacement d’une synagogue établie avant le XIVe siècle, après l’expulsion des Juifs, sous Charles VII. Un incendie le 6 janvier 1830 en fait tomber les voûtes. Elle n’a plus d’ailleurs que l’aspect d’une haute bâtisse couverte d’ardoises et flanquée de contreforts. Seules, quelques traces d’ogives, encastrées dans les murs, quelques vestiges de fenêtres ogivales, une niche Renaissance au dais richement sculpté et une banale rosace, veuve de ses meneaux de pierre, qui s’arrondit au-dessus de l’entrée principale, l’ancienne destination de cet édifice. Tant de transformations subies ont achevé de faire perdre à l’église Saint-Frobert le peu de caractère architectural qu’elle pouvait avoir.

Du fait de la Révolution, nous avons à déplorer des pertes artistiques beaucoup plus sensibles, comme par exemple les magnifiques églises abbatiales de Saint-Loup et de Montier-la-Celle !

Par contre, Saint-Frobert renfermait un important mobilier et les œuvres d’art y étaient abondantes. L’expert, désigné par le District de Troyes, chargé d’estimer l’église Saint-Frobert en vue de son adjudication comme Bien national, indique :

« l’estimation est acceptée, excepté la grille du chœur, les bancs, le buffet d’orgues, les cloches, autels et tableaux ».

On ignore ce que sont devenus aujourd’hui ces objets. On sait seulement qu’ils ne furent pas compris dans la vente du 4 juin 1791, non plus que le reste du mobilier. Une clause du cahier des charges en fait foi.

Le Chanoine troyen Camusat, auteur du « Promptuaire des Saintes Antiquités de Troyes », était inhumé dans une des chapelles de l’église Saint-Frobert.

L’église de Saint-Rémy possède une très belle statue de Saint-Frobert, ainsi que celle de St André les Vergers.

 

      

côté sud

écusson buriné


Occulus de l'extérieur puis de l'intérieur


Autel St Frobert, église st Remy de Troyes - XVIe


St Frobert, portail occidental, église St André 
à St André-les-Vergers, XVIe



Saint Frobert

Abbé de Montier-la-Celle (+ 673)

Moine du Luxeuil, puis abbé de Montier la Celle. "Par son austérité et sa contemplation, il s'éleva au-dessus du monde visible pour entrevoir les secrets du ciel."

Frobert fut une figure religieuse importante à Troyes. Il semble qu'il y naquit au début du VIIe siècle. Élève à l'école épiscopale Troyenne, il accomplit son premier miracle en rendant la vue à sa mère aveugle. Il fut remarqué par l'évêque Ragnégisile, qui l'envoya parfaire sa formation à l'Abbaye de Luxeuil. Lorsqu'il revint à Troyes, après plusieurs miracles et une dévotion exemplaire, il demanda au Roi Clovis II une parcelle de terre dans les marais de l'Ile Germaine, non loin de Troyes. Avec quelques compagnons, il fonda le monastère de Montier la Celle, sur l'actuelle commune de Saint André les Vergers.  Il mourut vers 670 et fut inhumé dans l'église du monastère.

À Troyes, vers 667, saint Frobert, fondateur et premier abbé de Montier-la-Celle.

 

Martyrologe romain


                  

mardi 20 janvier 2026

Hôtel Dieu de Tonnerre (89)

 

Hôpital Notre-Dame de Fontenilles




L'hôtel-Dieu de Tonnerre est fondé en 1293, par Marguerite de Bourgogne. Il est le plus long hôpital médiéval d'Europe et l'un des plus anciens.

En 1293, Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d'Anjou, roi de Sicile lance la construction de l'Hôtel-Dieu, au cœur du chef-lieu de son comté, Tonnerre. Elle met à la disposition des bâtisseurs des moyens financiers conséquents ainsi que les carrières et les bois de Maulnes, à proximité ainsi que des châtaigniers de Puisaye et d'une forêt du nord de Paris, permettant d'achever l'édifice en deux ans.

En 1295, l'Hôtel-Dieu accueille ses premiers patients dans quelque quarante lits.

Vers 1305, la Vierge Dorée gagne le chœur de la Grande Salle.

En 1308, Marguerite de Bourgogne s'éteint et est inhumée dans le chœur de la Grande Salle.

En 1454, un riche marchand bienfaiteur, Lancelot de Buronfosse, fait don d'une Mise au Tombeau, sculptée par Georges et Michiel de la Sonnette.

De 1642 à 1648, un deuxième hôpital, pour résoudre les problèmes d'humidité et de fraîcheur du premier, est édifié autour de l'actuel jardin. La Grande Salle désaffectée sert alors de lieu de sépulture jusqu'en 1777.

De 1763 et 1767, une extension est effectuée à la place de l'ancien portail de l'Hôtel-Dieu, pour y installer plusieurs salles, dont une pour le conseil d'administration de l'Hôpital, ainsi qu'un cabinet de chirurgie.

En 1785, une méridienne est installée sur le sol de la Grande Salle.

En 1793, la Grande Salle est utilisée comme halle puis magasin de paille. Les métaux de la méridienne et du tombeau de Marguerite de Bourgogne sont volés et la flèche du clocher (attestée au XVe siècle) est détruite.

En 1819, les descendants de Louvois reconstituent son mausolée de l'église des Capucins, profané à la Révolution (les profanateurs ayant dispersé ses cendres), dans la chapelle gauche de la Grande Salle.

En 1826, le nouveau tombeau de Marguerite de Bourgogne est installé à l'emplacement de l'ancien.

En 1850, pour pallier le manque de place, le pavillon Dormois, du nom de l'économe Camille Dormois, est édifié sur la place voisine, dans un style néoclassique.

En 1862, l'hôtel-Dieu est classé monument historique.

 Au début du XXe siècle, une campagne fut menée pour sauver le vieil hôpital, la municipalité de la ville ayant pour projet d'édifier un marché. Cette campagne, qui fut couronnée de succès, fut dirigée par Clément Georges Lemoine, membre de l'Académie des sciences (né à Tonnerre en 1841), devenu le 8 novembre 1908 président de la Société des sciences de l'Yonne.

De 1960 à 1982, les bâtiments du Centre hospitalier, Rue des Jumériaux, sont construits. C'est la fin de l'activité hospitalière de l'hôtel-Dieu de Tonnerre, bien que le nouvel hôpital en soit propriétaire.

L'établissement d'origine comprend une Grande Salle des Pauvres, accessible par un porche d'ouest, destinée aux soins des indigents malades, terminée par un chœur et deux chapelles, abritant quatre autels. Le principal est érigé en l'honneur de la Vierge Marie, et les autres pour Saint Jean-Baptiste, Sainte Marie-Madeleine et Sainte Élisabeth de Thuringe. Au dos du chœur et de la chapelle sud, se tient une sacristie et une crypte. En 1454 une Mise au Tombeau est installée dans la crypte, don d’un riche marchand. Au nord de cette Grande salle, le cimetière est encadré par plusieurs dépendances et trois corps de logis, démolis en 1838, deux abritant les services de l'hôpital et un, appelé "Château", servant de résidence à la fondatrice, Marguerite de Bourgogne.

Les bâtiments du deuxième hôpital, édifiés de 1642 à 1648, aujourd'hui disparus (sauf la buanderie), sont édifiés en L, autour de la cour latérale (actuel jardin).

L'extension (salle Courtanvaux) réalisée de 1763 à 1767, sous la direction des architectes Chauvelot puis Chaussard, à la demande de François-César Le Tellier, duc de Doudeauville, marquis de Courtanvaux, et comte de Tonnerre, arrière-petit-fils de Louvois et bienfaiteur de l'hôpital, se fait au détriment de la façade sur rue, de la partie antérieure du toit et du porche de la Grande Salle. La partie inférieure de l'extension, cellier antérieur conservé où l’on peut aujourd’hui acheter du vin) et la partie supérieure, le musée de l'hôtel-Dieu.

- La Grande Salle, bâtie sur un axe est-ouest, mesure, avec l'abside du chœur, 96 m de long (contre 88,5 m sans), 21,5 m de large et 20 m de haut, faisant ainsi de l'hôtel-Dieu de Tonnerre, le plus long hôpital médiéval d'Europe. De style gothique, son vaisseau, dont les murs de pierre sont couronnés d'une corniche à modillon, est soutenu par des contreforts à chaperon. Il est, en outre, percé par des fenêtres jumelées en arc brisé, inscrites dans une embrasure en arc surbaissé, et couvert d'un berceau lambrissé en chêne, laissant apparents les entraits et poinçons de la charpente, et aéré par des ouvertures quadrilobées.

Il est prolongé, à l'est, par un chœur, à abside polygonale, percé de hautes fenêtres en arc brisé à deux lancettes et quadrilobe de réseau. Ce dernier est flanqué de deux chapelles. Tous trois sont voûtés d'ogives, de même que l'ancienne sacristie, située en contrebas. Une tour d'escalier carrée, hors œuvre, donne accès à une pièce voûtée, au-dessus de la chapelle gauche, ainsi qu'aux combles.

Le mur sud est percé d'une porte (1764), encadrée de pilastres, et sert aussi d'appui à un bâtiment de pierre, comprenant un soubassement et un étage carré, couvert d'un toit à croupes.

À l'ouest du vaisseau, un escalier en équerre permet l'accès au grand palier, formant une tribune dominant l'ensemble, menant à la salle Courtanvaux. La façade de cette dernière, côté rue, comporte un avant-corps surmonté d'un fronton cintré. Le toit à longs pans et croupe polygonale est couvert de tuiles plates. Un clocheton hexagonal, à essentage d'ardoise, domine ce dernier, à l'ouest.

 


La méridienne, tracée au sol de la Grande Salle, date de 1785-1786.

Elle est réalisée par Dom Camille Férouillat, moine de l'abbaye bénédictine Saint-Michel de Tonnerre, à l'initiative du maître des requêtes Guermadeuc, exilé en cette ville et ayant obtenu de la commission administrative de l'hôpital la mise à disposition de la Grande Salle désaffectée. L'astronome Joseph Jérôme Lefrançois de Lalande effectue la vérification des calculs. La méridienne indique l’heure du midi solaire vrai et l’heure du midi moyen, le soleil passant à travers un orifice, percé dans une ancienne fenêtre bouchée, pour former une tache lumineuse sur la ligne correspondant à l'un ou l'autre des midis. Elle indique en outre, les mois, les saisons, les solstices, les équinoxes ainsi que les signes astrologiques.

Selon André Matton   !



Tombeau de Louvois

Installé dans la chapelle du couvent des Capucines à Paris, dès 1691, puis mis à l'abri au musée des Petits Augustins, à la Révolution, le tombeau de François Michel Le Tellier dit "Louvois", marquis de Louvois, de Courtanvaux et de Souvré, comte de Tonnerre, sire de Montmirail, La Ferté-Gaucher, Chaville et Viroflay, ministre de Louis XIV, est transféré à l'hôtel-Dieu de Tonnerre en 1819, à l'initiative de ses descendants.

Ce monument, de marbre et de bronze est l’œuvre de François Girardon, Martin van den Bogaert (Desjardins) et Corneille Van Clève.

Louvois est représenté, allongé de quart sur son tombeau, dans son habit "fleurdelisé" de l'Ordre du Saint-Esprit, aux côtés de son épouse, Anne de Souvré.

Ses armes (trois lézards d'argent et trois étoiles d'or) figurent sur le socle du tombeau. L'ensemble est encadré, à gauche, par une statue de Minerve, représentant la Sagesse, et à droite, par l'allégorie de la Vigilance, le pied posé sur un globe terrestre, avec, à sa gauche, une grue tenant un caillou dans sa patte.


Tombeau de Louvois

François Girardon, Martin Desjardins et Corneille Van Clève  - XVIIe siècle  -  Marbre, bronze

François Michel le Tellier (dit Louvois) fut Ministre de guerre de Louis XIV de 1684 à 1691, date à laquelle il mourut subitement d’une crise cardiaque à Versailles. Il fut comte de tonnerre par son mariage avec Anne de Souvré, à qui il racheta le compté en 1684.

Anne de Souvré née à Paris en 1646 – Décédée à Versailles en 1715

Comtesse de Tonnerre – Marquise de Louvois

 Ce décès soudain a demandé quelques années avant que son épouse puisse mettre sa sépulture dans ce tombeau réalisé par Girardon (à l’origine pour l’église des Capucines, place Vendôme à Paris). Pillés à la Révolution, les restes de Louvois ont été éparpillés. Ce tombeau a été ramené à Tonnerre en 1819, à l’initiative de ses descendants.

Louvois est à demi allongé en habits de l’Ordre du Saint-Esprit (dont il était chancelier), aux côtés de sa femme.

Ses armes (trois lézards d’argent et trois étoiles d’or) figurent sur le socle du tombeau. A sa droite une statue de Minerve, représentant la sagesse a été exécutée par Girardon. A sa gauche, l’allégorie de la Vigilance, le pied posé sur un globe terrestre avec à ses côtés une grue tenant un caillou dans sa patte, a été exécutée par Desjardins.

 Anne de Souvré 

« Je suis Anne de Souvré, mon nom vous est sans doute inconnu en effet, c’est le lot de toutes les épouses de grands hommes. Néanmoins, mon mari, François Michel le Tellier, dit Louvois, le grand ministre de la Guerre de Louis XIV n’aurait sans doute pas accompli tout cela sans moi. Peu de temps après avoir acheté le comté de Tonnerre de mes ancêtres, sa disparition soudaine nous accable. C’est sa respiration qui le foudroie. Il connaissait Tonnerre de par son titre, mais ne l’a que trop peu visité. Pourtant l’hôpital avait en ses spécialités les maladies pulmonaires et aurait pu le soigner.                                                                                     Moi j’avais ce comté en amour : Je n’ai pas oublié le bruissement du vent dans les vignes, mes pas sabrant les bords de l’Armançon, la fraicheur de ses sources scintillantes, la ritournelle des passereaux qui contemplait la rondeur de la vallée.

Un comte de Tonnerre doit s’attendre à être inhumé aux yeux de tous ! Alors que le tout Versailles pleurait la perte du ministre, la lumière semble rejaillir sur mon nom. Sa gloire passée se fige dans le marbre pour la postérité, sous le burin de François Girardon que j’engage pour cette œuvre en 1691. J’ai passé commande pour le tombeau de mon mari mais je souhaitais qu’à côté d’un ministre alangui, cela soit moi, son épouse me tenant droite et attentive que l’on remarque.

Intéressons-nous aux allégories : à gauche se tient Minerve, la déesse de la Sagesse ; armée d’une lance et casqué, c’est une figure guerrière et à ses pieds un chien, signe de fidélité et un bouclier, dont le décor  à tête de Gorgone est un symbole qui éloigne le mauvais sort.

Quant à l’autre allégorie, à droite, c’est celle de la Vigilance. C’est une figure féminine qui s’instruit, le livre ouvert posé sur ses genoux. De sa main gauche, elle tient une lampe à huile qui éclaire les ténèbres. Cette lumière lui évite les chemins tortueux et lui assure, comme elle pose son pied sur le monde, d’imposer sa domination. Et si d’aventure l’attention vient à s’endormir, comme la grue à son côté lâcherait la pierre qu’elle tient dans ses serres, alors la Vigilance la réveille.

A travers ces allégories, mes contemporains verront les vertus d’un ministre de la guerre. Mais pour l’avenir, pour vous, voyez-y ma détermination à conserver mon image en ce comté de tonnerre et à rappeler qu’il y a toujours de grandes femmes derrières les grands hommes de l’Histoire ».


 Tombeau de Marguerite de Bourgogne

Le tombeau dans lequel Marguerite de Bourgogne est inhumée en 1308, est installé dans le chœur de la Grande Salle. Il est constitué de cuivre et de bronze et représente la fondatrice gisante, avec deux angelots à sa tête et une colombe à ses pieds.

Les métaux sont pillés en 1793, mais les restes de la comtesse sont épargnés, de par son bon souvenir de protectrice des pauvres et des malades.

Le tombeau actuel, daté de 1826, est l'œuvre de Bridant. Il est fait de marbre blanc et représente Marguerite de Bourgogne assise, en robe fleurdelisée et couronnée. Sa main gauche est posée sur sa poitrine tandis que sa main droite, tombante, tient la charte de fondation de l'Hôtel-Dieu. Son corps est soutenu par la Charité, allégorie voulue par l'auteur (les Tonnerrois aimeront voir sous les traits de cette femme la ville de Tonnerre), qui tient dans sa main le cœur de Marguerite de Bourgogne.

La présence du cœur dans cette scène fait référence au don qu'en fait la fondatrice aux tonnerrois, dans le dernier codicille de son testament.



 La "Mise au Tombeau", située sous  l'ancienne sacristie, date de 1454. 

C'est l'une des plus anciennes d'Europe.


Elle est commandée par Lancelot de Buronfosse, un riche marchand bienfaiteur, et est l’œuvre de Georges et Michiel de la Sonnette, disciples supposés de Claus Sluter, sculpteur des ducs de Bourgogne.

Cette sculpture, taillée dans la pierre locale, est à l'origine polychrome et comporte, outre les huit personnages représentés, deux gardes romains, aujourd'hui disparus.

Elle met en scène le Christ étendu sur son tombeau, Saint Joseph d'Arimathie, à sa tête, la Vierge Marie, soutenue par Saint Jean, à gauche, Sainte Marie Madeleine en orante, la chevelure dégagée, au centre, les deux Saintes Femmes, à droite, et Saint Nicodème, à ses pieds.

Sept personnages, en dehors du Christ, composent cette mise au tombeau. L'homme situé à la tête du Christ pourrait être Joseph d'Arimathie. Ensuite, de gauche à droite, viennent : la Vierge et Jean, Marie de Magdala, Marie d'Alphée, mère de Jacques et de Joseph et Marie Salomé. Aux pieds du Christ, un marchand, peut-être Nicodème. Les plis des manteaux sont lourds et assez caractéristiques de la sculpture bourguignonne de la fin du Moyen Age. Les visages aux yeux fermés donnent aux personnages une expression très intériorisée. Ils ne se regardent pas et semblent absents de la scène, préférant le recueillement intérieur à l'expression de la douleur.   1453

 Description historique

L'oeuvre a été exécutée par deux élèves de Claus Sluter, Jean Michel et Georges de la Sonnette, grâce au don d'Ancelot de Buronfosse, marchand de Tonnerre, en 1453 et placée dans la chapelle dite du Sépulcre (et plus tard dans les registres de délibérations et inventaires d'objets mobiliers du 'Revestiaire') en 1454. Le groupe a été restauré en 1861 par le sculpteur italien, originaire de Milan, Eugenio Thierry, auquel, la même année, le conseil d'administration avait commandé un buste de Camille Dormois. Les deux gardes qui complétaient la scène originelle ont disparu (cf. registre des délibérations de l'hôpital, 1861). 

Il avait été envisagé de déplacer, en 1861, la mise au tombeau, qualifiée dans tous les textes de Sépulcre. La grille de clôture en fer forgé qui forme barrière et main-courante a été sans doute placée là à cette date. La dernière restauration date de 1983. L'épisode source des représentations habituelles des mises au tombeau, dont, en Bourgogne, les plus célèbres en dehors de Tonnerre sont, celle de Semur-en-Auxois et celle de Châtillon-sur-Seine, est décrite dans Luc, 23, 55-56 et dans Marc 16, 1-3.

 Le maître-autel du chœur de la Grande Salle date du XVIe siècle de style Renaissance

L'autel en bois peint bleu est encadré par deux paires de piliers corinthiens supportant un fronton ouvert en son milieu. Entre les piliers de chaque paire se trouve une niche contenant, pour l'une, une statue de Saint Augustin en évêque, et pour l'autre, une statue de Saint Pierre en pêcheur. Le retable représente le Crucifiement de Saint Pierre, surmonté par la Vierge Dorée, posée au milieu du fronton.

La Vierge à l'Enfant au buisson ardent

La Vierge à l'Enfant est commandée par Marguerite de Bourgogne vers 1305. Elle est peinte en doré, mesure 2,10 m de haut et est installée au-dessus du maître-autel du chœur, dominant ainsi la grande salle. Elle tient dans sa main droite un lys, symbole de pureté, et l'Enfant Jésus dans sa main gauche. À ses pieds, Moïse est en prière devant le Buisson ardent. Cette œuvre représente la Bible dans son ensemble, par le savant mélange de personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament ; Jésus étant qualifié de "nouveau Moïse", dans l'Évangile selon Jean.

 Le musée de l'Hôtel-Dieu, situé à l’étage de l'extension aménagée au XVIIIe siècle, retrace la vie de l'Hôpital en présentant du mobilier, des bijoux de Marguerite de Bourgogne et de son époux, ainsi que les reconstitutions d'une chambre d'hôpital du XIXe siècle et d'un bloc opératoire du début du XXe siècle.



 Le Pavillon Dormois a été construit à l'Est du château des comtes de Tonnerre, acquis en 1837. Il était prévu à l'origine de réaménager le château, mais il sera finalement détruit pour laisser place au bâtiment actuel, édifié à partir de 1850. Les pierres du château serviront à la fondation du nouvel établissement, les tomettes seront placées dans le grenier du pavillon Dormois et les poutres de chêne qui constituaient la charpente du château serviront de pilotis au pavillon Dormois construit en partie sur les anciens fossés de la ville. Le bâtiment a été conçu par l'architecte Louis François Perruchon (plans et devis définitifs approuvés par le conseil d'administration en 1848) et construit notamment par les entrepreneurs tonnerrois Louis Gaudenaire puis Charles Viard. Les ailes centrale et méridionale (destinée aux hommes avec les salles saint Charles, saint Louis et saint Augustin) ont été inaugurées en octobre 1851. L'aile nord destinée aux femmes sera construite en 1852 (salles sainte Marie et sainte Hélène à l'étage, sainte Marguerite et sainte Catherine au rez-de-chaussée). En 1904, projet de construction par Rousseau (architecte de la ville mais établi à Auxerre) de deux pavillons, l'un pour l'isolement des malades contagieux et l'autre pour la salle d'opérations ; les travaux seront adjugés en 1906 et reçus définitivement en 1909. Une salle d'hydrothérapie sera installée en 1906-1907 dans le sous-sol du pavillon de la salle d'opérations. Le bâtiment doit son nom à Camille Dormois (1799-1867), économe de l'hôpital à l'époque de la construction et également historien de l'hôtel-Dieu. Il est aujourd'hui utilisé par les services administratifs de l’hôpital.



 Trésor et musée

Cloche à 2 anses, mouton en chêne avec ferrures et attache de la corde.
Inscription sur une ligne à la partie supérieure du vase, lettres sur dossiers.

Inscription : SITNO MEN DOMINI BENEDICTVM LE 17 MAY 1738


Ciboire et ostensoir en tôle de fer étamée. Vestiges de dorure sur l'ostensoir, gloire à rayons alternativement droits et ondés.

Décor de frises de perles sur les deux objets, lunule de l'ostensoir bordée de festons.

H = 44 ; la = 17

Manque la croix du couvercle du ciboire ; dorure de l'ostensoir usée. 18e siècle

 Les objets du culte en étain ou en fer blanc sont assez rares, ils ont été principalement fabriqués entre la période révolutionnaire et la restauration du culte par le Concordat en 1802.

 


Horlogerie : Acier ; laiton ; fonte : peint, vert ; chêne

Chevalet en chêne, châssis en fonte peinte en vert, mécanisme en acier et laiton. L'horloge à échappement à chevilles sonnait les quarts et les heures ; le mécanisme qui se trouvait dans le comble du pavillon Dormois, était relié au cadran extérieur et actionnant les trois cloches du campanile.

H = 130 ; la = 127 ; pr = 53 ; Dimensions avec le chevalet ; cadre en fonte : h = 30, la = 110, pr = 53.

Marque sur le châssis : BREVETE / J. WAGNER / NEVEU / RUE DES PETITS CHAMPS, 47 / PARIS

Par : Wagner Jean, dit : neveu (horloger) ; Vassort Gilles (restaurateur)   Milieu 19e siècle

 Horloge réalisée par Jean Wagner dit neveu, horloger à Paris, médaille d'or en 1849 (voir Tardy : Dictionnaire des Horlogers français). La salle de l'horloge porte de nombreux graffiti et des dates : 1853 ; Gauthier 1874 ; Emille Frèche horloger à Tonnerre 1877 et 1878 ; Nicolas Grosperrin horloger à Tonnerre1878 ; J. Guy février 1885 ; Picard fecit 1887 ; Cyrille Morize 1928, Morize 1932. L'horloge a été restaurée en 2005 par Gilles Vassort, maître-horloger, 10 rue des Ponts à Loches en Touraine.

 

La scie à fil d'acier dite de Gigli se compose de deux poignées en forme de manettes de robinet, permettant le maniement à deux mains de la chaîne.
L = 34  -   1er quart 20e siècle

 Il existe depuis la période moderne plusieurs types de scies à amputation ou à trépanation, dont la scie de Gigli, représentée dans les encyclopédies médicales illustrées de grande diffusion des 19e siècle et début du 20e. L'objet exposé à Tonnerre se rattache probablement au matériel neuf acheté lors de la construction de la nouvelle salle d'opération en 1904. Utilisées en chirurgie courante orthopédique et traumatologique, ces scies à fil d'acier servent à pratiquer des ostéotomies et, de façon plus récente, le traitement d'inégalités de longueur de membres.


Pot à sangsues du 18e siècle

Le pot est en forme de sphère, sur une base et possède un bouchon sur lequel est fixée une poignée ronde, décorée de stries et fixée par une bague.  H = 15 ; d = 12 

Pot à pharmacie

Pot canon sur piédouche, sur fond blanc à décors de rinceaux et de palmes de couleur bleue. Ce pot comporte un décor de grand feu comme il est usuel d'en retrouver sur les objets fabriqués à Nevers.

H = 28 ; d = 12,5  ;  18e siècle

De nombreux pots à pharmacie, en faïence, sont cités dès l'inventaire des objets mobiliers de 1759.

Saint Laurent

La statue de pierre calcaire représente saint Laurent, un livre ouvert à la main, l'air pensif et les yeux mi-clos, dans une expression de méditation. Il porte une robe d'ecclésiastique de la période moderne et une coiffure dégradée. Il apparaît sous les traits d'un homme très jeune. On observe quelques traces de polychromie.    H = 155 ; la = 62 ; pr = 35       Limite 16e siècle 17e siècle

 La présence de cette statue s'explique sans doute par l'existence d'un mécénat actif qui, entre la fin du 16è siècle et la première moitié du 17è siècle, a permis à l'établissement de se développer pour se doter en particulier, en 1648, de nouveaux bâtiments de grande ampleur par rapport au site initial de la fin du 13è siècle. De nombreuses statues ont alors trouvé leur place dans les nouveaux bâtiments ou à l'intérieur même de l'ancienne salle des malades devenue une église à part entière, munie d'un mobilier renouvelé.

Tombeau du cœur : médaillon ; plaque commémorative

Un médaillon de marbre blanc de forme ovale, présentant le profil en bas-relief du défunt, est un vestige de la sépulture de cœur du marquis de Courtanvaux, arrière-petit-fils du ministre Louvois et administrateur de l'hôpital, décédé en 1781.

H = 55 ; la = 38 (Dimensions du médaillon) par Bridan Charles André (sculpteur)   Année de création   1782 ; 1785

Dès 1775, le marquis de Courtanvaux, dans son testament, avait légué 6000 livres pour l'érection d'un mausolée. Il décède le 21 juillet 1781 et l'on ouvre la caisse qui contient le projet de mausolée. Un coffret de métal argenté abrite le coeur du marquis. Il est déposé sous les dalles de la nef, aux côtés de Marguerite de Bourgogne. L'exécution du mausolée est retardée par l'économe jusqu'en 1782 et l'ouvrage, du à Charles-André Bridan, oncle de l'auteur du mausolée de Marguerite sous la Restauration, n'est installé qu'en 1785. Tout est détruit sous la Révolution. En 1820, au moment de travaux, l'on retrouve le coffret contenant le coeur du marquis et l'on remonte le médaillon. L'ensemble est complété en 1852 par la plaque de marbre noir dont les fragments sont retrouvés par Camille Dormois, l'économe, dans des greniers. Une colonne, faisant partie de l'ensemble initial, était connue en 1852. On a perdu sa trace depuis au moins 1992.



Tableau commémoratif de 1888

Huile sur toile H = 234 ; l = 167

Le tableau, sur fond blanc, représente, dans un écu surmonté d'une couronne comtale et entouré d'un cordon, les armes écartelées de la maison de France et de Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre. Au-dessus de l'écusson, la date de 1293 rappelant la fondation de l'hôpital. Sous l'écusson, l'inscription commémorative « à la mémoire de Marguerite de Bourgogne »

 En 1888, l'inventaire des objets mobiliers signale la présence du tableau aux armes de Marguerite, à la suite de la salle placée sous le vocable de Sainte Marguerite, dans un vestibule plus précisément, cette représentation se trouvant déclinée dans la salle du conseil d'administration sous l'intitulé 'groupe d'écusson'. Le tableau fait partie des objets exécutés sans doute dans la seconde moitié du 19è siècle, au moment de la montée en puissance de l'établissement, après la construction du bâtiment neuf entre 1848 et 1852. L'inventaire de 1888 fait état de nombreux achats et commandes et signale que nombre de décors et de pièces de mobilier ont été renouvelés à cette époque. Par ailleurs, l'année 1864 semble être particulièrement importante pour l'hôpital qui décide de célébrer à partir de cette date, l'anniversaire de la mort de sa fondatrice. Des vitrines sont aménagées pour exposer les bijoux, des ornements à galons sont achetés, les ornements plus anciens sont exposés dans une vitrine. Il se pourrait donc que ce tableau ait été commandé entre 1864, date de ces réaménagements de type commémoratifs et emblématiques, et 1888 où l'on constate pour la première fois son existence dans l'inventaire des objets mobiliers, à un emplacement qui semble en rapport logique avec l'intitulé et la vocation des lieux.

 

Le premier tabernacle provient, si l'on se rapporte à la description du marché daté du 11 février 1621, au tabernacle du retable initial du choeur de la chapelle de l'ancienne salle des malades. Il a donc été exécuté par Jean Boullon, Jean Ranard et Jean Roy, menuisiers à Tonnerre. Il abritait le Saint Sacrement. 


Le deuxième tabernacle était placé dans la salle des malades du bâtiment qui fut construit après 1648 et correspondait à l'autel de la Croix, aménagé en 1672 au plus tard. Il illustre la période de mécénat de François, comte de Clermont-Tonnerre, entre 1641 et 1679.

Ensemble de deux tabernacles 1621 ; 1648 ; 1672

Les deux tabernacles se présentent démontés et donc isolés de leur support initial. Ils sont tous les deux en bois sculpté doré et comportent un décor d'inspiration Renaissance tardive ou Baroque. Le premier comporte sur les registres inférieur et supérieur, un décor de cartouches et motifs végétaux alternés, le registre intermédiaire abritant une alternance de niches à arc en plein cintre et cariatides placées contre des pilastres de l'ordre ionique. Le second comporte un registre inférieur dont le décor est constitué de têtes d'angelots ailés alternant avec des cabochons en cartouches, un registre intermédiaire composé de six niches à arc en plein cintre et voussures comprises dans un ébrasement, encadrées de colonnes torses aux chapiteaux de l'ordre corinthien.

H = 71,5 ; h = 63 (Dimensions du premier puis du deuxième tabernacle)  ;  Bois doré   17e siècle

St François d’Assise
Huile sur toile fin XVIIe

Le tableau fait partie de la série d'œuvres léguées par l'ancien sacristain Varet en 1832.

Sainte Geneviève de Paris 

H = 32,5 ; la = 25

Huile sur toile XVIIIe

 Le tableau fait partie de l'ensemble légué par l'ancien sacristain Varet en 1832.


Bague de Marguerite de Bourgogne

Les bijoux sont réputés être ceux de la fondatrice de l'établissement en 1293, la comtesse de Tonnerre, Marguerite de Bourgogne. En effet, par son testament, elle lègue en 1295 des bijoux à l'hôpital placé sous le vocable de Notre Dame, qui accompagnent un morceau de la vraie Croix.

En 1410, ces bijoux, qui font partie du trésor de l'hôpital, sont transférés à la cathédrale d'Auxerre où ils restent conservés pendant 36 ans. Entre 1440 et 1442, selon les sources écrites, les archives et le trésor reviennent à l'hôpital. En 1807, les registres de délibérations décrivent les bijoux dits « de la Reine », comme se composant d'une alliance, de deux bagues et cachet or. Ces bijoux, déplacés depuis l'an 2, reviennent à cette date à l'établissement et sont conservés dans un coffre à trois clés qui aurait dû être placé à terme dans le futur mausolée en cours de reconstitution. Une vitrine de conservation est aménagée en 1864, à l'occasion de la célébration d'un anniversaire de la mort de la Reine. Sont conservés à Tonnerre sept éléments, ce qui signifie que certains éléments sont aujourd'hui désolidarisés et incomplets (fragments de la couronne).

 



Maitre autel 1619

Le retable du chœur se compose d'un ensemble en pierre calcaire sculptée divisé en trois parties, la partie centrale abritant le maître-autel et le tableau de la crucifixion de Saint Pierre, qui fait l'objet d'un dossier individuel. Les deux parties latérales, séparées de la partie centrale par deux groupes de quatre colonnes aux fûts cannelés et aux chapiteaux de l'ordre corinthien, comportent des niches à l'arc en plein cintre, au fond orné d'une coquille, et encadrées de pilastres cannelés du même ordre, surmontés d'un fronton triangulaire. La partie supérieure du retable comporte un entablement complet à architrave, corniche et fronton en arc de cercle interrompu largement. Au centre de la corniche interrompue, la statue de la Vierge, qui, comme les statues des deux niches (Simon et Saint Augustin), sont étudiées dans des dossiers individuels séparés. Au-dessus des niches, un rectangle en relief portait les armes des Clermont-Tonnerre, bûchées.

Charles-Henri de Clermont avait épousé Catherine-Marie d'Escoubleau en 1597 et, après la mort de sa femme en 1615, se lance dans plusieurs campagnes de construction et d'améliorations : pose de la première pierre du couvent des Minimes (1611) ; pose de la première pierre du logis jouxtant l'hôpital (1621). Pour la construction du retable, la source primaire est un marché de menuiserie conclu avec Le Sourd, menuisier à Tonnerre, pour des travaux à faire 'aux vénérables maître-autel et choeur de l'hôpital' daté du 27 décembre 1619, ce qui laisse supposer que la structure du retable était déjà en place (cf. infra, source secondaire de 1653). Un autre marché, daté du 13 juin 1621, conclu avec Jean Gillot, sculpteur à Auxerre, indique qu'il avait reçu les ornements suivants, complétant la structure initiale : statues de Saint Augustin, et Saint Denis (?, que l'on ne retrouve plus aujourd'hui). D'autres marchés, de la même date, complètent la connaissance sur l'aspect initial de l'ensemble : cariatides et plusieurs tableaux dont la plupart a soit disparu, soit changé d'emplacement ; Crucifixion de Saint Pierre, qui n'est pas l'actuel, déposé par le Louvre ; deux petits formats sur fond or, Sainte Catherine de Sienne et Saint François d'Assise, un grand tableau représentant Saint-Charles Borromée, dont on ne sait rien. Un document non référencé, cité par la conservation départementale des Antiquités et Objets d'art de l'Yonne, indique qu'en 1653 (source secondaire, citation) un certain Robert Luyt date la construction du retable de 1618 et en attribue la commande à Charles-Henri de Clermont-Tonnerre. L'aspect actuel est en partie du aux réaménagements faits en 1812, quand divers objets ont été transférés dans l'ancien hôtel Dieu rendu au culte comme église, en provenance de la paroisse Notre Dame. Le maître autel placé dans la partie centrale et le devant d'autel postérieurs à la construction du retable, font partie des éléments arrivés en 1812, ce qui signifie que les marchés de 1621 en particulier celui du 11 février pour le tabernacle, conclu avec Jean Boullon, architecte et les menuisiers Jean Ranard et Jean Roy, de Tonnerre décrivent un maître autel qui n'existe plus (décor de cariatides, de pilastres de l'ordre ionique).


Orné aux angles de feuillages et, au centre de la partie antérieure, d'une Vierge sur un nuage (Assomption, vocable de l'église Notre-Dame).

H = 100 ; la = 293 ; pr = 88 (Dimensions de l'autel)

Bois : taillé, peint, doré, polychrome ; Ornementation ; Vierge ; 18e siècle

1990 : nombreux soulèvements, pose de papiers de protection aux endroits les plus menacés. 1991 1992 : autel essuyé et lavé, peut-être même poncé ; le tabernacle est emporté afin d'être restauré. 1992 : le tabernacle a été poncé, décapé ; les lacunes ont été complétées par des sculptures neuves et les parties fragiles ont été supprimées et recréées à neuf (quoique consolidables par injection de cire résine ; présence de remontées de sels, preuve de l'utilisation d'un produit de nettoyage). Aucun ordre n'est parti de la CAOA.

L'autel, le tabernacle et le gradin constituaient le maître-autel de Notre-Dame de Tonnerre avant 1812.

 

Retable du Maître-Autel  
La crucifixion de Saint-Pierre

Le tableau se rattache aux grandes scènes de genre de la peinture religieuse du 17è siècle, de tradition italienne. Saint Pierre, la tête en bas, est maintenu sur la croix par deux hommes dans une position qui illustre l'effort physique, tandis que le troisième, placé au sommet de la composition triangulaire, attend que le placement soit fait pour planter le clou de la crucifixion. L'arrière - plan, sombre et formé pour partie de nuées, offre un contraste avec les vêtements et la carnation blanche des personnages, renforçant l'effet dramatique que le peintre souhaite suggérer.

Huile sur toile : H = 315 ; la = 194

Au dos du tableau, étiquette collée : 'Ministère de l'Education nationale. direction générale des arts et lettres. Fabre. La Crucifixion de saint Pierre d'après Guido Reni. Appartenant aux collections nationales. Dépôt des œuvres de l'Etat. Inv. n° 22608 - 1952. Ne peut être déplacée, ni restaurée sans autorisation...'. Peint au tampon sur le châssis : 'Musée de Lyon'.

 Auteur de l'œuvre : Fabre (peintre)

Auteur du projet : Reni Guido (d'après, peintre) ; Tinti Camillo (d'après, graveur)

Siècle de création : 19e siècle

Cette crucifixion n'a été placée dans la partie centrale du maître autel qu'à la suite de nombreux remaniements, de manière tardive, en 1975. Il s'agit d'un dépôt du Musée du Louvre. Le tableau est une copie du 19è siècle par Fabre, d'un tableau de Guido Reni. Ce tableau prend la suite de trois autres tableaux. Le premier tableau, cité dans le marché de 1621, était une Purification et a été détruit en 1793. En 1811, est installée la Présentation de Jésus au Temple par Bruloy, élève de David. En 1945, après les bombardements de la ville, le Louvre dépose une Annonciation par Guido Reni, qui part en restauration en 1972 et se trouve donc remplacée en 1975 par la copie de l'original conservé au Musée de Lyon.

 

Vierge Marie - XVIIIe

La Vierge est représentée inclinée et les mains croisées, dans un costume de paysanne méditerranéenne, en buste.  Huile sur toile  H = 40 ; la = 32

Au dos, étiquette collée : « communauté des Augustines de Tonnerre »

Le tableau fait partie de l'ensemble légué par l'ancien sacristain Varet en 1832.


Saint-Jérôme

Saint Jérôme au désert est placé dans une position instable et anti-anatomique, nu à l'exception d'un manteau pourpre posé sur ses jambes et les livres saints sont posés soit à ses pieds, soit devant lui. A l'arrière-plan, un crâne illustrant la fin humaine et au premier plan de la composition, à droite, un lion, symbole de force et de courage. Le type de composition, maladroite, laisse apparaître l'influence des recueils de gravures, en particulier celles qui diffusaient les œuvres de l'école de Bologne et dans lesquels les artistes qui travaillaient pour les communautés d'habitants trouvaient plusieurs scènes et modèles qui les inspiraient et qu'ils juxtaposaient pour arriver à un tableau unique.

Huile sur toile : H = 55,5 ; la = 42. Copie de ( ?) d’après le peintre Palma le jeune Jacopo et Goltzius Hendrik (graveur) 17e siècle

Le tableau fait partie des œuvres léguées par le sacristain Varet en 1832. Il était assez usuel également, au cours d'un voyage en Italie, de faire exécuter une copie des nombreuses œuvres des peintres des écoles italiennes présentes dans les églises de Rome. Saint Jérôme est un thème très répandu dans la peinture d'inspiration du Caravage. Dans ce cas, il s'agirait d'un don bien en rapport avec les goûts et les manières de l'époque. Ce tableau, peint au 17e siècle, est une copie d'après une œuvre de Jacopo Palma le jeune, via la gravure d'Hendrik Goltzius.


Saint Augustin

Pierre et plâtre de 1621

Un marché du 13 juin 1621 avec le sculpteur Gillot d'Auxerre, désigne deux images en plâtre représentant saint Augustin et Saint Denis, pour le maître autel qui, à cette date, fait l'objet d'aménagements totalement nouveaux. Cette statue de pierre tendre pourrait bien être le saint Augustin, dans la mesure où saint Denis est plutôt représenté, dans l'iconographie traditionnelle, portant sa tête et qu'aucune statue pouvant être identifiée ainsi ne figure plus aujourd'hui dans les collections. Une autre statue, aujourd'hui placée dans une niche du maître autel, est réputée représenter saint Augustin (dossiers documentaires de la conservation départementale des antiquités et objets d'art). Il ne serait pas étonnant que plusieurs statues de ce saint aient figuré dans les collections de l'hôpital, au vu de sa signification pour l'établissement, servi et dirigé par deux communautés d'Augustins et d'Augustines (service des malades). Enfin, cette statue est plus petite que les autres et pourrait en effet correspondre à un objet placé dans une niche d'autel et non dans une niche de tribune, plus grande, comme c'est le cas pour son emplacement actuel.



Gauche : Plaque commémorative de Joseph Catinus à la mémoire de Pierre Catinus et Marguerite Coutonière, ses parents

Marbre (noir) : gravé   H = 42 ; la = 28

Inscription : DOM / DE PIETRO / CATINO VIRO / TOGATO ET / MARGARETAE / COUTONIERAE / PIISS OPTIMISQVE / PARENTIBVS / IOSEPH CATINVS / VOVEBAT / 1574.

Cette inscription était sur le mur sud de l'ancienne salle des malades entre la 7e et la 8e baie

Droite : Plaque commémorative à la mémoire de Nicolas Callot

Salle des malades, entre la 8e et la 9e baie sud

Nicolas Callot, décédé le 23 juillet 1731, était : maître chirurgien de l'hôpital, opérateur du Roi, neveu du célèbre graveur Lorrain Jacques Callot, âgé de 66 ans lors de son décès.

Tableau, étude : Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre
 'Fait à Paris par Ansiaux de Liège, l'an 1825'

L'étude préparatoire au tableau représentant Marguerite de Bourgogne est très proche du portrait définitif. Seuls des éléments de décor changent. L'étude représente, en pied, la fondatrice, devant une table et la volonté de la représenter en fondatrice, désignant du doigt des chartes de fondation de type médiéval, qui montrent un ensemble foncier est manifeste. Le portrait est légèrement différent. Marguerite de Bourgogne y apparaît plus comme la réalisatrice d'un établissement moderne et ce sont des documents d'architecture, des plans et élévations de bâtiments, qui figurent sur les documents qu'elle désigne du doigt. L'accent est donc plus mis sur le rôle de la comtesse dans la construction que sur la fondation juridique de l'institution. Ce changement de parti n'est pas innocent. De même, le fauteuil placé derrière la fondatrice est de type médiéval dans l'étude et d'esprit plus moderne dans le portrait définitif. Le costume de Marguerite de Bourgogne est blanc dans la version définitive, a donc une connotation plus royale que la robe jaune de l'étude. Enfin, dans l'étude, Marguerite ne porte pas de couronne puisque celle-ci est posée au second plan, derrière les documents de fondation qu'elle désigne, mais une simple coiffure tressée, alors que le portrait la représente en représentante de la maison de France, comtesse de Tonnerre, portant couronne. La mention de la date du portrait et de l'auteur se trouve peinte sur la tranche de la marche de l'estrade sur laquelle est placée la comtesse.

H = 232 ; la = 165 ; h = 32 ; la = 24 (Dimensions du portrait puis de l'étude)

[A partir des années 1819 - 1822, le conseil d'administration prend plusieurs décisions relatives à l'exécution d'objets mobiliers rappelant la mémoire de Marguerite de Tonnerre, dans un but de commémoration, d'édification mais aussi avec une intention politique. Il s'agit en effet de s'appuyer sur le personnage et l'esprit de la fondation pour s'inscrire dans une histoire de longue durée, afin d'assurer à l'hôpital une renaissance après les troubles de la Révolution et ceux des Cent jours marquant la fin du premier Empire. L'étude et le tableau de la fondatrice doivent donc être rapprochés de la commande du nouveau mausolée qui sera inauguré en 1826.]



Divers morceaux archéologiques

Dais ; clef de voûte ; niche ; statue mutilée

En pierre calcaire, éléments sculptés en ronde bosse, de style gothique flamboyant ou Renaissance. La base de colonne engagée porte un décor de feuilles de choux ; les deux dais de style gothique sont en forme de quart de rond et comportent un décor de remplages et l'un est surmonté d'un gable ; la niche de style Renaissance, pourvue d'un arc en plein cintre, flanquée de pilastres de l'ordre ionique, porte des traces de polychromie.

L'hôpital de Tonnerre a connu une première campagne de construction achevée en 1295. On note des réparations en 1442 et l'aménagement de la chapelle dite du 'revestiaire' en 1453 et 1454. 

Ces éléments sculptés ont été trouvés au moment des sondages et fouilles accompagnant la campagne de restauration de l'hôtel Dieu de 1992. Il est impossible, les éléments ayant été déplacés plusieurs fois pour être présentés dans des lieux divers, et se rattachant à des bâtiments sans doute détruits au 19e siècle, d'attribuer chacun à une provenance précise. Les comptes rendus des sondages de 1992 avancent l'hypothèse, pour les dais gothiques, qu'il s'agirait d'éléments provenant du jubé, détruit à la Révolution et dont les fragments ont été enterrés sous un mur de refend en 1842.

Le site comprend

un hôtel-Dieu fondé en 1293 par Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre, veuve de Charles d'Anjou et belle-soeur de Louis IX, remanié au 18e siècle ; 

une extension du 17e siècle (détruite) ;

 le "pavillon Dormois", du milieu du 19e siècle et les bâtiments de l'actuel centre hospitalier (1960-1982). 

L'établissement initial comprenait une vaste salle pour héberger les pauvres, avec quatre autels, le principal en l'honneur de la Vierge Marie, et les trois autres dédiés à saint Jean-Baptiste, sainte Marie Madeleine et sainte Elisabeth de Thuringe, ainsi que des salles de service et dépendances. 

Une sacristie, ou revestiaire, fut construite au sud-est, dans l'angle de la chapelle axiale et de la chapelle droite ; elle fut réaménagée, un peu plus tard, pour y installer le Sépulcre donné à l'hôpital, en 1454, par Lancelot de Buronfosse. Marguerite de Bourgogne fit aussi bâtir, au sein de l'hôpital, un corps de logis, dit le château, où elle résida jusqu'à sa mort en 1308. Son tombeau fut placé dans la chapelle axiale, face à l'autel.                                                                                                                                                 Corps de logis et dépendances ont disparu ; selon le témoignage de l'économe Camille Dormois, qui les avait visités avant leur démolition, le château de Marguerite de Bourgogne, proche des chapelles, comprenait des pièces de service au-rez-de-chaussée et à l'étage de grandes salles couvertes d'un berceau lambrissé. Il existait deux corps de logis dont le plus grand, long de quarante mètres abritait notamment la cuisine, au rez-de-chaussée.   

En 1838, le conseil d'administration délibéra de démolir toutes ces constructions, y compris le château, au vu du rapport rédigé par l'architecte de la ville. Le plan initial n'est pas connu avec certitude : disposés irrégulièrement, les corps de logis et dépendances encadraient le cimetière, au nord de la grande salle des pauvres à laquelle on accédait par un porche, à l'ouest. 

Entre 1642 et 1648 (plan daté de 1650) , la construction de bâtiments en L autour de la cour latérale (actuellement jardin) permirent la désaffectation de l'ancienne salle, humide et reposant sur un sol instable ; celle-ci servit de lieu d'inhumation jusqu'en 1777. 

Entre 1763 et 1767, Chauvelot, architecte à Ancy-le-Franc, puis l'architecte Chaussard, édifièrent la salle Courtanvaux (du nom du marquis, comte de Tonnerre et bienfaiteur de l'hôpital) , puis d'autres salles, une salle du conseil et un cabinet de chirurgie (1776-1777) ; cette construction nécessita la démolition de la façade sur rue, de la partie antérieure du toit et du porche de la grande salle.                En 1785, Beaudoin de Guermadeuc et le bénédictin Camille Ferrouillat réalisèrent un gnomon dans la grande salle, sur les conseils du mathématicien de Lalande, tonnerrois d'origine.                                 Après 1792, l'église fut utilisée comme halle puis magasin de paille et la flèche du clocher placé au-dessus des chapelles (attestée avant 1442) fut détruite.                                                                            

Au cours des 19e et 20e siècles, l'utilisation du grand vaisseau médiéval fit l'objet de débats et de projets divers. 

Il fut classé Monument Historique en 1862 et en 1879, le Ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts projeta sa restauration complète. Les travaux entrepris entre 1900 et 1925 concernèrent la maçonnerie, la charpente, le lambris du berceau et la couverture. 

Le bombardement du 15 juin 1940 détruisit les verrières et une partie du toit, au sud. 

Sept siècles après sa fondation, la grande nef a fait l'objet, en 1992, d'une importante campagne de restauration. Un musée, où documents et objets évoquent la longue histoire de l'établissement, occupe désormais les salles du 18e siècle. Construit entre 1850 et 1854, le nouvel hôpital dit pavillon Dormois  inaugure une période d'expansion, qui se poursuit jusqu'à l'aménagement d'une salle d'opération et d'un bâtiment d'hydrothérapie (1899, 1904) , aujourd'hui disparus. Les bâtiments du centre hospitalier (non étudiés) ont été bâtis entre 1960 et 1982.

 

Hôtel-Dieu de Tonnerre




Le trésor de l’hôpital de Tonnerre : usages et significations (XIVe-XIXe siècle)

 Le dossier coté C7 conservé dans les archives de l’hôpital de Tonnerre, contient des actes originaux ou des copies d’actes relatifs au trésor, constitué de bijoux, reliques et objets de culte. Notre intérêt a été éveillé par la présence de trois documents, de 1361, 1446 et 1863-1864, donnant une description d’objets d’orfèvrerie et de reliques, ou attestant de leur présence, mais dont les vocations différentes donnaient aux objets des valeurs dissemblables. Dans le cadre du programme quadriennal de l’UMR Artehis de Dijon consacré au statut de l’objet, nous souhaitons donc, par l’édition ou le commentaire, donner une publicité plus grande à ces trois documents et à leur interprétation. Ils permettent de constater que l’apport d’un trésor est de plusieurs ordres, selon les périodes : matériel et financier, dans un monde où le métal précieux est rare, où les guerres provoquent des famines, où les jeux d’écriture comptable se constituent ; canonique dans le cas des Indulgences ; représentant la tradition de l’Église catholique dans un contexte de concurrence avec le modernisme, dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

Le document de 1361

 Le premier document, daté du 27 avril 1361 et rédigé en latin, est le premier acte qui décrive une partie du trésor comme objet d’une transaction financière. La présence d’un trésor constitué de bijoux était attestée par la fondation et le testament de Marguerite de Tonnerre en 1291, mais le texte de 1361, daté par erreur au dos de 1360, fait entrer ce trésor dans une phase dynamique qui le fait quitter sa position statique de dotation charitable initiale. 1361 constitue une pause dans la guerre de Cent Ans, mais les conditions économiques restent difficiles et les propriétaires, face à la baisse de la population après la peste de 1348, aux guerres et rapines, voient les revenus de leurs biens baisser. L’établissement possède un actif constitué de terres et d’objets, mais aussi d’espérances de récoltes, qui peuvent intéresser des consommateurs urbains, qui ne cultivent pas et doivent acheter les subsistances. L’hôpital fait donc commerce de son froment, encore sur pied, dans un contexte où la monnaie est rare mais où les pratiques comptables et bancaires se sont développées. Il va donc fixer une valeur financière à 6 muids de froment vendus à un chanoine de Troyes et s’engage à verser, pour garantir la fourniture des blés au client, une garantie de 406 Florins. Ces Florins sont ici une monnaie de compte, virtuelle, mais les objets du trésor existent, peuvent être estimés selon leur poids et sont ornés de pierres précieuses. Ils représentent la matérialité de la garantie ainsi qu’un moyen commode de fixer un cours aux 6 muids de froment.

 En 1361, le capital initial obtenu pour les pauvres de l’hôpital par Marguerite de Tonnerre, à partir de transactions avec ses neveux, n’est peut-être plus suffisant pour que l’hôpital puisse faire face à ses obligations : entretien d’un vaste bâtiment, accueil de la population démunie. Jean de Paris, procureur de l’hôpital, vend donc à Drocon de la Marche, proche du roi Philippe V et chanoine de Troyes, 6 muids de froment qu’il s’engage à fournir avant la Toussaint, qui inaugure l’entrée dans l’hiver et représente un terme usuel pour les engagements. Un dépôt révocable est constitué d’objets du trésor et l’acte leur donne une valeur élevée. Les « bijoux de la comtesse », qui faisaient l’objet de la dotation initiale de la fondation, n’y sont pas compris. Le texte de 1361 est très formaliste et la priorité est donc donnée à la première et à la dernière partie, contenant l’invocation et la titulature des parties puis les formules juridiques de garantie contre toute fraude ou défaut. L’inventaire ne constitue qu’une petite partie du dispositif de l’acte, mais il est précis, selon l’usage notarial d’instrumentum publicum.

 La solennité des formules garantit l’exécution de la promesse dans une société qui charge l’écrit juridique d’une valeur dominante et décrit des gestes solennels faisant visualiser l’engagement : la procédure écrite est décrite comme publique, effectuée devant témoins, mais l’acte fait aussi l’objet d’une lecture à haute voix. Dès l’invocation, les mots inspecturi et audituri le précisent. Le serment est recueilli par le notaire devant lequel les deux parties, physiquement présentes, munies des mandats adéquats, énoncent clairement leurs engagements par la parole et le geste de mettre la main sur la poitrine. L’acte rédigé ne suffit pas, dans une société où symbole visuel et oralité de la parole donnée comptent. Les objets sont décrits avec précision et leur valeur connue de tous. Ainsi, chacun pourra les reconnaître et cette précaution est une sécurité au moment où l’ensemble sera restitué à l’hôpital. Chacun a un poids exprimé en marcs d’argent. Le soin de la description est aussi lié à leur puissance canonique. Reliquaires, bijoux et objets de culte ne peuvent être vendus, car ils sont les témoins du lien qui unit le fidèle à Dieu, dans une religion catholique sacerdotale qui fait grand cas des objets.

 

Les prêtres et religieux seraient alors accusés de simonie. On garantit donc le retour du trésor à l’hôpital, dans toute son intégrité, par une énumération de neuf articles commençant par Item, qui décrivent, soit un objet, croix et pied de croix, soit, quand il s’agit d’un ensemble de même nature et ayant la même vocation, des gobelets et des plats. On ne précise pas en revanche s’il s’agit de croix reliquaires ou d’autel, mais les deux types doivent s’y trouver puisque le terme de « reliquaire » est bien présent, associé aux croix. Ce qui est plus étonnant est l’absence de dénomination des reliques contenues dans les « reliquaires ». Cette absence des intitulés précis des reliques des saints peut s’expliquer de diverses manières : il s’agit d’un acte financier, la priorité est donnée à la valeur financière ; d’autres inventaires de reliques peuvent avoir été faits ailleurs, afin de faire valoir les droits de propriété de l’établissement. Pour la période du Moyen Âge à Tonnerre, on ne dispose que de la description de 1361, du texte global de 1446, le premier inventaire ne commençant qu’en 1479. Les inventaires de reliques sont réunis aux inventaires d’ornements. Dressés en 1571, 1607, 1652, 1688, 1736, 1741, 1773, 1776, en l’an XIII, en 1814 et en 1863-1864, on les connaît sous forme d’originaux ou de copies du XVIIIe  siècle. La description de 1361 est précieuse, car elle permet de connaître la qualité d’une partie du trésor et de la puissance du plus grand établissement hospitalier d’Europe au Moyen Âge. Ces objets, en argent ou en argent doré, sont caractéristiques des objets exposés aujourd’hui dans les collections des musées d’Europe, pour lesquels un travail d’orfèvre a sans doute fait l’objet d’une commande particulière. Rubis, perles, grenats et saphirs sont en usage dans les cours aristocratiques fréquentées par les grands commanditaires du Moyen Âge, de même que les décors qui représentent des motifs d’inspiration végétale ou le Christ et la Crucifixion.

 Certains, qualifiés de deauratum, « qui a perdu sa dorure », pourraient être rattachés à la période de fondation de l’institution. Leur présence et leur nombre illustrent l’importance de la fondation, due à une princesse issue de la cour capétienne et dont les proches appartiennent à la haute aristocratie (Catherine de Courtenay, Marguerite de Beaumont).

 Jean de Paris, frère et procureur de la maison-Dieu et hôpital Notre-Dame-des-Fontenilles de

Tonnerre, diocèse de Troyes, remet en gage à Drocon de la Marche, chanoine de Troyes, une

somme d’une valeur de 406 Florins d’or, assise sur l’estimation de vases sacrés, croix et

reliquaires d’or, d’argent et de pierres précieuses, appartenant à l’hôpital. Cette transaction est

assortie de l’engagement, pour le futur, de la communauté de l’hôpital de verser en nature à Jean de Paris, un volume de six boisseaux de froment.

 NB : par convention, quand un mot est coupé au début de la ligne suivante, le numéro de la nouvelle ligne commence à la première lettre de ce mot. Le début des lignes est indiqué entre parenthèses.

 (1) In Dei nomine amen. Noverint universi presens publicum instrumentum inspecturi et audituri quod, anno ejusdem domini millesimo trecentesimo sexagesimo primo, Indictione quartadecima, (2) pontificatus sanctissimi in Christo patris ac domini nostri [domini] Innocentii divina providentia pape sexti anno nono, mensis Aprilis die vicesima septima, in mei publici notarii et testium subscriptorum presencia, propter hoc personaliter  (3) constitutis, venerabili et discreto viro Drocone de Marchia canonico trecensis ex parte una, et religioso ac honesto viro fratre Johanne Parisii, fratre et procuratore domus dei seu hospitalis Beate Marie de Fonteneillis de  (4) Tornodoro Lingonensis diocesis, nomine procuratorio religiosarum personarum magistri fratrum et sororum dicti hospitalis et pro ipsis cum litteris procuratoriis sigillo dicti hospitalis sigillatis, ut prima facie apparebat, quas (5) ego notarius publicus vidi, tenui atque legi, ex parte altera. Quiquidam canonicus et procurator sponte recognoverunt, dixerunt et asseruerunt, videlicet dictus canonicus se recepisse a dicto procuratore nominis (6) procuratorio predicto tradente et dictus procurator nomine quosupra se tradidisse dicto canonico recipienti in pignus et pro pignore, quatercentum et sex florenorum regalium auri de cugno illustrissimi principis (7) ac domini domini Johannis regis Francie, in quibus dicte religiose persone dicto canonico tenentur pro sex modiis siliginis ad mensuram trecensem dicto procuratori nomine quo supra a dicto canonico trecio [sic] venditio

(8) [pliure] ditis deliberatis ac legitimemens… [pliure] a quo supra ratione videlicet quod vigoris necessitate dicti hospitalis et personarum ejusdem in ipsius que hospitalis utilitatem et necessitatem jam versis bona vasa et jocalia (9) aurea et argentea inferius designata videlicet, pedem unius crucis argenteum ponderis sex marcarum cum divina. Item pedem cujusdam capse argenteum ponderis quinque marcharum cum divina. Item (10) duo candelabra argentea ponderis trium marcharum et septem onciarum. Item quoddam reliquiarum argenteum in quo continetur Anunciacio dominica tam in bosco quam argento ponderis quinque marcharum duarum (11) onciarum. Item unam pilam gobeletorum argenteorum ponderis trium marcharum cum divina. Item duos platellos argenteos ponderis duarum marcharum et septem onciarum. Item quatuor ciphos argenteos planos (12) ponderis trium marcharum et sex onciarum cum divina. Item quandam crucem auream in qua sunt sex grosse pelle rotonde tres saphiry et duo rubiz ponderis unius marche cum duodecim scillinis et dimidio. (13) Item pedem dicte crucis argenteum deauratum operatum de saphiris et aliis lapidibus preciosis nuncupatis gallice « grenaz » ponderis duarum marcharum. Item aliam crucem auream in qua sunt duo saphiri duo rubiz (14) et quinque grosse pelle rotonde ponderis unius marche in qua cruce deficit deretro unus saphirus. Item pedem dicte crucis argenteum deauratum operatum de saphiris et grenaz ponderis duarum marcharum. (15) Promittentes dicti canonicus et procurator, per sua juramenta super hoc ab ipsis corporaliter prestita in manu mei publici notarii et coram me solenniter ac legitime stipulante et recipiente vice nomine et (16) ad opus cuiuslibet dictarum parcium et aliorum quorum interest et poterit interesse, videlicet a dicto canonico per fidem suam super hoc prestitam et a dicto procuratore nomine procuratorio predicto in verbo veritatis et (17) sacerdocii [sic] manu pectori apposita scilicet dictus canonicus, dicta bona et jocalia ac vasa aurea et argentea reddere et restituere dictis religiosis personis seu dicto fratri Johanni Parisii aut alteri procuratori dictorum religiosorum

(18) et sui hospitalis habenti super hoc potestatem et speciale mandatum mediantibus dictis

florenis regalibus sibi reddendis et solvendis infra festum omnium sanctorum proximo

venturum prout actum conventum (19) ac etiam concordatum extitit inter canonicum et procuratorem predictos ut dicebant. Et dictus procurator, nomine procuratorio predicto, dictos florenos infra dictum festum dicto canonico reddere et solvere resignatione (20) dictorum jocalium et bonorum mediante eisdem religiosis aut dicto procuratori suo facienda, promisit insuper dictus procurator infra unum mensem a data presencium kalendarum immediate computandum coram me publico notario aliud procuratorium dicti hospitalis et religiosorum eiusdem. In quo procuratorio dictus procurator habeat potestatem et speciale mandatum premissa omnia et singula et alia infrascripta faciendi et (21) concedendi. Et propter hoc, dua quevis dictarum partium parti alteri specialiter obligavit et juridictioni curie Trecensis supposuit et subnisit. Videlicet dictus canonicus se heredesque suos omnia bona sua et heredum surorum  (22) mobilia et immobilia presencia et futura et dictus procurator nomine quosupra se dicto nomine dictosque religiosos et dictum hospitale ac bona eiusdem et successores dictorum religiosorum. Renunciantes in hoc facto omni fori chori crucis (23) et cuiuslibet exemptionis privilegio exceptioni doli mali et fraudis rei ita non geste omnibus que aliis exceptionibus deceptionibus racionibus cavillacionibus barris et deffausionibus ac ceteris auxilliis juris et facti que contra (24) presentes litteris obici possent vel specialiter jure generalem renunciacionem reprobanti specialiter etiam dictus canonicus exceptioni dictorum

bonorum et jocalium non receptorum et non ponderitorum et dictus procurator (25) nomine quosupra exceptioni dicti sigali vel sigilinus non habiti et non mensurati. Super quibus omnibus et singulis dicti canonicus et procurator nomine predicto petierunt a me, publico notario subscripto cuilibet (26) eorumdem fieri et tradi publicum instrumentum. Acta fuerunt hec Trecis, presentibus discreto viro domino Petro dicto de Ongione, curato parrochialis ecclesie de Sano Puteo, Autissiodorensis diocesis presbytero et colecto dicto Tecel de Sancto Giorgio Trecensis diocesis (27) dicti canonici clerico ad premissa vocatis testibus et rogatis. Anno indictione pontificatu, mense et die supradictis, harum dictionum dei Innocentii approbando.

 

Traduction

 Au nom du Seigneur, Amen. Sachent tous ceux qui verront et entendront le présent acte public que l’an du dit Seigneur 1361, quatorzième Indiction, la neuvième année du pontificat de notre très saint père et seigneur dans le Christ, le seigneur Innocent VI, pape par la divine Providence, vingt-sept du mois d’avril, en présence de moi-même, notaire public, et des témoins souscrits, à cet effet furent personnellement constitués vénérable et discret homme Drocon de la Marche, chanoine de Troyes, d’une part et religieux et honnête homme Jean de Paris, frère et procureur de la maison-Dieu ou hôpital de la bienheureuse Marie (sainte Marie) des Fontenilles de Tonnerre, diocèse de Langres, au nom et par procuration de religieuses personnes maître, frères et sœurs du dit hôpital et pour leur compte, avec des lettres de procuration scellées du sceau du dit hôpital, ainsi qu’on pouvait le constater dès qu’on les voyait, que moi, notaire public, j’ai vues, eues en main et lues, d’autre part. Le chanoine et le procureur reconnurent spontanément, dirent et affirmèrent : ledit chanoine, qu’il avait reçu du dit procureur, faisant remise au titre de sa dite procuration, et ledit procureur qu’il avait remis au titre ci-dessus au dit chanoine, qui recevait en gage et comme gage, 406 Florins royaux d’or du coin du très illustre prince et seigneur Monseigneur Jean, roi de France, pour lesquels les dits religieux sont tenus envers ledit chanoine pour 6 muids de froment à la mesure de Troyes, au nom du dit procureur dont il est question ci-dessus [le reste, illisible, ne peut faire l’objet d’une traduction compréhensible] [ceci fut conclu] du fait du besoin impérieux du dit hôpital et des personnes du même hôpital, pour être utile et répondre au besoin de l’hôpital lui-même. Ci-dessous, des vases de valeur et des bijoux en or et en argent, sont décrits : le pied d’une croix en argent pesant six marcs « avec le sacrifice ». Item, le pied d’un coffret en argent pesant cinq marcs, « avec le sacrifice ». Item, deux chandeliers en argent, pesant trois marcs et sept onces. Item, un reliquaire en argent contenant l’Annonciation du Seigneur, d’un poids total bois et argent, de cinq marcs et deux onces. Item, une pile de gobelets en argent, pesant trois marcs, « avec le sacrifice ». Item, deux petits plats en argent pesant deux marcs et sept onces. Item, quatre coupes en argent pesant trois marcs et six onces, « avec le sacrifice ». Item, une croix en or sur laquelle il y a six grosses perles rondes, trois saphirs et deux rubis, pesant un marc, avec douze scilles et demi. Item, le pied en argent de ladite croix a perdu sa dorure et est décoré de saphirs et autres pierres précieuses appelées en français « grenats », pesant deux marcs. Item, une autre croix en or, sur laquelle il y a deux saphirs, deux rubis et cinq grosses perles rondes, pesant un marc, à l’arrière de laquelle manque un saphir. Item, le pied en argent de ladite croix a perdu son or, est décoré de saphirs et grenats et pèse deux marcs. Lesdits chanoine et procureurs promettent et s’engagent par leurs serments prêtés en personne, dans la main du notaire public et devant moi, stipulent solennellement et en toute légitimité, en recevant ce serment au nom de l’un et de l’autre, pour chacune des dites parties et pour tous ceux qui y ont un intérêt et pourront y avoir un intérêt – à cet effet le dit chanoine, en témoignage de sa foi susdite et le dit procureur, mettent la main sur la poitrine en gage de sincérité – que le dit chanoine rendra et restituera les dits biens, bijoux et vases d’or et d’argent aux dits religieux ou au dit frère Jean de Paris ou à un autre procureur des dits religieux et à son hôpital ayant sur ce sujet pouvoir et mandat spécial, moyennant le remboursement et le solde des monnaies royales, avant la prochaine fête de tous les saints, selon ce qui a été acté, convenu et décidé par accord entre le dit chanoine et le dit procureur, ainsi qu’ils le déclaraient. [suit une série de clauses juridiques visant à garantir l’accord écrit de toute fraude ou intention de nuire, à garantir l’exécution de la transaction pour la Toussaint, mesures qui engagent les religieux et l’hôpital pour eux-mêmes et leurs successeurs, et qui garantissent l’acte écrit de toute contestation en justice. À cet effet, chacune des deux parties reçoit un exemplaire de l’acte lui-même, de la part du notaire public.]

Fait à Troyes, en présence des témoins suivants, qui ont été appelés : ledit Pierre de Ongio, curé de l’église paroissiale du saint Puits, le prêtre du diocèse d’Autun, avec lui ledit Tecel de Saint-Georges, clerc du diocèse de Troyes.

Fait l’an de l’Indiction, sous le pontificat et le mois sus dits, et muni de l’approbation du pape Innocent.

 

Le document de 1446

 L’acte de 1446, rédigé en français, est différent, même si l’intérêt économique des objets n’est pas caché et que l’acte est d’abord rédigé pour garantir à l’établissement un revenu en numéraire supplémentaire à une période où il se reconstruit après les difficultés de la guerre de Cent Ans. En 1446, le trésor, un temps conservé à la cathédrale d’Auxerre, est revenu à Tonnerre et il convient d’en tirer le meilleur parti.

Son prêt, pour exposition et adoration des fidèles dans les paroisses de plusieurs diocèses contre l’espérance de dons, est la formule choisie par les religieux de l’hôpital qui s’inscrivent dans un phénomène courant au Moyen Âge, qui connaît son apogée au XVe siècle, les indulgences.

 L’Europe gère la fin du grand schisme et le concile de Bâle se réunit de 1431 à 1449. En 1446, le concile de Florence, reconnaissant et confortant le purgatoire, redonne sa force à l’octroi d’indulgences, gérées, si elles sont plénières, par la Pénitencerie apostolique de Rome et si elles sont partielles, par les autorités épiscopales. Le texte, qui pourrait être comparé aux « chartes-affiches d’indulgence collective », présente les reliquaires, objets de dévotion, comme des moyens pour l’octroi d’une « remise de peine » temporelle dans le cadre de la pénitence faite par le pécheur auquel le péché a déjà été pardonné. Son objectif, puisqu’il s’agit d’un document général et d’affichage d’une disposition de l’autorité ecclésiastique, n’est donc pas de faire un inventaire pièce à pièce, comme en 1361, mais de conférer aux reliquaires de saints et de saintes, une valeur canonique et de leur fixer un périmètre de diffusion. Ce type de charte permet à l’Église de propager un dogme réaffirmé dans un concile de sortie de crise, d’encadrer la piété populaire et de la canaliser à son profit. C’est la raison pour laquelle le texte est court. Il s’agit d’un document de communication qui explique aux croyants qu’ils feront une bonne action pour l’entretien de l’hôpital de Tonnerre, église et établissement de soin. Ce phénomène se reproduit notamment en 1506 quand le pape lance la plus grande campagne d’indulgences que Rome ait jamais lancée, pour la construction de la basilique Saint Pierre, conduisant Luther à les condamner en 1517.

Dans le contexte bourguignon, le chef de sainte Sigerne, qui fait l’objet d’un culte particulier originaire d’Europe du Nord, celui des 11 000 vierges de Cologne, est un élément majeur du trésor, en dehors du morceau de la vraie Croix, d’inspiration capétienne et relevant de la tradition des croisades. Il est annoncé en premier et décrit comme un unicum, tandis que les autres reliquaires sont appréhendés dans le cadre de leur valeur collective.

De quelle valeur canonique s’agit-il ? L’objet reliquaire incarne la pratique des indulgences, définie en droit canon depuis les Décrétales du pape Grégoire au XIIe siècle. Si le pardon des pêchés est donné par Dieu seul, il existe une mesure temporelle, dont l’Église, dépositaire des mérites des saints, est la gestionnaire, qui traduit une réconciliation du pêcheur avec l’Église par le biais d’un acte de piété, pèlerinage, prière, mortification, fait dans un esprit de repentir et contrition.

L’indulgence abrège le temps de la pénitence pour un péché déjà pardonné. Elle exprime que le salut apporté par le Christ et la communion des saints bénéficie au fidèle dont l’intention est de renoncer au péché en se convertissant, comme l’atteste Paul quand il écrit « Portez les fardeaux les uns des autres, c’est ainsi que vous accomplirez la loi du Christ ». La foi catholique, sacerdotale et sacramentelle, s’incarne dans des lieux, rites, actions et objets. Se voir délivrer une indulgence contre une bonne action – aider un hôpital de pauvres malades –et un acte de piété – le pèlerinage, la prière à un saint devant son reliquaire – est l’expression d’une relation personnelle à Dieu qui fait cependant, dès le Moyen-Âge, l’objet de vives critiques par John Wyclif (1320-1384) et Jean Hus (1369-1415). On peut lui reprocher son ambiguïté, le fidèle étant tenté d’assimiler la relique à un objet magique et monnayable plus qu’à un support de spiritualité. La pratique est réaffirmée parce qu’elle permet à l’Église d’agir spirituellement dans le siècle et de développer une gestion du salut individuel dans un contexte où les croyants sont angoissés par le salut et la rédemption.

 À Tonnerre, l’année 1446 inaugure une période de renaissance de l’institution et de reprise en main de ses intérêts spirituels et matériels. La paix revenue, l’établissement développe son action dans un contexte concurrentiel. Vézelay est proche et conserve les reliques de Marie Madeleine. Tonnerre jouit d’un trésor, qui, revenu de son exil, peut être montré, circulé. L’Hôtel-Dieu se donne, quelques années plus tard, en 1454, les moyens de redevenir un lieu de pèlerinage par la réalisation du groupe sculpté de la mise au tombeau. Cette vision est radicalement différente de la foi réformée qui n’admet pas d’intermédiaire entre le fidèle et Dieu. Plus proche d’une interprétation radicale des écrits de saint Paul, celle-ci dispose que le salut est gratuit. Les fidèles ne doivent pas dépenser pour leur rachat, mais faire fructifier un capital, car le succès dans les affaires est une marque de la grâce.

L’acte de 1446 illustre comment l’Hôtel-Dieu, communauté ecclésiastique traitant avec l’épiscopat, encadre la dévotion populaire, gère les effets de la communion des saints et adhère à l’introduction de barèmes, dont l’Église estimait qu’il s’agissait autant de puissants moyens d’action envers les fidèles que de garde-fou pour un clergé local, dont les pratiques pouvaient dévier vers la simonie. Comme en 1361, les objets sont au cœur d’un dispositif qui n’ignore pas la recherche de profit, mais l’encadre. On ne vend pas un objet en 1361, c’est une faute du clergé, mais il sert de dépôt de garantie. En 1446, le reliquaire, objet portant les mérites d’un saint, est une source de financement sans faute canonique. En cela, les objets de l’hôpital incarnent les tensions du catholicisme, moralisateur et culpabilisant vis-à-vis de l’argent. L’argent est un mal nécessaire, « mauvais maître » mais « bon serviteur ». Le roi de la Bible qui lève les impôts est un homme cupide, mais l’autorité religieuse, par les indulgences, permet l’expression de la foi incarnée dans les objets en restant fidèle à sa mission de gestion des mérites du Christ, de la Vierge Marie et de la communion des saints.

 Les reliquaires de 1446 peuvent être rapprochés de ceux de 1361 et relèvent du même fonds d’objets précieux. Mention de l’inventaire des reliquaires de l’hôpital de Tonnerre, 21 septembre 1446

Cet accord dispose que les reliques des saints, conservés à l’hôpital, dont la plus connue est celle du chef de sainte Sigerne, circulent dans les paroisses des diocèses de Sens, Langres, Troyes, Auxerre et Nevers, afin que les fidèles fassent parvenir leurs aumônes destinées aux travaux d’amélioration et d’entretien de l’hôpital de Tonnerre et de ses manoirs, et en retour bénéficier d’indulgences de la part de l’hôpital.

A tous ceulx qui ces presentes lettres verront. Jean Coquelart, commis de par le Roy

nostre seigneur au gouvernement du baillage de Tonnerrois, salut. Savoir faisons que aujourd’hui, daté de ces presentes lettres, honestes et religieuses personnes, les maistre, freres et seurs de l’ospital de Notre Dame de Fontenilles de Tonnerre, de l’ordre de saint Augustin ou diocese de Langres, en la presence de plusieurs notables personnes, gens d’eglise, officiers du Roy nostre seigneur audit lieu et autres gens dignes de foy, nous ont fait ostencion et demonstrance de plusieurs sainctuaires et reliquiares d’or et d’argent semeez une grande partie de pierres precieuses soubz diverses coulours ensemble, d’ung chief d’une benoite vierge et martire nommée madame sainte Sigerne, que l’on dit estre fille du feu roy de Coloigne, du nombre des onze mille vierges, coronnée d’une riche coronne d’or semée de pierres precieuses ensemble et plusieurs autres reliquiares et sainctuares semées en petiz breves escripts chacun selon son nom, tous lesquelx reliquiares et sainctuaires ont esté

inventoriés en nostre presence, et en la presence de George Barbe, tabellion apostolique et de Jehan Pilon, clerc orthographe juré ou baillage de Tonnerrois. Et tous lesquelx reliquiares et sainctuaires selon ce que contenu sont oudit inventaire.Sur ce fait, ont audit jourd’huy esté baillez et delivreez par les mains desdits maistre, freres et seurs didit hospital a religieuse personne frere Gerard Le Clerc, religieux et procureur dudit hospital, pour les porter par les dioceses de Sens, de Langres, de Troyes, d’Aucerre, de Nevers et autres lieux desquels ilz ont et auront les placetz des dioceses. Et pour iceulx representer nos eglises cathedrales, collegiales, parrochiales, chapelles exs…es de th… et autres lieux ou il appartiendra a la

louange de Dieu nostre Seigneur, de la glorieuse Vierge Marie sa mere, de la glorieuse vierge et martire de madame sainte Sigerne et de tous les benoitz sains et sainctes de Paradis, desquelx les ossemens sont et apperent esdits reliquiares et au salut de toutes les devottes creatures auxquelz lesdits reliquiares seront monstrez et qui par bonne devocion vouldront largir de leurs biens temporels que Dieux notre Seigneur leur a prestés en ce monde et envoier leurs aulmoignes [aumônes] audit hospital par les messaiges d’icelluy pour acquerir les pardons et indulgences données et ottoryéez a tous les bienfacteurs d’icelluy hospital pour icelles aulmoignes mettre, alouer et convertir en la sustenne [latinisme pour soutien] et

reparations d’icelluy hospital et des mannoirs y appartenans. Et affin que aucun ne puissent pretendre cause d’ignorance des sains reliquiares dessus nommés, nous tous iceulx avons veuz baillier et delivrer audit frere Gerard, pour faire le devoir qui en tel cas appartient. Et lequel l’a ainsi juré en parole de prebtre. Et ces choses certiffions estre vrayes et avoir esté faictes par la maniere que dessus. Soubz le seel aux causes dudit baillage mis e appendu a ces presentes lettres qui furent faictes et données l’an de grace mil quatre cens quarante six, le vint quatre jour du mois de septembre.

 

Le document de 1863

 Le troisième document est une enquête de l’archevêque de Sens, Monseigneur Mellon de Jolly, du 4 novembre 1863, sous forme de questionnaire diffusé par voie de circulaire. Elle concerne les reliques de l’établissement et le rédacteur, dans ses réponses, fait appel à des outils variés : descriptions pièce à pièce, lecture des étiquettes, authentiques et dépouillement des archives, transcriptions. Mellon de Jolly, fils de l’archiviste du district de Sézanne, fut, avant d’être archevêque de Sens de 1843 à 1867, ambassadeur du roi de France à Rome et aumônier de la duchesse de Berry. Il démissionne pour raisons de santé en 1867 et meurt à Fontainebleau en 1872. C’est un proche du pouvoir en place. Nous ne proposons pas l’édition de l’enquête car le document est trop long et plus facile à lire que les documents médiévaux, mais un commentaire.

Cette enquête, menée dans un contexte de reconquête catholique et de promotion du pouvoir canonique des prêtres, est justifiée par la volonté de retrouver les reliques du trésor par tout moyen, car, comme le déclare le rédacteur des réponses, elles ont été oubliées. L’enquête est renseignée en 1864. Il s’agit d’un moment de forte concurrence entre les reliques des saints et les objets de la fondatrice, auxquels, la même année, les administrateurs donnent une valeur patrimoniale en les conservant dans un meuble adéquat.

L’Église lutte contre tout type de « reliques laïques », celles des grands hommes promus au rang de héros nationaux par les historiens, et se fait le chantre d’un patriotisme clérical illustré par le choix de certaines reliques, celles des rois de France, parti choisi par le rédacteur des réponses. Elle tente d’utiliser à son tour les outils de la recherche historique, pour retrouver une authenticité aux objets. Dans la réponse à la première question, « Y a-t-il des reliques dans votre église ? », le rédacteur reste prudent. Les archives doivent livrer des « secrets » (sic), mais c’est parce que les anciennes étiquettes ou authentiques n’ont pas été toutes conservées : « C’est d’après les données exactes fournies par les divers papiers de la maison, traitant de cette matière, après une étude attentive des reliquaires et de ce qu’ils contiennent, que nous livrons, dans toute la garantie de notre bonne foi, le travail qui suit. On verra, on pèsera le résultat de nos recherches. » Le rédacteur revient, de manière chronologique, sur l’errance des objets, dans une perspective de justification spirituelle des reliques, qui contrebalance leur dimension historique donc temporelle. Ces vols, translations, dispersions, avant ce retour et rassemblement, sont identifiés comme autant de « profanations » – sic, pour les événements se rattachant à la peste de 1633 et la Révolution. L’accent est mis sur la spécificité de la relique du chef de sainte Sigerne, compagne de sainte Ursule, qui fait partie des 11 000 vierges décapitées à Cologne. À elle, est réservé le « grand reliquaire » et on constate que, pour le rédacteur, la référence à une sainte de tradition de l’Europe du Nord est comparable en importance à celle de saint Louis. Les réponses sont rédigées de manière à attester l’existence de reliques, dont 12 ont disparu à la Révolution, liées à la fondation. Pourtant, le processus écrit d’authentification ne peut être prouvé pour les 21 reliques qu’à partir de 1644. Les documents médiévaux ne sont pas vus – en particulier l’acte de 1361 – ou ne sont pas exploités sous forme originale mais par des transcriptions postérieures. L’enquête ne fait donc pas de critique des sources en distinguant les originaux des copies – en particulier l’inventaire de 1479 –, ne mentionne pas que les originaux sont perdus ou en omet. Sont intéressantes les questions sur la tradition orale relative aux reliques et aux pèlerinages qui témoignent d’un souci quasi sociologique d’étude du rapport entretenu depuis l’origine entre les fidèles et les reliques, supports de dévotion et objets de prestige de l’hôpital. L’Église agit là dans un contexte de reprise de sa mission d’évangélisation, à un moment où les antagonismes entre catholiques traditionalistes, sociaux et anticléricaux commencent.

 L’archevêché de Sens s’intéresse aux pratiques religieuses associées aux reliques, les chants, les processions locales et les « légendes » (sic). L’acte de 1479, qui n’existe plus sous sa forme originale, est traduit du latin à partir d’une transcription qui pourrait remonter aux années 1750, et figure en annexe de l’enquête comme élément primordial. La mise en valeur de ce document est un choix délibéré du rédacteur des réponses. En effet, la transcription établit l’existence de reliques de saint Louis, capitale pour le rayonnement de l’Hôtel-Dieu, qui se situe alors dans une tradition nationale. Le personnage du roi-saint fait pièce à son pendant laïc, exploité par les historiens de la Sorbonne, dans la tradition d’un Victor Duruy.

Le niveau de langage des questions et des réponses et le choix du vocabulaire révèlent cependant un intérêt et une connaissance de la pratique de l’histoire académique, centrée sur la construction d’un récit d’interprétation dont la source est représentée soit par l’observation des objets, de leur état matériel, soit par l’enquête de mémoire, de nature orale, auprès des habitants, ce qui révèle un souci d’histoire contemporaine, laquelle reçoit sa première définition en 1867 27, soit par la recherche de pièces écrites, même si l’exploitation est maladroite. Dormois, le directeur-économe, est celui qui garantit une exploitation sérieuse de l’histoire de l’Hôtel-Dieu. Les habitants, interrogés sur la probable présence du « grand reliquaire » de sainte Sigerne, fournissent, d’après le rédacteur, des témoignages « précis » ou « vénérables », qui ont surtout le grand intérêt d’être concordants sur la probable ancienneté de la relique. Le rédacteur est satisfait, les témoignages permettraient de prouver que le chef de sainte Sigerne est un objet doublement légitime : d’abord, parce que c’est une relique de la plus haute importance dans l’histoire de la chrétienté médiévale du nord de l’Europe, ensuite, parce que la relique a sans doute été donnée par Marguerite. Suivent une description très précise de la forme du crâne et la transcription de l’authentique contenue dans le reliquaire, lequel date en fait, dans sa nouvelle version, de 1811. La même attention est portée à l’examen de la relique de la vraie Croix, qui fait aussi partie des objets donnés par la comtesse et dont le rédacteur rappelle la certification faite par l’archevêque, dès 1845. On passe cependant sur les vicissitudes de la croix-reliquaire qui, en tant qu’objet, date du tout début du XIXe siècle, les sœurs ayant fait refaire une croix après la Révolution.

 L’objectif du récit est donc différent d’un récit de type historique, même si des emprunts de méthode sont faits. Il ne s’agit pas seulement de conter les péripéties des reliques à travers les siècles, mais bien de les faire renaître à la pratique du XIXe siècle et de leur donner une dimension universelle, hors temps laïc, puisque l’histoire, dans une conception chrétienne, a une fin, la Parousie lors du Jugement dernier. Les reliques sont alors des « objets vénérables » et la foi du rédacteur est engagée dans la réponse donnée.

Chaque authentification, celle de 1479 pour saint Louis, celle de 1845 de Mellon de Jolly, justifie la volonté de prouver le caractère exceptionnel des reliquaires du trésor de Tonnerre.

 

Ces trois documents mettent en scène un fond d’objets communs, qui révèlent ainsi, par la description et les dispositions dont ils sont la cible, les usages et valeurs données par les populations à travers une très longue durée. Économique à une période difficile de la vie de l’Hôtel-Dieu, politique au XIXe siècle, toujours canonique, l’objet du trésor reste bien le signifié d’un signifiant, dont l’historien aime à traquer la longue marche à travers les images et les textes.

 



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